Tome II
En efîel, Zurich ovait rompu avec l'Église romaine dès 1523 ; les doctrines nouvelles avaient été prechées à S'Gall, à Glaris, à Appenzell, dans les Grisons dès 1523, et Berne se prononça pour la réforme en 1528; Baie, siège d'un évêque, et Schaffhouse subirent la même transformation en 1529. Farel avait prêché à Aigle en 4528; à Neucliâlei le prêche avait supplanté la messe en 1530 , et des discîussions religieuses publiques avaient eu lieu à Avenches, à Orbe, à Grandson en 1531. En un mot, la Confédération suisse comptait déjà plusieurs cantons réorganisés d'après le type réformé, avant que les novateurs ecclésiastiques eussent^ donné signe oe vie à v^enève. C'est seulement en juia 1532 que leur acliviîé se produit au dehors. Nous devons constater, en outre, que de tous les hommes qui ont propagé dans (îenève les nouvelles doctrines, aucun n'est indi;;ène; tous avaient formé lemi convictions dans un milieu étranger.^
A la vérité, le re!âche:nenî des mœurs du clergé, qui se traduisait trop souvent par des désordres grossiers et patents, provoquait à Genève les mêmes plaintes que dans toutes les autres contrées de i'Suropo. Aussi les magistrats genevois durenl-i'.s plus d'une l'ois se rendre les or-
* Les principes de la Réforme fi-rent publiquement professés à Berne par Haller el P.îeyer, bien a'/ant ^2vS. En 15-2-2, le Conseil de Berne refusa d'éloigner de son poste le curé Rrunner qui, dans ses prêches, avait traité le pape ri'.-'.nle- €hriit, el en 1523, Haller, tr^îduit en justice pour avoir engagé des religieuses à abandonner la vie rnonestiquo, f;jt f.bsot's. Il en fut de même à SchafTIiû-ise ei; à BAle. Œcolampade coriinionça à prêcher à Bâie en 15-2-2. et la mêm.i :innée- Hofmeister porta en chaire les opinions réformées à Schaffhouse.
gnnes du méconlnnlemenl gênerai et user vis-à-vis du clergé, el loul spécialement vis-à-vis du clergé régulier, de leuraulorilé répressive.
Nous n'avons garde de nous appesanlir sur ce sujet ; quelques faiis seulement suffiront pour établir cette assertion inconieslable.
En 1504, les Auguslins du pont d'Arve avaient fait évader un criminel et poussé l'effronterie jusqu'à placer sur les murs de leur chapelle un tableau représentant cette évasion miraculeuse. Nous voyons à celle occasion les syndics donner cours à leur juste indignalion et commander que l'image fût enlevée. La conduite des Cordeliers de Rive, et suriout celle des Dominicains de Palais, donna fré(juemment lieu à des plaintes graves. « Le 7 mai 1510, disent les Registres, ordonné de s'informer si dans les veilles (ju'on fait en la maison des frères Prêcheurs en la chapelle do St-Yvon, le jour de sa feste, ou la veille, il se commet des choses deshonestes ; et si cela se trouve, (ju'on abolisse les dites veilles.» Et en 1522, le Conseil slaïue de nouveau au sujet de ces veillées «à cause des méchancetés [nefanda] qu'on y faisait. » « Le 10 mai 1527, ceux deSt-Léger se plaignirent des filles de joie qu'il y avait en leur quartier, et des religieux qui se rendent en grand nombre auprès d'elles. Ou leur dit, s'ils y aperçoivent ces religieux de nuit, qu'ils en donnent avis aux siudics ou au capilaine-général, et qu'on les ira prendie.^» En 1529, le Provincial des Dominicains de France écrit aux syndics que ses
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délégués ont été impuissanls à réprimer les désordres commis par les Dominicains de Palais. « Vous savez, rulilanlissimes Seigneurs , combien d'apperlissimes menteries, de grosse el longue obslinalion, les frères forgenl aux dépens des obédiens et bons religieux, el que pour mieux forlifier leurs iniquités, ils concitenl le peuple, ils se rient des censures ecclésiastiques el sont dignes des grosses peines civiles. Nous vous prions donc de les appliquer selon vos droits humains.*»
Du reste, le fait que des enfants furent à plusieurs reprises investis du siège épiscopal de Genève alle>le à lui seul la profonde décadence de la discipline ecclésiastique 2.
