TROPMANN
son cerveau, a pris possession de lui, de même que chez d'autres s'implante, sans raison, l'idée fixe du suicide, et par une évolution fatale, elle a armé son bras et l'a conduit à réaliser brutalement cette chose infernale. Je n'affirme pas que telle soit la vérité, je l'ignore; mais ie dis que cela est possible. »
Je pourrais multiplier presque à Tinfini ces exemples d'autosuggestions criminelles. En effet, qu'est-ce que la tentation chez le voleur, sinon une sorte de fascination? N'en est-il pas de même aussi pour bien des attentats à la pudeur ou des viols sur des petites filles ? C'est une idée étrange qui s'installe sous le crâne d'un homme et où bien souvent l'instinct sexuel n'est pour rien, puisqu'il pourrait facilement et sans danger se satisfaire ailleurs ; cette idée hypnotise en quelque sorte les facultés supérieures qui régissent nos actes et le malheureux, comme une boussole aimantée, cède à l'obsession qui l'entraîne.
Les idées fixes des aliénés ne sont pas autre chose ; ce sont des phénomènes de même ordre ; les facultés de raisonnement sont abolies et laissent le champ libre à l'automatisme.
Comment on peut déjouer les suggestions criminelles.
Tel est le tableau des suggestions criminelles les plus communes. Je crois les avoir passées à peu près toutes en revue et, pour chacune d'elles, j'ai mis en présence les opinions des diverses écoles.
En somme Tirresponsabilité des sujets hypnotisés, qu'on amènerait à commettre des crimes, est admise par tous. « Seul celui qui adonné la suggestion est coupable, dit M. Liégeois; seul il doit être poursuivi et puni. Le somnambule a été pour lui un pur et simple instrument, comme le pistolet qui contient la balle ou le vase qui renferme le poison » .
Je n'indiquerai point ici la marche à suivre dans les expertises médico-légales, au cas où des faits analogues à ceux que j'ai cités, viendraient à se produire. Cette étude a déjà été faite d'une façon très complète et je me contenterai de renvoyer aux ouvrages cités de Liégeois, Ladame, Gilles de la Tourette.
Il est un point cependant que je retiendrai. Supposons qu'un crime a été commis par un somnambule. L'examen a fait reconnaître que le sujet est hypnotisable, suggestionnable. Mais quel est l'auteur de la suggestion criminelle ? si celui-ci lui a suggéré l'amnésie, comme dans certains exemples que j'ai rapportés. M. Liégeois indique le moyen de tourner la suggestion . « Puisque le prévenu, dit-il, en vertu de l'ordre reçu, ne dénoncera jamais directement l'auteur de la suggestion, il faut le lui faire dénoncer indirectement, par des actes dont il ne comprend pas le but, ou même par des démarches auxquelles on donnera une apparence de protection et de défense pour le criminel lui-même ». Ainsi X... atuéZ..., A... est l'auteur présumé de la suggestion etX... refuse de le dénoncer. Alors on dit à X... : Quand celui qui vous a ordonné de tuer Z... entrera, vous éclaterez de rire, ou bien vous vous endormirez, ou bien vous vous placerez devant lui pour le cacher. X. . . obéira à ces suggestions qui ne sont pas directement et expressément contraires à l'amnésie suggérée, et le véritable coupable tombera ainsi aux mains de la justice, a parce qu'il
lui aura été impossible de tout prévoir et d'écarter tous les dangers par une suggestion d'amnésie, si large et si compréhensible qu'elle soit ». Et ainsi M. Liégeois en vient à conclure comme M. Gilles de la Tourette et comme moi: « Alors s'évanouit la sécurité absolue dont paraissaient jusqu'ici pouvoir se targuer ceux qui voudraient recourir à la suggestion pour faii'e accomplir un crime par un sujet hypnotisable. La justice repreiid ses droits ; la suggestion criminelle reste possible en théorie, mais devient, en pratique, extrêmement dangereuse, pour ceux qui seraient tentés d'en faire usage. (1)
La suggestion employée pour arracher des aveux aux criminels
Enfin je terminerai par une dernière question dans laquelle je n'apporterai pas une réponse, mais un fait réel, un fait non expérimental.
Pourrait-on, pendant le somnambulisme, faire parler un criminel réticent et lui arracher des aveux ?
