‹ Les suisses et GenèveChapitre 9 sur 16 · OU · texte numérisé non relu

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Assuré de la sympathie active des citoyens, Bonivard prit immédiatement ses dispositions pour recouvrer les revenus du prieuré.

« Je fis faire cryes, par toute ma terre, que sus peine d'estre pendu et estranglé, nul ousast exécuter lettres papales ni ducales en icelle. Et cependant je faisois recouvrer ce que je pouvois à la barbe et du pape et du duc, qui n'ousoit mander des gens pour garder mon rentier ou capitaine de faire sa recouvre*. »

Toutefois les précautions de Bonivard ne furent pas si bien combinées que l'ennemi ne sût les déjouer.

« Le 6 mars, les gens de M. le duc entrèrent par force dedans le chasteau de Carligny appartenant à M. de St- Victor. Et pour lors n'y avoit dedans le dit chasteau que une femme. L'admodiateur du dit St-Victor estoit alors par les villages alentour à recouvrer les censés et rentes, lequel eut assez affayres à soy sauver, craignant pour sa vie. Plusieurs enfants de Genève voulurent sortir en armes pour secourir et aller quérir le dit admodiateur. Mais à ce résistèrent les sindiques, à cause que MM. des deux villes les avoient admonestez de non sortir en armes sur les pays de M. le duc ^ »

Bonivard dit lui-même à propos de cette surprise de son château: « En sortit le proverbe par Genève que le capitaine de Carligny, après avoir mangé les figues, avoit vendu le cabas. »

Une ambassade fut immédiatement envoyée à MM. des deux Villes pour porter plainte de ces agressions et requérir

* Chroniques, II, 178.

2 Balard, p. 150.

assistance. En même temps on se mit en devoir de prévenir toute entreprise analogue à celle qui venait de réussir à Cartigny.

« Le 13 mars on prie le Conseil épiscopal de faire faire un pont-levis au pont d'Arve. »

« Le 16 mars on met des espions en campagne. »

« 26 mars. On publie qu'en cas d'alarme, chacun ait à sortir de sa maison et à se rendre sous son capitaine, au lieu ordonné, sous peine de mort. On donne aux quatre capitaines six aunes de taffetas pour chaque drapeau. On donne aussi 25 piques à chaque capitaine. » — « Le 2 avril on envoyé des espions vers Rumilly, parce qu'on dit qu'il y a 7000 hommes »

Bezanson Hugues, chargé de la direction générale des mesures de défense, était souvent contrarié par ses subordonnés. « Le 29 mars, le sindic Bezanson Hugues à cause de plusieurs débats qu'il a eus, déclare en se fâchant qu'il ne veut plus être abbé ni capitaine, et dès à présent se démet 2. » Mais le noble citoyen, sur les instances de ses collègues, ne tarda pas à revenir sur sa résolution.

Sur ces entrefaites, un changement très-grave s'était opéré à Berne. Le 7 janvier avait eu lieu au chef-lieu du canton la conférence qui aboutit au triomphe des doctrines réformées.

« Avoient longtemps plaidoié à Berne, dit Bonivard, la Messe et le Sermon, lequel seroit maistre; mais cette année le Sermon gagna et chassa la Messe hors la ville, mais non^hors du pays totalement. »

* Registres des Conseils.

^ Registres des Conseils.

VÉdit de Réformation avait été publié le 7 février. L'adoption de la Réforme à Berne devait avoir pour résultat de rendre la position de Genève plus critique. D'abord cet événement devait creuser un fossé profond entre nos deux protecteurs Berne et Fribourg, si étroitement associés depuis la guerre de Bourgogne. « En ce temps, dit Balard, avoit à Berne et par les Ligues grosse division à cause de la loy luthérienne pour laquelle cause MM. de Berne envoyèrent à MM. de Fribourg une ambassade à laquelle ceux-ci respondirent que bien avoient faict alliance avec eulx de corps et de biens, et non point de l'âme, et que plustost mourroient tous avant qu'ilz vesquissentd'aultre sorte que leurs prédécesseurs, et que s'il y a quelque désordre avec gens d'église, qu'ils y mettront bon ordre. Une partie de ceulx de Berne non voullant adhérer à la loi luthérienne venoient parlamenter avecques ceux de Fribourg. »

Dans de telles circonstances les deux Villes qui avaient beaucoup d'affaires sur les bras, ne partageaient point l'impatience, bien naturelle cependant, des Genevois, et cherchaient à gagner du temps. Le 2 avril, des ambassadeurs se rendirent de leur part à Genève, pour proposer aux syndics et Conseil de laisser rentrer les fugitifs, et d'envoyer des députés à une nouvelle Journée. « Alors dist quelque bon compaignon : Mort bien, ce n'est pas vous que nous demandions; nous demandions des ambassadeurs en pourpoinct. ^ » Les syndics répondirent « touchant les fugitifz , qu'ils ne pourroient révocquer la sentence contre eulx donnée , car jamais ne fust ré-

^ Boiiivard,

— 289 — (15Î8, vocquéé sentence des sindiquès de Genève, et que justice avoil eu son cours par la volonté de MM. de Berne. Et quant à l'aullre proposition de eslyre journée , qu'ils neveulentphisjournyer avecquesM. le Duc, carde tant de journées que à la recjuesie du dit Duc avoyenl esté tenues eh plusieurs lieux de leur pays, n'en a point voullu obser- \èY, el qu'ilz ne se vcullenl plus confondre en corps et en biens. Ou qu'il observe les dictes journées en faisant satisfaction à la cité, ou que la chose prenne fin par guerre; c'ar mieux ayment mourir en mainlenant leur bon droict que de tant languyr aux dangiers que de sy longtemps ont vescu el endurez, priant M" qu'ils ne véullent point aller contre leurs absets (décisions) , ordonnances et seaulx. Lesquelles ordonnances ceulx de Genève ont voulu observer et garder, espérant que par eulx seroient' soutenus, maintenus el gardés de mal et dangier de leur pouvoyr, aydant Dieu, lequel est toujours de la partie devers le droict ^ »

On revint donc à la charge auprès des deux Villes.

« Le4 avril, on écriten poste à MM. de Berne et de Fribourg, pour les prier de nous aider en nos adversités, parce que dans peu nous serons attaqués, el qu'ils nousenvoyent' un nombre de gens à leur discrétion, pour faire la guerre, s'il est nécessaire. » — «5 avril. Ordonné d'expédier les' biens des fugitifs afin d'avoir de l'argent pour payer les' gens de guerre qui viendront'. Ordonné de faire une procession générale, afin que Dieu nous aide. »

Le 5 avril, des ambassadeurs des villes se rendirent au-

* Balard, p. 152.

2 Registres des Conseils.

(1528) ~ près du duc pour lui enjoindre d'interdire à ses sujets tout acte hostile à l'égard des Genevois. Néanmoins, le 12 avril, le châtelain de Gaillard défendit de porter des vivres à Genève, et le châtelain de Ternier réclama au nom du duc la moitié du pont d'Arve, bien que ce pont eût été considéré jusqu'alors comme appartenant tout entier à l'évêque. Les ambassadeurs des deux Villes voulant tranquilliser la cité se présentèrent en Grand Conseil le 12 avril et déclarèrent <v que leurs supérieurs donneront secours à ceux de Genève en leurs adversités en tout el partout. »

Le 13 avril, une députation de quatre citoyens, à la tête de laquelle était Bezanson Hugues, se mit en route pour dénoncer les récents actes d'hostilité commis parles sujets du duc, el prier MM. de Berne el de Fribourg « de les vouloyr secourir à main forte, jouxte la bourgoysie^et serment qu'ilz ont les ungs avecques les aultres. »

Les Fribourgeois se montrèrent disposés à adhérer immédiatement à la requête de leurs alliés. Mais à Berne où les députés se transportèrent et exposèrent leur charge par-devant le Grand Conseil le 17 avril, ils ne rencontrèrent point le même empressement.

« Nous n'attendions, écrit Bezanson le 18 avril, autre fors que au partir du conseil tout le monde se mit aux champs, comme avions entendu de plusieurs de nos amis. » Mais l'avoyer leur répondit que le Conseil voulait examiner l'affaire de très-près et les pria d'attendre jusqu'au lendemain pour avoir une réponse. Les députés déclarèrent.qu'ils ne pouvaient accepter aucun délai. « Ce voyant, M. l'avoyer fit incontinent assembler le petit Con-

seil où nous fûmes demandés, et nous lavèrent bien la tète, disant qu'étions bien fiers. A quoi répondîmes bien doucement, leur faisant les démonlrances des dangiers à quoi étiez, et comment M. de Savoye n'avoit foi ni léaulé, et leur montrâmes tous leurs abscheids (décisions), leur demandant s'il leur plaisoit les observer. » Les députés consentirent à demeurer encore quelques jours à Berne comme simples particuliers, jusqu'à ce qu'ils eussent reçu de nouvelles instructions. « Ne se faut point ébahir, car nous avons gros compétiteurs, écrit Bezanson. Jamais M. de Savoye n'envoya tant d'argent ici par un coup, qu'il a fait à présent. Aussi il y en a-t-il parmi nos amis que le soleil a aveuglés. Et davantage les ambassadeurs de France nous sont contraires de tout leur pouvoir, car ils demandent tous les jours des gens pour l'Italie. Toutefois, si faut-il avoir bon cœur; car notre espoir est encore que vous mènerons à force gens, Dieu aidant »

Le 22 avril Bezanson mande au Conseil que lui et ses collègues ont comparu le 20 devant le Petit et le Grand Conseil, ainsi que des ambassadeurs des États de Vaud; «l'écuyer Piochet etFonlanel y étaient de la part du duc, et vous assurons que ce n'a pas été sans jouer du bec. » Les Conseils de Berne et de Fribourg décidèrent qu'une nouvelle journée aurait lieu à Payerne le 10 mai, afin de mettre fin aux différends.

Les députés genevois répondirent qu'ils en référeraient à leurs commettants; cependant Bezanson en donnant connaissance de cette résolution à ses concitoyens les engage à avoir confiance. « Tenez-vous assurés que tous les

1 Galilfe, Mat. II, 526.

bourgeois sont aussi bons pour vous que jamais, mais par plusieurs raisons raisonnables, comme vous dirons à présent, ils ne désirent pas la guerre, s'il leur est possible, et croyez qu'il leur fâche autant qu'à nou&. »

Or, quelles étaieut ces raisons raisonnables ? Apparemment les craintes qu'inspirait la résistance provoquée dans plusieurs districts de la campagne bernoise par les ordonnances qui prescrivaient l'introduction de la Réforme. De telles craintes n'étaient point dénuées de fondement; car le 26 avril, les ambassadeurs de Genève firent savoir à leurs connmettanls que la nuit de Saint- George, Berne avait été assiégée par plusieurs milliers de pavsansqui voulaient qu'on retournât à dire les messes.

Le 29 avril, le Petit et le Grand Conseil de Genève, af rès avoir entendu le rapport de Bezan^on Hugues, décidèrent d'adhérer à la journée de Payerne et d'y envoyer des délégués, à condition que jusqu'à cette époque on observât scrupuleusement les conventions antérieures. Les Conseils prirent cett« résolution à contre-cœur, « car, disent les Registres, ils se sofit consumés en frais en faisant tout ce que MM. des deux villes ont voulu. »

Au moment même où la tiédeur témoignée par le Conseil de Berne trompait la confiance d^îs Genevois, ils voyaient leur évêque se tourner contre eux.

Ce n'est point que Pierre de la Baume ait de propos délibéré cherché à nuire à la cité dont il avait, si peu de temps auparavant, enibrassé ostensiblement les intérêts. Tant qu'il put espérer que Berne et Fribourg consentir.'iienî à étendre sur lui la protection qu'ils avaient garantie à Genève, et à interposer leurs bons offices pour

Je faire rentrer en possession de ses revenus, il persista, malgré les sollicitations réitérées du duc, dans les intentions bienveillantes précédemment manifestées à l'égard des citoyens.

Le duc ne m'aimera jamais, écrivait-il à Bezaoson Je 28 octobre 1527, et Dieu me garde de lui I » — « Voudrais-je bien^, écrit-il au môme le 8 novembre, que mes sujets fissent un peu autres poursuites pour mon affaire, car vous savez assez que le mien est le leur, et le leur le mien. » Le lendemain de Noël, il fait savoir à Bezanson Hugues que le duc lui a offert de lui restituer les revenus de ses abbayes, pourvu qu'il lui écrivît sujet, « pour après, dit-il, avoir la loi (le motif), de m'empoigner au collet. » Dans une lettre adressée le 23 janvier 1528 à Bezanson, l'évéque n'a pas encore modifié son langage. « Mon homme est de retour de M. le duc. Il est résolu qu'il ne me laissera jamais que je ne lui écrive sujet. Je vous laisse à penser à quelle fin il tend. S'il n'y avait danger que pour moi, je ne l'estimerais un fétu ; car je m'essaierais bien de me garder de lui ; mais je crains de faire quelque chose qui fut dommageable à mes sujets, desquieulx je me veux toujours aider et conseiller, espérant qu'ils me conseilleront ce qui sera à mon honneur et profit. »

11 est probable qu'à l'époque à laquelle l'évéque tenait ce langage, il n'était plus sincère, et que sa réconciliation avec le duc était presque décidée. Nous le voyons, en effet, lorsque ses tentatives pour être compris dans la combourgeoisie sont près d'échouer, manifester ouvertement son mécontentement et accuser les Genevois de son

insuccès : ce Quant à la négociation d'Allemagne, écrivait-il à Bezanson le 2 nov. 1527, vous savez que je suis été refusé, et en partie à la poursuite de mes sujets dont j'en suis en tel inconvénient. C'est à eux à rendauber ce qui par eux a été rompu. »Le20 novembre il écrit à Guillaume la Mouille, son chambellan :

« Il faut que mes sujets pensent autrement de m'estimer qu'ils ne font, car ils ne trouvent compte de me défendre, et s'il y a le moindre de Genève qui soit outragé, ils en font un Kirie Eleison ; du Seigneur, peu de mention, ou quasi rien, si je ne parlais. Je ne me veux plaindre de mes dits sujets, car je sais bien que le commun fera ce qu'il doit; mais il y a des particuliers que je vois bien d'ici. »

A mesure que la perspective de la protection des deux villes s'éloignait, l'offre de la restitution de ses revenus fascinait davantage l'avide prélat. «Mon neveu, écrit- il à Bezanson le 9 avril, a obtenu de M. le duc de Savoye la main levée de mes abbayes. »

Ces quelques lignes annonçaient, à qui savait les interpréter, que les amis de l'indépendance genevoise allaient de nouveau rencontrer, en la f)ersonne de Pierre de la Baume, un adversaire. Et, en effet, quelques jours plus tard, sa mauvaise volonté éclatait d'une manière non équivoque.

Le 28 février, le Conseil des Deux Cents, profitant de la concession que l'évêque avait faite aux citoyens l'année précédente, avait pris la résolution suivante :

« Pour entendre les différends et administrer la justice, il y aura un syndic assisté de deux du Conseil ordinaire,

de deux du Conseil des Cinquante, et de deux du Deux Cents, qui s'assembleront deux fois par semaine, savoir, le lundi et le jeudi. Ceux qui seront condamnés payeront trois sous, qui seront mis dans une boîte pour le payement des administrateurs de la dite justice, et lorsqu'on accordera les parties, elles payeront chacune six quarts. Lorsqu'une partie ayant été appelée ne comparaîtra point, elle paiera un sou pour la première fois, autant pour la seconde, et sera mise en prison à la troisième 1. »

Ce fut à l'occasion de ces règlements sur la justice que l'évêque, secrètement raccommodé avec le duc, chercha querelle aux citoyens.

ce 23 avril. L'évêque décrète des lettres contre les syndics et en permet l'exécution dans lesquelles il révoque le pouvoir qu'il leur a donné de connaître et de juger les causes, et y met des peines excessives (cent marcs d'argent), ce qui est contre les franchises. On assemble promptement le Grand Conseil. Le Conseil des Deux Cents est d'avis d'écrire à l'évêque, de faire des remontrances à son secrétaire, afin qu'il renonce à l'exécution des dites lettres, et cependant, nonobstant ces lettres, de continuer à juger les causes de paix, comme le Conseil a fait cydevant, ne voulant en aucune façon perdre celte coutume, puisque cela a esté fait en Conseil Général, en présence de M. l'Evêque qui l'a approuvé et autorisé. Le secrétaire (deBiolo) entre, à qui on fait plusieurs remontrances, afin qu'il ôte des portes des églises les copies des lettres qu'il

* Reg. des Conseils.

y avait fait meure, et qu'il les reporte à M Tévêque, en

lui disant qu'elles sont contre nos franchises ^.»

« 30 avril. Le Conseil ordonne au syndic Girardin De la Rive et à J. Coquet et C. Richardet, conseillers, d'aller en la salle neuve faite pour ouïr les causes de paix, avec les autres établis pour cet objet ^.

