‹ Les suisses et GenèveChapitre 8 sur 16 · ÉPISCOPAT DE PIERRE DE LA BAUME · texte numérisé non relu

ÉPISCOPAT DE PIERRE DE LA BAUME

Le duc et la duchesse à Genève. Exécution de Lévrier.

Au moment ou le dernier évêque de Genève attendait le moment de faire son entrée solennelle dans la capitale de son diocèse, la communaulé genevoise, douée en tout temps d'une grande souplesse, s'était déjà insensiblement remise de l'ébranlement que lui avaient causé la rupture de l'alliance fribourgeoise et le meurtre de Berthelier, et elle se trouvait de nouveau debout sur le terrain de ses vieilles franchises. Le duc de Savoie ne trouvait pas les Genevois plus traitables qu'auparavant. ^

« Le 2 septembre, le duc envoya une lellre par laquelle il mandoit que le 12 deux députés de la part de la ville se trouvassent à Moùtiers, ou il tiendroit ses états ; on résolut de n'y envoyer point, et d'en parlera M. le vicaire. »

* Les syndics pour l'année 1522 furent: Pierre d'Orsières» Hugonin Fabry, Guillaume Megex et Jaques Frojon.

— « Le 28 septembre, le Conseil épiscopal écrivant au duc de Savoie et ayant ainsi signé leur lettre : Vos trèshumbles sujets, les Vicaire, Officiai et autres du Conseil épiscopal de Genève, les sindics et Conseil de la ville leur firent des remontrances qu'une pareille souscription étoil nuisible à eux, à M. l'évéque et à la jurisdiclion épiscopale^ »

Du reste, les représentants da la cité ne cessaient pas d'allier à cette fermeté des égards qu'on auroil pu trouver excessifs. «Le 23 novembre, on lut une lettre envoyée par M. le duc qui portoit qu'il luy étoit né un fils, à cause de quoy il prioit qu'on fît des processions et des feux de joie. Ordonné qu'on feroit aujourd'huy des processions et des feux de joye à St-Gervais, à laFuslerie, au Moulard, au Bourg-de-four, et à la porte Baudet, et qu'on metlroit 25 fascines en chacun, qu'on tireroit l'artillerie en signe de joye, que devant les sindics joueroient trois trompettes, trois tambours d'Allemagne, trois fifres et trois autres instruments mélodieux, et que le lendemain les boutiques resleroient fermées ^ »

Au mois de février 1523, les Eidguenots remportèrent un succès décisif. Le 6 février, le Conseil des Cinquanle, renforcé de 50 autres citoyens, avait désigné huit personnes qui devaient être présentées au Conseil général pour la charge de syndics, et cela aux termes de l'ordonnance publiée par le duc de Savoie et en vigueur depuis trois ans. Mais les Eidguenots se crurent assez forts pour proposer le rétablissement de l'ancien mode de procéder.

« Le dimanche 8 février, en Conseil général, le sindic

d'Orsières exposa que suivant les articles des ordonnances faites il y a quelque temps par M. le duc de Savoye comme arbitre, on présentoit les huit qui avoient eu le plus de voix le vendredi précédent en Grand Conseil, afin que de ces huit on en élût quatre. Le secrétaire les nomma à haute voix, assavoir pour le bas de la ville Fr. Fornerat et J.-L. Ramel et pour le haut Cl. Vandel et Ant. delà Fontaine qui avoient eu le plus de voix, M. Nergaz et D. Dadaz pour le bas et J. Goyel et J. Migerand pour le haut qui ont eu le plus de voix après les autres. Alors se levèrent Claude Richardet, Michel Sept et A. Savoye qui dirent qu'ils ne vouloient pas suivre ces articles, mais qu'ils vouloient qu'on observât l'ancienne coutume ; quelques autres furent aussi de ce sentiment. Les sindics dirent qu'ils ne consentiroient à aucune élection dans laquelle on n'observeroil pas les dits articles, et ils protestèrent de nullité si on faisoit autrement. Nonobstant quoy on procéda à l'élection des sindics sans parler des articles, et furent élus Jean-Louis Ramel et Jean Baud fbeau-frère de B. Hugues et non présenté) pour le bas de la ville, et CI. Vandel et Jean Migerand pour le haut. »

La volonté des citoyens avait donc presque entièrement effacé les traces de l'oppression étrangère et la ville attendait avec confiance l'arrivée prochaine du nouvel évêque, qui, on avait toute raison de l'espérer, devait faire oublier les méfaits de son prédécesseur.

