MICHEL EYRAUD
n'a été qu'un instrument aveugle dans la main d'un malfaiteur habile.
Pleine d'insouciance et de gaieté, elle suit son amant à travers les deux mondes, se laisse jeter par lui dans les bras de plusieurs personnes de rencontre.
Mais voici que Gabrielle fait la connaissance d'un honnête homme qui s'intéresse à elle. Un jour, elle a un doute, un remords, si vous aimez mieux; son crime lui remonte à la surface, et, dans une crise de larmes, elle fait des aveux; elle lui raconte tout. Cet homme la suggestionne à son tour. Il la délie en quelque sorte de son premier amour. Tous les liens qui l'attachent à Eyraud tombent subitement. Elle se sent comme délivrée. Elle revient à Paris, toujours sur les conseils de son nouvel amant. Calme et souriante, elle vient avouer le crime au juge. Oh! tout d'abord, elle se rend bien compte qu'elle est légèrement compromise, que cette affaire va lui attirer des ennuis, quelques mois de prison, peut-être. Aussi elle ne se charge pas; elle invente mille versions différentes, toutes plus absurdes les unes que les autres, et qu'elle est obligée d'abandonner le lendemain. Elle déroute la justice avec un art infernal. Mais comme elle s'est laissée prendre aux suggestions d'Eyraud, comme elle s'est laissée prendre aux suggestions de son second amant, elle se laisse prendre aux suggestions du juge, et, un beau jour, vaincue et fascinée, elle renonce à la lutte, elle avoue tout : elle a aidé à accrocher la corde, elle a cousu le sac, elle a aidé à ficeler le cadavre comme un poulet.
« Les suggestibles mentent souvent, dit encore M. Bernheim , parce qu'ils sont les premiers, dupes de leur imagination. Ils ajoutent à la vérité de leur propre cru, on en retranchent. Ce que l'imagination mue par l'intérêt, l'impression du moment,
les idées que l'interrogatoire éveille en eux, leur suggère, ils le prennent pour des réalités. Il est possible que Gabrielle Bompard, poussée par l'interrogatoire dans un sens ou dans un autre, animée aussi par instants du désir d'effacer son rôle, crée dans son imagination des souvenirs illusoires qui s'imposent à elle, comme si c'était arrivé; qu'elle ajoute ainsi inconsciemment du vrai et du faux et ne sache pins elle-même démêler la vérité vécue d'avec la vérité créée ou falsifiée par son imagination ».
Telle est, à mon avis, la vérité.
Comme ces hystériques dont je parlais tout à l'heure, comme Gabrielle Fenayrou et tant d'autres, c'est un être tout entier aux instincts, un être dépourvu de sens moral et de conscience, quelque chose comme un automate pensant, comme une marionnette douée d'intelligence. Elle va au bien comme au mal. Tout dépend de celui qui l'y mène. Elle a toujours été conduite par l'entraînement des sens et la volonté des autres. Toute jeune, faute d'une éducation sévère, elle attire chez elle des jeunes gens à qui elle donne « les prémices de sa chaleur ». Plus tard, elle abandonne le toit paternel et se met à faire la noce. En tout cela, elle suit ses instincts de bête perverse. Elle va où la pousse la satisfaction de l'instinct : au vice, et plus tard au crime.
Placez cette fille dans un milieu honnête où on lui eût donné une éducation sévère où elle n'eût eu sous les yeux que de bons exemples. Il y a tout à parier qu'elle fût restée une honnête fille. Si elle fût tombée entre les mains d'un prêtre, il eût pu en faire une sainte, peut-être; elle est tombée entre les mains d'un « maquereau », il en a fait sans peine une « marmite ». L'hystérique, en effet, estla plus opportuniste des hommes et des femmes.
QABRIELLE BOMPARD
Mettez une hystérique dans un couvent, cette hystérique, fûi-elle une débauchée, une fille de joie même, à peine aura-telle respiré l'odeur de l'encens, que le changement sera complet; en quelques jours, elle aura quitté avec une facilité surprenante ses anciennes habitudes, elle aura pris les habitudes et les goûts de la maison ; elle aimera la messe et l'église comme elle aimait le bal et le théâtre ; elle aimera la prière comme elle aimait la débauche; en un mot, selon la parole d'un docteur de l'Eglise, elle aura dépouillé la vieille femme. Et ce ne sera pas une dévote ordinaire; elle ne sera pas pieuse sans ostentation ; elle priera avec éclat comme elle a péché avec scandale; sa religion sera un mysticisme plein d'exaltation. Telles furent Marie Magdeleine, Marie l'Egyptienne, et tant d'autres dont la légende n'est pas parvenue jusqu'à nous.
