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PARIS

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\ e mot Style , que nous employons d'une façon courante, a pris, dans le langage des lettres et dans le vocabulaire des beauxarts, les significations multiples qu’il possède, par suite d’une de ces opérations qu’en Logique on nomme métonymie , et par lesquelles notre intelligence, empruntant des images à la matière, parvient à rendre plus compréhensibles et mieux saisissables certaines notions abstraites qu’il importe de bien caractériser.

Stylos en grec, et Stylus en latin, désignent une sorte de poinçon, aigu à l’une de ses extrémités, rond et aplati à l’autre bout, qu’on employait jadis pour écrire sur des tablettes enduites de cire. La pointe servait à tracer les caractères, la tête arrondie à les effacer. De l’instrument,

le nom passa aux signes écrits, et, par une déduction inattendue, ce substantif, qui s’appliquait dans le principe à un outil dénué de toute valeur spirituelle, arriva à signifier ce qu’il y a au monde de moins matériel dans la Littérature : la conception et l’arrangement des idées, l’art qui préside à leur développement, leur ordonnance et, si l’on peut dire ainsi, leur couleur.

Et ce n’est point tout ! En traversant les siècles, cette signification , déjà singulièrement vaste , s’étendit et se dédoubla. Notre mot servit à désigner, d’une façon générale, les formes particulières et typiques que, — suivant les temps, les climats et les races, suivant aussi leur degré de culture, leurs aptitudes physiques et morales, — les divers peuples qui se sont succédé à la surface du globe ont imprimées aux productions de l’esprit, et plus spécialement à ce qu’on est convenu d’appeler les Beaux-Arts.

On voit par quel ingénieux détour le mot Style passa de la littérature dans un domaine plus étendu. Nous ajouterons que cela était à la fois naturel et fatal. Les Arts, en effet, constituent un véritable langage, qui, s’il emprunte à la nature des formes visibles, — palpables même dans certains cas, — n’en produit pas moins des impressions essentiellement intellectuelles, exprime des idées purement morales, et aboutit finalement à des résultats qui relèvent directement de l’imagination et du goût.

Et voilà comment le mot Style, en dépit de ses modestes origines, a été adopté d’une façon universelle, non seulement pour résumer les différentes façons de voir, de comprendre, de rendre les objets soumis à l’imitation de l’artiste, pour caractériser les aptitudes de composition, de proportion, d'harmonie, dont celui-ci fait preuve dans ses grands ouvrages, mais encore pour classifier les formes et les ornements plus particulièrement usités par certains peuples, et plus spécialement en honneur à un certain moment de leur histoire. De telle sorte que la critique

ayant groupé, sous ce nom de Styles, les particularités essentielles propres à chacune des principales évolutions artistiques, « un œil un peu éclairé, suivant la remarque de Quatremère de Quincy, peut distinguer au premier abord les productions de l’Art de chaque siècle, les différents maîtres qui y brillèrent et les manières distinctes de chaque Ecole ».

Étudier les Styles, c’est donc étudier l’Art dans ce qu’il a à la fois de plus général et de plus particulier, de plus évident et de plus subtil. C’est mieux encore, c’est étudier la vie morale et intellectuelle des peuples. Rien, en effet, n’est en ce monde le résultat du Hasard, au sens propre du mot, et tout a sa raison d’être. Fontenelle, qui à beaucoup de bel esprit joignait un sens très philosophique des choses, disait que, pour connaître les maladies dont un peuple est travaillé, il suffit de lire les affiches placardées sur ses murs. « On ne conçoit pas plus, écrit Diderot, qu’un être agisse sans motif, qu’un bras de balance agisse sans l’action d’un poids. » Le raisonnement est plus juste encore quand il s’agit d’une collectivité.

L’organisation sociale, l’éducation, l’hérédité, les traditions enveloppent les individus et règlent la vie du peuple, en influant plus ou moins directement sur ses choix et ses préférences. Sans que nous en ayons conscience, mille incidents divers gouvernent non seulement nos actions, mais nos idées les plus personnelles et les plus intimes. Dans la façon d’exprimer sa pensée, comme dans celle de se vêtir, l’artiste adopte forcément le cachet, la mode, les manières de son temps. L’usage prescrit des formes d’art aussi bien que des formules de politesse ; et s’il ne détruit pas la liberté de l’artiste, encore l’oblige-t-il à recourir à des détours pour ne pas choquer trop vivement ses contemporains. Cet usage si impérieux, si despote, n’est luimême que rarement accidentel. Il est l’œuvre à la fois du siècle et, sinon de toute la nation, du moins de ce qu’on est

convenu d’appeler « les classes dirigeantes ». Il est la résultante d’une foule d’incidences provoquées, imposées pardes raisons supérieures. « Chaque nation, a dit Grimm, a, comme chaque individu, un caractère qui lui est propre. Le caractère ne dépend d’aucune circonstance en particulier; il tient à toutes. Il est l’effet nécessaire de leur réunion simultanée et successive. C’est ce qui constitue éminemment ce génie national, dont l’ascendant paraît souvent irrésistible. »