«Le 27 février, Mandallaz, procureur fiscal, venant du Piémont, expose de la part do l'évêque que l'on préparât toutes choses pour sa venue, et qu'il avoit dessein d'entrer dans la ville le dimanche de Quasimodo, et de célébrer

(1523) — loz. —

sa première messe, et qu'il obtiendroit un bref portant que tous ceux qui y assisteroienl seroient absous de la peine et de la coulpe. » — « Le 17 mars, on parle d'élire un capitaine général pour les quatre compagnies (archers, arquebusiers, arbalestiers et piquiers). On arrêta de donner deux sous à chacun des compagnons qui n'auroient pas de quoy acheter une casaque et des chausses^ et qu'on les enrôleroii. » — « Le 9 avril, que Bezanson capitainegénéral façe le compliment qu'il doit faire en très peu de mots^. »

L'évêquefit son entrée le 11 avril 1523. « Luy allèrent les sindiques et le Conseil au devant jusques au pont d'Arve où il fit entre leurs mains le serment accoustumé de garder et entretenir les franchises. Puis l'accompaignèrent les dicts quatre sindiques porlaniz le poille, soubz lequel il chevaucha jusques en la vill \ Et encore, par toutes les rues de la ville, il y avoit aussi des jeunes gens bien montés et esquipés, accoustrés et chevaulchant à l'albanoise. Plus de cent chevaulx vinrent faire le limaçon devant luy, lesquelz il faisoit moult beau veoir. Plusieurs belles histoires se firent, aussi jeulx et passe-temps^. Luy chevaulchoit une mule bien harnachée et dorée et portoit ung

' Reg. du Conseil.

- Une pièce de vers assez insipide fut présentée à l'évêque ; Genève s'adressant à ses enfants, leur disait :

« Pauvres orphenins, veuves, gens de mestier, Ayant mestier (besoin) de consolation, Venez ici faire habitation Sous cet arbre' qui couvre volontiers Pauvres, orphenins, veuves, gens de mestier. *

■ Allusion au nom de la Baume.

chapel verl à la façon des évesques de Rome ^ » Pierre de la Baume jura les franchises sur l'autel de Sle-Calherine en présence d'Aimé de Gingins^ abbé de Beaumonl, el plusieurs autres.

« Le 11 avril, on fil le présent à M. l'évêque, assavoir six assiettes et six écuelles d'argent, pesant 32 marcs, 12 flambeaux de cire et 12 boëtes de dragée^. »

Le duc espéra pouvoir reconquérir par sa présence dans les murs de la cité l'ascendant qu'il avait perdu et il annonça son intention d'y venir faire un séjour avec la duchesse^. Les Conseils firent preuve de leur empressement habituel vis-à-vis de ces visitants princiers.

Le 28 juin, l'évêque prévient les syndics que la duchesse se propose de venir dans quinze jours ; sur quoi les syndics lui font observer qu'il sera impossible de faire en si peu de temps tous les préparatifs nécessaires et le prient d'écrire au duc pour qu'il retarde son entrée.

« 3 juillet. Pour le présent de W la duchesse, qu'on voye si on luy donnera deux srdières d'or couvertes, mais qu'on n'excède pas la valeur des présents qu'on a faits aux autres duchesses de Savoye"^. »

« 7 juillet. Touchant le présent pour la duchesse, qu'on façe deux bassins d'argent pesant neuf marcs chacun, avec un soleil au milieu, lequel on dorera avec les bords du bassin^. »

' Bonivard.

.2 Reg. des Cons.

3 Le duc avait épousé, en mai J521, Béatrice, fllle du roi de Portugal.

^ Reg. des Cons.

« Le 14 juillet, que les sindics aillenl vers M. l'évêque pour le prier que puisque la femme de Noble François de Saint-Michel parle la langue de M^Ma duchesse, illuy veuille écrire qu'elle se trouve en son arrivée pour eslre capitaineresse des femmes. » — « Le 21 juillet, qu'oti face des chausses et des casaques aux tambours qui seront, dans les compagnies de Jean Philippe et des autres et dans celle des femmes. Que les femmes façent des bonnets blancs et des chausses blanches; et que J. Malbuisson marche devant elles, conduisant les compagnons vestus de la livrée delà duchesse. » — «Le 2 aousl, on accorda un différend survenu entre J. Philippe et J. Malbuisson sur ce que ce dernier avoit dit que le jour de l'entrée de la duchesse, il seroil vêtu plus honorablement et accoutré plus somptueusement que le dit Philippe; à cause de quoi Philippe avoit fait faire, en dépit de Malbuisson, un habit de satin doublé de taffetas, avec une casaque de velours tanné doublé de taffetas, toile d'argent blanche, ce qui lui coùtoit 48 écus soleil^. »

La duchesse fit son entrée le 4 août, accompagnée d'une brillante suite de gentilshommes. « Trois cents dames allèrent à sa rencontre, leurs cottes retroussées jusques au genoul, pourtant une chascune une légère rondelle (bouclier) à la main gauche et ung javelot à la droite. La porteresse d'enseigne estoit une belle grande femme, fille du grand Jacques, qui la manioit et bransloit aussi proprement comme eust sceu faire un souldart, qui n'auroit toute sa vie faict aultre chose. Si luy fit la capitaineresse une grande révérence, et luy récita ung dictum * Reg. des Conseils.

