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PARIS

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6LC

LES SUGGESTIONS CRIMINELIES

Par le D' Emile LAURENT Ancien interne à Mnûrmerie centrale des prisons de Paris

Les suggestions criminelles au Congrès de Vhypnotisme,

Comme l'Anthropologie criminelle, comme toute science nouvelle, l'hypnotisme est à la mode. La psycho-thérapie suggestive, d^abord rejetée par les médecins qui maintenant en réclament le monopole, fait des merveilles. Les biologistes, les médecins, les magistrats, les jurisconsultes, étudient les phénomènes de l'hypnotisme et les expliquent d'une façon scientifique et rationnelle.

Parmi toutes ces questions, il en est une qui touche de près à l'anthropologie criminelle, et qui nous intéresse au plus haut point : c'est celle des suggestions criminelles. Il y a là un grand problème, et des théories grosses de conséquences.

Au dernier Congrès international de l'hypnotisme, cette question a été discutée et vivement controversée. L'école de Paris et l'école de- Nancy ont rompu quelques lances et lui ont donné un regain d'actualité encore plus vif.

Je voudrais résumer et analyser aussi impartialement que possible Tétat actuel de cette question délicate.

Le viol pendant Céiat de somnambulisme, — Une fille endormie vierge et se réveillant enceinte. — Les zones hypnogènes,

<( Le véritable crime inhérent à l'hypnotisme et aux états analogues, c'est le viol », (1) dit M. Gilles de la Tourette. La possibilité de commettre un viol sur une somnambule en état de léthargie est un fait indéniable et ce cas s'est déjà présenté plusieurs fois devant les tribunaux. C'est un fait bien connu; je n'y insisterai pas, d'autant mieux qu'il est un peu en dehors de mon sujet.

Cependant il y a dans cette question un point secondaire qui me paraît d'une haute importance au point de vue médicolégal et que plusieurs auteurs, en particulier Pitres, Gilles de la Tourette, Ladame, Liégeois ont signalé.

Lorsqu'une femme se plaint d'avoir été violée, en état de léthargie, par un individu qui lui est plus ou moins étranger et quelquefois complètement inconnu, le juge ne manque pas d'exprimer son étonnement. Pour qu'une fille se laisse endormir, il faut que l'hypnotiseur lui inspire une certaine confiance ou présente au moins certaines garanties morales. Qu'elle se laisse au contraire plonger en léthargie par le premier venu et quelquefois par un individu plus ou moins antipathique, est-ce croyable ? Il faudrait donc admettre que la femme a pu être endormie contre sa volonté ! M. le professeur Pitres, de Bor-

(1) GUles delà Tourette p. 490 L'hypnotisme et les états analogues du point de vue médico»légal, Paris, 1887.

deaux, en découvrant les zones hypnogènes, a démontré que les sujets sensibles à l'hypnotisme, pouvaient être endormis par la pression de ces 2ones cutanées, par surprise et contrairement à leur volonté. Le viol alors devient possible dans ces conditions. « L'étude des cas qui ont fait l'objet d'une enquête ou d'un jugement, dit M. Ladame, nous prouve que presque toutes les femmes violées pendant l'hypnotisme, ont été endormies par surprise et sans leur consentement ». (1)

M. Pitres a cité un fait de ce genre tout à fait caractéristique. Une hystérique somnambule quitte son service absolument et sûrement vierge. Elle sort en compagnie d^me autre hystérique et elles rencontrent deux messieurs qui leur offrent à déjeûner. « Nous arrivâmes, raconte-t-elle, dans un petit restaurant en dehors delà ville. Un des messieurs voulut m'embrasser; je me fâchai vivement, et on se mit à déjeûner sans qu'il renouvelât ses tentatives. Quand le déjeûner fut fini, mon amie me laissa seule avec lui. Il voulut encore m'embrasser ; je me défendis, je le menaçai de crier et je pris même une chaise pour me défendre. Il s'élança sur moi et me saisit les bras. Alors je perdis connaissance et je ne sais plus ce qui s'est passé. Quand je revins à moi, nous étions tous les quatre dans la salle du restaurant et c'était le moment de partir. Je m'aperçus que j'étais mouillée aux parties et que j*y éprouvais un peu de douleur. Je revins à Bordeaux et je rentrai chez moi ». Neuf mois après ce jour, la malheureuse accouchait d'un enfanta terme.

Le viol peut encore être commis sur une somnambule pendant la période dite de léthargie lucide, pendant cet état où l'hypnotisée entend tout, mais ne peut réagir, paralysée, immo-

(1) Ladame : L'hypnotisme et la médecine légale. In Archives de l'Anthropologie criminelle^ 1887.

bilisée par la suggestion, et comme « enveloppée d'une chemise de plomb ». Lorsque le vagabond Castellan violait Joséphine H. , il est probable que la victime se trouvait dans cet état particulier.

Est-ce un crime de cohabiter avec une personne en état de somnambulisme, — Une hystérique violée par un étudiant en médecine.

Maintenant peut-on violer une femme en état de somnambulisme? Et, seconde question, corollaire de la première, est-ce un viol, un crime, que de cohabiter avec une femme plongée dans le sommeil somnambulique, si, dans cet état, on obtient son consentement?

« Toute personne mise en état de somnambulisme, dit M. Liégeois, devient entre les mains de l'expérimentateur un pur automate, tant sous le rapport moral que sous le rapport physique. Ce n'est même pas assez dire que de la comparer à l'argile que le potier pétrit à sa guise et revêt des formes les plus variées.

(( Souvent, en effet, le somnambule semble se porter de luimême au devant des désirs de la personne qui l'a endormi. Il ne voit que ce que celle-ci veut qu'il voie, ne sent que ce qu'elle lui dit de sentir, ne croit que ce qu'elle veut qu'il croie. Toute spontanéité a disparu; une volonté étrangère a comme chassé du logis qu'elle occupait sa volonté propre; tout au moins, elle fixe elle-même les limites de son domaine, ne laissant à la pauvre

expulsée que les parties du gouvernement qu'elle dédaigne ou rejette (1) ».

Donc, pour M. Liégeois, il n'y a pas de doute. La somnambule est un pur automate que celui qui l'a endormie tient sous l'empire absolu de sa volonté. La posséder dans cet état, serait par conséquent commettre un crime.

Mais, M. Gilles de la Tourette qui représente les idées de M. Charcot et de toute l'école de la Salpôtrière, est d'un avis presque diamétralement opposé. « Un individu qui plonge une femme en somnambulisme, dit-il, ne la possédera que si celleci veut bien, comme dans la vie normale, céder à ses désirs. Dans tout autre circonstance, il devra la violer, dans la propre acception du mot, ce qui ne se fera pas sans d'énormes difficultés, si l'oli se rappelle combien est exaltée, chez les somnambules, la vigueur musculaire, au point qu'une faible jeune fille devient un véritable athlète >> (2).

Et M. Gilles de la Tourette rapporte un fait de Dyce où deux individus introduits par une proxénète auprès d'une somnambule, durent la bâillonner et l'attacher pour vaincre le résistance qu on leur opposait.

M. Liégeois lui oppose d'autres faits de somnambules qui se livrèrent sans résistance et cependant malgré elles.

Tel est le fait de M. Dumontpallier, raconté par M. Hugues Le Roux (3). Une jeune fille qui était restée quelques semaines à l'Hôtel-Dieu, en passant devant un café, quelques jours après sa sortie, est appelée par des étudiants qui buvaient à la terrasse et qu'elle avait connus pendant sa maladie. Elle

(1) Liégeois, De la suggestion et du somnambulisme dans leurs rapports avec la jurisprudence et la médecine légale. ip. 125, 0. Doiii, Paris, 1889.

(2) Gilles de la Tourette, Loc, cit., p. 368.

