‹ Les stylesChapitre 13 sur 13 · LE STYLE EMPIRE · texte numérisé non relu

LE STYLE EMPIRE

La Révolution française fut si bien la conséquence logique et fatale, la suite directe et naturelle de l’état de choses qui l’avait précédée, que, malgré le terrible et sanglant fossé creusé par elle entre l’ancien Régime et le nouveau, son expression artistique n’est que l’exagération, l’outrance, l’exaspération, si l’on peut dire ainsi, de celle que nous venons d’étudier et de décrire. Comme elle, elle procède des sentiments complexes dont nous avons constaté la force agissante. En pleine Terreur, nous voyons les hommes de toutes conditions, les femmes de tout costume, s’abandonner, en paroles, à cette sensibilité factice et larmoyante que, quinze ans plus tôt, la lecture de Rousseau avait mise si fort à la mode. En pleine effervescence démagogique, nous assistons, dans le domaine des lettres et des arts, à l’évocation plus accentuée encore de la Grèce et de la Rome antique. Mais cette affectation de sensibilité au moins étrange dans un pareil moment, cette évocation à tout propos de Rome et de Sparte, singulière dans la bouche de gens trop souvent illettrés, n’étant plus tempérées par un indulgent scepticisme, par le goût épuré et la bonne éducation d’une société raffinée à l’excès, ne tardent pas à devenir bientôt fastidieuses, insupportables, parfois même ridicules.

Ce qui n’était, sous le Régime précédent, qu’une affaire de convention, de mode, devient une affaire de conviction civique et obligatoire. La politique s’en mêle en effet. Il ne s’agit plus de procéder par la douce persuasion, mais d’assujettir les idées à une discipline nouvelle et rigou-

reuse. Conséquente avec elle-même, la Révolution, reprenant à son compte une formule chère aux Anciens, décide de faire des Beaux-Arts une école de vertu et de patriotisme. Après avoir déclaré, par l’organe de Condorcet, de Bancal, de Daunou, de Dupont des Hautes-Pyrénées, la nécessité de l’enseignement du dessin, elle proclame, par la bouche de David, qu’il faut régénérer la peinture comme on a régénéré les mœurs. Désormais l’Art ne doit plus traiter que a des sujets qui élèvent le courage, honorent la vertu et font aimer l’Humanité ». Quant à l’exécution, elle se distinguera par « un style mâle et nerveux qui rappelle l’Antique ».

Pour bien saisir l’importance de ces résolutions déclamatoires, pour en bien comprendre le sens et la portée, il faut se souvenir de la parodie de cette antiquité romaine et Spartiate, à laquelle on assistait alors partout en France, et surtout à Paris. Les patriotes s’imaginaient s’imprégner des vertus classiques, en mettant à contribution le mobilier d’Aristide et le vestiaire de Brutus. Les fêtes de la Fédération et de l’Être Suprême, avec leurs théories de jeunes filles et leurs groupes de vieillards, semblaient, à ces cerveaux épris de restitutions archaïques , la marque d’un retour vers des temps admirés. Même dans les festins intimes, dans les banquets de famille, cette archéologie en action s’en donnait à cœur joie.

Ces aberrations de goût, ces anachronismes voulus, ces fautes de tact et de convenance, se retrouvent jusque dans la vie la plus secrète, la plus intime, de cette société en parturition d’un nouvel état politique et social. Pour bien montrer que les idées actuelles n’excluent ni la grâce ni la galanterie, de farouches législateurs reposent « en des lits somptueux ornés de camées représentant Vénus et les Muses; ils rattachent leurs rideaux avec les attributs de l’Amour et transforment leur table de nuit en autel ». Pour

les salons, qui sont plus austères, on les tend « de drap rouge relevé de bordures noires, ornées de cariatides et de statues bronzées »; on les garnit « de meubles romains en bois d’acajou du plus lourdement sévère et du plus triste dessin ». A ce discord singulier de réminiscences trop lointaines, vient s’ajouter la cacophonie de termes imprudemment usités. « Les décorateurs à l’antique emploient continuellement la patère , que les tapissiers appellent des paters ; les méandres se nomment des grecques, et les petits dessins noir et blanc s’appellent des camées, sans distinction. » Gomme au temps de la Rocaille expirante, où Cochin gourmandait d’une façon si raisonnable les amoureux du tarabiscoté, les gens de goût prennent la plume pour plaisanter ces exagérations ridicules. Cette fois, ce sont les femmes qui prêchent au nom du bon sens et de la saine raison.