— 185 — (1523) fait à sa louange, en espagnol, qu'estoit leur langue maternelle, se présentant à elle ot toute la bande, à elle, pour Ja servir de corps et biens^. »

Les syndics lui remirent le présent offert par la ville. «Elle le reçut très-agréablement, disent les Registres du Conseil, en disant qu'il sufîîsoit de l'honneur qu'on lui avoit fait, sans qu'il fût besoin de présent, s'offrant de servir la ville de tout son pouvoir. » Cette phrase des Registres réduit à néant l'assertion deBonivard qui prétend que la duchesse montra l'attitude la plus dédaigneuse pour les citoyens « et que loin de mercier les dames qui l'avoient haranguée, elle ne daigna les regarder ; » dédain qu'on excusoit en disant : che eran los costumbres de Portugal (que c'était la coutume de Portugal).

« Si alla à la fin la duchesse en son logis, en Palais, où son mari et elle séjournèrent une bonne pièce de temps, faisantz grandz banqueiz, danses et triomphes. »

Mais le duc n'était pas venu simplement pour passer

1 Bonivard. Voici le texte d'un des eorapliraents en vers adressés à la duchesse par les dames de la ville : « Sérénissime et très-haute princesse, En ce pays, soyez la bien venue.

Dieu vous y doint sainte joye et liesse. De toutes gens y estes cher tenue, Voès cy mes sœurs avec moy leur eslue Qui ne quérons fors vous estre plaisantes, Si vous prions Dame de grant value Nous accepter voz très-humbles servantes. » M" les docteurs Chaponnière et Coindet ont publié dans le l^' volume des Mémoires de la Société' d'histoire et d'archéologie une pièce dramatique qui fut représentée sur la place du Molard en l'honneur de la duchesse.

agréablement son temps et la bonne barmonie entre les citoyens et leur hôte ne tarda pas à être troublée par quelques nuages.

« Le 4 septembre. Jean Baud exposa qu'autrefois tous les citoyens et bourgeois avoient accoustumé d'estre munis d'armes dans leurs boutiques pour se secourir les uns les antres quand quelques étrangers les insultoioiU : ce qui avoit cessé depuis quelques années, de sorte que tous les jours les étrangers faisoient des batteries. Ordonné que les dizeniers donneront ordre que chacun ait des armes dans sa maison ou boutique et que l'on repousse ou que l'on prenne ceux qui feront des insultes. » — « Le 26 septembre, Chardon, prévôt du duc, demanda qu'on luy remît deux prisonniers qui sont en l'Isle, disant qu'ifs les avoit poursuivis jusqu'en celte ville, et qu'ils avoient commis le crime sur les terres du duc ; les sindics lui répondirent qu'ils n'avoient pas accoutumé de remettre personne, et que si on leur donnoit des bonnes informations ils administreroient justice. »

« Le 24 octobre, le maître-d'hôtel du duc fit de grandes plaintes disant que M. le duc et M"® la duchesse étaient venus en celte ville pensans être avec leurs amis, cependant qu'il y en a plusieurs qui ont dit beaucoup de choses contre l'autliorité du duc, en logeant ses sujets, et que si on n'y met pas à cela remède, on en fera un terrible exemple. Ordonné que G. Court et de l'Orme auroient soin de faire loger les gens du duc, et qu'on emprisoiiiieroit les rebelles. »

« Le 25 octobre, il y eut du bruit à cause des logements des gens du duc sur ce que quelques citoyens ayant re^

fusé de loger les dits gens du duc, le fourrier du duc les assigna à venir tenir les arrêts au couvent de Palais, où étoit logé le duc ; à quoi le fourrier de la ville répondit que cela ne lui apparlenoit pas. Le duc est fort fâché à cause de ces paroles. »

« 28 octobre. Court et de l'Orme rapportent qu'ils ont été trouver M. de Balleyson qui leur a dit que le duc étoit fort irrité des propos tenus par le fourrier de la ville, aussi bien de ce qu'avoit dit J. Fabry, et qu'il avoit été sur le point d'envoyer quérir de ses sujets pour fourrager cette ville. Qu'ensuite le dit de Baleyson les avoit introduits vers le duc auquel ils avoient dit qu'on les avoit envoyés pour luy faire la révérence et pour luy dire qu'on étoit bien fâché de ce que le fourrier et Fabry avoient dit. Le duc s'en contenta. ^ »

« Le 15 novembre, en Conseil général, le sindic Baud exposa que l'évêque leur avoit donné ordre de recevoir honeslement les serviteurs du duc et de leur parler doucement et de punir et emprisonner les rebelles ; c'est pourquoy il requit à haute voix que chacun eût à bien vivre avec eux en les recevant et logeant bénignement, et récita de quelle manière à cause de certaines paroles le duc étoit entré en une grande colère. En second lieu il exposa que M"® la duchesse vouloit bien nous faire l'honneur d'accoucher en cette ville, c'est pourquoy, il requéroit tous les citoyens et bourgeois qu'à quelque heure qu'ils entendroient le son de la cloche et de la trompette, ils fussent prêts à aller en procession avec des flambeaux et chandèles, pour faire des prières pour la conservation de la duchesse et de son enfanté »

* Reg. du Conseil.

