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'l' En descendant tout dernièrement le Danube, if pour me rendre à Galafz, le hasard me favo- I risa d'une rencontre qui me mit complètement en présence du passé. Viiigt ans de ma vie s'effacèrent à l'instant, pour me reporter à l'époque où, donnant pleinement carrière à notre humeur aventureuse, nous partions, mon mari et moi, pour la Kalmoukie, comme d'autres partent pour Pontoise, sans plus de souci, sans daigner mettre en ligue de compte toutes les difficultés d'une pareille entreprise. Doute-t-on - de quelque chose, quand on est jeune, qu'on s'aime , et qu'on a pour compagnes de voyage
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la science et la poésie ? Avec de tels auxiliaires, quelle contrée ne deviendrait attrayante , fûtelle aussi aride et désolée que les bords de la mer Caspienne dans le voisinage d'Astrakhan ?
A défaut de bois, de torrents, de cimes alpestres à admirer, nous avions de grandes flaques -^ ' d'eau peuplées de pélicans, des tentes kalmoukes à moitié enfouies dans le sable, des Turkomans assis à la turque sur des chameaux, montrant leurs noires silhouettes, aux confins de l'horizon; nous avions l'immensité, nous allions à l'inconnu ! . . . .
Chaque jour, chaque heure, chaque moment, puis-je dire, nous apportait une nouvelle surprise, un nouveau sujet d'admiration. C'était le mirage avec ses îles aux arbres renversés , flottant sur des lacs de pourpre et d'azur ; c'étaient des brouillards qui fermaient brusquement l'horizon en s'amoncelant comme d'énormes falaises, au delà desquelles semblait être la mer. C'étaient surtout, quand venait le soir, des effets de lumière tels que, je n'en ai vu nulle part (la Martinique exceptée). Toutes les splendeurs du ciel et de la terre se reflé-
PRÉFACE m
tafent dans les nuages : les jeux, les aspects de cette mourante lumière, au moment où elle allait s'éteindre dans l'espace, semblaient jeter un défi aux conceptions du plus audacieux coloriste.
Mais de ces impressions multipliées, la plus grande fut celle qui nous saisit, après une rude journée de marche dans le sable, en apercevant Astrakhan émerger peu à peu de l'horizon, à travers une poussière d'or, et s'offrir à nos yeux émerveillés comme une de ces cités fantastiques qui figurent dans les contes arabes. Tout concourait à l'illusion : partout le désert, le sable, l'aridité. De temps à autre, passait ime bande de chameaux allant s'abreuver au Volga. Au moindre souffle de vent, s'amoncelaient sous notre brischka des vagues de sable, laissant à découvert des débris de kibitkas ( cabanes), àm carcasses de chevaux et d'ânes: aucune trace de culture; pour toute verdure, quelques touffes d'absinthe, quelques pâles asphodèles se balançant tristement sur leurs tiges frôles et élancées.
Quels alentours pour une ville dont nous pouvions déjà distinguer les dômes, les mina-
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rets, les aiguilles se détachant de plus en plus de l'horizon, et prenant un relief et des contours parfaitement distincts à l'œil !
Eh bien ! toutes ces images se dressaient soudain devant moi, en reconnaissant, malgré sa moustache grise, ses lunettes et son paletot, un ancien officier d'ordonnance du gouverneur d'Astrakhan, que ce dernier avait complètement mis à notre disposition, durant notre séjour dans celte ville.
Sans hésiter, je l'appelai par son nom, et, de son côté, sans la moindre hésitation, il vint à moi , en m'exprimant toute sa joie de me retrouver.
De pareilles rencontres où l'imprévu joue un si grand rôle, sont un des grands attraits de la vie de voyages. On s'est quitté sous telle latitude, dans telle contrée, avec la conscience de ne jamais plus se revoir; puis, un beau jour, à une distance infinie de l'endroit où s'est dit le dernier adieu, on se retrouve.... La chaîne des souvenirs effacés par le temps, se renoue, et vous rend ce beau passé, qui n'est quelquefois si beau qu'en raison de son impuissance à renaître!
préfagh: V
Lorsque le chapitre des questions et réponses fut épuisé, nous revînmes à l'actualité.
« Ainsi, me dit-il, en souriant, vous êtes tou« jours fidèle à la vocation voyageuse qui vous a amenée jusqu'à nous ! — Et toujours aussi curieuse qu'à l'époque où vous battiez la ville en tous sens, pour me trouver des Parsis (adorateurs du feu) qui n'existaient que dans mon imagination. — Mais en revanche, à défaut de Parsis, ne vous ai-je pas fait assister à une soirée comme vous n'en avez jamais eue à Paris?
