‹ Les suisses et GenèveChapitre 2 sur 16 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La fin du quinzième siècle et les trente-cinq premières années du seizième , en d'autres termes l'époque à laquelle Genève contracta pour la firemière fois avec les cantons suisses ces liens précieux qui font notre sécurité et notre joie , tel est le cadre du récit que nous présentons au public suisse. Quelques réflexions préliminaires en têle de notre narration ne paraîtront pas déplacées.

Le sentiment national qui est une partie de nous-mêmes, qui a bercé notre enfance et doit nous accompagner à travers toutes les phases de notre carrière, est lié intimement à l'histoire de la patrie. C'est l'histoire qui rend sensible la permanence de l'esprit national et sa transmission régulière à travers les âges. Quoi de plus propre à développer dans le sein de nos populations l'idée nationale, à ranimer la conscience de notre force collective, à stimuler notre activité, que de nous montrer les générations antérieures travaillant dans le même milieu que nous et opérant de grandes choses sous l'impulsion des mômes mobiles qui nous animent ou devraient nous animer !

Du reste, les faits contemporains parlent en faveur de l'histoire nationale plus haut que tous les raisonnements. Quels sont les pays qui de nos jours et d'une manière inattendue renaissent à la vie politique et reconquièrent

leur rang parmi les nations? Ce sont les pays qui ont une histoire. De glorieuses et intipérissables traditions , tels sont les titres que font valoir les uns après les autres , la Grèce, la Belgique, l'Italie, la Hongrie, la Pologne, car il n'y a pas de prescription contre la revendicalion des nationalités, et la vertu qui anima un Léonidas, un Artevelde , un Jean Hunyade , un Dandolo , un Ferruccio, un Sobieski exerce encore son action à travers les siècles, au bénéfice des descendants de ces héros.

Qu'est-ce qui a brisé les chaînes de Genève, en 1814? Le respect qu'inspirait son passé. Qu'esl-ce qui lui a permis de mouvoir de nouveau ses bras dégagés d'entraves? Les habitudes séculaires de liberté qui ont promptement réagi contre une domination étrangère subie , non acceptée. Si la Savoie eût possédé seulement deux communautés ayant autant de consistance que Berne , Fribourg ou Genève , si elle eût eu une autre histoire que celle de son ambulante dynastie, croit-on qu'elle eût si aisément, et presque sans s'en apercevoir, confondu sa destinée avec celle du vaste empire dont nous ne serons jamais, il faut bien l'espérer, que les voisins.

La Suisse ne saurait , parce que plus heureuse que beaucoup d'autres peuples, son indépendance n'a jamais subi d'éclipsé, méconnaître l'intérêt majeur que présente pour ses enfants la connaissance de plus en plus vulgarisée de nos annales.

Quels sont les éléments qui constituent notre nationalité , à nous , Suisses romands? Est-ce l'unité de race? Non, nous appartenons à la môme souche que nos voisins , Savoisiens ou Bourguignons? Est-ce la langue?

Pas davantage. Esl-ce la conformité d'idées religieuses? De nos jours, l'uniformité ecclésiastique , en tant qu'une des formes de la vie nationale, est partout en voie de déclin el notre pays , loin d'échapper aux conséquences de cette loi générale, les subit dans une plus forte mesure qu'aucun autre. En quoi donc consiste cette originalité nationale que nous avons , avec raison, si fort à cœur? Elle réside dans notre histoire , dans notre éducation, dans une méthode de comprendre et de pratiquer la liberté et la vie publique différente de celle qui prévaut ailleurs.

Nous n'avons qu'à marcher une heure pour nous trouver dans un milieu politique foncièrement différent du nôtre. Nous confinons maintenant par presque tous les points de notre circonférence à un vaste pays dans lequel tout le mouvement de l'histoire , tous les efforts des hommes d'État , à travers plusieurs siècles, ont tendu et abouti à niveler toutes les institutions locales , à annuler toutes les existences provinciales et à appliquer d'une extrémité à l'autre du territoire national les mêmes lois, les mêmes règles d'administration , le même système d'éducation ; toute la vie a été ramenée au centre. Combien les choses se sont passées autrement sur le versant oriental du Jura?