«2 décembre. Un officier du duc vint annoncer aux sindics que M"*' la duchesse de Savoye étoit heureusement accouchée d'un prince environ midi, au couvent des Frères Prêcheurs. Ayant ouï ces joyeuses nouvelles, ils font promptement publier que les prieurs des confrairies vinssent avec leurs gens et que tout le monde eût des flambeaux pour aller en procession par toute la ville. Kn laquelle procession se trouva l'évêque revêtu de ses habits sacerdotaux, comme aussi les chanoines avec tout le clergé. Le soir on fit des feux de joie dans les places accoutumées, et on tira le canon sur la treille [debendata fuit artilleria in porta Baudet). L'on donna fériés pour trois jours, et outre la grande procession, on en fil encore plusieurs petites pendant deux jours ; les jeunes garçons et les jeunes filles s'y trouvèrent vestus de blanc ^ »

Il semble que le duc eût dû être satisfait et même reconnaissant du bon accueil et des prévenances des habitants. Il n'en était rien ; ce prince continuait à articuler des doléances et à y joindre des menaces.

« Le 18 décembre, les sindics rapportent qu'ils ont été trouver le duc pour le prier de leur dire qui estoient ceux dont il se plaignoit qui avoient été rebelles à son fourrier ; et que le duc leur avoit répondu qu'ils dévoient bien le savoir, puisque quelques-uns des sindics étoienl présents; il ajouta que si on continuoit à faire ces rebellions, il feroit cette ville de Genève plus petite que le plus petit village de son pays [minimum vUlagium suœ patriœ). Ordonné que les sindics aillent prier M de St. Sorlin de faire assembler le Conseil épiscopal sur cette affaire. »

* Reg. du Conseil.

— « Le 22 décembre, on donna avis que le duc faisoit préparer 6,000 hommes de Faucigny pour les faire venir au baplème du jeune prince, son fils, et qu'il étoit à craindre que quand ils seroient dans la ville, il n'en arrivât du mal. Ordonné de faire faire des informations contre J. Fabry et J. Lullin desquels le duc se plaint. » — «Le 29 décembre, le sindic Ramel expose que le duc avoit dit que si les syndics ne faisoient pas justice de Jean Lullin, il la feroit d'eux ^ »

Qui était donc ce Jean Lullin et qu'avait-il commis pour encourir ainsi le courroux spécial du duc? Jean Lullin était aubergiste de TOurs et il n'avait pas voulu déloger les chevaux d'un charretier d'Allemagne pour recevoir ceux du duc, estimant plus, ditBonivard, « d'estre hoste de charretiers que de princes. » Les aubergistes d'aujourd'hui ne sont plus aussi fiers que leur prédécesseur de l'Ours. Jean Lullin expia par un emprisonnement de trois jours sa réponse impertinente.

Le 7 février 1524, le Conseil général élut pour syndics Antoine de la Fontaine, Claude Richardet, François Fornerat et Bernard du Mont. Ce fut pendant l'administration de ces magistrats que le duc qui pensait avoir conquis une position solide par le séjour prolongé qu'il venait de faire à Genève entreprit une campagne en règle contre les franchises de la cité.

« Le 9 février, les sindics exposèrent qu'ils étoient allés le jour précédent vers M. le duc lequel avoit envoyé appeler M. le vicaire et luy avoit dit en leur présence qu'il avoit appris que les officiers spirituels et épiscopaux de

' Reg, des Conseils.

celte ville se mesloient des causes profanes par le défaut des vidomnes qui ont exercé cet office cy devant, parce <:ju'ils étoient des personnages peu considérables; mais maintenant qu'il avoitmis en cette charge un des chambellans qui étoit fort estimé et en bonne réputation, assavoir No. Hugues deRogemonl sieur de Verneau par devant lequel il vouloit que les causes civiles et profanes fussent traittées. Le dit vicaire luy avoit répondu que M. l'évêque de Genève avoil toute juridiction dans celte ville, et que la connaissance de toutes causes apparlenoit à lui et à ses officiers, lesquels l'ont exercée sous l'autorité du dit évêque dans les causes temporelles aussi bien que dans les spirituelles ; même que le dit évêque, soit son vicaire, pput évoquer à soi quelque cause que ce soit qui est traitée devant le tribunal du vidomnat en quelque partie du procès que ce soit, et que luy même l'avoit ainsi veu et pratiqué pendant 36 ans qu'il avoit exercé l'office de vicaire. Le duc répond qu'il ne l'entendoit point ainsi, et qu'il ne vouloit pas que l'évêque fît grâce à aucuns criminels dès qu'ils auroient été remis à son châtelain de Gaillard, et que si l'évêque le faisoit, il feroit prendre et étrangler avec leur grâce ceux à qui le dit évêque l'auroif accordée. Il ajoute qu'il ne vouloit pas pourtant contrevenir aux franchises. ^ »

Pendant que le duc cherchait ainsi à attenter à la souveraineté de l'évêque, il avait grand soin de divertir les citoyens afin que ceux-ci fermassent les yeux sur ses manœuvres. Le jour même où les syndics avaient fait le rapport que nous venons de mentionner, le Conseil

* Reg . des Conseils.