Je ne discuterai pas ici la valeur morale de ce procédé d'information et je n'hésite pas à le condamner, partageant en cela pleinement l'opinion de M, Liégeois. « Il y aurait là, dit-il, une sorte de piège tendu au malheureux qui se débat sous le poids des charges accumulées contre lui; sa situation est déjà assez terrible, elle doit trop affaiblir les moyens de défense auxquels il pourrait recourir, pour qu'on y ajoute cette
(1) Liégeois. Loc cit. p. 692 et suiv.
sorte de torture morale. Je ne puis reconnaître ici à la justice le droit d'annihiler la volonté du prévenu, en supprimant son libre arbitre. » (1) Mais enfin les aveux qu'on obtiendrait d'un individu mis en somnambulisme, auraient-ils quelque valeur ? Pourraient-ils être considérés comme l'expression de la vérité ? C'est là la question que je m'étais posée.
Il y avait l'an dernier à la prison de la Santé un hystérique hypnotisable et très suggestionnable. Cet homme qui avait déjà subi plusieurs condamnations antérieurement, était accusé de complicité de vol. Voici en deux mots le fait qui avait motivé sa dernière arrestation (2).
X... alla un jour avec sa maîtresse à une foire aux environs de son village. Celle-ci vola un cheval avec une voiture et les lui confia en le priant de ramener bête et attelage à la maison, lui disant qu'elle les avait achetés. Telle est du moins la version deX...
Je le plongeai en somnambulisme et j'essayai de le faire parler, de lui arracher son secret, en annihilant sa volonté. Je ne crois pas avoir fait là rien de contraire à la morale professionnelle. J'ai cherché simplement la solution d'un problème scientifique et je. n'eus jamais l'intention de me servir de ce moyen pour le faire condamner ou le faire absoudre.
Je demandai donc à X. . . endormi :
— On vous accuse de complicité de vol.
— Je suis innocent.
— Vous saviez cependant que le cheval et la voiture avaient été volés.
(1) Liégeois hoc, cit, p. 694
(2) Voyez à ce propos in Revue de l'hypnotisme de juillet 1889 : De la suggestion hypnotique chez les criminels, par le t)' Em. Laurent.
— Non, non, reprend-il avec énergie ; je n*en savais rien.
— Vous le saviez.
— Je vous jure que non.
— Je vous dis que vous le saviez.
— Non, dit-il déjà plus mollement.
— Je vous assure que vous le saviez ; vous le saviez.
— Oui, je le savais.
— C'est sûr, vous le saviez ?
— Je le savais.
Quel cas fallait-il faire de cet aveu ? Aucun. La preuve? La voici.
Je dis de nouveau à X...
— Vous ne saviez pas que la voiture avait été volée»
— Si, je le savais.
X... en répondant ainsi, est sous Tinfluence de ma première suggestion. Sa volonté a été vaincue par la mienne, il s'avoue et se croit coupable. Je continue, et sa volonté va de nouveau plier sous ma suggestion.
— Vous ne saviez pas que la voiture avait été volée.
— Si je le savais.
— Non, je vous dis que vous n'en saviez rien.
— Non, je n'en savais rien.
Et, en effet, en ce moment, X... ne sait plus s'il le savait ou s'il ne le savait pas. Il croit ce que je lui dis et sa volonté flottante et incertaine se plie à toutes les absurdités. Je le réveillai. Etait-il coupable ou n'était-il pas coupable? Je n'en savais absolument rien.
Je tentai une nouvelle expérience. J'endormis X..., et cette fois je commençai par lui suggestionner de ne me dire que la vérité. Comme la première fois, toutes ses réponses furent ce que je voulus qu'elles fussent.
Dira-t-on que je n'aurais pas une assez grande influence sur sa volonté pour l'amener à mettre sa conscience à nu ? Je croirais plutôt le contraire.
J'ai beau lui ordonner de dire la vérité; la vérité, pour lui, c'est ce que je lui dirai, ce que je lui ferai croire. Son moi volitionnel n'existe plus. Il ne possède plus « ce vouloir à deux tranchants qui peut se tourner dans un sens ou dans l'autre, vers le oui ou le non » ; sa volonté n'est plus qu'une girouette désorientée, obéissant aux impulsions d'une autre volonté plus puissante qui la dirige et la gouverne.
J'aurais pu faire tout avouer ou tout nier à cet homme, j'aurais pu le faire jurer la main sur un brasier. Mais la vérité? Impossible de la démêler.
Ainsi ce mode d'information n'offrirait aucune garantie de véracité et je concluerais volontiers avec M. Arthur Desjardins : « Le juge qui aurait recours à ce procédé "d'inquisition, devrait être flétri et dépouillé de sa robe. »