RETOUR A ODESSA
sans que le cocher s'en aperçoive : le danger est oui, mais le voyageur ne peut manquer d'éprouver une vive contrariété, en voyant son traîneau s'éloigner de toute la force des chevaux, tandis que, n^ulé dans la neige, il n'a d'autre ressource que de se mettre à sa poursuite. Si le cocher n'a pas la précaution de jeter un regard en arrière, celle course risque souvent de se prolonger jusqu'à la station, et l'on peut comprendre alors dans que! état arrive le malheureux voyageur. Lorsque cet accidenta lieu pendant la nuit, le cas devient encore plus sérieux. Bien des Russes nous ont raconté qu'ils s'étaient ainsi égarés, au point de ne pouvoir atteindre, qu'après an ou deux jours de recherches, la poste où leur traîneau était arrivé vide.
Rien de plus ordinaire que de dévier de son chemin dans ces steppes; il n'est nullement nécessaire pour cela de tomber de son traîneau. Nous-mêmes, dans le voisinage de Kherson, nous risquâmes de poursuivre toute la nuit notre route sans la décou- Trir, Un brouillard des plus épais nous surprit au coucher du soleil, à cinq verstcs au plus de la ville. Longtemps nous marchUmes au hasard, ne sachant si nous nous dirigions vers le nord ou vers le sud ; Dieu sait où nous serions allés, si le bruit d'une clochette de poste n'était enfin venu nous tirer d'incertitude. On nous remit sur la bonne voie, en nous apprenant qu'il était dix heures, et que douze verstes nous séparaient encore de Kherson.
Je renonce à dire avec quelle profonde sa^sfac-
S80 LES STEPPES DU LA MER tion noua nous retrouvâmes à Od tendaient nos vœux, cette terre < nous allions enfin jeter l'ancre, a (çues et d'impressions multipliées! l qui suivirent notre arrivée furent u nuelle d'enchantements. Celui qui pourra seul comprendre la joie a\ nous nous repHmes aux jouissances en avoir été si longtemps sevrés, c'est le bonheur suprême, c'est le paradis ! Qu'importent alors l'hiver et ses rigueurs 1 Qu'importent les longues nuits glacées, les rafales du vent, tout ce qui se passe au dehors, quand, assis au coin du foyer, entouré de quelques bons amis, on savoure avec une si intime volupté les mille bonheurs dont se compose la vie sociale. Il est impossible de décrire le charme de ces longues causeries dont vos aventures lointaines font alors tous les frais; l'avidité avec laquelle on vous écoute, la surprise, la frayeur, la jalousie même qui agitent tour à tour l'âme de vos auditeurs, à mesure que les événements se multiplient dans votre récit. Heureux celui qui, au retour d'un long pèlerinage, trouve une oreille complaisante pour recueillir les mille souvenirs de sa vie errante! Heureux quand il peut recommencer son voyage, en dérouler les tribulations, les enchantements, les dangers, le charme
aventureux, devant un petit cerc'~ -*'=-'- — -
s'associent à toutes ses impression!
regrets.
HETOUR A ODESSA 281
Tant qu'on est en voyage, il est difficile cUapprëcier les nombreux épisodes, les péripéties, les ennuis, les impressions de toutes sortes qui naissent de cet état cosmopolite. L'esprit est alors trop intéressé à voir selon ses désirs, pour pouvoir se faire une idée précise des choses. Ne revenant jamais sur ce qui vient de se passer, il ne se préoccupe que de Tactualité. Ce n'est donc qu'à l'aide de la perspective, que le voyageur peut considérer sous leur véritable point de vue tous les incidents que le hasard a accumulés sur sa route. Ces réflexions, fruits d'une longue expérience, me portèrent , une fois rendue au repos, à juger d'une manière plus grave que je ne l'avais fait, quelques aventures de notre voyage dont les suites auraient pu devenir si fatales pour nous. La physionomie nouvelle qu'elles prirent à mes yeux, ne fit qu'augmenter ma reconnaissance envers cette douce Providence du voyageur, qui veille incessamment sur lui, écartant de son chemin tout ce qui pourrait mettre obstacle à son retour dans ses foyers.
En terminant ce voyage, source de tant d'idées nouvelles et d'impressions poétiques, je me permets de citer ces paroles remarquables de Lamartine : Les voyages seraient une brillante duperie, s*ils nétaxent V éducation de la pensée^ par la nature et par les hommes.
On ne peut, en quelques mots, mieux définir le résultat que doivent avoir sur Pespritet l'imagination, les scènes changeantes de la nature et la dite.
fttt LES STEPPES DE LA UER GASI Tersité des peuples qu'on a eu l'occasi déjuger.