« Suivant la remarque de Politien, écrit la marquise de Créqui, l’affectation d’atticisme est plutôt la preuve de la stérilité, que de la sévérité du goût. En effet, que peuvent signifier sur des monuments français la couronne vallaire et Y obsidionale, le bouclier perse et Y aspergillium surtout? Est-ce qu’un pareil ustensile est en rapport avec la croyance ou les coutumes de notre pays ? Si les artistes grecs ont employé des objets de latrie comme ornement, c’était parce qu’ils en voyaient faire un usage continuel, et que la partie la plus vulgaire du peuple en connaissait l’emploi. En outre, ils avaient le bon goût d’accorder la décoration des murs avec la destination des lieux, et je ne sache pas qu’un sculpteur antique ait jamais placé des præfericuli ou des litui sur la façade de sa petite maison. » On ne saurait mieux dire.

En vain, avec le Consulat et l’Empire, ces idées outrées perdent-elles du terrain, et sont-elles tempérées par un retour vers le sens commun, par une connaissance plus exacte des limites du goût, par une admiration moins fana-

tique d’un passé trop lointain. L’art, entraîné sur une pente fatale, continue de se mouvoir dans un cycle étroit, où l’architecture, la décoration, le mobilier, la sculpture, la peinture, ne peuvent et ne doivent vivre que de réminiscences.

Fig. 93. — L’arc de triomphe de l’Étoile.

L'adaptation qui, sous le règne de Louis XVI, avait donné naissance à de si charmants compromis, n’est plus guère tolérée. Toute interprétation fantaisiste semble condamnable; inventer paraît une erreur : il faut que l’on copie.

Beaucoup d’artistes pensent, avec Mmc de Genlis, « que

l’architecture, n’étant point un art d’imitation, doive nécessairement finir par répéter ses combinaisons et n’en plus trouver de nouvelles ». Sous l’influence de ces idées déprimantes, l’archéologie, insuffisamment renseignée, égare les constructeurs. Ceux-ci, fiers d’une érudition fallacieuse, imbus d’un étrange amour de rétrospectivité, oublient de tenir compte de nos besoins modernes, des exigences d’une vie différente et de la diversité des climats. Et voilà comment nombre de logis bourgeois, de villas, de maisons de plaisance, affectent les allures d’un temple ou d’un tombeau : étalant sur des pilastres inutiles un classique fronton que crève un œil-de-bœuf; développant de chaque côté un entablement, qui jure avec le comble mansardé du toit et les cheminées qui le percent; alignant des murs aveugles qui privent d’air et de jour les habitants infortunés d’un pareil édifice.

Dans la décoration intérieure, l’invention fait pareillement défaut. Là encore on copie l’Antiquité romaine et on la recopie. Sur les murailles, le papier peint, fresque économique, étale ses théories de nymphes modelées en grisailles, ou Y Histoire cle Psyché , ou le Bosquet d’amour. Ailleurs, la peinture à la colle, sur des tons rouges ou bistres, dessine des grotesques ou des faunes dansants; et ces peintures, qui sous le jour brûlant de l’Italie méridionale paraîtraient délicates et puissantes, prennent sous notre ciel gris, éclairées par d’étroites fenêtres, un aspect morose, terne, enfumé. Dans le mobilier, le disparate est plus choquant encore. Comme la série des meubles devenus indispensables s’est considérablement accrue depuis le temps d’Auguste, l’artiste, décidé à ne rien abandonner au hasard de l’improvisation, se trouve grandement embarrassé, et, pour rester franchement classique, s’expose à devenir quelque peu ridicule. N’osant créer des lignes nouvelles, ni inventer des profils inédits, il s’empare, pour orner les

membres indispensables de son meuble, de toutes sortes d’accessoires singuliers, déplacés, inutiles, et prétend expliquer, par l’adjonction d’objets sans aucun rapport avec elle, les nécessités de la construction.

