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PÉRIODE GAULOISE ET GALLO-ROMAINE

Bien que le titre de cette collection indique qu’elle a pour but de s’occuper spécialement des Arts cle V ameublement, ce serait restreindre imprudemment l’étude des Styles que de les considérer uniquement dans leurs rapports avec le mobilier. A travers les évolutions successives qu’accomplit la civilisation d’un peuple, tout se tient en effet, tout s’enchaîne. Le développement et l’expression des divers arts qu’il pratique, suivent une marche connexe; et, les caractères qui les distinguent étant souvent plus évidents en quelques-uns, on se priverait d’éléments précieux de démonstration en se bornant, dans une enquête aussi complexe, à la constatation d’un petit nombre de manifestations, qui pourraient bien n’être ni les plus importantes ni les plus remarquables. Il est clair, par exemple, que l’architecture, presque toujours, gouverne la décoration et le mobilier. Comment expliquer les transformations du mobilier et de la décoration, si nous omettions volontairement de nous occuper de l’architecture?

Cette première considération, à elle seule, pourrait être tenue pour déterminative. Il en est une autre non moins décisive, qu’il ne nous est pas permis de négliger. Les monuments des divers arts ne sont point également durables; et le mobilier est peut-être, de tous, le plus sujet non seulement à la destruction, mais aux changements. Par la nature même des matériaux employés à leur fabrication, la plupart des meubles sont particulièrement fragiles, et la mode, qui respecte assez volontiers les édifices publics, est sans pitié pour les ameublements privés. Cela est si

vrai que, pour toute la période de notre histoire antérieure au xne siècle, non seulement les spécimens, mais même les documents mobiliers et les représentations graphiques, sont d’une insuffisance absolue et d’une rareté désolante. Il n’est rien ou presque rien parvenu jusqu’à nous des meubles de toutes sortes qui garnissaient les demeures non seulement des Gaulois et des Gallo-Romains, mais encore des Mérovingiens et des rois de la seconde race. C’est à peine si quelques épaves de ces temps mystérieux, armes ou poteries gauloises, pièces d’orfèvrerie gallo-romaines, bijoux et sièges mérovingiens sont arrivés jusqu’à nous ; et pour nous faire une idée, même imprécise, de ce que pouvait être l’ameublement de ces lointains ancêtres, il nous faut, tout en interrogeant les textes, ouvrir un large champ aux hypothèses, et nous contenter de notions très approximatives, qui n’ont guère de chance d’être confirmées dans un prochain avenir.

C’est ce que nous allons faire, au surplus, en serrant d’aussi près que possible les probabilités.

Les Gaulois, aussi loin qu’il nous est permis de remonter dans la nuit des temps, ne nous apparaissent pas comme un peuple grossier et inculte. Dans leurs courses audacieuses au travers de l’Europe méridionale, ils avaient pris une certaine teinture des mœurs raffinées des riverains de la Méditerranée. Leur séjour dans les villes de la Grande Grèce, à Locres, à Crotone, à Tarente, à Sybaris, avait produit en eux une sorte d’initiation aux jouissances de l’Art; et Rome elle-même, leur éternelle ennemie, n’avait pas laissé que d’exercer, par ses exemples, une influence décisive sur leur naturel encore primitif.

Bien avant la conquête, le luxe avait pénétré chez eux, et les industries somptueuses qui l’alimentent étaient actives. Leurs habits, quand ils s’emparèrent du Capitole, étaient, au dire de Virgile, tissus ou brochés de fils d’or,

et leurs manteaux rayés de couleurs éclatantes. C’est sous ce même costume que Strabon les décrit, et, comme Virgile, il ajoute que leurs cous et leurs bras, d’une blancheur lactée, étaient cerclés d’or. L’usage des torques et des bracelets était du reste si répandu dans tout leur pays, que Tite-Live, parlant des victoires remportées sur eux par les Romains, « spécifie ordinairement le nombre de colliers et de bracelets gagnés sur l’ennemi, pour spécifier le nombre des officiers qu’ils avaient perdus. » D’un ajustement si

Fig. 6. — Vase gaulois en terre noire.

(Figure tirée de la Céramique.)

brillant, d’un vêtement si magnifique, ne sommes-nous pas naturellement amenés à conclure que leur ameublement devait être également somptueux, enrichi d’appliques ou d’incrustations d’or et d’argent, habillé de couleurs voyantes ?

