AUX MŒURS DES AUTRISS PAYS
celles des enfants et même de quelques hommes : Pour cette vie je ne sçai si tout bien compensé notre sort est plus heureux que le leur; nos Philosophes disent que, plus l'Univers aura d'étendue, plus cet Univers indéfini renievmeva de mondes, plus la mer, l'air et la terre de ces mondes, produiront éternellement et continuellement des créatures capables de sentir les bienfaits que Dieu répandra à jamais sur elles, plus son ouvrage sera admirable, plus il sera digne d'un artisan bon, immense et infini.
Peu aprez ces discours le vaisseau fut équipé, et nos gens furent prêts à partir : Eudoxe promit d'envoyer dans quelque tems en France son enfant bien instruit des maximes de l'Ile et du Christianisme, et en état de répondre aux questions qu'on lui pourra faire.
Christofile et Samieski s'embarquèrent, mais à peine ils eurent pris terre, que le premier tomba malade, et au bout de huit jours il mourut; il recommanda fort à l'autre de faire tenir à un de ses parens en France une cassette, dans laquelle on a trouvé des feuilles volantes sans suite et sans oi'dre, écrites tant de sa main, que de celles de son gendre et de sa fille : Ce parent donna un ordre et une suite à ces feuilles volantes ; pour moi je n'ai fait que d'abréger, et peut-être trop, l'ouvrage de ce parent.
Ce qui m'a porté à le rendre public est, que nous voyons beaucoup de Chrétiens dont la foi est si foible qu'elle n'est pas capable de les contenir dans leur devoir : j'y ai donc voulu ajouter les lumières de la raison pour les gouverner par l'amour-propre : c'est avec cet amour qu'un habile homme a dit qu'on pourroit faire une société de gens qui vivroient comme des saints; à la vérité ce ne seroit qu'à l'extérieur parce que leurs actions seroient purement humaines et qu'elles ne seroient pas élevées par la grâce à cet état qui les rend dignes de la vie éternelle, mais cet extérieur doit être compté pour quelque chose; outre qu'il ôte le scandale et procure la paix dans le monde, c'est que la grâce ne trouve plus tant à faire dans un cœur et qu'il est par là moins indisposé à la recevoir. Ces mêmes raisons m'ont empêché de suprimer le parallèle qu'Eudoxe a fait des mœurs et des sentiments des Avaïtesavec le Christianisme, pour faire voir que l'amour-propre éclairé par la raison peut produire de trez-bons effets, puisqu'on en tire les principes d'une morale si conforme à l'esprit de l'Evangile, d'une morale plus étroite et plus sévère que celle qui se lit dans les offices de Cicéron qui s'appuioit sur les principes rigides des Stoïciens; on ne sçauroit disconvenir que les Avaïtes n'ayent déteri'é des principes qui nous étoient inconnus et qu'ils ne nous fournissent contre les libertins de nouvelles preuves de quelques vérités importantes; ces découvertes même sont en assez grand nombre pour croire qu'elles ne sont point sorties toutes du fond d'un seul particulier, mais j'ai peur qu'étant trop contraires à nos préjugés les plus enracinés on ne donne pas toute l'aplication nécessaire aux solides raisons des Avaïtes pour entrer dans leurs sentiments quelques véritables qu'ils soient; d'autant plus que les matières sont sèches et peu susceptibles d'ornements; peutêtre aussi ce livre est trop court et trop abrégé : quelque claire et quelque solide que soit une raison, il faut qu'elle ait une juste étendue pour prendre place et s'arranger dans l'esprit du lecteur; le remède est de tenir pour suspectes d'erreurs les opinions communément reçues, de lire peu à la