Ce n’est point assez pour lui, que le fauteuil ait revêtu la forme de la chaise curule; il lui faut remplacer chaque bras par le col ondoyant d’un cygne, à moins qu’il ne le fasse porter par des Amours. L’empattement d’un meuble intime prendra l’apparence d’une griffe de lion ou de tigre; et pour supports de la table, l’ébéniste réunira un quatuor de sphinx décevants. Des torches enflammées vont figurer sottement les pieds d’une bergère ou les montants d’une glace. On fera porter des sièges sur des cornes d’abondance. Le lit se changera en un bateau, où le client ensommeillé descendra paisiblement les heures nocturnes de la vie. C’est sur des lances, des flèches et des casques, que le banquier ou le pacifique fonctionnaire drapera les rideaux chargés de protéger ce silencieux asile ; et la main delà jolie femme, qui se repose sur le canapé, caressera la crinière d’un lion dévorant, et risquera de s’égarer dans sa gueule béante.

Tout ce mobilier se couvre d’étoffes chamarrées d’emblèmes, chargées de guirlandes et d’attributs trop souvent prétentieux et parfois ridicules. Partout, en un mot, — ne craignons pas de revenir et d’insister sur ce point, — partout se développent une ornementation peu justifiée et le besoin singulier de substituer à des formes organiques, qu’on nous permette ce mot, c’est-à-dire essentielles et indispensables, des objets qui n’ont rien de commun avec elles, et rien à démêler avec les meubles qu’ils prétendent embellir.

Dans le petit mobilier, bronzes d’ameublement, garnitures de cheminée, candélabres et pendules, l’inconséquence n’est pas moins flagrante. Prenons la pendule : le cadran chargé de faire connaître l’heure n’est plus le principal, il devient

l’accessoire. Tantôt il forme la roue du char que conduit un antique guerrier; tantôt c’est sur un bouclier accroché à un arbre, que courent ses aiguilles. Parfois il se trouve abrité sous le siège qui porte une chaste matrone; encastré dans le rocher sur lequel repose Télémaque ou Marius, ou logé au centre d’une bibliothèque, au sommet de laquelle une jeune lectrice est gravement juchée.

Le courant est si fort que nul n’ose le remonter. David est dieu; Percier et Fontaine sont ses prophètes. Leur inépuisable crayon pourvoit à tous les besoins. Même lorsqu’on demande, en des occasions solennelles, au plus français, au plus gracieux des peintres de ce temps, au charmant, au délicat, au discret Prudhon, de fournir des types et des modèles, c’est à peine s’il ose s’écarter de la voie officielle, sortir de l’ornière si profondément tracée. Et les compositions de ce maître exquis, en dépit de son originalité profonde, conservent un parfum archaïque si prononcé, que l’éloge le plus exact qu’on en puisse faire, c’est de dire qu’elles offrent à nos yeux une Antiquité rajeunie.

Et cependant, au point de vue spécial de ce livre, c’est-àdire en ce qui concerne plus particulièrement l’ameublement et la décoration, cette époque, quoique bien peu créatrice, est encore supérieure à celles qui lui vont succéder. Dans le choix des formes, dans la disposition des ornements, à défaut d’invention on trouve une fertilité de combinaisons surprenante, servie dans l’exécution par une prodigieuse habileté de main-d’œuvre. Jamais la ciselure des métaux et l’ingénieuse application des bois de placage n’avaient été poussées plus loin que sous le règne de Louis XVI. L’Empire hérite de cette maîtrise. Aussi tout ce. qu’il œuvre revêt-il une perfection de fini, un précieux allant parfois jusqu’à la sécheresse, mais qui feront rechercher ses ouvrages, pour l’indiscutable perfection du travail, alors même que, par suite du changement de mode, les formes et le décor en auront cessé de plaire. — Si bien secondé dans sa tâche

