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Le lendemain 20 octobre, au malin, on continua le sauvetage des débris de la Hansa. On abattit les mâts qui devaient avoir leur utilité, on Coupa les dernières amarres qui relenaient encore le navire au glaçon, et dans la nuit du 21 au 22 Ja carcasse du navire s'engloutit. Deux des trois chaloupes qu'il portait avaient déjà été sauvées ; la troisième et la plus grosse était restée libre sur le pont; elle flotta donc quand la Hansa s'engloutit, On put l’amener sur la glace, près de la maison, On va Voir que, sans les Chaloupes, l'équipage de la Hansa eût misérablement péri.
Quand la carcasse de la Hansa s'abima dans les flots, on était à un mille (allemand) et demi de la côte du Groënland, juste en face d'une île appelée côte de Liverpool. Les vents et les cou rants allaient pousser le glaçon dans la direction du sud-ouest, d'abord loin de la côte groënlandaise, puis tout près de cette côte. Entre les glaces qui bordent celle-ci el les glaces qui entourent l'Islande, à peine restait-il un étroit chenal par où le glaçon flottant Pouvait péniblement cheminer, non sans courir de graves dangers.
Nous trouvons Consigné au rapport du capitaine Hegemann le règlement de la journée de ses hommes pendant une si périlleuse navigation : «A sept heures, le dernier homme de garde nous évoillait, On se levait, on s'enveloppait de ses vêlements do laine, on se servait pour la loilette de l'eau de neige fondue, Puis on prenait
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le café du malin avec un morceau de pain dur. Ensuite se succédaient les occupations les plus variées : confection des ustensiles utiles qui manquaient encore, couture des voiles, raccommodage des vêtements, rédaction du journal et lecture. Si le temps le permettait, on faisait des observations astronomiques et des calculs, À une heure avait lieu le diner, dont une bonne soupe grasse formait la partie principale; et, comme nous ne manquions pas de légumes conservés, on pouvait changer souvent ie menu. Mais il fallait être très économe de spiritueux, et ce n'était que le dimanche qu'on octroyait à chacun de nous un verre de porto, »
Pour se faire une idée du glaçon qui portait tout l'équipage de la Æansa, en tout quinze hommes, puisque, grâce à Dieu, la Hansa n'uvait perdu personne, qu'on s’imagine une plaine de glace très solide et très épaisse, formée de glaçons de différentes grosseurs soudés ensemble. La partie qui émergeait de l’eau ayent au moins cinq pieds d'épaisseur, la partie sous-marine en avait environ quarante. La neige, en s'accumulant par couches de huit pieds de hauteur, avait fini par combler toutes les fentes et tous les trous du glaçon, en sorte qu'il présentait à l'œil une surface unie, toute blancne; les trois embarcations, le maison même toute couverte de neige, faisaient à poine saillie, et de loin on n'aurait pas soup« conné là l'existence d'une petite communauté d'hommes. À l'extérieur le glaçou présentait un
relief remarquable, château fort, continuité dans formée peu à
On eût dit les murailles d’un s'il n'y avait pas cu solution de celle ceinture de glaces qu'avaient peu le frottement et la pression des glaces extéricures. Nous ne parlerons ni des aurores boréalcs qui illuminaient d'une manière splendide de sinistres Paysages, ni des renards et des ours qui venaient s'aventurer jusque sur le glaçon. Ce serait répéler ce qui a élé dit ail. leurs de la chasse dans les glaces polaires et des phénomènes lumineux si communs dans ces parages.
Cependant la Noël approchait (25 décembre 1869). Elle ne PASSA pas inaperçue à bord du glaçon auquel les naufragés de la Oublié de donner un nom !, les officiers dreseèrent l'arbre resplendissait d'illuminations.
listement fait avec un bout de dilles provenant d'un balai; docteur Laube avait mis de de cire. Les guirlandes de pa ne firent pas défaut.
havre sac et un étui de Capitaine, On but
Hansa ont Dans l'après-midi, de Noël; la maison € L'arbre était ar- Sapin et des brinpour l'éclairage, le côlé une provision pier et les galettes L'équipage avait fait un revolver pour les offrir au uñ verre de vin de Porto, puis on se précipila sur les vieux journaux que Conlenait la boîte, et nous lirâmes au sort les dons, qui consistaient en pelils instruments de musique, tels que sifflets, trompettes, guimbardes,
1 Le docteur Laube, hommes de l'équipage d
un de ces naufragés, appelait les e la Hansa les Passagers du bon Dieu,
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eten marionnettes, jeux de dames, de roulettes, bonbons fuiminants, etc. » Il est bien entendu que la prière ne fut pas oubliée dans un tel jour. Le capitaine Hegemann parle du recueillement qui régnait dans la maison, et à la fin de son compte rendu il invoque Dieu et lui demande sa protection.
