LE STYLE LOUIS XYI
« La peinture, l’architecture, la poésie et la grande éloquence, écrit Chateaubriand, ont toujours dégénéré dans les siècles philosophiques. C’est que l’esprit raisonneur, en détruisant l’imagination, sape les fondements des beauxarts. » Il y a assurément quelque exagération dans cette pensée de l’auteur du Génie du christianisme ; mais il y a également du vrai, surtout pour l’époque où nous sommes parvenus. Or c’est précisément celle que Chateaubriand vise dans sa sévère remarque.
Le retour vers le Classicisme, c’est-à-dire vers un art traditionnel, régi par des principes consacrés, prétendus immuables et laissant peu de place, par conséquent, aux effets de l’imagination, coïncide précisément, sous le règne de Louis XV, avec l’avènement des idées philosophiques ; et si l’autorité de cet art traditionnel achève, sous le règne de Louis XVI, de s’affirmer et de plier l’aimable Fantaisie à des règles à la fois anciennes et vénérées, c’est qu’entre temps les philosophes ont su mener à bien leur œuvre si vaillamment commencée. En outre les Sciences, compagnes fidèles de la Philosophie, ont réalisé des progrès tels, qu’on peut déjà prévoir les prochaines et fécondes transformations qui vont révolutionner la France monarchique, et à sa suite l’Europe et le Monde.
En moins d’un siècle, en effet, l’histoire naturelle a trouvé son plus admirable historien, et la botanique a choisi un système nouveau de classification; la physique et la chimie ont pris corps ; on a découvert les forces de la vapeur et pressenti les effets de l’électricité; le magnétisme a troublé
les esprits, et l’aérostation a lancé vers le firmament ses premières montgolfières. Partout l’intelligence humaine est en ébullition. Depuis le xve siècle, il faut bien l’avouer, l’humanité n’a pas assisté à une effervescence pareille.
Ainsi, dès ce moment, tout laisse entrevoir une transformation radicale, un bouleversement duquel doit jaillir un monde neuf, inédit; et, fidèles aux précédents, obéissant en quelque sorte à une impulsion traditionnelle et supérieure, les arts accentuent leur retour vers l’Antiquité, en même temps que les écrivains les plus écoutés prêchent le « retour à la nature ». C’est de cette double préoccupation, en effet, que va découler le caractère particulier et distinctif de la production artistique, à la fin du xvme siècle. A mesure que nous avancerons, nous allons voir l’architecture se faire plus sobre, plus austère, plus classique. On va, non plus adapter les formules anciennes à des besoins récents, mais, par une exagération de principes, on rendra les besoins esclaves des formules. Colonnes, pilastres, attiques, entablements, seront prodigués, même où ils n’auront que faire. Les courbes excentriques vont se trouver définitivement bannies, le cintre romain lui-même n’apparaîtra plus que lorsque sa présence ajoutera à la dignité de l’œuvre. Les édicules élevés par Le Doux aux anciennes portes et barrières de Paris, montrent le point culminant de cette évolution en arrière. Voilà pour les façades !
La décoration et l’aménagement intérieurs, quoique répondant à des nécessités plus intimes, et obligés de compter avec des exigences moins archaïques, n’ont garde, toutefois, de résister à ce beau mouvement. Les panneaux reprennent définitivement leur aplomb; les angles droits et les lignes rigides, réclamés par Cochin, encadrent désormais lambris et trumeaux; les palmes contournées et les rinceaux fleuris font place aux profils consacrés, aux moulures traditionnelles, relevées d’oves, de rais de cœur, d’imbrications, de feuilles de laurier, de rubans et de
Salon de la reine Marie-Antoinette à Fontainebleau.
perles. Les meubles, à leur tour, se mettent à l’unisson. Riesener et Jacob raidissent les supports, que Le Brun avait commencé de plier, et que les disciples de Meissonnier avaient achevé de tordre en pieds de biche. Aux tables
mal assises, aux consoles chancelantes, aux commodes boursouflées, gondolées et obèses — déjà remplacées chez Mrae de Pompadour par les meubles à la grecque — ils restituent une verticalité un peu raide, une carrure un peu sèche et une symétrie qui semblerait monotone, si elle n’était égayée, embellie et parée par une décoration gracieuse, finement écrite et fouillée avec une délicatesse incomparable.
