Yoy. ci-dessus, p
quelquefois un mot entier, et ce mot rappelle la physionomie generale du personnage ou l’attribut qu'il tient en main. II ecrira, par exemple, xiSapiarTris, le joueurde lyre, aAa6a<j- TpoO^xrj, celui qui porte unc boite a alabastres, ou plus simplement encore, e<?7i6o;, l’ephebe, etc. Nous saisissons ainsi la pensee intirne de l’ouvrier occupe a son ouvrage; nous assistons au travail qui se fait dans son cerveau, quand il cherche a caracteriserses creations. II est remarquable de n’y surprendre aucune designation mythique ni religieuse, alors meme qu’il s’agit de figures ailees. Ce sont pour lui des « bonshommes », comme nous dirions, et e’est bien ainsi que doit penser et travailler un simple artisan. En elTet, comme nous avons essaye de le demontrer, son domaine est tres vaste; son champ d’action n’est limite par aucune preoccupation restrictive ; plus il restera dans le vague et l’indctermini, plus ses produits s’ecouleront facilement, repondant a des besoins tres varies. 11 n’ignore sans doute pas les differentes categories de gens dont se compose sa clientele : il aura des petites poupees articulees, des chevauxa roulettes, des aniinaux detoute taille pour amuser les enfants; il aura des idoles representant la divinite lionoree dans le sanctuaire le plus proche, afin desatisfaire aux demandes des pelerins et des devots; il aura des Mercures, des Venus et des Hercules, pour garnir les chapelles privies des particuliers; il aura un assortiment de Sirenes aux gestes douloureux, d’Eros appuyes sur une lorclio renversee, de femmes milancoliquement assises, pour attirer la nombreuse el quotidienne procession des parents se rendant a un enterrement. Mais son funds le plus riche consistera dans un etalage de statuettes faciles a utiliser en toute occasion. Au vie et au v° siecle, les statuettes d’Aphrodite-Astarte, de Demeter et de Core, de Bacchus, deSilenes, d’ephebes portant un coq ou un lievre, de femmes hydrophores, de guerriers, de boulangers, de
EA DESTINATION DES TERRES CUITES
coiffeurs etdecuisiniers, representerontla categorie neutre : elles peuvent prendre place dans line maison, comme dans un temple ou dans un tombeau. Au ivn siecle, les motifs de la vie reelle se inultiplient, parce ([lie le grand art, la stat.uaire, en fait de plus en plus l’objet de ses etudes attentives. Le coroplaste sub i t docilement cette influence; il n’a aucune raison de ne pas etendre le cercle de ses creations; il sait, au contraire, quo tout objet est admis comme offrande pourvu (ju’il soit apporte dans line intention pieuse et consacre par les mains d’un pretre. Voila pourquoi la fabrication desfigurinesreflete si fidelement la sculpture contemporaine, pourquoi elle a, suivant chaque epoque, dessujets de predilection. Strictement religieuse a Page des Kanachos et des Antenor, elle aborde avec Pbidias et Polvclete l’etude du corps nu, de la beaute virile, des savants agcncements du vetement. Sous l’influence de Praxitele, elle se fait plus familiere; elle gagne en grace ce quelle perd en majeste. Lysippe la ramene h P execution raffinee du nu, aux proportions elancees jusqu’a l exageration. Les ecoles de Rhodes, de Tralles et de Pergame, lui enseignent le gout du colossal, la recherche de l’expression dans la physionomie. Enfin la foule plus obscure des artistes greco-romains, qui songent surtout a copier au profit des particuliers riches les chefsd’oeuvre des ages antericurs, la poussent dans la voie de Limitation, des reproductions libres d’ceuvres connues. T elles sont les grandcs lignes de Thistoire artistique des terres cuitcs; ces phases differentes correspondent rigoureusement aux evolutions de Part plastique tout entier.