par cette impeccable main-d’œuvre, admirablement soutenu par la connaissance approfondie de sa profession et des multiples ressources qu’elle offre, fortement aidé par l’étude constante des modèles dont il s’inspire, et persuadé qu’en les copiant, en les interprétant, en les adaptant à ses besoins, il remplit un pieux devoir, l’artiste hésite rarement, tâtonne peu, évite de se répéter et jamais ne se recommence. A défaut d’une grande puissance créatrice, d’une débordante originalité, il fait preuve au moins d’une calme fécondité et d’une prodigieuse fertilité d’arrangement, qui contrastent heureusement avec la relative stérilité des époques qui vont suivre.

Fig. 94. — Pendule Empire. (Vignette tirée de Y Horlogerie.)

LES DEUX RESTAURATIONS. LE RÈGNE DE LOUIS-PHI- LIPPE. LE SECOND EMPIRE. LA PERIODE CONTEM-

PORAINE.

« Il me semble qu’on est déjà rassasié des charmes de l’Antique ; le Moyen Age a l’air de nous arriver à pas de loup, comme il a déjà fait une fois au temps de la décadence et du règne de Constantin. J’ai déjà vu des panneaux de voiture et des empreintes de cachet, avec lettres gothiques... J’ai le pressentiment du gothique, et je crois que nous allons retomber dans le naïf de Jean Baïf ; mais comme le penchant de la mode est toujours glissant, comme le changement sera la maladie des temps futurs, vous passerez par la Renaissance avant d’en revenir au temps du Grand Roi pour les costumes ; car je ne doute pas que votre femme ne se fasse coiffer à la Mancini. J’espère bien que vous arriverez ensuite aux modes de ma jeunesse. »

Ce passage singulier, emprunté aux Souvenirs cle la marquise de Créqui, d’un livre publié par conséquent il y a soixante-cinq ans, prend aujourd’hui les allures d’une véritable prophétie, et dénote chez celle qui l’écrivit une sorte de seconde vue, de prescience tout à fait extraordinaires.

Le xixe siècle, appelé à voir l’avènement au pouvoir de la Bourgeoisie, l’apogée de sa puissance et peut-être sa déchéance finale, devait, en effet, assister au défdé de tous les styles qui pendant huit cents ans s’étaient succédé sur notre sol, et, fait particulièrement remarquable, dans l’ordre même où ils s’étaient manifestés.

Le nombre de ces résurrections , de ces restitutions archaïques, fut même supérieur à ce que notre prophète avait entrevu. Dès le principe, en effet, il nous faut signaler une tentative d’acclimater chez nous le style égyptien, tentative provoquée par l’expéditition de Bonaparte sur les bords du Nil, et dont il existe encore des traces assez

Fig. 95. — Église de la Madeleine à Paris.

curieuses, rue du Caire notamment, rue de Sèvres, sous forme d’une fontaine, et dans la cour de l’ambassade d’Allemagne, rue Saint-Dominique-Saint-Germain.

La tentative, au demeurant, n’eut que des résultats passagers et incomplets. — Ainsi que nous l’avons raconté au précédent chapitre, on en revint, avec une sorte de furie, aux traditions classiques, jusqu’au jour où la b rance entière, rassasiée, saturée, écœurée par ce pastiche

trop prolongé, prit à son compte les vers si" connus de Clément :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

Du fond de leur tombeau, ces peuples inhumains Font le malheur de notre vie

En dépit de son caractère avéré de copiste scrupuleux, la période impériale est la dernière de notre histoire artistique, dont les productions prennent, dans la phraséologie courante, le nom pompeux de Style. A moins, toutefois, qu’on ne prétende, par dérision, englober celles de la période suivante sous le titre de Style troubadour. Pendant la Restauration, en effet, on assista, ainsi que l’annonçait la marquise de Créqui, à un retour marqué vers le Moyen Age, origine de la monarchie qui venait de reparaître; mais à un retour enfantin, indigeste, où l’on se contentait d’apparences mal comprises, d’à peu près insuffisants, et qui méritait, à tous ces titres, un grotesque surnom. — Mouvement intéressant à étudier, cependant, qui ne devait produire de sérieux résultats que beaucoup plus tard, bien que son origine remonte sensiblement plus haut qu’on ne croit ordinairement.