Là Suisse romande, qui formerait par son étendue à peine un des quatre-vingt-sept compartiments de l'empire français, s'est trouvée trop grande pour faire un seul Etat, et elle a vu se former dans son sein trois Etats distincts, ayant chacun son gouvernement, ses tribunaux, ses établissements d'instruction , son organisation ecclé-

siasiique spéciale ; et ce régime qui paraîtrait à un Parisien le comble de la bizarrerie, les habitants de la Suisse romande sont tous d'accord pour l'approuver et le maintenir. Chez nous , le progrès a consisté, non pas à U[iifier, à amalgamer, mais à dédoubler ce qui était primitivement un et à multiplier les centres. Trois cantons souverains ont remplacé l'ancien Etat de Berne, Bâie s'est fractionné. Qui nous rendra raison d'un tel contraste? Comment est-il arrivé que deux fleuves si rapprochés à leur source aient coulé dans des directions si différentes? C'est le devoir de l'historien d'étudier des procédés de formation politique aussi dissemblables, de saisir dans leur origine et de suivre dans le cours de leur développement les tendances divergentes dont les résultats frappent nos regards. Telle disposition prise il y a quelques siècles peut nous rendre raison de telle manière de voir ef de sentir, sous l'empire de laquelle nous nous trouvons encore.

Parce que notre civilisation n'a pas pour organe un idiome spécial, parce que le bruit et l'éclat répugnent à sa nature intime, on est facilement porté à ne pas apprécier à leur juste valeur le rôle de nos républiques suisses, et l'influence qu'elles ont exercée sur la marche des idées et des institutions modernes. Mais l'histoire est là pour redresser des jugements erronés , réparer d'injustes omissions et faire valoir nos droits à l'estime et à la considération de tous les amis sincères du progrès et de la liberté.

Certains écrivains français proclament avec un aplomb imperturbable que c'est la révolution française quia ap-

porté la liberlé à l'Europe, qu'elle a régénéré, renouvelé le monde, que la France est la Icle de la civilisalion, etc. Or ni les faits contemporains, ni les faits passés ne justifient celte prétention, du moins sous la forme absolue et impertinente dont elle s'atïiche habituellement. En effet, depuis que la France s'est arrogé le mandai de représenter partout la cause de la liberté, elle a subi à deux reprises successives et pendant de longues années , un régime qui a resserré dans d'étroites limites la liberté d'associalion et la liberlé de la presse , et l'élément militaire ainsi que l'élément clérical n'ont cessé d'exercer dans son sein un ascendant incompatible avec l'épanouissement complet des principes libéraux. La liberté qui ne manque pas euFrance d'amis dévoués, ploie, comme par l'effet d'une nécessité fatale, sous le faix de l'énorme appareil administratif qu'elle est appelée à supporter.

Si les expériences contemporaines s'inscrivent en faux contre la thèse favorite de nos voisins, les faits antérieurs ne la réfutent pas moins victorieusement. Lorsque la révolution de 1789 imprima un si puissant essor aux instincts de liberté et d'égalité qui travaillaient la France, et y jeta les bases d'un nouvel ordre de choses , la liberté politique florissait depuis longtemps en Hollande et en Angleterre, elle avait même projeté ses branches au delà de l'Océan, et en Suisse et dans notre Genève elle comptait des siècles d'existence ; l'ancienneté même de nos institutions libres faisait qu'on y prenait moins garde. Le peuple suisse était armé bien avant qu'on eût songé à créer la garde nationale et on composerait une bibliothèque avec les brochures politiques qu'enfanta, avant la ré-

volulion elle développement de la presse périodique, l'espril raisonneur des Genevois. Le grand théoricien de la démocratie moderne a été élevé dans nos murs. Dans bien des villages suisses, protestants et catholiques célébraient leur culte dans l'enceinte d'un même temple, au moment où la révocation de l'édit de Nantes assimilait à des criminels tous les Français qui n'adhéraient pas à la religion professée par le monarque. Il n'est guère possible de constater avec précision l'influence qu'a exercée l'existence , au centre de l'Europe, d'une nation républicaine, prospère et respectée; nous ne pensons cependant pas que la réalité de cette influence puisse être mise on question par aucun publicisle sérieux.

