‹ Les stigmatiséesChapitre 20 sur 30 · L. Laxeau · texte numérisé non relu

L. Laxeau

muléy seule objeclioii plausible à laquelle j'ai déjà répondu, la science médicale est obligée de. confesser que ce n'est pas là une maladie connue, et qu'elle est impuissante à résoudre le problème : ce que je vais essayer d'établir.

Au point de vue nosographique, il é:xiste chez Louise Lateau une espèce morbide caractérisée *d'un côté par un état extatique, et de l'autre par une éruption ampullaire hémorrhagipare ; extases et stigmatisation, tels sont les deux groupes symp* tomatiques qui constituent la maladie.

On peut rapprocher les extases de Louise Lateau delà catalepsie, de l'hystérie et des faits magnétiques. On a même déjà essayé d'expliquer les phénomènes de Bois -d'Haine et autres semblables dont je parlerai plus tard, par ces mêmes maladies et par le magnétisme : on a voulu expliquer aussi la stigmatisation par des hémorrhagies naturelles, même par l'imagination, ce qui est beaucoup plus fort. C'est le moment de faire justice de ces prétentions. Seulement, avant d'entamer la diseussioui je ferai observer que, dans le fait de Louise Lateau, nous avons affaire à une véritable unité morbide, à un tout pathologique qu'il n'est pas permis de scinder : il n'est pas possible, par exemple» d'expliquer les extases par la catalepsie où le magnétisme, et les hémorrhagies par l'imagination cwi la déviation de certaines fomîtiohs périodiques. Et cependant, en permettant de rompre l'unité dans un -intérêt de. méthode,- je ti^ns à démaoUœr cpse toutes les explications précitées ne sont i^oUèiuent acceptables, même sur le terrain illogique. de la

bifurcation, lors même qu'on laisserait de cAlé l'argument majeur de Tunité pathologique.

Commençons parla catalepsie. Cette maladie »« rencontre parfais dans Thystérie, la folie, la méningite, les fièvres typhoïdes et intermittentes, Thel* minthiase : on ne saurait vraiment, dans l'eàpôce, rattacher le fait de Louise à aucun de ces états morhides ; reste la catalepsie pure et non conséra* tîve aux maladies précédentes.

Les deux caractères fondamentaux de la catalepsie sont rimmobilité dans la position donnée à. des membres flexibles comme la cire, puis l'iûsènsibilité de tout l'organisme, y compris Taliénation des sens. Or, à ce double point de vue, Louise u'ert; réellement pas cataleptique.

Je n'ai guère trouvé de traces de catalepsie qu'à ma première visite. Toutefois ces mêm«s maiû6 où je constatais le phénomène, se sont refusées à quitter l'attitude de la prière ; les membres supérieurs avaient la flexibilité de la cire sur un point sans l'avoir sur un autre. Les jambes se laissaient mettre facilement en catalepsie; par contre, il m'était impossible de changer la tête de position ; elle résistait sans trace de raideur musculaire. Chez Louise, en réalité, Fétat cataleptique des membres n^est qu'un accident fugace, incomplet, sottvettt nul ; pour le pathologiste, le caractère fondamental de la catalepsie disparaît; ajoutons à cela i(ue le prosternement et le crucifiement en sont la né- ' .gation la plus radicale.

M. Lefebvre a comparé Louise en extase à une statue vivante. Belle image ! Louise vit, mais d'an

souffle divin. Il m'a été donné de la contempler à plusieurs reprises durant de longues heures ; j'ai tout vu. Quoique ravie au monde d'ici-bas, la jeune iille témoigne de sa vie étrange et par l'animation de Textase et par le mouvement. Elle soulève sa poitrine ; ouvre , ferme les yeux et la bouche, verse des larmes, pousse des soupirs et des cris. Sur sa figure s'expriment tour, à tour Tattention, la contemplation, l'étonnement, la frayeur, l'attendrissement, les tristesses et les douleurs de l'agonie, puis la béatitude aux célestes sourires. Bien plus, elle se meut, écarte et joint les mains, s'avance et se recule sur sa chaise, se lève^ se tient debout, marche, s'agenouille, se prosterne, 4se met en croix,'puis se relève pour reprendre l'activité de l'extase avec tous ses mouvements et sa vie : véri- . table gymnastique qui dure autant que le soleil à l'horizon. En vérité, est-ce bien là de la catalepsie ? Il n'y il pas même insensibilité réelle et suspension des sens. Louise échappe à cette condition par une double merveille. Sans doute, on peut la cautériser par le feu et l'acide, la transpercer avec le fer, et elle sera insensible à tous ces agents. Mais son appareil nerveux a été transformé en appareil mystique d'ui^e sensibilité prodigieuse, et alors elle voit réellement'le drame du Calvaire. Un jour, elle a vu l'hostie sainte et l'a adorée. Elle entend la parole humaine, mais il faut que ce soit la parole du prêtre revêtu de l'autorité hiérarchique, ou bien celle du laïque devenu autorité par délégation; elle entend les prières et les chants sacrés et s'y associe. Elle touche, sent et reconnaît Tob-

jet bénit ou la relique, et de suite elle manifeste ses perceptions par le sourire qui frémit sur ses lèvres ou par le mouvement préhensif de ses mains et l'attitude de son bras : chose admirable, ce n'est point la matière qu'elle reconnaît, mais seulement le sacrement dont elle est l'espèce.

Son appareil nerveux, divinement transformé, ne peut opérer que dans le divin. Rayie dans le Christ, elle ne voit, n'entend que lui ou la voix de son Eglise. Elle ne sent que* le Christ, jusque dans les reliques de ses saints ^ parce qu'ils en sont l'odeur; jusque dans la matière la plus vulgaire, -pourvu qu'elle ait été bénite en son nom. Si elle communique encore avec la terre, c'est à la condition d'y rencontrer les courants divins.

Non, Louise, en extase, n'est pas cataleptique pour deux raisons, parce qu'elle se meut et qu'elle est sensible à sa manière. 11 faut eu ajouter une troisième, c'est qu'elle conserve la mémoire parfaite de tout ce qu'elle a vu pendant ses extases , c'est le contraire dans la catalepsie des médecins. Dans cette maladie de la terre, toute mémoire, toute intelligence est abolie ; c'est la mort; mais chez Louise^ quelle vie et quelle puissance ! Reste une ' quatrième diflférence, ^ c'est que Louise peut êlre, rappelée de son extase ; et quel est le médecin qui ^ a jamais pu faire sortir par la parole ou la pensée un cataleptique de l'une de ses crises? C'en est vraiment assez.' Après toutes ces dissemblances, il est inutile d'aller chercher d'autres raisons. Concluons donc en toute certitude qu'il est impossible

.de confondre le fait de l*extatique de Boisnl'HaiBe avec ce qu'on appelle catalepsie.

Et encore moins avec l'hystérie. On pourrait, à la rigueur, discuter sur certaines formes de cette maladie, qui se compliquent des accidents de la catalepsie; ce que je viens de dire suffit à trancher la question et à écarter lliystérie cataleptique. Quant à rhystérie classique, rien que la simple descripli(Mi de Textase, qui se répète si régulièrement et si uniformément chaque Vendredi, ejoppose à toute identité, à toute comparaison possible. M. Lefebvre, pour ne pas laisser debout la moindre objection, a pris la peine de tracer lliistoipe complète de rhystérie pour démontrer qu'elle n'est pas applicable à Louise Lateau : je renvoie volontiers à tout ce travail analytique (1). Pour moi, il m*a suffi de voir de près la jeune extatique, de converser avec elle, de la contempler dans sa grande œuvre du vendredi pour avoir la conviction que la thèse de rhjrstérie est ici de tous points insoutenable. Passons maintenant au magnétisme. C'est là un

. grand mot qui se réduit à bden peu de chcfses. Les demi-savants et les ignorants 'en abusent à tout propos^ les libres-penseurs en oui surtout abusé à l'égard des miracles*

(!) Paa de prédisposition héréditaire, absence d*babitude hystérique, de spasmes et d'hyperesthésies locale?, normalité des ezci^« Uoos ; telles sont les raiaoDs scteoUfiqaes invoquées à joata titre par le professeur LefeUvre, pour nier l'hystérie chez Louise Lateau, et il ajoute : < Quelle espèce d'analogie pourrait-on trouver entre la convulsionnaire hystérique qai se tord ei se roule dans dea convulsioDS pénibles, t»i TeztaMque avec la figure perpmfi, tiansûgurée» et ses mouvements d'une dignilé si rcUgiense et si sioblel^ s

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Le somnambulisme magnétique est un état de sommeil avec exaltation de certains sens. Le stijet magnétisé peut entendre et flairer Jude grandes distances ; quelques somnambules émérites voient, dit- on, A des distances prodigieuses, faculté qu'on a nommée lucidité ou clairvoyance ; elle est trJj»rare; encore est-elle contestée par beaucoup de gens compétents. A côté de l'exaltation de l'ouïe, de T'odorat et de la vue, il y a souvent insensibilité générale, mais rarement complète. Les mouvements sont libres, à moins que les membres n'aient été mis en état àe catalepsie on de paralysie. D'atïtre part, il y a exaltation de la mémoire et de Timagination. Cet état de somnambulisme n'est jamais spontané ; il est l'œuvre d'un magnétiseur mis en rapport avec un sujet spécial. C'est à peine si un tiers des femmes et un dixième des hommes peuvent être magnétisés^ Le magnétiseur conquiert sur 8(m sujet un pouvoir extraordinaire ; celui-ci ne peut voir et entendre que par la volonté du premier; il est complètement sous son charme. Revenu à la vie commune, il a perdu complètement le souvenir de ce qui s'est passé dans l'état de somnambulisme.