pienail la résolution suivante: «Que MM. les sindics aillent vers M. l'official et luy disent qu'ils veulent écrire ;i l'évêque touchant les grandes réjouissances que M. le duc et ses gens font en cette ville, et touchant la manière dont il a festoyé les dames de la ville, lesquelles il avoit invitées à souper le dimanche précédent, comme aussi louchant le combat gracieux et aimable des compagnons (le la ville dans les bals qui se sont faits en présence de leurs Altesses. » Aussi n'est-ce pas sans raison que Boni- \nrd place ici cette réflexion: « Ne restoit que Dieu qui faisoit le guet pour Genève tandis que elle dormait ^. »

Mais, pendant que les bals succédaient aux banquets, un homme courageux se mit en travers des prétentions du duc; c'était Amédée Lévrier, officier épiscopal, exerçant les fonctions déjuge des excès. Ce fut grâce à ses fermes représentations que le vidomne, nouvellement désigné, prêta serment, le 19 février, au Conseil épiscopal et non au duc. Le duc irrité manda devant lui les membres du Conseil épiscopal et se plaignit vivement de ce qu'on avait contrevenu à ses volontés. Lévrier ne s'était point présenté et ses collègues intimidés rejetèrent sur lui toute la responsabilité de la résistance que le duc avait rencontrée. Le duc les pria alors de lui amener Lévrier, présumant qu'il n'oserait pas en sa présence persister dans ses sentiments : « Quand il fut là, le duc dit asses furieusement : Il y en a d'entre vous aultres qui dient que je n'ay rien à Genève. Chascun se teut et lors le duc dict : C'est je ne sçay quel Lévreri, est-il point ici, ce Lévreri ? Chascun joignit les espaules et on ne sonna mot, jaçoit que le duc

1 Boniv. Chron. II. 395.

le cogneust aussi bien comme pièce d'eulx. Si réitéra : N'esl-il point ici ce Lévreri ? Lors Lévreri s'advança et dict: C'est moy, Monseigneur. Monseigneur lui dicl : N'avez-vous pas dict cela? L'aultrelui répliqua : Monseigneur, si j'ay dict quelque chose, ce a esté en Conseil, par quoy je n'en dois estre inquiété. Et lors le duc lui dict: Ailes, et me faites apparoir dans trois jours qu'il est vray ce que vous dictes, aultrement je ne vous tiens pas asseuré là où je seray, et l'envoya hors de sa compagnie.

« Le pauvre Lévreri, continue Bonivard, s'en alla en gros soucy. Si n'y avoit-il aultre remède fors qu'il vuidast la place, ce que plusieurs de ses amis lui conseilloient. Mais je ne sçay par quelle cause, ou si par imprudence ou envie qu'il portoil à Berthelier, qui avoit voulu aohepter par son sang la renommée d'avoir esté bon champion pour la chose publique, il ne voulut onques croire à ce conseil, ains non seulement demeura en la ville, mais alloit, venoit et se pourmenoit comme par avant, voire passé le terme à luy donné par le duc, lequel il observa bien.

«Mais après, ainsi qu'il ouyoit messe à Saint-Pierre, ung samedy, douze mars, du commandement du duc l'espièrentquelques gentilshommes, et au sortir de l'église luy mirent la main sus fort rudement, car Bressieu luy donna ung coup du pommeau de son espée sus la tête et le menèrent non plus gracieusement jusques en Palais, auquel lieu le duc esioil logé, qui s'estoit bien et beau retiré avec sa famille par un huis de derrière à N. Dame de Grâce, craignant que le peuple ne se mulinast, ce que ne fut faict, aussi ce n'eust servi fors d'empirer le cas.

« Le pauvre Messire Levreri fut mis sus ung méchant cheval, accoustré d'une longue robe de camelot et d'une sayede velours, lié, garrollé et mené à Bonne. Le lendemain qu'esloit ung dimanche de Passiove, le duc luy envoya le prevost et le bourreau, lequel prevost luy fit donner de la corde, non poinct tant pour nécessité de l'interroger que par vengeance, combien qu'il l'interrogeasl encore s'il avoil poinct de complices, qui eussent machiné avec luy contre l'aucforité de Monseigneur, et il luy respondit que non. Lors l'aultre, sans luy faire plus long procès, le fit confesser, et le condamna d'avoir la teste coupée." Disoit Lévrier en allant, qu'il ne se soucioit (ne regrettait pas) de mourir pour maintenir l'auctorité de Saint-Pierre et la liberté paisanne (du pays). Le prevost fit faire Texéculion de la sentence, le dict dimanche même, en la place du chaslel, et fut son corps porté en terre, en l'église parochiale du dict Bonne avec la teste séparée. »

Avec quelque précipitation qu'eut opéré le duc, les magistrats de la cité n'avaient pas laissé de faire tous leurs efforts pour sauver leur compatriote.