Que restera-t-il done, en derniere analyse, dans Pemploi des terres cuitcs consacrees aux morts? L’intention du donateur. C’est elle qui fait tout, elle qui applique a une ceremonie funeraire ce qu’elle aurait pu destiner a toute autre ceremonie. 11 faut absolument debarrasser notre esprit des habitudes modernes pour comprendre en quoi
consistait unc offrande religieuse, aux yeux d’un ancien. Pour nous, la religion n’admet pas toute cspece de don. Le choix des ex-voto, si faniiliers qu'ils soient, est toujours soumis a des raisons de convenance el de gout. Dans la religion antique, il n’y a pas de limite assignee a cette categorie. Elle cornprcnd toute cspece d’objets naturels ou fabriques. II suffit de feuilleter les epigrammes dedicatoires de l’Anthologie ou, dans les recueils d'inscriptions, les inventaires dresses par les pretres d’un temple on grand renom, comine le Parthenon a Athenes et le sanctuaire d’Apollon a Delos, pour se rendre compte de la variete infiniede presents qui constituaient le tresord’une divinite. C’estun amoncellement extraordinaire de vases, de bijoux, de monnaies, de couronnes, de meubles, de vetements, d’ustensiles de toilette, d’instruments manuels, d’armes, de statues et de statuettes; il faut y ajouter les immeubles, les proprietes foncieres, les fermages, les locations, dont se composait le revenu le plus clair et le plus solide du temple. Un dieu est loge dans son sanctuaire comrae un roi dans son palais : aucune des commodiles qui peuvent rendre une habitation confortable, aucune des ressources necessaires a la subsistance materielle, aucun des plaisirs ou des divertissements agreables a un particulier riche, ne sont absents du lieu ou il a elu domicile. La plupart des objets qu on met a sa disposition n'ont pas etc fabriques uniquement on vue de lui servir ou de le recreor; ils auraient pu recevoir toute autre destination; mais, du jour oil ils out ete apportes dans son enceinte, ils font partie de son domaine el revetent par ce fait seul un caractere sacre et inalienable.
11 en est de meme pour les ex-volo apportes au mort. (, est (ju en offet le mort est un veritable dieu aux yeux des survivants; la pierre de son lombeau est un autel ou 1 on vieiit sacrifier et faire des libations, prior et adorer.
LA. DESTINATION DES TERRES CUITES
Le culle des Manes est un des rites les plus anciens et les plus respectes de la religion grecque. Les Manes sont des intermediaires entre les mortels et les divinites; on les consulte corame des oracles, on se les rend favorables par loutes sortes d’homraages. Lear sepulcre est autant que possible semblable a une habitation assez commode pour y passer l’eternite. C’est pourquoi ce sepulcre offre une image reduite de la maison et du temple. Le mobilier en est beaucoup plus restreint, mais il en reproduit les categories essentielles : on y trouve de la vaisselle, des ustensiles de toilette, des bijoux, des monnaies, des armes, etenfm, sous la forme reduite des figurines, des oeuvres d’art. L’assimilation nous parait done complete entre ces trois termes : le vivant dans sa maison, le dieu dans son temple, le mort dans son tombeau.
Notre theorie a, comme on le voit, l’avantage de rendre claires les transformations des types ceramiques employes dans les sepultures et, en meme temps, de mettre les figurines sur le meme rang que les autres offrandes. Parmi ces dernieres nous constatons aussi la presence d’objets specialement fabriques pour le mobilier funeraire, des paruresfragiles, des bandelettes d’or tenues, des bijoux faux pour orner le corps, des petites bouteilles dune capacite derisoire ou meme sans cavite interieure, des mets et des fruits en terre cuite destines a remplacer dune fagon plus durable les aliments naturels, etc. Mais de quelle nature sont les autres offrandes, les plus nombreuses de beaucoup? Ne sont-elles pas puisees dans le domaine commun de l’ameublement antique? Est-ce a l'intention du mort que le fondeur a fabrique les miroirs, les strigiles, les couteaux, les pointes de fleches, les monnaies; que le verrier a fagonne les fioles a parfums; que le potier a tourne et peint les vases recueillis dans une necropole? Offrandes funeraires, sans doute, mais par la volonte du
donateur, non par celle du fabricant. Nous en disons autant des terres cuites : figurines funeraires, si l'on veut, parce qu’on les a deposees dans un tombeau, rnais non pas toujours parce qu’on a pense en les modelant au culte des morts.