Tels sont les faits vulgaires du magnétisme.

'Quant aux faits extraordinaires, comme le don des langues, de prophétie et de diseernement des esprits, ils sont plus que contestables : s'il en est de réels, ils surpassent la puissance humaine et rentrent dans les sciences ocqultes ou le surnaturel diabolique» Au fond, le magnétisme ne paraît pas s'être élevé au-dessus de quelques faits de lucidité 'extraordinaire. Ridicule, instabilité, charlatanisme

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et parfois immoralité , tel est le niveau que n a guère dépassé le magnétisme en pratique. Aussi FËglise , souveraine lun^ière des consciences , a-t-elle repoussé le magnétisme lorsqu'elle a été consultée à son sujet : MagnetismuSj prout exponitur^ non est admittendus.

La simple description du somnambulisme ma« gnétique, dans sa forme vulgaire, suffit à le dif« férencier d'avec les extases de Louise Lateau et à éviter toute confusion possible. On a décrit aussi un somnambulisme extatique; mais que le somnambulisme soit de fornie commune ou autre, quels que soient les rapprochements que Ton puisse faire avec les phénomènes de Bois-d'Haine (4), il existe

(1) L*exta8e mystique et Textase magDétiqae^ malgré la ressemblance de leurs phénomènes extérieurs, sont essentiellement opposées. L'une est produite par Dieu immédiatement, ou avec la coopération des intelligences supérieures; l'autre vient du dehors par le corps ou du dedans par une inspiration factice de i'&me, et dans les deux cas elle se produit d'après des lois organiques. L'extase mystique est donc sainte dans sa nature et ne se produit que dans les saints. Par la charité qui en est le principe, elle est préservée de tous les écarts. L'extase magnétique au contraire est d'une nature toute profane ; elle ne se produit que dans certaines organisations et sous certaines conditions. Elle est, comme tout ce qui est naturel, indififérente en soi ; mais elle peut facilement dégénérer en abus. Dans la clairvoyance magnétique, l'âme, plusrapprochée du monde des esprits, tourne de là ses regards vers le monde physique, et y contemple le reflet du premier, mais par une vision qui ressemble au crépuscule du soir. Dans l'extase mystique, au contraire, l'àmo, se détournant du jnonde extérieur et plongée dans le monde des esprits, contemple de là quelque chose qui est plus élevé que Tun et l'autre, c'est-à-dire Dieu, prin • cipe et fin de toutes choses ; et en lui elle contemple ces deux mondes dans une vision qui ressemble au crépuscule du matin. Ce n'est pas sans raison non plus que, dans l'état magnétique, le mouvement et raction sont appelés du nom de somnambulisme^ par-

néanmoins des différences radicales qui les séparent. J'en distingue quatre principales : l'absence

ce qae, lors mêmt qu'ils se produisent sous la forma la plus spiritaeUe, Us tienoent toujours au monde des phénomènes et des songes. Dans l'extase divine, an contraire, l'action de l'homme, effleurant moins les limites de la réalité, porte l'empreinte d'une conscience plus élevée et d*nne volonté plus libre. Ces deux sortes d'extases, si différentes dans leur principe, ont existé l'une à côté de l'autre dans tous les temps. Le paganisme, qui était déjà d'ailleurs dans un rapport si intime avec la vie de la nature, a recherché aa&si de préf^ence Textase naturelle. Les oracles étaient appuyés sur elle. L'extase mystique, au contraire, était réservée au peuple hébreu dans Tantiquité, avec les conditions toutefois de cette époque. Cultivée dans les écoles des prophètes, elle a passé comme héritage au christianisme, avec le trésor des antres grâces et des autres promesses, et elle s'est développée jusqu'à nos jours sans interruption. Cependant l'extase magnétique n'a pas disparu pour cela, mais elle a passé aussi de Tantiqifité daus l'époque moderne... Aucun lich naturel ne doit lier entre eux les extatiques on les mettre en rapport avec ceux qui sont en dehors du cercle de la vie supérieure à laquelle ils sont élevés. Bien moins encore doivent-ils être en rapport avec la n&ture extérieure ; car c'est là précisément ce qui caractérise le somnambulisme, où Thomme est magnétisé immédiatement par la nature. Ce qui cause Textase surnaturelle et ce qui la fait cesser; le lien qui unit entre eux les extatiques, c'esi celui de la communion des saints dans l'Kgli^ie trïomphante, comme dans l'Ëglise militante. De môme que par Fattrait qui les attire sans cesse vers le ciel, ils sont liés à l'Eglise triomphante» de même sont-ils unis à l'Eglise militante par le lien de l'obéissance. Aussi, fermés à toute influence, le commandement d'un supérieur suffit pour les réveiller; et ils ne pourraient se réveiller d>ux -mêmes, pas pins qu'ils ne peuvent produire immédiatement l'état d'extase. L'extase mystique appartient donc an domaine religieux, de même que l'extase magnétique appartient au domaine physique. Aussi voyons-nous que les somoambules plongent de préférence leurs regards dans la nature extérieure et dans leur propre corps, tandis que les extatiques surnaturels no peuvent se lasser de contempler Dieu et le monde des esprits ; s'ils se regardent parfois eux mêmes, cer n'est pas le corps qui les occupe, mais* la partie spirituelle de leur être ; et encore, s'ils la considèrent, c'est afin de reconnaître leur propre faiblesse et leur néant devant Dieu. (Gôrrcs, Mystique divine, chap, 5.)

de magnétiseur, le rappel, la conservation de la mémoire et les expériences des objets bénits, felltpies, chante et prières.

Pour être magnétisé, il fant absolument un ma* gnétiseur* Louise Lateau n'en a pas. On a voulu faire jouet ee rÂle ridicule au bon curé de Bei»* d*Haine ; l'assertion était trop grossière pour teftir. Xes prétendues opérations de Tabbé Niels seraient démenties par le fait même du rappel qui a été souvent pratiqué en dehors de lui; or, que do viendrait en ce cas la puissance incommunicable du magnétiseur ?

Et voilà pourquoi le rappel qui a été maintes fois exercé sur Louise par diverses personnes, prêtres ou laïques, est la négation même de tout mag&é«tisme en cette circonstance. Le pouvoir extraordi*naire du rappel n'est pas incommunicable, il peut toujours se déléguer, mais par Tautorité eecléûastique seule qui en a le dépôt et le singulier manopole. Faut-il ajouter que le rappel de Louise ne se fait qu'à Taide de la parole , avec un seul mot et iastantanément, tandis qu'il faut un certain temps au magnétiseur pour réveiller sa somnambule à Taide de passes ou d'insnfflation ?

Louise se rappelle parfaitement les scèiTes de la Passion qu'elle est admise à contempler pendant ses extases ; elle garde aussi un souvenir exact de ses visions diverses. C'est ain^ qu'elle a raconté la vision exlraordinairjtj du Sacré C(Eur(i) et celles correspondant aux cinq premiers vendredis de carême,

. (1) Voir cbap. 4, page 49.

jours de fête établis en riionuour de la Passion [{].

