L'ARCHIMANDRITE
contre la barbarie de ceux qui avaient détruit en lui le sens moral. Sa physionomie en était comme illuminée.
Quant à nous, suspendues à ses paroles, nbus ne -songions guère alors que cet homme, revêtu d'un tel prestige, était un pauvre fou échappé pour un moment à son gardien. Mais la voix grondeuse d'un moine vint nous rendre à la réalité, et arracher le malheureux à Textase du moment. Ses yeux redevinrent hagards, sa taille s'affaissa ; il porta la main à sa poitrine comme s'il ressentait une vive douleur, et quitta le balcon en poussant un long sanglot.
Que d'existences qui pourraient être fécondes, sont ainsi dévastées par la souffrance, et ne laissent après elles qu'un triste et fugitif souvenir I
De retour à Ekaterinoslaw, qui se trouvait pour l'instant notre quartier général, nous jouîmes encore pendant quelques jours des plaisirs de la vie civilisée , auxquels nous aUions devenir comme étrangers. Au résumé, cette ville est fort agréable et j'en conserve un excellent souvenir. Tout y respire le bien-être; je remarquai même que les juifs n'y offrent plus l'a'^pect ignoble des juifs de Kherson et d'Odessa.
Leurs femmes s'y distinguent par les riches fourrures et les belles pierreries dont leur coiffure est ornée. Quelques-unes sont fort belles et portent avec autant de grâce que de dignité la tunique polonaise bordée d'hermine dont elles se parent les jours de fétes«
LT
2i LES STEPPES DE LA MER CASPIENNE
Dans toute la Russie, les israélites observent avec une-grande exactitude les pratiques extérieures de leur religion. En communication plus directe avec leurs frères d*Orient, plus avilis, plus méprisés peut-être que partout ailleurs, ils n'en sont que mieux disposés à conserver intactes les cérémonies et les exigences de leur culte, seul moyen de se relever à leurs propres yeux de la dégradation à laquelle ils se trouvent condamnés.
Toute ville où domine la population îsraélite, présente un très-curieux spectacle le vendredi soir Chaque maison, riche ou pauvre, étincelle de lumières depuis le coucher du soleil jusqu'à minuit; et quiconque s'approche de la croisée entr'ouverte d'une demeure juive, aperçoit un spectacle qui semble emprunté à quelque chapitre de la Genèse. Ce qui attire tout d'abord le regard, est une espèce d'autel occupant le fond de la pièce, sur lequel s'élèvent par gradins, les pains azymes, entremêlés d'un grand nombre de bougies formant des pyramides de lumières. Toute la famille et les serviteurs entourent cet autel, en murmurant d'une voix sourde et monotone quelques versets du Talmud : les femmes revêtues de leurs beaux costumes orientaux, ont la tête comme entourée de flammes, tant la lumière scintille sur leurs riches bijoux. Les hommes, au contraire, avec leurs longues robes de lustrine noire, semblent porter le deuil qui con-l vient à un peuple condamné à errer éternellement' dans le monde.