Prenez la même femme et placez-la dans un lupanar au milieu de drôlesses et de prostituées. Nouvelle métamorphose ! En moins d'une semaine, elle aura mis un nouveau masque sur son visage. On dirait que les murs du lupanar ont déteint sur elle, tant la transformation a été subite et complète. En quelques jours, elle aura pris le langage, les goûts et les habitudes de la maison. J'ai connu à Troyes, il y a quelques années, une espèce d'hystérique qui faisait l'édification de toute une communauté religieuse. Un beau jour, entraînée par sa sœur, elle émigra du couvent au lupanar delà ville. Comme elle avait été au eu u vent un modèle dç piété et de vertu, elle fut une perle au lupanar, la plus débauchée et, par conséquent, la plus recherchée et la plus choyée.
Telle est à peu près Gabrielle Bompard, un jouet entre les mains de ceux qui savent s'en servir. Dans quelques jours, le jury aura statué sur son sort. Puisse-t-il être indulgent pour
elle, tout en nous débarrassant de cet être pervers et dangereux.
Si nous possédions un asile d'aliénés criminels, elle y trouverait avantageusement sa place et pourrait y finir ses jours.
La suggestion en amour. — Chamhige, Soularue,
Dans un autre ordre d'idées, on peut dire que la suggestion intervient même en amour. Combien de jeunes filles se laissent séduire par des individus presque antipathiques, entraînées, fascinées en quelque sorte par leur regard dominateur et impérieux qui les attire en même temps qu'il les effraie. Loin de Famant, elles se jurent de ne point se donner et elles sont convaincues qu'elles n'auront qu'un effort à faire pour le repousser ; en sa présence, tout leur courage les abandonne, leurs résolutions s'évanouissent, leur volonté est vaincue, et elles se donnent sans entraînement, sans passion comme sans amour. L*homme leur a fait de la suggestion à l'état de veille, ajoutant l'effroi à la persuasion.
C'est l'éternelle légende de la colombe fascinée par le vautour et venant se jeter dans ses serres.
Tout le monde se souvient encore du drame sanglant de Sidi- Mabrouck. Une femme bonne, honnête, vient tout-à-coup se livrer à un jeune homme qu'elle n'aime pas, mais qu'elle redoute; pour quelques heures de bonheur trouble, elle sacrifie tout, son mari, ses enfants, elle meurt en païenne.
CHAMBIGE
M. Tarde a admirablement compris « cette sanglante oarystis » et M. Bernheim n'a fait que répéter ses arguments SOUS une autre forme.
Chambige n'a évidemment pas hypnotisé non plus M°® G..., mais il faisait de la suggestion sans le savoir; il dominait par ses allures, ses regards, ses déclarations, cette femme nerveuse et impressionnable qui, un jour, en regardant une cuillère, était tombée en extase hypnotique.
Chambige n'est pas un assassin vulgaire doublé d'un imposteur; non, il était en grande partie sincère; il se croyait vraisemblablement aimé rie M*"* G. . . ; mais c'était une A,me perverse, un dilettante du crime, un être dénué de sens moral, ayant soif de sensations malsaines et. selon M. Bernheim, « buvant sans scrupules à toutes les sources qui pouvaient assouvir cette soif » . M*"® G... était suggestible; il lui suggérait une passion malsaine; il troublait ses sens, obscurcissait sa conscience et sa raison; il lui donnait une sorte de folie amoureuse suggestive. « L'être conscient normal ne l'aimait pas; l'être subconscient faussé l'aimait ». Et c'est ainsi qu'il a pu l'entraîner à oublier ses devoirs d'épouse et de mère, et à accepter la mort.
a Pour moi, dit M. Tarde, quand M"*® G... était emportée avec Chambige en voiture vers la villa Sidi-Mabrouck, ce n'était paselle, c'était une demi aliénée qui passait, et je la juge à peu près irresponsable de ce qu'elle va faire. J'en vois la preuve dans ce qui précède et dans ce qui suit, dans ce brusque oubli de ses enfants au départ et dans la monstruosité de leur souvenir ensuite sous la forme du regret de ne les avoir pas amenés, dans la soudaineté de sa décision terrible, et dans l'indécence inouïe de l'exécution. Cette chrétienne zélée veut mourir comme une païenne, et l'effondrement de son christia-
nisme est si profond et si subit, que ce n'est pas surtout un signe du temps qu'il convient d'y voir, mais un symptôme manifeste de sa folie. Qui plus est, cette protestante un peu prude veut mourir nue, et elle ne s'aperçoit pas qu'elle est nue ».