L'impossibilité morale où elle est d'avoir inventé ce5 visions accidentelles prouve tout à la fois sa franchise at sa mémoire. Le sujet magnétisé a beau raconter pendant son sommeil tout ce qu'il voit : au réveil , il en a perdu le souvenir. Il semble que ses récits, faits du reste le plus souvent sans suite et scCns cohésion , soient justement punis de Toubli le plus profond : rêv^s sans impression durable, et pourtant le magnétisme exalte outre mesure la mémoire et Timagination. Un abîme sépare donc les visions magnétiques des visions surnatu** relies, et cet abîme est Timbli.

Les expériences des objets bénits, des reliques, des chants et des prières, peuvent-elles s'expliquer par le magnétisme, en invoquant ici une lucidité exceptionnelle de la part de Louise? Déjà le profes^ seur Lefebvre a répondu à cette question à propos du fait si extraordinaire du 13 août 1869 : l'expé.rience contradictoire à laquelle il a présidé (2) démontre péremptoirement qu'il est impossible de l'attribuer à un fait de clairvoyance somnambulique. Accordons, s^il le faut, que quelques somnambules pourront voir des oljjets éloignés et décrire leurs accidents physiques; ils pourront voir aussi

(1) Voir chapi 4^ page 57. Voici Tordre de ces fêles : le premier vepdredi après les Gendres, fête de la GouroDne d'épines de Notre- 1SeigB«ur; le veadredi de la première semaiiiê de Carême, léle de Ift tfijàCQ et des Qlous de. No Ire Seigneur; le vendredi de la seconde sem£Ûne, fêle da saint Suaire ; le vendredi de la tfoisièmo se'uiaiQe, fêlé dés cinq Plaies; le vendredi de la qualrième seiiDiina, féie da préeieux SaDg. ^ - ...:'.

C?) Voir chap. 9, p. 162.

des croix, des médailles, des os et des morceaux de vètemenf s ; mais il leur sera impossible de distinguer si Tobjet est bénit ou non, si c*est une relique ou un objet vulgaire. Ils pourront voir la chose, mais ils ne reconùaitront jamais la vertu qui y est attachée, La somnambule émérite né saurait distinguer entre la goutte d'eau naturelle et la goutte d'eau bénite, ou la goutte d'eau de la Salelte et de Lourdes. La somnambule entend et elle pourra comprendre les prières et les chants dans sa propre langue^ mais jamais dans une langue qu'elle ignore. L'extatique de Bois-d'Haine n'entend pas et pourtant elle comprend les prières et les chants sacrés dans toutes les langues possibles. Dites-moi pourquoi elle n'entend pas V Iliade, elle qui comprend le Pater en grec, pourquoi elle reste insensible aux accents delà Marseillaise et qu'elle jubile et s'exalte aux chants du Afoym^crt/? En vérité, les facultés de la somnambule sont bien misérables à côté du pouvoir surhumain de Louise. Avouons donc, une fois pour toutes, que le magnétisme ne saurait être ici en cause.

Voilà.ce que dit la logique basée sur l'examen des faits ou la méthode expérimentale. Mais, d'un autre côté, voici ce que dit le bon sens qui s'appuie aussi sur la science et la complète, en lui donnant son critérium parfait.

Trois mois après ma première visite à Boisd'Haine, de retour à Nice pour la saison d'hiver, j*assistais pour la première fois de ma vie à une séance de magnétisme donnée en plein casino.

L'afliche m'avait amorcé ; on y lisait entre autres :

Grande soirée éleciro-bio -magnétique, donnée par le célèbre professeur B... agréé par l^empereur... Vexiase, questions dites spiritistes. . . une pose excep^» tionnelle en prière /. . . Catalepsie avec crucifiement. . . Prix des places : cinq francs.

Le magnétiseur était soi-disant docteur en médecine. Je crois bien que ce (tonîrhvQ célèbre j malgré son habit noir, était porteur d'uniaux nez. Comme sujets, deux pauvres créatures étaient assises sur un canapé, peu fraîches de robe et de figure, fort maigrement enrubannées; Tune âgée de vingt ans, l'autre du double. Une centaine de personnes composait toute l'assistance. Le monsieur endort ses deux somnambules et procède à divers exercices ; puis arrive le tour de Textase magnétique. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je vis la jeune fille prendre l'attitude de la prière et de Tadoration et me reproduire presque identiquement les beautés des extases de Bois-d Haine! Le magnétiseur sifflait de temps en temps ^ans un petit instrument, et l'extatique obéissait visiblement à ces sons. Les spectateurs regardaient d'un œil de curiosité et de pitié. Puis vint le tour de la somnambule plus âgée, pour le crucifiement. Le confrère appliqua la pauvresse toute droite contre un pilastre^ en position voulue, et fit ses passes. Les bras étaient en contraction rigide, à peu près insensibles. Elle ne dormait pas, avait toute sa connaissance et invitait les spectateurs à palper ses membres; la malheureuse paraissait souflfrir. C'était repoussant et à fiiire mal au cœur chrétien.

Le lendemain, mon pseudo^confrère couvrait les L. Lateau. 13

murs des rues d'aitiches, prometlaat de guérir les maladies nerveuses par ses prQcédés, Quel<iues jours après, compère et comparses d^paraissaleut, probablement sans de gros bénéfices. Cependant Nice avait continué sa vie mixte de plaisirs et de maladies ; le silence s'était fait autour de ces prétendues merveilles. Telle est Thistoire du magnétisme, qu il se pratique à Nice, Paris, Londres ou Bruxelles.

Et maintenant retournons à Bois-d'Haine. Là, pas d'affiches^ de réclames ou d'exploitation. On n'exige pas cinq francs à la porte. L'extatique vit dans la pauvreté, fuyant avec lés siens lafortune, le ])ruit et réclat. Cependant, depuis cinq ans, la Bel* gique est accourue à sa chautuière ; on y est venu de France, d'Allemagne, d'Angleterre et d'ailleurs« Cette simple fille du peuple a reçu les visites de tout l'épiscopat belge, et notez bien, la visite solennelle de son évêque, Tévêque responsable. Les malades de corps et d ame y sont venus en foule. Louise a été visitée par des hommes de tout rang et de toutes conditions : hommes d'épée, hommes de science, hommes d'Etat. On se dispute quelques taches du sang de chaque vendredi ; on a foi dans les prières de l'extatique. J'ai vu la reine des Belges envoyer à Bois- d'Haine une de ses dames d'honneur pour demander à Louise de prier pour le prince héritier mourant. Quand on entre dans l'humble demeure, on ne doute pas de la véracité des faits et de leur nature : on admire, on prie et on vénère.

Telle est la différence entre le n^agnétisme et le

^t nieryeillieux (h BoLs-d'Haiae ; et pour moi, ce jiu^eiiieDAéniâsié. du suffrage UBivorseli dauedeteUeS} 60i»âitioiis. de lumière ed de luoralité, est la meit-* kure réponse que Uon. puisse îake à ceux qui oâSr teieui invoquer le m^guéti^me en pareille, circou-siauce.

Eu résumé, catalepsie, hystérie., phéuomènes magnétiques ne peuvent rendre compte d«3 extases de Louise Lateau ; que si, par impossible^ on. ne pouvait le& différencier de ces.div^rs états^ il resterait encore une diffèrenae radicale^ l'absedu^e de la stigia&atisation. Jamais on n'a yu: la catalepsie: ou Vhystérie s'accompagner des séigmatesi ou cinq« plaies, y c(»npris la cou^ïonne. Le magnétisme peut bien à la rigueur produire un somnambulisme exr tatique, mais la stigmalisatioa de Loaûçe? Lateau,. jamàis^ (i). Or, la stigmatisation est le pbénomànâ: essentiel et fondamental ; Teaitase n'en e^t pour ainsi dire que l'aecideut^ondjoit se. rappeler: qu'elle^ ne s'est développée que bien plus tard. Il njôsuffii pas qu'il y ait extase : il faut qu elle soit siigmatique^ Peu m'importent ses rapports plus ou moins éloignés avec la catalepsie ou le magnétiâme. Ici il me faut absolument les cinq plnies^ et la couronne sanglante.

