DE L'APPLICATION DES MAXIMES DES AVAÏTES AUX MŒURS DES AUTRES PAYS
Christofile et Samieski résolurent de quiler l'île de Calejava, et ils prièrent l'Availe de leur donner un vaisseau qui les rendît en quelque Pays que ce fût, d'où ils pourroient aller au leur, l'Avaïte le leur promit aprez avoir fait de vains efforts pour rompre leur dessein.
Pendant qu'on équipoit un vaisseau, et qu'on faisoit les préparatifs nécessaires pour leur voyage, l'Avaïte les fît convenir qu'il étoit bon pour le bien de la société civile, que les hommes ne se fissent pas une étude d'étouffer tout-à-fait les sentiments que la nature nous inspire, qu'on le sçavoit par l'exemple de quelques Payens qui avoient excellé en toute sorte de vertus, et qu'il sembloit qu'elle fût d'autant plus aisée à pratiquer aux Avaïtes, que par le secours de quelques réflexions, elle étoit toujours d'intelligence avec leur amour-propre; ce qui leur en rend la pratique infaillible. Il n'y a que la nature qui suive constamment les mêmes Règles. Je conterois bien plus sur un homme qui n'agiroit que par des principes naturels et bien liés que sur un visionnaii'e qui ne prétendroit jamais agir que par des voies surnaturelles; j'aurois du moins peur qu'un esprit en proie aux chimères n'en prît quelqu'une pour une réalité.
Là-dessus Christofile et Samieski prièrent l'Avaïte de leur faire l'aplication des maximes de son Pays aux usages des autres qui se gouvernent par des Loix tont-à-fait différentes : Quelles que soient ces Loix, répondit l'Avaïte, il les faut suivre, du moins extérieurement, ou l'on ruineroit la société civile; mais on doit aussi s'y assujettir même intérieurement, c'est-à-dire lorsque personne ne devroit sçavoir que nous les avons enfraintes. On doit, dis-je, s'y assujettir par la raison que nous avons dite, à sçavoir, que nous serions dans une continuelle défiance les uns des autres, que nous ne nous trompassions réciproquement, et si nous croyons que cela soit permis, nous devons travailler sans cesse à nous surprendre pour nous procurer par là légitimement quelque avantage; mais qui ne voit que cette pensée remplira le monde de trouble et de confusion, qu'elle détruira la société civile, et qu'elle corrompra la tranquilité et le bonheur que les Loix aportent au genre humain? En vain Dieu s'armera de la Justice s'il ne veut punir le violement des Loix que les hommes ne connoissent pas, et qu'ils ne sçauroient vanger aussi bien que lui : En vain Dieu veut qu'ils soient heureux, s'il leur permet de saper par le fondement la société civile, la base et l'apui de leur félicité.
i. Livre douzième. Du départ de Christofile et de Samieski avec l'application.
AL'X M(ÈURS UÉS AUttlES PAVS 2Î>9
La seconde raison, poursuivit lAvaïte, qu'on peut tirer de nos maximes, pour prouver qu'on doit obéir aux Loix, même à l'insu de tout le monde, c'est que tous les hommes sont égaux, et en d'autres Pays que celui-ci ils le sont par les Loix qu'ils y trouvent en usage, de la même manière que les joueurs le sont entre eux par leurs conventions : un joueur en entrant au jeu n'a point d'avantage sur l'autre, mais ce qui arrive à l'un ou à l'autre change cette égalité; il en est de même des affaires de la vie que du jeu. On a déterminé qu'un fils hériteroit de son père, que chacun recueilliroit les fruits de son héritage; l'égalité consiste en ce que les Loix sont générales, et qu'elles peuvent être autant avantageuses aux uns qu'aux autres; comme l'égalité est ôtée entre les joueurs par l'événement de leurs conditions, ainsi l'autre égalité est levée; si mon père est assez adroit et heureux pour m'amasser beaucoup de bien, si le tems qui se fait est pi'opre pour mon champ; mais ce même père pouvoit ne me laisser qu'une succession chargée de dettes, la grêle pouvoit perdre tous mes fruits, de même qu'il pouvoit arriver que le joueur qui a gagné amenât le point qui a fait perdre l'autre : La partie ne seroit ni égale ni équitable, si une personne qui se trouve en une certaine situation ne jouissoit pas des mêmes droits dont un autre jouiroit s'il étoit en sa place. Chrislolile remarqua que cette égalité donnoit dans le sens de ce grand précepte de l'Evangile, qui dit: faites aux autres ce que vous voulez quon vous fasse : On nous ordonne par là de ne nous point arroger de droits que ceux que nous accorderions aux autres s'ils étoientdans les mêmes conjonctures que nous.
Les Loix, reprit l'Ava'ïte, ne tirent leur force et leur vigueur que de la convention des peuples, et ainsi celles des parties vont de pair avec la Loi aussi bien que les conventions tacites qu'on prend pour Règle de l'équité, parce qu'on présume par la nature de l'affaire ou par la coutume des lieux que les parties les ont sous entendues.