Mais ces réclamations de l'opinion laïque contre les excès de tout genre commis à la faveur de la prérogative ecclésiastique datent de fort loin, et elles se font jour dans des États demeurés catholiques avec auinnt de force que dans les contrées qui arborèrent l'étendard de la Réforme. Sans contredit, ces protestations deviennent plus énergiques el plus impérieuses à mesure que l'on approche du moment où le schisme fera explosion. Néanmoins, nous croyons pouvoir dire que la population de Genève et le clergé fixé au milieu d'elle demeurèrent assez longtemps
* Gaberel, I, 69. On trouvera dans V Histoire de l'Eglise de Genève de Gaberel. t. I.. un plus ample recueil de documents sur ce sujet. IVous signalerons en particulier l'Édîï de réforme promulgué en 1493 par l'évèque Antoine Champion, p. 57.
« « Il est bien vray, ëcrit la sœur Jeanne de Jussie, que les prélats et gens d'église pour ce temps ne gardoient pas bien leurs vœux et estai, mais gaudissoient dissolument des biens de l'Églis». »
dans dos rapports assez amicaux. Entrons à cet égard dans quelques délails.
Tout d'abord, nous pouvons conslaler que déjà bien avant les premières lueurs de la Réforme, les Genevois menaient une grande importance à avoir de bons prédicateurs.
«Le 15 février 1502, nous disent les Uegistres, on donna cent fascines et quatre livres de cliandèles au prédicateur, afin qu'il pût mieux étudier pour servir Dieu et la république. » — «7 mars 1508, ordonné qu'on donnera au nouveau prédicateur dix livres de chandèles, cent fascines et deux charretées de gros bois, parce que c'est un homme d'une profonde science. » — «28 mars. Ordonné que MM. les sindics iront rendre visite au prédicateur et luy feront un festin aux dépens de la ville.» — «Le 20 avril on donna au prédicateur six écus soleil parce que c'étoil un savant homme. » ^
Mais si les témoignages de la considération générale ne faisaient pas défaut aux orateurs qui occupaient la chaire à la satisfaction du public, des manifestations opposées accueillaient les prédicateurs imprudents ou maladroits. «Le 16 juin 1503, touchant les paroles que le prédicateur de Palais a dites devant tout le peuple dans la chaire de vérité, ordonné qu'on lui en fasse des remontrances, et qu'il s'en dédie dans le premier sermon qu'il fera.^» En 1516, l'attitude d'un prédicateur souleva une rumeur qui ne fut pas apaisée de sitôt. « Le 26
* Le 3 avril 1459 on donna au Frère qui avait préciié le Carême au couvent des Frères Mineurs cinq écus pour sa peine. ^ Reg. des Cons.