En exposant notre methode d’interpretation, nous avons cherche a lui donner toute la precision et la nettete desirables. Maisnous nevoudrions pas qu’on en fit une doctrine d’intransigeance. Elle admet, au contraire, des points communs avec plusieurs des theories precedemment enoncees. Nous avons montre que les terres cuites avaient place dans les habitations privees, qu’on ne devait pas leur faire un sort a part dans E ensemble du mobilier funeraire. Tout en admettant le changement survenu au iv® sieclc dans les types ceramiques et l’introduction toujours croissante des motifs familiers, nous avons pense qu'il ne faut jamais perdre de vue le caractere essentiellement pieux de ces ex-voto. La part ie principale de notre discussion a porte sur les emplois multiples des figurines1 et sur la valeur attribute par le fabricant lui-meme au sens reel de ces objets. Nous pretendons que la signification funeraire est due surtout a l’intention du donateur, mais qu’il n’est pas le moins du monde necessaire de chercher une relation etroite entre toutcs ces images et les croyances relatives a la inort. Nous ne nions pas que les survivants, en faisant leur choix dans la boutique d’un coroplaste, aient recherche de preference les sujets qui convenaient a l'ameuble-
1. Cette idee inline avait dejaele indiquee, et nousn’avous pas eu la pretention de la presenter roomie line nouveante. Mais elle nous a paru meriterun oxumen approlbndi qui n a\ait pas encore etefail. Vov. en particulier une phrase deM. lleuzey sur « 1 enorine consommation qui »e faisait, dans lanliquite.de> lipirines de terre cuite, pour les temples, pour les tombeaux, pour les chapelles inlerieures des maisons, et aussi sans doutc >i 1 occasion de cerlames j^randes panejfvries I'eligieuscs (Let fragments tic Tarscau Hustle du Louvre, p. Hi' . »
LA DESTINATION DES TERRES CUITES. Mb
ment d’une tombe; nous avons insiste sur la categoric ou j’on reconnait des types specialement funebres. Mais, puisque tout objet, de quelque nature qu'il soil, peut dcvenir a certain moment un symbole religieux, il est clair, que dans le n ombre des statuettes consacrees a un mort, il en est beaucoup qui echappent a une interpretation mythique. Elies n’ont qu’un caractere vague et abstrait d’ex-voto.
On dira peut-etre que la question est simplement deplacee, mais non resolue. On voudra bien nous accoidei que le fabricant de terres cuites n’a pas cu la pensee de modeler ccs petites images uniquement pour les morts, mais on demandera quel etait le sentiment intime du donateui quand il deposait une joueuse d’osselets ou un enfant jouant avec un coq pres du corps d un parent. N est-ce pas la qu’il faudra faire intervenir une conception plus philosophique et plus profonde? Dans ce pieux hommage, n’y a-t-il pas le sentiment d’un devoir accompli, d’un service rendu aux manes du defunt, la volonte expresse de lui donner des compagnons qui le consoleront en lui rendanl le souvenir de la vie perdue ou en lui presen taut l’image de la douce quietude dont il va jouir. Ricn ne permet d’opposer un dementi formel a cette hypothese; rien ne permet de l’appuyer par des preuves decisives. L’archeologie, qui est l’histoire des iddcs morales autant que des fails positifs, n’a malheureusement pas des instruments ^investigation assez delicats pour penetrer dans tous les replis de lame antique, Elle doit s’arreter an send de ce monde des idees qui est conune la penombre de la conscience humaine. Nous n’avons pas, pour notre pail, la pretention de soulever ce voile. Nous nous sommes contente d’expliquer, ii la lumiere de documents et d’observations precises, dans quelles conditions materielles s’est formee et s’est developpee l’industrie des figurines, pour quelles raisons on doit lcur pretcr la signification la
plus generate et la plus etendue, et non pas une destination exclusive.
S'il reste encore une part assez grande a 1'inconnu, nous n’en somraes pas surpris. II ne faut pas vouloir tout expliquer et, pour dire notre pensee entiere, nous ne croyons pas que les anciens eux-memes aient toujours eu l’idee bien nette du motif qui leur faisait placer des figurines aupres de leurs morts. En est-il autrement dans la vie model ne ? l aisons un retour sur nous-mimes et examinons nos rites funeraires. Bemandez a un homme du peuple pourquoi il va deposer une couronne de fleurs sur la tombe de ses proches? Mieux que cela, demandez-vous a vous-meme le sens de chacun des rites que vous accomplissez macbinalement dans les funerailles; pourquoi, aujoui d hui encore, dans les enterrements, les homines et les femmes sont separes, tandis que dans les services ordinaires ils peuvent se miler; pourquoi chacun des assis¬
tants jette un pen d’eau benite sur la biere et sur la fosse; pourquoi, dans les obsiques de ciremonie, on tient le cordon du poele en conduisant le mort; pourquoi, dans nos cimetieres, les monuments affectent souvent la forme dune pyramide, d’une colonne, dun vase, dune petite chapelle. A combien de ces questions pourriez-vous repondre? G’est (|ue tous ces usages derivent de symboles extremement anciens dont plusieurs remontent a l’antiquite mime et dont le sens cst actuellement obscurci. 11 en cst de mime pour les Grecs de l'epoque classique. Us ont depose des statuettes d argile dans les sepultures parce que leurs peres en faisaient autant. On les eut peut-itre fort embarrasses en leur demandant ce (pi'ils en pensaient. II n’est done pas etoimant que la reponse soit difficile h faire pour la si ieiice moderne. Nous nous trouvons en presence de traditions qui datent des premiers iges de l’humaniti : elles
se trunsmettaient de
generation en generation coniine un
LA DESTINATION DES TERRES CUITES
legs qu’on etait tenu do respecter, meme sans le comprendre. Les terres cuites sont le produit de ces croyances venerables. Nous aussi, nous devons les toucher d’une main respectueuse et legere et ne pas les accabler sous le poids de nos exegeses erudites.