« Mes sujets ntie font tout plein de rudesses et à nies officiers et serviteurs, écrivait l'évêque à Guillaume de la Mouille, le 3 mai, dites-leur hardiment que je ne l'endurerai point; car je n'entends point de perdre ma juridiction pour leur plaisir, et qu'ils se réduisent à leur devoir, autrement ils se trouveront trompés de leur entreprise. » Ce zèle fougueux que déployoit tout d'un coup l'insouciant prélat, pour le maintien de sa juridiction, devait peu loucher les Genevois. « Quanta ce que m'écrivez, répondoit la Mouille, que vous ne voulez perdre votre juridiction pour le plaisir de vos sujets, ils ont répondu que, sans eux, elle n'eût point été perdue, mais M. de Savoye l'eût bien trouvée et jamais V. S. n'en eût été prince et seigneur. »

En dépit de l'opposition de l'évêque, les magistrats désignés se mirent en devoir de commencer l'exercice de leurs fonctions. Maintes bévues, s'il faut en croire Bonivard, signalèrent leurs débuts <t car ce n'estoient que marchands ou gens de métiers mécaniques, sans lettres, ny expérience de telles affaires, auxquels il fallut estre maislres devant que apprentifs, et rompoient plusieurs cordes devant que sçavoir bien jouer du luth. »

1 Reg. des Cons.

2 Id.

Le 11 mai s'ouvrit la conférence de Payerne. Genève avait envoyé quatre députés : Bezanson Hugues, Ami Girard, Robert Vandel et Boniface OfTisclier ; le duc était représenté par douze ambassadeurs avec cent chevaux. Les uns et les autres avaient à faire valoir leurs prétentions par devant six délégués de Berne, et autant de Fribourg. Les ambassadeurs du duc firent tous leurs efforts pour obtenir la révocation de la bourgeoisie et la libre rentrée des bannis.

« Tenez-vous assurés, écrivait Bezanson Hugues le 12 mai, que Ton nous avait brassé très-mauvaise sauce; mais Dieu et notre bon droit et bonne diligence a fort rhabillé notre cas, et nous ne pouvons croire qne l'ordonnance ne soit à notre profit et honneur. »

Le 15 mai, le Petit et le Grand Conseil de Berne chargés de prononcer, après avoir délibéré sur le rapport des commissaires, déclarèrent aux députés genevois que rien ne serait innové, ni quant à la bourgeoisie, ni quant aux bannis, mais que, le duc de Savoie ayant soumis à l'arbitrage des deux villes la prétention qu'il élevait de constituer un Vidomne à Genève, cette prétention serait examinée dans une nouvelle journée qui se tiendrait pareillement à Payerne. Le 19 mai, les ambassadeurs étaient de retour à Genève.

Ainsi les Genevois se virent, une fois de plus, déçus dans leur espérance de voir leurs difficultés avec le duc tranchées par la voie du droit ; ils étaient appelés à expérimenter souvent la vérité de ce mot, que le pape Pie II avait souvent à la bouche, à ce que rapporte Bonivard : a Les Journées d'Allemaigne viennent toujours enceintes, l'une enfante l'autre. »

C'était son récent accord avec Févêque qui avait encouragé le duc à mettre de nouveau en avant ses droits au vidomnat; car, jusqu'ici les Genevois s'étaient toujours fondés, pour repousser les vidomnes nommés par le duc, sur le refus que faisait l'évêque de les avouer. Si l'évêque venait à appuyer le duc, la position des magistrats devenait embarrassante.

« Le 22 mai, dit Balard, arrivèrent à Genève les ambassadeurs de M. de Genève estant alors à Arboys en Bourgogne, lesquelz ambassadeurs vindrent en la maison de la Ville le 24 may, dyrent leur charge tant par une lectre de créance et des instructions, lesquelles estoienl en substance: Qu'il voulait que MM. du Conseil épiscopal et les sindiques reçenssent le Vidomne du duc de Savoye, tel qu'il luy playroil y mettre, et de suivre en la justice, en la mode acoustumée. Et que, touchant les bannis et fugiiifz, il en voulait avoyr la congnoissance d'en fayre l'appoinclement, afin que M. de Savoye, ses pays et la cité de Genève puissent vivre en paix, et plusieurs aultres propos longs cà racompter. » — « Sur quoy est à noter, ajoute l'écrivain, qu'il n'y a point de fiance aux princes, car pour craincte qu'il ne perdit ses bénéfices de Suze et de Pignerol, M. l'évêque a tourné le dos à ses subjectz et cité de Genève. »

Les syndics répondirent à cette missive épiscopale que ceux de Genève ne voulaient point recevoir de Vidomne de la main du duc, mais seulement de la main de l'évêque, leur prince, et qu'ils ne pouvaient rien changer à l'arrêt rendu par contumace contre les émigrés.

Le 25 mai, arriva un héraut de Berne, apportant une

décision rendue par le Grand Conseil de Berne à la suite de la conférence de Payerne. Celle décision maintenait la combourgeoisie et prononçait l'expulsion indéfinie de dixhuit émigrés condamnés précédemment, mais en même temps contenait deux clauses fort désagréables aux Genevois : l'une « que les citoyens seraient tenus à recevoir le Vidomne désigné par le duc de Savoie, » l'autre « que la croix blanche serait remise en l'île. »

Aussi le 1" juin, Boniface Olïischer fut envoyé à Berne et à Fribourg, afin d'aviser aux moyens de s'opposer à l'exécution de ces deux articles. En même temps on ordonna des processions générales pendant 3 jours et dans les paroisses pendant 6 jours.

Le duc n'attendit pas longtemps pour exploiter l'arrêt de Payerne, et le 7 juin M. de Lusspy et le secrétaire Quavalès, ambassadeur du duc de Savoie, vinrent en la maison de ville pour signifier au Conseil que le duc avait constitué M. de Lussey comme son vidomne, « et qu'ils le reçussent à la mode acoustumée, et jouxte l'ordonnance de MM. des deux Villes, sans excuse quelconque. » Là-dessus, les syndics assemblèrent le Conseil des Cinquante et des Deux Cents, et sur leur avis, ils répondirent le 9 juin que « eux et leur Conseil estoient fort esbahys des lectres que M. le duc leur avait envoyées; car jamais ses prédécesseurs ne luy en son temps n'en avoient envoyé de pareilles, et se faisoil seigneur et prince de b cité de Genève, disant que les sindiques sont ses officiers, là où il sçait bien du contrayre, et que jamais ne reçeurenlde vidomne que de M. deGenève, leur prince, comme bien feront apparoislre par bons droits et lettres. Le dict ambassadeur ne se contenta pas fort de la dite response. »

Le jour même où le magistrat ducal élail éconduit, des ambassadeurs partirent pour Berne et Fribourg.

Mais au moment où les Genevois invoquaient, pour repousser les réclamations du duc, les droits de leur évêque, ce dernier continuait à leur donner tort. Les ambassadeurs du duc furent en effet promplement suivis de l'avocat fiscal et du procureur del'évêque, chargés, entre autres choses, de déclarer aux syndics et Conseil qu'il veut qu'ils abandonnent la connaissance des causes civiles et qu'ils reçoivent le vidomne nommé par le duc; « qu'ils ne se fient point en lui, s'ils font du contraire, car il tirera aultre chemin. »

Néanmoins, les citoyens tinrent bon. Le dimanche 14 juin fut assemblé un Conseil Général auquel les syndics firent connaître les messages adressés successivement par le duc et l'évêque, ainsi que la fière réponse qu'ils proposaient de faire. « Touchant le jugement des causes civiles, ils s'ébahissent de M. de Genève de vouloyr révocquer ce que libérallement a donné en Conseil Général €t pour le bien public, laquelle chose peult être que les procureurs et aultres manières de gens que sont acouslumés de vivre de procès, luy mettent en teste. » Quant au vidomnat, les citoyens représentaient à l'évêque qu'il avait toujours prolesté jusqu'ici qu'il n'appartenait qu'à lui d'instituer un \idomne, rappelaient les actes illégaux commis par le duc, et déclaraient « que plus n'avoyent délibéré de vivre en telle misère, qu'ils mettront pluslost corps et biens, femmes et enfants, jusqu'aux derniers soupirs et aux dernières gouttes de leur sang, que de recevoir le visdonne du duc de Savoie, et qu'ils ne le recepvront

d'aulire que de leur prince, M. de Genève, en condition que lui-même le constitue sans nullement parler du duc de Savoie, et que le visdonne doibje procéder en la justice, selon les franchises, et les observer mol à mol, ou aullrement le banniront de la cité. » « Quand le commun eusl entendu la dite response, ils crièrent tous d'une voix qu'il vouloyt que la dite response se fist tout ainsi K »

Les sentiments des Genevois en mission auprès des deux Villes étaient à l'unisson de ceux du Conseil Général. « Plutôt (jue d'accepter un vidomne de la part du duc, écrivait Ami Girard de Fribourgle 13 juin, mettez le feu en la ville, et commencez à nos maisons. »

Le Conseil avait soin de soutenir les démarches de ses délégués:

« A cause que les amys de la cité à Berne avoyent esté démis- du Conseil, dit Balard, et pour donner bon cœur aux nouveaux conseillers de maintenir le droict de la cité de Genève fust expédient leur fayre quelque don à la mode acoustumée. »

Le zèle des députés genevois ne fut point déployé en vain. Ils représentèrent d'abord au Grand et Petit Conseil de Fribourg combien l'ordonnance rendue à Berne était préjudiciable à leur patrie, « et que mieux vauldroit mettre le feu aux quatre coins de la cité que de permettre que visdonne fust reçeu de la part du duc de Savoie. »

MM. de Fribourg leur donnèrent raison et écrivirent en leur faveur aux autorités de Berne. Arrivés à Borne les députes se trouvèrent, en présence du Petit et Grand

> Balard, 167.

Conseil, aux prises avec une annbassade ducale qui se plaignait vivement du peu de compte que les Genevois avaient fait de la décision relative au vidomnal. Les députés genevois répliquèrent chaleureusement, et donnèrent lecture des droits de la ville, ce qui fit une grande impression sur les assistants. Les ambassadeurs du duc qui n'avaient pas des pièces aussi précises à opposer, prièrent MM. de Berne qu'ils eussent regard à leur seigneur, M. le duc, lequel de corps et de biens leur pouvoyt faire service plus que une ville de Genève. »

« Aucuns du Grand Conseil, continue Balard, parlèrent bien aux pensionnayres disans que les escus les aveugloyent bien, puisque de sy longtemps ont retardé à faire le droict à ceulx de Genève, lesquelz ne cessent de leur demander, en eulx morfondant, journée sur journée, et qu'il ne leur cliault (soucie) que d'avoyr leur robe de soye fourrée et la bourse gamye, et que eulx ne veullent permettre que tort soit faict à ceulx de Genève. »

•Les Conseils conclurent qu'une nouvelle journée sur le différend du vidomnal, serait tenue à Payerne le 19 juillet. Les députés rapportèrent le 'i2 juin cette réponse satisfaisante.

L'ofiice d'exécuter les malfaiteurs avait jusqu'alors incombé à un vassal du duc, le châtelain de Gaillard. Le 17 juillet ce seigneur fut invité par le procureur fiscal à vouloir faire justice d'un larron qui venait d'être condamné. Le châtelain fit répondre qu'il ne pouvait procéder à l'exécution que sur l'ordre du vidomne. Le Conseil des Deux Cents, assemblé à cette occasion, prit acte du refus fait par le châtelain, et donna l'ordre au lieutenant du procureur fiscal d'exécuter la sentence.

« Le lieutenant fist prendre le dit prisonnier par les sergens d'évêsqueet le fist mener à h mode acoustumée à la porte du chastel, où il criast par cinq foys le chastelain de Gaillard, lequel ne s'y trouva point, et furent prinses lettres lestimonyales. Le bourreau mena le dit patient et larron en Cliampel pendre et estrangler K »

Dès lors les magistrats de Genève cessèrent d'avoir recours au ministère du châtelain de Gaillard pour l'exécution des condamnés, et le duc de Savoie représenta le cas comme une nouvelle atteinte portée à ses droits.

Le 1 1 juillet, un envoyé de l'évèque se présenta devant les syndics pour leur signifier l'ordre de recevoir pour vidomne M. Dorlanc, que le duc venait de nommer et que l'évèque confirmait. Les syndics répondirent à l'évèque, en s'en référant à la décision du Conseil Général, et non sans quelque sublilité, que par respect pour son autorité, ils ne pouvaient condescendre à sa volonté- ce Vous supplions très humblement ne vouloir être déplaisant, si n'acceptons votre commandement, car cela serait contre votre jurisdiction et autorité, laquelle voulons garder de notre pouvoir au plaisir deNotre Seigneur, auquel prions qu'il vous doint bonne vie et longue. »

Le 1 août, nouvelle lettre de l'évèque, par laquelle il menaçait les citoyens d'agir par voie de rigueur s'ils n'avaient pas égard à ses ordres ; même réponse des syndics.

Pendant que ces tractations se poursuivaient, Bonivard n'avait cessé de guerroyer. Un aventurier bernois, nommé Boschelbach, qu'il avait pris à sa solde, avait essayé, le

1 Balard.

24 mai, de reprendre le château de Cartigny ; mais un des assaillants, nommé Thibault, avait été tué el la bande avait dû se retirer.

« Le soir, dit Bonivard, je trouvai tout le monde par les ruesen armesqui enrageaierrt de sortir pour aller vengerla mort de Thibaut. Mais Boschelbach ne voulut pas, disant que ce serait folie, et qu'il en ferait tel rapport à MM. de Berne que M. de Savoye, qui esloit cause de tout le mal, en porterait la paste au four. »

« Le 25 juin, le soir entre le 9 et 10 heures on donna une alarme au sujet d'un pré de S^ Victor que M. de Compesières avoit fait faucher par force, en ayant ordre du duc de Savoye. Dans cette alarme M. de Pontverre venoit contre la ville avec une troupe de gens »

Le 16 juillet, quatre ambassadeurs. Ami Girard, Robert Vandel, Boniface Offîscher, Michel Sept, étaient partis de G':!nève pour la jour née convoquée à Payerne. Le duc n'ayant pas accepté la dite conférence, MM. des deux villes, sur la requête de son ambassadeur, lui envoyèrent un héraut pour le presser de revenir sur sa décision, et lui accorder un délai jusqu'à la S' Barthélémy, passé lequel terme ils rendraient une décision. Au jour fixé, le 23 août, les commissaires des deux villes se rendirent à Payerne, où ils attendirent pendant trois jours les envoyés du duc. « Fust cryé s'il y avait nulz de la part de M. de Savoye ; » personne ne parut.

Certaines personnes propageaient des bruits qui pouvaient porter atteinte aux intérêts de la cité ; mais on les traitait de manière à leur ôter I envie de parler dorénavant mal à propos.

* Reg, des Conseils.

— 305 — (1528) « 1 1 août. On proposa que Michel Caddo et Est. Parquet avoient dit en plusieurs lieux que nous devions un florin d'or par feu à MM. des deux villes. Ordonné qu'on les mette en prison au pain et à l'eau pendant trois jours, après lesquels ils porteront une torche allumée au poing par toute la ville, avec un carton sur leur tête, où seront écrites toutes les paroles qu'ils ont dites, et qu'ils en ont menti ; ensuite ils demanderont pardon à M. le vicaire, et devant le Grand Conseil; après quoi on les remettra encore en prison pendant trois jours ^. >^

L'irritation de Tévêque ne connut plus de bornes, lorsqu'on lui eut rapporté qu'Ami Girard avait dit à Berne: « Monseigneur de Genève nous veut brider pour nous faire chevaucher par M. de Savoye. » Il venait d'être informé de ce propos, lorsqu'un huissier lui apporta à la Tour de May, de la part des autorités de Genève, un message conçu en termes tout à fait respectueux. La colère du prélat se déchargea sur TinoiTensif messager : « Viens ça, s'écria-t-il, dis à ceux de Genève, qu'ils sont tous traîtres, hommes, femmes, enfants, petits et grands; et que, avant que soit peu de temps, je ferai faire justice dont en sera parlé, et dis-leur qu'ils ne m'écrivent plus jamais; car tant que j'en rencontreray de Genève, je les ferai mettre à mort; et toi, oustetoi d'ici. Fais bien la relation à ceux de Genève, comme je t'ai dit, et leur dis qu'aucuns d'entre eux ont fait mauvais rapport de moi en Allemagne, dont je m'en vengerai bien. »

* Reg. des Conseils.

En lançant celte foudroyante apostrophe, Pierre de la Baume était complètement sorti de son caractère; aussi s'empressa-t-il d'envoyer sur les traces de l'huissier son chamhellan Larpent pour assurer les syndics « qu'il se repentoit d'avoir dit des paroles rigoureuses au guet Martin, et que si nous voulons obéir à ses commandements, il retournera en amour envers son peuple.^»

Du reste, les patriotes ne s'émouvaient guère de tant d'intimations comminatoires.