C’est, en effet, du milieu du xvme siècle que date le retour des esprits cultivés à une meilleure appréciation de l’art ogival et des monuments dont il avait enrichi notre sol. C’est en 1739 qu’on vit, chose à peine croyable alors, un architecte de grand talent et de grand renom, Jacques Gabriel, entreprendre l’achèvement d’une cathédrale gothique — Sainte-Croix d’Orléans — dans ce qu’il croyait être le style ogival. Et le premier hommage public rendu par un philosophe justement célèbre, par un critique généralement écouté, à cette architecture si longtemps décriée, méprisée, qualifiée de barbare et dont le nom était devenu, sous la plume des écrivains les plus indulgents, une injure cruelle, date de 1764. « Les modernes, s’écriait Diderot

dans une objurgation qu’il adressait à Soufflot, à propos de b église Sainte-Geneviève (le Panthéon d’aujourd’hui), les modernes, avec leurs colonnades et leur richesse d’architecture, presque toujours prodiguée à contresens, n’ont réussi qu à faire regretter la beauté agreste, mais raisonnée, des églises gothiques. »

Mais Gabriel et Diderot, vrais hommes de génie, étaient

Fig. 96. — Église Saint-Vincent-de-Paul à Paris.

grandement en avance sur leur temps. Pour leurs contemporains, toutes ces belles manifestations d’un art méconnu continuèrent d’être non avenues. Et en cette même année 1764, l’architecte Le Roy, historiographe de l’Académie royale d’architecture, dans un mémoire qu’il publiait sur la disposition des temples chrétiens, feignait d’ignorer qu’il existât sur notre sol des églises ogivales. Partant de la basilique antique pour aboutir au chef-d’œuvre de Soufflot, il oubliait de parler de nos cathédrales. Bien mieux, ce méprisant dédain persista encore pendant plus d’un demi-siècle, chez des hommes — architectes et écrivains — d’une valeur indiscutée. On la retrouve chez Quatremère de Quincy et même chez Chateaubriand, qui, en dépit de son enthousiasme pour le Christianisme, parle sans ménagements « des proportions barbares de l’ordre gothique ».

Il fallut la triple intervention, dans le roman, l’archéologie et l’architecture, de Victor Hugo, de Mérimée et de Viollet-le-Duc, pour achever cette réhabilitation du Style ogival. Ajoutons qu’entre temps, nombre d’architectes parisiens, et non des moindres, parmi lesquels il faut mentionner Bellanger, Le Fevre, L’Abbé, Choffard, Courtépée et Renard, — ce dernier neveu du fameux Antoine, — s’étaient essayés dans la construction de chapelles, de villas, de tombeaux, d’architecture Moyen-dgeuse appartenant au plus pur Style troubadour. Le fâcheux, c’est qu’au moment où une érudition mieux renseignée et un goût plus délicat permirent de revenir aux traditions du xme siècle, et d’imiter, dans leur structure et leur ornementation, les admirables monuments de cette puissante époque, la mode du gothique dans l’architecture privée était passée, et, continuant son évolution, le goût était en plein aux copies et aux interprétations de la Renaissance.