Ajoutons que bijoux, armes et vêtements n’étaient pas seulement splendides, mais encore élégants et distingués de forme et de décor. « Leurs guerriers, écrit Quicherat, avaient des armes semblables à celles des héros d’Homère. » Les casques et les fragments d’armure qui sont parvenus jusqu’à nous justifient cette louangeuse appréciation, par

leur forme gracieuse, parleur ornementation sobre et bien répartie. Quant à leurs bijoux, à ces torques, à ces bracelets dont nous parlions à l’instant, le musée de Saint- Germain, celui de Cluny, le Cabinet des Médailles, ainsi que nombre de nos musées de province, en conservent d’importantes collections, recueillies dans les sépultures de la Marne, des Landes, du Finistère, de la Loire-Inférieure, d’Ille-et-Vilaine, de la Haute-Garonne, etc. Tous ces joyaux attestent l’habileté avec laquelle ces peuples, déjà industrieux, travaillaient les métaux précieux ; non seulement dans cette partie de la Gaule où l’influence romaine s’était déjà fait sentir, et qu’on nommait à cause de cela la Gallia togata , mais encore dans cette Gaule chevelue, qui résista si longtemps aux armées victorieuses de Rome.

Hommage curieux rendu par le conquérant à l’adversaire vaincu et soumis, le bijou gaulois par excellence, le torque, devint après la conquête un bijou romain. Il en fut de même de certains vêtements. Il faut croire que le manteau désigné par nos ancêtres sous le nom de bardocucullus était d’une coupe heureuse et tombait en plis harmonieux car les vainqueurs de la Gaule l’introduisirent dans leur vestiaire, et il devint à la mode à Rome, au temps de Martial. Plus tard un autre vêtement gaulois, la caracalle, fut également adopté en Italie. Cette espèce de tunique courte à capuchon, faite de bandes d’étoffes cousues ensemble, parut au fds de l’empereur Septime-Sévère convenir aux soldats, dont elle ne gênait ni les mouvements ni la marche. 11 la fit adopter par ses troupes, et quand, en 213, il revint à Rome, le peuple, pour flatter le jeune général, l’adopta à son tour. Les patriciens donnèrent même, par courtoisie, à ces tuniques nouvelles le nom d ' antoninienn.es , alors que par dérision, « dans les conversations et dans les correspondances secrètes, on appelait le fds de Septime- Sévère Caracallus ou Caracalla. Et l’histoire, en dépit de

a Maison-Carrce à Nîmes.

sa gravité, ainsi que le remarque Augustin Thierry, lui conserva ce sobriquet burlesque.

Cette élégance avouée, constatée, reconnue, cette distinction dans le costume attestée par le vainqueur lui — même, laissent supposer que les meubles devaient également être d’une structure heureuse et d’une ornementation délicate. Les vases en terre noire qui, dans nos collections et nos musées, avoisinent les bijoux d’or et d’argent, justifieraient au besoin cette supposition. Leur forme est toujours simple, logique et commode. Leur décor sobre et bien réparti ne présente jamais cette prolixité qui sent la barbarie. Ajoutons encore que ces Gaulois insoumis possédaient chez eux des industries somptuaires, assez savantes pour ne rien emprunter à celles de leurs vainqueurs.

Non seulement ils façonnaient eux-mêmes leurs bijoux et leurs armes, savaient fondre, planer, couler, estamper l’argent, le cuivre et l’étain, et composer ces fameux alliages que les anciens estimaient plus que l’or à l’état de pureté ; mais ils savaient forger le fer, et, avant tous les autres peuples, ils avaient trouvé l’art d’émailler les métaux. Un passage de Philostrate l’atteste ; une enquête ingénieuse de M. de Laborde le prouve. Et, à défaut de ce passage et de cette enquête, un atelier complet d’émailleur, contemporain pour le moins de la venue de César dans les Gaules, découvert à Mont-Beuvray (l’ancienne Bibracte) et transporté au musée de Saint- Germain, suffirait à lever tous les doutes à cet égard.

Dans l’art de tisser et de teindre les étoffes, ils ne montraient pas une habileté et une ingéniosité moindres. Bien avant la conquête, les Atrebates avaient acquis déjà une grande réputation dans la fabrication des tissus de laine destinés à la confection de la saie , ce vêtement national par excellence ; et le plus curieux c’est que cette fabrication, se perpétuant à travers tout le Moyen Age et la Renaissance sous le nom de sayetlerie, réglementée par

Colbert en 1666, est demeurée, jusqu’à nos jours, localisée dans l’Artois et la Picardie, c’est-à-dire dans le pays même qui lui avait donné naissance. Enfin, découverte non moins profitable, ces mêmes Gaulois avaient trouvé le moyen de contrefaire la pourpre précieuse de Tyr.