février, touchant le prédir.'iieiir qui prêclie tous les jours en l'église p:iroissi<ile de la Madclnine, ordonné que pour éviter les scandales, il cesse de prêcher, et que les sindics en fassent instance envers M. le vicaire; et au cas qu'il refuse, qu'on convoque le ('onseil général au son de la cloche pour conférer sur criie ;iiï;iire. ^ » — « Le 29 février, qu'on s'aille plaindre à ce M. le \icnire du prédicateur qui prêche à la Madelaine qui dit que le peuple de GenèNoest brutal [stolifiiim], et qu'on le prie qu'il en fasse justice.^» — «Le 13 mars, touchant les prédicateurs de Rive et de la M;idelaine, ordonné que les sindics parlent au Conseil épiscopal, afin (|u'on prêche la vérité, el que le peuple ne soit ptis scandalisé.^ » — «Le 10 juin, Ant. de V'ersonnex. Bezanson Hugues et plusieurs autres bourgeois vinrent au Conseil exposant qu'ils avoient appris que le prédicateur de la M.idelaine avait dit que toutes les femmes qui avoient porté ou qui portoienl Thabil de St-Franeois éloienl ôcs ribaud^s, ce qu'ils prouveroient par des témoins dignes de foi, demandant qu on en fît justice, de peur qu'il n'en arrivât du bruit. Ordonné quelNlM. les sindics l'aillent notifiera M. le vicaire, le priant d'assembler le Conseil épiscopal pour y pourvoir.* »
Mais, le plus souvent, les relations des magistrats avec le clergé portaient sur des objeis fort prosaïques : «Le 17 octobre 1505, les Frères Mineurs ayant pré-
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semé roqnelp, ordonné, .'iIkmkIii leur pauvrelé, qu'on leur donne fl. 1 2 pour achcinr des moulons, afin qu'on fasse le feslin plus honeslerneiil dans la congrégation qui se doil bienlôl faire. ^) — '<Le:il juillei 1509. Parce que MM. les sindics ont élé inviiés au fesiiu qu'on doil faire en l'église des Frères Presch^'urs de P.ilais, à cause de la fêle de Sl-Domitiique, ordoiiuf que pour l'honneur de la Ville, on leur donnera quatre coquasses de vin blanc et rouge. ^» — (Le 14 septembre 1512- Qu'on donne quatre coupes de bié pour l'amour de Dieu aux dames de Ste- Claire qui d'^mandenl qu'on leur fasse l'aumône. »'^ — « Le 28 août loi 5. Ordouué (|u'on donne à chacun des quatre couvents une coupe de froment, parce qu'ils ont prié Dieu pour la paix. » — «Le 30 mai 1516. Parce que les Frères Mineurs sont assemblés à Genève pour y tenir leur Chapitre, ordonné de leur donner un tonneau de vin, deux saumons et une truite, ou à son défaut deux moulons de haute graisse. (vLe 8 mai 1517. Touchant les Frères de Palais qui demandent qu'on leur donne en aumône de quoi faire les dépens du Chapitre provincial qui se doit célébrer en leur couvent, parce que leurs moyens ne sont pas sufïisans pour supporter tant d" charges, ordonné qu'on leur donnera aulani qu'aux Frères Mineurs lorsqu'on célébra leur Chapitre, afin qu'ils prient Dieu plus ardemment pour la prospérité de la Ville. ^» Le 8
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août 15'29, les moines de Palais vinrent dire qu'ils étaient maintenant d'accord, remerciant le Conseil des soins qu'il avait pris pour cela.
Certes, les renseignements que nous venons de recueillir n'accusent pas chez les membres du clergé genevois des préoccupations d'une nature bien idéale ; mais on en peu! inférer que les prêtres, résidant au milieu de nous, ne nageaient point dans l'abondance et qu'ils étaient loin d'étaler à Genève ce faste qui, dans d'aulres contrées, souleva contre eux les populations. En résumé, il nous paraît qu'une cerlaine familiarité non dépourvue de bienveillance présidait aux liaisons que soutenaient les habitants avec le plus grand nombre des représentants du clergé.
A la vérité, durant les vingt premières années du siècle, les magistrats genevois eurent souvent des démêlés avec les évêques ; mais ces dissentiments roulent exclusivement sur des matières ayant rapport à la juridiclion temporelle. Les représenlanls de la communauté proteslenl contre les prétentions du prince, mais ne s'élèvent jamais contre l'aulorilé du chef ecclésiasiique, et nul ne contesle au dépositaire de la dignilé épiscopale le droit de diriger et d'administrer l'Eglise.
Au commencement de l'année '1528, le triomphe des Reformés à Berne porla les adversaires du clergé dans noire cité à tenter une démonsiralion bruyante.
