CHAPITRE SECOND
Antécédents de Louise Lateau. — Sa naissance et sa famille. — Choléra de 1866. — Commencements de la stigmatisation et des extases.
Avaat de raconter ma première visite à Boisd'Haiue, je dois naturellement faire connaître à mes lecteurs les antécédents de la jeune fille dont j'écris rhistoire. Cette simple ouvrière de village qui attire en ce moment Tattention du monde catholique, a eu la même fortune que les personnages ' les plus illustres. On a déjà recherché avec soin les événements divers qui chez elle ont précédé le drame de la stigmatisation. L'héroïne a sa légende; le procès-verbal est exact et complet.
Louise Lateau est née à Bois-d'Haine le 30 janvier 1880. Son père était ouvrier lamineur; sa mère, Adèle Pissens^ simple ménagère. Le 17 avril de la même ançée, Grégoire Lateau mourait de la petite vérole, laissant dans la misère une veuve et trois petits enfants : Rosine, sœur aînée, avait alors six ans ; Adeline, sœur cadette, deux ans et demi environ.
Quelques jours après, Louise était atteinte de la
même maladie. Son petit corps était devenu tout noir ; le médecin en désespérait. On fuyait la maison empestée 'par l'affreux mal, lorsqu'un courageux ouvrier, nommé François Delalieu, voulut y pénétrer. La mère était alitée et malade; Louise, sur le point d'expirer, et ses deux sœurs enduraient la faim, faute de nourriture. L'ouvrier compatissant soigne, ranime Louise et procure des secours à cette famille infortunée. La maladie deTenfant dura cinq semaines.
<x Depuis lors, Delalieu n'abandonna pas la fa- « mille et veilla sur ses besoins avec une sollicitude a presqiie paternelle, jusqu'au rétablissement com- « plet de la mère. Il fallut pour cela deux ans et « di3mi ; mais, à. dater de cette époque, la veuve a Lateau était rentrée dans l'intégrité de ses forces. i< Des -lors la position de la fajniile changea de face ; « c'était toujours la pauvreté, mais la pauvreté « courageuse et fière avec la santé pour point « d'appui. Le matin et le soir, la veuve s'occupait « de ses enfants; pendant la jouruée entière, elle <( était forcée de les abandonner pouc travailler au c< dehors, laissant les plus jeunes à la garde de « l'aînée (1). Leur régime était plus que frugal. « Souvent pendant la mauvaise saison, les enfants
(1) A l'âge de deux ans et demi, Louise tomba dans une mare d'eau ; retirée presque sans vie par sa mère et sa sœur ainée, elle échappa providentiellement à la mort, après avoir rendu beaucoup de liquide. Louise Biagini, autre stigmatisée de ce siècle, échappa aussi dans son enfance à deux accidents qui mirent ses jours en danger; dans les deux cas^ la protection de Dieu fut visible.
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a restaient sans feu ; mais leur constitution était « bonne ; elles allaient grandissant et se fortifiant « peu à peu et le jour arriva où elles purent <c commencer à travailler à leur tour b (D" Lefebvre).^
Louise avait à peine huit ans qu'elle fut placée pendant près de six mois chez une vieille et pauvre femme, impotente ; elle en prit soin comme si l'infirme eût été sa mère. Plus tard, elle alla à Técole, cinq mois durant; elle y apprit un peu de catéchisme et de lecture. Quant à l'écriture, elle avait observé comment les autres enfants s'y prenaient, et dans la suite elle se mit à écrire peu à peu toute seule. J'ai vu une de ses lettres» et j'ai été étonné de la trouver aussi correcte et aussi bien peinte, après un tel apprentissage. G^est là toute Tinstruction qu'elle a reçue.
En 1861, Louise fit sa première communion avec beaucoup de piété. Depuis cette époque, elle fréquenta les sacrements tous les quinze jours. A partir du choléra de 1866, ses communions devinrent hebdomadaires.