A propos de ces célébrations protestantes de la Noël, nous ne pouvons nous empêcher de faire une remarque, c’est que les cérémonies catholiques, si imposantes et si touchantes à la fois, seraient d’un bien autre effet, au milieu des solitudes glacées des régions polaires. Elles ont par elles-mêmes, et indépendamment du sens profond et mystérieux qu'elles renferment, un caractère de grandeur et de majesté qui n'échappe à personne, et, par là même, elles sont propres à frapper ies imaginations les plus simples comme les esprits les plus cultivés.
Cependant avec le mois de janvier arrivait la mauvaise saison. Le 4 de ce mois, il y eut une de ces bourrasques qui, jetant les glaçons les uns contre les autres, les brisent, les divisent, ou bien les pressent et les soudent les uns contre les autres. Le glaçon flottant était exposé, comme les autres, à mille vicissitudes, à mille déformations. A le bien examiner, déjà sa forme et ses contours s'étaient altérés. Sa ceinture avait diminué. De circulaire qu'elle était, elle était devenue e':.ptique. Son diamètre, qui était de deux milles au départ , était réduit de moitié, Et, ce qu'il y avaii
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de plus grave, la maison semblait se rapprocher du bord, ou plutôt la maison n'avait pas bougé de place; mais les bords du glaçon, incessamment polis, frottés par d’autres glaçons ambulants léchés par la lame, diminuaient à vue d'œil, si bien que le jour n'était pas éloigné où le glaçon, dérivant toujours vers le sud, c'est-à-dire vers les eaux douces , achèverait de se fondre. Du 27 décembre au 8 janvier, c'est-à-dire en douze jours, le glaçon avait fait cinquante-deux milles et demi. La tempêle augmentait: une nouvelle catastrophe était imminente. Le 41 janvier, à six heures du matin, l'homme qui était de garde se mit à crier: « Tout le monde debout! » Bientôt un autre cri se fit entendre : « L'eau est sur le glaçon ! » Le glaçon est menacé de se briser en morceaux sous le choc ou la pression des autres glaçons, Une montagne effroyable, un gigantesque iceberg menace de l'engloutir, C'en est fait, il faut se séparer de la maison, ou plutôt c'est la maison qui se détache du glaçon, fracturée par la tempête. Il était temps de veiller aux chaloupes, seul espoir de salut, C'était pendant la nuit: il failait les débarrasser de tout ce qu'elles Contenaient, puis quitter la maison, Pendant que les hommes opéraient le sauvelage tant bien que ma!, tout à COUP, vers onze heures, le glaçon se brisa au niveau de la maison. Il fallut se hâter de fuir, et dans la fuite, comme par un mirecle, l'équipage ne perdit personne, Pendant dix heures de nuit, les quinze Pauvres passagers restèrent sur la glace, sans abri, par le plus horrible
temps, attendant le jour. Hegemann üéclare que ce fut le moment le plus terrible de tout le voyage. Toutefois on ne perdait pas pied encore. On songeait même à reconstruire, avec les débris de l’ancienne maison, une nouvelle demeure. Provisoirement on se logeait, tant bien que mal, sur ou sous les embarcations aménagées pour la circonstance. Malgré les travaux, les souffrances et les vicissitudes, le bon accord continuait à régner parmi ces infortunés, que le malheur ne pouvait que rapprocher davantage. Seulement le rapporteur de ce véridique récit fait observer qu'au milieu de ces terribles épreuves, un profond abattement s'était emparé des savants, tandis que les marins étaient calmes et résolus.
On vit alors les nécessités de la faim changer, pour ainsi dire, le naturel des animaux et les apprivoiser en quelque sorte. Un renard s’introduisit, sans plus de façon, dans la maison, et devint tellement familier, que chacun pouvait le caresser; on pouvait de même approcher des oiseaux et les prendre avec la main. Cela arriva pour des bandes de linots et de bruants des neiges. On leur jetait du grain qu'ils picotaient avec avidité, et c’est pendant leur repas qu'ils devenaient si familiers.
Le 29 mars 1870, le glaçon s'arrêta pendant quatre semaines dans la baie de Nukarbik. On n’était qu'à une lieue de la côte groënlandaise, et c'est précisément pendant cette relâche involonlaire qu'on vit des légions d'oiseaux s’abattre sur
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la glace. Durant ce séjour arriva la fête de Pâques (17 avril). La température s’adoucit extraordinairement. La mer devenait pralicable. D'un autre côté les pluies Compromellaient l'existence de la maison. Dans ces circonstances, on décida qu’il fallait quitler le glaçon et tenter de gagner la terre au moyen des embarcations On débarrassa les chaloupes de tout ce qu’elles contenaient. On y avait entassé vêtements, voiles, mâts, avirons, instruments, eic.; puis on amena les embarcations sur trois glaçons, et leur contenu, porté à dos ou sur des traïncaux, y fut réintégré.