« Le 17 janvier, touchant la procession faite par Baudichon et quelques aulres ciloyens, en dérision des prêtres, ordonné que la plupart seront appelés devant le Conseil épiscopal qui leur en fera des remontrances.^»
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La démarche de Baudiclion fut inlorprétée au dehors comme une première levée de bourliers du parti luthérien, et le duc de Savoie crut trouver là une occasion nouvelle de s'immiscer dans nos affaires. « Le 7 février, on lut une lettre du duc qui porloil que l'on envoyât un ou deux délégués vers luy pour maintenir la foi à cause de la secle des Luthériens, et ce pour le 17 février. On arrêta qu'on ne luy écriroil point, et qu'on luy députeroil encore moins, parce que nous ne sommes pas ses sujets; mais qu'on diroit seulement au porteur de la lelire que nous nous conduirons bien, et que ce ne sont pas les affaires du duc de nous corriger. ^ »
Celte première manifestation extérieure contre l'Égliso établie ne semble pas avoir eu de suites, et d'ailleurs, soit le caractère tumultueux qu'elle revêtit, soit surtout les antécédents du personnage qui l'organisa, Baudichon, nous défendent de l'attribuer aux hommes qui voulaient sérieusement la réforme de l'Église. Voici en effet ce que nous apprennent \iisBeg(stres sur \e caractère et les allures de Baudichon. «Le 8 février 1510, ordonné que les deux frères Baudichon soient pris et punis, à cause des excès qu'ils ont faits contre les guets de nuit. — «Le 8 juillet 1513, Ambroise d'Alibert et Baudichon de la iMaison neuve exposèrent qu'ils avoienl obtenu leur pardon du meurtre de Claude Meyvod, saulier de son Altesse ducale de Savoie. » A la vérité, depuis 1513 nous ne trouvons rien dans les Registre>i à la charge de Baudichon, et même les magistrats lui donnent une preuve de leur con-
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fiance en le ch/irn^einl de diriger une parlie des travaux entrepris pour foilitier la ville.
A partir de l'an 1528, des symptômes assez apparents d'une modification dans les idées religieuses et ecclésiastiques, alternent de plus en plus avec des témoignages significatifs d'allachemenl à l'ordre de choses exisinnt.
C'est ainsi que le 26 février 1 528 les Conseils publient «^qu'aucun n'ait à manger de la viande, sous peine de cinq sous et de trois jours de prison au pain et à l'eau. » Une semblable ordonnance qui apparaît alors pour la première fois dans nos Registres atteste que les prescriptions de l'Église relativement au carême commençaient à ne plus être strictement observées.^ Le 20 décembre, on annonce en Conseil que M. le vicaire avait fait défense à MM. les syndics de prendre connaissance des causes des prêtres. Que décide le Conseil ? « Ordonné de dire à M. le vicaire qu'il ne se mêle point des causes des laïques dont la connaissance ne lui appartient pas, mais <à nous.» Le 29 avril 1529, P. Vandel, qui figura plus tard parmi les plus ardents Réformés, sollicite un canonicat pour son frère Thomas.
* Il est remarquable que dans plusieurs cantons suisses ce fut à l'occasion du jeune que la lutte s'engagea. Ainsi à Zurich ce fut la première question agitée, el le premier écrit de Zwingli, publié en 1 522, roula sur la distinction des aliments. Du reste, partout en Suisse, les questions pratiques, le jeûne, le mariage des prêtres, le culte des Saints, les images, la messe qui est toujours le dernier point abordé, sont sur le premier plan, et la synllièse dogmatique est postérieure aux innovations qui se réalisent successivement. C'est la marche inverse de celle qui prévalut en Allemagne.