(3) Voyez le journal Le Temps du 30 mars 1888.

s'assit près d'eux. « Tout à coup, dit-elle, l'un d'eux se lève et m'ordonne de le suivre. Je suis obligée de lui obéir. Il m'emmène chez lui. Là, il a fait de moi tout ce qu'il a voulu; puis, il m'a commandé de retourner seule sur le boulevard et de m'asseoir sur un banc. J'ai encore obéi, et c'est là que je me suis réveillée. » Cette fille avait été violée par un externe du service.

Voilà les deux opinions en présence : celle de Técole de Nancy et celle de l'École de Paris. Et maintenant où est là vérité ?

. Probablement et^ comme d'ordinaire, entre les deux. In medio stat virtus. Oui, M. Liégeois a raison : il est des somnambules qui obéissent comme des automates et dont l'hypnotiseur pourrait abuser à sa guise. Oui encore, M. Gilles de la Tourette a raison : il est aussi des somnambules qui résistent et qui conservent en grande partie leur volonté, leur spontanéité volitionnelle, en face de la volonté de l'hypnotiseur. Au fond, d'ailleurs, le désaccord entre les deux écoles, n'est peutêtre pas si grand qu'il paraît, puisque M. Gilles de la Tourette conclut : « Evidemment il sera possible d'obtenir d'une femme, pendant le somnambulisme, ce qu'elle n'eût jamais accordé à l'état de veille; bien plus, nous admettons que des criminels, connaissant le phénomène de l'oubli au réveil, se croiraient beaucoup plus sûrs de l'impuniié en la violentant pendant une période somnambulique (1). » Mais, que la somnambule se prête aux convoitises de l'hypnotiseur ou qu'elle ne s'y prête pas, les deux écoles sont d'accord pour conclure qu'il y a viol dans l'un comme dans l'autre cas.

il) Loc, cit., p. 369.

Les crimes réalisés par suggestion pendant la période somnambuliqiie. — Automatisme des somnambules.

J'en arrive maintenant aux suggestions criminelles propreprement dites. « Les phénomènes de suggestion, dit le professeur Pitres, pourraient être exploités dans une intention coupable. Un malfaiteur habile pourrait faire commettre par des sujets hypnotisés des actes criminels, et cela simplement en suggérant au sujet des illusions sensorielles, des hallucinations ou des impulsions automatiques en rapport avec l'acte à exécuter » (1).

Non seulement on peut faire accomplir à certains sujets, pendant le somnambulisme, et cela contrairement à leur volonté, des actes délictueux ou criminels, mais encore on peut leur suggérer d^accomplir, après leur réveil, à date fixe, tel ou tel acte déraisonnable ou coupable. « L'endormeur peut tout développer dans l'esprit des somnambules, dit Liébault, et le faire mettre à exécution, non seulement dans leur état de sommeil, mais encore après qu'ils en sont sortis » (2).

Cela est incontestable et cela est admis par tous. Mais ces suggestions post-hypnotiques, ces suggestions à échéance, sontelles absolument irrésistibles ? Pour l'école de Nancy, il n'y a pas de doute. Pour eux le somnambule obéit aveuglément à là suggestion. Selon M. Liébault, « il marche au but avec la fata-

(1) Pitres. Des suggestions hypnotiques, p. 51.

(2) Liébault. Du sommeil et des états analogues, p. 519.

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lité d'une pierre qui tombe ». Et M. Beaunis dit également : « Au jour fixé, à l'heure dite, l'acte s'accomplit et le sujet exécute mot pour mot ce qui lui a été suggéré ; il l'exécute convaincu qu'il est libre, qu'il agit ainsi parce qu'il l'a bien voulu et qu'il aurait pu agir autrement ». Et plus loin : « même quand le sujet résiste, il est toujours possible, en insistant, en accentuant la suggestion, de lui faire accomplir l'acte voulu. Au fond, l'automatisme est absolu, et le sujet ne conserve de spontanéité et de volonté que ce que veut bien lui en laisser son hypnotiseur : il réalise, dans le sens strict du mot, Tidéal célèbre : il est comme le bâton dans la main du voyageur » (1).

L'école de la Salpétrière ici encore s'écarte de l'école de Nancy ; elle ne reconnaît pas aux suggestions post-hypnotiques ce caractère de fatale irrésistibilité qui entraîne le somnambule comme l'impulsion entraîne l'épileptique. « L'hypnotisé, dit M. Gilles de la Tourette, reste toujours quelqu'un, et il peut manifester sa volonté en résistant aux suggestions » (2). M. Ch. Féré soutient qu'un hypnotisé <( peut résister à une suggestion déterminée qui se trouve en opposition, par exemple, avec un sentiment profond » (3). Pour M. le professeur Brouardel, « le somnambule ne réalise que les suggestions agréables ou indifférentes que lui fait un individu agréable » (4). Enfin M. Delbœuf soutient que « l'hypnotisé sait qu'on lui demande déjouer une comédie » (5),

(1) Beaunis. Du somnambulisme provoqué . Etudes physiologiques et psychologiques, p. 181.

(2) Loc. cit. p. 137.

(8) Gh. Fëré. Les hypnotiques hystériques considérés comme des sujets d'escpérience en médecine légale. Note communiquée à la Société médico-psy chologique le 28 mai 1883.

(4) Gazette des hôpitaux numéro du 8 novembre 1887 p. 1125.

(5) Delbœuf. Vhypnotisme et la liberté des représentations publiques.

LES SUGGESTIONS GBIMINELLES 9

Telles sont les opinions en présence. Il ne m'appartient pas de trancher la question. Cependant je dois avouer que j'ai vu d'ex<^leols gomnambules résister victorieusement à toutes les suggestions post-hypnotiques, tandis que j'en ai vu ^'autres accomplir, absolument malgré eux, des actes qui lem' répugnaient manifestement et qu'ils n'auraient certainement pas accomplie dans d'autres conditions.

En tout état de cause, ne tenoqs compte, si vous le voulez bien, que de ces derniers. Qu'il nous suffise seulement de savoir qu'on peut amener certains somnambules à Commettre malgré eux des actes préjudiciables à autrui et à e«x-mêmes, et voyons quelles catégories d'actes on peut les <\naiejxer à commettre ainsi.

Faux et captation de testaments par si^ggestion

D'abord on peut, et M. Liégeois a beaucoup insisté sur ce fait, faire signer à une personne hypnotisée un faux billet et lui suggérer qu'elle doit bien la somme en question, suggestion qu'elle conservera au réveil et qui deviendra pour elle vine réalité.

Prenons un fait, un fait expérimental, bien entendu.

M. Liégeois dit à une dame très suggestible :

— Je vous ai, vous le savez, prêté une somme de cinq cents francs ; vous allez me signer un billet qui constatera ma créance.

— Mais, Monsieur, je ne vous dois rien ; vous ne m'avez rien prêté.

■ — Votre mémoire vous sert mal, madame; je vais préciser les circonstances du fait. Vous m'avez demandé cette somme et j'ai consenti à vous la prêter; je vous l'ai remise hier, ici même, en un rouleau de pièces de vingt francs.

' i( Sotts^l^action de mon regard, continue M. Liégeois, et en présence de mon affirmation faite d'un ton de sincérité, madame P... hésite; sa pensée se trouble; elle cherche dans sa mémoire; enfin, celle-ci, docile à ma suggestion, lui rappelle le fait dont je viens d'évoquer le souvenir; ce fait, pourtant' imaginaire, a pris à ses yeux tous les caractères de la réalité; elle reconnaît sa dette et signe le billet. Madame P... est majeure; le Bon pour... est écrit de sa main, conformément à l'article 1326 du Code civil; le billet est donc conforme à la loi. Si je le remettais entre les mains d'un huissier, il en poursuivrait le paiement (1) ».