« Ensemble grosses menaces que fait notre prince à vous et à tous nous autres, écrivait Robert Vandel au Conseil , le 20 août , ce n'est pas grosse chose ; les têtes sont plus fermes que du temps de l'évêque Jean. »

Vers le milieu d'août, l'incorrigible duc avait de nouveau défendu à tous ses sujets de porter des vivres a Genève. Les magistrats informèrent promptement les deux villes alliées de celle mesure hostile, et les sollicitèrent instamment de leur porter secours. Les deux villes invitèrent le dur à relâcher les vivres. Mais celui-ci nia hardiment qu'il eût publié aucune défense à cet égard. Le duc avait mis garnison à Gaillard, et, dit Bonivard, « on donnoil toujours quelque tour de peigne.»

Les magistrats avaient jugé prudent d'accroître les moyens de défense de la cité.

« 18 septembre. On ordonne de faire un pont levis au pont d'Arve et des tranchées, auprès de Notre Dame de Grâce, pour la fortification de la ville. »

* Registres des Conseils.

Les Conseils tenaient exactement leurs ambassadeurs en Suisse au courant de tout ce qui se passait :

(£ On fait les défenses cachément, leur écrivaient-ils le 22 septembre; parquoi connoissez assez le marchand à qui nous avons à faire, et ses pratiques et subtilités. Néanmoins ne sommes pas tant affamés, comme l'on dit, et nous en passons bien encoreet faisons bonnechère.» Deux jours plus tard, les Conseils écrivaient : « Il est vrai que la défense des vivres continue toujours, et la défense des grangers, et de jour en jour, et de plus forten plus fort, et ne connaissons rien du relâchement; pour quoi, quelques paroles que l'on die là-dessus, de la part de notre adversaire, ce ne seront que fables. Les gentilshommes continuent fort à faire leurs montres, enseignes déployées, parquoi vous avertirons journellement du tout.»

Le 28 septembre, nouvelle lettre plus pressante : « Le dit seigneur continue en ses anciennes coutumes de toujours prolonger tant qu'il peut, pour nous fondre en dépenses, et pour faire mutiner notre peuple; avec ce qu'il informe Messieurs toujours contre la vérité, comme bien ils le peuvent connoître. Ils savent bien que nous n'avons pas eu recours à leurs Excellences, sinon par les extorsions qu'il nous a tant faites et fait tous les jours ; car, encore à présent, quelques excuses qu'il fasse des vivres, ses officiers ont fait les défenses de porte en porte, de sorte que nul ne vient ici de toute la terre de Gex, de Ternier, ni de Gaillard, et s'il y a quelqu'un qui vienne, ils sont rançonnés. S'il lui déplaisoit, il devroit punir et châtier ceux qui font les défenses, alors on connoîtroil qu'il lui déplaît; mais qui tacet affirmât. Nous vous

prions que suppliez très-affeclueusement MM. des deux Villes qu'il leur plaise avoir pitié de nous et de vouloir mettre fin aux affaires, ou par paix ou par guerre. Car assurément, s'ils n'y donnent ordre, cette pauvre ville, avant qu'il soit du temps, se dépeuplera et se désolera fort, ce qui ne leur fera ni honneur ni profit, voyant qu'ils ont bien le pouvoir d'y remédier. » — «Du bois et du bled, il y a bon ordre, Dieu merci ! les bateaux vont et viennent comme jamais, pour quoi avons force bois; touchant du bled, il se tient à prix raisonnable par le secours de ceux de cette ville qu'ils donnent sur le marché. Le pis est que les gens de métier ne font rien, pour ce que nul vient. »

Le 10 octobre, Robert Vandel et Boniface Offischer, députés, arrivèrent à Genève (ils avaient laissé à Berne Ami Girard, pour veiller sur les intérêts delà cité), amenant avec eux quarante hommes de Berne et de Fribourg, qui ne tardèrent pas à être suivis de nouveaux compagnons venus d'eux-mêmes. « Les Allemands, dit Balard, venoient par bandes à Genève pour deffendre la cité, dont la dite cité en estoit fort chargée, de les soudo>er. »

Le 13 octobre, le duc, rendu Iraitable par ces renforts, permit la libre circulation des denrées. « Fist faire les cryes du tour de Genève, dit Balard, que qui voudroit aller porter des vivres à Genève, comme ont de coutume, qu'ils y aillent. » Mais Balard ajoute que trois jours plus tard, c( les officiers du duc allèrent le malin bien secrètement deffendre aux hommes et paysans de la terre de Gez qu'ilz ne allassent pointa Genève, et que ung jour l'on congnoistroit les amis de Monseigneur. »

Dans ces circonstances, on éprouva le besoin de concentrer les pouvoirs.

« Le il octobre, le Conseil des Deux Cents donne pouvoir au Conseil ordinaire d'élire six de son corps et six du Grand Conseil, pour faire un Conseil secret chargé de décider si on appelleroit les Suisses à notre secours afin que nous puissons obtenir la victoire ou le repos avec notre ennemi. » — Le même jour Fr. Rosset, hôte de de la Tête Noire, qui a refusé de donner du vin aux Suis-

i ses logés chez lui, est privé de la bourgeoisie, et il lui est

! interdit de loger personne « sous peine d'être banni de Ja ville pour toujours, devant tout le peuple, à son de

! trompe, comme c'est la coutume, jd Claude Rolel est enfermé cr au crotton dessous les degrés » pendant quelques jours « à cause des paroles qu'il a dites contre la ville. »

« Le 16 octobre, on reçut une lettre du juge Barralis etde Fontanel portantque selon le commandement du due ils avoient levé les empêchemens des vivres défendus, offrans de lever aussi tous les autres obstacles si on les avertissoit. Ordonné de répondre de bouche au porteur qu'il

I semble qu'ils se moquent de cette ville, et qu'ils n'ignorent pas une infinité de maux que leurs gens ont faits à la ville ^ »

Ami Girard reçut l'ordre d'insister pour obtenir un I prompt secours ; le 1 6 octobre il demandait la convocation I des bourgeois de Fribourg. « Je leur exposai comment vous étiez si fort travaillés, et en si grosse misère, tant à cause des vivres, lesquels depuis si longtemps vous étoient ôtés, que de vos biens lesquels vous sont détenus, et de 1 Reg. des Conseils.

tant des nôtres qui ont été tués, battus, fouragés, et comment les choses avoient duré si longtemps que vous en vouliez voir la fin, à quelque bout qu'en avint, en sorte que vous m'aviez mandé que je les dusse prier et admonester, pour l'honneur de Dieu, suivant le serment qu'ils vous ont fait, de nous venir en aide et secours à main forte. »

L'ambassadeur genevois, qui était sorti pendant qu'on délibérait sur sa demande, fut bientôt rappelé, et il lui fut répondu « que MM. de Fribourg avaient toujours fait du meilleur pour éviter la guerre, laquelle n'est pas bonne, et qu'ils voudroient bien prier MM. de Genève d'attendre 12 ou 14 jours que leurs vins fussent dedans; car s'ils dévoient sortir maintenant, la ville demeureroit dépourvue toute l'année ; qu'ils écriroient néanmoins une lettre à MM. de Berne qu'ils dussent regarder sur cette affaire, et que le chemin qu'ils tiendroient, eux le tiendroient aussi. » Girard prétend que les bourgeois murmuraient à propos de cette réponse, et qu'ils dirent à ceux du Vêtit Conseil : « Vous trouvez maintenant excuse sur le vin ; mais passé ces 12 ou 14 jours, ne nous en trouvez plus, car nous irons, veuillez-vous ou non. »

Le lendemain. Ami Girard était à Berne et reproduisait devant le Grand Conseil la demande d'un prompt secours. Mais les Bernois avaient pour décliner cette demande une meilleure excuse que la nécessité de rentrer leur vin : les paysans de l'Oberland venaient de se lever en armes pour maintenir l'ancien culte.

« Messieurs, écrit Girard le 19 octobre, ont regardé les gros affaires qu'ils ont maintenant, tant avec leurs pay-

— 311 — :1528) sans qu'avec aucuns de MM. les cantons ; pour quoi n'est possible à eux, pour le présent, vous pouvoir secourir, ni donner de leurs gens, dont ils sont fort dépinisanls et marris- » — «Ayez patience pour un bien petit de temps, que MM. aient apaisé leurs affaires ; puis après feront par sorte et manière qu'ils vous mettront en repos, car ils le désirent grandement. El sur ce, MM. écrivent une lettre à MM. de Genève et les admonestent qu'ils n'aient à commencer chose de nouveau. Pareillement, ils en écrivent une autre et fort bonne à M. de Savoye : qu'il se tienne coi et vous laisse en repos ; autrement qu'il pourra bien penser ce qui lui en pourra advenir. »

Ami Girard ne se tint pas encore pour battu, il revint à la charge le 22 octobre, auprès de MM. de Fribourg, leur remontrant qu-'ils ne se tiendraient pas pour satisfaits si les Genevois requis de leur porter secours s'excusaient sur leurs vins ; mais son éloquence fut vaine. Non-seulement le secours attendu ne vint pas, mais Bulschelbach et les autres volontaires qui étaient à la solde des Genevois furent rappelés, et durent regagner leurs foyers.

« Le 30 octobre, les plus apparens de ceux du Gessenay proposèrent qu'ils dévoient s'en aller après disner au nombre de 50, étans pressés par les lettres de leurs supérieurs, cependant qu'ils resteroient encore au nombre de 40. Le Conseil les pria qu'ils élussent un capitaine à ceux qui resteroient et qu'ils voulussent se contenter des gages pareils à ceux que donne le roy de France. On donna à chacun de ceux qui partirent trois écus d'or pour leur départ. *» Girard toutefois donnait bon espoir

* Registres des Conseils.

à ses compatriotes; après leur avoir mandé le 24 octobre que les gens de l'Oberland se sont révoltés, il ajoute : « Ne craignez votre ennemi d'un bouton ; car si le bruit venoit pas de ça qu'ils sont devant votre ville, quelque différend que messieurs aient, tout le monde ne tiendroit pas les compagnons que ne vous allassent secourir. »

Le Conseil de Genève offrit même à Berne un contingent de cent arquebusiers ; mais les Bernois eurent honte de l'accepter.

De fortes charges incombaient alors à la cité; aussi voyons-nous le Conseil des Deux Cents décider, le 20 octobre, qu'afin d'avoir de l'argent, on créera bourgeois les plus apparenU des habitants.

De retour à Berne, le 29 octobre. Ami Girard vit les milices se rassembler, mais ce n'était pas pour venir à la rescousse des Genevois; on avait décidé de marcher contre les Oberlandais. « La grande enseigne partit hier à l'aube du jour, écrivait-il le 2 novembre. Il a passé par la villede Berne plusde 2000 hommes, telles gens comme savez, sans les autres qui sont allés de tous côtés par le plus court chemin, tirant à Thoun. Je crois fermement qu'ils ne seront rien moins de douze mille hommes. Jeudi passé, à la minuit, furent menées 12 pièces d'artillerie à Thoun. MM. donnent à chaque compagnon quatre écus et mandent force vivres après leur camp. Je n'eusse jamais pensé la puissance de MM. de Berne être si grosse. Le banderel Willading, à sa dépa-rtie, dit : Plût à Dieu qu'il fallût sortir de Berne par la porte contre Savoye. — Si n'avez fait les processions, seroit bon que les fissiez faire pour la prospérilé de tous MM. les Eidguenots. »

<r Le 5 novembre au Conseil des Deux Cents on reçut des lettres de MM. de Berne concernant les brouilleries [garbugia] qu'il y a entre eux et leurs sujets, à cause de quoy ils nous prient de nous tenir coys et de ne point remuer jusqu'à ce que leurs troubles soient calmés. Ordonné de faire des processions générales pendant 3 jours en l'église cathédrale, et ensuite pendant 9 jours dans les paroissiales. »

Les Oberlandais furent promptement domptés, et Ami Girard rendit compte à ses commettants de la rentrée des vainqueurs, dont il avait été témoin.

« Messieurs entrèrent en ville au nombre de trois mille, bien en ordre, et je vous promets qu'il les faisoit fort bon voir. Au premier rang étoient cinq héraults à cheval, bien montés, habillés de la devise de Messieurs, ayant les grandes croix blanches devant et derrière. Après eux éloient les arquebusiers, cinq et cinq, ayant leur enseigne au milieu, puis après les piquiers, et après les hallebardiers, et sur le derrier d'autres arquebusiers. Au milieu des hallebardiers étoit la grande bannière et sept pennons dessous. La trompette et plusieurs hérauts alloient devant M. l'Avoyer, sonnant à merveille, et firent le tour depuis l'une des portes à l'autre. Il n'y avoit point de sergent de bande pour tenir les compagnons ; aussi il n'étoit nul besoin, car d'eux-mêmes se savent conduire. Tous les petits enfants leur furent au-devant, embastonnés, et étoient bien trois cents. MM. leur firent donner une pièce d'argent à chacun, pour souvenance des choses. »

« Les ambassadeurs de Zug sont arrivés ici depuis être close ma jettre, et sont venus pour faire l'appointement

des paysans. L'ancienne fraternité sera toujours permanente, et vivront en bons frères et vrais amis comme parle passé, aidant notre Seigneur. »

« Le 7 novembre en Deux Cents on lut des lettres d'Ami Girard qui donnèrent bien de la joie et on en rendit grâces à Dieu. On luy récrivit de faire en sorte envers MM. des deux Villes, qu'ils nous mettent en repos ou par la paix ou par la guerre, mais qu'ils ne viennent pas en petit nombre comme s'ils vouloient tenir garnison, mais qu'ils viennent en grand nombre avec leurs enseignes^. »

Ami Girard, de son côté, exhortait ses concitoyens à aller de l'avant. « Je ne dis pas, leur mandait-il le 17 novembre, que vous fassiez la guerre au duc ; aussi ne craignez pas qu'il vous la fasse, sinon en petites épinglades; mais faites-lui le semblable, à votre pouvoir. » Girard faisait en même temps la police pour la cité. « Il y a ici, écrivait-il de Fribourg, un certain Rousseau, serviteur de François Favre, qui a dit parmi celle ville : Je ne vois pas que Monseigneur fasse rien à ceux de Genève, ils ont tort de se plaindre. Afin qu'il se mêle une autre fois des affaires de son maître et que les autres y prennent exemple, faites le veiller, et quand il sera à Genève, faites le mettre au crotton au pain et à l'eau. Pour ce que vous êtes trop doux, chacun entreprend de vous nuire ^ » — « Messieurs les ambassadeurs du duc, écrit Girard le iO décembre, disent plusieurs mensonges et mêmement que les vôtres ont percé les oreilles avec des épingles aux enfants des paysans de Carligny. »

* Registres des Conseils.

Pendant que Berne raffermissait son autorité par la force des aroies, on continuait d'escarmoucher aux environs de Genève.

« Pendant le séjour des gens de guerre de Berne et de Fribourg, dit Bonivard, le duc avoit vuidé mon chastel de Cartigny. J'y avois envoié une demi-douzaine d'estrangers, que je retins à mes gages ; mais le 24 novembre Pontvoire, capitaine-général du duc, fit sommer mes compagnons de se rendre à bagues sauves. Ce qu'ils firent par mon consentement, voyant que je ne pouvois les secourir. 1»

Le 26 novembre, arrivèrent à Genève des ambassadeurs de la part des États de Vaud qui avaient été assemblés à Moudon; ils avaient charge de déclarer aux syndics que « tout le pays de Vaud se recommande à eulx, et comme leurs bons voisins et amys anciens désirent de vivre en paix les ungs avecques les aultres, et à l'égard du différend entre M. le duc et ceux de Genève, considérant que guerre est une maie beste, se offrent soy employer à mettre bonne paix. » Les ambassadeurs furent remerciés de leur bon vouloir.

Le 15 décembre, les syndics procédèrent de nouveau à l'exécution de plusieurs malfaiteurs sans recourir au ministère du châtelain de Gaillard. « Le bourreau eust

* « L'après disner, disent les Registres, on apprit qu'un hérault ducal étoit allé faire commandement à ceux du château de Cartigny, d'en sortir dans 5 heures. On dit à M. de St-Victor qu'il ait à obéir à ce commandement et à faire sortir ses gens pour maintenant, pour éviter du bruit, et quand nos maux finiront son affaire s'accommodera aussi. »

pour avoir couppé la leste dix florins et cinq florins pour le foêler ^ »

Le 16 décembre, arriva à Genève Ami Girard, qui avait été absent cinq mois et demi pour les intérêts de la €ité. Il n'avait épargné, dans cette laborieuse mission, ni ses pas, ni ses paroles, ni les cadeaux; car les magistrats suisses étaient un peu faibles à ce dernier endroit. Le il septembre il écrivait: « HansBoubert désire avoir une fourrure de renard, nous vous prions de la lui donner; elle nous profilera beaucoup; il est de ceux qui veulent et osent parler. » — Le 2 novembre, il mande : « Il vous plaira d'envoyer demi grosse de grives pour entretenir les amis. » — Le 29, il écrit encore: « Combien que m'ayez envoyé des chapons, grives et bécasses, il vous plaira m'envoyer encore des chapons pour aucuns des amis. » On lit dans les Registres du Conseil, à la daleduSI décembre: «On donna six douzaines d'essuiemains qui appartenaient à F. Forneral, un des condamnés, à un de nos amis de Suisse pour ses bons services. »

La confrérie de la Cuiller. Meurtre de Pontverre. > Arrêt de St-Julien.