<( A l'âge de onze ans, Louise Lateau entra au «( service de sa grand'tante, la veuve Coulon, vieille «c personne de 78 ans, qui vivait à Manage dans une « certaine aisance avec son fils et sa fille. Elle dé-» (( ploya une grande activité et un rare dévouement,. <( consacrant ses journées aux soins du ménage, et <c passant souvent une partie de ses nuits à veiller « sa tante infirme qui mourut deux ans après, « entourée de ses soins. A la mort de cette vieille « femme, ses enfants recommandèrent Louise à une <i dame respectable de. Bruxelles, chez qui elle^na
« put rester que sept mois, y étant devenue malade. « Cette dame a conservé pour la jeune fille la plus « grande affection (1). Quelques semaines de soins « suffirent à son rétablissement. Elle entra alors en « service dans une petite ferme de Manage, où elle « laissa, comme chez la veuve Coulon et madame « Dufrène, les mêmes souvenirs décourage dévoué, « de travail patient, de piété humble et calme, et fi de charité pour les pauvres. y>
Peu de temps après^ Louise rentre à la maisom maternelle pour apprendre l'état de couturière^ ut va travailler en journée avec sa sœur Adeline, & soixante centimes par jour.
En 1866, le- choléra régnait en Belgique; il éclate à Bois-d'Haine. On compta 25 cas, sur lesquels 14 décès ; il y en eut assez pour jeter l'épouvante dans le village. Une famille entière d'ouvriers; composée de sept personnes , est la première frappée. Le père et la mère sont atteints avec un de leurs enfants : les quatre fils, ouvriers robustes, abandonnent lâchement la maison où personne du reste n'ose pénétrer. M. le curé fait prévenir Loulàe i elle vole aussitôt dans cette maison, s"y installe sans calculer le danger, et prend soin des malheureux délaissés, de concert avec M. Je curé, quinatuxellement était resté à la hauteur de sa tâche. Le mari et la femme succombent la même nuit, Louise
(*) « J*ai eu l'occasion, ajoute en note M. Lefebrre, de voîi « madame Dulrène à Bois-d'Haioe, où elle se plait à venir voii < de temps en temps la jeune fille. Elle mH dotmé les rensei- « gnements les plut précis et les plus complètement fiiTorablfs -••iirLoiiUe,jr
— fine déserte pas le poste : elle continue à soigner la jeune fille mourante, la console et finit par Tarracher à la mort. Seule auprès des deux cadavres, elle les ensevelit de ses propres mains ; plus tard, assistée de sa sœur Adeline, elle parvient à traîner .ces corps hors de la chaumière empestée. Touchés de tant de courage et d* abnégation^ quelques ouvriers qui se trouvent là, se dévouent et transportent les cadavres à Téglise ; puis Louise vole au secours d'autres malades qui viennent dëtre frappés du même fléau. A côté du curé et du médecin, elle prodigue ses soins charitables durant toute Tépidémie. Elle soigne dans l'espace d'un mois dix cholériques, les ensevelit et plus d'une fois les porte au cimetière. C'est une enfant qui a fait tout cela ; riiéroïne n'avait encore que seize ans.t
Louise s'est fait recevoir tertiaire de l'ordre de Saint-François; elle le désirait depuis longtemps. Mais déjà, au mois de janvier de la même année, sa sauté commençait à décliner. Elle avait des maux de tête et des douleurs à la gorge. Elle perdit de plus eu plus l'appétit et resta souffrante tout l'été.
Au commencement, du mois de septembre, elle est prise d'une angine si violente qu'elle est obligée de s'aliter. Le mal devient sérieux. Le mercredi 18, Louise reçoit les derniers sacrements. Le vendredi suivant, on vient chercher M. le curé à trois heures du matin :.la malade était alors toute froide et sans connaissance ; c'était Toclave de JNotre-Dame de la Snletie : on propose de faire une neuvaine. Tout à coup la malade ouvre les yeux,' assurant qu'elle ne va pas mourh*. La chaleur lui revient ; elle de-
mande du lait et recouvre presque subitement la santé.