Plus récemment, nous retroiivons, rians le procès de Soularue, comme un pâle reflet de l'affaire Charabige. On croit relire le drame de Sidi-Mabrouck atténué, avec du tragique en moins.
Soularue a su se faire aimer d'une jeune fille que, de son côté, il aimait réellement aussi, je crois. Mais la misère vient se mettre entre les deux amants : réduits à la gêne la plus extrême, ils résolurent de se donner la mort. Soularue emmène sa maîtresse dans un restaurant de la banlieue lyonnaise, se fit servir un souper copieux et arrosé au Champagne, puis il la tua et tenta de se tuer à son tour, en ne se faisant que des blessures légères.
Certainement Soularue n'a pas assassiné sa maîtresse, bien qu'il Tait frappée de sa propre main, comme tout le [)rouve. Mais elle était consentante.
Comment a-t-il pu la décider ? C'est là, à mon sens, où la suggestion doit encore intervenir. Profitant du pouvoir qu'il avait sur elle, il a dû peu à peu la persuader qu'elle devait mourir avec lui. Il lui a renouvelé chaque jour cette espèce de suggestion jusqu'au moment où, vaincue par cette volonté plus puissante que la sienne, elle est venue, elle, l'insouciante et légère jeune fille, s'offrir d'elle-même au revolver.
R. von Krafft-Ebing cite un fait d'un autre genre des plus curieux. Un pédéraste, un inverti, lui fit la confession suivante : « J'avais environ vingt-cinq ans quand un ancien capucin me
regarda un jour fixement. Il devint comme unméphistopour moi. Enfinilme parla. Je crois encore entendre aujourd'hui les battements qui remplirent mon cœur; j'étais comme un être sans vie. Il me donna rendez- vous dans un hôtel pour le soir. J'y allai ; mais, arrivé' au seuil, je redoutai quelque terrible mystère. Le deuxième soir le capucin m'aborda de nouveau. Il me parla et m'emmena dans sa chambre. J'étais déjà comme paralysé. 11 me mit sur le canapé et me regarda en souriant de ses beaux yeux noirs; je perdis connaissance. Je ne saurais décrire cette volupté divine et surhumaine qui remplit mon être. Il faudrait, je crois, les oreilles du bien- aimé pour comprendre tout le bonheur que son amour me donna et combien je fus heureux ce soir-là » (1). Ce sont bien là, il me semble, des phénomènes de suggestion.
Les autosuggestions criminelles à l'état de veille^, — Troppmann. La femme Enjalbert,
Il existe encore, à l'état de veille, de véritables auto-suggestions criminelles. La vengeance en particulier n'est souvent pas autre chose. Ainsi un homme a été outragé par un autre homme ; la colère s'est emparée de lui et il s'est juré de se venger en immolant l'offenseur pour réparer Toffense. Cette idée de vengeance s'est installée dans son cerveau avec toute la ténacité de l'idée fixe; toutes les remontrances du cœur et de la
(1) R. von Kraflrt-Ebing. Psychopathia sexualis, Beobachtung XXVI p. 74.
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raison n'ont servi à rien; bientôt môme celle-ci a été comme paralysée. L'idée seule delà vengeance est restée et elle a armé le bras du revolver ou du couteau homicide. Puis, l'acte criminel accompli, l'obsession a naturellement disparu; il y a eu d'abord comme une grande satisfaction ou mieux comme un grand soulagement. Il a semblé à cet homme qu'on lui avait enlevé un grand poids de dessus le cœur, et il a respiré librement. Ensuite, les facultés endormies, fascinées en quelque sorte par l'idée fixe et obsédante, se sont réveillées; et l'auteur du crime a compris toute l'immensité du malheur accompli, étonné et surpris de l'avoir fait; et il considère son œuvre presque comme celle d'un malheureux insensé qui est en lui, mais qui n'est pas lui, et qu'il ne connaît pas.
Au mois de mai dernier, la Cour d'assises de l'Hérault jugeait la femme Enjalbert qui, aidée de son fils, avait assommé un soir sur une grande route son mari infirme pour se débarrasser de lui.