Toutes les fois qu'au sein de l'Europe féodale une cité a réussi à conquérir son indépendance et à devenir un

* Balard.

— «Ji' (1529)

centre d'ordre el de liberté, les gentilshommes du voisinage n'ont jamais manqué de conspirer contre elle et de machiner sa ruine. C'est ainsi que Berne fut dès sa fondation en butte aux embûches des seigneurs ligués de l'Helvétie occidentale et fut redevable du prestige qui l'environna aux succès signalés qu'elle remporta sur ces derniers. Les populeuses cités flamandes, avant de briller au loin par l'éclat de leur opulence, avaient dû livrer maints combats meurtriers aux orgueilleux barons de la Flandre et du Hainaut.

Genève aussi était contemplée d'un œil jaloux parles nobles qui du haut de leurs châteaux planaient sur notre bassin et redoutaient, dans l'intérêt de leur domination et de leur influence, la contagion des principes de liberté municipale. C'était le mauvais vouloir de ces nobles qui, plus encore que l'ambition déçue du duc de Savoie, suscitait depuis longtemps aux Genevois des vexations el des embarras toujours renaissants. Les liaisons récentes de Genève avec les villes suisses, la détresse des Mammelus proscrits, qui n'avaient plus d'espoir que dans l'asservissement de leur ancienne patrie, avaient donné un nouvel aliment à la haine que portaient à notre cité tous les seigneurs du pays de Vaud et de la Haute Savoie. Aussi avaient-ils formé entre eux, sous le "nom de Confrérie de la Cuiller^ une association qui avait pour but avoué de placer Genève sous le joug de la maison de Savoie.

Voici quelle fut, s'il faut en croire Bonivard, l'origine de cette association formée par ces ennemis jurés de Genève, et du nom qu'ils adoptèrent.

« Si se trouvèrent une fois ensemble banquetans, et

Dieu sçait comme ceulx de Genève estoient déchiquetés. Si advint qu'on leur apporta du riz ou papet, et des cuillers, quant et ce. Et eulx, eschauffés de cholère et de vin, prirent sur ceoccasion de faire une confrairie contre ceulx de Genève, et prirent la cuillère pour marque. El tout incontinent s'en pendit une au col ung chascun d'iceulx. Au partir d'illec chascun estant retourné chez soy commença à practiquer ses voisins de s'allier avec eulx. i» Le chevalier de Pontverre, un des convives, s'étoit écrié, dit-on, en brandissant sa cuiller : « Amis, dans peu, j'espère, nous mangerons ainsi les Genevois. »

Les confrères de la Cuiller, guidés par le baron de Pontverre, seigneur de Ternier, ravageaient les propriétés des Genevois, détroussaient les passants et n'épargnaient pas les insultes et les provocations. Une nuit un détachement s'était avancé jusqu'au pont d'Arve en criant : « Traîtres huguenots, et vous, vaches suisses, passez de qh et venez quérir votre foin. » Le peuple de Genève sentait de jour en jour s'accroître sa colère; de là une explosion qui donna de nouvelles proportions à la querelle.

Le samedi 2 janvier, Pontverre, venant de Ternier, avait traversé la ville de grand malin, se rendantàNyon, et

1 Chronique, II, 482.

* Pontverre avait depuis longtemps acquis une redoutable notoriété. On lit dans les Registres, à la date du 3 décembre 1526: « Le 3 décembre 1526 un gagne-denier, qui étoit allé porter une lettre à M. de Pontverre au château d'Augnier, rapporta qu'il lui avoit dit: Dis à ceux de Genève que dans quinze jours j'iray mettre le feu aux quatre coins de leur ville. Ordonné qu'il aille réciter cela aux ambassadeurs de Berne et de Fribourg à la Tète-Noire. »

— 319 — (1529) avait donné un soufflet au portier qui ne lui ouvrait pas assez vite. Le bruit de celle nouvelle insolence se répandit promptement dans la ville, et le soir même le téméraire seigneur recevait le châtiment de son outrecuidance.

« Le samedi au soir, raconte Balard;, M. de Pontverre, seigneur deTernier et capitayne général de Savoye, venant de Nyon, où lui et les gentilzhommes de l'ordre de la cuyiier se estoient trouvéz ensemblez à cause d'aucunes pratiques, entra à Genève par sus le pont des Paquiers, en venant par sus le pont de Rosne, son espée traicte, usant de menaces etoullrages par fierté et oultrecuydance ^, en sorte que ceulx de dessus le pont vindrenl sur luy à espées et qu'il fust contrainct de s'en aller cacher en la maison du four, près la porte du dit pont, tyrant sur la Corraterie, et en icelle fust tué. Sa compaignie fust sauvée par les prières d'Ami Girard, lequel se trouva d'aventure au desbat et tumulte; à cause duquel tumulte mourut de peur la femme du portier et ung enfant d'ung coutelyer. »

Bonivard est un peu plus précis sur les circonstances de la fin tragique de Pontverre ; il raconte que Pontverre, assailli et blessé, s'était réfugié dans une maison du bas de la Cité, et s'était caché sous un lit. Mais il fut suivi, « et à belles espées nues on fourgonna dessoubz ce lict, et il reçut un coup d'estoc dans le dos. Luy, qui estoit homme vif, se lève et empoigne au collet ung de la bande, le vous renverse sus ung lict, et lui donne ung coup de poignard on la cuisse. Mais les aultres commencent à

^ Robert Vandel écrit le 11 janvier que Pontverre frappa de son épée un passant inoffensif à la tête, en criant: « Sang Dieu ! il nous en faut tuer de ces traîtres. » (Galiffe, B. Hugues, 354 J

frapper sus luy à beaux coups d'espée, et le tuèrent là. Que fut esté ung grand dommaige, s'il eut voulu vivre en paix, car c'estoit ung vertueux chevalier, excepté ce qu'il estoit si querelleux.* »

Comme on pouvait s'y attendre, la mort de Pontverre porta au comble l'exaspération des gentilshommes de la Cuiller.

« Le dimanche 3, dit Balard, commencèrent à faire grand bruyt de la mort du dit Pontverre, tenant les champs en menassent de tuer tous ceux qu'ils rencontreroient de Genève, t

Le duc, de son côté, dénonça aux deux villes la mort de son vassal comme un acte patent d'hostiliié, ne craignant pas de comparer la victime à Jésus-Christ. « M. de Pontverre, était-il dit dans ce message, fut épié à son retour, et il fut fait de lui comme les Juifs firent de Dieu, car il fut pris, et on laissa les apôtres ; ainsi ont fait ceux de Genève, qui ont pris le maître et laissé les serviteurs. »

Les magistrats de Genève ne négligèrent pas de se disculper des accusations lancées contre eux.

« Les sindiques et Conseil, dit Balard, envoyèrent le 4, Robert Vandel et Jean Lullin à Berne et à Fribourg, à cause du dit aiîayre, et s'en allèrent sur le lac à Lau-

* Voici ce que disent les Registres au sujet de la mort de Pontverre. « Le samedy 2 janvier Amé de Ternier, seigneur de Pontvoyre, ayant été fort injurié sur le pont du Rône et en la boucherie, fut blessé à mort en la chambre de Fournier, entre 4 et 5 heures du soir. Dès qu'on en eut connaissance, on ordonna qu'il seroit visité par des chirurgiens en présence des sindics et Conseil, qui en prendront des informations de sa mort pour en faire justice. »

— ÔAl — (1529) sanne, pour aller plus seurernent; ce nonobstant, ils furent poursuyvis sur le lac des ennemis; toultefois ilz se sauvèrent à force de tyrer à la rame. Ceux de Lausanne leur vindrent à secours au port d'Ouchy et les conduisirent à Lausanne et despuis Lausanne s'en allèrent à Fribourg par subtil moyen. » — « Le 6 on écrit à nos ambassadeurs que les gentilshommes tiennent les champs et ont résolu de tuer tous ceux de Genè\e qu'ils trouveront ; que nos ambassadeurs demandent à MM. des deux Villes de venir promptement à notre secours avec toutes leurs forces. »

Le 14 janvier passe à Genève un héraut de Berne se rendant à Chambéry pour signifier au duc qu'il n'ait point à maltraiter ceux de Genève à cause du meurtre de Pontverre.

Le 19 janvier, le héraut, à son retour à Genève, reçoit des syndics une lettre relatant de nouveaux outrages faits à des Genevois, Quatre bourgeois de Genève ont été emprisonnés au pont de Chancy, d'autres dépouillés de tout ce qu'ils portaient ; les passages sont occupés, tout est en armes autour de la ville. « Par quoy, concluent les syndics, seroyt à tard le secours de MM. des Ligues, quand ilz seroient mors, et ils prient MM. des deux villes de leur envoyer secours et à main forte jouxte l'alyance et bourgoysie qu'ils ont avecques eux. »

Le 21 janvier, les quatre Genevois furent relâchés, mais on ne leur restitua point les grives et l'argent qu'ils portaient.

Le 22 janvier, un héraut de Berne apporta des propositions pour une nouvelle Journée que ses supérieurs pro-

posaient de tenir à Sainl Julien ; MM. de Zurich et Bâle joindront celle fois-ci leurs efforts à MM. des deux Villes pour aniener un accommodement durable.

Les gentilshommes n'en continuaient pas moins à rançonner les environs de la ville, venaient jeler l'alarme jusque dans les faubourgs, et enfermaient leur butin à Gaillard. Les Registres des Conseils attestent qu'on redoutait chaque jour une surprise durable.

« 27 janvier. Ordonné de fondre vingt arquebuses à croc ; et de prendre pour cela les mortiers des apothicaires et autres matières qu'on trouvera. » — « Le 28 janvier, la confrérie des chaudronniers donna une pièce d'artillerie à la communauté. » — « Le 2 février on ordonne que pour la renfort de la garde on prenne les hommes de chaque dizaine. Attendu que nos ennemis sont près de nous, ordonné qu'on ferme les boutiques pendant cinq jours, et qu'on publie que tous les gueux ayent à sortir dans 24 heures, sous peine de trois traits de corde, » — « 4 février. M. de St Michel ayant demandé la permission d'aller à noces chez M. de Boëge, son parent, on la lui donne pour quatre jours, au bout desquels s'il ne revient pas, il sera tenu au rang des fugitifs. » — « 5 février. Attendu que ■nos ennemis sont venus jusqu'aux murailles de h \ille pendant trois nuits de suite, on défend à tous les ecclésiastiques de sonner plus les cloches depuis six heures du

* Au mois de janvier Fontanel, ambassadeur du duc h Berne, lui écrit que tout le Grand Conseil lui est opposé et qu'il prenne bien garde à ses intérêts, « car le plus grand désir qu'ils aient est de marcher sur nos pays. » (Cibrario, Instituzioni di Savoia, II, 315.)

— 323 — (1529) soir jusqu'à six heures du matin, jusqu'à ce que les trou- .bles soient apaisés. »

« Le 6 de febvrier arryvèrent à Genève 30 capiîaynes tant de Berne que de Fribourg, des amys de la cilé, lesquelz seaslèrent de venir à leur secours ; speciallement ceux de Fribourg vindrent de la lissense de leurs supéryeurs, mais ceux de Berne non ; car il leur fust mandé après qu'ilz s'en relournassenl ou s'ilz ne s'en voulloyent retourner, qu'ilz ne fissent force ny vyollence à M. deSavoye, car bien tost envoyeront leur ambassadeur pour passifîer les affaires. Ce nonobstant, arrivez à Genève, ils se offrirent corps et biens à suyvre les cyloyens où ilz vouldroyent aller ^ »

Les Genevois n'eurent pas plus tôt reçu ce renfort qu'ils songèrent à se dédommager de l'inaction à laquelle ils étaient réduits depuis longtemps.

« La nuit du 6 février, ceux du Bourg de St-Gervais s'en allèrent à Saconnez où ils forragèrent la maison de Jean Bouvyer lequel estoit du nombre des fugitifs. » « Le dimanche 7 février, de bon matin, ceux de (jenève se misrenl en armes pour aller à Gaillard, mais la pluye et les capitaines dessus dicts les en détournèrent avec plusieurs belles et bonnes remonstrances que les dits ca[)ilaines tirent aux dicts de Genève disant que puisqu'ilz avoient toujours eu patience et le bon droicl qu'ils ne le perdissent pas par impatience et mal gouverl »

Le 7 février, on élut comme syndics Ami Girard, Robert Vandel, Benoit Genoud, Michel Sept.

Le jour même de la sortie contre Gaillard étaient arri-

1 Balard. p. 195.

vés les ambassadeurs de Berne, Fribourg, Zuricb et Bâte. Par égard pour la mission de ces députés, les magistrats durent prohiber toute démarche hostile. « Furent faictes les cryes de la part de MM. de Genève et des sindiques que nulle personne ne sortyt hors de la cité en armes sur les pays de M. de Savoye sans le vouloir des dicts sindiques, sur la poyne de 3 trays de corde. »

La défense fut mal observée. « Le 8 février sortyrent en armes aucuns de la cité pour aller à Collogny, près de Genève, et prendre l'artillerie qui pourroit esire en la maison de André Guat, l'ung des fugitifz et condampnez, sans prendre aulire chose ny faire aultre domage. Ce nonobstant, plusieurs autres gens de piedz suyvirent les dessus dictz, lesquelz entrèrent en la maison du dit Guat, et sans ordre rompyrent portes, arches et pillèrent tout ce qui estoit dedans. Pour laquelle chose et excès les ambassadeurs de MM. des Ligues en furent mal conlens et en firent les remonstrances aux sindiques et le domage que leur en pourroyt advenir. Los sindiques promyrent d'y mettre tel ordre que s'en contenteroyent, et à celle cause, les sindiques firent apporter tout le dit fourrage (butin) en la maison de la ville pour le tout restituer ou en faire ce que par bon conseil seroit ordonné ; car ce avoyt esté faict sans leur commandement. »

La cilé excédée ne respirait alors que la guerre ; les syndics exhortèrent de toute leur force les ambassadeurs des cantons à tirer l'épée, et refusèrent de prendre part aux conférences qui s'ouvrirent à St-Julien le 9 février. Ils repoussèrent de même résolument les propositions faites par les médiateurs, on donnant pour motif qu'on ne

pouvait avoir aucune confiance dans les engagements pris par le duc de Savoie, et demandèrent qu'avant d'arrêter aucun arlicle, le duc les indemnisât pour tous les dommages soufferts ^

Une ambassade composée de Bezanson Hugues, J. Philippe et Jean Lullin, fut envoyée aux deux Villes pour représenter ces raisons et renouveler la demande d'une assistance immédiate et armée. Mais on n'eut aucun égard à leurs recommandations pressantes.

« Le 21 février en Conseil des Deux Cents, on lut des lettres de MM. de Berne et de Fribourg dont la substance étoit qu'ils ne pouvoient pas faire la guerre parce que leurs alliés ne sont pas présentement bien unis ; et ainsi que nous ayons à acquiescer pour maintenant à l'accord fait par leurs ambassadeurs qui sont icy. On exposa qu'il seroit bon d'attaquer nos ennemis, attendu que nous avons icy des gens de guerre suisses en bon nombre. Ordonné qu'il ne faut point sortir jusqu'à ce que nous ayons des nouvelles de nos ambassadeurs ; et puisque c'est demain la fête de St-Pierre notre patron, qu'on face une procession générale, afin qu'il intercède envers Dieu pour notre secours. » — « Le 23 février, ordonné d'aller vers les ambassadeurs des deux Villes qui sont venus de St-Julien pour leur dire Testât des choses. Ils demandèrent à voir

* Un héraut envoyé le 12 février par les ambassadeurs au château de Gaillard, pour savoir s'il s'y trouvait beaucoup de gens d'armes, rapporta que le capitayne du dit Gaillard leur avait dit que quelque appointenient que M. le duc feroit avecques ceux de Genève, que les gentilshommes ne le tiendroient point, mais qu'ils feroient mal les besongnes à ceuli de Genève et plusieurs autres propos. »

nos droits (les chartes de la ville) parce qu'ils avoient vu ceux du duc ; après quoy ils feront tous leursefforts pour faire une bonne paix. On leur répondit qu'on leur mon- Ireroit nos droits par manière de passe-temps, mais non afin de tenir journée ^ »

Bezanson Hugues et ses collègues revinrent le 25 février et rapportèrent une réponse tout à fait négative. Il fallut bien alors que le Grand Conseil accédât aux conditions de l'accord arrêtées à St-Julien par les cantons médiateurs.

Mais, ni d'un côté ni de l'autre, on n'était fort disposé à remeitre l'épée dans le fourreau.

« Le 1^*" mars survint une alarme à cause que 18 hommes de cheval tous à blanc esloient venuz dans la terre et limites de ceulx de Genève au lieu des Bougeries près St- Viclor^. El pour ce que alors couroyt une grosse bize, craignant qu'ils ne missent le feu aux faubourgs de la cité, une partie des citoyens, avec tous ceux de Berne et de Fribourg, les bannières desployées, sortirent hors, et quant furent sur les champs, les dits hommes d'armes du chasteau de Gaillard se retirèrent. Ce nonobstant, les dictz sortis de Genève se misrent en ordre de bataille avec artillerye pour tirer contre le chasteau de Gaillard, et alors deux des sindiques (Ami Girard et Michel Sept) prièrent les dits de Berne et de Fribourg de vouloir tirer

* Reg. des Cons.