Louise a fait au printemps de 1868 une autre grande maladie, caractérisée par de vives douleurs à la tête et une éruption dartreuse sur tout le bras gauche, compliquée plus tard d^abcès à laisselle. Elle est restée à cette époque près de trois semaine^ sur une chaise, nuit et jour, sans dormir, la tête appuyée sur une table Elle eut alors des vomissements ou crachements de sang qui durèrent quatre semaines; elle s'alita seulement les derniers huit jours par ordre du médecin. Louise avait passé tout un mois, ne prenant en dehors des remèdes qu'un peu d'eau pour toute npiu*riture; à la fiu elle ne pouvait même plus prendre les médkaments prescrits. Son état devint si ^alarmant que M. le curé se crut obligé de la confesser^ et voici que le soir même, mercredi iS avril, on revint le chercher en toute hâte : Louise était au plus mal. Il court à la chaumière^ pensant bien que la fin approchait, et que la paroisse allait perdre une fille qu'il regardait comme une sainte.
Louise lui dit alors qu'elle était très- contente de le voir, qu'elle désirait communier et recevoir les quatre autres scapulaires, ne portant que celui du Clarmel. M. le curé lui administre les sacrements ; et aussitôt après , interrogée sur son état, elle affirme ne plus souffrir. Puis, elle tombe durant la nuit dans une espèce d'extase, parlant continuelle^ ment de choses édifiantes, de pauvreté, de charité «t de sacerdoce; elle voyait la sainte Vierge, saint
Roch, sainte Thérèse et sainte Ursule. Cet état extraordinaire se continue par intervalles jusqu'au 21 avril.
Le lendemain, le médecin, qui n'avait pas vu Lonise de dix jours, lui fait une visite : il la trouve en si bon état qu'il lui conseille de se lever et de manger. Après le départ du docteur, qui ne s'aperçoit nullement de cet état extraordinaire , Louise retombe en extase. Ce jour-là , elle avait très-bonne mine, répétant à M. le curé qu'elle ne souffrait plus et qu'elle n'avait besoin de rien : elle lui dit alors qu'elle irait à Véglise le mardi suivant 21, jour où la messe devait se célébrer à son intention. — Vous voulez dire qu'on vous y portera morte? lui dit à ce moment M. le curé qui la croyait encore bien malade.
J'ai interrogé Louise à ma troisième visite (avril 1869), sur l'impossibilité réelle où elle était alors de se lever, quoiqu'elle ne souffrît plus : elle m'a affirmé qu'il en avait été ainsi, et qu'il lui aurait été impossible de quitter son lit.
Dans 'Cet état de demi-extase qu'un des examinateurs a appelé un état d'illumination, le visage de Louise exprimait tantôt la joie, tantôt la tristesse*; il s'enflammait et pâlissait tour à tour ; parfois il devenait splendide. Quelques personnes qui ont pu voir Louise pendant cette maladie, et qui Font revue depuis dans ses extases, ont affirmé la ressemblance de ces deux états à ces époques diverses. Sa parole, faible ou forte, était toujours pénétrante ; ce n'était plus une parole vulgaire. Louise «Kprimait les idées les plus élevées; on Tentendait
parler français d'ane manière trëa-correcte, elle qui n'avait parle jusque-là que le langage des campagnes. Ses réponses étaient d'une lucidité parfaite. Les assistants écoutaient avec admiration; tous avaient les larmes aux yeux et se sentaient touchés jusqu'au fond du cœur.
Un médecin des environs de Bois-d'Haine, qui était entré dans la chaumière par hasard, attiré par le concours des curieux, sortit en disant : a Je n'ai jamais vu de plus ravissante figure. Ce n'est plus Louise, c'est un ange ; c'est extraordinaire. »
Un ecclésiastique a même affirmé l'avoir vue^ dans un de ses moments d'extase, étendue sur son Ut, se soulever de tout son corps d'un pied' de haut environ, les talons seuls prenant un point d'appui siur la couche. M. le curé se rappelle également l'avoir vue dans cette position pendant quelques instants, mais il ne prit pas garde à ce fait insolite, l'attrihuant à un état d'excitation morbide.