Ce fait est incontestable et démontre d'une façon certaine qu'on pourrait ainsi faire souscrire de faux billets, capter des testaments, etc. Mais aussi ce n'est qu'un fait purement expérimental. Est-il admissible de croire que pareille chose puisse se réaliser dans la vie ordinaire? Pour M. Gilles de la Tourette, ce sont là « des crimes fictifs qui ne franchiront jamais la porte des laboratoires ». . , , . .

Supposons, en effet, qu'un filou habile arrive à faire endosser par un somnambule , un faux billet et qu'il fasse croire à celui-ci qu'il lui doit bien la somme qu'il lui réclame, qu'il lui persuade que cette somme lui a été prêtée dans. telles circonstances, à telle époque, etc. Tout pourra bien aller momentanément; mais l'hypnotisé ne restera peut-être pas indéfiniment sous l'empire de la suggestion que lui a faite celui qui l'a volé;

(i) Liégeois, Loc. cit», p. 138.

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il cherchera à se rappeler comment et pourquoi il a emprunté cette somme, ce qu'il en a fait. M. Bernheim a signalé ces reviviscences tardives de la mémoire chez les hypnotisés. Des doutes naîtront dans son esprit; il saura que M. X... le magnétise et lui fait faire une foule de choses par suggestion; ses parants et ses voisins à qui il en pa^rlera le savent comio^ lui ; ils s'étonneront à leur tour de cette' dette inconnue et de ce billet qu'on a présenté tout à coup ; on s'informera, on apprendra que la réputation de M. X,.. n'est pas des meilleures ; une enquête se fera d'où jaillira sans doute la lumière; il faudra rendre l'argent et peut-être aller en prison. Ge sera là un procédé d'escroquerie des plus dangereux.

Je le répète, je ne doute pas que le somnambule n'obéisse dans bien des cas à la suggestion et ne paie le billet; niais il faudra le faire payer dans le plus bref délai, alors que la sugjgestion aura encore son effet rétroactif. Puis, aussitôt l'argent en poche, l'escroc devra filer au plus vite, car sûrement un jour ou l'autre on s'apercevra du vol. Le malfaiteur reconnaîtra bientôt que l'hypnotisme ne lui offre pas de garanties sérieuses, il abandonnera ce procédé et se contentera de passer à l'étranger en emportant la caisse.

' l! serait peut-être plus facile de capter un testament, puisque le donateur, une fois mort, ne pourra plus parler. Cela me paraît plus difficile encore. On ne peut prévoir exactement là date de la mort d'un individu et il faudrait une suggestiron à trop longue échéance. Et puis croyez-vous que les héritiers,^ étonnés de cette étrange donation, ne protesteraient pas? On prendrait des informations; on saurait que M. X... hypno^ tisait M. Z...; un bon procès en résulterait; et le testament serait cassée en admettant qu'il n'arrive pas pis au légataire.

Leè crimes suggérés réalisés par des somnambules à l'état de veille, — Automatisme des somnambules

Passons maintenant aux suggestions criminelles proprement dites.

Vous endormez un sujet et vous lui dites : « Vous volerez telle somme, à tel endroit; et vous me l'apporterez; vous tuerez telle personne qui m'est antipathique. Puis, le crime accompli, vous îreE à tel endroit éloigné et vous vous réveillerez. Mais vous ne vous rappellerez pas que vous m'avez donné l'argent; vous ne vous souviendrez pas que c'est moi qui vous ai ordonné de faire cela, vous croirez que vous avez agi motu proprio ».

On a fait commettre à des somnambules une foule de crimes expérimentaux de ce genre et personne ne doute qu'on puisse les amener à commettre des crimes véritables, à tuer ou à voler. Mais faut-il admettre aussi que l'auteur de la suggestion, par conséquent l'auteur véritable et responsable du crime s'assurerait ainsi l'impunité? Oh! ça, c'est une toute autre question. Je crois au contraire que, dans l'immense majorité des cas, ce serait un excellent moyen pour se faire pincer. « En présence d'un homme qui ne (peut expliquer ses actes, dit M. Mesnet, qui se retranche derrière la défaillance de sa mémoire, le juge d'instruction est amené à croire à un système de défense, il passe outre j bien que le malade réponde invariablement Je ne sais pas! et que le fait accompli, qu'il ignore

LES SUGGESTIONS GRMINELLES là

réellement, ait souvent eu pour témoin une nombreuse assistance (1). » Croyez-vous que le juge d'instruction passera outre? S'il est clairvoyant, ce système de défense insensé lui paraîtra au moins étrange. Il fera sans doute examiner l'inculpé par des médecins légistes, et alors on sera bien près de tenir le fil qui mènera à la découverte du véritable coupable. Et puis on ne sera pas sans s'étonner de ce crime commis sans motif.

Un criminel, s'il n'agit pas sous l'influence d'une violence impulsive, comme dans l'épilepsie, comme dans l'ivresse ou la colère, ne commet pas un crime sans raison : le vol ou la vengeance l'ont poussé. Mais, à heure fixe, tout à coup, une pensée jusqu'alors inconnue germe dans le cerveau de X... : il faut qu'il tue Z..., et il le tue. Pourquoi? Il n'en sait rien. Alors c'est un inconscient ou un fou? Croyez-vous encore qu'on ne fouillera pas le passé de cet homme, qu'on ne connaîtra pas ses relations et qu'on ne finira pas par mettre la main sur celui qui avait intérêt à faire commettre ce crime ! « A la grande rigueur, dit M. Gilles delà Tourette, conçoit-on, dans les très grandes villes, où tant de crimes indépendants de la suggestion restent inconnus, la possibilité de tels actes et l'impunité pour le suggestionneur. Mais en province, à la campagne, cela nous semble parfaitement impossible (2) ». Je crois que M. Gilles de la Tourette est dans le vrai, et qu'un malfaiteur qui se servirait d'un somnambule pour commettre un vol ou un meurtre, diminuerait ses chances d'échapper à la justice.

(i) Mesnet, Etude médico-légale sur le 8<>jnnambuUsme spontané et M somnambulisme provoqué. In Revue de l'hypnotisme, numéro d'arril 1887. p. 310.

(2) Loc. cit., p.376.

Les faux témoignages provoqués par suggestion et les hallucinations rétroactives

, Quant aux faux témoignages provoqués par les suggestions directes ou, par des hallucinations rétroactives^ ils me paraissent un peu plus facilement réalisables. On peut, en effet, suggérer à. une somnambule d'aller porter faux témoignage contre telle ou telle personne, et elle ira yrstisemblablenient; ou bien on peut la tromper en lui faisant voir par des. hallucinations rétroactives des choses qui n'ont jamais existé et qu'elle affirmera, sous la foi du serment, avoir vues.

. M. Berjibeim dit à une de ses somnambules : «LeSaoût, il y a quatre mois et demi, à trois heures de l'après-midi, vous rentriez chez yous; arrivée au premier étage, vous avez entendu des cris .sortant d'une chambre; vous avez regardé par le t^ou de la serrure; vous avez vu le vieux garçon qui habite dans 'a maison,. commettant un viol sur la plus jeune petite fille; vous l'avez yu; la petite fille se débattait, elle saignait; il lui mit un bâillon sur la bouche. Vous avez tout vu et vous avez été tellement saisie que vous êtes rentrée chez vous et que vous n'avez rien osé dire. Quand vous vous réveillerez, vous n'y penserez plus; ce n'est pas moi qui vous l'ai dit; ce n'est pas un rêve; ce n'est pas une vision que je vous ai donnée pendant votre sommeil magnétique ; c'est la réalité même : et si la justice vient plus tard faire une enquête sur ce crime, vous direz la

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vérité (1^ ». Trois jours après, celte femme interrogée par un magistrat, raconta toute la scène de viol et, la main sur un brasier, elle aurait juré qu'elle y avait assisté.