2 Bonivard raconte qu'il suivit l'expédition et assista à une altercation entre Ami Girard, qui voulait aller de l'avant, et Diesbach, qui demandait qu'on se retirât, il ajoute qu'il flt observer à Girard qu'on avait oublié les munitions pour l'artillerie.

avant et le sieur Bastian de Diesbach, ambassadeur de Berne, leur commandoit s'en retourner à Genève, Ce nonobstant, ce ne fust la nuit laquelle estoil prochaine, ilz fussent allez avant, car la dicte alarme fust donnée entre 4 et 5 heures après-midi. Touttefîoys aucuns de Genève et des diclz de Berne et de Fribourg fourragèrent Chesne et Villette, village près le dit Gaillard. Les ambassadeurs de Berne et de Fribourg ne furent point contens de la dite sortie ^. »

Bonivard prétend que des Genevois impatients d'en venir aux mains avaient gagné le veilleur de St-Pierre pour qu'il sonnât l'alarme.

Le 13 mars, après que les délégués du Conseil et le duc de Savoie eurent adhéré aux articles de l'accord dressé à St-Julien et que le duc se fut engagé à verser sept cents écus entre les mains des Genevois, les hommes de guerre venus de Fribourg et de Berne furent congédiés, après avoir reçu outre leurs dépenses chacun un écu au soleil, et ceux qui étaient bourgeois trois écus; ils étaient au nombre de deux cents de Berne et sept cents de Fribourg. « Ainsi, disent les Registres, ils se firent bien payer et servirent pas. »

Les ambassadeurs des cantons partirent aussi.

Les articles du traité qui avaient été arrêtés le 1 0 mars furent publiés en Conseil général le 14:

« Est arresté entre ceulx de Berne et de Fribourg, nos bien aymés alliez d'une part et très-illustre prince de Savoye de l'autre, que très-illustre prince donne seurté et sauf-conduit que ceux de Genève puissent aller et venir

1 Bâtard, p. 209.

par sus ses pnys et seigneuries, et que nul, de quelque estai et qualité qu'iiz soyent, n'ayent à les inolesler, attenter ni offenser, aux personnes ny aux biens, ains qu'iiz puissent aller, venir, marchander, trafiquer et recouvrer leurs dettes et aultres choses, et de mesme doibvent eslre les subjeclz de très illustre prince. »

Suivent les dispositions relatives aux peines à encourir par ceux qui contreviendraient à ces articles, et la déclaration finale par laquelle les deux villes s'engagent à aider la partie qui serait lésée.

« La dite émotion de guerre, ditBalard, constat à la cité de Genève, tant en despens que argent déboursé, avyron dix mille escus au soleil. La mort de M. de Ponlverre fut cause de ce, et le peuple de la cité en murmura contre ceux qui l'avoyenl occis. »

Mais, ainsi que l'avaient bien prévu les magistrats genevois, la pacification n'existait que sur le papier et les turbulents voisins de Genève ne tenaient aucun compte des articles approuvés par le duc.

« Le jour môme de la publication de l'accord, ditBalard, aucuns de ceux de Genèveestanlz aux vignes du long d'Arve près nostre Dame de Grâce et dans les franchises de Genève, furent débendées aquebules contre iceux par aucuns hommes d'armes de cheval eslans de là d'Arve sur les pays de M. de Savoye. Ung aullre homme de Genève estant allé à Troynex fust prins des ennemys et fust mis en croyx à tous bâtons devant et derrier, et par dérision le contraignyrent venir en cette fasson jusques à nostre Dame de Grâce, où il fust deslyé par ceux de Genève. Et sur la terre du chasleau de Gaillard fust blessé

ung de ceiilx de Genève, d'ung cop de poignard et ung èop d'ache aux reins el espaules, et ce fust faict par aucuns genlilzhommes de la garnison du dit Gaillard, duquel coup il mourut. Et cinquante hommes de cheval et en armes forragèrent la maison d'ung citoyen de Genève, nommé Claude Baud, homme riche, au lieu de Dovène. »

Les commissaires des deux Villes, demeurés à Genève pour veiller à l'exécution du traité, se rendirent auprès des châtelains de Gaillard et de Ternier afin de réclamer une satisfaction, mais ils n'obtinrent qu'une réponse évasive.

Ce ne fut pas tout; les ennemis de la cité avaient résolu d'exploiter la sécurité que l'accord récemment conclu avait, pensait-on, inspirée aux Genevois.

« En la nuict du 24 mars les bandes armées avoyent avyronnés et aprouchez la cité jusques à ung quart de lieue près, avec force artillerye, munition, et eschelles, et esloient en habilz dissimulez, vestus par dessus de chemises blanches. Les paysans à deux lieues à la ronde ne savoyent rien de la dite entreprise, afin qu'elle ne fusse décelée. Dieu voulut qu'ilz ne ozèrent aller plus avant, craignant qu'ilz ne fussent pas assez fors pour bien seurement parfayre leur entreprise ; car un gentilhomme avoit failli de amener 1 4 cents hommes qu'il avoyt promis; aussi craignoyent que s'ilz failloyent à leur entreprise que MM. des deux Ligues ne leur fauldroyent point, parquoy se retyrèrent. »

. « La dite enireprinse ne se faisoit point notoyrement au nom de M. de Savoye, mais cauteleusement se faisoit.

Les gentilshommes de ses pays avecque les fugitifs de Genève s'esloient joinlz pour pouvoir retourner en leurs biens du dit Genève et s'enrichir du foragement qu'ils esperoyent fayre et occire les principaulx gouverneurs de la dite cité ; et pensoient que plus facillement feroyent condescendre le reste du peuple à la volonté de M. de Savoye, espérant que pour argent il accorderoyt avec MM. des deux Villes. Et le tout fust seu par aulcuns prisonniers que ceulx de Genève prindrenl de la compaigriie de la dite entreprinse et par plusieurs aultres du pays de M. de Savoye. ^ »

Cette tentative est connue dans Thistoire de Genève sous le nom de Journée des Echelles. ^

Le 26 mars, un des commissaires des cantons partit pour représenter de nouveau au Conseil de Berne le besoin urgent qu'éprouvait Genève d'une protection armée, « car seroil à tard venu le médecin après la mort. » Le duc, interpellé par les deux Villes, désjivoua complètement le coup de main qui venait d'avorter; cependant les hérauts de Berne qui revenaient de Chambéry rapportaient que dans cette ville on croyait généralement Genève tombée aux mains du duc. Les deux Villes feignirent de reconnaître la sincérité de ce désaveu, et fermèrent les yeux sur ce qui s'était passé. « II n'y avoyt alors nul de

1 Balard, p. 222.

2 « Ils vinrent, dit Bonivard, ung soir de Jeudy saint, avec leurs esclielles jusques aux portes, aulcuns jusques aux murailles, mais Dieu leur esta le cueur, en sorte qu'ilz ne sceurent oncques approcher, ains se retirèrent, faisant accroire, pour saulver leur honneur, que le duc les avoit contremandés.»

Genève auprès des deux Villes, dit Balard, et qui est loing de ses besongnes est prest de son dommage.»

Cette froideur de nos alliés s'explique par les progrès de la mésintelligence confessionnelle en Suisse ; en avril, les cantons catholiques avaient formé une sorte de Sonderbund. Le duc, qui avait différé tant qu'il avait pu de ratifier les clauses du traité accepté à S* Julien par ses délégués, s'exécuta le iO avril.

Le 6 avril, le Conseil craignant les complices que le duc pouvait avoir dans la ville, ordonne de changer les serrures des portes et de porter les clés tous les soirs chez un syndic.

Deuxième journée de Payerne. Les Suisses à Genève.

Cependant l'arrêt de S' Julien n'avait eu d'autre objet que de mettre un terme aux hostilités qui s'exerçaient au» tour de Genève ; les graves questions de droit relatives à la combourgeoisie et au vidomnat étaient demeurées pendantes et leur solution avait été réservée à une nouvelle conférence qui devait s'ouvrir prochainement.

Le 1 4 avril, les ambassadeurs de Genève, Robert Vandel, syndic, Bezanson Hugues, Nicolin du Crest, Jean LuUin, partirent pour Berne; ils emmenaient avec eux les commissaires de Berne et de Fribourg dont l'entretien leur avait coûté cent écus pendant un mois, etqui ne leur

avaient guère été utiles, «et par ainsi la cité de Genève,

dit Balard, estoit mangée et maltraictée de tous coustés.»

Le 27 avril arriva à Genève un ambassadeur du roi de Hongrie, Ferdinand, frère de Charles V, qui offrait les bons offices de son maître pour pacifier le différend subsistant enire la ville et le duc. Cet envoyé se rendit ensuite à Chambéry, et lorsqu'il fut de retour à Genève, les syndics lui montrèrent les droits de la cité qui étaient conservés en la crotte de S' Pierre. « L'ambassadeur, dit Balard, après avoir vu les ditz droiz, ne se savoyt assez esmerveiller, disant que M. de Savoye n'avoyl rien à Genève. »

Le 13 mai, les syndics reçurent de leurs députés à Berne des nouvelles alarmantes. Une ambassade brillante composée de douze gentilshommes, et ayant à sa tête le comte de Challand, se trouvait à Berne et demandait que la combourgeoisie fût révoquée, alléguant que la plupart des citoyens de Genève étaient opposés à la dite bourgeoisieel en désiraient la rupture. En conséquence, il avait été décidé que des ambassadeurs de Zurich, Berne, Fribourg, Baie et Soleurese rendraient prochainement à Genève pour constater les dispositions des citoyens. Dès que ces lettres eurent été reçues, les syndics se hâtèrent de convoquer le Grand Conseil des chefs de maison, « lequel, dit Balard, fust du tout résolu que plustost mourir que de renouncer à la dite bourgoysie, car si les brebys renuncoyent aux chiens, les loups les mangeroyent. »

Celte résolution fut immédiatement mandée aux ambassadeurs.

Le 18 mai, les députés de Genève revinrent, annon-

çant pour le lendemain l'arrivée des ambassadeurs des cinq canlons ; et ces derniers, arrivés effectivement le 19, furent suivis deux jours plus tard des ambassadeurs du duc.

Le 21 mai, les ambassadeurs des cinq canlonsse présentèrent devant les syndics et lePetit Conseil, et proposèrent un arrangement dont la clause principale était l'abrogation de la combourgeoisie; si le Conseil adhérait à cetteclause, le duc s'engageait solennellement à faire sa paix avec Genève et à ne plus l'inquiéter désormais. Après que cette proposition eut été exposée, l'avoyer de Berne, Sébastien de Diesbach, prit la parole et déclara que l'intention positive de ses commetlanis était de ré\oquer la combourgeoisie, attendu qu'ils n'avaient pas eu le droit de la conclure à cause de leurs traités antérieurs avec la Savoie, que d'ailleurs leurs différends avec les autres cantons pour la religion les empêchaient d'assister Genève « à cause que leur chemise leur esloit de plus près que leur manteau. » Mais les ambassadeurs de Fribourg, qui parlèrent ensuite, déclarèrent que leurs supérieurs observeraient les conditions de la bourgeoisie, tant que les citoyens de Genève ne trouveraient pas bon d'y renoncer, et « ils tinrent plusieurs bons propos qui allégèrent fort les sindiques et Conseil. »

« Le 23 de may fust tenu en la maison de la ville le Grand Conseil des Deux Cents et plusieurs aultres des chefz de maison, auxquelz fust dit et leu tout ce que les dits ambassadeurs des cinq Villes avoyent en charge, comment est dit dessus, et le tout eslre bien desbatu et advisé furent tous résouluz que plustost mourir que de renuncer à la bourgoysie et serment qu'ilz avoyent faict. »

Les cinq ambassadeurs demandèrent alors pour le len- {lemain le «Conseil général qui leur fut accordé. Ils donnèrent connaissance au peuple assemblé de leurs instructions et de l'arrangement proposé.

« Et de tout leur pouvoyr bailloyent plusieurs crainctes et menasses tant de la rigueur de justice que de la guerre, pour fayre condescendre le commun peuple à la révocation de la bourgoysie. Et chose miraculeuse fusl que tant plus ils donnoyent craincte et menasses, tant plus les citoyens estoient fermes et constants à crier que plustost mourir que de renuncer à la bourgoysie et serment qu'ilz avoyent faict; les ditz ambassadeurs furent esmerveillez de l'union de la cité, car les ambassadeurs de M. de Savoye leur avoyent donné entendre que osté 25 ou 30 de Genève, tout le reste du commun estoient contens de renoncer à la bourgoysie^ »

Après avoir approuvé les termes d'une réponse adressée aux cantons médiateurs, le Conseil général conclut « que le premier de la cité qui parleroyt de révoquer la dite bourgoysie, auroit la teste tranchée sans aucune grâce, et que quiconque auroit connaissance de pratiques faictes contre la bourgeoisie et ne les révéleroit pas, auroit iroys traits de corde »

Le roi de France, qui négociait alors la paix de Cambray et tenait à obliger le duc de Savoie, avait fortement poussé les cantons à abandonner Genève : « il avoit mandé à MM. des deux Villes qu'ils se désistassent de la bourgoysie de Genève et que s'ils ne le vouloyent fayre, qu'il

1 Balard.

2 Registres des Conseils.

seroil conlrninct de ayder de tome puissance son beau cousin le duc de Savoye pour icelle faire révocquer ^. »

Le 26 mai, les ambassadeurs des cantons partirent emportant une réponse par écrit ; les magistrats y disaient « qu'il n'est point licite de pachier avec celuy qui ne tient point de promesses, »

On ne peut s'empêcher d'admirer ici la persévérante sagacité du peuple genevois ; l'alliance des deux cantons lui cause plus de mécomptes que d'avantages réels, il est offensé dans sa légitime fierté par les propositions qui lui sont faites ; n'importe, il persiste, il réprime les mouvements les plus naturels, il a compris que si Berne est m.il disposé, le moment pourra venir où il entrera dans les convenances des hommes d'Etat de ce canton d'intervenir avec vigueur, et il attend patiemment ce moment.

Le 29 mai, B. Hugues est désigné pour se rendre auprès des deux Villes avec Lévrier. Il était las (on l'eut été à moins), il refusa. Mais les excuses, même les plus légitimes, n'étaient pas admises par nos ancêtres lorsque l'intérêt île l'État était en jeu. « Le 4 juin, en Conseil des Deux Cents, parce qu'il refusoit, on ordonna qu'on le prieroit davantage. L'après-disnée, en ce même Conseil, parce qu'il refusoit toujours, on ordonna qu'on le prieroit encore d'aller, après quoy on le luy ordonneroit, et enfin on protesteroit contre luy des dommages et intérêts. »

Bezanson dut donc se mettre de nouveau à la disposition de la cité, et une lettre de Yandel atteste qu'il réussit à reveiller les sympathies de nos alliés. « Hier que fut

» Balard, p. 238.

vendredi, écrit ce dernier de Fribourg le 12 juin, arrivâmes en celte ville, et nous étant à souper, entra le seigneur Bezanson venant de Berne, lequel a fait le tour d'un homme de bien; car vous assurons qu'il a porté parole et fait les remontrances aux Excellences de MM. des deux Villes, et tant avant qu'il ne seroit possible de plus, comme savez qu'il sait bien faire, et de bon cœur autant et plus que jamais et ne le trouvâmes jamais plus adroit qu'il est à présent ^. »

Le 23 juin, on apprend que des gentilshommes savoyards assemblent des hommes de guerre à Lyon. Le Conseil ordonne de visiter les armes dans chaque dizaine el de mettre des pierres sur les créneaux. Les deux Villes n'avaient pas été complètement insensibles à la confiance que les Genevois plaçaient en elles. « Le 29 juin, MM. de Berne envoyèrent à noire secours un capitaine, et MM. de Fribourg un autre, avec deux hérauts, pour nous mettre en ordre, s'il est besoin, contre nos ennemis, qui, à ce qu'on dit, veulent bientôt attaquer cette ville. Ils disent en Conseil, qu'ils éloient prêts à s'exposer pour nous à tous dangers. On les remercia el on ordonna qu'on remercieroil amplement leurs supérieurs de leur bonne volonté et qu'on donneroit à chacun de ces deux capitaines 6 écus d'or el à chaque héraut 3 écus^.»

Les violences autour de Genève ne discontinuaient pas : « Le 7 juillet, deux marchands grenatiers de Genève revenant de Morges à Genève furent fort navrés par cinq gentilshommes armés, el eurent fort à fa) re à soy saulver^

1 Galiffe, B. Hugues, p. 366.

2 Reg. des Conseils.

— 337 — (1529) eulx étant à cheval. Un preslre fut battu par aullres genlilzhommesenFausigny, et ung marchant destroussé ; ung autre au bois d'Augny fust destroussé et son fils pris prisonnier et plusieurs autres excès se faisoient journellement à ceux de Genève sur les pays de M. de Savoye, que seroient longs à escripre et de justice point. Ceux de Genève ordonnèrent de noter tout cela sur le livre des plaintes et prièrent MM. des deux Villes les voloyr conseiller et ayder sur les dictes afîayres comment se doyvent gouverner, car ilz ne peuvent plus endurer qu'ilz ne sortent sur ceulx qui leur font tant d'oiiltrages, lesquelz ont longuement duré et endurent, espérant que les dits sieurs des deux Villes vengeassent les dicis oultrages, viollances et excès.»