Sous l'influence de cet état extraordinaire, Louise possédait le don de discernement des esprits. Elle en usait avec une délicatesse et une modestie exquises. Une personne qu'elle interrogeait dans un langage scrutateur se mit aussitôt à se moquer d'elle et à la traiter d'exaltée et de folle. « Vous savez hien, monsieur, que je^ dis vrai, d lui dit la jeune fille à deux reprises différentes.
Le 20 avril, Louise disait à un Père passionniste venu pour la voir : « Si nous avions un peu plus de foi, nous aimerions les croix ; nous les demanderions mênie, non pas tant les croix extérieures €omme lés maladies t parce qu'elles pourraient
nous empêcher d'être utiles aux autres, mais les croix intérieures qui ne paraissent pas au dehors, les contradictions des hommes. Oh ! celles-ci, ajouta-t-elle ensuite, je les demande au bon Dieu, et je sens qu'il mêles accordera. » Le même Père lui demandait encore ce qu elle avait pu dire aux nombreuses personnes qui étaient venues la visiter les jours précédents; on en portait déjà le nombre à six ou sept cents. Elle répondit avec une grande simplicité : « Je ne me rappelle plus ce que j'ai pu dire ; mais je sais que, lorsqu'on m'interrogeait, je faisais une petite prière au bon Dieu, et quelqu'un me disait : — Oui. réponds comme cela, c'est bien. »
Cependant le bruit de la giiérison extraordinaire de Louise s'était répandu au loin. On- savait qu'elle avait annoncé sa guérison complète à jour fixe. Les gens du village et des environs accouraient de toutes parts. Le mardi, dès sept heures du matin, l'église de Bois-d'Haine était comble. On vint dire à M. le curé que Louise était arrivée. Elle était venue en effet de son pied ; il faut sept à huit minutes pour aller de sa chaumière à l'église. Elle avait même refusé le bras de sa sœur qui l'accompagnait, quoiqu'il fit un vent violent et une pluie battante. Louise assista à la messe, où elle communia, puis elle revint chez elle pour déjeuner avec sa mère et ses sœurs. Dans la semaine qui venait de s'écouler, elle n'avait pris que trois laits de poule, et encore par obéissance, affirmant qu'elle n'en avait pas besoin.
Le vendredi suivant, 24 avril 1868, commençait la stigmatisation. Ce jour-là, le sang apparut sur
le côté gauche de la poitrine et le pied correspondant (1). Le lendemain matia, tout était cicatrisé. A ce moment, Louise ne savait nullement ce que c'était que les stigmates. Elle ignorait ce mot, ne l'avait jamais lu, ni entendu prononcer. Elle ignorait même que saint François d'Assise eût reçu cette insigne faveur (2). Elle fut fort étonnée de cette apparition, mais n'en fut point effrayée. Depuis plusieurs mois, ainsi qu^elle Ta raconté plus tard, elle avait été avertie d'en haut que quelque chose d'extraordinaire devait lui arriver. Au commencement de l'année 1868, elle avait reçu une lumière intérieure qui le lui avait fait comprendre^ sans préciser la nature de la chose. Louise avait toujours eu le désir de souffrir. Sous l'influence de cette lumière intérieure, ce désir s'accrut notablement, et dès lors elle commença à éprouver dans son corps les sensations douloureuses des stigmates qu'elle devait bientôt recevoir. Le 16 avril, l'enfant Jésus lui était apparu, enveloppé de lumière et comme suspendu au milieu d'elle ; il ne lui dit rien , mais . cette vision produisit dans son âme les mêmes sentiments que la lumière intérieure ; elle fut plus sûre qu'elle de^vait souffrir , mais sans savoir quoi.
(1) M. Lefebvre ne parle que du côté gauche de la poitrine. Je préfère suivre la version du journal manuscrit du P. Séraphin, où il est question en outre du pied gauche.
(2) A ma quatrième et dernière visite à Bois-d*Haine (13 octobre 1871), un membre de l'enquête m'assurait que Louise n'avait jamais lu la vie de sainte Thérèse, et qu'elle ne connaissait môm« pas le jour de sa fête.
