‹ Les stigmatiséesChapitre 3 sur 30 · L. Lateau. i · texte numérisé non relu

L. Lateau. i

Manage à la Louvière, . demeure une pauvre famille composée de trois persomies : la veuve Lateau et deux de ses filles (1). Les deux sœurs exercent la profession de couturière en allant en journée dans les maisons du voisinage.

Louise^ âgée de dix-huit ans et demi^ la plus jeune des deux sœm-s, avait mené une vie simple, pieuse et sans éclat, lorsqu'il 1866 le choléra vint >offrir à sa charité un aliment héroïque . Le fléau sévissait avec violence dans le pays, la frayeur avait glacé tous les cœurs. Louise se dévoua aux services des malades, et résistant courageusement aux timides ■conseils de sa mère, cette jeune fille de seize ans alla s'installer au chevet des cholériques et leur rendre tous les services qu'ils demandaient en vain aux membres de leur famille

Tant de dévouement avait sans doute épuisé Louise Lateau; Dieu lui envoya une maladie terrible qu'elle supporta avec uae patience admirable, et même, a depuis raconté le curé de Bois-d'Haine, avec une sainte joie.

Dans le courant du mois d'avril de cette année, Louise commença à ressentir des impressions étranges; sa vie avait toujours été pure, et sa piété exempte d'enthousiasme. C'était ime humble fille qui gagnait son pain par le travail, et qui servait Dieu dans toute la simplicité de son cœur, et néanmoins il était facile de voir que quelque chose d'extraordinaire se préparait en elle.

(Ici Fauteur de Farticle raconte les commencements de la stigmatisation et des extases. Nous en parlerons longuement plus tard.)

Un très-grand nombre de personnes ont vu Louise, soit le vendredi, chez elle, au milieu de ses extases, et lorsque le sang coulait, soit à l'église ou lorsqu/elle était à son travail.

Depuis quelques semaines, l'afQuence des visiteurs est

(t): Comme on le Terra pfos Uaà, le journal a fait ici erreur : la venve Lateau a trois filles.

-deyenue considérable : ce sont des ecclésiastiques^ des religieux^ des hommes du monde^ des personnes de tout rang qui viennent visiter Louise dans sa chaumière, les uns par -curiosité, les autres pour s'entretenir avec elle et se recommander à ses prières. On cite la comtesse de Lamoricière et des perscmnages considérables de la Belgique.

L'autorité ecclésiastique s'est émue de ces faits; dans les premiers temps, Mgr Tévêque de Tournai, dans le diocèse de qui se trouve la paroisse de Bois-dHaiae^ ne voulut pas y donner trop d'importance; mais Mgr Dechamps, archevêque de Malines, étant venu, à l'occasion de la fête centenaire de sainte Gertnide, à Nivelles, passer quelques jours au château de Scailmont, près de Manage, chez M. Dechamps, son frère^ ministre d'£tat, fut invité k visiter Louise Lateau ; il la vit à deux reprises différentes, et, après une longue entrevue, réminent prélat déclara que les phénomènes dont il avait été témoin étaient très -graves, et devaient être l'objet d'un examen sérieux.

Le vendredi 4 septembre, par ordre de Mgr Tévéque de Tournai, une information fut commencée dans le presbytère de Bois-d'Haine, en présence de Louise, par M. Ponceau, vicaire général, et par le père Huchant, religieux rédemptoriste, avec le concours du docteur Lefebvre, professeur de médecine k l'université de Louvain. Cette information, interrompue à caase de la multitude qui se pressait aux alxnrds de la salle d'enquête, a été continuée le vendredi 18 septembre

À la suite de cette information, il'n'a plus été possible de voir la jeune fille, ni de l'entretenir; l'autorité ecclésiastique ne saurait être trop prudente, Iwsqu'il s'agit de décider si une personne est vraiment favorisée de faveurs célestes, et ai elle porte sur son corps les stigmates de la passion.

Dix à douze médecins sont allés à Bois-d'Haine, les uns sans esprit de parti, les autres espérant trouver une hallucinée; ils ont vu les phénomènes que nous venons de raconter; aucun d'eux n*a pu les expliquer.

