AVANT-PROPOS
L'ouvrage dont j'offre aujourd'hui la première partie au public a eu pour point de départ une série de séances que je donnai au Cercle National dans les années 1861 et 186*2. J'avais alors à cœur de contribuer pour ma faible part à populariser la connaissance des faits qui consommèrent, il y a plus de trois siècles, l'émancipation politique de la république genevoise. Je publiai plus tard ces séances dans le journal V Esprit public, en conduisant mon exposé jusqu'aux premières manifestations publiques du parti réformé, en 153:2. L'intérêt de plus en plus vif que mon sujet m'inspirait à mesure que je poursuivis mes recherches, et les encouragements que je reçus de divers côtés m'ont engagé à remanier mon travail et à l'achever.
Personne ne saurait méconnaître l'importance capitale que présente pour l'histoire de Genève la première moitié du seizième siècle. Cette époque
fut pour notre patrie ce que furent les guerres médiques pour l'ancienne Grèce, les jours de Morgarten et de Sempach pour la Confédération suisse, l'âge de Jeanne d'Arc pour la France, la guerre de 1572 à 1608 pour les provinces bataves. Tandis que, partout ailleurs, les libertés communales s'affaissent, au début du seizième siècle, Genève, par une dispensation unique, du même coup consolide son organisation intérieure, s'affranchit de tout joug étranger, obtient l'alliance des Suisses, et adopte une constitution ecclésiastique destinée à influer d'une manière puissante sur le développement de la civilisation européenne. Tout citoyen de Genève ne doit-il pas tenir à connaître en détail comment se sont accomplis des événements d'une portée aussi considérable?
Jusqu'ici le rôle ecclésiastique extraordinaire, dévolu à Genève, avait relégué dans l'ombre la lutte qu'elle soutint pour la liberté politique, et le dernier acte d'un drame glorieux avait absorbé l'attention au préjudice des actes antérieurs. Cet oubli, fort explicable, n'était cependant point légitime. 11 est du reste tout à fait superflu d'insister sur ce point, depuis que l'écrivain qui a retracé avec un enthousiasme entraînant l'histoire de la réformation du seizième siècle a consacré une si large place aux efforts faits par nos pères pour revendiquer
leur indépendance, et a paré des plus brillantes couleurs ces anciens Eidguenots dont un autre historien ecclésiastique, M. Gaberel, avait déjà proclamé les services.
Deux écoles se. sont, il est vrai, formées qui apprécient d'une manière bien différente les rapports de la liberté politique et de la révolution religieuse du seizième siècle. C'est là une question délicate dont il ne faut point demander la solution à des systèmes tranchés. Je ne m'engagerai point dans cette controverse, et je laisserai mes lecteurs se former une opinion d'après l'examen des faits.
Des travaux antérieurs sur cette époque, dus à des écrivains genevois et étrangers, ne font pas défaut, et ils ont facilité ma tache. Néanmoins, tout en rendant justice à mes devanciers, j'ai cru pouvoir, sans encourir le reproche de présomption , faire une chose utile en entrant à mon tour dans un champ déjà exploré. En effet, les écrivains qui ont traité d'une manière générale de l'histoire de Genève, limités par leur cadre qui ne comportait pas d'amples développements sur chaque époque, ont dû se borner à relater les épisodes les plus saillants et les moments les plus dramatiques de la lutte opiniâtre dans laquelle Genève fut engagée ; mais la continuité du mouvement, les dispositions morales qui engendrent les événements ne sauraient
ressortir nettement dans un récit succinct. Quelques travaux, fruits de recherches consciencieuses, entrent dans de pkis grands détails, mais ils ont un caractère fragmentaire et biographique; tels son^ les Matériaux publiés par Galiffe père et la biographie de Bezanson Hugues, due au professeur Gahffe. *
Je ne sais si je suis entraîné à mon insu par l'amour-propre national, mais une figure m'attire surtout dans le tableau que j'ai essayé de dérouler; ce personnage, c'est le peuple genevois qui, d'abord timide et irrésolu, s'inspire peu à peu d'un mâle et invincible courage, ne se remet à personne, dans ces temps orageux, du soin de diriger ses pas, mais, constamment sur la brèche, pense, veut et agit par lui-même, ploie parfois, mais se relève toujours. Les citoyens remarquables, dont nous vénérons à bon droit la mémoire, sont les organes de la communauté, mais ne la dominent point, ne se substituent point à elle, et aucun d'eux n'exerce une prépondérance funeste au développement de l'ensemble. C'est là un spectacle que nos contemporains ne sauraient méditer trop attentivement.
A la vérité, comme à l'époque qui fait l'objet de ce travail la situation de Genève demeura essentiellement la même dans ses principaux traits, il en résulte pour une partie de mon récit une monotonie que je ne me dissimule pas. iMais on ne
se ferait pas une idée exacte des faits si la reproduction incessante des efforts tentés pour perdre ou sauver Genève n'était pas rendue sensible par le narrateur. En vertu de cette considération, je suis entré dans des développements qui seront traités, non sans quelque motif, de longueurs.