- (l) Si je pouvais voir dans le magnélisme, dit Thomas Doyle à propos des stigmatisées duTyro1;uDe possibilité quelconque d'im- (>rimer les stigmates de Notre-Seigneur sur les mains^ sur les pieds et sur le c^té de ces deu;^ êtres favorisés^ ainsi, que la: marque de l$i couroime d'épines sur les tempes de Domenica, je m'arréle^aii un instant à cette question ; mais personne n'est en droit d'assigner au magnétisnoB une telle puissance^ et, par couséTjuent, riry*^ polbèse doit être écartée. (J^ Stigmatisé^ du^IifnoL)

— 2Î0 — Après Taccideut, venons^aufak essentiel, auxsiig^ mates. Si sur le fait accessoire de Textase on pouvait encore soutenir quelques rapports évidents avec la catalepsie et les phénomènes magnétiques, il est impossible, sur le fait principal, de trouver dans les maladies hémorrhagiques connues le moindre terme de comparaison sérieuse. Comme je Tai déjà dit, le professeur Lefebvre a discuté très-longuement cette question. 11 a voulu passer en revue toutes les maladies qui de près ou de loin pouvaient avoir quel-* ques points de contact avec les hémorrhagies stigmatiques de Louise Lateau, comme le pemphigus, le purpura, le scorbut, la leucémie, la chlorose^ rhématidrose et l'hémophilie ; il ne lui a pas été difficile de faire toucher au doigt les dissemblances qui les séparent du fait de Bois-d'Haine. Puis, il aborde les cas rares d'hémorrhagie signalés daùs la science, comme hémorrhagies spontanées de la peau et comme hémorrhagies supplémentaires chez la femme*

a Si j'avais voulu me montrer rigoureux, dit le professeur de Louvain, je n'aurais accueilli que les faits dliémorrhfigie qui réunissent les caractères essentiels des hémorrhagies de Louise Lateau. Or, ces caractères sont au nombre de trois :

a La spontanéité : L'écoulement de saûg se produit sans l'intervention d'aucun agent extérieur ;

ce La périodicité : Le saignement revient tous les vendredis et ne parait jamais que le vendredi ;

(k La spécialité du siège : Le sang ne s'échappe jamais que par des points déterminés des mains, des pieds, du côté et de la tète,

«•Mais si j'avais exigé, pour les mettre en parallèle avec les hémorrhagies de Louise Lateau^ des liémorrhagies réunissant ce triple caractère, l'étude que j'entreprends eût été terminée avant que d'être commencée. Je n'ai pas rencontré en effet, sauf quel* ques cas incomplets'et douteux, que j'aurai d'ailleurs soin de consigner dans ce travail, d'exemple d'hémorrhagie à la fois spontanée, périodique, à siège spécial et invariable. »

Ces faits incomplets et douteux se réduisent à trois : il faut les citer et l'on verra s'ils peuvent soutenir la comparaison avec le fait de Sois-d'Halne.

Obs. /. — Le 10 septembre 1761, à dix heures du soir, une jeune fille âgée de vingt-six ans fut frappée de la foudre au niilieu du front, à la racine du nez, au menton et à l'épaule gauche. Les plaies se cicajrisèreut régulièrement et il n'en resta d'autres traces que des rougeurs circonscrites. Environ trois mois après l'accident, un jeudi à dix heures du soir, la jeune personne se plaignit de ressentir un feu insupportable à la partie moyenne du front. \ers deux heures du matin, la blessure qu'elle avait eue à cet endroit se rouvrit ; la nuit suivante, il s'y forma une croûte et la douleur céda. La semaine suivante, le jeudi, à dix heures du soir, elle ressentit encore une vive chaleur au même point du front ; à deux heures du matin, la croûte se détacha, et, d'après le récit des parents, il sortit de la blessure de l'eau et du sang. Chaque semaine, aux mêmes jours et aux mêmes heures, il se faisait une nouvelle ouverture au-dessus de la précédente ; il s'en forma ainsi neuf de suite. Depuis l'âge <Je

quinze ans, cette jeune perabone était privée des «ecouFs périodiques qui s'étoieitt entièrement aap« primés, après a^oir existé Irois ans Tégnlièrement. La malade Bi&rme en outre que les^emps orageux lui fout grandir les Meesures et la font^plussou&ir; que tous les ans, peiulant le mois de septembre, le jeudi le plus proéboin du 10 du mois, jour où elle fut frappée de la foudre, la plaie devient plus eon sidérable, Técoulement du sang et de la sérosité plus grand. (Pélisson, Journal de médecine, 1776.) A propos de cette observation, le professeur Lefebvre fait remarquer avec raison que la puérilité de certains détails doit inspirer de la -défiance sur son exactitude. « Mais, ajoute-t-îl, en supposant même le' fait ex*act dans 'lous ses détails, peut-on admettre une analogie sérieuse entre un écoulement de sérosité et de sang qui survient périodiquement par une ancienne plaie, diez une jeune fille dont le flux mensuel s'est supprimé, et une hémorrhagie abondante qui se montre sans aucune lésion préalable, chez une jeune fille dont toutes les fonctions sont régulières, hémorrbagie qui reparaît chaque semaine au jour consacré par un grand souvenir religieux, non pas sinr un point quelconque du corps, mais sur dix régions d'une signification my^érieuse? -»

' Obs. If. — Le malade, dont Tbistoire est rapportée par Musgrave, était sujet, depuis «on enfance, à une hémorrbagie par le pouce de la main gauche. Le saignettefit avait toujours lien pendant la pleine lune. Le sang sortait par un orifice situé au cdté droit île Pongle. La quaflftité totale

de sang évacué chaque 'fois était d'environ quatre onces. ïnie s'éleva à huit onces, lorsque le sujet eut atteint sa seizième année. Elle se produisait sans douleur de tête, sans gêne de la respiration, sans aucùh àiitre symptôme morbide, hormis une certaine raideur de la dernière phalange du ponce. Lé sang continuait à couler jusqu'à ce que la quantité habituelle eût été évacuée. Malgré ces pertes de -sang, ce jeune homme conserva, depuis son enfance jusqu'à l'âge àe trente ans, une santé vigoureuse. À cette époque, impatienté de cette infirmité, il brûla à l'aide d'un fer fouge l'orifice qui livrait passage au sang. Cette opération eut poùt résultat d^arrèter l'hémorrhagie mensuelle ; mais les conséquences eu furent funestes : il devint phthisiqûe.

Obs. III . — Jacques Sola, jeune homme de vingtcinq ans, dit Carrère, d'un tempérament sanguin, est sujet depuis sa quinzième année à un écoulement de sang par le bout du petit doigt de la main droite, qui revient tous les mois, presque aux mêmes jours. Le sang coule goutte à goutte pendant deux jours ; on ne voit au doigt aucune ouverture. Le sujet s'étant mouillé les pieds dans un ruisseau par un temps très-firoid, l'effusion sanguine périodique manqua, et aussitôt il se déclara ijne pneumonie et une dyssenterie. La première de ces maladies guérit aisément : la seconde fut opiniâtre et ne céda que quand on eut rappelé le flux périodique, en plongeant le membre dans Teau chaude. Trois mois après, le sujet crache du sang parce que l'évacuation était supprimée. Le bain,

en la rappelant, guérit cette hémorrhagie accidentelle (Latour, Histoire des hémorrhagies).

a Les hémorrhagies de Louise Lateau, dit encore M. Lefebvre, ne peuvent être rapprochées de ces deux cas. Les hémorrhagies stigmatiques se produisent sur les parties saines de la peau^ par le derme lui-même, et non par une plaie préexistante ou par les glandes sudoriferes : elles ne reviennent pas à peu près à la même époque ; elles apparais* sent toujours le vendredi etyamatsque le vendredi ; le siège du filux n'est pas un siège unique et de hasard ; il se montre sur dix endroits très-spéciaux et invariables. »

Telles sont les pauvretés scientifiques qu'un dépouillement consciencieux des faits a pu fournir à M. Lefebvre. Il ne s'en est pas cru moins obligé de les mettre en regard des stigmates de Louise Lateau et de leur accorder les honneurs d'une discussion; mais, remarquez -le bien, toujours en dernière ana^ lyse, il s'est vu forcé d'opposer à tous ces faits la spécialité de localisation et d'évolution des stigmates... C'est qu'en effet toute la question est là ; le grand argument, ce sont les cinq plaies de chaque vendredi. Ce qui n'empêche pas M. Lefebvre de se livrer à de longues considérations physiologiques sur les hémorrhagies stigmatiques. L'hémorrhagie vraie ne peut se produire que par rupture des vaisseaux ; les causes de cette rupture ne peuvent résider que dans une altération des parois des vaisseaux, une altération du sang lui-même, ou une modificatioii dans la circulation du liquide. Aucune de ces causes n'est applicable à Louise

Lateau. Les expériences physiologiques les plus récentes sur la tension du sang démontrent que la tension la plus élevée ne produit pas d'hémorrhagie. Que si Ton invoque Timagination comme cause de cette tension, pourquoi réussirait-elle là où les expériences ont échoué ? Il n'existe pas un seul fait connu d'hémorrhagie spontanée /produite sous la seule influence morale, à la surface du derme. Le fait le plus voisin de la stigmatisation est indiqué dans les éphémérides des curieux de la nature. On verra à quelle immense distance il reste des hémorrhagies de Louise Lateau. Une jeune fille, voyant ouvrir sur sa maîtresse un abcès que cette dame portait au bras, en éprouva une émotion si vive que la place correspondante de son propre bras devint rouge.

