‹ Les steppes de la mer Caspienne: voyage dans la Russie méridionaleChapitre 10 sur 63 · UN INTENDANT DE VILLAGE Î · texte numérisé non relu

UN INTENDANT DE VILLAGE Î

côté du fleuve, un village allemand composé de joiies fabriques rouges à contrevents verts : la forêt qui Tenvironne et le voisinage d'une île avec ses falaises brillant au soleil, ont une physionomie si douce, si attrayante, qu'on se surprend, en contemplant ce délicieux tableau, à rêver de ce bonheur calme, Umpide, dont nous avons tous Tinstinct au fond du cœur. Plus loin, à l'horizon, le regard découvre les aiguilles, les masses de granits brisés et les flocons d'écume des cataractes. Çàet là quelques rochers à fleur d'eau, parmi lesquels l'un d'eux, surnommé le Brigand, est l'eff^roi des mariniers, servent de retraite à une infinité d'oiseaux aquatiques, dont les cris bruyants accompagnent longtemps le voyageur que le bac emporte d'une rive à I l'autre. Toute cette scène est gaie, pastorale comme un tableau de Greuze ; mais «n revanche les collines pelées qui suivent les ondulations de la rive gauche du fleuve, ne présentent que tristesse et aridité.

Notre première halte en quittant les cataractes,

eut lieu chez un intendant de village en qui nous

reconnûmes avec surprise un Français doué de

l'accent le plus parisien que j'aie jamais entendu.

Marié à une Petite-Russienne, il exerce depuis deux

gns les fonctions de prikatchik (intendant) dans un

es villages du général Markof. Il mit toute sa mai-

n à notre disposition, avec un empressement qui

us fit comprendre son plaisir à recevoir des com-

triotes. D'excellent miel, de la crème et des pas-

ques nous furent servis à profusion, mais malgré

nos instances^ nous ne pûmes le décider à partag( cette collation, et cela nous fit une impression pê^' nible. L*air de Tesclavage est-il donc si contagieux qu'on ne puisse le respirer sans perdre de sa dignité personnelle ? Cet homme^ né dans un pays où les préjugés de caste sont presque «effacés, se dégradait volontairement à nos yeux, en se jugeant indigne de s'asseoir à nos côtés^ tout comme s'il fût né serf et qu'il eût été habitué dès son enfance à la servitude.

Il nous raconta succinctement sa vie, triste tissu de déceptions et de misère, son ardeur et sa mauvaise tête d'enfant de Paris, ses efforts et ses espérances; toutes choses qui sont venues se flétrir dans une atmosphère de dégoûts et d'humiliations, bien capables de détruire en lui jusqu'à l'amour de la patrie. Aussi, est-il, par suite de ses rapports autant i avec les maîtres qu'avec les serfs, aussi dur, aussi cruel, aussi égoïsie que le Russe le plus renforcé, dont il convint lui-même avec un cynisme qui me révolta. Tout le village est consterné des punitions qu'il inflige chaque jour pour les fautes les plus légères; nous en eûmes une preuve bien saisissante peu de temps après notre arrivée. Pendant] qu'il causait avec nous, on vint l'avertir que selojj ses ordres, deux femmes et trois hommes venaiei d'être conduits sur le heu de l'exécution, pour cevoir tant de coups de knout. Eh bien I malgl l'horreur que nous causa l'appréhension d'un t) supplice, malgré nos prières, il ordonna qu'on di|

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