L'opinion générale dans le pajs est que la jeune extatique est ime sainte âme que Dieu a favorisée de dons extraordiiiaires*

C'était la première fois que la presse religieuse faisait connaître en France les merveilles opérées à Bois-d'Haine. L'article du Propagateur du Nord attira naturellement mon attention , et comme je partais le lendemain pour la Belgique, je mis le numéro de V Univers àdjis ma valise, me promettant bien de mettre à profit mon voyage pour aller étudier sur les lieux mêmes les phénomènes extraordinaires en question. Le 21, j'étais à Bruxelles. J'y connaissais depuis longtemps une dame religieuse du Sacré-Cœur (1), femme d'élite: d'après son conseil, je vais frapper à la porte du collège de Saint- Michel, où je suis reçu par le Père Bossue, BoUan* diste. Là, j'apprends que Mgr l'évéque de Tournai a donné des ordres sévères pour ne laisser entrer dans la chaumière de Bois-d'Haine que les membres de la commission nommés par lui. Le Révérend Père m'engage à aller à Tournai, et à me faire présenter à Monseigneur par un Père du collège. J'y arrive le lendemain. Monseigneur m'accueille avec bienveillance, et, après quelques hésitations, me fait donner par l'un de ses grands-vicaires une lettre à l'adresse de M. le curé de Bois-d'Haine, mais il y met la condition que je serai accompagné du R. P. Entringer : c'était le Père qui m'avait conduit à révêché.

Le lendemain vendredi, nous étions en chemin de fer dès sept heures du matin. Mon sodus était un homme de quarante ans au moins, du Luxembourg, je crois; par conséquent, moitié Belge, moitié Aile-

(IJ Madame d'Avenas, morte en 1871.

mand, et en outre parfait jésuite; il était tout content de se trouver à pareille fête. Arrivés à neuf heures àManage, nous descendons à Tauberge pour y déjeuner, nous annonçant du reste comme devant aller à Bois-d'Haine. — Ah ! vous allez voir la sainte? nous dit le maître de la maison. — Et aussitôt nous voici entrés en conversation sur les faits extraordinaires qui ont lieu une fois par semaine dans ce petit village, jusqu'alors ignoré; à ce sujet le bonhomme s'efforçait de faire un peu le libre-penseur devant nous, mais en même temps il ne pouvait s'empêcher de faire l'éloge de la stigmatisée et de toute sa famille : sa femme faisait chorus.

Notre mauvais déjeuner fini^ nous sommes bientôt sur le chemin qui conduit à la chaumière de Louise Lateau : au bout de vingt minutes, nous frappons à la porte. Il y avait là cinq ou six personnes qui stationnaient dans l'espoir d'entrer, ou de voir l'extatique à travers les fenêtres de sa chambre. C'est M. le curé de Bois-d'Haine qui vient nous ouvrir : il nous dit qu'il est impossible d'entrer, que Mgr Ponceau, grani- vicaire de Tournai, est en ce moment auprès de la jeune fille, qu'il va du r^este en conférer avec lui. Monseigneur nous fait dire d'aller au presbytère, qu'il nous y rejoindra bientôt. M. le curé nous accueille avec la plus grande cordialité et nous conduit à sa demeure. Là, il nous donne les plus grands détails sur Louise Lateau ; il pousse même la compiàisance jusqu'à me laisser lire de nombreux procès-verbaux qu'il rédige lui-même et qu'il adresse chaque semaine à Tévêché, au sujet des phénomènes extraordinaires

dont il est le premier et habituel témoin. M. Fabbé- Nieis est curé de Bois-d'Haine depuis le mpi& d'août IS62 ; c'est un prêtre pieux, instruit, inteK iigent, dans toute la maturité de Tâge (1).

Enfin^ après deux longues heures d'attente, M. le grand-vicaire de Tournai rentre au presbytère pour diner et me d4^clare tout net qu'il ne peut pas m'accorder la permission de voir la stigmatisée, J& ne me tiens pas pour battu et fais appel à toute ma rhétorique^ déclinant mes noms et qualités, et protiestant de tout mon bon vouloir et de mes meilleurs sentiments. Bref, je parviens , je ne sais trop cpmment^ k convaincre M. Ponceau qu'il est dans l'intérêt même de la cause actuellement à l'étude que je puisse entrer chez Louise Lateau et l'examiner comme médecin. M. le vicsdre général finit par m'accorder toute permission ; il pousse même la courtoisie jusqu'à retourner à la chaumière, il veut m'y installer lui-même ; il entend que je sois seul et tout à fait libre pour étudier à loisir les phénomènes présentés par la jeune fille. Quant à l'excellent Père Entringer, il n'a pas de chance^ M. Ponceau le congédie, comme il était venu i c'était une véritable mortification; je pense que le bon Père en aura profité d'après la méthode et les conseils de saint Ignace* "

Au moment de franchir le seuil de la chaumière^ je ne pus me défendre d'une profonde émotion. J'allais me trouver en présence de ce qu'on appelle vulgairement un^miraele. Je tenais à ne pas me tromper,.

(l)Néle26fé^nîer IS23.

à ne pas être trompé et à y voir bien clair. — Monseigneur, dis-je à M. Ponceàu, permettez-moi, avant d'entrer, devons demander votre bénédiction. — Je m'agenouillai en plein chemin, et, le front incliné, j'entendis le prêtre invoquer sur ma tête les lumières du Saint-Esprit. C'était, je crois, de fort bonne précaution.

Veni, Sancte Spiritns^ Et emiite cœlitas Lacis taœ radium.

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