Pour toutes ces raisons, le professeur LefeBvre conclut que les bémorrhagies de la jeune fille de Bois-d*Haine n'appartiennent à aucune des bémorrhagies connues dans la science, et que la physiologie pathologique ne peut eu expliquer la genèse.

Voilà ce que dit la science compétente. Les op-^ posants quand même, gens fort maigres en bon sens médical, auront beau dire que la médecine possède des faits analogues à celui de Louise Lateau, et nous avons vu quels faits ! toute leur argumentation échouera toujours devant la simple comparaison des phénomènes et surtout devant la localisation et l'évolution extraordinaire des stigmates : in hoc sig7io vinces.

Stigmates se développant chaque semaine en cinq lieux d'élection mystérieuse, sous forme am-

putlaire, s'ai^rant le vendredi à heiure £xe f>our verser du sang en abandanoe, Be férmasit 4ouae heures après pour disparaitre avec une ixromptitude inouïe sans purulence ni cicàtiâce ; ajoi^eï'à cela la couronne sanglante, les scènes diverses de Textase, et les expériences merveilleuses que l'on peut produire à volonté ; voilà qui est prodigieux et qui dépasse tous les faits connus en médecine, et à cette heure, depuis le 24 avril i6€6, le fait s'est répété près de trois «cents fois, Bjsnt eu lieu invifrriablenftent tous les vendredis.

Oui, la science est réellement impuissante à expliquer un fait pareil. Les nomi>re^ax médecins qui ont visité Bois-d'Haine ne l'ont pas tenté, pas plus . que l'Académie royale de Belgique devasit qui la relation en a été faite. Le rationalisme moderne a parfaitement compris que ce n'était pas aux maladies nerveuseâ^ au magnétisme et aux hémorrha« gies diverses que l'on pouvait demander la solution du problème delà stigmatisation. Aussi a-t-il abandonné ce terrain dont il sentait trop l'inanité et la faiblesse, pour aborder une autre thèse que nous débattrons plus tard. Si lé rationalisme a fait cet aveu tacite d'impuissance à l'endroit de la médecine, sa thèse n'en est pas meilleure pour cela; elle est même inférieure à la thèse médicale, par la simple raison qu'elle n^a pas le sens commun. Je ferai Texamen de cette thèse, après avoir parlé de la stigmatisée d'Oria.

CHAPlTfiE TREIZIÈME

Ce qu'on peiit penser du fait de Bois-d'l faine.

Quelle est donc cette maladie extraordinaire que la médecine ne peut pas expliquer ? Peut-on lui donner un nom? Quelle est sa nature? A-t-on fait son histoire ?

Si j'avais un nom à lui donner, je rappellerais la maladie des cinq plaies; c'est un nom simple, descriptif, en rapport avec les accidents ; surtout il n'a pas de grec. Quant à sa nature ou son origine, il n'y à qu'à consulter les symptôines ; ils vont devenir des signes révélateurs; ils parlent d'eux-mêmes. Écoutons leur langage.

Cette scène émouvante qui se passe chaque vendredi dans la chautnière de Bois-d'Itaine est évidemment une représentation du sacrifice auguste du Calvaire. C'est le jour consacré au souvenir de la Passion qu'a lieu le drame ; c'est uniquement ce jour^-là que la jeune fille verse aussi son sang. Les stigmates sont placés juste aux endroits où furent enfoncés lès clous sacrés. Sut* sa poitrine on

voit la plaie du côté ; sur son front, une couronne i^nglante pour rappeler la couronne d'épines. Les cinq plaies divines ont été, pour ainsi dire, transposées sur son corps virgiual. En outre, Louise, pendant l'extase, voit les scènes de la Passion; elle en a vu plus d'une fois les instruments. Elle s'associe aux douleurs divines par ses pleurs, ses cris, ses soupirs, ses signes de terreur, de commisération et d'agonie ; pour achever le tableau, elle finit par se crucifier elle-même des heures entières. Il n'y a pas à s'y méprendre, la jeune Aliénons donne, à sa manière, ime représentation véritable de la Passion.

Ici, le surnaturel et le divin débordent de toutes parts. Il y a surnaturel dans la position invariable et mystérieuse des stigmates et de la couronne sanglante; surnaturel dans l'évolution de ces mêmes stigmates, versant du sang à jour et à heure fixes, n'en versant que ce jour-là, et se desséchant avec une rapidité inouïe, sans purulence ni cicatrices ; surnaturel dans le choix d'un jour saint et consacré ; surnaturel dans l'extase , ses scènes diverses et tous ses accidents. On est tenté dje reconnaître le divin à tous ces signes; mais on le sent et on le voit dans la splendeur, la beauté et la convenance de l'extase. Il se révèle dans le récit des visions de Louise; il éclate dans le rappel, dans la reconnaissance de l'hoslie sainte, des objets bénits, des reliques, des chants et des prières. D'ailleurs le sujet y prête : c'est une jeune fille à mœurs pures, à vertus héroïques, à sainteté précoce; elle a de plus l'humilité, cachet de rigueur, condition sine qua

7ion dans le plan divin. Louise n*est qu'un instrument ; mais il est choisi, béni de Dieu, et c'est Dieu qui le manœuvre.

Telle est la thèse favorable que l'on peut soutenir à l'endroit de Louise Lateau.

Pour moi, le fait de Bois-d'Haine ne peut être qu'un fait surnaturel. D'après toutes les raisons données, je me plais à croire eh outre que cette maladie extraordinaire est d'origine divine, et qu'elle doit être assimilée aux faits du même genre déjà reconnus par l'Église. Dans mon jugement purement humain, c'est tout bonmement un miracle. Mais en émettani cette opinion, je ne le fais qu'avec toutes les réserves d'usage en pareille circonstance, sachant très-bien que mon jugement est d'autant plus faillible que la matière est plus grave et plus difficile.

Il y a longtemps que la maladie des cinq plaies est connue. Le Seigneur Jésus l'a eue le premier sur la croix ; il voulut bien la prendre pour la rémission de nos péchés. Après l'avoir portée luimême, un jour il voulut la donner comme une immense faveur à lun de ses meilleurs amis, François d'Assise. Or, en ce temps-là, il y avait en Europe de grandes maladies, comme le feu de saint An^ toine; on pourrait bien aussi, pouf certaines raisons, appeler le mal des cinq plaies le feu de saint François; mais il vaut mieux lui conserver son premier nom. Les autres maladies se gagnent souvent par contagion; François fut aussi touché, mais ce fut par cinq dards lumineux qu'il contracta le mal. Beaucoup de maladies appartiennent aux

amours de la terre; celle des cinq plaies a ramoiir divîii pour origine. Le Seigneur Jésiià Tènvôyà à quelques privilégiés pour réchauffer les cœurs. Le5 savants orgueilleux ne là coniiaissent pas ; slls en savent le nom, ils en nient la source et la nature. Il en est qui Toni; vue et étudiée, mais ils ne Torit pas comprise. Le peuple chrétien seul la connaît bien : il sait que le Seigneur Jésus i'èndura le premier ; qiie François, son grand serviteur, y participa et après lui beaucoup d'àulres ; il sait aiissi qîie cette maladie dure éiicore. Les païens avaient déifie par peur la fièvre et d'autres maux : lé peiiple chrétien n'a pas eu besoin de déifier les cinq plaies ; l'Homme- Dieu l'avait fait; ridais le peuple fidèle les aime, les invoque et les adbi'e, en récitant en leur honneur là prière qui en porte le nom ; c'est cette liàêmè prière: qui émotionne Louise avec tant de puissance lors* qu'elle est èii extase (1).

Depuis saint François d'Assise jusqii'à nos jours, l'Eglise catnoliqué a enregistré dans feès annales nombre de àaihts qui ont eii la stigmatisation dvec

(1) Voici cette prière, à laquelle a été appliquée une iodulgeace plënière par N. S. -Père lé Pape Pie vIl, eti fàteiir des âtbes du purgatoire : .

