‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 97 sur 111 · A M' T., A UTRECHT · texte numérisé non relu

A M' T., A UTRECHT

Monsieur,

Votre homme à chicanes n'a pas tort de soutenir que les Géomètres sont les seuls Docteurs, qui aimant la vérité toute pure, ne veulent point convaincre par impression, mais par évidence et par lumière : mais vous avez aussi raison de prétendre qu'il n'y a qu'eux de même, qui paient comptant : aux autres, souvent il faut faire crédit, et leur donner le tems de satisfaire leurs auditeurs.

Les véritez ne sont pas également manifestes; on a quelquefois besoin d'une grande enchaînure de paroles pour les démontrer, cependant il ne laisse pas d'y en avoir, qui sont si nues et si palpables, qu'on ne sauroit entreprendre de les éclaircir, sans les rendre obscures, et les enveloper de ténèbres.

C'est de cette nature que sont proprement les Axiomes, dans la connoissance des grandeurs : il n'y a point d'ignorant qui ne sache que, si à choses égales, on ajoute choses égales, les produits en seront égaux : et

1. Cette démonstration est précédée du sixain suivant « A la louang^e de l'auteur, sur sa savante Déduction », signé C. D. S. G. :

Si ta plume a, Tyssot, innocemment forfait, Elle répare ici le mal qu'elle avoit fait.

En prouvant avec évidence.

De l'Etre Souverain la réelle existence; Et l'immortalité de l'âme des humains.

Dont lui-même forma le premier de ses mains.

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que les grandeurs égales à une même, sont égales entre elles. Au lieu que si vous vous ingérez de vouloir démontrer à un homme de bon sens, par des règles Mathématiques, que le tout est plus grand que sa partie, vous pourrez tellement embrouiller la Matière qu'il lui sera impossible de vous suivre, et qu'il ne vous entendra non plus que si vous vous exprimiez en un langage inconnu. Il en est de même de l'Etre souverainement parfait, de l'existence du Créateur de toutes choses : plus bien des Philosophes veulent rendre cette vérité évidente, plus ils l'enveloppent de nuages épais, où les plus clair-voians ont de la peine à la retrouver. Je la mets au rang des Axiomes, puisqu'il est constant qu'elle est de tout âge, de tout tems, et de toutes les nations.

Aristote qui à cet égard n'étoit rien moins que crédule, a soutenu hautement que la créance d'une Divinité est répandue par tout le monde.

Les hommes ne peuvent vraisemblablement être parvenus à cette connoissance, que par la révélation, ou par une tradition continuée de siècle en siècle, et passée d'une postérité à l'autre : si c'est par la révélation, c'est une preuve convaincante qu'il y a un Dieu, puisqu'il n'apartient qu'à lui seul de se manifester aux mortels : et si l'on prétend que cela soit arrivé par une pure tradition, il faut en même tems que l'on montre dans quelles vues il y a eu des gens assez bêtes pour vouloir abuser les autres Animaux de leur espèce, et se tromper malheureusement eux-mêmes : ce seroit un procédé dont la seule pensée fei'oit honte à l'humanité. Avec tout cela, on ne sauroit nier que de tems à autre, il a paru des monstres vicieux et déréglez, qui, peut-èlre, dans l'apréhension où ils étoient que la persuation d'un Dieu immortel, quidoit un jour nous faire rendre compte de nos actions, et nous juger selon que nous aurons fait, ou bien, ou mal, ne les inquiétât, ont non seulement tâché d'efacer de leur esprit les certitudes d'un fait que la Nature avoit gravées profondément dans leur propre conscience afin de s'exeniter, du moins pendant cette vie des peines qu'ils apréhendoient de soufrir dans celle qui est à venir : mais leur vanité les a portez jusqu'à soutenir éfrontément que le hazard seul avoit produit tout ce qui est renfermé dans l'enceinte de l'Univers : mais leur petit nombre et les obstacles insurmontables qu'ils ont rencontrez lors qu'ils ont voulu introduire des sentimens si préjudiciables à la Société, fait voir évidemment qu'ils n'agissoient pas de bonne foi, ou suivant les lumières de la droite raison, mais par les principes d'un esprit corrompu, qui ne bute qu'au renversement des loix fondamentales des Etats les mieux afermis.

