JULLIEN FRÈRES, LIBRAIRES- ÉDITEURS
LNTRODLGTION
Ce n'est point sans quelque appréhension que j'ai mis la main à la composition de ce second volume. Peut-on, me demandais-je , raconter l'histoire de la patrie genevoise de 15:32 à 1536, sans entrer fort avant dans le domaine ingrat de la controverse confessionnelle , sans placer sur le premier plan la lutte de deux Églises, et l'intérêt qu'ont éveillé les efforts incessants d'une génération de citoyens combattant pour l'indépendance, ne risque-l-il point de faire place à d'autres considérations et de s'a! sorber dans un intérêt non moins palpitant, mais d'une nature toute différente?
M lis à mrsure que j'avançai dans l'étude des faits, je ne tardai pas à reconnaître que mes craintes étaient chimériques et n'aviient pas d'autre motif que mon ignorance.
Si nous cherchons, en effet, à entrer dans les sentiments des hommes qui opérèrent à Genève une révolution ecclésinstique en 1535, il nous paraît qu'ils ne se préoccupaient pns henucoup des questions dogmatiques qui agitaient alors la chrélienté, et en tout cas ils étaient fort loin d'avoir présents à l'esprit les deux types d'Église profondément distincts entre lesquels l'Europe et le canton de Genève, en particulier , sont aujourd'hui partagés. Il ne faut point nous représenter que Genève ait alors vû dans ses murs deux ai mées ennemies portant sur leur bannière, Tune Traditions et œuvres, l'autre Bible et foi. Sans doute, on s'émut à Genève en faveur de VÉvaugilc et en faveur de la messe , des arguments et aussi des coups furent échangés de part et d'autre. Mais la ligue de démarcation entre les deux camps n'est point tracée d'une manière précise, aucun programme n'est formulé, aucun principe fixe ne sert de point de ralliement. L'ancien culte ne peut point compter sur des adhérents fervents et opiniâtres, et les novateurs, de leur côté, n'ont point de but arrêté et ne cherchent point à se rendre compte de l'organisation ecclésiastique qu'ils pourront substituer à celle dont ils sapent les bases. Si une véritable unité de vues eût présidé à l'introduction de la réformation, comment pourrait-on ex-
pliqnor les déchirements intérieurs nn>;qnels notre cité fut en proie, dès que le calliolicislîie eut été vaincu, déchirenfienls bien aittrement graves que ceux qui précédèrent la victoire de la réforme?
Au fond, la scission confessionnelle qui ne pouvait pas manquer d'éclater dans une ville déji en lutte ouverte avec son évéque, n'a point pu détourner la grande masse des citoyens de ce qui constituait pour eux l'intérêt majeur, essentiel, le mainlien d'une indépendance chèiement achetée et obstinément mise en question. Quelques-uns se préoccupaient de la valeur intrinsèque des doctrines et avaient à cœur le triomphe de la croyance à laquelle ils avaient personnellement adhéré; mais le plus grand nombre n'examinaient point de tiésprès les questions en litige, et étaient portés à accepter la solution du conflit ecclésiastique qui présenterait les garanties les plus solides pour la conservation de l'indépendance nationale. Tel ne tenait à la messe q\ie parce qu'il voulait à tout prix ménager Fribourg; tel se prononçait pour le sermon parce que Berne était décidé à ne soutenit* que des Étals professant la même croygince qu6 lui.
Du reste, en m'exprimant ainsi, bien loin d'énoncer une opinion nouvelle, je ne fais que corroborer par mon faible témoignage le jugement porté
par plusieurs de mes devanciers. Je n'en veux d'aulni preuve que ces lignes d'un appréciateur Irès-sagace, M. Albert Rilliet :
« La poursuite de la liberté préoccupait les citoyens bien avant qu'ils eussent entendu parler des doctrines nouvelles, et lorsqu'elles leur furent prêcliées, ils les accueillirent sur tout comme un moyen d'affranchir définitivement Genève de la suprématie de ses évéques et de s'assurer la protection de Berne. La plupart des Genevois devinrent par caractère et par convenance politique zélés partisans de l'émancipation religieuse. ' »
Ainsi donc, c'est bien de politique, c'est bien de l'État que j'ai encore à parler, et les événements qui feront la matière de ce second volume sont bien la continuation et le couronnement naturel du glorieux mouvement d'émancipation auquel se rattachent les noms de Berthelier, de Lévrier, de Bezanson Hugues. Aussi, quelque opinion qu'on ait de la personne et de l'œuvre de Jean Calvin, celte opinion est parfaitement indifférente pour qui veut comprendre et juger la situation de Genève de 1530 à 1536.