Quand il fallut quitter définitivement le glaçon flottant, le cœur se serra comme quand on quitte Pour toujours un vieil ami. On y avait souffert, ct on l'aimait celte arche de salut qui, pendant deux cents jours, avait porté la pelile caravane à travers mille périls. Elle avait bien changé, et les vents, et les vagues, et le choc des icebergs l'avaient rendue méconnaissable : mais, comme une personne que l'âge a vieillie, on ne l'en aimait que davantage,
Voici comment se fit la répartition des hommes sur les trois embarcations. La balcinière, conduite par le capitaine Hegemann, recueillit les deux savants, le cuisinier et deux matclots. L'une des deux chaloupes portait le premier officier, Hildebrandt, avec deux matelots. Enfin, la plus grosse Chaloupe avait le second officier, Baule, ct quaire matelots.
Lorsque le vent était favorable, on mettait à la voile. Quand il y avait danger pour les embarcations, on les hissait sur des glaçons. L'opération consistait en un mouvement de bas en haut qu’on leur imprimait, et au moment où elles étaient soulevées pour la troisième fois, au moyen d’une forte secousse sur le câble, on engageait une partie du bateau sur la glace, et on le tirait ensuite complètement. Ainsi les chaloupes tantôt naviguaient entre les glaces, tantôt élaient hissées sur les glaçons. Celle navigation compliquée, avec les travaux qu'elle demandait, ne laissait pas que de fatiguer beaucoup les hommes. Toutefois la résignation et même une sorte de contentement régnaient dans tout l'équipage. Au milieu des tribulations de toute espèce, avec des vivres pour six semaines seulement, on trouvait le moyen d’être gai. On jouait au whist dans les moments de relâche; un officier faisait des vers, un autre dessinait, un troisième, pour passer les heures, racontait des histoires. Le tabac et le café venaient au secours de l'ennui et du spleen.
Le malin, on préparait une chaudière de café avec lequel on mangeait un morceau de pain sec. À midi, on avait pour dîner la soupe et le bouilli; le soir, il fallait se contenter de quelques gorgées de cacao, sans lait et sans srcre. L'appélit élait formidable ; l'exercice et le froid l’aiguisaient doublement ; on fut obligé de mettre chacun à la portion congrue. Les ressources présentes étaient faibles, et l'avenir était effrayant; mais l’élat sani-
taire était rassurant, et la température s'adoucissait de plus en plus. Un jour, le 19 Mai, un cri de surprise se fit entendre de la baleinière, On avait vu une mouche se poser sur la voile! Une mouche était un événement, C'était le signe du retour de la belle Saison, comme chez nous l’arrivée des hirondelles.
minait ainsi, sans avancer beaucoup, depuis le jour où l’on avait abandonné le glaçon. Rien de 18 triste, de plus désolé, que cette côte du Groÿaland, On rencontra une île, l’île d'Iluidick. ‘‘ucher terre était un Srand bonheur. On né put
embarcation d'Esquimaux allant à la pêche aux phoques, On n’en vit nulle trace. Après quelques heures de séjour sur ces rochers ingrats, il fallut remettre les chaloupes à flot et s'en re-
Pas, qui n'étaient plus que de deux par vingt-quatre heures. Le matin, vers neuf heures, on distribuait
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un quart de livre de pain à chacun avec un petit morceau de lard; le soir, à six heures, on accordait la même quantité de pain, de plus une demiboîte de bouïllon froid avec le } uilli. Le matin on avait encore un peu de ©. , et le soir du cacao. La faim élait désormais la pensée de chacun et le sujet des entretiens de tous. On ne comptait plus les heures que pour savoir si on approchait bientôt du moment où une maigre pitance réconforterait l'estomac.
Cependant on continuait à longer la côte du Groënland dans la direction du fameux cap Farewell, qui devait être le terme des souffrances; car, par delà ce cap, on aborderait le petit port groënlandais de Friedrichsthal. Sur cette côte, en apparence déshéritée, parfois un paysage d’un pittoresque sublime provoquait l'admiration d'hommes qui n'étaient pas insensibles à ce genre de beauté, et plus d’une éloquente description, dans le rapport du commandant Hegemann, témoigne de l'impression profonde produite par la vue de ces merveilleux spectacles.
Mais la surprise la plus grande, le plus beau de tous les spectacles, ce fut lorsque, après avoir contourné une terre basse en forme de promontoire, on aperçut enfin la baie tant désirée, celle au fond de laquelle s'abritait la petite ville de Friedrichsthal.
« À quelques centaines de pas de a grève, sur un sol verdoyant, s'élevait une maison rouge, dominée par une pelite tour. Sur la côte, un peu
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