Quand nous disons copies ou interprétations, le mot n’est pas exact; ce serait plutôt parodies qu’il faudrait

écrire ; car cette pseudo-renaissance, à son apparition sous le règne de Louis-Philippe, ne fut guère mieux comprise que ne l’avait été le Style gothique de 1815 à 1830, et se vit traduite d’une façon aussi fantaisiste. Le tombeau de Dantan au cimetière du Père-Lachaise, le petit hôtel de la rue Vaneau, les intéressantes maisons qu’on peut voir place Saint-Georges, rue Saint-Lazare, rue de Laval, rue Laffitte, et d’autres qu’on remarque à Nantes et Angers, sont encore les témoins indiscrets de cette singulière tentative. C’est seulement vers 1855 que le xvie siècle, mieux étudié, et à son tour mieux compris, livra ses secrets; mais, suivant l’évolution prévue par l’auteur de notre prophétie, à ce moment le goût public avait encore fait un soubresaut dans le temps.

Ce soubresaut, du reste, rentrait dans le domaine des nécessités prévues ; car il faut bien reconnaître que, dans la disposition extérieure aussi bien que dans l’installation intérieure des hautes maisons habitées par la bourgeoisie, — classe à l’esprit positif et rassis, nullement dévorée par un besoin d’idéal, mais aimant ses aises et craignant les inutiles dépenses, — les formules empruntées au Moyen Age et à la Renaissance faisaient assez étrange figure, et ne répondaient à rien de pratique. Les architectes de ces temps lointains n’avaient pas, en effet, prévu dans l’ordonnance de leurs façades, cette superposition de ménages tenant à vivre strictement séparés. La distribution de leurs appartements manquait de confort, et leur décoration ne correspondait ni à l’exiguïté de nos chambres ni à la multiplicité de nos besoins actuels. En outre, ils n’avaient pas à compter avec ces exodes périodiques de locataires se succédant à des dates fixes, — exodes qui obligent les propriétaires à accommoder leurs maisons de rapport, suivant un goût moyen, terre à terre, dépourvu d’une originalité trop accentuée, laquelle aurait pour premier effet d’effaroucher certaines classes de locataires.

On fut donc forcément ramené, sinon pour les édifices publics, qui continuèrent à être un peu de tous les styles, du moins pour les habitations privées, à des formules moins archaïques. On revint ainsi, pour les façades, au xvne siècle, dont les lignes simples et les larges surfaces répondaient à un besoin pressant d’économie, mais à un xvne siècle dépourvu de grandeur et de majesté.

Pour les ameublements et la décoration, on préféra la Régence, dont les formes irrégulières et moins prévues semblaient plus galantes, plus légères. De cette façon, ceux des contemporains du roi Louis - Philippe et de la reine Marie-Amélie dont le goût raffiné ne se tenait pas pour satisfait de ces commodes massives en acajou plaqué, de ces armoires à glace à leur début, mais déjà informes, et du lit à bateau, dont la pesante banalité chagrine encore nos mémoires, étalèrent leurs manches à gigot, leurs jupes courtes, leurs coiffures à la girafe, leurs turbans et leurs schalls, au milieu de contrefaçons grossières de buffets et de tables de Boulle, à la marqueterie tapageuse, et de sièges dorés avec excès, dont les formes lourdement contournées ne rappelaient que de bien loin les chefs-d’œuvre de Roubo fils et de ses sectateurs.

Cette reproduction hybride, adultérée, d’un mobilier charmant en ses modèles, dénatura si bien ses copies qu’elle arriva, croyant interpréter un thème bien connu, à créer des types nouveaux, d’une épaisseur et d’une lourdauderie caractéristiques ; et le manque d’élégance de ce faux luxe ne fut partiellement corrigé que sous le second Empire, lorsqu’une archéologie moins fantaisiste permit de substituer à des interprétations d’une fidélité plus que douteuse, des copies d’une pureté relative, et d’un hétéroclisme moins accentué.

La période qui s’étend de 1850 à 1870 marque, en effet, au point de vue de la connaissance des Styles, de leur

Fig. 97. — La fontaine Molière à Paris.

interprétation et aussi de la'qualité de l’exécution, un progrès très sérieux sur les époques précédentes. Elle débuta cependant d’une façon singulière, par une incursion dans le style étrusque, provoquée par l’acquisition de la colleclection Gampana. Cette incursion fut rapide, il est vrai, presque éphémère, mais dura assez cependant pour infliger à certaines décorations intérieures un aspect sépulcral. En outre, elle gratifia le mobilier de contours d’un archaïsme peu avenant, de profils aux sèches découpures, avec incisions de méandres étranges, surajoutage de rosaces très saillantes et de fleurons stylisés, qui, sans aucun rapport avec la forme générale, et sous prétexte d’enrichir les meubles qu’ils ornaient, en faisaient ressortir au contraire la pauvreté prétentieuse.