Ce crime fut accompli dans des circonstances absolument étranges. Si les assassins avaient voulu accomplir une vengeance, ils n'auraient pas agi autrement. Ils veulent se débarrasser d'un homme qui les gêne, et le poison n'ayant pas réussi, car il fut prouvé que la femme Enjalbert avait tenté antérieurement d'empoisonner son mari, ils l'entraînent la nuit sur une grande route, l'assomment et le mutilent, puis ils repartent sans même réfléchir qu'on va découvrir le cadavre le lendemain matin et qu'il leur faudra donner des explications. Ne dirait-on pas que ces gens avaient perdu la raison, qu'ils étaient entraînés par la folie du meurtre? Et cependant ce n'était pas cela.
La femme Enjalbert et son fils vivaient depuis des mois avec
une idée fixe; faire disparaître le malheureux Enjalbert qui les empêchait de sortir de leur pauvreté. Tout le jour, pendant qu'ils vaquaient à leurs travaux, ils étaient hantés par cette idée du meurtre ; sans cesse une voix mystérieuse se faisait entendre à leurs oreilles : Tue-le et tu seras riche. Et ces êtres dont la conscience morale et la sensibilité affective n'étaient que des facultés rudimentaires, n'essayaient même pas de lutter contre cette idée envahissante et tentatrice.
D'autre part, le vieux Gély qui était l'amant de la femme Enjalbert et lui avait promis le mariage, renforçait cette espèce d'auto-suggestion. Par ses promesses criminelles, il contribuait encore à obscurcir leur conscience, à éveiller leurs convoitises et à rendre la tentation du meurtre plus forte et plus impérieuse.
C'est ainsi qu'ils en sont venus à perdre toute prudence, à exécuter ce crime atroce qui ne pouvait que les amener sur l'échafaud. Et ils l'ont accompli avec une espèce d'acharnement impulsif, comme les malheureux qui cèdent à une obession et qui, une fois Tacte accompli, se trouvent comme allégés et débarrassés d'une immense angoisse.
« La suggestion est dans tout, dit M. Bernheim, elle conduit beaucoup de nos actes; et si Ton veut donner à ce mot sa signification la plus large et la plus vraie, on peut dire que dans toules les actions, bonnes ou mauvaises, la suggestion joue un rôle. Les plus grands crininels ne sont pas toujours les plus coupables. Tropmann n'était peut-être que la victime irresponsable d'une auto-suggestion. Je fais bondir parfois les magistrats quand je leur dis cela.
« Et cependant, voilà un garçon qui, sans avoir commis auparavant d'actes bien répréhensibles, sans antécédents bien
mauvais, pour son premier crime, pour son crime d'essai, accomplit cette chose inouie, horriblement monstrueuse, de préméditer et de préparer avec une habileté extraordinaire, de longue main, et^ de perpétrer l'assassinat d'une famille entière de sept ou huit personnes. Il attire le père dans une forêt de l'Alsace, l'empoisonne avec l'acide prussique et l'enterre; il creuse une fosse dans un champ de Pantin, y attire le fils aîné, l'assomme et l'enterre ; il creuse une fosse pour la mère et quatre ou cinq enfants, les y attire aussi, les tue à coups de pioche et les jette pêle-mêle dans la fosse.
« Il veut gagner l' Amérique, se faire passer pour le père qu'il a assassiné et, par je ne sais quelle combinaison, réaliser la modeste fortune de cette famille exterminée. Quelle série de crimes épouvantables pour un bénéfice aléatoire, alors qu'avec cette intelligence, cette audace, il eut pu réaliser un crime simple, plus facile, plus lucratif; il n'était pas, quand on le vit, l'homme aux proportions gigantesques qu'on aurait supposé ; c'était un pauvre sire; ni son physique, ni sa trempe morale ne semblaient l'avoir prédestiné à l'acte infernal dont il était l'auteur. L'idée d'un pareil crime peut -elle germer dans un cerveau sain ? Seul, un monstre moral peut la concevoir et là réaliser.
« Un monstre est un être pathologique. On disait que l'idée d'un crime analogue était exposée dans un roman de Ponson du Terrail, que l'assassin avait lu. Est-ce de ce livre, est-ce d'ailleurs que cette idée a pris naissance dans ce pauvre cerveau ?
«Ne s'est-il pas imposé comme une obsession, comme une auto-suggestion irrésistible, contre laquelle la raison a peutêtre lutté, sans pouvoir l'expulser.
« Comme une tumeur maligne qui évolue dans un organe, cette conception monstrueuse, morbide, s'est implantée dans