L'ARCHIMANDRITE
;"i vide, qu'éclairait à peine un dernier rayon du couchant ! Un sentiment d'effroi, de pitié et de dégoût nous retint clouées sur le seuil, car rien n'aurait pu d'abord nous faire affronter l'odeur infecte qui remplissait la cellule. L'affreux désordre de ce taudis prouvait éloquemment la folie de son hôte. Des immondices couvraient le sol ; des lambeaux d'étoffes brillantes, mêlés à des débris de paille et d'aliments, traînaient çà et là ; un grabat recouvert de toutes sortes de nippes occupait un des coins de la chambre; mais ce qui nous impressionna le plus vivement, ce fut de constater le mélange de luxe et de misère, d'élégance et de désordre dont toute la pièce offrait le navrant spectacle. Sur une mauvaise table toute branlante, nous remarquâmes de beaux livres à moitié déchirés, un bouquin d'ambre orné de saphirs, et une mitre encore enrichie de pierreries; puis, à côté de ces richesses, une écuelle vide, du vin répandu, des taches de suif, mille détails ignobles. Le portier, habitué à cette existence dégradée, nous répéta que chaque nuit l'archimandrite faisait entendre d'horribles vociférations. Sa santé, qui déclinait rapidement, avait forcé le supérieur à lui laisser quelques libertés dans le jour, sauf à l'enfermer la nuit comme un animal dangereux. Hélas I qu'y a-t-il de plus dangereux qu'un être privé de raison? Seulement, il s'agissait de savoir si les conditions dans lesquelles ce malheureux vivait au couvent n'étaient pas une des causes les plus puissantes de sa dégradation morale. Considéré par les
10 LES STEPPES DE LA HBH CASPIEN.NE moines comme un paria, dès sou arrivée au milif d'eux, il avait trouvé la solitude, le mépris, l'insult pour guérir de cruelles blessures, pour endorin les souvenirs qui le torturaient!... La pensée ae tout ce qu'il avait soufTort, de tout ce qu'il souHVait encore dans cette cellule qui prenait à nos yeux un aspect tout à fait sinistre, nous oppressa telleineiit que nous nous enfuîmes sans vouloir attendre le portier qui ne savait à quoi attribuer notre panique soudaine : le besoin de respirer, de secouer ce caucbeniar, nous conduisit d'instinct sur le balcon occupé précédemment par les trois moines, tandis que frère Dimitri arrivait baletant pour se remettre à notre disposition. Dans des circonstances ordinaires, nous n'aurions pu regarder sans rire sa grosse figure encapuchonnée, et l'air ébahi avec lequel il suivait tous nos mouvements ; mais impatientes de nous débarrasser de sa personne, nous lut donnâmes une gratification avec l'ordre formel de nous laisser tranquilles.
Un moment aprÈs, accoudées sur une large balustrade, nous nous demandions si nos récentes impressions n'étaient pas l'effet de quelque fantasmagorie, et s'il existait réellement des infortunes aussi affreuses que celles dont nous venions d'avoir la révélation. Que! changement de scène en quelques minutes : là-bas au fond d'un noir corridor, un taudis qui suinte de partout la folie et la rage; ici, toutes les splendeurs d'une belle soirée d'été I Le Dnieper et les ptavmks {î\es) où le soleil couchant
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aisait mille trouées [umineuses, étaient empreints l'une telle sérénité qu'elle Huit par nous gagner. Jne grande lodka descendait le fleuve avec sa voile riangulaJre et son équipage assis en rond sur le )Oiit, qui chantait à demi-voix un de ces airs petitsussiens, dont la triste douceur ne peut s'exprimer, devant ce tableau plein de grAce et d'éclat, nos )oitrines se dilatèrent; le souvenir de l'arcbiman- Irile commença même â s'affaiblir et nos facultés 'égrenaient leur équilibre, lorsque la baronne, d'un ;este, me montra à l'extrémité du balcon une espt'ce le fiintilme qui semblait enraciné à sa place, et dont je voudrais en vain dépeindre la fixité du regard, la maigreur des traits, l'expression de la bouche enti' ouverte par un sourire trempé de larmes! Sa robe de moine s'en allait littéralement en lambeaux, et sa barbe rousse couvrait toute la partie inférieure du visage.
Dans le premier moment, une telle apparition me causa presque de l'épouvante. Au regard consterné que me jeta la baronne, je vis qu'elle n'était guùre plus rassurée que moi, ce qui acheva de me déconcerter. Pourvu, lui dis-je tout bas, qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous faire faire le saut pe'riltenx I et d'un geste, je loi montrai les blocs de rochers servant de base au monastère. Comprit-il notre secret effroi ? Je serais tentée de le croire, car il vint lentement à nous, les bras ballants, tout en jetant sur sa misérable défi-oque un regard désespéré.
dépendant, à notre vive surprise, il engagea en honame du monde, avec la baronne, une conversation qui me permit de supposer^ à ses gestes nobles et expressifs, à l'ardeur de ses paroles, à Téclair d'intelligence qui anima tout à coup son pâle visage, qu en effet, la cause de sa disgrâce devait être dans des facultés intellectuelles trop développées. Quel triste pays que celui ou les dons les plus précieux de la nature sont presque considérés comme un crime, et peuvent devenir pour celui qui les possède une cause de ruine, de désespoir et de folie I
Après avoir parlé politique comme un fou seul pouvait en parler en Russie, l'archimandrite s*éleva à un véritable lyrisme en passant en revue les poètes contemporains, qui semblaient lui être tout à fait familiers. Cette conversation se faisant en russe, je ne pouvais la suivre qu'imparfaitement, mais la baronne m'assura plus tard que tout ce qu'il avait dit était plein de cœur, d'esprit et même de raison. Désireux de prouver à madame de Berwick que la langue russe ne le cédait à aucune autre en fait de poésie, il déclama la Fontaine des larmes de Pouschkine, comme jamais, peut-être, ces beaux vers n'avaient été dits. Le bras étendu en avant, le regard inspiré, il semblait évoquer dans un langage passionné les génies invisibles des airs et des eaux.
Ce moment fut vraiment sublime I Martyr de l'intelligence » il protestait par cet élan de poésie^