Evidemment, dans cet exemple,, l'interrogatoire -et Texamen de la petite fille auraient vite démontré la fausseté et l'inanité de ce témoignage* Mais si on avait fait croire à cette dame qu'elle avait été violée elle-même par ce vieux monsieur, et si' ce dernier n'eût pu invoquer uii' alibi, la chose eût été j)lus grave. Je crois cependant que la vérité aurait encore pu se faire, car la plaignante n'aurait pu fournir des détails suffisamment précis.

M. Liégeois va beaucoup plus loin. « Je suppose, dit-il, un crime effectivement commis; un homme a été assassiné, par exemple. Je me renseigne exactement sur toutes les circonstances du. fait, et je donne à quelques-uns des soninambules que fournit chaque jour la clinique du docteur Liébault, une hallucination identique. Je leur fais voir^ à tous successivement, les différents iactes du drame; ils, t?m*^»^ l'assassin guettant sa victime; ils assistent à, la lutte; ils entendent les cris, les appels désespérés, les exclamations suprêmes 5 ils sont ter* rifiés par le spectacle que j'invoque devant eux; mais surtout je ?^wr7no^^^r^?^,cnmm^?. dans l'accomplissement même de son forfait, et ce criminel sera ^owv omh la personne qu'il me^ plaira de désigner! Et tous iront déposer devant la justice,' feront des récits concordants, prêteront serment de dire la vérité, et, en leur âme et conscience, ils la diront, puisqu'ils ne raconteront que ce qu'ils auront t?2^ et entendu (2). » Et

(1) Bernheim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique^ p. 183. Paris, Doin, 1886.

(Z)Loc, cit., p. 648.

16 BMtLE LilUREKT

M. Liégeois ajoute : <t Quelle situation que celle qui serait faite à un homme contrequi de pareilles charges semient accumulées, et qui serait, pour une raison ou pour une autre, dans l'impossibilité d'in voqiuer un alibi ! ! ! »

M. Liégôoia «e met en peine de peu. Je suis persuadé qu'on n'arrêterait même pas cet homme, car la supercherie serait bien vite découverte. « Nous croyons, dit M. Gilles de la Tourélte, que la position de l'accusé serait bien moins dangereuse que celle du suggestionneur. En admettant même qu'il ne puisse invoquer un «iibi, ii pourra, par exemple, facilement prouver, si cette grossière erreur n'avait été révélée par Tenquêtè, qœ X... M Z.., m'étaient pas, au moment du crime, à tel eadroit, ensemble^ à la même heure. On pourra se demander alors dams (piel bout t(Mis ces névropathes viennent faire ^îne déposi*i(Bda, — q*ii tout entière se ressentira forcément de «on origine, — et aocusMsr A. . . é'vm crime que celui-^i nie énergiqùemefit avoir comffiiis e/t cpa^ rien dans «es antécédents, dans sa «adiière d'être, ne «aurait justifier. Aussi ne tard^a-t-il certainement pas d'ea oawe au donneur de mauvais ocBseils (1). »

J^ofu^ M. Liégeois a mal choisi son exemple et il a forcé la note.

Mais ce qui est vrai, ce, qui est possible, c'est qu'un somnambule pourrait, par àe faux témoignages habilement provoqués, dans des circonstances déterminées et tout particulièrement favorables, nuire à telle ou telle personne détestée du suggestionneur.

M. Liégeois cite le cas de La Roncière, condamné sur les fausses allégations d'une hystérique perverse qui éprouvait le besoin de mûre sans autre but que celui de satisfaire le caprice

(1) Loc. cit., p. 381.

d'une imagination détraquée. Mais la suggestion n'avait rien à voir là-dedans. Il y a bien encore l'affaire de l'infortuné Urbain Grandier qui fut condamné sur le témoignage de religieuses hystériques qui s'étaient suggestionnées l'une l'autre. Mais du temps d'Urbain Grandier, on ne connaissait ni l'hystérie, ni Thypnotisme, ni la suggestion, et, grâce [à Dieu, ce temps-là est loin de nous. Aujourd'hui un pareil procès et surtout une pareille condamnation seraient impossibles.

Les accouchements pendant le somnambulisme provoqué. — Substitutions d'enfants.

Le D' Mesnet (1) a démontré qu'une femme pouvait être accouchée en état de somnambulisme et ne conserver aucun souvenir au réveil.

Auvard et Varnier (2), Dumontpallier (3) et Pritzl (4) ont observé des faits du même genre. Il est facile de comprendre que, dans certaines circonstances spéciales, très faciles à rencontrer, il serait on ne peut plus aisé de faire des substitutions d'enfants au moment de l'accouchement, telles que substitution d^un enfant vivant à un mort, et vice versa^ substitu-

(1) Mesnet, Un accouchement dans le somnambulisme provoqué; déduc* lions médico-légales. In Revue de l'Hypnotisme, numéro d'août i887, p. 33.

(2) Annales de Gynécologie et d* obstétrique ^ mai 1887.

t (3) JyviV[ionip?i\\\QT» Analgésie hypnotique dans le travail de V accouchement. In Revue de V Hypnotisme, mars 1887, t. I, p. 257. (4) Wiener medisinische Wochenschrifty 1886.

tion d'un garçon à une fille, et réciproquement. Evidemment il faut que l'accouchement se fasse sans témoins ou que les témoins soient complices, mais rien de plus facile à trouver que de semblables occasions, et il est étonnant que les « faiseuses d'anges » qui cumulent si souvent les fonctions de proxénète, de sage-femme et de somnambule, n'y aient pas encore songé.

Les attentats à la personne morale, — Le vagabond Castellan et Joséphine H,,, — Adolphine de Saint-Saèns,

Les attentats à la personne morale par les magnétiseurs sur leurs sujets sont assez difficilement réalisables, il est vrai; néanmoins on pourrait en citer plus d'un exemple. Ainsi l'affaire Castellan est généralement considérée comme un fait de ce genre.

Cette affaire a fait un tel bruit, soulevé de telles discussions, que, même dans cette courte revue, je crois devoir la rapporter brièvement (1).

Le 31 mai 1865, vers six heures du soir, un homme de vingt-cinq ans, laid, mal vêtu, portant de longs cheveux noirs et une barbe inculte, affligé en outre d'un pied bot, se présentait à la porte d'une maison du hameau des Gouils (Var), habitée par un vieillard, un sieur Hughes et deux de ses enfants, un jeune garçon d'une quinzaine d'années et une jeune fille de

(1) J'emprunte les détails qui vont suivre au livre de Tardieu : Etude médicolégale sur les attentais aux mœurs, 1- éd-it., 1875, p. 92.

vingt-six ans, appelée Joséphine. Cet homme, nommé Castellan Timothée, était un ancien ouvrier bouchonnier devenu vagabond, qui passait pour guérisseur, pour magnétiseur et même un peu pour sorcier.

A la vue de son état de dénuement, on le laisse prendre place à la table de famille, et on remarque, pendant le repas, qu'il affecte certaines pratiques étranges^ entre autres celles de ne remplir son verre qu'en trois fois et de ne le boire qu'après avoir fait au-dessus plusieurs signes de croix et s'être signé lui-même. 11 simulait, en outre, la surdi-mutité. Ame crédule et superstitieuse, esprit faible, Joséphine se sentit frappée d'une terreur inexplicable et se coucha toute habillée sur son lit, sans pouvoir dormir de la nuit.

Le lendemain au matin Castellan partit; mais il revint dans la journée et trouva Joséphine seule à la maison. Des voisins ont vu que Castellan traçait avec la main des signes circulaires derrière la jeune fille penchée sur la marmite. Pendant le repas, il fit le geste de projeter quelque chose dans la cuiller de Joséphine, sans qu'elle y vit rien tomber toutefois. Alors elle se sentit défaillir et Castellan l'emporta sur son lit où il la viola. Elle prétend qu'elle a eu conscience de ce qui se passait, mais sans pouvoir s'y opposer en aucune manière.

