‹ Les stigmatiséesChapitre 25 sur 30 · GH · texte numérisé non relu

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CHRISTINE DE STUMBELE.

A la stiite de ces stiçmati8ation9 contemporaines, il m^est venu en idée de placer en regard une stigmatisée du treizième siècle, Christine de Stumbele^ vierge de Tordre de Saint- Dominique. C'est une des pages les plus intéressantes de l'iii^toire générale de la stigmatisation : je l'en détache pour offrir à mes lecteurs un type du siècle de saint François, et montrer la correspondance qui existe entre les . faits actuels et ceux du moyen-àge.

Les actes de Chdstine ont été publiés par les BoUandlstes, au 22 juin : ils sont malheureusement peu connus. On Yoit s'y dérouler tout un drame où le surnaturel diabolique est incessamment mêlé au surnaturel divin. Christine ne figure pas dans les vies de saints les plus répandues. Le janséniste et démolisseur Baillet Ta supprimée ; Ribadaneyra n'en parle même pas. Il faut avouer que la vie de la vierge de Stumbele est remplie des scènes diaboliques les plus étranges ; c'est là probablement la raison dusilencedes hagiographesàson égard. Pour moi qui défends ici la cause du surnaturel dans l'ordre de la stigmatisation, là où d'autres ont cru trouver des raisons de se taire, je trouve précisément des motifs de parler; au ralionàUsme endiablé de notre époque je tiens à montrer le diable en plein. En dehors

même de renseignement calholique, il faut bien se garder de rire de pareils faits. Les faits diaboliques res« sortent de l'observation la plus rigoureuse, et je pourrais, à cette heure 9 citer une stigmatisée française encore vivante^ qui a subi de la part du diable des assauts tout , aussi eiitraordinaires que ceux de Christine dont je vais esquisser la vie. • ^

Pierre de Dacie, prieur des dominicains, fut pendant près de vingt ans le confident et le consolateur do la vierge de Stumbele au milieu de toutes ses tribulations; c'est lui qui a écrit ses actes. Témoin de sa vie, il en a été l'historien fidèle, comme Brentano l'a été de notre temps pour une autre stigmatisée de la même province de Westphalîe, la célèbre Catherine Emmerich.

Christine naquit en 1242 à Stumbele, village situé à deux lieues au-dessous de Cologne. On croit qu'elle vint au monde le 24 juillet, fête de sainte Christine, vierge et martyre. L'enfant fut . prédestinée de bonne heure à son étrange vocation, Â l'âge de dix ans, le Seigneur lui apparut sous la forme d'un beau jeune homme, en lui di* sant : — Ma chère fille, je' suis le Seigneur Jésus : donne-toi entièrement à moi et reste toujours à mon service. — Et quand, après de longues années, on la fit revenir en détail sur cette vision de son enfance, elle avait alors- vingt-sept ans, elle raconta que son Bien- Aimé était si resplendissant de gloire et de beauté qu'il est impossible à Thorame de le comprendre ; à la suite de cette communication céleste, elle était restée pendant trois jours en

ravissement. Trois ans après ces fiançailles divines, elle quitta ses parents, riches villageois de Stumbele, pour aller vivre dans la paavr«té chez les bégniiïes de Cologne. Là, ce fat une vie toute de prières, d'austérités et d extases. A quinze ans commencèrent les tentations diaboliques que nous raconterons bientôt ; elles 'durèrent trente et une années, de 12S7 à 1288. Cet état extraordinaire la fit passer chez les béguines pour folle et épilep* tique ^ à dix^huit eus, on la rendit à ses parents qui d'abord la tiraitèrent assez mal. La même raison re0ipé(Aa d'être admise aux béguines de Stum^ bêlé.