Le rejet des propositions faites par les cinq cantons avaitrendu nécessaire la convocation d'une nouvelle Journée à Payerne. Bezanson Hugues, qui se trouvait à Berne, reçut la mission de se rendre le 25 juillet à Payerne pour prêter son assistance à Jean Lévrier, frère du martyr, et à Vandel qui l'avaient précédé ; cinq citoyens l'accompagnèrent, mais à leurs frais, à cause de la pauvreté de la ville.

La Journée de Payerne présentait un aspect solennel ; quatre juges y siégeaient, deux de la part du duc, un de la part de Berne, un de la pari de Fribourg. Devant ce tribunal, furent longuement débattus les griefs respectifs du duc et des Genevois ; la discussion roula principalement sur le droit de conclure un traité avec Genève que le duc s'obslinait à dénier aux Bernois et aux Fribourgeois. Les quatres juges ne se trouvèrent pas d'accord

pour prononcer un jugement et élurent un surarbitre [Obmann] en la personne du comte de Gruyère. Ce choix ne pouvait pas plaire aux Genevois, car le comte était vassal du duc de Savoie.

Le comte de Gruyère, qui paraît avoir été médiocrement satisfait de la confiance qu'on avait placée en lui, ajourna à diverses reprises et sous différents prétextes le prononcé de la sentence qui devait avoir lieu dans une nouvelle conférence à Payerne.

Cependant, aux angoisses que causaient aux Genevois leuro droits incessamment mis en question, et l'obligation onéreuse de plaider leur cause de tribunal en tribunal, aux attaques toujours renouvelées des gentilshommes voisins, se joignaient les ravages de la peste. « En ce temps, dit Balard, estoil grosse cherté partout. Il se moroit de la peste à Genève ; M. de Savoye avoyl faict fayre les cryes autour de Genève que sur poyne de la vie personne n'allast à Genève ; de tous coustez la cité estoit troublée. »

Les infortunés atteints par le fléau étaient traités avec des procédés qui attestent la dureté des mœurs à celte époque.

On lit dans ]esRegistres du 17 aoTit : «On fit commandement à tous ceux qui éioient pestiférés de se retirer et de se tenir à part, à défaut de quoi on les chassera à coups de pierres et on les battra de verges. » « 7 septembre. Des pestiférés ayant fait faire des cabanes aux Pàquis de S' Gervais. et ne voulant s'en ôter quelque commandement qu'on leur en eust fait, on ordonne que les guets, 5yant posé les robes de leur office, aillent avec des piques abattre et brûler les dites cabanes et chasser par force les dits pestiférés. »

— 339 — (1529) « Le t ^""oclobre, M. de Gruyère, Obman, étant à Paycrne è la journée remise, présans les ambassadeurs des deux Villes, Berne et Fribourg, révocal et annulât la bourgoysie que MM. des deux Villes avoyent avecques ceulx de Genève. Aussi y estoient présents les ambassadeurs de M. de Savoye et aussi ses juges et les dits ambassadeurs de Genève fort pensifs nonobstant quelque promesse queMM. des deux Villes leur eussent faict de non jamais laisser Genève. Les sindiques eurent ung double de la dite sentence injusie, comme le dirent les ambassadeurs des deux Villes au dit Obman et qu'ils le luy feront bien apparoisire par le droit. » Le 3 octobre, celte sentence fut connue à Genève; « elle étoit, dit Balard, fort maigre pour Genève, mais à la façon et mode acoustumée, les gros mangent les menus. Ceulx des pays de M. de Savoye demenoyent grand joie et aussi les fugitifs de Genève. »

Mais en quittant Payerne, les ambassadeurs de Genève se rendirent à Fribourg, pour protester contre la sentence du comte et rappeler aux magisirals de cette ville rengagement qu'ils avaient pris de ne point abandonner Genève.

« MM. de Fribourg donnèrent aux ambassadeurs response à eulx agréable,» et ils chargèrent de plus deux députés d'aller appuyer leur requête auprès des Conseils de Berne. Le vent avait de nouveau tourné à Berne en faveur de Genève, et les délégués de Genève trouvèrent un très-bon accueil auprès des Conseils.

« Pour sauiver leur honneur et serment, déclarèrent-ils le 3 octobre, ils ne veullent délaisser iceulx de Genève que la sentence fusl pour eulx ou contr'eulx, mais veul-

lent observer leur bourgoysie et le mal que leur sera faict

le réputent eslre faict à eulx-mêmes. »

Le 13 octobre les députés rapportèrent à Genève des lettres contenant ces déclarations.

Les Genevois, du reste, avaient eu soin d'entretenir par des cadeaux faits à propos les dispositions favorables des personnages les plus influents de la république bernoise.

C'est ainsi que Hugues Vandel écrivait de Berne le 29 août à Bezanson Hugues : « Je vous prie, n'oubliez pas les peaux de St... ni aussi une boîte de pillules pour Ludwig D. lequel se recommande fort à vous. Vous aviserez, touchant les pourpoints de quoi parlâmes dernièrement. Vous savez, il fut promis quelque chose à Wilhelm Z. el à HansF. » — Le 15 septembre, Hugues Vandel remercie Bezanson Hugues pour les peaux et pilules qu'il a adressées à St. et à Ludwig D., fait une nouvelle commande de pilules et demande pour d'autres personnes quelques fantaisies « comme des poudres et noix muscates. » — Le l^"" octobre, Robert Vandel écrit de Payerne : « Vous avez ici à Berne plusieurs de nos bons amis desquels vous verrez les noms auxquels seroit besoin de faire quelques présens de damas ou de velours, comme vous seniblera, avec une douzaine de boîles de dragées et de poudre pour les autres particuliers, et qu'il soit incontinenl, car il est temps. » — « Le 8 octobre, disent les Registres, on acheta 20 aunes de damas et 12 boîtes de dragées, el auljnl de sacs de poudre, et ou envoya cela à

1 Ces extraits de lettres se trou vent dans la vie de Bezanson Hui^ues par Galiffe.

— 34-1 — (1529) nos ambassadeurs pour le donner à nos amis des deux Villes, afin que noire bourgeoisie ne soit pas entièrement expirée, nonobstant la sentence rendue dernièrement par M, de Gruyère. »

La sentence prononcée par le comte de Gruyère, en augmentant les espérances qu'avait le duc d'arriver à ses fins par la voie des négociations, l'engagea à se relâcher un peu de ses mesures hostiles.

« Le cinq octobre furent faictes cryes par le pays de Mgr. de Savoie du tour de Genève que nulz ne fisi dommage à ceux de Genève. Les dicts de Genève fyrenl pareillement faire les cryes par la cité que tous estrangiers et circonvoysins fussent en la cité de Genève, tant de faict que de parler, sans viollance ne oultrage, sur la poyne d'estre pugny à toute rigueur de droit. Et par ainsi le pays et ceulx de Genève vivoyent alors en paix, laquelle paix Dieu par sa grâce veuille donner et entretenir. Car chacun estoit fort ennuyé de sy longue facherye et speciallemenl Genève en estoit fort lassée et appouvrye et en grans dangiers avoit esté d'estre du tout destruicte, dont Dieu de sa grâce l'en a gardée et leurs bons amys et le bon vouloyr d'iceulx de Genève veullant vivre soubz le proverbe commun qui dict: Mellyor est bellicosa libertas quam passiffica servitus . ^ »

Vers la fin de l'année une modification assez importante fut apportée à l'organisation judiciaire nouvellement adoptée.

« Au Conseil général du 1 4 novembre, les sindiques expousèrent comment ilz ne pouvoyent bien entendre à la 1 Balard, p. 264.

polictique de la cité el à tenir le Conseil de paix et causes civiles et que le Conseil Général advisasse à ce qui estoit à faire. Fust conclud et esleu un Lieutenant et 4 citoiens pour tenir la justice comme le visdonne la tenoit aullretïoys et à la forme de leurs franchises, et furent envoyés ambassadeurs en Bourgoigne vers M. de Genève lui prier qu'il amisse le dit lieutenant. ^ »

En conséquence de cette décision, Claude Richardet fut élu Lieutenant et chargé d'administrer la justice en place du vidomne, «afin, disent les Registres, que ce nom de vidomne se perde, attendu que ces temps passés sous ombre de cet office du vidomnat nous avons souffert bien des maux. »

Quatre citoyens furent ensuite désignés pour assister le nouveau magistrat avec le titre d'auditeurs; on désigna pour cette charge Jean Balard, Nicolas Ducrest, Girardin Delà Rive el Claude Savoye. L'évêque refusa de reconnaître la nouvelle magistrature, qui n'en fut pas moins mise en vigueur.

Quelques mois plus tard, on fixait les appointements des nouveaux magistrats.

« Ordonné que M. le Lieutenant aura pour son gage dix coupes de froment et vingt florins avec sa part de la boête (des amendes) et les auditeurs chacun huit coupes de froment et leur part de la boête. ^ »

Les premiers mois de l'année 1530 se passèrent sans que le repos de la cité fût troublé par des aggressions venant de l'extérieur, ce qu'il faut probablement attribuer

1 Balard.

2 Reg. des Cons.

à l'éloignement du duc qui s'élait rendu à Bologne pour assister au couronnennent de l'empereur Charles V son beau frère.

En revanche, les magistrats eurent à réprimer quelques manifestations turbulentes.

« 4 janvier. Les sindics firent mettre en prison quelques-uns de S' Gervais qui avoient fait quelque insolence et des cries non accoutumées en manière de dérision. Plusieurs de S' Gervais viennent à la maison de ville, demandant qu'on relâchât les prisonniers, veu que ce qu'ils avoient fait^ c'étoit de leur consentement, s'offrant d'être tous caution pour eux, autrement qu'ils demeureroient tous icy avec les dits prisonniers. On leur répondit après plusieurs remontrances sur leur mutinerie, qu'on ne pouvoit rompre la délibération, le Conseil étant beaucoup moins complet que quand ils avoient été arrêtés, mais que les parents des prisonniers vinssent le lendemain en Conseil, et qu'on les écoutera; défendant à la dite troupe de venir ainsi en grand nombre de peur que cela ne soit pris pour une sédition. ^ » — « 9 janvier. En Conseil des Deux Cents^, touchant les prisonniers de S' Gervais, ordonné de leur pardonner et de leur dire que s'ils font encore une autre folie, elle sera comptée pour deux. »

Le 6 février, le Conseil général procéda à la nomination des syndics ; furent élus : Jean Baiard, Jean Lévrier, Pierre Villiet et Jean-Ami Curtet.

La peste qui sévit bientôt avec un redoublement d'intensité causa aux habitants de sinistres préoccupations.

1 Reg. des Conseils.

Des personnes attachées au service de l'hôpital des pestiférés furent accusées d'avoir propagé le mal par de malicieuses pratiques.

« En ce temps (avril) furent prins cinq personnages lesquelz avoyent faict serment de mettre la peste à Genève et le tenir secret sur la damnation de leurs âmes dont en avoyent faict mourir plusieurs en mettant le poyson de la peste par Michiel Cado natif de Genève. Les aullres estoient estrangiers, que sont le prestre de Thospitai des pestiférés, bourgoignon, l'hospitalier, sa femme et son fils du Faucigny. Le dit Cado et l'hospilalier furent exécutés par justice les premiers et furent alenaillez par devant les maisons où avoyent mis la peste, et puis sur un eschaffault par la plasse du Mollard furent mis en quartiers et mis aux quatre carrés des franchises de la cité de Genève. Despuis la prinse des diclz, cessât la peste dont la cité eust bonne occasion en rendre grâces à -Dieu. Les aultres furent exécutés selon leurs démérites. * »

« On continuoit à battre monnaie au moyen des biens des fugitifs. Le 18 juin, on prononça une sentence contre la mémoire et les biens de feu Perrin Peyrolier, l'un des fugitifs, et en Deux Cents. ^ »

Vers ce temps, Bonivard, désespérant de recouvrer les revenus de son prieuré par la force, avait obtenu du duc un sauf-conduit pour tout le mois d'avril et s'était rendu à Seyssel pour voir sa mère et chercher quelque mo}en

* Balard. p. 270. — « A chaque carrefour, dit Bonivard, le bourreau eschauffoit ses tenailles, puis, quand elles estoient toutes rouges, leur en donnoit une pinsade qui leur levoit la pièce de la chair. »

2 Reg. des Conseils.

d'améliorer l'état de ses affaires. Mais il paya cher l'impruflence qu'il commit eu prolongeant son séjour sur les terres du duc.

Voici comment il raconte lui-même sa mésaventure.

« En revenant de Moudon où se tenoil une Journée à laquelle j'estois remis, pour avoir response du duc, quand nous fûmes près Sainte Catherine, sus le Jorat, voici le capitaine de Chillou, messire Antoine de Beaufort avec ung bailiy de Thonon, nommé Du Rosey, qui estoient embuschés au bois, avec douze ou quinze compaignons qui sortent de l'embusche sus moy. Je picquais ma mule pour me saulver, et mis la main à l'espée. Mon guide, au lieu dépiquer en avant, tourne son cheval et me saulte sus, et avec ung coustel qu'il avoit tout presl, me coupa la ceincture de mon espéo. Sur ce, ces honiiestes gens arrivèrent sus moi et me firent prisonnier de la part de Monseigneur, et quelque sauf-conduit que leur monstrasse, me menèrent lié et garrotté à Chillon. »

A quelque ternps de là, les Genevois firent à leur tour une capture qui leur attira d'énergiques réclamations.

« Le 24 de juing fust amené prisonnier du chasteau dePeney à Genève, lyé sur ung cheval, un prestre nommé F. Mandola, jadys procureur fiscal de Genève, pource qu'il n'avoyl voulu obéyr aux mandements du vicayre de M. de Genève, mais dit villain oultrage contre M. le vicayre. »

L'évêque, à la nouvelle de cette arrestation, ne put contenir son indignation et écrivit d'Arbois le 27 juin aux syndics :

1 Baiard.

« Vous ne vous êtes voulus conlenter des extorsions et indues novellilés qu'avez faictes en noire autorité et jurisdiclion, mais conlinuanl en votre obstination, avez pris ou fait prendre notre procureur Mandallaz en notre château de Peney, en exerçant son office. Et ne voulez que vous appelions commet'ants de crime de lèse-majesté! — Si ferons, et n'estimons pas moins l'oulrage que si l'aviez fait en notre propre personne ; pourquoi aviserez de tantôt le nous rendre et mettre en liberté sans dommage de sa personne, et rappareillez l'outrage que nous avez faict; autrement, vous voulons bien avertir, une fois pour toutes, qu'employerons tout ce que nous tenons de Dieu pour nous en venger.. A tant vous disons à Dieu qui, bien amés, très chers et féaulx vous ail en sa sainte garde.

« Dès Arbois ce 27 juin, l'évêqueetprinccde Genève. »

Les syndics répondirent à l'évêque « qu'il savoil bien que le diiMandola estoit traylre et larron, et qu'il permist que justice en fust faicte. »

Le 5 juillet, M. de Genève tit jeter en prison deux marchands de bestiaux de Genève en représailles de l'arrestation de son procureur. Plus lard Berne et Fribourg ayant intercédé en faveur de Mandola, ce dernier fut relâché.

« Le 29 juillet, on rapporta que nos ennemis et les gentilshommes ont résolu de s'assembler et de nous assiéger. Ordonné de fermer la porte de Cristolle, d'envoyer des espions, de changer les serrures des portes et des chaînes par toute la ville, et de dire aux capitaines qu'ils avertissent leurs gens de faire bonne garde. On acheta sept quintaux de poudre à cinq sous et demie la livre. ^ »

Les citoyens n'avaient que trop sujet de se tenir sur leurs gardes ; car l'évêque renonçant à tout ménagement, adressait le 20 août l'appel suivant aux gentilshommes de la Cuiller :

« Messieurs les gentilshommes, mes bons seigneurs et voisins de ma cité de Genève, je ^uis été averti par M. le baron de la Sarra et M. de Genthod du bon vouloir et affection qu'avez à m'aider à punir mes sujets rebelles du dit Genève ; et pour ce que par plusieurs fois je vous en ai fait prier, mais toujours a été remis en dilation ; maintenant de votre délibération, sachant que ce sera œuvre méritoire devant Dieu et le monde de faire justice de tels malvivants, vous prie et requiers comme à bons seigneurs et voisins, me vouloir aider et secourir en celte affaire.

« D'Arbois, ce 20 août, de la main de l'entièrement et tout vôtre, l'évêque de Genève. »

Dans un acte qui accompagnait cet appel, Pierre de La Baume désignait ceux des nobles du voisinage qu'il chargeait plus spécialement d'agir en son nom • c'étaient : Michel, baron de la Sarra, Jean de Beaufort, baron de Rolle, François de S' Saphorin, Jean de Viry, seigneur d'Allemogne, et Jean de Mestral, seigneur d'ArufFens.