Puis, dans l'après-midi, Joséphine, l'air égaré, part avec Castellan et se livre plusieurs fois à lui. C'était une jeune fille dont la réputation était absolument intacte. Ils passent plusieurs jours ensemble dans les bois et les fermes des environs. Tantôt Joséphine prodigue à Castellan les marques d'iuie affection passionnée, mêlant à ses caresses des phrases incohérentes, dans lesquelles les mots àe fleurs y âme ^hon Dieu, etc., reviennent à chaque instant ; tantôt au contraire, elle le repousse et mani-

feste pour lui la plus profonde horreur. Quand elle lui résiste ou qu'elle refuse de le suivre, Castellan, par des signes étranges, provoque des évanouissements dont il la tire en lui appliquant trois soufflets. «Voulez- vous que je la fasse rire? » dit-il à un des assistants, et elle pousse un éclat de rire insensé. Il lui fait faire à genoux le tour de l'appartement. Les assistants indignés le chassent. A peine est-il sorti, que la jeune fille tombe dans un de ses états nerveux. Elle cesse de parler tout-à-coup, ses bras se raidissent, ses poings se ferment, ses dents sont fortement serrées, ses yeux fixes et hagards. On rappelle Castellan et on lui ordonne de la faire sortir de cet état. Au moment où il rentre, les bras de la jeune fille se détendent subitement; lui se met à genoux, prononce quelques paroles mystérieuses ; puis, lui appliquant trois soufflets, met fin brusquement à la crise. Un étrange aveu lui échappe en ce moment : « Ce n'est pas la première femme, dit-il, que j'ai fait succomber de cette manière; il y a vingt-deux ans que mon père avait mis aussi quelque chose à ma mère, elle en a bien souffert ».

Au bout de quatre jours de cette étrange existence, Joséphine qui sentait sa volonté complètement paralysée, ayant été laissée seule un instant par Castellan, se sentit tout-à-coup déliée ; elle partit en courant et regagna la maison de son père où elle délira pendant plusieurs jours (1).

Pour M. Liégeois, il n'y a pas de doute. C'est un exemple certain d'attentat à la personne morale pendant la condition seconde. Mais je crois que M. Liégeois se trompe, lorsqu'il essaie de reconstituer la suggestion de Castellan à Joséphine, « comme on reconstitue le squelette d'un animal fossile au moyen de quelques-uns des os dont il était formé » . Castellan était-il

(1) Castellan a été condamné à douze ans de travaux forcés .

réellement si fort que cela? Il faudrait qu'il eût été un hypnotiseur instruit et bien habile pour faire les suggestions que M. Liégeois lui met dans la bouche. « Tu auras en moi une confiance absolue, dit-il à Joséphine en somnambulisme; je suis le fils de Dieu et j'ai le don de faire des miracles ; je crée des fleurs par la seule force de ma volonté ; en veux-tu la preuve ? Vois ces roses, ces marguerites qui poussent autour de toi ; tu peux te baisser, en cueillir, les placer à ton corsage, chaque fois que tu voudras les voir, tu n'auras qu'à fermer les yeux et il en poussera beaucoup autour de toi. Je lis dans les âmes comme le bon Dieu. Ainsi je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. Tu croyais me haïr, parce que tu méprenais pour un vil mendiant ; mais en réalité tu m'aimes d'un amour sans limites, tellement que tu ne pourras me refuser tes faveurs ; ton sort est désormais lié au mien ; là où j'irai, tu iras ; tu quitteras ton père et ta mère pour me suivre; nous serons comme mari et femme; tu voudras boire dans mon verre et manger du pain dans lequel j'aurai déjà mordu; quand je te toucherai à telle ou telle partie du corps, tu t'endormiras comme tu t'endors maintenant; tu feras tout ce queje te commanderai; si l'on veut me séparer de toi, aussitôt que tu ne me verras plus, tu tomberas endormie, insensible, comme morte, afin qu'on soit obligé de me rappeler ; tu te réveilleras quand je te donnerai trois soufflets ; non seulement ils ne te feront aucun mal, mais encore tu en éprouveras un grand soulagement, etc. » Est-il admissible de croire que Castellan ait pu faire des suggestions aussi savantes et aussi compliquées ? Mais alors ils eut été plus fort que M. Liégeois et M. Bernheim réunis. C'était un ignorant, peut-être un supersticieux qui croyait au magnétisme et qui a agi au hasard, au petit bonheur^ sur un sujet très sensible et admirablement prédisposé par l'éducation

et le milieu. Du reste cet essai maladroit lui a bien mal réussi, puisqu'il lui a valu douze ans de travaux forcés.

Tout dernièrement un procès analogue à celui de Castellan vient de se dérouler devant la Cour d'assises de Rouen.

Une jeune domestique de ferme, Adolphine V... était poursuivie pour infanticide sur les dénonciations d'un berger nommé Bastide. Adolphine a prétendu que Bastide était le père de son enfant, qu'elle était sous la domination absolue de son dénonciateur et que tout ce qu'elle avait fait lui avait été suggéré par lui. 11 n'y a rien de surprenant à ce qu'une pauvre fille comme Adolphine V... se soit laissée suggestionner par un paysan astucieux. Bastide croyait peut-être lui-même à la suggestion comme à une chose surnaturelle. C'était, lui aussi, un superstitieux et un faible d'esprit. Il a lu dans des livres auxquels il attribue un pouvoir magique qu'on pouvait paralyser la volonté d'une femme et l'obliger à se donner malgré elle.

Adolphine est un esprit faible et superstitieux : son ignorance n'a d'égale que sa crédulité. Bastide a senti qu'il trouverait là une proie facile pour ses convoitises. Il a commencé par l'effrayer par ses récits. 11 lui a donné à entendre que par des paroles magiques, il pouvait faire d'une femme sa chose, que, s'il voulait, il pourrait la prendra, elle Adolphine, et qu'elle serait comme un jouet dans ses mains. Il lui a parlé des livres cabalistiques, d'invocations magiques, etc. Il n'a pas été difficile de convaincre Adolphine qui vit bientôt dans le berger un sorcier. Dès lors elle était mûre et prête à accepter toute espèce de suggestion.

Bastide se rendit compte de cet état. Soit qu'il se fût persuadé lui même qu'il avait un pouvoir surnaturel, soit, ce qui est moins probable, que tout chez lui fût imposture et qu'il connût

les récentes découvertes de l'école de Nancy sur l'hypnotisme, il résolut d'en profiter et de posséder un jour Adolphine V... Voici comment les choses ont dû vraissemblablement se passer. Il est facile, à notre sens, de reconstituer toutes les suggestions qui ont été faites à Adolphine, très probablement à l'état de veille ou en condition seconde.

Un jour Bastide a rencontré la malheureuse dans un endroit écarté. Il a jugé le moment opportun pour satisfaire sur elle sa lucibrité depuis longtemps en éveil. Il s'est mis à la regarder d'une certaine façon, les yeux dans les yeux. Adolphine a eu peur, elle s'est mise à trembler, clouée sur place par le pouvoir fascinateur du berger. Il Ta prise par les poignets, sans la quitter du regard, murmurant des paroles inintelligibles, qui ne pouvaient être que des paroles d'enchantement, a pensé la pauvre servante. Dès lors elle était perdue.

— Il faut que tu sois à moi, lui a dit le berger d'un ton impérieux. Le charme a réussi. Tu ne peux pas me résister. Et Adolphine s'est livrée sans résistance.