L’architecture, redevenue maîtresse et directrice souveraine des arts de l’ameublement, n’entend pas, du reste, s’arrêter en si beau chemin. C’est peu pour elle d’avoir fait rentrer le mobilier émancipé sous sa rigide tutelle, et de lui imposer des formes congruentes à celles de ses monuments. Il faut encore qu’elle le gratifie de tout son bagage de colonnes, de pilastres cannelés, de chapiteaux contournés ou fleuris d’acanthe, de ces frises légères où courent des postes échevelées ; en un mot, de tout l’assortiment cher aux contemporains de Périclès et aux disciples de Vitruve. Le goût, toutefois, a des privilèges à nul autre
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Fig. 88. — Panneau décoratif par Boucher fils.
pareils. Grâce à lui, cette prodigalité d’ornements un peu superflus n’offre rien de déplaisant. Avec des bois rares et précieux, relevés par des bronzes d’un fini surprenant et d’une ciselure exquise, l’ébénisterie concourt à la noble somptuosité d’un mobilier où semble se résumer, comme en une suprême expression, l’aimable distinction d’une société indulgente et spirituelle , sceptique et polie, parvenue, hélas! à son déclin.
Ce déploiement d’architecture, cette surcharge d’ornements classiques, en leurs commencements au moins , n’ont rien, en effet, que d’aimable, d’accueillant, de sociable. L’intime causerie, simple échange d’idées, exempte de prétentions et d’emphase, s’accommode admirablement de ces meubles aux proportions réduites , s’adaptant bien au corps, de ces chaises légères et facilement maniables, de ces canapés étroits , de ces fauteuils à dossiers arrondis. Avec la table à ouvrage, le léger chiffonnier, le svelte guéridon, ils constituent un ameublement nouveau, répondant à des besoins familiers, complaisant et serviable en dépit de ses allures classiques, et qui, ne faisant plus corps avec la muraille, comme ses prédécesseurs, mais courant au milieu de la chambre, qu’il peu-
Fig. 89. — Panneau décoratif par Boucher fils.
pie et semble habiter, revêt ce caractère d’aimable intimité et aussi de douce sensibilité qui, nous le verrons dans un instant, constitue également une des particularités, et non la moins surprenante, de cette curieuse époque.
En règle avec le « retour vers l’Antiquité », il nous faut â présent dire quelques mots du « retour vers la Nature ». C’est à J. -J. Rousseau qu’on doit, surtout, faire honneur de cet autre état d’esprit. L’enthousiaste accueil fait à ses principaux ouvrages, et surtout à sa Nouvelle Héloïse, opéra des miracles dans ce monde léger et frivole, sans convictions, sans croyances et sans mœurs. Il provoqua un retour apparent sinon à la Vertu, du moins à un état social moins factice et moins dissolu, en un mot s’inspirant davantage des lois naturelles. « Chaque homme voulut devenir Saint-Preux, Volmar, milord Edouard, et toutes les femmes se crurent Claire ou Julie. » Nourrir ses enfants devint à la mode chez les plus grandes dames, et coûta la vie à nombre d’entre elles, chez lesquelles la santé ne répondait pas aux élans d’un « cœur sensible ». « Nous avions demandé tout cela, écrivait Buffon, mais M. Rousseau seul le commande et se fait obéir. »
Indépendamment de cette action si remarquable sur les mœurs, l'influence de Rousseau dans un ordre d’idées différent produisit un autre effet, plus efficace encore et non moins particulier. Le jardin, en ses œuvres, apparaît comme une sorte d’asile familial, comme le refuge des cœurs désabusés, le port béni où l’amour désolé trouve, avec le repos, un calme relatif et quelque sûreté contre lui-même. Sous l’impulsion de cette révélation inattendue, insoupçonnée, les poètes, qui jusque-là ne s’étaient guère occupés des jardins que pour les considérer comme un simple décor, un cadre où pouvait, à certains instants, se dérouler l’action humaine, accordent aux spectacles de la nature une attention toute nouvelle, inconnue jusque-là. En quel-
Fig. 90. — Le château de Bagatelle.
ques années Saint-Lambert donne les Saisons , Roucherles Mois, etDelille, dans ses Géorgiques et ses Jardins, s’abandonne à une suite de descriptions qui, vingt ans plus tôt, auraient paru oiseuses.