.c bon et très-doux Jésuê^ je me prosterne àgenou|L en votre présence, et je voua prie et vous conjure, avec toute la ferveur de mon âme, de daigner graver dans mon cœur de vifs sentiments de foi, d'espérance et de charité, un vrai repentir dé mes égarements et une volonté très-ferme de m'en corriger, pendant que je considère en moi-même et que je contemple en esprit vos cinq plaied avec une grande affection et une grande douleur, ayilnl devant les yeux ces paroles prophétiques que déjà David prononçait de vous, ô bon Jésus : Us ont percé mes mains et mes pieds^ ils ont compté tous mes os! n

estases. En d(ihor^ des saints dfficiels^ on possè^o rbbtoire d'un gtand nombre de personnes mortes en odeOT de ^sainteté, qui ont en la même faveur. Ces-saiàts extra^officiels appartiennent surtout ciita grands ordres de Saint-François etd^ Saint-Dominique. A cette heure, le nombre des stigiùatisoè des deux sex:es, depuis le miracle de l'Alverno opéré snr saint ^François, s'élève à phis de cent, et sur ce chiffre on -en (Compte près d'un quart qui ont été 'béatifiés ou canonisés (1). Ite notre temps, daftiX Stigmatisées célèbres onrt été placées sur nos atitels : sainte Véronique de JuKanis, canonisée pat Grégoire XVf le 26 mai 1889, et Marie-Françoise des Cinq-Plaies, qui l'a été également par Pie IX, au centenaire de saint Pierre, le 29 juin 1867. Le fait miraculeux de la stigmatisation a 'été îpoisitivement reconnu par le Saint-Siège, proûr saint François, sainte Catherine de Sienne, «aînte Ltfcie do Namij sainte 'Catherine de Ricci et sainte Véronique de Julianis ; on pent ajouter qu'il a été iiApKcitement accepté par le fait même de Tétévation sur nos autels des saints et bienheureux stigmatisés. ^

Sans doute, le fait de Bois-d'Haîne peut êtt*e assimilé à tous les faits de ce genre reconnus par l'Eglise. Par sa stigmatisation et ses extases, Louise Latéaupeut être rapprochée de saint Frariçoîsd'Àîssise, de sainte Catherine de Sieiiné et des nombreuses Stigmatisées élevées aux honneurs de là

(i) Voir^ pour les délail^^ la liste géaërale des riigmatisés qui 8ê tronre h la An du second volnnie.

sainteté. Mais peut-on, en vertu de cette simple similitude, affirmer que la stigmatisation de Boisd'Haine est miraculeuse, et proclamer en ce cas le surnaturel divin ? La réponse à cette question est bien simple : il est aussi difficile qu'impossible de la trancher à cette heure : ce que l'on comprendra facilement par les explications suivantes.

La question de fraude étant mise de côté, le fait de Bois-d'Haine est évidemment surnaturel, mais comme il existe deux espèces de surnaturel, le diabolique et le divin, ici commence la difficulté et elle est plus sérieuse qu'on ne pense. Ce n'est pas la première fois que l'Eglise se trouve en présence de pareils faits : il existe positivement des stigmatisations et des extases diaboliques. L'enseignement théologique est précis à cet égard. Ces faits-là ne sont pas au-dessus de la puissance du diable qui peut exercer son pouvoir prodigieux sur les corps. Je citerai quelques exemples pour faire toucher au doigt les difficultés des questions de ce genre.

En Tan de grâce iS53, le Père Reginalde, de Tordre de Saint-Dominique, homme grave et célèbre en religion, vint exprès à Rome pour consulter saint Ignace au sujet d'une religieuse stigmatisée dans un couvent de Bologne dont il était supérieur. Celte religieuse, soi-disant, était admirable, tout adonnée à l'oraison. Elle avait des extases fréquentes; elle en sortait par obéissance à la moindre parole, et quittait l'oraison aussitôt que sa supérieure l'appelait. Elle ressentait en outre les douleurs de la Passion ; elle était stigmatisée au côté, aux extrémités et à la couronne ; ses slig-

mates donnaient du sang. Le Père dominicain avait tout vu de ses propres yeux et, son récit fini, il demanda à saint Ignace ce qu'il en pensait (1). Le

(1) Ânoo DomiDi 1553, F. Reg'maldae, dominicanœ familiae mo-

Dachus, Tir gravis , et Tita, œtate, atque prudenlia ioter sui Or-

diaia viros apprime Dobilis, Dostrique perstudiosus, Ignatium, 23

maiiy officii gratia, Romse conveoit, et me ac P. Benedicto Palmio

prsBseDtibus, iDter alla, BododIsb in caBOobio feminarum suœ curœ

commisso, v.rgiDem quamdam esae dixit admirabilem, et oraliobis

virtuie prœstantem : quœ eiepenumero alienarctar a sensibu?,

atqne extra se ita poneretur, ut Deque admotqm ignem, neque sti-

iDulos corpori adbibitos sensu perciperet : ad omnia denique mor-

lua jaceret similis, prceterquam ad unam obedientiœ Yocem. Exci-

tabatur enim, ac veluti de levissimo somno expergefacta snrgebat

ab oraQone , simul atque vocem prœfectae monasterii se vocantis

audivisset. Hœc eadem Virgo, Domiui Nostri Jesii-Christi cmcia-

tus fercbatur imitari, et quos ille in corpore suo pro nobis do-

lores pertulity ipsa suis doloribus ita reprassentabat interdum, ut in

Cbrlstom ipsum amore transformatam diceres. Nam stigmata ba-

bere io mantbus videbatur, perfossum lalus, caput veluti corn-»

punctum spiois atque transfixum, guttatim distillans ac cruore

madidum, el id genus alla quidam ; eaque bonus pater suis ipse

oculis se yidisse aiebat, suis tetigisse manibus, alienis oculis atque

roanibus ûdem negantem. — Hsc cum uarrasset, ex Ignatio quœ-

8*vit^qaod ejus easetde istius modi rébus judicium, quas ipse non

audebat vel probare oronino, vel improbare. Cul Ignatius illud

tantum : ex omnibus, inquit, quse narrasli, pater, nibil minus habst

dubitationis, quam iliud prompt œ obedientiœ signum. Reginaido a

nobis digresso, rogavi ego Ignatium solus soium, qnœ ejus recon-

dita esset de proposita quœstione sententia? Et ille : propriun)^ in-

qiiit, Dei est, Petre, animas bominum sanctiûcare, iu eas ioflaere^

suis eas, donis complète : idque tara coplose facit nonnunquam, ut

animse Dei gratia circumfluentis plenitudo in corpus etiam derive-

tur, emineatque foris quod intus est, sed id perrarum est. Dœmon

vero, quoniam vim ip?am non habet in animam, simulatis rerum

atquè adumbratis imaginibus, mortalium mentes, vaoitatis secta-

trices et novitatis avidas, per corpus ssepe deludit. Idque exemplis

mihi notis confirmavit. Virginemautem illambononiensem, quam

admiratione stupefacti homines intuebantur, pessimum exitum

habuisse audio^ fumumque ex fulgore dédisse.

P<3Te se tNNiteiita de lui répondre, que dans toift ce ié{\i^il 'vebàit id'exposer, il ne Miait tenir tsoriipte