Les confrères de la Cuiller n'avaient pas besoin d'être longuement exhortés pour courir sus aux Genevois, et l'autorisation épiscopale ne larda pas à porter ses fruits.

Bezanson Hugues et Ami Chapeaurouge, qui étaient partis de Genève le 6 septembre pour se rendre à Berne et à Fribourg, furent outragés et assaillis à Nyon et à Rolle, et au retour Bezanson Hugues fut épié près deRo-

monl, et faillit périr sous les coups d'hommes d'armes embusqués. En même temps des marchandises appartenant à des Genevois furent saisies près de iNyon et plusieurs Genevois furent maltraités sur les terres du duc. « Le 11 septembre, disent les Registres, ordonné de demander des processions, pour demain, pour la prospérité et la défense de la ville. » Les deux Villes furent promptement informées de ces agressions, et le 16 septembre, deux ambassadeurs arrivaient à Chambéry pour signifier au duc « que leurs supérieurs ne pouvoient plus endurer les outrages faits à ceux de Genève. »

Le 22 septembre ces envoyés repassaient par Genève annonçant qu'ils avaient trouvé le duc dans de très-mauvaises dispositions contre la cité.

« Après qu'il eust longtemps tonné, dit Bonivard, il fallut qu'il pleust. » Les Genevois ne se dissimulaient pas combien leur situation était critique et se tenaient prêts à tout événement. « On tint plusieurs conseils, disent les Registres, qui ne purent pas être écrits par le secrétaire à cause du trouble où on étoit. » — « Le dimanche 27 septembre, les six capitaynes de Genève firent assembler tous leurs gens estans soubz leur capitaynerie et leur firent sçavoir que messieurs les sindiques et Conseil estoient advertiz que leurs ennemys les debvoyenl en brief temps venir assiéger, et assaillir, les admonestant voloyr pardonner les ungs aux autres et de voloyr vivre et mourir tous ensemble en maintenant leur bon droit. A laquelle admonition chacun fust de bon voloyr ^. »

« Le lendemain, lundi 26septembre, vindrenl certaynes

* Balard, p. 286.

nouvelles aux sindiques qu'ilz debvoyent estre assiégez en brief temps, par quoi fust envoyée la poste en advenir Messieurs des deux Villes, et furent de rechef les diclz de Genève avertyz par ung homme de Grandson des subjeetz de Fribourg, comment il avoyt esté averty des gentilzhommes de la Cuillier de faire provision de deux cents aquebutiers. pour aller contre Genève avecques grande quantité de gens d'armes qu'ilz avoient prêts de tous coustés, pour dedans les troys jours après la Sainct-Michel entrer par force dedans Genève et tuer les hommes, femmes et enfans et eulx tous soy fayre riches. Les sindiques et Conseil pryarent le dit homme s'en aller en diligence vers Messieurs des deux Villes racompter le dit affayre, lequel le fist volontiers en le bien guerdonnant de sa payne^ »

« Le mesme jour ceux de Genève firent cryer que personne quelconque ne sorte hors la ville sans congé des sindiques sur poyne d'esire reprins de trahison ; que les cloches cessent, qu'on abatie le pont d'Arve, que ceux qui demeurent dans les faubourgs se retirent dans la ville. Chascun se mist à fortiffier la ville, à quanceller les portes, mander espies sur les champs, fayre bon guet et tout ce que appartient pour la defïence de la cité. »

Le 30 septembre arrivèrent à Genève deux ambassadeurs de Fribourg chargés de s'assurer de l'état des choses et de faire rapport à leurs supérieurs. Le même jour les forces du duc investissaient la ville de tous côtés et élablissaient leur camp principal à Saconnex ; un héraut qu'avaient dépêché les ambassadeurs fribourgeois fut ar-

1 Balard. p. 287.

rêté à Versoix par les gentilshommes de la Cuiller et contraint à rebrousser chemin. Le lendemain les ambassadeurs expédient un autre messager avec la charge « qu'il allast viste dyre à Messieurs des deux Villes que si jamais veullent secourir la cité de Genève, que ce soyt ceste fo} s. » Le message parvini, contre toute attente, à sa destination.

Il n'y avait pas de temps à perdre; car les ennemis avaient fixé le 2 octobre pour tenter un grand coup.

« Le dimanche 2 octobre, les ennemys ayant envyronné la cité et eulx longez aux faubourgs de St-Logier et au couvent de Noire-Dame de Grâce et en l'église St-Yictor, aucuns des ennemys vindrent au bourg de la Corralerye sur lesquels sortyrent aucuns de la Cité, dont en mourut ung de la cité, et durant les escarmouches faictes de tous cousti'îs n'en mourut aultre que celui-là, et ceulx de la cité luarent du haut dos murs, de leurs ennemys, qui alloyenl espianl et escarmouchanl, cinq hommes ^ »

Cette alerte n'était que le prélude d'une entreprise nocturne. « Le dit jour à la minuyl au coucher de la lune, les ennemys vindrent de tou.^ cousiés jusques aux bords des foussps et des murailles pour assaillir la cité, mais d'autant plus qu'ilz s'approchoyent dos murailles, tant plus leur failloil le cœur. Les capitaines les délaissèrent disans que M. le duc de Savoye avoyt commandé sus poyne de la vie eulx retyrer. Ainsi se reiyrèrent les ennemys sur le lundi malin et fourragèrent les fauxbourgs de St-Légier. Les ambassadeurs de Messieurs des deux Villes ne voulurent permettre que ceulx de Genève sortissent

* Balard.

pour résister, disant: Vous n'estes pas assez fors et ne sçavez l'entreprinse et caulelle des ennemys ; attendez que ayez secours de nos supérieurs lequel espérons avoyr bientôt. Troys dos ennemys furent prins pour prisonniers qui déclairèrent l'entreprinse de la mort et saccagement conspirés contre la cité.

« Enfin nos alliés s'ébranlèrent tout de bon ^ »

« Le mardi malin 4 octobre, vindrent nouvelles que la grande bannyère de Berne et ceux de Fribourg esloient sortys en armes pour venir au secours de ceux de Genève, lesquels despartyrent de Berne le lundi à midi 3 octobre, en nombre de sept mille de Berne et 12 piesses d'arlillerye. Le grand capitayne esloit M. d'Erlacb, avoyer de Berne. De ceux de Fribourg vindrent deux mille hommes et quatre piesses d'artillerye. Despuis ceulx de So'Iorc vindrent à cinq cens hommes et deux pièces d'artillerye, et puys il y avoyt de deux à troys mille aventuriers ^. »

Les Savoyards ne jugèrent pas à propos d'attendre le choc de forces aussi imposantes. « Quand ils entendirent la sortie des deux Villes, dit Bonivard, ilz n'attendirent pas paiement, ains se retirèrent où leur semble qu'on ne les iroit pas chercher. »

« Quand la dite armée fust à Morges, elle eust nouvelle que l'armée estant autour de la cité de Genève s'en estoit allée, parquoy ne se bastèrenl plus de venir, mais séjournèrent au dit Morges environ quatre jours et butinèrent la dite ville de Morges. »

Les magistrats de Genève mandèrent à Morges Michel Sept et Offîscher, pour se concerter avec les chefs de l'ar-

i Balard.

mée suisse, dont les Registres des Conseils évaluent la force à quinze mille hommes, avec vingt pièces d'artillerie, et les engager à se porter en avant.

« En venant à Genève, les Suisses brûlèrent le chasleau de Rolle et la plus part des chasleaux des gentilzhommes de la Cuiller. Toutes garnisons des dictz chasteaux se sauvèrent sans fayre résistance, tant en Bourgoigne que à Thonon et allieurs, ensemble leurs bagues et biens qu'ilz pouvoient emmener, et l'artillerye par sus le lac. Cependant que le camp estoil au pays de Vaux le dit pays fust fort destruil de vivres et de tous aullres biens, fors ce que ceux du dit pays avoient peu sauver par sus le lac et leur bestial contre les montagnes de Bourgoigne. El grans vins et blez furent bruslés aux chasleaux des genlilshommes de la Cuiller, lesquelz avoyent prins aux grangeryes de ceulx de Genève ^ Et cependant que le dit camp estoil au dit pays de Vaux, ils vindrent à Genève aucuns des gens de Frihourg lesquelz aloyeni pillant autour do Genève. Et à l'exemple d'iceulx, plusieurs de ceulx de Genève sortoyenl et pylloient les paysans et églises de tout ce que pouvoyent avoir, nonobstant que les sindiques faisoyent fayre cryes sur poyne de la vie de non sortir sans licence^ ; mais à l'exemple des dits de Fribourg, on ne les pouv(it tenir, eulx disans qu'ilz moroient de faim. Pour laquelle cause les ambassadeurs de Fribourg et de Berne furent

* <.< L'armée, dit Bonivard, ne fit aiilcun mal, excepté que l'on vivoit sus le bon homme. »

2 Le syndic Lévrier qui étoit sorti, au mépris des défenses, avec deb hommes armés, fut arrêté en la maison de ville, par Tordre du Conseil, « afin d'estre en exemple aux autres. »

contans que les sindiques donnèrent licence à aulcuns élus de aller querre des vivres et non rien aultres choses. Et pour ce que M. de Savoye faisoit tenir ses gens en ordre, pour garder ses pays d'estre forragéz, ceulx de Genève eslyrent sur les six capilayneries de Genève six vinglz hommes pour aller querre les vivres. »

Ce fut une de ces expéditions qui donna lieu au combat de Meyrin, dont Bonivard nous a laissé le récit suivant :

« Cependant ceux de Genève envoièrent leurs gens chercher des vivres en la terre de Gex, mesmement en ung village nommé Meyrin. Si marchèrent de bon courage le huict d'octobre ; mais ceux de la terre de Gex s'estoient assemblés, à l'environ de sept à huict cents hommes de pied, et certains gentilshommes à cheval qui s'allèrent embuscher en ung bois, près du village. Sus ce arrivèrent nos gens qui se mirent à fourrager, et lors les gens de pied des ennemis qui esloient presque tous hacquebuliers sortirent de leur embusche. Nos gens leur marchent au-devant courageusement, nonobstant que les aultres fussent huict pour ung, guidés par ung vieil routier de guerre de la Bourgoigne, nommé Chavanes. Ils se serrent et mettent en ordonnance au milieu de la grande roule où avoyent haye de çà et de là qui les gardoit que le traict ne leur pouvoit guère nuirel Les ennemis commencèrent incontinent à tirer leurs hacquebuttes, mais nos gens, oultre Tadvantage qu'ils avoientde la haye, se couchèrent sus leur ventre, en sorte que les pierres des hacquebuttes leur passèrent par dessus sans dommager une seule personne. Les ennemis n'esloient si faicts à la guerre qu'ils

sçeussent recharger si soudain ; lors nos gens de pied se relèvent, et, de derrière la haie , leur commencèrent à tirer, en gros advantage, car ils estoient à couvert et les aultres à descouvert, et ils en mirent incontinent par terre sept ou huicl.

« Les aultres qui ne sçavoient que c'esloil la guerre furent estonnés et se rompirent. Lors nos gens de cheval chargèrent sur eux, ainsy que les gens de pied et firent si bien el si beau qu'ils en tuèrent quatre-vingts ou cent, le reste se mit en fuite. Nos gens ne les poursuivirent pas, pource que la nuict s'approchoit, et s'en retournèrent sans grand butin. Mais ce fut ung miracle que cela, que cent ou cent vingt personnes en défissent sept ou huict cents, et encore sans perdre fors ung seul homme. Les gentilzhommes qui estoient en embusche à cheval, quand ilz virent que l'on traistoit ainsy leurs gents de pied, ne se voulurent plus trouver en ce bancquel, s\[\S] per aliam viaw, reversi sunt in regionem suam ^.

«Le lundi 10 d'octobre, arryval l'armée de MM. des deux Villes à Genève et furent logés ceulx de Berne en la Rivière depuis St-François jusques à nostre Dame du' pont duRosne et en l'église de Palais cinq pennons. Ceulx de Fribourg furent logés vers St-Pierre et le Bourg de Four, ceulx de Sollorre au bourg St-Gervais, l'artillerye

^ « De ceux de Genève, dit Balard, en eust ung tué, ce fust par sa deffaulte, car pour la peur qu'il eust au commencement, il se départit de sa compaignye. » — <c Les nôtres, disent les Registres, qui ëtoient au nombre de cent, attaquèrent les ennemis avec grande furie, de sorte qu'avec l'aide de Dieu ils remportèrent la victoire et il y eut enriron 80 Savoyards tués, et les autres tournèrent le dos. »

— 355 — (1530) en la Corraterye et en Plein palays. Le capitayne de Berne fusl logé à la Teste noire, chez François Rosset, et la grande bannière du dit Berne chez Jean Philippe, le capitayne de Fribourg chez Claude Baud et la grande bannière chez Jean de la Mar. Le lendemain les sindiques et Conseil allèrent prier aux capitaynes des deux Villes de vouloyr loger leur armée sur les pays de M. de Savoye, réserve les principaux de l'armée; car la cité avoyl esté forragée des ennemys de leurs vivres et blés qu'ils avoyent dehors en leurs grangeryes et ne pouvoyent longuement entretenir l'armée de vivres. »

Mais les capitaines suisses refusèrent d'acquiescer à cette demande. Les religieuses de Sainte-Claire, qui devaient héberger trois cents Bernois, échangèrent cette corvée contre l'obligation de loger trente Fribourgeois, vrais catholiques. « Mais, dit Jeanne de Jussie, combien qu'ils fussent chrétiens, ils estoient néanmoins aussi bons pillards, endommageant les pauvres gens comme les autres. » Le lendemain de la venue des Bernois « aulcuns médians garçons de Genève prindrent une compagnie de ces Suisses et les menèrent au monastère de Bellerive pour le fourrager ; ils emportèrent tout, jusqu'à la cloche de l'église. Les pauvres dames religieuses se sauvèrent en habit dissimulé, pauvres esgarées chascune en la maison de leurs parents^. »

Genève débloquée, les trois villes alliées considérant leur mission militaire comme terminée, reprirent leur rôle de médiateurs. Elles proposèrent que le vidomnat fût ré-

1 Balard. p. 293

tabli conformément à la sentence déjà rendue, et réclamèrent 15,000 écus pour les frais de la campagne.

« Quant ceulx de Genève entendirent cella, ilz en furent fort marryz, et s'en allèrent vers MM. du Petit Conseil des trois villes, leur fayre pytoyables lamentations de leur fayre fayre chose que jamais la cité ne fist et que plustost mourroyent que d'y consentir. » On eut égard à ces représentations, et il fut décidé que l'article du vidomnat serait de nouveau mis en discussion ; « le vidomnal, dit Bonivard, était plus dur à avaler aux Genevois qu'un carreau de fer. » Mais quant à l'indemnité que les Genevois trouvaient trop forte, le Petit Conseil de Berne ne voulut pas entendre raison sur ce point. Il fallut donc s'exécuter.

« Ceulx de Genève se retyrèrent en Conseil et firent que en Iroys jours ilz empruntèrent des plus riches de Genève deux mille escus au soleil et mille escus de vaysselle et joyaux des églises et le tout portarent à MM. de Berne et de Fribourg, les pryant se vouloyr contenter pour adont et que pour l'advenir feront mieux. Ceulx de Berne ne se voulurent contenter à tout le moins qu'ils fissent 4000 écus soleil et que de vaysselle d'église ilz n'en voloyent point, mais qu'il falloit d'argent comptant pour bailler à ung chescun un peu. Et ceulx de Genève disoyent qu'ilz n'en pouvoyent mieux faire pour le présent, mais qu'ils fissent de ceulx de la cité à leur playsir. Adoncque le capitaine et-l'avoyer de Berne respondit aux dits de Genève qu'ilz estoient bien oultrecuydez de avoir faict démarcher une si grosse armée et en si peu de temps, que jamais pour prince du monde n'en avoient tant faict

— 357 — (1530) comme pour ceulx de Genève, et les vouloient renvoyer pour deux mille escus soleiP. »

Les Genevois en appelèrent alors au Grand Conseil de Berne qui consentit à se contenter de 2000 écus, moyennant que la ville s'engageât à en payer 2000 autres dans le délai le plus bref. Quatre des Eidguenots les plus zélés, Bezanson Hugues, Ami Girard, Jean Philippe, Jean Lullin, furent envoyés en Suisse pour tâcher de se procurer cette somme par un emprunt.

Dès que le duc avait appris l'entrée en campagne des Suisses il avait envoyé des députés à leurs chefs qui se trouvaient encore à Morges avec le mandat de désavouer les auteurs de l'attaque du 2 octobre et de proposer l'ouverture de nouvelles négociations. En même temps les ambassadeurs de dix cantons se présentèrent le 15 octobre pour interposer leur médiation qui fut acceptée.

Les députés des Etats médiateurs (Zurich, Lucerne, Uri, Schwytz, Untervald, Zug, Soleure, S' Gall, Schaffhouse, Valais) s'assemblèrent en conséquence à S* Julien et rendirent le i9 octobre un arrêt dont nous transcrivons le préambule.