Chaque jour Bastide a renouvelé sa suggestion, la renforçant en créant quelquefois des hallucinations chez sa victime. Quant à son rôle dans l'infanticide, il est moins facile à apprécier. A-t-il lui-même noyé l'enfant, ou bien agissant toujours par suggestion à l'état de veille, l'a-t-il fait noyer par Adolphine elle-même, inconsciente et obligée d'accomplir cet acte criminel ? C'est ce que l'instruction n'a pas expliqué d'une façon précise.

Dans tous les cas, il semble à peu près démontré que Bastide a pesé sur sa volonté.

C'est bien du reste l'impression que donne l'interrogatoire d'Adolphine.

— Bastide vous a-t-il conseillé de tuer votre enfant? demande alors le président à Adolphine.

— Non, puisqu'il me disait que je n'étais pas enceinte. Il m'affirmait que c'était une boule d'eau qui fondrait au lever du soleil. Quand je lui disais : « On médit que je suis enceinte », il me répondait : « Ma pauvre enfant, si tu Tétais, il y a longtemps que ça serait fait » .

— Après votre accouchement, n'avez-vous pas taché votre linge de sang?

— Bastide me disait de mettre du sang de poulet pour faire fondre la boule d'eau.

— Vous avez cependant bien vu que vous accouchiez?

— Oui, en regardant dans le seau, j'ai vu un enfant. J'ai dit : « Bastide, pourquoi ne m'avez- vous pas dit que j'étais enceinte? » Il m'a répondu : « Ma pauvre enfant, ne l'ditespas, pour votre honneur comme pour la mienne ».

— Pourquoi n'avez-vous rien dit à vos maîtres de la conduite de Bastide?

— Je ne le pouvais pas, c'était là (l'accusée porte les mains à son cou) et ça ne pouvait pas sortir; j'avais beau faire, ça restait quand je voulais causer, ça m'étranglait. Avec ses livres, il commandait mon âme.

Le président s'étonne que l'accusée n'ait point parlé à l'instruction du berger et ne fournisse ces explications qu'à l'au dience.

— Bastide ne me peut plus rien, répond Adolphine, je me suis confessée; il m'avait défendu de voir un prêtre. Il n'est plus là avec ses fioles et ses mauvais livres pour m'empêcher de parler.

— Quelles fioles? que contenaient-elles?

— De l'absinthe, pour quinze sous, et du persil. Je devais

LES SUGGESTIONS CRIMINELLES Jè5

en boire au coup de midi, quand Vangelus sonnerait, et la >>oule d'eau se fondrait.

— Bastide faisait-il des signes sur vous?

— Entre les yeux, autour des reins.

— Ne vous a-t-il pas dit q^ia vous perdriez quejijtu'^n de vQtre famille?

— Oui, il m'a dit que je n'étais pas au boijit de mes peines, que je perdrais quelqu^un, et de fait, le 13 février, ma petite sœur mourait. (L'accusée verse des larmes).

— Bastide avait-il aussi quelque pouvoir sur vos maîtres ?

— Oui, il faisait descendre mon maître de sa chambre quand il voulait; sur son ordre, les tonneaux de la cave dansaient, et à ce moment-là, je ne voyais plus clair, tout tournait. Je voyais Bastide qui tenait un de ses livres avec une couverture noire.

Adolphine était certainement sincère.

C'est bien ainsi que les choses se passent dans la plupart des cas où intervient la suggestion. Et ces phénomènes sont décrits avec trop de netteté et d'exactitude, pour qu'on puisse admettre qu'ils aient été inventés par cette fille simple et ignorante.

Les rapts d* enfants par suggestion, — Les hypnotiseurs de tréteaux

et leurs sujets.

Quant à ces rapts d'enfants, comme on en a signalé dans l'Inde, ils ne seraient pas, quoi qu'en dise M. Gilles de la Tourette, si difficiles à accomplir, surtout dans certains milieux ruraux où les enfants courent dans les rues et dans les champs,

2d "EMILE LAURENT

et soht généralement peu surveillés. D'ailleurs, les superstitions dont on les a bercés, la crainte des sorciers et la foi en la toutepuissance de leurs maléfices, sont des raisons qui les prédisposent étrangement à se laisser influencer par certains individus aux allures plus ou moins mystérieuses, et par suite, une fois plongés en somnambulisme, à se laisser entraîner par eux. La peur paralyse la volonté. Alors il sera facile à Thypiiotiseur de profiter de cet état de paralysie volitionnelle et de se faire suivre de Tenfant.

Néanmoins, chez nous, ce n'est généralement pas aux enfants que les hypnotiseurs s'adressent. Je parle, bien entendu de ces charlatans qui vont de ville en ville, donnant des séances publiques de magnétisme pour gagner leur vie. Que feraientils des enfants ? Et puis, avec l'organisation actuelle de notre police, ce serait un sûr moyen de se faire arrêter tout de suite. C'est aux jeunes filles qu'ils s'adressent. Car il leur faut des sujets pour donner des représentations, et on n'en trouve pas toujours parmi les assistants ou au moins d'assez bons pouf faire les expériences qui peuvent intéresser les spectateurs. L'hypnotiseur rencontre une somnambule, une hystérique le plus souvent. Si c'est une fille à la figure agréable, aux longs cheveux^ blonds, aux yeux bleus, voilà son sujet trouvé. 11 lui propose de l'endormir pour voir. Pendant son sommeil, il lui suggèredevoyager avec lui. Au réveil ilréitères sa suggestion avec ofïre d'argent. La malheureuse déjà impressionnée, accepte neuf fois sur dix. Alors ils partent ensemble. Sans doute le charme ne durera pas toujours ; mais demain Je barquni l'hypnotisera de nouveau, pour recommencer ajprès-demain et ensuite tous les jours. La suggestion sera, ainsi, sans cesse renouvelée et la malheureuse deviendra sa chose ; elle

sera à lui corps et âme. Sur les tréteaux, elle sera entre ses mains une poupée articulée dont il fera jouer à volonté tous les ressorts, toutes Içs articulations. Tant pis si le mannequin se détraque. Il faut bien amuser les spectateurs, pour fair^ pleuvoir les gros sous ! La représentation finie elle passera dans son lit et devra se prêter à toutes ses caresses,, quand il ne robligera pas à se prostituer pour augmenter les recettes de la journée.

On ne saurait croire quelle puissance, quelle fascination, ces hypnotiseurs exercent sur les malheureuses qu'ils exhibent ainsi avec eux. Soutiendra-t-on qu'il n'y a pas, dans ces cas, attentat à la personne morale? Est-ce que l'hypnotiseur n'a pas paralysé la volonté de son sujet et dirigé tous ses actes au gré de sa propre volonté à lui ?

Les viols de la conscience, — Confidences et aveux arrachés pendant le somnambulisme, '

Du reste, n'est-il pas démontré qu'on peut violer la conscience d'une personne plongée dans le somnambulisme et Tamener à dévoiler ses secrets les plus cachés? Sans doute, il en est qiii résistent et qui mentent même, quoi que fasse l'hypnotiseur. J'en rapporterai moi-même un exemple plus loin. Mais il en est qui mettent leur conscience complètement à nu. « Un jour, dit M. Liébaut, j'affirmai à une jeune fille endormie que j'étais un prêtre, et qu'elle était elle-même une pénitente venue pour se confesser. Cette petite prit son rôle au sérieux et me fit une

confession de pécadilles charmantes ». Cependant Texpérience ne me paraît pas atbàoluraent conciliante. M. Liébaut a pu faire croire à cette jeune fille qu'il était un prêtre, et elle a pu lui dire ce qu^ellë aurait dit au prêtre, c'est-à-dire ce qu'elle aurait bien voultl lui laisser savoir. Cela ne prouve pas qu'elle ait dit la vérité ou au moins toute la vérité.