Le Docteur en médecine, dont vous me parlez, est de cette bande, il ne se contente pas de publier ses erreurs dans presque toutes les compagnies où il se montre, il le fait avec tant de profanation, que je ne le vois plus qu'avec dégoût, et que toutes les fois que les vacances m'atirent à Utrecht, j'évite, autant que je le puis, de me trouver en sa Compagnie.

Quoique ces pestes du Genre-humain soient en petite quantité, ils ne laissent pas d'obliger les Philosophes bien intentionnez, pour s'opposer à leur pernicieux dessein, à inventer tous les jours de nouveaux argumens capables de montrer à toute la Terre que non seulement il y a un Dieu, mais qu'il est impossible qu'il n'y en ait pas.

ET l'immortalité DÉ l'ame 245

Plusieurs grands Hommes y ont parfaitement réussi, M. des Cartes, entre autres, a eu, à ce sujet, l'aplaudissement d'un nombre infini d'honnêtes gens : vous m'avez, Monsieur, cité deux des principaux argumens de ce célèbre Auteur, dont vous vous êtes servi, pour confondre votre partie; ils sont en éfct démonstratifs.

Un alribut, dit-il dans l'un, qui eôt contenu dans l'idée que l'on a d'une chose, peut être dit avec vérité apartenir à cette chose.

Or l'existence nécessaire est contenue dans l'idée que nous avons de Dieu.

Donc l'existence aparlient à Dieu, et ainsi Dieu existe. Et dans l'autre, voici comme il s'énonce :

La réalilé objective de chacune de nos idées requiert une cause dans laquelle cette môme réalité soit contenue formellement ou éminemment.

Or la réalité objective de l'idée que nous avons de Dieu n'est conteniie en nous, ni formellement ni éminemment, non plus que dans aucune autre créature.

Donc cette idée de Dieu, qui est en nous, demande Dieu pour cause, et par conséquent Dieu existe.

Quoi que ces silogismes soient rangez dans toutes les formes que demande l'art de penser, il s"est veu des critiques, qui comme votre adversaire y ont trouvé à redire, mais il n'en faut pas être surpris, il y en a bien qui prétendent faire voir à l'œil que bien loin que le tout soit plus grand que sa partie, il est aisé de prouver que, par exemple, la moitié d'un quarré de quatre piez de contenu, et de huit de circonférence, est infini, et par conséquent infiniment plus grand que son autre moitié, et que la figure entière n'étoit avant qu'elle fut divisée en deux parties.

Pour apuier leur raisonnement d'une vraisemblance trompeuse, la moitié d'un quarré, disent-ils, se peut diviser en deux parties, l'une de ces parties en deux autres, et ainsi de suite; et d'autant que la matière, suivant l'opinion commune, est divisible à l'infini, et que la moindre parcelle ne peut être réduite en de si petites, qu'elles ne restent encore divisibles, il est évident que cette divisibilité se pourra pousser pendant toute l'éternité, sans jamais parvenir jusqu'à un Atome qui reste indivisible à moins que de suivre le sentiment d'Epicure, qui est absurde, et ainsi, continuent-ils, ce demi-quarré sera d'une étendue infinie, et par conséquent plus grand que n'étoit l'espace superficiel ou corporel, tel qu'on le voudra prendre, dont nous avons fixé le contenu à quatre piez.

Mais qui ne voit que ce Sophisme est impertinent, ridicule, et incapable d'éblouir que de simples ignorans, puis qu'il n'est pas question ici de la divisibilité des parties d'une figure, mais de son contenu, et que ce qui a été dit de sa moitié, ne pouvant pas être dénié au tout, il s'en suivra que la division de l'un n'ira pas moins loin que la division de l'autre, et que les parties de l'entier resteront toujours doubles de celles du morceau qui en a été retrenché.

On pourroit dire la même chose au sujet des objections que l'on a faites contre les argumens de notre Philosophe F'rançois, mais laissant la question indécise, voions si par une autre méthode dont je me suis servi

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