Les relations d'amitié que les Genevois nouèrent au seizième siècle avec divers cantons suisses doivent former la trame principale de mon récit. Cela étant, j'ai cru devoir remonter jusqu'aux guerres de Bourgogne qui amenèrent les Suisses à intervenir pour la première fois dans les affaires du pays romand. On pourra juger par l'historique détaillé de nos rapports avec les Suisses, que si la combourgeoisie de Berne et de Fribourg assura à nos ancêtres un appui dont ils n'auraient pu se passer, elle ne fat point pour eux un oreiller de paresse . Les chefs du gouvernement bernois, éminemment calculateurs, mirent en effet à la protection qu'ils nous garantissaient des restrictions et des conditions de telle nature qu'il en résultait pour nous de nouvelles complications qui eussent rebuté un peuple moins tenace que la communauté genevoise de cette époque.
Un mot sur les documents que j'ai utilisés.
La plus importante source d'information à laquelle j'ai puisé, ce sont, sans contredit, les Ex-
traits des registres des Conseils (manuscrits) rassemblés par Flournois (de 1409 à 1538). J'ai aussi consulté abondamment le Journal du syndic Balard et les Matériaux publiés par Galiffe. J'ai fait pareillement de larges emprunts aux Chroniques de Bonivard, mais sans accorder la même autorité qu'aux documents plus haut cités à cet écrit qui a été suivi trop servilement par certains auteurs, trop dédaigné par d'autres. Les Actes et gestes de la cité de Genève, \)dir Ant. Froment, écrits versl'anlSSO, et le Levain du Calvinisme par la sœur Jeanne de Jussie, édités par les soins intelligents de MM. Revilliod et J.-G. Fick complètent la liste des documents contemporains auxquels j'ai eu recours.
Bonivard a été le principal guide des écrivains subséquents qui, à mesure que la science historique a fait des progrès, ont de plus en plus complété et rectifié ce doyen de nos annahstes. Michel Boset présenta ses chroniques au Conseil en 1562 (vingt ans après que Bonivard eut mis la main à l'œuvre) ; cet ouvrage est resté inédit. Les Annales de la cité de Genève, attribuées à Jean Savyon, sont probablement postérieures d'environ vingt années à l'écrit de Roset'. Ces deux écrits passent très-rapidement sur l'époque qui fait Tob-
^ Une partie des Annales de Savyon a été publiée, en 1858, par M. Edouard Fick.
jet de ce livre et ne contiennent rien qui ne se trouve déjà dans Bonivard.
A partir de Roset et de Savyon, l'histoire de Genève semble être demeurée en friche pendant plus d'un siècle. Ce fut en 1680 que le médecin Jacques Spon (de Lyon) fit paraître la première histoire de Genève. Cet ouvrage fut si recherché par le public qu'il s'en fit en peu de temps quatre éditions. Quelques années plus tard, en 1686, Robert Chouet, secrétaire d'État, et le pasteur Jacques Flournois s'associèrent pour rédiger des extraits des Registres du Conseil. Les remarques nombreuses dont ce dernier a accompagné ces extraits témoignent qu'il avait fait des recherches très-étendues sur le passé de notre ville.
Mais la première histoire de Genève conçue et exécutée dans un esprit vraiment scientifique eut pour auteur le professeur Jean-Antoine Gautier, qui prit la plume en 1713, sur la demande de la Seigneurie. Cet écrivain soumet toutes les données antérieures à un examen approfondi et redresse plusieurs erreurs commises par Bonivard et Spon. Le manuscrit de Gautier, déposé dans notre Bibliothèque, a dû singuUèrement faciliter la tâche des historiens assez nombreux qui ont entrepris dans la suite d'écrire l'histoire de Genève et que je nomme ici en suivant l'ordre chronologique: Bérenger,
1772, —Picot, 1811, — Thourel (de Montpellier), 1832, — /. i^as?/(1838), — Pictet de Sergy{\ué), — Charpenne (d'Avignon), 1861 \
Edouard Mallet, trop tôt enlevé à la science, n'a pas pu porter sur l'ensemble de notre histoire le flambeau dont il a su éclairer, de concert avec Chaponnière et Blavignac, la Genève féodale. Il est à désirer que de nombreux travailleurs, stimulés par cet exemple, appliquent aux différentes phases de l'histoire de Genève l'appareil de savante critique que Mallet mania avec tant de distinction et de succès ^
1 Histoire de la Re'forme et des Réformateurs de Genève.
2 MM. Lullin-Dunant el Ch. Lefort ont accepté le laborieux mandat de préparer la publication des nombreux matériaux laissés par M. Ed. Mallet, et deux volumes sont déjà sortis de presse.