Ërîère de Boismont (1) rapporte qu'une dame mise en somnambulisme par le professeur Blandin, et interrogée avec un peu trop de curiosité, finit par dire, après une certaine hésitation, avec beaucoup de rougeur et d'embarras: « Mon Dieu ! j'ai aimé M. ... » Le médecin effrayé, ne lui permit pas d'achever ; il la réveilla au moment où l'un des parents de la jeune femme s'approchait, demandant si Texpérience avait réussi.

Demarquay et Giraud-Teulon (2) citent un exemple analogue. Une dame hypnotisée par eux, répondit à leurs questions par des confidences tellement graves, tellement dangereuses pour elle-même, qu'ils s'empressèrent de la réveiller.

Ces derniers faits sont indiscutables et prouvent d'une façon certaine qu'on peut violenter la personne morale de certains somnambules.

Le» suggestions criminelles consenties. — Avortements par

suggestion.

Certains individus se font endormir pour recevoir sciemment et volontairement les suggestions criminelles dans le' but d'ac-

(1) Des hallucinations, p. 357. Paris. 1862.

(2) Recherches sur l'hypnotisme, p. 33. Paris 1860.

complir des actes qu'il leur serait impossible d'accomplir sans cet adjuvant puissant qui soutiendra leur volonté et les assurera de la réussite dans leur entreprise coupable.

Je m'explique par des exemples.

Un jeune conscrit voudrait éviter le service militaire. Mais comment faire ? Les médecins déjouent si adroitement toutes les simulations ! Alors il s'en va trouver un magnétiseur connu dans la contrée et celui-ci lui suggère de devenir sourd ou paralysé au moment du conseil de révision. Il lui sera alors facile de simuler sans danger puisqu'il sera réellement sourd ou paralysé momentanément.

Je crois que ce fait ne s'est jamais présenté et ne se présentera jamais. C'est tout simplement un exemple. Mais en voici un autre dont je garantis absolument l'authenticité. Je pourrais même citer les noms et l'endroit. La discrétion professionnelle ne me le permet pas.

Un étudiant en médecine habitué aux pratiques de l'hypnotisme, vient passer ses vacances dans sa famille où il rencontre sa jeune cousine. Le cousin embrasse la cousine qui lui rend baisers pour baisers ; des baisers on en vient aux caresses, si bien que la cousine devient enceinte du cousin et finit par lui révéler la chose. Comment faire? — M'épouser, dit la cousine. : — Jamais de la vie ! riposte le cousin ; je ne suis pas encore docteur. Et cependant on était déjà au deuxième mois de la grossesse. Alors le cousin songe à Thypnotisme ; il en parle à sa cousine qui accepte avec joie le moyen; il Tendort et lui dit : — Tel jour, à telle heure, tu éprouveras de grandes douleurs dans les reins, tes règles viendront et avec, ce que je t'ai mis si malencontreusement dans le ventre. — Qi.atre capsules d'apiol furent administrées la veille du jour de la débâcle

annoncée. A l'heure dite la cousine eut ses règles et expulsa la progéniture encore informe de son cousin. Alors, direz- vous, c'est Tapiol qui a agi et amené l'avortement. Je ne crois pas. D'abord l'apiol n'est pas un abortif, et puis je doute fort qu'il puisse amener un avortement à heure fixe.

Je le répète, le fait est absolument authentique. Du reste, l'action de la suggestion hypnotique sur la menstruation, est signalé par plusieurs auteurs. Voisin, Liébaut, et, tout dernièrement au Congrès international de l'hypnotisme, Gascard et Briant,en ont cité des exemples. M. Ladame s'exprime ainsi à ce sujet : « Il est prouvé qu'on peut, chez certaines personnes, provoquer pour ainsi dire à volonté l'hémorrhagie menstruelle. L'influence de la suggestion sur les contractions utérines ne peut être niée. Or, de là à l'avortement provoqué iln'y a pas loin, et la question de la possibilité de commettre ce crime par la suggestion, se pose en médecine légale » Cl), Eh bien ! maintenant, ce n'est plus une hypothèse.

Les suggesiiùns à l'état de veille. — Les faux témoignages chez les enfants. — L'affaire de Tisza-Eslar. — L'affaire d'Adèle B„. — Les suggestions criminelles chez les hystériques, — Gabrielle Fenayrou et Gabrielle Bompard.

« J'ai constaté, dit M. Bernheim, que beaucoup de sujets qui ont été hypnotisés antérieurement, peuvent, sans être hypnotisés de nouveau, pour peu qu'ils aient été dressés par un

(1) Loc. cit. p. 45.

LES SUGGESTIONS CRIMINELLES Hi

petit nombre d'hypnotisations antérieures Cune, deux ou trois suffisent chez quelques-uns), présenter à l'état de veille l'aptitude à manifester les mêmes phénomènes suggestifs » (1). Ainsi on peut donner des suggestions à un individu en état dé veille.

Chez certains enfants impressionnables, on peut provoquer de véritables hallucinations rétroactives et les amener à porter de faux témoignages. Par persuasion ou par intimidation, on ancre dans Leur esprit telles ou telles idées fausses qu'ils finissent par accepter comme vraies, prenant ainsi ce qu'on leur a suggéré pour une réalité. Et ils seront tellement convaincus de la véracité de la chose, qu'on ne pourra plus l'effacer de leur esprit.

Tout le monde se souvient encore de l'affaire mystérieuse de Tisza-Eslar, qui a si vivement passionné Fopinion. Voici en quelques mots de quoi il s'agissait.

Une jeune fille de quatorze ans, appartenant à la confession réformée, disparait. Dix-neuf familles juives habitent ce village hongrois de Tisza-Eslar. Bientôt le bruit se répand que les juifs l'ont tuée pour avoir son sang; c'était la veille de Pâques ; ils ont mêlé son sang chrétien au pain sans levain de leurs Pâques. Un cadavre repêché plus tard dans la Theiss fut reconnu par quelques personnes pour celui de la jeune fille; mais la mère de celle-ci resta incrédule et ne voulut pas la reconnaître. Treize juifs furent arrêtés ainsi que le fils du sacristain de la synagogue, un enfant de treize ans. Moritz emmené chez le commissaire de sûreté et longuement interrogé par lui, finit par faire des aveux. Il avait entendu un cri, était sorti, avait collé sonœilàla serrure du temple, avait vu Esther

(1) Loc. cit. p 80.

étendue à terre ; trois hommes la tenaient ; le boucher la saignait à la gorge et recueillait son sang dans deux assiettes. Arrivé à l'audience, l'enfant persiste dans ses aveux. La vue de son père et de ses douze coreligionnaires que la potence menace, les supplications les plus ardentes pour l'engager à dire la vérité, les pleurs et les malédictions i^ien ne l'émeut; il répète sans se lasser les mêmes choses dans les mêmes termes : il a vu.

M. Bernheim n'admet que deux hypothèses possibles pour expliquer les aveux de l'enfant. « La terreur, la violence, les menaces ont pu arracher une déposition mensongère ; et l'on sait combien, chez les enfants et même chez les adultes, l'entêtement dans le mensonge devient opiniâtre, par cela seul qu'on a vécu avec l'habitude de ce mensonge ». Cependant M. Bernheim repousse cette première hypothèse. « Que la terreur, dit-il, arrache un témoignage mensonger aune âme faiblement trempée, c'est dans la nature des choses. Mais placé en présence d'un père qui soufire et implore, que l'enfant sourd à toutes les supplications, maintienne consciemment sa déposition, sachant qu'elle entraînera la peine capitale, qu'il continue nonobstg^ntà débiter envers tous et contre tous sa petite histoire qu'il sait inventée de toutes pièces, c'est une persévérance rare de monstruosité morale ». Aussi pour M. Bernheim, le commissaire a suggestionné l'enfant à l'état de veille. Il aura frappé l'imagination de l'enfant fasciné par la terreur, il aura évoqué devant lui la scène du meurtre et lui aura ainsi donné une hallucination rétroactive. « Le cerveau construit de toutes pièces la scène que le commissaire évoque. Tout est là : l'enfant voit la victime couchée, tenue par trois personnes, le sacrificateur plongeant son couteau dans la gorge, le sang

s'écoulant ; Tenfarit a vu ; l'hallucination rétroactive est créée, comme on la crée expérimentalement dans le sommeil profond, et le souvenir de la vision fictive est si vivant, que l'enfant ne peut s'y soustraire » (1).

