‹ Les successeurs de Cyrano de BergeracChapitre 98 sur 111 · DISSERTATION SUR L EXISTENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

DISSERTATION SUR L EXISTENCE DE DIEU

ailleurs, nous pourrons concourir avec lui, à parvenir au louable but que ce que grand Homme s'étoit proposé.

Pour rendre ma proposition évidente par un raisonnement incontestable, permettez-moi de faire une suposition, qui sera, si vous voulez, sans exemple, mais laquelle ne laisse pas pour cela d'être fort vraisemblable.

Je m'imagine que comme il arrive quelquefois à des hommes de naître sourds, aveugles, etc., la Providence, directement par elle-même, ou indireclement, suivant les loix de la nature, vient de me faire passer du non être à l'être, entièrement privé de l'usage des sens, mais de manière néanmoins que je sois capable de réflexion. Il est évident qu'en cet état, je n'aurai connoissance d'aucune chose qui soit au monde, sans exception, non pas même de mon propre corps. Les autres individus de mon espèce auront beau m'aprocher : je ne les verrai, ni ne les entendrai point : je serai insensible à l'odeur des esprits les plus pénétrans, et des senteurs les plus fortes : je mâcherai et avalerai machinalement les viandes que l'on me mettra dans la bouche pour ma nourriture, mais je ne les sentirai non plus que le choc où m'expose la rencontre des autres objets qui m'envii'onnent.

Et que l'on ne me dise pas qu'aiant des piez, dont je me sers à marcher, et des mains que j'emploie à prendre ce que l'on me tend, ou ce qui se rencontre casuellement à leur portée, je ne saurois manquer de m'apercevoir de leur solidité et de leur étendue; non seulement cela n'est pas véritable, mais il est même absolument impossible qu'il me vienne dans la pensée d'en avoir, ni quil y ait rien d'existant, qui ait du raport à la matière, comme il n'est pas en la puissance d'un aveugle né d'avoir aucune idée des couleurs, ni d'avoir même jamais songé pendant le sommeil d'en avoir vu. Gela étant, je donne à juger au plus habile de tous les mortels, si je puis me représenter un espace, un mouvement, une figure comme le prétendent, à tort, les Philosophes modernes; si j'avois quelque sentiment, je saurois, en étendant les bras, que la distance qu'il y a de l'une de mes mains à l'autre fait une longueur que l'on pourroit mesurer à l'aide d'une ligne droite. En posant le pouce et deux de mes doigts sur mon estomac, je formerois un triangle, et trouverois peut-être, à force d'y réfléchir, le moien de démontrer que ses trois angles sont égaux à deux droits ou à cent quatre-vingt degrez. Il me seroit de même aisé de former une figure, dont les quatre cotez seroienl égaux, et les angles droits, et d'y trouver entre autre, que deux fois le quarré de sa diagonale est égal au"x quarrez de ses quatre cotez. Aiant encore tiré un cercle, et dans ce cercle deux lignes droites à discrétion, au travers ou hors du centime, il ne seroit pas impossible de trouver, par une forte méditation, que le quadrangle fait des deux sections de l'une de ces lignes, est justement égal au quadrangle construit des deux sections de l'autre, et d'étendre ainsi mes lumières, en repassant toutes les figures, qui me pourroient tomber dans l'esprit, et qui, étant en aussi grande quantité que les nombres, renferment tant de proprietez si admirables et si nécessaires dans la culture des Arts, pour le bien de la société, que quand, par parenlèse, il n'y ajuroit point d'autres preuves, celle-là sufiroit seule pour

ET l'immortalité DE i/ame 247

nous convaincre de l'existence d'une sagesse infinie, à laquelle on en doit nécessairement attribuer la cause, puis qu'il est impossible qu'elles puissent tenir toutes ces sublimes qualité/ du hazard : mais quelle aparence? mes membres sont engourdis, ils sont morts, pour ainsi dire, je ne les sens point, je ne les ai jamais sentis, et j'ignore, par conséquent, qu'ils me soient de quelque utilité.

Je pense cependant, et quoi que je ne sache pas ce que je suis, une substance spirituelle ou matérielle, je suis pourtant assuré que j'existe, que je suis quelque chose, et, peut-être, l'unique chose qui soit : ma connoissance se borne à cela, je n'en ai absolument point d'autre.

Quelque simple qu'elle soit cette connoissance, elle ne sauroit manquer d'augmenter insensiblement, car pour peu que je rentre en moi-même, que je pense à ma manière d'exister, et d'oii j'ai tiré mon origine, il est indubitable que cela me conduit à l'Etre des êtres, au Souverain Maître de l'Univers.

Car enfin, pour peu d'atention que je fasse à ce qui se passe en moi, il me sera aisé, en réfléchissant sur le passé, sur le présent et sur l'avenir, de conclure que je n'ai pas toujours été ce que je suis à l'heure qu'il est et qu'il n'est pas fort certain que je serai encore lon-tems ce que je suis présentement, puis que je ne me sens aucune des facultez qui me seroient nécessaires pour perpétuer mon existence.

J'ai donc eu un commencement; mais comment suis-je parvenu à l'être? me suis-je produit moi-même? est-ce moi qui me suis tiré du néant? je ne voi aucune aparence à cela, car pour m'être tiré du néant, il m'auroit nécessairement falu agir, or pour agir il faut indispensablement exister, de manière que si je me suis fait et formé moi-même, c'est une nécessité que j'aie existé avant que je fusse; cela est contradictoire.

De là il paroit clair comme le jour qu'il faut que j'aie tiré mon origine de quelque autre principe; et d'autant, pour le dire en passant, qu'on peut former le même jugement par raport à tous les autres êtres, de quelque nature qu'ils soient, il est incontestablement vrai qu'il faut que ce principe, jusqu'auquel on est sans contredit forcé de l'emonter, soit un être qui n'ait jamais eu de commencement, qui existe immancablement par lui-même, qui soit la véritable cause de tout ce qui est, et auquel on est convenu de donner le nom de Dieu.

Remarquons de plus que dans l'état où je me suis suposé, il est naturel que je tombe dans le doute, s'il n'y a pas d'autres substances semblables à moi, et au cas qu'il n'y en ait pas, s'il seroit impossible qu'il y en eut ; d'où il paroit que je ne me borne pas à la connoissance que j'ai eue d'abord de l'unité, mais que suivant pié à pié cette pensée, je remarque que je connois aussi le nombre de deux, de dix, de cent, de mille, et qu'il ne tient qu'à moi de l'étendre jusqu'à l'infini, puisqu'il n'en est point auquel on ne puisse ajouter quelque chose.

Il n'est pas nécessaire. Monsieur, de vous faire remarquer ici qu'en arrangeant les nombres, dont j'ai prérfentement l'idée, de sorte qu'ils difèrent également les uns des autres, comme, 1, 4, 7, 10, 13, etc., je trouve que si j'en prens quatre de suite, par exemple, 4, 7, 10, 13, la somme 17 des deux moiens, 7, 10, égalera, sans exception, celle des

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