Si un peuple est guerrier avant tout, ne songeant qu’à la conquête, vivant uniquement pour la guerre, ses arts comme son langage se ressentiront de sa préoccupation dominante. Ils seront rudes et austères. S’il vit, au contraire, au milieu d’une nation policée, où règne une communication constante non seulement des deux sexes, mais de personnes de tous les états, des esprits de tous les genres, dans une société où les opinions les plus contraires, se produisant d’une manière continuelle, obligent à contenir les mouvements de son intelligence, comme on règle ceux de son corps, l’artiste, ainsi que le remarque Suard, sera amené, quoi qu’il en ait, à saisir les nuances les plus fines dans les convenances, et à apporter dans ses œuvres une gradation délicate d’égards, relativement au rang, au sexe, à l’âge, aux dignités de ceux à qui il s’adresse.

Cette nécessité est d’autant plus absolue, que tout art, à son point de départ, repose sur une fiction. Il est uniquement basé sur une hypothèse généralement admise, sur une convention tacite, qui permet à l’artiste de dire au public : « Tolérez, acceptez ce premier accroc à la vérité, et je vous tromperai ensuite avec une habileté si prestigieuse, que vous prendrez à ma tromperie un plaisir extrême. » Ces rangées de perles ou d’oves, semblables à un collier ; ces fines et flexibles guirlandes de fleurs éphémères, sculptées pour l’éternité à grand renfort de bras dans la pierre rebelle, qu’est-ce, sinon une pure fiction ?

Cette peinture qui, sur un mur plat, nous montre les étonnantes profondeurs d’une perspective infinie : fiction ! Cette statue charmante, taillée dans le marbre le plus dur, et dont les contours assouplis donnent l’illusion de muscles flexibles, recouverts par l’épiderme le plus doux : fiction! toujours fiction !! Or chaque époque, tout en adoptant la généralité de ces fictions, marque une préférence décidée pour certaines d’entre elles, et la façon dont elle les interprète donne à son Style une note assez caractéristique, pour qu’on puisse reconnaître sa production au milieu de l’énorme bagage que l’Humanité a laissé en héritage à notre génération.

Il suffit, en effet, de la présence d’un ornement particulier, pour permettre à un archéologue expérimenté de localiser et de dater une œuvre d’art. Parfois moins que cela : la réunion de détails et d’ornements qui ne se trouvent pas réunis, à une autre époque, dans des conditions identiques, — comme on le remarque dans le st}de roman, par exemple, — ou la simple superposition, sur des formes appartenant à une époque voisine, d’ornements provenant d’un autre temps ou d’un autre pays, — comme cela a eu lieu lors de la Renaissance, — permettent de porter un jugement également certain.

Mais même lorsqu’il y a invention apparente, il ne faut pas croire qu’il y ait toujours création. Cette variété décorative, qui suffit à établir la provenance d’un monument, d’un meuble, d’un objet d’art, et à nous révéler son origine, repose le plus souvent sur la combinaison plus ou moins originale d’un petit nombre d’éléments découverts il y a bien des siècles. — Et ces éléments, résultats euxmêmes d’une accumulation surprenante de recherches et d’expériences, pris et repris, transmis de génération en génération, interprétés suivant des besoins et des aptitudes différentes, se sont modifiés à leur tour et transformés suivant le degré d’ingéniosité et de culture des

artistes et du public, au point de redevenir en apparence nouveaux et inédits. — « Il n’y a de vraiment neuf, disait Mlle Bertin, la modiste de Marie- Antoinette, que ce que l’on a complètement oublié! »