Avec Calvin, il est vrai, la scène change. Nous
* Mémoire sur le prôcès de Sertet inséré dans le III® volume (les Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève.
ne sommes plus, dès ce moment, en présence d'un fait simple, la revendication graduelle de la souveraineté par un groupe d'hommes libres. Nous voyons alors surgir un clément tout nouveau, Vantagonisme de l'État et de l'Église, antagonisme dont notre république a été dans l'histoire moderne le premier théâtre. Tel est en effet, pensons-nous, le point de vue auquel il faut se placer pour comprendre la lutte implacable que se livrèrent dans nos murs Calvin et le parli dit des Libertins. UÉtat et Y Église, ces deux puissances du monde moderne en viennent aux mains sur un terrain circonscrit et parfaitement déblayé, alors que les attributions de l'un et de l'autre ne sont nullement définies, et sans qu'aucun pouvoir tirant son prestige de l'hérédité vienne amortir le choc. De là une crise violente et prolongée qui ne peut se terminer que par l'écrasement d'un des partis belligérants. De là vient aussi que cette époque n'a pas pu être encore appréciée de sang-froid et a provoqué des jugements diamétralement opposés. Car s'il n'y a plus aujourd'hui de partisans des droits de l'évêque ou du duc de Savoie, il est encore des hommes et des écoles qui sont portés à outre passer les attributions de l'Église ou à étendre abusivement la compétence de l'Éiati.
* Que la lutte contre l'Etat due à la prétention avouée de mettre la force doi;l dispose la société civile au service
Nous avons constaté une frappante analogie entre l'œuvre accomplie par les Eidguenots genevois et la lutte des patriotes néerlandais contre la tyrannie espagnole. La phase de notre histoire à laquelle se rattache le nom de Calvin peut avec quelque raison être mise en parallèle avec la lutte qu'engagea dans les Iles Britanniques l'Église presbytérienne contre la Royauté anglicane. Or, de même que l'historien impartial ne saurait donner raison d'une manière absolue ni aux Cavaliers, ni aux Têtes rondes ou aux Covenaniaires, on ne saurait non plus, sans forfaire aux règles de l'équité histoi ique, se ranger sans réserve sous la bannière de Calvin ou épouser complètement la cause des Libertins.
D'ailleurs, si le conflit entre l'État et l'Église amena une crise douloureuse, on ne peut pas dire que cette crise ait été stérile. N'est-ce pas, en effet, à Genève et dans tous les pays que le mouvement calviniste a transformés, qu'avec le temps le do-
de ridée religieuse constitue le trait distinclif du rôle de Calvin, c'est cequi ressort, entre autres considérations, du fait capital que voici. Dans tous les pays où l'Eglise réformée a subi l'influence de l^alvin, la lutte à laquelle nous venons de faire allusion s'est produite, tandis que dans les républiques suisses dont l'organisation ecclésiastique est antérieure à Calvin, ce conflit entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir temporel, ou n'a pas eu lieu du loul, ou a été irès promplemenl surmonté.
maine de l'État et celui de l'Église ont été le mieux délimités et que la liberté politique s'est le plus largement épanouie? La conciliation qui, par la force des choses, s'est opérée entre les points de vue opposés sur le terrain des faits devrait, ce nous semble, faire aussi tomber les armes des mains des historiens. Que sert-il donc de porter aux nues Calvin, ou de le dénigrer avec acharnement, aujourd hui que la cité de Calvin est peut-être le lieu de l'Europe où tous les cultes et toutes les opinions se donnent le plus librement carrière?
Mais je me laisse entraîner un peu loin par la polémique qu'a provoquée la célébration d'un récent anniversaire, et je me hâte de rentrer dans mon sujet.
Préludes de la Réformation.
Genève élail encore absorbée par le soin de se prémunir conlre les embûches de son opiniâtre adversaire, le duc de Savoie, lorsque le flot montant de la Réforme vint battre ses murs. Comment notre cité supportera-t-elle la commotion que devait inévitablement amener une révolution religieuse? Nous nous trouvons ici en présence d'une des situations les plus intéressantes qu'offre l'iiistoire. Durant les cinq années que nous avons encore à raconter, les événements vont se précipiter; la tempête gronde à la fois à l'intérieur et au dehors, et Genève, remuée jusque dans ses fondements, sortira de la fournaise avec la figure qu'elle a gardée pendant des siècles.
Au début de cette nouvelle phase de notre histoire, une réflexion s'impose à nous. Il faut bien reconnaître que la cité qui a si longtemps mérité le surnom glorieux de Rome protestante ne manifesta point un empressement exceptionnel à accueillir les doctrines qui, au seizième siècle, renouvelèrent la face de l'Église.