Le vendredi suivant, 1** mai, le sang s'échappa du côté et par la face dorsale des deux pieds* Louise en confia alors le secret à M. le curé. L'abbé Niels, considérant le fait comme extraordinaire, ne voulut pas en préoccuper l'imagination de la jeune personne ; il la rassura et l'engagea à n'en rien dire-
Le troisième vendredi, 8 mai, le sang se mit à couler du côté gauche et des deux pieds ; mais, vers les neuf heures du matin, il s'échappa en abondance des deux mains. Le secret était impossible à garder; M. le curé dit à Louise de consulter son médecin. Le docteur Gonne, qui fut appelé, prescrivit divers remèdes; ils n'empêchèrent point la récidive hebdomadaire des hémorrhagies. Il revint le 9 juin vers les cinq heures du soir, enleva la pellicule des ampoules des pieds et des mains, et ordonna des médicaments à l'intérieur et à l'extérieur. Le jeudi i î , nouvelle visite du docteur; les ampoules s'étaient reproduites aux extrémités, le pied droit excepté. M. Gonne, fort dépité, demanda que Louise fût transportée hors de chez elle pour suivre son traitement. La mère Lateau s'y refusa, et le docteur, à partir de ce jour, ne mit plus les pieds dans la chaumière.
La stigmatisation était donc établie complète aux cinq plaies» Au commencement, le sang coulait en grande abondance. M. le curé estime à un litre la quantité de san^ répandue, chaque vendredi, à cette époque ; il y avait, suivant son expression, comme une mare de sang à terre* Quelque temps
ayant ma première visite à Bois-d'Haine, la quantité da sang perdue chaque fois était moins considérable. Le Ting^deuxième vendredi, 18 septembre, pour la première fois le sang n'avait pas coulé de tonte la journée sur aucun stigmate ; cependant les ampoules sligmatiques étaient parfaitement formées; elles avaient même commencé à paraître le mercredi. Ces ampoules se forment habituellement le jeudi et ^quelquefois le mercredi ; elles crèvent au moment des hémorrhagies pour se flétrir dans la nuit du vendredi au samedi, et être remplacées par des taches rouges. Ces taches et ces ampoules vaiâeM de forme. Nous les décrirons longuement plus tard.
Le 17 juillet, treirième vendredi, les extases vinrent se joindre à la stigmatisation. Ce jour-là, Textàse ne commença qu'à deux heures de l'aprèsjnidL On crut à un évanouissement. M. le curé ■entre dans la chaumière une demi^eure après ©aviron. Louise ne le voit pas; ses yeux sont tournés ©t fixés vers le ciel. Il lui adresse la parole, aussitôt eHe revient à elle-même. Au bout de quarante-cinq minutes, elle retombe en extase. Sa mère et ses sœurs «'alarment et la croient sérieusement malade; elles s'eflForceni,.mais en vain, de la &îre revenir. Louise reste immobile, souriant de temps à autre ou versant quelques larmes. A cinq heures et demie, M. le curé la rappelle : Louise revient immédiatement et s'entretient avec lui, sa mère et ses sowbps. Daœ la soirée, elle est prise de nouveau par Textase qui se prolonge jusqtf à trois heures du matin. Le 24 juillet suivant, Fextase
arrive' dès huit heures de la matinée, et dure une grande partie de la journée. Ce jour-là, il y eut ivne période d'agonie. Le vendredi suivant, l'extase prenait décidément la forme qu'elle a conservée toujours, sauf des variations de durée. En dehors du jour de la stigmatisation, Louise a eu aussi dans ces premiers mois d'autres extases plus ou moins longues et assez fréquentes.
Le 26 août, l'extatique de Bois-d'Haine recevait la visite de Mgr l'archevêque de Malines, qui était venu dans le voisinage, au château de Scailmont, chez son frère le ministre d'État. L'illustre prélat vit d'ahord M. le curé pendant plus d'jine heure, guis il s'entretint avec Louise assez longtemps. — « Soyez bien tranquille, dit-il en sortant à l'abbé Niels ; vous ave« une sainte dans votre paroisse.» — Deux jours après, Mgr Dechamps assistait à la stigmatisation et aux extases du vendredi. Il passe près de quatre heures dans la chaumière ; à six heures et demie, Son Éminence rappelle Louise ; elle revient aussitôt et tombe à genoux pour demander la bénédiction de Mgr l'archevêque.