Il faut remarquer, centinua-t-il, que l'on ne doit point d'obéissance aux Loix dont l'observation ne produit aucun bien, ou dont l'infraction ne cause aucun mal; et il faut tenir pour maxime certaine, qu'il n'y a point de mal moral qui n'ait pour fondement un mal physique, ou pour s'expliquer en d'autres termes, une action n'est point contraire aux ordres de Dieu, que lorsqu'elle est capable de faire du mal à quelqu'un ou de le priver de quelque bien : Cette maxime est évidente par nos principes; Dieu n'exige rien de nous pour lui, mais il nous commande seulement d'être heureux; nous ne sommes heureux ou malheureux que par le sentiment du plaisir ou de la douleur; qu'un homme soit tout couvert d'ulcères sans en ressentir de la douleur, et qu'au contraire il sente du plaisir, il sera heureux; mais si un autre homme comblé de biens et d'honneurs, a le cœur rongé par des soucis et des chagrins cruels, il sera véritablement malheureux : Dieu ne veut donc que nôtre bien physique, et ce bien est par conséquent la cause du bien moral : Malgré cette maxime cependant, on est obligé d'obéir extérieurement à des Loix qui ne produisent aucun bien, et qui nous chargent inutilement de quelques vaines obligations : Malheur à ceux qui de bon gré contribuent en quelque façon que ce soit à les faire exécuter ; on les doit regarder avec autant d'horreur que les
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Juifs en avoient pour les Pnblicains : Les Particuliers et les Magistrats sont obligés en conscience de faire leurs efforts pour rendre ces Loix sans effet et sans force. Mais comme on a souvent affaire à des Athéniens qui feront mourir un Socrate s'il essaye de les faire revenir de leurs superstitions, avec de telles gens la dissimulation est permise; hors de là elle ne Test point ; si ce qu'on pense est bon pourquoi le cacher, s'il n'est pas bon pourquoi le penser.
On obéira donc aux injustes Magistrats extérieurement et en gémissant; on leur rendra seulement un respect extérieur, car pour l'intérieur s'ils en sont dignes nous ne pourrons pas le leur refuser : Que les Magistrats sçachent pour le mériter que le peuple n'est pas fait pour servir par sa misère et sa bassesse à flaler leur mollesse et leur orgueil, mais qu'ils sont faits pour défendre et soutenir les Loix et servir par leur sagesse au repos et à la félicité du peuple ; la vigilance, la sévérité et l'exactitude maintiennent le bon ordre, et l'injuste démence d'un Magistrat est coupable de tous les crimes que l'espérance de l'impunité fait commettre. Gomme toute puissance et toute autorité ne tire son origine que de l'obéissance volontaire du peuple, cette même authorité lui doit être entièrement dévouée; les particuliers, de leur part, sont tenus à les aider dans leurs pénibles fonctions par leurs respects et leurs soumissions, et à leur fournir (sans qu'on leur demande) tous les éclaircissements qui dépendront d'eux, leur témoignage principalement.
Il y a une autre sorte de supérieurs que la loi nous donne dépendamment de la nature, ce sont nos pères; leur autorité est très difficile à mettre en œuvre; il est rare quils en usent bien par la raison que nous avons dite.
Pour nôtre devoir à l'égard de nous-mêmes, continua toujours l'Avaïte, vous sçavez que nous devons ménager avec soin les forces du corps et la capacité et l'étendue de l'esprit pour raisonner juste : toutes nos fautes ne sont que des paralogismes; vous les avez toutes attribuées au mauvais usage de notre liberté, et elle ne consiste que dans le pouvoir de douter et d'examiner; sans le doute et sans l'examen toutes nos démarches sont criminelles ; la vérité n'a rien à craindre de ce principe; bien loin de cela, lui seul nous la découvre et nous en assure, et on ne pourra s'empêcher de la suivre quand on en sera convaincu, mais qu'il est à craindre que les jeunes gens ne réfléchissent pas assez pour pouvoir mettre en usage celle maxime, et que les erreurs n'ayent jette de trop profondes racines dans la vieillesse pour lui permettre d'en proiiter! L'aplication des autres maximes de ce Pays se fait sans peine et sans pénétration, et on peut aisément avec ces règles conduire toutes les actions de sa vie; il ne reste qu'à sçavoir si le commerce que nous avons avec les animaux ne forme pas quelque engagement : 11 semble que comme Dieu a mis l'homme en état d'en tirer des services, nous pouvons croire qu'il veut en effet que nous nous en servions pour notre utilité; quoi qu'il ne soit pas constant parmi nous que leurs âmes ne soient pétries que de fange et de boue, les abeilles, les fourmis et ceux des animaux qui recueillent et qui amassent ne vivent pas sans police et sans loix, et elles seroient inutiles aux autres; d'ailleurs paroU'il que leurs âmes sortent de ce monde moins parfaites que