Gustave Chinard
2. Voici la description du sexe d'Adam — avant le péché — d'après Antoinette Bourignon : « et au lieu des parties bestiales que l'on ne nomme pas, il esloit fait comme seront rétablis nos corps dans la vie éternelle, et que je ne sai si je dois dire. Il avoit dans cette région la structure d'un nez, de mesmc forme que celui du visage; et c'cstoit là une source d'odeurs et de parfums admirables : de là dévoient aussi sortir les hommes, dont il avoit tous les principes dans soi. car il y avoit dans son ventre un vaisseau où naissoient de petits œufs, et un autre vaisseau plein de liqueur qui rendoit ces œufs féconds. Et, lors que l'homme s'eschaulïoit dans l'amour de son Dieu, le désir où il estoit qu'il y eust d'autres créatures que lui, pour louer, pour aimer et pour adorer celle grande Majesté, faisoit répandre par le feu de l'amour de Dieu cette liqueur sur un ou plusieurs de ces œufs, avec dos délices inconcevables : et cet œuf rendu fécond sortoit (juelque temps après par ce canal liors de l'homme en forme d'reuf et vcnoit peu après àécloie un honnne i>arfait. .. » (Vie continuée de damoiselle Anloinelle Boiirignon, reprise depuis sa naissance, et suivie jusqu'à sa mort. T. II des Œuvres de Mlle Ant. Bourignon contenues en XIX volumes. Amiterdam, Henry Welslein, 1686).
c'est le collectivisme. Il se sentait d'autant plus porté vers cette doctrine qu'il l'avait pratiquée sous l'habit de cordelier. La croyance en l'Etre Suprême des Australiens, tout intérieure, ne doit jamais s'exprimer afin d'éviter des discussions qui offenseraient la divinité. Au fond, la conception sociale de Gabriel de Foigny est « celle d'un couvent d'où la religion aurait disparu^ »
Son utopie terminée, Foig-ny s'adressa à La Pierre*, l'imprimeur de son ouvrage : V Elégance et la Facilité des langues latine et française, l'assurant qu'elle n'était pas de sa composition, mais d'un sieur Sadeurde Nîmes, lien tenait le manuscrit d'un nommé Bille ou Pille, libraire à Glermont en Auvergne. Le scolarque Jean Lullin^ lui avait accordé l'autorisation écrite de la publier. Assertion gratuite! La Pierre fut-il dupe des affirmations de Foigny? Nous en doutons : Au titre de La Terre Australe connue, on lit : A Vannes, chez Jacques Verneuil, au lieu de Genève !
La Vénérable Compagnie allait encore prendre l'initiative de poursuivre La Terre Australe et son auteur ! A peine avisée de la parution de ce livre elle invite, le 10 novembre 1676, MM. les Professeurs de Théologie à s'en procurer un exemplaire et à faire connaître leur opinion dans la huitaine.
Du vendredy 10 novembre 1676.
A été proposé qu'on publie un livre fait par le S"" Fougny qui a pour titre Les terres australes où il y a quantité d'impertinences. Advisé que mess, les Professeurs seront priés den tirer et voir quelqu"exemplaii^e et d'en rapporter dans la huitaine*.
Quinze jours se passent sans que la Vénérable Compagnie s'occupe de La Terre Australe. Le pasteur A. Mestrezat le jeune a parcouru cette fiction et il la résume le 24 novembre à ses confrères : elle renferme « plusieurs faussetés, impertinences, diverses fables, impiétés et autres sottises » ; La Pierre ou De Lapierre l'aurait im-
i. Gilbert Ciiinard. Voici d'ailleurs son appréciation de La Terre Australe : « œuvre bizarre où l'on trouve, entassées dans une confusion très peu artistique les légendes les plus absurdes et les théories philosophiques les plus liardies. « Les aventures de Sadeup, qui annoncent sur tant de points les doctrines du xvni" siècle sont encore impréf^nces de l'esprit du moyen-Ag'e ; la rencontre est curieuse et, en même temps, très si^niificative ; elle nous fait mieux sentir la parenté qui existe entre la nostalgie de l'Eden des siècles de foi et le rêve de bonheur social du xviii' siècle, et j'oserai dire du xx' ».
2. Gaullieur : Eludes sur la Typographie genevoise, mentionne Jean de La Pierre, imprimeur à Genève, dès d6il.