Est-ce à dire que noire pays n'ait rien reçu de l'étranger? Une pareille conclusion est bien loin de noire esprit et nous ne faisons en parliculier aucune diflîcullé de reconnaître que la Révolution française n'ait exercé sur nous une influence considérable, et. sous plusieurs rapports, salutaire. Mais tout en faisant la part des emprunts faits par nous et à plusieurs reprises au dehors, n'allons jamais oublier que la liberté sur notre sol est indigène, qu'elle est antérieure aux expériences faites ailleurs et en est indépendante, qu'elle est née de nos circonstances locales et de nos besoins locaux, qu'elle a grandi par les bras mêmes de la nation.

Mais c'est là, dira-t-on, une idée banale et familière à tous les enfants de la Suisse; nous le reconnaissons et nous nous en félicitons. Néanmoins celle conviction ne peut que gagner à se voir appuyée par les témoignages de l'histoire, aussi nos lecteurs nous sauront-ils gré de

fixer quelques instants leur attention sur la situation de la Confédération suisse, à la fin du quinzième siècle.

Le moyen âge a été frappé à mort ; la monarchie victorieuse a passé son niveau impitoyable sur les prérogatives des barons et les franchises municipales ; Milan, Florence, Pise, Bruges, Gand, Nuremberg ne sont plus que l'on^bre d'elles-mêmes. Les Sforza, les Médicis, les Louis XI, voilà les héros de l'époque, les peuples ont comme perdu le mouvement et la voix. C'est à ce moment que la Confédération suisse qui a vécu jusqu'ici inaperçue dans les plis de ses montagnes, et qui est fort inférieure, en richesse et en importance, à une quelconque des cités d'Italie ou de Flandre, fait son apparition sur la scène européenne, entre en contact avec les grands Etals de l'Europe.

Resserrée alors entre l'Aar et le Rhin, elle ne compte encore que huit cantons, et sa population est loin d'atteindre le chiffre d'un million; néanmoins, dès l'abord elle traite d'égal à égal avec toutes les puissances, elle est en mesure de défier n'importe quel État; non-seulement elle ne laisse jamais entamer son territoire, mais elle prévient souvent ses ennemis et intervient parfois dans les querelles de ses voisins. Les monarques les plus puissants, les souverains de France et d'Allemagne, les princes italiens sondent les dispositions des magistrats du peuple helvétique, se font adresser de fréquents rapports sur les projets des Suisses, envoient leurs ambassadeurs à leurs diètes, se disputent à l'envi leur alliance. Et cet Etat si fort, qui inspire la confiance à ses ressortissants, le respect à ses voisins, a été édifié sans armée permanente, sans taxes onéreuses, sans un pouvoir fort, sans cette

uniié de direction qui était indispensable alors, disait-on, pour tirer la socié'é de l'anarchie, et qui l'est encore de nos jours, aux yeux, d'une école Irès-accrédilée.

Pour nous, nous ne saurions trouver de témoignage plus aple à faire ressortir la force organisatrice inhérente à la liberté. Si la victoire paraît enchaînée au drapeau des Suisses, ce n'est point à leur vigueur musculaire et à leur intrépidité proverbiale qu'il faut attribuer ce résultat, mais avant tout aux principes qui présidaient au groupement de leurs forces, aux mobiles qui les faisaient agir. L'union volontaire et morale, placée à la base de leur organisation, a lout autrement d'i prise sur le caractère et les volontés, crée une cohésion beaucoup plus étroite que l'unité toute mécani(jue et gouvernementale qui fait la / force apparente de leurs adversaires; le lien qui les réunit n'a rien d'artificiel ; ils n'ont pas de chef et cependant ils l'emportent par l'ordre et la discipline, ils sont peu nombreux et néanmoins mettent sur pied des forces considérables. Ils n'ont ni trésors, ni armée permanente, et pourtant ils sont toujours prêts au moment voulu et déconcertent leurs adversaires par la rapidité de leurs mouvements. C'est qu'à la différence des populations voisines qui exécutent les ordres d'un prince souvent éloigné el subordonnant leurs intérêts aux calculs de son ambition, les guerriers suisses, avant de former leur ligne de bataille, se sont vus dans les salles des conseils, et ont reconnu la convenance de l'entreprise à laquelle ils prêtent leur concours

Mais c'est as^sez de réflexions; nous laisserons maintenant la parole aux faits.

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