Sans doute cette affaire est restée pleine dé mystères et les hypothèses de M» Bernheim sont rationnelles ; cependant je dois avouer qu'il en est une troisième qui se présente à l'esprit et qui est tout aussi admissible : c'est que l'enfant ait dit la vérité.

Mais laissons cette affaire. Nous n'avons pas besoin de ce drame pour croire à la réalité des suggestions et des hallucinations rétroactives provoquées chez les enfants à l'état de veille. On peut même provoquer des phénomènes semblables chez des personnes adultes. M. Liégeois rapporte à ce propos un fait qui ne me paraît ni très probant ni très bien choisi.

Le 6 novembre 1868, comparaissait devant le Tribunal correctionnel de Vie (Meurthe), la nommée Adèle B..., sous la prévention d'avoir, le 8 octobre précédent, supprimé l'enfant dont elle était accouchée, Adèle nia d'abord. Mais le commissaire de police, procédant à son interrogatoire, lui demanda si elle n'avait pas placé son enfant dans le réduit à porc de la maison qu'elle habitait. Après bien des hésitations, elle finit par dire qu'elle l'y avait mis. Lavage-femme F... avait déjà posé auparavant la même question à l'accusée qui avoua. Devant le juge d'instruction, à Taudience, Adèle renouvela ses aveux : « J^ai pris mon enfant, j'ai ouvert la porte de la loge des porcs et je l'ai lancé au fond de cette loge. Je ne crois pas qu'il ait crié et je ne l'ai pas vu remuer. » Elle fut condamnée à six mois de prison.

Mais quand, peu de temps après, elle se présenta à Vie pour subir sa peine, on rei^.onnut qu'elle était dans un état de

è4 EMtr.E LAUBENT

grossesse avancée, ce qui impliquait qu'elle n'avait pas pu accoucher au commencement d'octobre, ni, par conséquent, se ï^ndre coupable du délit pour lequel elle avait été condamnée. Interrogée de nouveau, Adèle déclara que ses parents et la sage-femme l'avaient obsédée pour la déterminer à faire des aveux ; qu'ils ne cessaient de l'effrayer en lui faisant entrevoir la condamnation sévère qui l'attendait, si elle n'avouait pas. Sans doute- on a vivement impressionné cette fille, on l'a persuadée en quelque sorte malgré elle. Mais est-ce bien là une suggestion? Je ne crois pas, car Adèle n'a pas cru un seul instant qu'elle avait jeté son enfant aux porcs. Dans tous les cas, c'est un phénomène analogue, de la persuasion par force (1).

« La suggestion hypnotique, dit M. Ladame, n'agit paè autrement sur les cerveaux malades et endormis que la suggestion ordinaire, celle que tout le moîide connaît et pratique en affirmant aux autres les choses dont on espère les convaincre. La suggestion hypnotique est de même nature que la persuasion à l'état de veille. Elle renforce, il est vrai, considérablement la puissance de persuasion que nous possédons sur autrui, en supprimant les résistances qui existent à l'état de veille. y> Mais combien d'individus chez qui cette résistance est presque nulle! Combien qui croient toujours et malgré tout ce qu'on veut leur faire croire! Combien ont cette foi aveugle qui transporte les montagnes! Croyez-vous alors qu'il sera bien difScile d'entraîner ces individus au crime, au vol, au meurtre même? Combien d'hommes, nés bons mais faibles et suggestibles, sont devenus des instruments de crime aux mains

(l) Voir les détails de cette affaire dans Liégeois. Loc. cit. p. 662 et suivantes.

Les suggestions criminelles cô

d'habiles filous qui ont su s'en servir pour accomplir leurs desseins criminels! Volontés défaillantes, âmes débiles et légères, ils se laissent balotter par tous les vents; le premier venu peut les entraîner. J'ai montré (1) cette influence pernicieuse des criminels sur les natures faibles qu'ils influencent et poussent au mal.

Voici par exemple, un hystérique à hérédité nerveuse très chargée, comme toujours. Un jour, un individu qu'il connaît à peine, lui confie des objets volés en le priant de lui rendre le service d'aller les porter au Mont -de-Piété. Dupe ou complice, il obéit. Dans tous les cas, Tinitiative du crime n'est pas de lui; il a été trompé ou entraîné par un filou.

Quelques années après, il est compromis et entraîné par d'adroits coquins dans l'affaire Romanoff^qui eut une heure de célébrité. Grâce à un rapport favorable du D' Garnier, il s'en tira avec trois mois de prison.

A peine remis en liberté, il fit connaissance d'une jeune fille avec qui, comme il le dit, il ne croyait passer que quelques jours, a Mais il s'éprit pour elle d'une amitié sans bornes ». Cette femme profita de l'empire qu'elle avait sur lui et lui fit vendre une montre et une chaîne en or qu'elle avait volées. Tous deux furent arrêtés. Le pauvre diable protesta de son innocence. D'ailleurs, sa femme lui écrivait des lettres qui sembleraient lui donner raison. Elle avouait qu'elle seule était coupable, qu'elle avait volé les bijoux et qu'elle avait trompé son mari en lui disant que c'était un cadeau d'une amie. Cette fois un rapport du D' Garnier amena l'acquittement.

(1) Voir ma communication au Congrès international de rhy|>notisme tenu à Paris en 1889. De V action suggestive des milieux pénitentiaires sur les détenus hystériques.

86 EMILK LAURENT ♦

Malgré tout, cet homme est doux et bon, sympathique même, capable do sentiments généreux. Il est évident qu'il a été influencé, qu'on a paralysé en quelque sorte sa volonté et que, à chaque crime, son complice en a fait sa chose.

M. Berhneim interprète même de cette façon un crime mystérieux et célèbre qui, il y a quelques années, a vivement passionné l'opinion publique. « Voilà une jeune fille élevée dans de bons principes, que tous s'accordaient à considérer comme douce et honnête. Elle se marie, les premières années sont heureuses; elle paraît épouse dévouée et bonne mère. Un jeune homme s'empare de son imagination; son mari, aux prises avec les difficultés de l'existence, la néglige; elle se donne à ce jeune homme. Plus tard, le mari rumine des idées de vengeance sur ce jeune homme qui, après avoir séduit sa femme, a fondé un établissement rival qui prospère, tandis que le &ien périclite. Pour assouvir sa vengeance, il captive de nouveau l'esprit de sa femme, lui persuade que son rivsil est cause de leur malheur^ lui insinue qu'il faut le tuer, que sa réhabilitation morale est au prix de ce meurtre. Elle se laisse aller à cette suggestion; docile, cédant aux menaces, elle donne rendez-vous à son ancien amant et, sous prétexte de renouer des relations interrompues, froidement, sans émotion, elle le conduit à son mari qui l'assassine; aucun remords, aucun regret n'agite sa conscience, elle ne paraît pas se douter de l'énormité de son crime. Rien dans ses antécédents ne faisait prévoir cette perversion monstrueuse du sens moral. Devant le jury, sa maîtresse de pension affirme que c'était l'élève la plus docile, la mieux disciplinée. Un témoin, dont on a ri à l'audience par ce qu'on ne l'a pas compris, a dit d'elle : « C'était une pâte molle, elle allait au vice aussi bien qu'à la vertu. » Traduit en langage psychologique : elle était suggestible;

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