« Le 12 mars au matin, le sindic de La Fontaine exposa qu'il y avoil environ une heure, Aimé Lévrier avoit été pris par l'ordre du duc et mené en Palais. On ordonne qu'on avisera d'y pourvoir du mieux qu'on pourra. Le même jour, au soir, les sindics prirent des lettres testimoniales, comme ils avoient requis M. le vicaire qu'il fît assembler le Conseil épiscopal où ils exposeroient la nouveauté faite aujourd'hui contre Aimé Lévrier et Tinfraction des franchises, afin ([ue le dit Conseil avisât ce qu'il y avoil à faire, et comme le dit vicaire avoit envoyé ap-

peler MM. de V'eigy et Grossi lesquels avoient refusé de venir. »

«13 mars. Les sindics exposèrent qu'ils avoient prié M. le vicaire de vouloir aller faire des remontrances au duc, louchant l'indue capture de Lévrier et de ce qu'on avoil rompu les franchises de la ville, mais qu'il avoit refusé de le faire; ils exposèrent encore qu'ils avoient prié M. l'évêque de Maurionne, qui est bon ami de la ville, de vouloir supplier le duc de délivrer Lévrier, lequel évêque s'étoit offert à faire tout ce qui seroit en son pouvoir. Après être allé vers le duc, ce dernier leur éloit venu dire, que si les sindics vouloient présenter une requête au duc en faveur de Lévrier, et confesser qu'ils étoient swjeïsauditduCjilsobliendroientfacilementson pardon et sa liberté. Les sindics firent entendre au dit évêque de Maua^ienne, ques'ils confessoient qu'ilséloient sujets du duc, ils contreviendraient aux droits de leur prince et évêque, et le duc se serviroit de cette confession comme d'un écrit ineffaçable. Enfin, le Conseil conclut que les sindics iroient encore prier M. le vicaire d'aller faire des remontrances au duc, el luy demander que les franchises ne soient point violées, afin que M. l'évêque ait sujet d'estre satisfait. ^ »

Cette étrange proposition, par laquelle la vie du courageux champion de la liberté était offerte en retour du sacrifice de celte même liberté, était-elle sérieuse dans l'esprit du duc ? Il est permis d'en douter, puisque le jour même où ces pourparlers s'échangèrent entre le prince et les syndics par l'entremise de l'évêque de Maurienne, la tête du grand citoyen tombait sur la terrasse cde Bonne.

* Reg. des Con:;eils.

L'évêqiie Pierre de la Baume était absent de la ville pendant que les prérogatives de son siège étaient ainsi foulées aux pieds et que son juge des excès était assassiné. Cette absence était-elle intentionnelle et s'était-il engagé envers le duc à le laisser faire? Il est naturel de le supposer, puisque son vicaire, sollicité par les citoyens de faire une démarche en faveur de Lévrier, s'y refusa et qu'il ne protesta point contre l'enlèvement et l'exécution de Lévrier qui constituaient un attentat manifeste contre son autorité. Nous verrons dans des occasions ultérieures l'évêque se montrer plus jaloux des droits de son siège; mais la déplorable faiblesse dont il avait fait preuve en 1 524 dut demeurer gravée dans le souvenir des Genevois et les empêcher de mettre jamais en lui une véritable confiance. Durant tout son épiscopat, Pierre de la Baume ne justifia que trop cette appréciation de Bonivard. « C'étoit un cocher à fous vents, voulant chevaulcher l'ung, et mener l'aultre par la bride. »

Ainsi, cinq ans après la mort de Berthelier, le sang d'un second martyr arrosait les racines de l'arbre de la liberté. On pourrait être tenté au premier abord déjuger sévèrement la conduite de nos pères en cette circonstance. Pourquoi, peut-on se demander, sont-ils demeurés inactifs? Ne savaient-ils donc se mettre en mouvement que pour faire des salves et des processions en l'honneur de l'épouse de leur persécuteur? Mais l'histoire et la connaissance du cœur humain nous dictent une appréciation plus indulgente. Les coups soudains frappés par les tyrans ont pour eflfet habituel de produire la consternation et la stupeur. Lorsque le comte d'Egmonl, l'idole des

Flamands, eut expiré sous la hache du bourreau el que la fleur de la nation eut été moissonnée par les ordres sanguinaires du duc d'Albe, un morne silence fut d'abord la seule réponse du peuple flamand ; mais la colère fermentait au fond des cœurs et au bout de quelques années fil explosion d'une manière terrible. De môme, l'indignalion du peuple genevois, pour n'avoir pas éclaté instantanément, ne se manifesta pas moins à son heure. « Le bruit de cette mort, observe un chroniqueur, revint à grand épouvantement dans toute la cité, et soulevant les esprits, elle opéra une heureuse révolution, — en sorte que la mort de Lévrier, qui sembloit devoir abattre la liberté, la releva à jamais, semblable en cela à une lame élastique, à laquelle on donne une force nouvelle en voulant la comprimer outre mesure. »

Le 22 mnrs, le duc quitla la ville, et lors(|ue les syndics vinrent prendre congé de lui, il les assura que son intention était que les franchises de la ville fussent observées ^ Une semblable déclaration énoncée dix jours après l'exécution de Lévrier ne recouvrait-elle pas une ironie cruelle?

