INTRODUCTION DES SUJETS FAMILIERS
All ivc et au me siecle uiie double revolution s’accomplit dans l’industrie des terres cuites. Les sujets se modifient profondement sous l’influence de causes religieuses et artistiques dont nous aurons a determiner la nature : d une part, les motifs familiers croissent en nombre et en importance, au point d’annihiler presque completement les types mythologiques, comme on le constate a Tanagre; d’autre part, les figures des divinites changent de pbysionomie, les antiques idoles de Demeter et de Core cedent la place au culte envahissant de Bacchus escorle de son tliiase, auquel s’adjoint ordinairement Venus accompagnee des Amours, comme c’est le cas dans les sepultures de Mvrina. Ces deux transformations ont besoin d’etre envisagees chacune separement, d’autant plus qu’elles repondent a un classement chronologique. L’essor de la fabrication tanagreenne se place vers le milieu du ive siecle; celle de Myrina debute dans le courant du m0. Pendant cette periode les rites d’ensevelissementparaissent s'accomplir sous P empire de preoccupations un peu differentes de cellos qui ont prevalu aux ages precedents et la plastique contemporaine, entrainee dans une voie nouvelle, y ajoute le poids d’une influence toujours docilement subie par les coroplastes.
Quand on jette les yeux sur une collection formee a Tanagre ou sur un recueil de planches gravees d’apres les originaux de cette provenance1, on esl frappe du caractere gracieux et enjoue de ces figurines beotiennes. « Cette impression, dit M. Ilayet, n’est pas douteuse. L’art le plus grec, je le demande, a-t-il jamais si lestement trousse les dieux? Et ces statuettes si prestes d'allure, si coquettes d’ajustement, si familieres et si pimpantes d’aspect, ne sont-elles pas tout simplement des personnages de co has monde, des types empruntes a la vie de tous les jours? La est a ines yeux le grand interel de ces oeuvres, hativement faites parfois, modelers toujours avec le sentiment le plus sincere et le plus fm de la realite des choses. Elies nous font penetrer plus avant que tous les marbres ne sauraient le faire dans l’existence intime des anciens Crocs. Grace a dies, les contemporains d'Alexandrc le Grand ressuscitent un moment sous nos yeux : regardons-les passer devant nous, non pas tels que It's idealisait le marbre, mais tels qu’ils so montraient dans la rue ou a la maison, avec leurs vrais costumes, leurs inouvements ordinaires, leurs attitudes et leurs gesles tvpiques*. »
Nous avons cherche a presenter a nos lecteurs une galerie a pen pres complete des creations tanagreennes. 1. ’importance de cette fabrique et les questions difliciles d interpretalion qui sy rattachent, la perfection du fa tonnage et des retouches, la grace piquante des sujets, la celebrite memo conquise par ces statuettes dans le monde des amateurs sous It' iioiii un peu bizarre de Tanagra nous imposaient
1. Nous rappelons quo li“ Louvre possOde une serie fort riclie de ces li^ui ines (galerie Charles \. Salle de la C&ramique trouvie en Grfeoe)
1 omrage de M. Ileuzey, Lev figurines antiques de lerre cuile du Mustfe du Louvre , pi. ‘20 » 5 s. et dans le Catalogue des figurines du .1/ ust'e d \ i hr nrs par M. Martha les n°‘ ‘215 ,-i 4|ft.
‘2. 0. Ilayet, Etudes d’arck/ologie et d'art , p. 508.
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cle leur tailler line part, plus large qu’aux autres dans notre choix de figures.
Ce que l’art nouveau retient des principes anciens, c’est la predilection pour les figures feminines. A Tanagre, nous
Fig. 26. — Statue lie de Tanagre.
(Heuzey, Figurines, pi. 22, n° 1.)
retrouvons aussi nombreuse qu’auparavant la troupe des femmes d rupees, assises ou debout, tenant toutes sortes d'attributs, mais combien differentes dans leur expression, dans leurs gestes et dans la recherche de leur ajustement ! Plus de raideur hieratique, plus d’immobilite majestueuse, plus d'impassibilite dans les traits, plus d'attributs mytbo-
logiques. La deesse s’est evanouie pour laisser place a la jeune fille souriante on reveuse; le corps s'incliue avec des poses nonchalant.es; les bras out de molles inflexions; la coiffure libre et degagee livre a l air ses meches onduleuses ou bien elle s’emprisonne dans un elroit mouchoir;
un leger chapeau de paille de forme conique donne parfois a la physionomie un air printanier; la tunique negligemment altachee glisse le long d une epaule nue ou frissonne en mille j > 1 i ^ uutour de la gorge; la main se carnpe sur la handle ou, distraite, laisse pendre un eventail en forme de IVuille. I’as un detail de la coquetterie la plus raflinee n'a echappe ii l ieil de l'artiste. On voit qu’il a
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suivi d’un ceil attentif et passionne ces aimables passages qui venaient promener devan t lui leurs graces souveraines. On sent la jeunesse et l’amour voltiger autour de ton tes ces tetes charmantes1.
Yoici nne de ces reveuses assise sur un rocher, au pied d’une petite idole de Silene (fig. 26). Elle a mele a ses cheveux quelques feuilles de pampres, corame au retour d’une fete bachique.