Fig. 92. — Terres cuites placees eii ex-voto pres d’une fontaine, peinture de vase.
(Exlrait du Diclionnaire cles Antiquites de Saglio, i, fig. 595.)
CONCLUSION
11 y a un double enseignement a tirer de l’histoire des terres cuites antiques. Ce sont des oeuvres d’art et des ex-volo. Elies sont produites par l’accord des deux sentiments les plus prot'onds chez la race hellenique, le gout du beau et l’instinct religicux. Voyons dans chacun de ces elements ce qui peut interesser la vie moderne.
Malgre l’essor remarquable qua pris la sculpture contemporaine, et en particulicr la sculpture fran<;,aise, il est surprenant de constater combien les efforts se sont peu tournes du cote de la terre cuite. En dehors des medaillons et des bustes pour lesquels les artistes rechercbent pai fois les tons chauds de l’argile, on ne voit personne, parmi les maitres en renom, songer a ressusciter cet art charmant et deli cat de la statuette. Quant aux essais de polychromie auxquels se preterait tout naturellement le modelage de la terre, nous n’en parlons meme pas. Cette question est encore lettre rnorte pour nos contemporains, et il faudra sans doule attendre plusieurs generations avant qu une telle idee penetre dans le public. Alors on verra refleuiir comme au moyen age ou au debut de la Renaissance des
ecoles do polychromistes et Ton adorera ce qui semble aujourd’hui une etrange heresie. Mais, sans demander d’aussi grandes reformes, comment ne pas rappeler que la sculpture depetites dimensions etait encore, il y a moins d’un siecle, un art essentiellement francais, et qu’ilest actuellement en pleine decadence, livre a des praticiens obscurs, accapare le plus souvent par des industriels italiens? La fin du xvme siecle marqua le regne de la terre cuite. Les jolies fairnesses, les satyres nerveux, les bebes aux pieds de chevre du sculpteur Clodion vinrent momentanement ressusciter 1 antiquite telle qu’on la coniprenait cn ce temps-la, telle quo l’avaient personnifiee les tableaux de Boucher. Ces statuettes, dans leur nudite harmonieuse et fine, realisent encore a nos yeux 1 ideal du genre; le dessin en est pur et la souplesse des lignes leur donne, sinon par le type des figures, du moins par l’ensemble des formes, quelque analogic avec les plus gracieuses productions de la Grece. C etait aussi l’epoque oil Florian chantait Estelle et Nemorin, ou les disciples de Watteau peignaient des bergiues en paniers et des bergers en culottes de soie. Une nouvelle industrie naquit, celle des porcelaines de Saxe, tout un monde de petits bonshommes et de jeunes demoiselles en pate tendre, vernisses et colories, enrubannes jusqu a leur houlette et se faisant pendant avec In s\ metric la plus galante. Si nous pardons de ces bibelots, ainsi que des essais en biscuit de Sevres qui lemontent a la meme date, ce n’est pas pour les mettre en parallele avec les oeuvres de Clodion, mais simplement pour rioter une evolution dans l’histoire des statuetles d argile, remarquer qu’elles tenaient deja une plate dans les produits de fabrication courante et const.iltn ([ue le manierisme y fait alors invasion.
be nos jours, deux debouches importants s’ouvrent encore a la vente des terres cuites, et ce sont precise-
CONCLUSION
ment les memes qu’autrefois. Nous retrouvons chez les ceramistes contemporains les deux ordres do sujets traites de preference par les anciens : sujets religieux et sujets dc genre. Mais quelle pauvrete dans l’inspiration, quelle mediocrite dans la facture !