L'absence du duc semble avoir rendu quelque courage aux citoyens et aux magistrats.

« Le 12 avril, les sindics exposèrent qu'ils avoient appris qu'une nommée Trentecôte, qui vendoil du poisson pour la maison du duc pendant qu'il étoit à Genève, étoit allée à Chambéry el avoit dil plusieurs mensonges au dit

* Le départ du duc fut probablement provoqué par les événements d'Italie ; le 2 m.irs les impériaux, commandés par Pescaire, avoient franchi le Tessin et étaient entrés en Piémont, poursuivant ramiral Bonnivet.

duc, enire aulres que parce qu'elle avoit crié VixeSavoye^ Vite la croix blanche, les sindics r.ivoienl voulu faire inetlre en prison, principalement le sinclic Dumont. Ordonné qu'aussitôt que la dilo Trentecôle seroit de retour en ville, elle soit emprisonnée. »

L'éveque de son côté s'avisa un peu tard de l'horrible excès commis sur la personne de son officier Lévrier et il hasarda quelques remontrances.

«Le H juin, le greffier de St-Claude, envoyé de Mgr. noire évêque, présenla une leltre de créance laquelle il exposa disant que M. l'évèque l'avoil envoyé vers >L le duc pour luy représenter : 1° La mort de M. Lévrier qui a\oit été exécuté cy-devanl par l'ordre du dit duc ; 2° qu'au rapport d'une femme emportée, ledit duc avoit fait réduire entre ses mains les biens du sindic Dumont ; 3° que le dit duc avoit décerné des lettres par lesquelles il mandoit qu'un prisonnier au château de l'isle pour crime à'fiérésie [ce mot signifioit alors sorcellerie] fût remis entre les mains du chastellain de Gex ; lesquelles choses sont toutes à l'énervation de la jurisdiction de M. l'éveque et des franchises de la ville. Le dit greffier ajouta qu'ayant remontré toutes ces choses au dit duc, il avoit répondu 1^ qu'il avoit fait faire justice deM. Lévrier parce qu'il avoit tué deux hommes dans son pays et qu'il avoit commis plusieurs autres choses pour lesquelles il avoit été justement puni, et que de tout cela il s'en accommoderoit bien avec Mgr. l'évèque ; 2*^ que pour les biens du sindic Dumonl, il n'en avoit point fait saisir de ceux qui étoient rière les franchises de la ville; 3° que pour ce qui est de l'hérétique, le pape luy avoit accordé que ceux qui se-

roient pris dans Genève, seroient remis à ses officiers ; qu'au reste il avoit remis ces affaires à son Conseil. Le dit greffier dit encore qu'il donneroit avis de toutes ces choses à M. l'évéque qui préserveroil sa jurisdiction et ses officiers de tout mal. » Quelques jours plus tard, nouvel accès de fermeté de la part de l'évéque. « Le 1 4 juin, l'écuyer de M. l'évéque vint et donna une lettre de sa part, et après sa lecture il exposa sa créance qui porloit que le dit évêque recommandoit aux sindics et Conseil d'exercer la justice et de l'administrer selon leur devoir, et que si quelcun essayoit de l'énerver, ils le luy fissent savoir, et il donneroit tel ordre qu'il la maintiendroit, ayant toute son affection à cela. » Le 23 juin, l'évéque alors à Chambéry envoie son officiai ; ce dernier déclare aux syndics « qu'il avoit charge de l'évéque de rétablir la jurisdiction épiscopale et que le duc doit aller à Rome avec l'empereur, où l'évéque vouloit aussi aller, et qu'il espéroil qu'estant là il rétabliroit la jurisdiction. »

Il est vrai que ces bonnes paroles couvroienl des vues intéressées. L'évéque avait besoin de mille écus pour payer les bulles de son évéclié qui ne lui avaient point encore été expédiées. Ne pouvant se rendre à Rome sans avoir les bulles entre les mains, il fit solliciter le 28 juin la communauté de lui avancer la dite somme de mille écus ; il ajoutait « que s'il avoit pu trouver autrement cette somme, il n'en auroil pas importuné la communauté pour laquelle il voudroit exposer sa personne et ses biens. » Mais cet appel toucha peu les Genevois ; car le 2 et le 5 août l'official faisait de nouvelles instances. « On luy répondit qu'on avoit fait toutes les diligences possibles, mais

qu'on ne irouvoit rien. » Le 12 et le 16 août, on fit écrire la môme réponse. L'évêque revint de nouveau à la charge. « Le 22 aoust, on reçeut des lettres de l'évêque et de M. de St-Sorlin qui éloient fort en colère de ce que l'on n'avoit pas trouvé les mille écus d'emprunt. » — «Le 24 aoust, on s'assembla sur cela, et en Conseil des Cinquante on conclut que cent des plus riches de la ville prêteroient chacun 10 écus, mais on n'en trouva que quinze dans le Conseil qui voulussent prêter la dite sommet »

Peut-être ful-ce par représailles du peu d'empressement témoigné dans cette occasion par les citoyens que l'évêque autorisa bientôt une infraction flagrante des franchises.