Il 7 avait dix ans que Christine était en butte aUx iissâuts diaboliques dans la maison paternelle^ lorsque Pierre de Dacie la vit pour la première fo». Pierre^ depuis son entrée en rdigion, demandait instatement à Dieu de lui faire connaître on véritable saint qu'il put aimer et dont l'exemple sei*vtt i sa perfection c ce pieux désir ïie fut exaucé qu'au bout de vingt ans. Un jour qu'il accompajgnait, de Cologne à Stumbele, frère Walther qui y "allait confesser une grande dame» il entend parler des merveilles qu'on raconte au sujet de Christine^ et va la voir avec son socius; c'était le 20 décembre 1267. Â peine est-il entré dans sa demeure que la jeune fille est tout à coup jetée, par une main invisible^ contre le mur, avec une telle violence que les parois sont ébranlées. Ce fait se répète sept fois de suite ; cependant Christine ne témoigné ni doul^r ni impatience. Pierre, touché de compas* siott, «ait mettre un matelas cbntre la mtoaille,

pecHT protéger Cbmtiue dans le cas de nouveaux assauta; mais bientôt elle se met à gémir, i*n disant qu'elle vient d'être blessée aux pieds. On eicamine et Ton constate aux deux extrémités des plaies toutes fraîches d'où s'écoule du sang. Ce même accident se répète encore plusieurs fois. La nuit arrive ; frère Waltber, avant de se retirer, récite l'Evangile In prindpio erat Verbum^ la main étendue sur la tête de Christine pour la garantir des attaques du démon. Mais Pierre ne veut point quitter ces scènes étranges ; il demande à son corn* pagnon de passer la nuit auprès de la jeune fille avec le&.nombreuses personnes qui l'assistent et la veillent continuellement, — Quel est votre nom? lui dit Christine au bout de quelques instants. ■— Je m'appelle Pierre. — Eh bien, bon frère Pierre, reprit-elle^ parlez-moi un peu du bon Dieu ; je l'entmidrai volontiers; je souffre tant que je n'ai ^s la force de penser à lui. — Et Pierre se mit alors à lui raconter comment la sainte Vierge avak appris elle-même à un chartreux à la servir et à l'aimer ; comment aussi un frère de saint Dominique avait été délivré de quinze ans de purgatoire par un de ses frères plus âgé qui avait dit la messe p6ur lui.

«c Après cet entretien, dit Pierre^ je gardai un « moment le silence ; mais voici que Christine se c( met à gémir plus fort qu'auparavant. Je lui de^ « mande ce qui lui est arrivé : — Je viens d'être « blessée au genou, me dit-elle. — Au bout de a quelques minutes, elle pousse de nouveaux gé- « missements, passe la main sous sa robe, et en

« retire un clou qu elle me remet ; ce clou, tout ff sanglant, avait une chaleur extraordinaire. Vers «. minuit, je vais rejoindre mon compagnon pour « réciter l'office ; mais à peine avions-nous cornet paencé Laudes, nous entendons un tel bruit « dans la maison que nous interrompons nos « prières pour aller vers Christine nous enquérir (( du nouvel accident. Frère Walther se place au- « près d'elle pour la consoler. La jeune fille soufft frait horriblement et était presque mourante. « Un moment après, elle retire de dessous ses vê- « tements un second clou tout brûlant et de forme « hideuse, et le met dans la main de mon socius, « en lui disant : — Voilà ce qui vient de me blésa ser. — Tous, nous regardâmes ce clou horrible ; a nous étions frappés de stupeur et de crainte. Je <( demandai à le conserver comme souvenir et je « l'ai gardé jusqu'à ce jour. » — Dès le matin, les deux frères reprenaient le chemin de Cologne, et Pierre remerciait Dieu d'avoir pu assister à toutes ces manifestations.

Tel est le commencement de ce long drame, à la fois diabolique et divin, si fidèlement raconté par Pierre de Dacie. Si, à raison de ses extases et des assauts du démon, elle n'a pu être reçue chez les béguines, elle n'en a pas moins autour d'elle tout un cercle de filles chrétiennes, béguines ellesmêmes, qui se sont dévouées à son service pour la secourir dans ses tribulations ; elles ne la quittent ni nuit ni jour, intrépides en face des nombreuses attaques de l'esprit malin. Pierre nous a conservé le nom de plusieurs d'entre elles ; pieuses et sain*

tes figures! en voici le portrait. tracé de sa main.