« Nous des villes et pays des alliés et eyguenos (suivent les noms des 20 députés), tous à ces actes et affayres de nos seigneurs et suppérieurs comme amyables moyenneurs et journieurs ordonnez et mandez, faisons notoyre à ung chescun par ces présentes comme il aye esté différent et fâcheries entre très illustre, excellentissime prince et nostre gracieux seigneur Charles de Savoye et les preux, nos singuliers bons amys, très feables, chers ayguenos,

1 Balard.

chrétiens combourgoys et allyez, les advoyers. Conseil et communautés des deux villes Berne elFribourg, concernant une ville de Genève devant laquelle certaines bandes de gens de guerre des pays et mandements du dit duc de Savoye avoyenl mis leur siège et par bruleryes, roberyeset aullres actes de guerre, besongné de telle sorte que ont esté contrainctes les dites deux Villes leur aller en ayde et secours, après avoir esté requises selon le contenu de leurs promesses, leclres et seaux. Et à cause d'icellc dicte promesse, nos chers ayguenos^ chrestiens com bourgoys et alliez soy sont élevez et esmeuz, ont déployé bannière et mis ensemble une multitude de gens de guerre, pour venger le dommage, mesprisanceet oultrage qu'avoit esté faict à leurs chers et bons amys les sindiques et Conseil et tout le commun de la dite ville de Genève, et en telle sorte fayre que au temps advenir telles fascheries ne se fassent et ne soyent supportées. Et tout incontynent que nos dits seigneurs et supperieurs tel différent ont apperçeuz et entenduz, nous ont despêché et envoyé donnant charge cxpreâse d'y mettre quelque bon ordre, s'il y estoil le vouloyr des deux parties, afin que tel différent, lequel pourroyt causer beaucoup de effusion de sang et fayre plusieurs femmes veuves et enfans orfelins, se puisse. Dieu permettant, amyablement termyner et conclurre. Sur quoy incontynent nous sommes transportez par devant les dites deux parties. » — « Au nom de Dieu, avons prins la matyere devant les yeux et entre les dites parties moyenne, déclaré et concluz en la forme et manière comme s'ensuyt. »

Les principales clauses de l'arrêt de St-Julien étaient

— 359 — (1530) les suivantes: le duc s'engageait à mettre fin à toutes les vexations dont ses sujets s'étaient rendus coupables envers les citoyens de Genève et à garantir à ces derniers paix, sécurité et libre trafic ; si des sujets du duc commettaient de rechef des violences, il était donné à ce prince un délai de trois mois pour faire justice suivant le droit. Si le duc de Savoie venait à manquer à ses engagements, Berne et Fribourg étaient autorisés à mettre la main sur le pays de Vaud. Si au contraire Genève se met dans son tort, les deux Villes s'engagent à ne lui prêter aucune assistance. Quant aux points de droit à débattre entre Genève et le duc (le vidomnal, la combourgeoisie) une nouvelle Journée fut fixée à Payerne; elle devait avoir lieu sous les auspices des mêmes dix cantons. Le comte de Challant, au nom du duc, les capitaines de Berne, Fribourg et Soleure au nom de leurs villes, apposèrent leurs scellés au bas de cet arrangement.

L'arrêt portait que «les troupes des deux Villes doivent tirer bas des champs et prendre le chemin contre la maison que sont venus. » En conséquence l'armée partit le 20 octobre.

« Et bont dix jours entiers, observe Balard, qu'ilz demourèrent dans Genève laquelle fust fort cassée de la dite gendarmerye, car elle fust forragée dehors par les ennemys, mangée dedans des amys et d'argent, comme dit est. »

Le 23 octobre, les articles de la paix furent adoptés en Conseil général.

Le 4 novembre, le Conseil général prit l'engagement de payer la somme que les Suisses persistaient à exiger.

Les gentilshommes des environs n'eurent aucun égard

à l'arrêt de Saint-Julien. « Ils menassoient fort la cité de Genève, disant que quelque appoinctement que MM. des Liguez sachent fayre, qu'ils se vengeront sus Genève des chasteaux qu'on leur avoil bruslez^. »

Le 1 1 novembre on décide en Deux Cents qu'on démolirait les maisons des faubourgs qui nuisent à la défense.

En même temps on conlinuait à intercepter les vivres.

Le 16 novembre, Robert Vandel et Jean Lullin partirent pour représenter les intérêts de Genève à la Journée de Payerne. Ils furent rejoints plus tard par B. Hugues et A Girard.

Le 28 novembre, sur la nouvelle que dix mille lansquenets destinés à attaquer Genève se trouvaient près de Montbéliard, les magistrats de Genève envoyèrent demander à Berne et à Fribourg deux cents hommes pour la garde de la cité.

Le dernier novembre, arriva un envoyé de l'évêque, porteur d'une lettre de l'empereur Charles V, datée d'Augsbourg, par laquelle ce monarque offrait ses bons offices pour pacifier le différend entre Genève et le duc.

« Parce que c'est une affaire importante, disent les Registres, on ordonne que chacun composera une réponse au dit empereur, après quoi on choisira la mieux couchée. »

Ce fut la rédaction du docteur Blécheret qui fut préférée; en voici quelques passages:

« Sérénissime prince, il y a bpnne pièce de temps que pour l'entretenemenl et défense du bien, auclorilé, jurisdiclion et franchises de nostre redoubté prince et de la cité

* Balard, p. 304.

de Genesve, avons supporté par beaucoup de molestes revenans du cosle du dicl illustre duc, grands charges, frais et dangers de personnes. Et comme naguère fussions circuis de gens d'armes ses subjectz et oultrageusement assaillis, et toutefois par le vouloir de Dieu et le bon et honneste secours des magnifiques seigneurs de Berne et de Fribourg, avons été préservés de celte entreprise que serait attédiantà vostre Excellence la réciter. »

Après avoir exposé que les Genevois ne pouvaient accepter les bons offices de l'empereur, parce qu'ils avaient déjà souscrit à la médiation de MM. des Ligues, la lettre terminait ainsi :

« Sommes toutefois désireux de complaire à vostre très hautle et sacrée Majesté ; la supplions si très humblement qu'à nous est possible, nous vouloir par sa clémence excuser, et comme est coutumière avoir en souvenance la cité de Genesve, laquelle sans la grâce de Dieu pour seulement suibvre son vrai devoir, pièça fût desfaicte et des- Iruicte. Si supplions Dieu très humblement, sérénissime, Irès-hault, invictissime et très excellent prince , qu'il veuille par sa miséricorde et grâce votre sacrée Majesté défendre, maintenir et entièrement garder dans ses félicités et triomphes. »

« De Genesve, ce 9 décembre 1530.

« Vos très humbles et très obéissants, les sindiques, Petit et Grand Conseil de la cité de Genesve. » ,

Dernière journée de Payerne. Arrêt de Payerne. La combourgeoisie est renouvelée. Mort de Bezanson Hugues.

La Journée de Payerne fut ouverte le trois décembre. Vingt juges siégeaient au nom des dix cantons médiateurs. Six ambassadeurs, à la tôle desquels était le comte de Challant, maréchal de Savoie, comparurent au nom du duc ; Berne et Fribourg avaient envoyé l'un et l'autre six délégués ; les quatre députés plus haut nommés soutenaient les intérêts de Genève. La Journée se prolongea pendant près d'un mois. Les ambassadeurs ducaux demandaient que la combourgooisie fût annulée, que les exilés fussent rappelés, le vidomnat rétabli, la croix de l'Ile replacée. Chacun de ces articles fut discuté contradictoirement avec un grand appareil de preuves; un trèsgrand nombre de titres et de témoins furent produils de part et d'autre.

Le 13 décembre, les cantons prononcèrent que le duc serait remis en possession du vidomnat après qu'il aurait donné garantie de ne molester en aucune sorte ceux de Genève, que le statu quo relativement aux bannis devait être maintenu, qu'il n'y avait pas lieu à replacer la croix de nie. Le Conseil de Genève reçut avis de cette décision le 24 décembre « avec grand chagrin » et ordonna de faire des processions pour le 26. Une décision ultérieure rendue le 28 décembre confirma la bourgeoisie.

Restait à régler la question des frais. Les deux Villes demandaient quarante mille écus pour leur armement el deux mille écy]s pour les frais delà Journée dePayerne. De leur côté, les ambassadeurs de Genève réclamaient au nom de leurs commettants cinquante mille écus. Le dernier décembre, les cantons médiateurs statuèrent que le duc serait astreint à payer aux trois villes de Genève, Berne et Fribourg, 21,000 écus en trois termes. « De cette sentence, dit Bonivard, ne furent moins marrys les ambassadeurs de Savoye que ceulx de Genève l'avoient esté de la sentence du vidomnat et eussent volontiers regimbé. Et mesmement leur crevoit le cœur, de ce qu'il leur falloit bailler de l'argent à ceulx de Genève, car des autres ils ne se soucioient pas tant. Ils firent sur ce plusieurs protestes, mais les juges leur dirent tout court qu'ils ne se deslourneroient point de leur sentence. Pour quoy fallut avoir patience. »

Le duc essaya bien de réclamer quelques indemnités pour ses châteaux brûlés ; mais l'un des députés suisses répondit « qu'il était parfaitement inutile de parler de dommages-intérêts puisque, selon leur ancienne coutume, les personnes des Ligues suisses ne déboursaient jamais aucun argent. » A l'ouïe de cette réponse, le chef de l'ambassade ducale ne put s'empêcher de rire, en ajoutant « qu'on ne le savait que trop. »

Le duc avait produit des lettres de l'évêque aux gentilshommes de la Cuiller et prétendu que les hostilités ne venaient pas de lui, mais de l'évêque. On lui répondit en exhibant une lettre par laquelle il demandait à son bailli de Vaud, « combien il pourrait lever de troupes pour

cette guerre, tant de pied que de cheval. » Les ambassadeurs ducaux furent alors réduits à dire «que leur maître n'avait pas voulu empêcher ses sujets de rendre service à un sien bon ami. » Les médiateurs goûtèrent peu cette apologie et se contentèrent de déclarer qu'il était loisible au duc de se faire rembourser par l'évêque et ses vassaux.

La clause de l'accord de St-Julien qui conférait aux deux Villes le droit de se saisir du pa}s de Vaud si le duc venait à ne pas remplir ses engagements, fut reproduite ^

Dans le cours des négociations, Jean Lullin était venu en poste à Genève le 28 décembre pour réclamer au nom de ses collègues une somme de 900 écus dont ceux-ci avaient un besoin urgent pour les intérêts de la ville. Comme toutes les autres ressources étaient épuisées, il fallut recourir aux trésors des églises. On prit dans l'église de Pierre une belle croix pesant 22 marcs, un grand calice pesant 8 marcs, un ange pesant autant ; les frères de Palais fournirent entre autres objets un S' Dominique pesant 11 marcs, huit calices, un encensoir, une rose, un cœur, un S* Thomas d'Aquin, une Notre- Dame, etc. ; les frères de Notre Dame des Grâces livrèrent aussi une partie de leurs joyaux. Tous ces objets pesant 161 marcs furent remis en gage entre les mains d'un marchand qui fournit la somme demandée par les ambassadeurs.

1 Le procès-verbal de la conférence et le texte de la sentence se trouvent dans Gautier; ils n'occupent pas moins de cent pages.

Le 6 janvier 1531, les ambassadeurs de Genève à Payerne revinrent.

Pour pouvoir s'acquitter envers les deux Villes, les Genevois avaient dû faire à Bâie un premier emprunt de trois mille écus ; quatre citoyens dévoués, Bezanson Hugues, Jean Philippe, Ami Girard et Dominique Franc, avaient garanti cet emprunt.

Les articles de Payerne furent scellés et confirmés le % février à la Diète de Baden, où notre cité fut représentée par Bezanson Hugues, Jean Lullin, Boniface Offischer et Hugues Vandel. Le duc réclama en vain contre l'obligation qui lui avait été imposée de payer sept mille écus aux Genevois. Notre cité dut encore payer les frais de cette journée qui s'élevèrent à 217 écus.

A son retour de Baden, Bezanson Hugues se rendit à Bâle où il contracta au nom delà cité un nouvel emprunt de 5000 écus. Il reçut un excellent accueil, ainsi que le constatent les Registres du Conseil, à la date du 16 février. -- « 16 février. Les ambassadeurs rapportent que MM. de Basle aimoient beaucoup cette ville, qu'ils leur avoient fait beaucoup d'honneur et qu'ils s'étoient offert de venir à notre secours, quand il seroit nécessaire, et de traiter alliance et bourgeoisie, s'il nous plaisoit. »

L'arrêt de Payerne, ratifié à Baden, constitue le dénouement de cette interminable campagne judiciaire par laquelle les adversaires de l'indépendance de Genève avaient espéré mettre à sec ses ressources et épuiser sa patience. Munis d'un arrêt solennel qui consacre leurs droits et dont dix cantons sont garants, les Genevois ne

seront désormais plus traînés de diète en diète. Du reste, cette succession de journées de droit, ces formes et ces écritures sans nombre, ce fréquent appel à la décision d'arbitres, montrent bien que, contrairement à l'opinion générale, la force brutale n'était pas alors ni le seul ni le principal moyen mis en œuvre pour vider les différends; les juristes n'avaient pas moins d'occupation que les hommes de guerre.

Le cinq février, le Conseil Général avait élu pour syndics : Claude Richardet, Pierre Bienvenu, Boniface Offischer et Anloine Chiccand.

L'époque oi^i la combourgeoisie avec Berne et Fribourg devait élre renouvelée (elle avait élé conclue pour cinq ans) approchait. Les Genevois, malgré les tribulations dont ils venaient à peine de sortir, se disposèrent à solenniser par les manifestations de la joie nationale un événement qui couronnait leur persévérance. INicolin du Crez, lieutenant de justice, Jehan-Amy Curtel et Guillaume Hugues furent désignés pour aller recevoir le serment des Bernois; Dominique Franc, Jehan Bordon et Aymé Bonna furent députés à Fribourg.

« Le dimanche ode mars, dit Balard, arryvèrent à Genève les ambassadeurs de MM. des deux Villes, M. le chevalier de Mùlinen et le banderet Sturler, de Berne, et le baillif Gonguelimbert, de Fribourg, accompaignez tant heraulx que aultres, en nombre tout 12 chevaux. Les enfans de la cité leur allèrent au devant à un quart de lieue loing, tous habillez de mesmes armes soubs leurs cazaques, les ungs aquebultiers et les autres lances gayes, les faisant bon veoyr à cheval et à l'entrée de la cité dirent salués de l'artillerye.

« Le lendemain lundi 6 de mars fust tenu le Conseil général en la closture de S* Pierre, lieu accoustumé où se irouvèrent les dits ambassadeurs de MM. des deux Villes, lesquelz prièrent la commune de Genève vouloyr fayre le serment de la bourgoysie jouxte le contenu de la lettre, lequel serment tous d'ung bon accord le firent en levant la main, et queainsi leur fust en aide Dieu.

« Au despartir du dit Conseil^ les sindiques mesnarent les dicts sieurs ambassadeurs en la maison de la ville où là leur fust donné à dysné et à souppé. Trois jours deinourèrenten la cité où firent grosse chière. La cité les deffriai, et durant les dits trois jours leur fust faict force esbalemens, comme ystoires, farces, momeryes et feu de joie et au despartir de la cité leur donna aux dits quatre ambassadeurs à ung chacun 10 escutz pour ung pourpoint de velours. Ceulx de Berne ne voulurent rien prendre pourcause de l'esdictz de leur ville* ; aux héraults fust donné à ung chacun 4 escutz. Et desparlyrent pour eulx en retourner le mercredi 8 de mars et les allèrent acorapaigner les enfans de la ville jusques à Versoex.

« Ce mesme jour arryvèrent à Genève les ambassadeurs du dit Genève qui estoient allez recepvoyr le serment de MM. de Berne et de Fribourg, lequel serment fust faict de bon cœur et furent deffriez au dit Berne et Fribourg ^. »

La Société d'histoire et d'archéologie de Genève a

* Les Conseils de Berne venaient de défendre à leurs ressortissants de recevoir des cadeaux et des pensions de l'étrauger.

2 Balard.

publié dans le second volume de ses Mémoires, Vhistoire (on appelait de ce nom les représentations dramatiques) qui fut jouée en l'honneur des ambassadeurs des deux Villes, venus pour recevoir le serment des Genevois.

« Lors devant les sieurs ambassadeurs et tout le peuple fust joué au couvent des Cordeliers sur un escliaffaut après vespres le jeu que s'en suit : »

Les personnages de ce drame étaient une poule avec trois poussins et trois éperviers représentant les gentilshommes de la Cuiller; trois A liés, fabriqués artistement en bois, servaient de refuge à la poule et à ses poussins contre les menaces des oiseaux de proie.

Or, voici quelques-uns des propos qu'échangeaient les acteurs emplumés :

ESPERVIER.

Prendre la faut en sa maison Quoyqu'il couste, sus à l'assault, Rens toy poulie.

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