Atqae iUad qaoqae persimile est. Anno opinor 1541^ Marlinus de Sancta Cruce (qui Conimbricensis postea collegii rector fait, RoiDfBqne anno 1547 féliciter obdormivit m DoihitJo), Tîr tnnc novîliuB Boeietatis, ac fervens spirita, cmn eeraionem aliqnaodo cum Ignatio baberet (eni ftermoni ego qaoqae iatereram), incidU mentio de femina qaadam, Magdalena de la Crns nomine, qase per îd tempus GordobaB in Hispania, et religlonis professlone, et opinione sanctitatis omniam ore eëlebrabatnr.'Qaam cummagnopereMartinos laadaret, earoque se vidisse, cam ea fte côUocutam diceret, ae multa eontntisse, ex-qaibus ejas tam sànctitas^ tum pradentia ehi- Êcret : Tgnatitu graviter honihiem bbjargavit^ qaod feminaiii iUam eo îoco poneret, quoâque tanti faceret eùbteriùra 'qweâam signa y et minime certa sanctitatis indtcia pro non dabiis atqae exploratis baberet : opinionemque illain deponeré jassit fallacem , faomine qae nostrae RéTlgionis indignam. Qaod Ignatii jadîciam, aliqaot ànnis post, rei exitus comprobavît. Iffa én^tb., quae ab infontia Deo sacratfi faerat, qa» pœQitentiflB àspetltatii prcBcIara, orationis assldaitate excellens credebatar, pradeatfsB laude sibgutaris, a qua (tnnquam fatnra prsesentirct^ et conscia divlniB Tolùntatis, mente praB3aga Tentnra prœdiceret) respobsa inalti'petebant : quse denîqae omniam virtutom opinione florebHt, et veluli de cœlo delapsa Virgo colebatar, certis vesligiis deprehensa tandem est, cognilumqae est omnibus ac comperlnm, fraade Diaboli atqae artificio egregie itlam hotiiinibas jmposuisse, eamqae decet)tficem et ïevem, el falsa opinione, errore hominnm, apaeritia commendatam, animam vuUn^Titam parletibas^flagitia captiosisartibas dœmonis/prœstigiisque texisse. Sed bœc obstructio nec diutarna fait, nec obdacta lui,, ut curiosls ocutis tandem perspici non posset; ficta enim fucataquc omdia celeriter décidant (iJcfa^anc/orum, 31 juillet, in Tita S.Igna'Ji, auctore p. Bibadaneyra, p. 767).

Zaccbias prétend avec raison que Textase est plus facile à simuler qae l'apoplexie et Tépilepsie. Vuici le Tait textael, cité par Benott XIV, tel qu'il se trouve au cbapitre des maladies simulées, dans les Quœàtiones medico- légales de cet illustre médecin : « Vidi ego mulierem mibi salis nolam, quse se, ubi frequens hominum caetus In templls, sacrisque lods convenisset, raptam in ecstasim effingebat, el adm'iratlone non par /a dignum erat, quam apte simularet. Stabat extensîs bracbils In crucis modum, palpebrisimmobilibu9,'oculis fixi?, et per horîfe spartum, ac ultra éo in aclù pèr-

qae â'^iïe seuie chose : de la pronipUtuUe cle rcèérasBirce. Après ie départ de frère Regloalde,

ge^rdcabaL Interdam veluti ad cœhim vola tara, et iu aerem «eeleyaiura cerpus «ttûllebat, îHud œiran io modum^xtendec»; sediad* miratioQem omnam naibi saperare v»um est, quod vaUamin œttte colores vel IctuoeaU comçiutaret; nam modo rabeacebat, et quad ardore qaodam iooandu videbatur, modo adeo paUesoebat utiiaasi emortua langaecat, desuo, ac dicto cUius, robore pettandebatur acdâoique iralati animo defiûiecw ad aeip^am redire eittiukibat, ita ui .eiFOomatanies omoeâ eam diyÏQO raptu prehensam .pro'saDeta veoerarent^kT, -et ad illias vesiimenta devotk>nis ergo tan^péDdas qusBcnmqœ mo&tercalsB botoittueto&es aderaot, turmatim aeeiirrereot , Bon «ina mei ipsias riau , «t mt]dlo majori , ut ci^o , ipsto»met femiose deri9tt,'qi«im ego qiiidem inlus <et io oiite agnoseebaoï. Ëfat auleffl Bieala. »

Nicole Ta^eriMf&r, native de Reims, irivait à Paris pendant les troubles de la Ligae^ -et elle avait la réputation d'être une 1ressaiate ^lle e>t «de iaire dès miracles. Elle parlait descbosea de Disii et «appliquait les passages de rEeriture de manière à étonner les plus fameux -docteurs. Elle a^ait des extases, des visions t?t des révélations; elle prédisait les choses futures et ofverfcissait les moriboAds d«s pécb^s qt^'ils nSavai^nt pas coLfessés, et ce qu'elle aVaH dit parsÔBsait 'véritable... Un prêtre qui avait eu rtnieDtioD de^eonsaor^r un pain pour la communier, ne trouva pas riioâtle qu'il lui d!esttnait quand le moment delà communion fuit venu : elle asaura qu'un ange te lui avaH apportée. -Etant à cèté de madame Acarie dans Téglise des Capucins de Meudon, elle disparut pendant plus d'une heure. Lorsqu'elle revint, cette aainte femme lui demanda ce qu'elle était devenue : ^le répondit qu'elle était allée à Tours pour -détouroer quelques grands eeigneurs d'exécuter nn pmjet qui devait nuire À la religion. On la consultait de toutes part?, les grands du royaume se recommandaient à ses prières, les ecclé.«ia9tiqiies et les religieux l'estimaient beaucoup, et personne n'avait encore remarqué en elle aucun péché ni même aucune imperfec ion ; elle parlait sans cesse de la nécessité de faire pénitence pour sortir du malheureux état où l'on se trouvait, et elle annonçait que, si l'on se repentait de ses péchés, bionlôt on verrait cesser les calamités publiques. Sur sa parole, le peuple se confessait etcommunrait; on ordonna même -des processions dans plusieurs villes de ^ance. Ella en fit faire une à Pari?, i laquelle assista 'le parlement acooflopagnè d'antres cours souveraines et d'une grande multitude de

saint Igoace continua à discourir sur ce sujet, et dit à Ribadaneyra que tous ces signes extérieurs

citoyens : elle avait osé dire à l'^vêqnë que, si cette procession ne te faisait pas, il mourrait avant la fin de l'année. — Malgré l'estime générale dont jouissait cette fille, madame Acarie et M. de Bérulte n'avaient ancune confiance en elle. La bienheureuse avait dit dès le commencement que cette ftme était dans rillueion ; que le démon était Pauteur de tout ce qu'on voyait d'extraordinaire en elle, et qu*il savait perdre un peu pour gagner beaucoup ; que les extases et les ravissements pouvaient avoir lieu dans une pécheresse ; que l'esprit de ténèbres avait pu enlever l'hostie qui avait disparu de dessus Tautel; que le prétendu voyage à Tours n'était nullement prouvé et que d'ailleurs il ne surpassait pas le pouvoir da malin esprit ; enfin que cette personne paraissait absolument dépourvue de l'esprit de Dieu. — Madame Acarie persistait à dire cela avec tant d^assurance qu'on commença d'avoir des doutes sur la vertu de celte fille, et ces doutes se changèrent en une entière certitude, lorsque la bienheureuse qui l'avait reçue dans sa maison l'eut mise à différentes épreuves et convaincue de plusieurs mensonges. On reconnut alors que Nicole Tavernier était bien éloignée d'avoir la sainteté qu^on lui supposait, et qu'elle était le jouet de l'illusion. Le démon, confus de ce que ses desseins étaient découverts et qu'il ne pouvait plus se servir de cette fille pour tromper d'autres personnes, se retira d'elle : un jour qu'elle était avec madame Acarie et deux pères capucins, on vit dans la chambre une traloée de poudre qui s'enflamma subitement et qui ré* pandit une odeur infecte. On fut d'autant pluâ fondé à croire que le démon, avait quitté alors cette fille que, depuis ce moment, on n'aperçut plus en elle que de l'ignorance et do la grossièreté, sans aucune apparence de vertu. Elle se pouvait, plus jeûner, ni rester longtemps à l'église. Après s'être mariée contre le gré de ses parents, elle se fit calviniste; elle se convertit dans la Suite et abjura l'hérésie entre les mains du P. de Lingendes ( Hisloire de la bienheureuse Marie de V Incarnation, Nouvelle édition publiée par Mgr l'évéque d'Orléans, Paris, 1854.)