Que l’on compare les statuettes qui ornent nos eglises avec quelqu'une des idoles les plus primitives de la Grece, et Ton verra si l'avantage ne reste pas a la derniere. Ce sourire que nous avons vu eclore, informe encore, mais naif et bon, dans la penombre des essais arcbaiques, il s epanouit aujourd’hui, banal, sur des levres carminees dont un manoeuvre maladroit a emprunte l’expression aux tetes de cire qu’il prend pour ideal, be geste aussi s’est immobilise : rien de vrai, rien qui parle a l’ame; on dirait, a voir ces froides images, que la divinite, lasse de sourire et de tendre les bras depuis tant de siecles, s est compose une attitude dont elle ne se departira plus. Et pourtant ces statues devraient, mieux que toute autre, donner 1 illusion de la vie, car presque seules entre les representations plastiques de notre epoque, elles ont conserve la polychromie, en vertu d une tradition tres ancienne dont il est curieux de constater la persistance. Malheuieusement, ce puissant element de. naturel et de verite se leduit, dans les ateliers d’imagerie religieuse, a un badigeonnage enfantin, applique avec proprete, mais ignorant de toute loi esthetique : c’est un melange de tons fades et criards, de bleus crus et de roses violaces, qui repousse le regard et fait regretter le blanc du platre ou la teinte bistre de la terre cuite.
Les sii jets de genre, presque exclusivement laisses aux Italiens, presentent plus de variete; li aussi, nous letiouvons la polychromie. Les petits lazzaroni en bonnet rouge que Eon vend a Naples, raccommodant leurs filets ou mangeant a pleine main le traditionnel macaroni, sont
executes avec une faconde toute meridionale et une cui ieuse habilete de main. II sen faut cependant que nos voisins aient trouve le dernier mot de l’art ceramique au xixe siecle; leurs articles d’exportation soul loin de valoir les statuettes napolitaines et consistent le plus souvent en laides caricatures ou en mievres figurines plus laides encore. Sur nos pouts, le long de nos quais, on voit s aligner les reproductions trop connues de ces oeuvres de decadence : frileuses effrontees, vieilles femmes grimagantes, bustes pretentieux, n’ayant avec les terres cuites achetees jadis dans les rues de Tanagre d’autre rapport que la modicite du prix et la vente en plein air.
II faut aller dans l’Extreme-Orient pour rencontrer entin des oeuvres dignes de rivaliser avec celles qui sortaient des fabriques beotiennes. Tout le monde a pu admirer a l’Exposition de 1889 une collection de maquettes japonaises, habillees avec la plus grande exactitude et reproduisant dans leurs moindres details des scenes dela viepublique et privee, depuis le barbier, grave et solennel dans 1’exercice de ses fonctions, jusqu’au savant vetu detolfes sombres, un rouleau a la main; depuis le mendianl lepreux, donl les traits deformes sont rendus avec un effrayant realisme, jusqu’au grand seigneur a la levre insolente, portant d’un air hautain son grand sabre et ses larges manches. Nous pourrions citer aussi, parmi les envois de la Chine, une sei ie de terres cuites microscopiques, revenant, tous frais paves, a moms de dix centimes pi6ce, dont la tete, grosse comme un pois, sourit, pleure ou grimace aussi consciencieuseraent que si elle se trouvait sur les epaules d’un cotosse. 11 y a la une preoccupation nouvelle, inconnue aux anciens, qui passionne visiblement les artistes cbinois et japonais; un sentiment ties vif du vrai, avec une pointe dc sarcasme „ line ,t si discrete qu'cllc indique 4 pci„c 1(1 n(ilcule sans tomber dans le grotesque.