Revenue de cette « randonnée » dans l’art campanien, l’archéologie s’en donna à cœur joie, mettant à contribution indistinctement à peu près tous les Styles plus ou moins récents, qui s’étaient succédé sur notre territoire, jusqu’au style Louis XVI, auquel, par des analogies de situation, l’impératrice Eugénie accorda une préférence marquée. De ce mélange exploité avec une certaine érudition, de cette rétrospectivité cultivée d’une façon intense, de cet éclectisme jadis inconnu et dès lors tout-puissant, résulta cet amalgame singulier, qui dure encore aujourd’hui et qui nous montre, dans un même appartement, une succession de pièces décorées dans des Styles différents, sans que personne, même parmi les plus rigoristes, paraisse se formaliser d’une pareille anomalie.

Contresens curieux, les meubles du Moyen Age et de la Renaissance furent généralement préférés pour la salle à manger et le fumoir, que ces époques, et pour cause, n’avaient pas connus. Le Louis XIV et le Louis XV furent réservés pour les deux salons, et le Louis XVI pour la chambre à coucher et le boudoir. — Sorte de pot pourri fait de passés divers, curieux mélange de traditions ou

d’aspirations contradictoires, et par cela même image assez fidèle de notre état politique et social. Enfin, pour achever cette confusion des Styles, depuis quelques années — digne couronnement d une évolution qui s’achève en revenant à son point de départ — la mode, après avoir été en coquetterie avec le japonisme, et avoir fait quelques emprunts à l’extrême Orient, trouve un charme particulier au Style du premier Empire, qu’elle avait tenu jusque-là en un profond et souverain mépris.

Ainsi, en moins d’un siècle, notre société bourgeoise, incapable, dans le domaine de l’ameublement et de la décoration, de créer un art nouveau et portant son cachet, a passé la complète revue de tous les Styles antérieurs, et s’est efforcée de les remettre en lumière. Mais ces incursions dans le passé, cette succession d’interprétations et de copies, alors même qu elles font preuve de sincérité et tâchent d’être fidèles, sont toujours dépourvues de ce feu sacré, de cette conviction qui crée, de cette émotion qui donne un charme si particulier aux œuvres originales.

Ainsi que l’explique admirablement Buffon, dans un pas sage que nous avons cité aux premières page s de ce livre, le Style ne consiste pas dans l’agencement plus ou moins habile des ornements du discours, mais dans le plan même de l’ouvrage et l’enchaînement des pensées. C’est ce plan, c’est cet enchaînement, qui font et feront éternellement défaut à ces pseudo-résurrections. Les ornements caractéristiques sont la seule partie de l’œuvre qu’on essaye de réappliquer, et encore ces ornements sontils le plus souvent mal vus, mal interprétés, mal compris. On a beau être de très bonne foi quand on copie, on y met toujours du sien. Les anges aux longs bandeaux fixés par une ferronnière, que les moyen-dgeux du règne de Louis- Philippe ont prodigués un peu partout, portent aussi bien la livrée de leur temps, que les troubadours à mantelet, à

taille courte, à toquet emplumé, chers à la reine Hortense. 11 est croyable que les ouvrages de notre époque ont également leur cachet, leur saveur spéciale qui les fera dater, et qui sera notre St}rle ; mais c’est l’affaire de la postérité de s’en apercevoir. Le trop grand rapprochement rend tout jugement d’ensemble impossible. « Les arbres, dit le proverbe allemand, empêchent de voir la forêt. »

Fig. 98. — Vase de porcelaine de Sèvres. (Epoque contemporaine.)

Page?.

Page 1