Théophile Baynaud dit qu'il faut juger toutes ces questions de stigmatisation avec humilité, sans crédulité et prévention : c Media jgitur via itur tutissime, si nimirum, neque omnibus in hoc génère temere in vulgus sparsis, fides cito adhibeatnr, neque ad omnia credenda quœ nostra quoque aelate in hoc negotio vulgari conligerit, obdwrescamus; sed tarde ac lente babeAtur fides

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pouvaient être non-seulement de Dieu, mais aussi du Démon qui cherche souvent à tromper les hommes avides de nouveautés et de vanités par de fausses images sur les corps. Saint Ignace avait vu juste. On sut plus tard que cette stigmatisée de Bologne avait fait mauvaise fin. Benoît XIV n'a pas manqué de citer ce fait, en appelant particulièrement l'attention sur lui : « Magna animadversione, dit-il, dignum est exemplum relatum a Pâtre Ribadaneyra in vita Ignatii. » Il est à noter que ce grand pape n'a traité nulle part la question de la stigmatisation. Il la connaissait cependant à fond, lui qui avait canonisé Catherine de Ricci et préparé son procès, lorsqu'il était promoteur de la foi. C'est qu'il la confond avec celle des extases, par la simple raison que l'extase accompagne ordinairement la stigmatisation, et que les règles posées pour discerner dans les deux cas l'origine réelle des phénomènes sont absolument les mêmes. A cette heure, l'enseignement théologique, sur cette double question, est identique. Benoît XIV l'a donné complet dans son chapitre De mentis excessu^ ecsiasietraptu. Voilà pourquoi, après avoir cité un cas d'extase simulée qui se trouve dans la médecine légale de Zacchias, il le fait suivre de l'histoire de la stigmatisée de Bologne, de celle aussi de la célèbre Madeleine de Cordoue, qu il traite de sorcière célèbre , [saga famosa). On doit donc appliquer à la stigmatisation les caractères auxquels on reconnaît l'extase divine, a NuUum autem, disait le cardinal

Ifilibas narratlonibus; admillanlur tamen> cum ex reguli» prudenlia videbuntur non àsperoanda. »

Boua, cilti par Bciioît XIV, certius iadicium ecstam y^». ac siifiernatiiralis, quaia si maxe^ ejij^^ qui rapitur, cum hoc divine muuôrjB cQRSjidiÀjdaat ; si mttdrmn nuiodaai conAeuunit,. si ejus pouiç^ eA Yajûtaifes detestatar^ si effîca& Deo aerviencyi pr(H posUum tiabet , si se iudigiuiûi ea, gratia rep^utat, slmajereia ia dies progressum facit, si ex intiiOia 6aia Deo unLoiaye creseit in eo bumilitas,. abiiegatio, odîwB: sul et amor Dei. ^ Il est très-rejnaxquable cpie. le cardinal Bûna ne parle qu'une seule fois et incidemment des stigmates dans son célèbre traité De discr^wne spiriJuumy çiiè pârBen^oît XIV: «Les personnes^ dit*il, qui prétendent et pubUetit avoir vécu de Jésus-^Christ, d'un ange ou de^ la saiutd Vierge^ des couronnes de roses, d^^ auneapx ou descoUiers^ doivent être repoussées cpdidg^ vicjLiuies de leur imagination ou de fraude diabolique, à moi^s qu'elles ne soient d'une vie très-^parMte, d'une sainteté éminente et purgée d^ toute foute terrestre, nisi perfectissimœ. vitiS sint^ et eximia prœditi sanctitate, atque ah onrni terrena labe pwgati. Il en est de même des stigmates, qui peuvent être simulés par le démon, ainsi que le prouvent quelques exemples : Item de stigmaiibus asserendum quœ arta dœmonis fingi posse aliquot e2;emplis manitestum est (Bona, De discrétions spirituum^ Borna, 1672 , chap. VII). — La sainteté, voilà donc le seul critérium à invoquer dao^ les questions difficiles d'extase et de stigmali^tion. a Probatio sanctitatis, a dit saint Grégoire > non est signa facere. » Benoît XIV ajoute : Judicium beatificationis et canonizationis est judicium sanctitatis, innoeet^dœ

wé^rum et virtutuni herovcorum, cum quibus ex cUctis gralia gratis data yiihil habet cpmmune.

C'est là ce qui reud impossible à ceUe.heure tout jugement définitif sur le fait e::^traordinaire de Qoisd'Haine. II s'agit au fond d'uma question de^ samteté. Or, Louise n'a pas achevé le coaurs de son existence mortelle. D'un autre côté, le fait grandit toujours et se développe.- Qui peut prévoir son évolution? Tous ces phénomènes merveille.ux peuvent cesser complètement d'unjour à l'autre; cei^ àxm& gpratuits^ Dieu peut les retirer à voloi;ité^ Le si^et sur sa demande peut aussi en obtenir, le retrait^ ou même en être privé par un défaut de correspondance, ou une indignité perspnnell^. Le jugemeiit suprême n'appartient qu'à l'Eglise ; elle u'usç de ce pouvoir que longtemps api^ès la mprt des. saints dont la cause est pqrtée à son tribunal, et seulezQe;)t dsms des circonstauces très-raçes (1); encore: exige-t-^elle qu'ils aient fait des miracles du foud même de li^urs tombeaux. Elle laisse néanmoins sur toutes ces questions, tant qu'elle n'a, pas prononcé, le champ libre aux doutes légitimes comme aux présomptions favorables; elle ne permet à ces opinions de se pro-

(i) Quamvis enim sanctorum, qui cam Ghristo régnant in cœliâ tam iageos sit armeras ut^sanctas Joannefr in Apocalypsidiaerit : Vidi iurbam magnam quam dinumer<ire nemo poierat ; tamen paucl BUDt^ quos Deus aiogalari proyideuiia elegit, ut eis par vicarium i^uum ia terris publiée decernantur honores^ Neque enim ad banc eàLceUentiam satia eat, ui cocam Dao sancti sint; sed oportety ufc cerlissimis documentis probetur eos, dum yivercnt> Ti|re9,saucti* latis gloria aliis preôluxisse et in eadem. a^nctitate dicm exlremum clausisse^ et demum post mortem carni» animas eorum ad' seieN nam beatitudinem perVenÎB&ia.

duii*e que daas le cercle d'un jugement purement humain. A elle seule de juger en dernier ressort : son jugement est alors< infaillible et divin.

La mémoire de Louise s'évanoùira-t-elle comme celle de tant d'autres stigmatisées que je pourrais nommer? Ou bien aura-t-elle sa gloire posthume? Dieu seul le sait,

Il y a quarante ans, Gôrres se trouvait en face d'un fait identique à celui de Bois-d'Haine, Il avait visité la célèbre stigmatisée du Tyrol, Marie de Moerl, et voici ce qu'il écrivait à ce sujet au prince évêque de Trente : <( Il est en général très-difficile de portef un jugement assuré, soit pour, soit contre les extatiques. Les circonstances les plus favorables ne donnent pas à leur égard une complète certitude, et souvent les apparences contraires ne justifient pas un rejet absolu. La raison en est évidente. En effet, si les extatiques peuvent pénétrer le fond de notre âme, nous ne pouvons les observer qu'au dehors : le point essentiel, c'est-à-dire leur rapport intime avec Dieu, demeure toujours caché. Nous nous trouvons ainsi renvoyés aux signes extérieurs, lesquels, demeurant jusqu'à la fin trompeurs et variables, nous donnent tout au plus des probabilités et semblent répondre à chacune des investigations par ces mots : Secreium meum mihi. Heureusement chez 1\Iarie de Moerl^ ces probabilités sont si fortes et les sujets d'appréhension sont si faibles, qu'on peut sans crainte arrêter sur elle une opinion et l'exprimer. »

« Le premier motif de confiance est la simplicité trfmsparente de sou être, simplicité qui se mani-

feste principalement lorsque, rendue au monde sensible, elle porte ses regards autour d'elle... Le regard de Marie, dans la vie commune, estH^elui d'un enfant... »

a Lorsqu'on vient ensuite à prendre des informations auprès des gens qui entourent Marie de près ou de loin, et qui la connaissent depuis ses premières-années, gens sensés et nullement exaltés, point crédules, mais dignes de foi ; lorsqu'on leur entend dire que cet état extraordinaire s'est formé peu h peu, là encore on ne trouve rien d'apprêté, rien de factice; tout grandit, verdit et mûrit en son temps. Marie ne produit point ces choses; elles se produisent en dedans d'elle-même, Marie ne fait que les recevoir. Aussi, dès qu'on est auprès de l'extatique de Kaltern, n'éprouve-t-on plus aucun des scrupules que peut &ire naître de loin le jgenre de spectacle continuel dont elle est l'objet. Si cet état de choses provenait d'i^lle directement ou indirectement^ il devrait exciter pour elle la plus grande inquiétude; s'il avait pour auteurs ceux qui sont chargés de la conduire, il prouverait de la part de ceux-ci une déplorable inintelligence. Mais quand on apprend de quelle manière tout s'est fait sans son intervention et sans celle d'autrui ; comment, après que son état merveilleux se fut manifesté, ces masses avides de la voir se trouvèrent réunies, sans qu'elle en eût fourni l'occasion immédiate ; comment enfin, grâce à l'insensibilité complète et certaine* ment providentielle de ses sens extérieurs, la multitude peut passer devant elle sans troubler sa vie mystique; oh! alors il est impossible de mécon-^

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