CONCLUSION
On voit par ce court aperpu que, si l’art de la terre cuite n’existe plus en France, ce ne sont pas les modeles ni les enseignements qui manqueraient pour le laire revivie. Mais que demandons-nous? Qu on nous fasse de lausses Tanagres ou de fausses japonaiseries? Assurement non. Le pastiche sterilise tout ce qu’il touche : de toules les methodet; c’est la plus repugnante. L’important n est pas de reproduire les maitres : c’est de comprendre comment ils ont travaille. Pourquoi les Grecs se rencontrent-ils avec les patients ouvriers de l’Asie dans une forme voisine de la perfection? Parce que, malgre la difference des sujets, les deux peuples ont procede de la meme faQon. Ils ont etc droit a la nature; c'est la societe contemporaine qu’ils ont prise ct moulee sur le vif, dans ses habits de tous les jouis, dans ses expressions de figures et dans ses gestes. Qu’on nous donne, a nous aussi, cette image reduite de notre monde, mais sans les simagrees ridicules du caricaturist e qui cherche a faire rire, sans les airs guindes et precieux des chanteurs de romances, sans ce parasitisme faux qui deshonore une des branches les plus vivantes de la plastique. Qu’on chasse les vendeurs du Temple et qu on nous fasse de l’art a bon marche qui ne soit pas le contraire de Part. Alors nous n’aurons plus a etre jaloux des Beotiens de
Un autre element de reflexion nous est fourni par la destination religieuse des figurines grecques. La portee en est toute philosophique ; c’est un sujet qui interesse les idees morales del’humanite entiere, en touchant au grand inconnu de la mort. Quelle est la valeur de la solution proposee a notre esprit par les Grecs? L’idee qui est au fond de tous ces rites antiques, 1 idee du mort vivant dans sontombeau,
ayant besoin de nourriturc et de boisson, desireux do gardor sous la main tons les objets qu’il maniait pendant sa vio, pout serabler une croyance bien pcu philosophique, une conception enfantine ct grossiere. Pourtant, quelle pratique religieuse prouvera dune fagon plus sensible a quelles ratines tient cet amour desespere de la vie dont Phomme est saisi en face de la mort? Toutes ces fragiles terres cuites, ces debris d’armes, ces miroirs roubles et ces vases en morceaux que nous recueillons avec tant de peine dans les tombeaux anciens, c’est encore et toujours la grande esperance de 1’humanite, l’esperance de l’immortalite future qu ils nous revelent. Mais une chose distingue le Grec de l’homme moderne et cbretien : sa foi s’enferme dans les homes de la vie terrestre et humaine, telle qu’il l’a connue et pratiquee. 11 n a pas de comptes a regler avec son dieu, il n a pas de compensations a lui demander, il n’a pas quitte la terre comnie une vallee de larmes et la vie comme une prison. Cette terre et cette vie, il les a aimees de toutes les forces de son etre ; il s’y est epanoui sous le soleil du plus beau climat du monde et, quand il est venu prior sur le rocher sacre de 1’Acropole, en face de l’Athene d’or et d noire sortie des mains de Phidias, il ne lui a demande qu une chose, c’est de le faire vivre longtemps et de lui accorder jusque dans la mort l'ombre et le reflet de cette existence qu’il a clierie.
Aon, pour qui sait la comprendre, elle n’est ni vaine ni futile, la religion qui a entoure le mort de tous ces menus ustensiles, symboles de consolation et liens de ratlacbement supreme avec le monde. Ce miroir oxyde et cette Hole de m in hi ist t , Cist tout ce qui resle a la jeune femme, mais c est pour se souvenir du temps ou elle etait belle et aimec Cos freles statuettes, c’est l’image de ses dieux familiers,
< c ses compagnes, des enfants quelle a vus jouer autour delle, des animaux favoris qu’elle nourrissait de sa main
CONCLUSION
G’est un monde en raccourci qui tient sous six pieds de terre et qui rappelle a tous que la vie etait bonne. Les livres sacres de la religion chretienne ont repandu une idee opposee, et cette idee a pese de tout son poids sur l’esprit et sur le caractere des societes modernes. « J’ai hai cette vie, dit l’Ecclesiaste, a cause que les choses qui se sont faites sousle soleil m’ont deplu, parce que tout est vanite et tourment d’esprit. » A cette parole desesperee, la religion antique repond par le cri de regret eloquent qui sort de la bouche du plus illustre des Grecs, Achille, quand il dit a Ulysse dans les Enters : « J’aimerais rnieux, simple bouvier, etre au service du dernier des pauvres parrai les vivants que d'etre le roi de toutes ces ombres morles. » G’est que la foi du Grec, en effet, est tout entiere dans l’amour de V existence ; cet amour, il l’a fait passer dans sa litterature et dans ses monuments. Qui osera dire qu une telle conception de la vie est inferieure a la notre? Qui osera dire qu’une religion n’a pas ete forte et belle, quand elle a appris aux homines a clever lours coeurs au-dessus des miseres du monde et a voir dans l’existcnce ce qu’elle a de sain et de bon, si bien qu’ils n’envisagent pas de plus grande felicite que de pouvoir la recommencer toute scmblable dans la mort? Nous sommes persuade, pour notre part, que ces crovances n ont pas peu contribue a faire des Grecs ce qu’ils ont ete, a leur assurer le premier rang parmi les nations civilisees et, en particulier, a donner a leurs oeuvres d’art cette serenite, cette sante morale et physique, cette noblesse tranquille que nous admirons et que nous pouvons leur envier.