En première ligne vient Hilla de Monte ; elle est parente de Christine; c'est sa compagne inséparable dans la joie comme dans la peine. Son visage est toujours serein et son humeur égalé ; c'est un mélange de sérieux et d'enjouement. C'est bien l'idéal de la vierge, et dans ses actes, et dans son extérieur, et dans sa conversation, ce Après Christine, dit Pierre, je ne sais si jamais j'ai rencontré une jeun« fille d'une aussi grande pureté. Elle ih'a semblé n'avoir jamais connu le péché, et Dieu sait que je n'ai pu constater une seule fois chez elle la nroindre parole, ou le moindre geste inconvenants, dans les nombreux rapports et les conversations fréquentes que j'ai eus avec elle. »

Après Hilla vient Gertrude : c'est la sœur du curé de Stumbele, fille distinguée par ses bonnes mœurs et son honnêteté. Puis, c'est Aléïde, Ta- V€ugle. On dit qu'elle a perdu les yeux à force de pleurer; elle ne les regrette point. Elle est restée sept an$ au lit, malade, montrant une patience admirable dans tous ses maux. Il est impossible d'énumérer toutes ses vertus ; la louange serait trop au-dessous de la réalité. Après elle, il est question d'une petite fille dont Pierre ne donne pas le nom. Il fait l'éloge de son caractère : quoique vivant dans le monde, elle a déjà fait vœu de chasteté volontaire. Pierre nomme ailleurs une autre Hilla, propre sœur de Christine, puis Hilla de Kingidorf, Engilrade, nièce d'Aléïde, et Hedwige^ sœur de Gertrude.

A côté de ce groupe dévoué de saintes filles,

faut citer aussi Jean, curé de Stumbele, dont il esi souvent question dans les actes ; c'était un homme pieux et d'une grande chasteté. II sera questiom plus tard d'un autre Jean, maître d'école, qui, pendant Tabsenee de Pierre de Dacie, fiit le secrétaire intime de Christine.

Le tablea^u de l'entourage de Christine serait incomplet, si nous n'y faisions pas figurer Tordre de Saint-Dominique. Au premier plan apparaît 6cva, abbesse de Sainte-Cécile de Cologne ; grâce à son âge avancé, son excellent renom et sa générosité, les frères de • l'ordre la vénéraient comme leur mère. L'abbaye était composée de demoiselles nobles, fort instruites ; elle possédait à Stumbele une maison de campagne où i'ou allait prendre l'air ; ce manoir lui appartenait encore aux temps des premiers Bollandistes. De là, des relations fréquentes avec Christine. Geva l'aimait comme sa fille et était pleine de bienveillance pour elfe. L'abbaye garda toujours une grande dévotion à sa mémoire ; au dix-septième siècle, les religieuses de Sainte-Cécile conservaient précreusemeh£ un manuscrit des actes de sa vie* En dehors de Kerre de Dacie, nombre de Pères de Cologne étaient en relations fréquentes avec Christine. Cette ville était alors une des grandes écoles -dominicaines ; les religieux y affluaient de toutes les contrées de l'Europe ; les actes de la sainte ©n nomment de pays bien divers. Or, ce furent là les témoins habituels des faits diaboliques et divins qui se passaient à Stumbele, témoins importants par leur science, leurs vertus et les charges qu'ils occupaient en

Feligion ; frère Waltker avait été le confesseur àe Christine dès son enfance ; puis ce fui Gérard de Grifo», qui devint plus'tard prieur de Gologne. A cette époque^ de 1262 à i28&, résidait au couvent de cette ville llUustre Albert le Grand. Les Boliandistes font remarquer avec raison que le» frères prêcheurs durent nécessairement consulter ce grand homme au sujet de îa jeune fille de Stum-* bêle, que certainement il avait dû en approuver l'esprit ; qu'il n'aurait jamais permis autrement à ses frères Je la diriger, s'il n'avait été sûr de la véracité des faits, surtout eii présence des rivalités des fils de Saint-François, qui nïgnoraient pas que Christine était toute dévouée à l'ordre de Saint- Dominique. C'est pour toutes ces raisons que les Bolkndistes l'ont inscrite parmi les Dominicaines, virgo devota ordinis prœdicatorum ^ quoiqu'elle n'ait jamais suivi la règle ni porté l'habit du tiers-* ordre.

