UW INTENDANT DE VILLAGE
'Iribuât à chacun cinquante coups de bâton, et le feuble, s'ils faisaient les récalcitrants. Ce roalheuréuK se venge ainsi sur les mougiks de ce que raristocratie russe lui a fait souffrir, et c'est une triste revanche : dans son intérêt même, il ne devrait pas exaspérer les paysans qui révent de temps à autre de terribles représailles. Plusieurs fois déjà on a tenté de Tassassiner, et quoique les coupables aient payé cher leur témérité, il pourra bien un jour être victime d'une haine plus habile ou plus heureuse. Dans la semaine qui précédait notre arrivée, eut lieu, à ce que nous raconta sa femme, une tentative plus audacieuse que les autres, de la part d'un paysan qui, dès le principe, s'était déclaré son ennemi.
Après une longue tournée dans les champs, l'intendant alla s'asseoir au fond d'un ravin ombragé de quelques arbres. Vaincu par la fatigue et la chaleur, il finit par s'endormir, mais non sans avoir placé ses deux pistolets à côté de lui. Une crainte instinctive dominait son sommeil, et lui permettait d'entendre le moindre bruit qui pouvait se faire aux alentours. Le corps dormait, l'àme veillait. Tout à coup, un son suspect frappe ses oreilles : il ouvre les yeux et voit un mougik se baisser lentement pour ramasser un de ses pistolets. Le regard du ypaysan trahissait tant de férocité, et ses mouvelents avaient un calme si étrange, qu'on ne poulit douter de son intention. L'intendant, avec un ug-froid admirable, se lève à demi sur son coude
et lui demande, tout en bâillant, ce qu'il comptj faire de ce pistolet : le mougik, lâche comme u| assassin , prend aussitôt Tair de niaiserie et d^ê fausseté particulier au serf russe, et répond qu*iï était bien aise de voir comment un pistolet était fait. Ce disant, il présente l'arme à son maître, sans paraître le moins du monde déconcerté. Ce malheureux faillit mourir sous le knout, et la Petite-Russienne ajouta à ce propos, avec une naïveté tout à fait russe, qu'il aurait bien mieux fait de mourir tout de suite.
Nous eûmes encore dans ce village, l'occasion de remarquer combien ces gens-là ont peu de compassion les uns pour les autres. Ils regardent battre un de leurs camarades sans manifester la moindre émotion, et sans qu'une punition aussi dégradante leur fasse faire le moindre retour sur leur condition : on dirait que l'humanité n'a plus aucun droit sur leur cœur, tellement la servitude a détruit en eux toute puissance de sentir et toute dignité personnelle.
Nous quittâmes cette station sur les six heures du soir, ayant encore une vingtaine de verstes à faire pour arriver au premier village des colonies allemandes de la Molochnia, où nous comptions passer la nuit. Grâce aux mauvais chevaux et au cocher stupide que nous avait donnés notre compatriote,^ nous avions à peine franchi un quart du trajet, qui déjà nous étions complètement enveloppés par Tobsj curité.