Cependant l'autorité diocésaine, émue de tous ces faits extraordinaires, se décide à faire une enquête. Mgr l'évêque de Tournai nomme, le 4 septembre, à cet effet, une commission ctnnposée de Mgr Ponceau, vicaire général, du R. P. Huchant, rédemptoriste, du R. P. Séraphin, passionniste, de M. le docteur Lefebvre, professeur à l'université catholique de Louvain, et de M. Dechamps, ministre d État.
Le 20 septembre, c'était un dimanche et la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs, Louise perdit beaucoup de sang par le côté. Le vendredi suivant, la stigmatisation se complétait par l'apparition de la couronne sanglante. Pour la première fois, on remarqua sur le front quatre petites taches de sang comme provenant de quatre piqûres d'épingle. Plus tard, cette hémorrhagie a pris un plus grand développement.
Tels sont les faits notables qui ont précédé ma première visite à Bois-d*Haine. Mais, avant de la raconter, je tiens à ajouter quelques mots sur Louise et sa famille.
Depuis la Pentecôte^ Louise Lateau va tous les jours à la messe, où elle communie, les vendredis excepté^, à raison de ses souffrances. Les autres jours de la semaine^ elle travaille chez elle à la couture, sans aller en journée. Louise se porte très-bien ; toutefois elle mange fort peu et presque toujours par obéissance.
Louise a encore sa mère et deux sœurs : elle vit avec elles. La mère Lateau croit que ce sont les médecins et les curés qui ont ensorcelé sa fil>e, que c'est là une maladie toute nouvelle : elle a peur qu'on mette sa fille dans un couvent (i). Les deux sœurs de Louise, Rosine et Adeiine, sont plus âgées qu'elle ; la première a vingt-quatre ans , l'autre vingt et un. Rosine était domestique à
(1} La bonne mère Lateau a fini par se persuader que celte maladie était d'origine surnaturelle et s'est soumise à la vo'onté de Dieu.
Bruxelles ; elle est revenue à la maisc»i depuis le mois 4's^ût.
La mère Lateau est née en 18i2. — « C'est une <( personne, dit le docteur Lefebvre, d'une franchise <c un peu bourrue; du reste probe, religieuse, fort <c estimée de ses voisins. Née dans une très-humblô <i condition, sans instruction, en lutte toute sa via <c contre la misère,, elle a conservé des sentiments <c d'une certaine délicatesse qu'on ne rencontre pas 41 toujours dans ces circonstances. C'est ainsi <c qu'elle n'a jamais voulu consentir dans ses mo- <i menls de plus grande détresse à vendre sa chau» « mière, parce que, disait-elle, c'était la demeure « où son mari avait vécu, et où ses enfants étaient a venus au monde. Fière dans sa pauvreté, elle « est blessée, lorsqu'un visiteur se hasarde à lui Ki offrir de l'argent. Profondément dédaigneuse de (c l'éclat et du bruit qui se fait autour de sa fille ^ a elle éprouve un grand ennui et souvent une « grande irritation des dérangements que l'état de <( Louise lui occasionne, et il lui arrive souvent de 4 faire tomber sa mauvaise humeur sur les visi- « teur» et sur ses enfants... Les deux jeunes sœurs « de Louise sont des personnes calmes, pieuses, qui « mènent une vie retirée et sans bruit. »
Tel est l'intérieur de cette famille au sein de laquelle vase passer désormais chaque vendredi le grand drame de la stigmatisation. Le Heu, c'est une chaumière habitée par quatre femmes, à vertus simples et modestes, vivant pauvrement de leur travail, une mère et ses trois filles. L*héroîne est la plus jeune; sa mèro et ses deux sœurs sont les
témoins ordinaires des phénomènes merveilleux qui sont venus tout à coup les surprendre et les troubler dans leur existence paisible. Elles n'en comprennent ni la raison ni la portée; elles en ignorent l'histoire, sauf Louise qui, par la force des choses^ a fini par y être plus tard légèrement initiée; mais, dans leur ignorance, elles ont le sentiment et rintelligence de Faction divine qui semble se manifester en leur fille et sœur; elles y restent humblement soumises sans joie, sans plaintes, comme sans vanité.