La seconde visite de Pierre à Stumbele a lieu le premier dimanche de carême, en compagnie de Gérard de Grifon. Le curé avait invité la jeune fille à dl]ier chez lui avec les Pères. Après le repas, un des assistants se met à chanter la prose de saint Bernard : Jesu dulcis memoria ; Christine tombe tout à' coup en extase, immobile^ raide de tout le corps, complètement insensible ; on ne ia voyait plus respirer. « Je pleurais de joie, dit Pierre, stupéfait de ce miracle, et je remerciais Dieu d'un si grand bienfait. Je' ne pouvais rien attribuer ici, soit à la nature, soit à l'homme, et je vénérais la présence divine. » Christine resta ainsi trois ou quatre

heures appuyée sur un banc, la figure et les mains enveloppées dans son voile ; puis elle se mit à pousser des gémissements entremêlés de hoquets ; son corps était tout agité. Elle commença ensuite à respirer, mais plus rarement et moins profondément qu'on a coutume de le faire. Le mouvement produit par la respiration était si faible qu'on ne pouvait l'observer qu'avec une grande attention. Au bout d'une heure, sa respiration devint plus profonde et elle commença à parler, mais si bas, qu'on ne pouvait l'entendre qu'en prêtant l'oreille. Ce n'était point un langage suivi, mais des aspirations d'amour : mon bien-aimé! ô mon époux! et elle était avec cela dans un tel état de jubilation que tout son corps frémissait. Cet état dura une heure, puis elle se mit à parler de choses pieuses et à répondre aux questions qu'on lui adressait, sans faire allusion à ce qui s'était passé ; elle paraissait même embarrassée lorsque quelqu'un en parlait devant elle.

Une autre fois, Pierre visita Christine avec frère Albrandin, de Rome. Le bruit de toutes ces merveilles s'était répandu, et ce dernier désirait beaucoup voir la jeune fille. Ils la trouvèrent voilée dans son lit 9 après la communion^ immobile et sans souffle. Albrandin lui toucha les épaules pour voir si elle était réellement raide comme on le disait, et n'apercevant point ce signe, il dit à Pierre avec vivacité : <c Ce qu on m'a dit de cette jeune fille est un mensonge, car tous ses membres sont souples. » Pierre, un peu blessé, lui dit de prendre patience, que Tétat de raideur ne commençait qu'après la

communion. En eflfet, lorsqu'ils revinrent après le repas, ils la trouvèrent dans la même position, mais raide comme une morte. L'extase dura une autre fois depuis le soir jusqu'au lever du soleil, en présence de Pierre et de douze autres personnes, et tous se sentirent réjouis par l'odeur d'un parfum extraordinaire. Ces extases parfumées sont mentionnées plusieurs fois dans les actes. On peut dire, du reste, que la vie de Christine s'est passée à subir les assauts diaboliques et à avoir des extases : ce sont là les deux sujets principaux qui se répètent continuellement à chaque page de son histoire. Â ce stigmatisme singulier, il faut joindre maintenant l'histoire des stigmatisations proprement dites de Christine. Elles furent nombreuses, en ce sens qu'elles n'eurent jamais lieu que le vendredi saint , les stigmates ne persistant que quelques jours. Christine, avant l'âge de quinze ans, lorsqu'elle était chez les béguines de Cologne, avait eu déjà le vif désir de participer aux souffrances de la Passion, La première stigmatisation paraît avoir eu lieu en 1267 : elle est racontée par Christine dans cette portion des actes qu'elle dicta elle-même sur la prière de Pierre de Dacie : elle obtint d'abord la couronne d'épines le jeudi de la semaine, de la Passion, eut la sueur de sang la nuit du jeudi saint et reçut le lendemain les cinq plaies (1).

(1) Oclo diebDs aote cœDam Domini..... ipsa hora desideraTit quod Deu8 ostenderet ei aliquod eignum Passionis suœ, et statim Teiiit quasi epinea corona per totum caput ejuâ, et inaprimebalur ei^ ita qaod fluxit eanguis in totam faciem ejus et in collum ejus : sic statim defecit a corde. Tune qui secum erant^ yidentes sangui-

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