— Oui , celle des Brahmines indiens , qui m'ont causé une telle épouvante avec leur infernale musique et leurs contorsions de possédés. Croiriez-vous que j'ai conservé les trois soucis arrosés de l'eau sacrée du Gange, que me donna le chef, en paraissant mettre une haute importance à leur nombre symbolique? — Oh?, tout est symbole, mystère, superstition, dans leurs ritesextravagants. Rappelez- vous la pierre noire' qu'ils encensaient avec un si profond respect, I et qui contenait, selon eux, l'àme d'un célèbre fakir.
p Maintenant, parlons de vous; expliquez-
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moi pourquoi je vous rencontre sur le Danube à 500 lieues de la France, quand je voui p' croyais définitivement établie à Paris; car, s;
vous m'avez perdu de vue, moi, j'ai souveni eu de vos nouvelles par les journaux qui m'ont appris que, non satisfaite de vos courses à travers l'Europe et l'Asie, vous aviez traversé
P- l'Atlantique, et rapporté de votre séjour aux
Antilles, des souvenirs publiés dans plusieurs revues françaises. J'ai lu et relu votre volume des Steppes qui est toujours en grande faveur en Russie. Malheureusement nos éditeurs de Saint-Pétersbourg le demandent vainement à leurs confrères parisiens, qui déclarent n'en avoir plus un seul exemplaire à leur service. — Gela prouve, répondis-je, que la dernière édition est complètement épuisée ; mais vous pourrez annoncer à vos éditeurs qu'il est de nouveau sous presse, et cela dans une des meilleures et des plus sérieuses librairies de Paris. Il va donc reparaître dans des conditions qui doubleront ses chances de succès.
— » C'est bien pour le présent. . . Et pour l'avenir? Après tant de nouvelles excursions, le
PRÉFACE yii
public a le droit d'attendre de vous un nouveau volume. — Je ne sais si le public me fait cet honneur, mais je me suis promis à moi-môme de publier ce volume dès mon retour à Paris, après un an de [séjour dans les provinces roumaines dont l'étude me fournira plusieurs chapitres pleins d'actualité. »
Il sera dédié à- la jeunesse, toujours avide de récits de voyages qui n'ont pas été précisément élab(n*és au coin du feu : les jeunes esprits ont un remarquable instinct pour distinguer la vérité de la fiction, parce qu'ils ne sont ni exclusifs, ni systématiques, ni faussés par les idées courantes : amoureux du merveilleux dans le domaine de l'art pur, ils se passionneront pour les Contes d'Hoffmann ou les Voyages de Gulliver, parce que ceux-ci ne cherchent pas à surprendre leur bonne foi, et se donnent pour ce qu'ils sont.
Mais lorsque Fauteur d'une relation de voyage déclare avoir vu^ avoir senti, avoir souffert, il aura beau donner à son œuvre la forme la plus exquise; s'il n'est pas dans le vrai, toute jeune tête restera froide, ne pou-
Tant se dire avec certitude : Oui, il a vu,
il a senti, il a souffert.
Après les fortes études classiques, un voyage travers le monde a bien son petit mérite :
n rhétoricien oubliera volontiers Démosthè- ,es ou Cicéron pour suivre le conteur qui 3 conduit au delà des frontières et des océans', i faisant passer de la cabine d'un pyroscahe dans l'ajoupa du nègre ; des bords da ic Ascanius dans un musée italien ; des pleodeurs du Bosphore à la plage désolée 'Aigucs-Mortes ; de l'ombrage des bananiers ux cimes violettes des Garpathes, etc., etc., le.
Lui montrant l'humanité dans toutes ses -ïinsformalions, la nature, dans son inépuiïble fécondité ; rattachant aux lieux célèbres !S traditions du passé, avec une date, une lé- . ende, un souvenir, enfin mettant à son service lut son bagage d'observateur, de poëte ou mplement de touriste. Eh bien ! telle est mon nbiîion , heureuse de pouvoir , dans la meire de mes moyens, m'associer à tant d'écriiins, d'érudits, de professeurs illustres, d«nt
la vie entière est consacrée à l'enseignement.
Je m'arrête, n'ayant pas l'habitude des préfaces, et forcée d'avouer que j'eusse été un peu embarrassée de faire celle-ci saijs la rencontre inespérée qui m'en a fourni le sujet.
Puissele public, quia toujours accueilli avec bienveillance mes diverses productions, être aussi disposé à me lire^ que par le passé I
Ce sera à la fois une récompense et un encouragement.
ADÈLE HoMMAiBE DE HbLL, Membre de ta Sociritd de géographie de France.
Halaiz, ce 3^ juin tSVS.