Le 22 mars 1330, le prociiroiir fiscal expose qu'il avait ordre tic M. le vicnire do punir ceux qui mnngeniienl de la vinnde ce carême, suivant la secle des Luthériens. Le 1*''' avril, le Conseil dos Deux Cenis fui convoqué pour slaluer sur la communicalion qui venait d'èlre faite par le vicaire. « Ordonné que persoîine n'ait à manger de la cliair err carême sans permission de la justice, et que les prêtres aient à se corriger ; et que ceux qui contreviendroieiU à celle défense soient obligés de faire trois loises de la muraille de Sl-Gervais, les médiocres (les moins aisés) deux toises, el les moindres une toise, et que ceux qui n'auront pas de quoy soient châtiés. Ordonné que dorénavant les prêtres aient à renoncer à leur lubricité, que personne n'ait à se promener par l'église pendant l'ofiRce divin. » Cette môme année. MM. de Fribourg ayant adressé des remnnirances au Conseil au sujet des dîmes que plusieurs déclarent n'être pas tenus à payer, les syndics et le Conseil répondirent «que pour le bien de paix el honneur de vertu sont contans de donner les dismes accoustumés pour cest an, priant les dits de Fribourg voloir admonester les seigneurs du Chapitre et gens d'Église de mieux vivre en bons ecclésiastiques qu'ilz n'ont faict par le passé, ou aullrement donneront les dismes aux pouvres de l'ospital. ^ »
On voit que si les magistrats se montraient sévères visà-vis des novateurs qui, du reste, jusqu'ici n'avaient guère excité l'attention par d'autres actes que l'infraction du jeûne carésimal , d'un autre côté ils savaient parler au clergé sur un ton toujours plus ferme et ils
» Balard, p. 280.
manifpsiaienl déjà ce senlimenl de la dignité du pouvoir civil dont ils deviiieiil donner des preuves si éclalanles lorsque la lulle vint à s'engager.
Si nous avons dù insister sur l'apparition relativement tardive d'un parti réformé militant dans le sein de notre cité, nos observations n'ont trait qu'aux événements extérieurs et ne s'appliquent pas nécessairement au travail des esprits et au mouvement des idées, qui pouvaient fort bien avoir une certaine intensité sans que l'eiïel s'en révélât au dehors. Disons plus. A une époque de fermentation générale, lorsque les idées nouvelles circulaient d'une extrémité de l'Europe à l'autre depuis nombre d'années, et que des gouvernements alliés de Genève les prenaient ouvertement sous leur protection, il est naturel de penser qu'à Genève, ville de passage, ville où une lulle opinifilre pour la liberté politique, soutenue par des arguments non moins que par l'épée, prédisposait à la discussion, il dut se constituer bien avant 1532 un noyau plus ou moins considérable d'hommes qui sympathisaient avec les principes d'un Luther ou d'un Zwingli. Mais l'on chercherait en vain des documents positifs sur la manière dont se forma cet embryon de l'Eglise genevoise, et il ne nous a pas été possible de démêler d'une manière distincte dans les événements que nous avons racontés l'influence exercée par les hommes se rattachant aux nouvelles tendances.
Toutefois, il est permis de conjecturer que les tergiversations de Pierre de la Baume, puis l'attitude ouvertement hostile de ce prélat vis-à-vis d'une ville dont il eùldù être le protecteur, ainsi que la mauvaise volonté
témoignée par les chanoines et les aulres membres du clergé, toutes les fois que leur concours fut requis pour la défense de la communauté, caniribuèrent indirectement, en indisposant les citoyens contre le clergé, à favoriser le progrès des croyances nouvelles.
Si l'existence dans les murs de Genève d'un parti disposé aux innovations religieuses, n'était pas attestée par la manifestation turbulente de Bnudichon et de ses adhérents, elle le serait par les dénonciations répétées des éveques voisins et les plaintes élevées par le sainl-siége lui-même.