Tout ce beau mouvement est encore bien factice, et ce pieux zèle affecte des allures empruntées. L’amour des jardins n’est pas l’amour des champs; mais, contradiction piquante et qui rappelle la passion des chinoiseries sous le précédent règne, c’est au moment où le classicisme le plus pur pèse le plus lourdement sur les manifestations plastiques des autres arts, que dans la disposition des jardins on renonce définitivement aux plans symétriques, qu’on apprécie l’irrégularité, qu’on vante « la beauté désordonnée et piquante », et qu’on s’enthousiasme pour les aspects « libres et pittoresques ». Retenons bien ce dernier mot! Il va devenir un des termes du programme nouveau; c’est, en effet, du contraste décidé, de l’opposition voulue, présentés par les édifices classiques avec le paysage dont ils sont encadrés, que va naître non seulement un genre de peinture nouveau, mais encore le charme si particulier offert par les installations champêtres du règne de Louis XVI.
En même temps que les jardins anglais se multiplient partout, remplaçant les parterres dessinés par Le Nôtre; et que la Cour, elle-même, déserte les terrasses de Versailles pour les chaumières du petit Trianon, le « retour vers la nature » agit encore sur l’imagination d’une autre manière. Il devient à la mode de se préoccuper du sort des petites gens, de gémir sur l’infortune des classes déshéritées. Au récit des douleurs obscures, les yeux se mouillent de larmes que l’on croit sincères. C’est l’avènement de la Sensibilité! Celle-ci se fait jour bientôt dans tous les arts. La philosophie s’en sert pour mettre l’Olympe en déroute. Les bergers enrubannés, les bergères à paniers et vêtues de satin, partent pour un long exil, emmenant à leur suite
leurs troupeaux lavés au savon fin, parfumés, pomponnés. Plus de nuages gris de perle portant des Amours potelés, des demi-déesses aux chairs pétries de roses et de nacre;
Fig. 91. — Salon lambrissé, style Louis XVI.
et si les attributs du décor continuent à rappeler la vie rustique, celle-ci s’est épurée et transformée.
Les prés, les arbres, les rochers cessent d’être un simple décor. Joseph Vernet intéresse aux perspectives infinies de
la mer, à son calme majestueux, à ses inquiétantes fureurs, les visiteurs du Salon, qui, trente ans plus tôt, seraient demeurés indifférents à de pareils spectacles. Lepicié fait de même pour les pauvres intérieurs, ceux des artisans et des gens de métier. Boilly charme en retraçant les aventures de la rue, et Greuze, suivant la remarque humoristique de Diderot, « s’avise de donner des mœurs à la peinture ». Celle-ci, on le voit, est entrée, elle aussi, dans un chemin nouveau. Si Boucher compte encore quelques élèves, désormais il n’a plus de sectateurs. Yien, aussi bien dans son atelier de Paris qu’à la villa Médicis, a préparé la voie, et David, disciple de Yien, réalise son programme.
Si les Grecs et les Bomains prennent possession de nos murailles, c’est la philosophie qui choisit les épisodes auxquels ils se trouvent associés, et qui dicte à l’artiste les sujets de ses toiles. L’apparition du Bélisaire, en 1781, le succès des Horaces, en 1785, marquent l’aurore de l’ère nouvelle; le Marius à Minturnes de Drouais, paru vers le même temps, l’ Éducation ci Achille et le Déluge de Begnault, achèvent de consacrer cette double mainmise de l’histoire et de la philosophie sur l’Art. Désormais la peinture n’aura plus pour mission primordiale de charmer les regards. Son devoir, comme aux temps primitifs, sera de parler à l’âme On exigera d’elle, en outre, qu’elle forme l’intelligence, éleve le cœur, éveille le patriotisme, développe l’esprit de sacrifice et d’abnégation. Les temps sont venus : l’Art dorénavant doit exercer une fonction morale, et remplir un rôle didactique.
Palais de la Légion d’honneur ancien hôtel de Salm),