On voit par là combien l’étude des Styles est à la fois délicate et féconde en aperçus curieux. J’ajouterai que, pour l’historien, pour l’archéologue, pour l’artiste, elle est nécessaire, indispensable même. La négliger serait refuser de tenir compte du témoignage le plus important peutêtre que nous ayons de la vie des peuples. Les artistes surtout ont besoin de cette connaissance approfondie : non pas qu’on leur demande de copier servilement leurs devanciers, ou de s’inspirer d’une façon trop précise de leurs œuvres. Personne ne pense cela! Ce serait commettre, en effet, un contresens grossier, une déplorable erreur, que de dire : « Les Grecs et les Romains ont fait dans la décoration de leurs édifices grand usage de colonnes surmontées d’entablements : érigeons des colonnes, à notre tour, et surmontons-les d’entablements ; » ou bien : « Le Moyen Age a couronné les murs de créneaux, construit des cheminées en encorbellement , multiplié les gargouilles saillantes : multiplions [comme lui les gargouilles saillantes, couronnons nos murs de créneaux, et construisons des cheminées en encorbellement. » Agir ainsi, ce serait montrer plus de fausse érudition que de vrai jugement. Ce serait appliquer à des besoins sans cesse renouvelés, des formules vieillies et sans aucun rapport avec les nécessités actuelles.

Si les générations qui nous ont précédés en ce monde avaient, en effet, connu les commodités de toutes sortes qui nous sont devenues indispensables, si elles avaient eu à leur portée les matériaux dont nous disposons, et les moyens d’action que la science nous prodigue, elles auraient vraisemblablement édifié, distribué, décoré leurs temples, leurs maisons, leurs palais, d’une façon différente. Ce que l’artiste doit se dire, c’est que les Grecs et les Romains,

aussi bien du reste que les Français du Moyen Age, ont merveilleusement raisonné la plupart de leurs ouvrages, et qu’ils en ont combiné les plans d’une façon magistrale. A leur exemple donc, il s’inspirera de la Nature, non pas seulement pour emprunter à son fonds inépuisable des motifs gracieux d’ornementation, mais aussi pour créer des œuvres homogènes; et par la méditation, par la réflexion, il s’efforcera d’élaborer des systèmes qui lui permettront de produire des monuments dignes d’une persistante admiration.

C’est à les imiter dans ce sens que doivent tendre tous les efforts de nos artistes; et si les exemples de leurs illustres devanciers peuvent, en outre, leur éviter des tâtonnements, des écoles; s’ils peuvent, en leur apportant la parfaite solution de certains problèmes, les empêcher de se mesurer à nouveau avec des difficultés depuis longtemps résolues, ils ne doivent, en aucun cas, amoindrir, paralyser, annihiler leur verve créatrice.

« Le Style, a dit Buffon, n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées... Bien écrire, c’est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre. C’est avoir en même temps de l’esprit, de l’âme et du goût. Le Style suppose la réunion et l’exercice de toutes les facultés intellectuelles. Les idées seules forment le fond du Style. L’harmonie des paroles n’en est que l’accessoire, et ne dépend que de la sensibilité des organes. Il suffit d’avoir un peu d’oreille pour éviter les dissonances, et de l’avoir exercée, perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs, pour que mécaniquement on soit porté à l’imitation de la cadence poétique et des tours oratoires. Or, jamais l’imitation n’a rien créé... »

Transportez cet admirable paragraphe, du domaine de la littérature, dans celui des arts plastiques, et vous comprendrez mieux l’impuissance à laquelle ont été condamnés les artistes de certaines époques, où le public, imbu de

sentiments rétrospectifs, victime d’une érudition mal dirigée ou insuffisamment digérée, ayant l’esprit meublé de formes et de formules qu’on proclamait étroitement classiques, a prétendu obliger ses peintres, ses architectes, ses sculpteurs, à ressusciter des Styles disparus. L’histoire de l’humanité ne se recommence pas!

J’ajouterai que ces considérations s’appliquent aussi bien aux « arts mineurs », à ceux de l’ameublement et de la décoration notamment, qu’à la peinture et à l’architecture. Dans la rapide étude résumée en ce livre, on verra que les Styles si variés, si différents, qui se sont succédé dans notre pays, sont uniquement le reflet, la déduction, la conséquence de faits historiques et d’événements étrangers à toute préoccupation artistique ; qu’ils sont le corollaire direct et précis de transformations politiques et sociales faciles à contrôler, et sans lesquelles, très vraisemblablement, ils n’eussent jamais vu le jour. Aussi imiter servilement l’Art d’une de ces époques, sans tenir compte des transformations qui, depuis lors, se sont produites dans les besoins, dans les esprits, dans les mœurs, est-ce commettre un dangereux anachronisme. Voilà pourquoi l’étude raisonnée des Styles anciens, non seulement réclame de la part des jeunes artistes beaucoup de prudence et de réflexion, mais leur est encore indispensable pour éviter de tomber dans des redites déplacées et dans des répétitions

oiseuses.

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