M. de Lullin envoie à Turin en décembre 1526 le rapport suivant : «Il est déplorable. Monseigneur, de voir les progrès que font les évangéliques ; un grand nombre de familles de la bourgeoisie sont infectées de celte abominable doctrine, et nous ne les pouvons du tout empêcher, à cause de leur adresse à se cacher.» Le 25 juillet 1529, le Saint Père répond à Gazzini, évêque d'AosIe, qui lui avait été envoyé par le duc, pour concerter avec lui des mesures contre les novateurs: « Détruisez jus- 'qu'aux derniers restes de l'hérésie dans votre province de Savoie, et surtout ayez l'œil sur Genève qui se lulhéranise beaucoup trop et qu'il faut dompter à tout prix. » Le 16 juillet 1529, l'empereur écrit aux syndics : «Nous avons appris que plusieurs prédicateurs tiennent des assemblées particulières et publiques dans votre cité et sur les pays frontières, el propagent les erreurs de Luther, ce qui est toléré par vous. Ces pratiques causent le plus notable détriment à FÉglise. La majesté pontificale et le pouvoir impérial se trouvent gravement insultés par votre con-
duite. C'est pour quoi, nous vous ordonnons de saisir les dits ministres et de les faire punir selon la teneur des édits les plus sévères. Ce faisant, vous arracherez l'impiété de votre pays et ferez une chose agréable à Dieu.^» Ces dénonciations ont-elles réellement autant de portée qu'on est disposé au premier abord à leur en accorder, et n'est-il pas permis de supposer qu'elles grossissaient les fails dans un but calculé ? Observons que ces rapports font mention du diocèse en généra!, plutôt que de Genève en particulier 2, qu'ils sont conçus en termes très-vagues et ne font allusion à aucun fait précis. Le duc de Savoie et ses agents étaient inconiestablement intéressés à représenter Genève comme un nid d'hérétiques et à associer par là le clergé et tous les Éiats caihuliques de l'Europe à leurs projets contre noire cité. N'avonsnous pas vu, il y a quelques années, des évêques italiens publier des mandements dans lesquels ils enflaient inlenlionnellement les progrès du protestantisme afin de remuer plus vivement les sentiments catholiques des populations italiennes ? Il est permis de coiijeclurer qu'une semblable lactique fut alors employée vis-à-vis de Gô*
* Voir le texte de ces différents rapports dans Gaherel, Htit. de l'Eglise de Genève, I.
2 « Aobte et Savoie, écrit en 1529 l'évêque Gazzini. eussent été absolument perv ertis si son E'icellence n'avuit pas Tait décapiter douze gentilahoinraes qui sèment ces doctrines. » Douze gentilshommes décapités dans les États de Savoie trois ans avant que la Réforme c Jt été prèehée ostensiblement à Ge- Dève, c'est là un fait qui a droit de surprendre. Il serait à désirer que des renseignements plus développés vinssent à être publiés à cet égard.
nève. A l'époque où ces cris d'alarme olaienl poussés dans notre voisinage, 011 a lieu d'êlre éloniié de voir un ami de Zwingli, Thomas EIolTen, qui résidait dans notre ville précisément en vue de gagner des adhérents à la Réforme, beaucoup moins frappé des progrès des croyances nouvelles que les agents du pape. « Maître, écrivait HofTen à Zwingli en ^527, vous m'avez recommandé de m'employer avec grand zèle pour que le nomhre des confesseurs de Jésus-Christ s'augmente à Genève ; tout ce que mes efforts pourront accomplir sera fait, mais je travaille en vain pour le moment.»
A la fin de 1330 survint un fait qui aurait dû, ce semble, imprimer un vigoureux élan au parti réformé; nous voulons parler de l'arrivée des Suisses envoyés pour débloquer la cité. Les troupes bernoises qui, à cette occasion, séjournèrent à Genève pendant qu-elr;ues semaines avaient amené avec elles un prédicateur et le tirent prêcher publiquement dans la cathédrale, à la grande conslernalion de tous les bons catholiques.