On comprend, après ces constatations, que la civilisation romaine ne dut guère rencontrer d’obstacles pour s’infiltrer en un terrain si bien préparé. Aussi la romanisation de la Gaule chevelue fut- elle si rapide, que juste un siècle après la chute d’Alesia et l’irrémédiable défaite de Vercingétorix, l’empereur Claude, proposant au sénat d’accorder le droit de cité à ses habitants, pouvait s’écrier :

« Croyez-moi, consommons l’union de deux peuples dont les mœurs et les arts sont déjà communs. » Paroles mémorables Fig. 8. — OEnochoé appartenant au

.1 . i r *11 ^ . trésor de Bernay. (Cabinet des

sorte de pacte de famille entre médailles )

Rome et la Gaule — qui furent (Figure tirée de l’Orfèvrerie.) gravées sur des tables de bronze,

déposées au confluent du Rhône et de la Saône dans le temple d’Auguste, et que le musée lapidaire de Lyon conserve encore, à l’heure actuelle, comme un des monuments les plus précieux de notre histoire.

Le vœu exprimé par l’empereur Claude devait, au surplus, s’accomplir de point en point. En quelques années on voit, d’une extrémité à l’autre, le pays se couvrir de monuments. « Lyon, Autun, Marseille, Eourges, Sens, Bordeaux, deviennent autant de centres intellectuels, où fieu-

rissent les Lettres et les Arts. De tous côtés se dressent de s villas bâties, décorées, meublées à la façon de celles d’Italie . Partout le luxe complète le confortable, et les statues s’alignent en bel ordre sous les portiques majestueux. »

Partout, en effet, les vestiges impressionnants de monuments superbes démontrent cette rapide transformation. Les amphithéâtres de Nîmes, de Fréjus, d’Arles, de Narbonne; les arcs de triomphe d’Orange, de Carpentras, de Reims, de Cavaillon ; les tombeaux de saint Remi ; les portes triomphales d’Autun et de Trêves; le temple de Livie à Vienne, la Nymphée de Nîmes, son temple de Diane et sa Maison-Carrée; le pont du Gard, les Thermes de l’antique Lutèce, le théâtre d’Orange, le palais Gallien à Rordeaux, montrent ce qu’étaient devenues, sous cette poussée de civilisation, les villes de la vieille Gaule.

Si nous voulons maintenant pénétrer dans des détails plus intimes, les sculptures de Sens, le sarcophage de Clermont, nous révéleront l’élégante parure des dames gallo-romaines, alors que le curieux écrin de Lyon prouvera que, sous le rapport de la coquetterie, nos arrièregrand’mères n’avaient rien à envier aux patriciennes de la métropole. Enfin les mosaïques d’Autun, de Sens et de Reims ; les merveilleuses orfèvreries découvertes dans des fouilles heureuses ; les trésors de Eernay, de Chaour ce, de Notre-Dame d’Alençon; le disque en argent connu sous le nom de bouclier de Scipion; la patère en or de Rennes ; le délicieux vase d’Alise , font supposer, avec toute apparence de raison, que la décoration intérieure et le mobilier de ce temps n’étaient pas inférieurs à la magnificence extérieure des édifices et à la parure luxueuse des personnes.

Le Christianisme naissant, bien qu’il plaidât la cause du renoncement et de la pauvreté, ne paraît pas avoir sensiblement atténué cet amour du faste et des coûteuses élégances. Les sanctuaires eux-mêmes, Grégoire de Tours

Fig. 9 - La Porte de Mars à Reims,

l’atteste, participèrent à cette recherche de splendeur confortable, qui persista du reste après l’invasion. Vénantius Fortunatus, qui vivait pourtant en des temps bien troublés, nous initie à la vie délicate et raffinée des monastères, qui comptaient des reines au nombre de leurs recluses. Dernier écho des splendeurs gallo-romaines, il décrit des tables d’argent massif sur lesquelles était représentée une vigne en relief, « en sorte qu’on pouvait contempler les grappes en même temps qu’on savourait le jus de raisin ». Avant lui, Sidoine Apollinaire, autre témoin de ces splendeurs, racontant un repas offert par un habitant d’Arles à l’empereur Majorien, avait fait défiler sous nos yeux les esclaves fléchissant sous le poids des pièces d’orfèvrerie, pendant qu’au milieu d’une salle tendue de tapisseries brodées, les convives, nonchalamment étendus sur des lits couverts de pourpre, savouraient dans des coupes d’or les meilleurs vins du pays.

On peut donc, en présence de ces multiples témoignages, répéter avec M. Guizot : « A considérer les choses en général, au vi° siècle, tout en Gaule était Romain. »

Fig. 10. — Gobelet en verre moulé trouvé au Cormier (Vendée). (Figure tirée delà Verrerie.)

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