Rien dans les antécédents de Louise ne pouvait faire présager les phénomènes extraordinaires dont elle allait être le sujet. Rien de saillant dans ce parcours d^une vie de seize ans, dans cette vie d'humble domesticité, de régularité chrétienne et de vertus soutenues, si ce n'est sa charité héroïque en temps de choléra. Mais ces faits-là sont communs, et pour l'honneui: de l'humanité, ils se répètent tous les jours. - En temps d'épidémie, il y a toujours trois dévouements vulgaires, celui du prêtre, du médecin et de la femme ou vierge chrétienne.
Mais si rien ne pouvait faire prévoir les dons gratuits et merveilleux que Louise allait bientôt recevoir, à cette heure et après coup, rien ne •contredit dans son existence passée de jeune fille leur genèse et leur développement. La matière •était prête pour être travaillée par la force mystique. Ici tout semble concorder et s'harmoniser dans k plan divin : infirma mundi elegit Deus;
CHAPITEE TROISIÈME
Première visite à Bois-d*Haine (23 octobre 1868). Description des stigmates et de Textase.
C'est le vendredi 23 octobre, après midi, que j'ai été introduit auprès de Louise par Mgr Ponceau. Monseigneur, en me présentant, prie la jeune fille de répondre à toutes les questions que je lui adresserai; puis, au bout de quelques instants, il se retire et me laisse seul.
Louise est assise sur un fauteuil en paille, les pieds nus reposant sur un escabeau élevé, les mains , recouvertes d'un mouchoir blanc qui a çà et là quelques taches de sang. Elle a en ce moment toute sa connaissance ; Monseigneur venait de la rappeler do son extase.
C'est une jeune fille , à figure arrondie assez pleine, le teint animé, les yeux d'un gris bleu, les cheveux blond châtain. Sa mise est xfort modeste : un bonnet noir en dentelle de fil, un jupon de laine noire et une camisole dlndienne à fond blanc. Elle uf accueille avec beaucoup de simplicité, et répond
avec un laisser-aller plein de confiance à toutes mes questions. Sa physionomie est intelligente.
La chambre qu'elle occupe mesure cinq mètres de long environ sur deux de large. Le fond est occupé parun grand lit sans rideaux, où couche la mère avec une de ses filles. Devant et contre ce lit se trouve la couche de Louise ; c'est un lit en fer, simple couchette également sans rideaux. Louise est assise contre son lit, regardant la fenêtre ; il ne reste de libre environ qu'un mètre cinquante carré; c'est là le petit espace où s'accomplissent les faits extraordinaires dont j'ai été le témoin. La muraille qui est vis à vis la porte d'entrée est tapissée dans l'espace libre de nombreuses images de piété ; on y voit tout un petit chemin de croix, un grand nombre d'images de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, une statue de la Mère de Dieu, et une statuette de saint Louis de Gonzague en soutane et en rochet.
La chambre de Louise est précédée par une première pièce où se trouve la porte d'entrée. Cette pièce sert à la fois de cuisine et d'atelier de couture. C'est là toute la maison avec un grenier au-dessus. Tout y est propre et simple, mais c'est l'ameublemenl de la pauvreté. C'est par cette première pièce que je suis entré : elle est précédée d*un tambour intérieur qu'on a été obligé de faire pour mettre un obstacle à la curiosité du public. La mèreLateau se tenait contre la cheminée, et les deux sœurs aînées étaient occupées à coudre vers la croisée.
Mes premières questions portent tout d'abord sur la maladie de Louise, antérieure au 24 avril. La jeune fille me raconte qu'elle a eu à cette époque