Le bras a denii replie sur la poitrine, la tele relevee etlixanl un point vague dans l’espace, elle laisse errer ses pensees, et son visage s’eclaire d’un imperceptible sourire. A quoi penset-elle? Le dieu qui seinble ricaner derriere elle dans son epaisse moustache a sans doute penetre le secret de son coeur. Une autre de ses compagnes, paree des memes feuillages, s’enfonce dans des reveries plus melancoliques, si l’on en juge d’apres le portde la tele penchee et le regard baisse vers la terre (fig. 27). Dune main elle s’appuie au rocher qui lui serf de siege et de l’autre Flg' 28'~ Statuellc
. . ° Ianagre.
elle tient la ceinture de sa tumque de- (iieuzey, pi. 26, n° 2 )
nouee; l’etoffe mal assujettie glisse et
decouvre 1 epaule ronde jusqu’a la naissance du sein. Mais
tout est chaste et tranquille dans cette demi-nudite.
Ailleurs, debout dans une attitude de noblesse un peu
dedaigneuse, apparait une femme severement drapee
■1. Outre Tallas de M. Iieuzey, voy. les specimens de la Collection I ecvtjer, pi. K, L, M, A'. U,V, A3, C3, D3, G3; Rayet, Monuments lie l' Art antique , pi. 70 a 82.
tig. 2!). — Statuette de Tanagre (Heuiey, pi. 23, n* 1.)
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fig. 29). Le bras droit passe derriere la taille fait sail lir le coude sous l’etoffe et plaquer la draperie sur le torse. Les feuilles lanceolees dont la clievelure se couronne et le grand tympanon porle par la main gauche indiquent que cette beaute fiere vient comme les precedentes de se meler aux jeux et aux processions joyeuses de quelque fete1.
Yoyons maintenant sous d’autres aspects ces coquettes figures. Une femme d’un age plus mur s’enferme frileusement dans ses voiles; elle a couvert du pan de son himation le sommet de sa tete et, le coude pose sur la main gauche, la joue appuvee contre la main droite, elle eleve ses regards vers le ciel avec une expression pensive (fig. 28). Que l’on grandisse en imagination cette terre cuile, qu’on lui donne les proportions dune statue, et l'on aura sous les yeux le portrait ideal de la matrone grecque, la laborieuse et charmante epouse d’Ischomaque, si bien decrite par Xenophon, ou la pieuse Cydippe, mere de Cleobis et de Biton, demandant aux dieux pour ses enfants la recompense de leur inalterable tendresse. Yeut-on voir la femme au dehors, vaquant dans la rue a ses occupations domestiques? Yoici
Fig'. 50. — Statuette de
(Heuzey, pi. 50, n° 1.)
1. L'usage de mSler des feuillages a la clievelure apparait deja sur les vases de la secoude moitie du v° siecle, en particulier dans les representations de scenes nuptiales, oil le caractere reel, et non divin, des personnages est hors de doute. C’est une parure de fete. Voy. Arch. Zeitung, 1882, pi. 5; Furtwaengler, Collection Sabouroff, pi. 58, etc.
lcs promeneuses enveloppees dans leur manteau a frange de couleur, un bout do draperie ou un leger chapeau de paille pose sur la tete, I’eventail a la main pour rafraichir
Fair embrase autour de leur visage (fig. 50, 51). Line d’elles s’arrtMe et, prenant un inslant de repos, s’appuie d’une main sur un court pilier ; elle ne craint pas les ardeurs du sole il et ses cheveux ne sont pares que d’un simple bandeau (tig. 89). Yu de c6te, son fin profil se detache nettement dans lair; les plis de son manteau retombent en ondes savamment symetriques; on ne voit rien du corps que le bout des pieds et pourtant sous l'etofle on sent la plenitude vigoureuse de tons les membres.
Coniine ces creatures elegantes savent bien marcher et se poser! Quel equilibre et quelle ponderation exacte dans tons lours mouvements, quelle im-
Fig.51. — Statuette deTanagrc.
(Extrait do 1 'llist. dcs Grccs de Duruy, i, p. 176.)
pression de force tranquil le et de sanle imperturbable! Cornme dies sont bien les meres et les epouses de ces beaux athletes qui, A la memo heure, i empl issaii'nt les palestres t't les stades de leurs vigoureux ebals. L excellence physique de la race grecquc se trahit dans ces maquettes d'argile autant que dans les plus beaux marbrep.
Jelous un coup d ceil a ]i resent sur la vie interieure du gyneece. Uue jeune fille etenduc par terre, le coude
Fig. 52. — Statuette de Tanagre.
( Terracotten im Berliner Museum, pi. 22.)
appuye sur un escabeau, reve ou essaie de dormir (fig. 52). Une autre, plus active ou plus turbulente, a pris sou sac a osselets1 ct, accroupie sue ses talons, se livre avec ardeur a son divertissement favori (fig. 55). D’autres encore, apres quelque recreation innocente, 1'ont payer leurs gages aux vaincues : la perdante prend sa partenaire sur son dos et la promene dans celte position triomphale; e’est ce qu'on appelle I’enkotyle 2 (iig. 54).
Ou 1’artiste a-t-il pris ces types si varies et d'une allure si vraie? On pourrail affirmer a priori que la nature vivante a ete le modele sur lequel il avail constamment les regards fixes, qu'il a connu toutes ces femmes coqueltement parees ou livrees a un abandon gracieux, qu'il les a surprises dans lour maison, au milieu de leurs occupations domestiques et de leurs recreations. Mais nous sommes en mesure d’invoquer une preuve plus formelle. bes descriptions d un temoin oculaire prfitent a la population feminine de la Beotie une pbysionomie toute semblable a celle que nous voyons ici. Nous possedons trois fragments d’un voyage en Greee, ou I on a plusieurs lois signals une description relative au bourg beotien el aux habitants de la plaine tliebainer>. « Tanagre, dit le narrateur, est une ville haute et esearpee, blanche d’aspecl et argileuse; 1 exterieur des maisons est elegant et decore de peintures a 1 encaustiqueb » M. Ravel rappelle, d’apres d autres lextes, en particulier de Pausanias, que le gout