Les sœurs de Ste-Claire^ que l'entrée des Bernois hérétiques avait frappées d'épouvanîe, supplièrent siors les syndics de leur accorder leur prolecîicn. Les syndics leur répondirent dans les termes les plus rassurants. « I-IM. les sindics eî I3 Conseil ont veu et regardé l'humbie supplication des dames d3 Sl;3-C!aire, elles ne se doivent mélancolier de rien, car la ville les prend en ga^de, 'jue nul déplaisir ne l3ur S3ra faict, el aussi ne se douie il de
* Le couvent de Ste-Ciaire, fondé par la duchecse Volande, était situé au Hou; g-de-Four s'ir l'empiHremenl où s'est élsvé plus tard l'Hôpital, devenu aujourd'hui Pelais de Ju;,tice.
la foy, car en nulle manière la ville ne veut eslre lulbérienne. De ce furent les pauvres sœurs un peu resjouyes, ei en cet espoir demeurèrent en leur couvent.^»
Jeanne de Jussie affirme que pendant le séjour des Suisses le service divin fut suspendu partout, excepté dans la chapelle de Sle-Claire, et que tous les prêtres déposèrent leur costume.
Voici comment Jeanne décrit le prêche des Luthériens :
« Le mardi suivant, environ les huict heures du matin, les Luthériens se firent ouvrir l'église cathédrale de Si- Pierre, et eux estans dedans commencèrent à sonner la cloche épiscopale à branle pour le sermon; car ils menoient leur maudit prédicanl nommé Maisire Guillaume Faret, lequel se mit en chaire, et preschoit en langue allemande ; ses auditeurs saultoient pardessus les autels comme chèvres et bêtes brutes en grande dérision de l'image de nostre Rédemption et de la Vierge Marie et de tous les Saincts. Et tous les jours qu'ils demeurèrent, le sermon se disoit, et le sonnoient au son de la cloche, et nulle autre cloche, petite ny grande, ne sonnoil dans Genève. »
Nous ne voyons pas que les Réformés aient misa profit la présence des auxiliaires bernois à Genève pour donner
^ levain du Calvinisme, par Jeanne de Jussie. — Le Levain du Calvinisme ou commencement de l'hérésie à Genève de Jeanne de Jussie a été pnblié à Chambéry en 1611 par l'imprimeur Hubert Dufour qui déclare dans son avis au lecteur qu'il a remis en lumière cotte narration «pour mouitrer riaaombralsle diversité des monstres genevois. »
publiquement essor à leurs sentiments. Mais il est bien certain, que, dès lors, leurs forces s'accrurent. Il est forl probable que l'introduction du culte réformé, opérée dans le courant de l'année 1 531 par l'initiative de Farel et sous la protection des Bernois dans les bailliages d'Orbe et de Grandson relevant en commun de Berne et de Fribourg, eut pour effet d'inspirer une plus grande confiance aux Genevois qui sympathisaient avec la réforme. Aussi Farel écrivait-il de Grandson à Zwingli le l*"" octobre 1531 : «J'apprends que Genève pense à embrasser Jésus-Christ. S'ils n'étoient pas retenus parla crainte desFribourgeois, ils embrasseroient l'Évangile sans différer davantage.»
Le 12 avril elle 12 octobre 1531, nous voyons encore les Conseils ordonner, en considération des dangers de la ville, des processions générales pendant plusieurs jours^.
Du reste, on ne saurait s'étonner de la circonspection des partisans de la Réforme, lorsqu'on sait qu'en 1531 les cantons protestants avaient éprouvé de grands revers et que dans les premiers mois de 1532 les Bernois revinrent plusieurs fois à la charge pour amener Genève à renoncer au traité de combourgeoisie. Tenter un mouvement dans une ville bloquée d'une manière permanente, alors que Berne manifestait des dispositions aussi équivoques, et que Fribourg soutenait de toutes ses forces l'ancien culte, c'eût été commettre un acie de folie insigne et faire la partie belle au duc de Savoie.
* Balard, dont le journal si défaille se termine en octobre 1531, ne fait pas la plus légère mention des Réformés.