« Le 17 novembre, l'évêque fit emprisonner P. de Fernex (anc. syndic) contre les franchises, sous prétexte qu'il étoit criminel de lèse-majesté; les sindics s'en allèrent plaindre à luy par plusieurs fois, prétendans qu'un citoyen selon les franchises ne pouvoit pas être emprisonné sans avoir un accusateur ; mais ils demeurèrent longtemps sans pouvoir rien obtenir. »

« 25 novembre. Louis Montyon, comme parent de P. de Fernex, expose que l'on avoit ci-devant emprisonné plusieurs dans Genève, comme P. Lévrier, P. Vandel, que Ton accusoit de grands crimes dont il n'apparaissoit point ; mais que lorsqu'on avoit produit les franchises et vivement sollicité, ils avoienl été relâchés comme ayant été mal pris ; ainsi il prioit le Conseil qu'il prît vigoureusement en main cette afïaire de de Fernex, qui a toujours été de bonne renommée, afin que la franchise ne soit pas violée. ^ »

^ Reg. des Conseils.

Affaire de Boulet. Émigration des patriotes. Conseil des Hallebardes.

Peu de temps avant l'arrestalion de de Fernex, avait surgi un incident en apparence insignifiant, mais qui n'en devait pas moins ranimer le débat mal assoupi entre le duc et les citoyens et entraîner d'importantes conséquences. Le trésorier Boulet, appartenant à la faction des Mammelus, faisait des difficultés pour rendre ses comptes et fut vivement interpellé à cet égard, le 28 octobre, en Conseil par le syndic Richardet. « Lors le trésorier lui respondit : Faudra-l-il que nous soyons gouvernés par ces Eidgnoss? l'appelant ainsy par mesprisance. Le sindique esloil ung beau, grand, puissant bomme et fort colère, si haussa son bacton de sindicat, et luy en donna ung tel coup sur la tête, que le baston vola en deux pièces^ Le trésorier but cela doulx comme laict, car à luy n'esloit pour lors le pouvoir de s'en venger, mais les Mammelus estoient de ce très joyeux, pensant avoir trouvé occasion pour recommencer la vieille danse. Si délibérèrent que Boulet iroil à Chambéry faire de ce son plainctif et supplier que les sindiques et Conseil fussent cités à comparoir à Chambéry pour ouyr ses comptes, pour ce qu'il n'estoiten seureté à Genève. Si impetra les dictes lettres facilement du Conseil de Chambéry, qui ne de-

* Le chirurgien qui avait visité Boulet fit rapport au Conseil qu'il était légèrement meurtri (concassatus) au bras gauche, mais qu'il n'avait aucune plaie ni à la tête ni ailleurs.

mandoil aullre que d'avoir occasion de pelauder les Eidgnoss ^ . »

« Le 28 décembre, les sindics exposèrent que le sindic de la Fontaine et plusieurs autres avoienl été cités à l'instance de Boulet en vertu de certaines lettres du Conseil ducal de Chambéry placardées à Cornavin et au pont d'Arve à témoigner de la vérité entre les mains de Nicolas Gignel commissaire à ce député, touchant la querelle en- Ire Richardet et Boulet, à peine de cent livres. De la Fontaine, de peur de la dite peine, étoil allé déposer entre les mains du dit commissaire, mais ensuite il avoit été mené prisonnier à Ternier, ce que voyans les autres, ils n'avoient pas osé aller delà le pont d'Arve. Le Conseil fit instance envers celuy de Chambéry de révoquer la dite citation, attendu que Richardet etBoulet étoienitous deux sujets de l'évêque, que l'affaire dont il s'agissoit étoit arrivée dans Genève, et même que Boulet avoit déjà commencé les procédures par devant l'évêque ; mais tout cela en vain. On fut avis d'en appeler par devant une personne authentique, lequel appel pourtant on ne poursuivroit pas sans le consentement de l'évêque qui devoit le premier défendre sa jurisdiction. Le lendemain, cela fut contirmé en Grand Conseil, et on députa le sindic Dumont vers l'évêque pour l'informer du tout, et luy dire que la jurisdiction couroit risque d'être perdue, si on n'y mettoit du remède. »

Le 2 janvier 1 525 ^, le syndic Dumont rapporte que l'é-

1 Bonivard.

2 A partir de Tannée 1525. nous possédons un guide trèsprécieux, c'est \e Journal de Balard. Balard, qui remplit plu-

vêque est décidé à appuyer les réclamations des citoyens et que, s'il en est besoin, il en appellera au pape et à l'empereur. Comme les magistrats genevois n'avaient tenu aucun compte de la citation faite par le Conseil de Chambéry, ce dernier avait donné l'ordre de saisir les propriétés de plusieurs citoyens sises en Savoie et interdit aux fermiers de ces terres de les cultiver. Le 8 janvier, le Conseil informé de ces saisies, les dénonça à l'évêque. Le 3 février, l'évêque fit savoir qu'il avait l'intention d'eri appeler au pape d'aceord avec les citoyens, «et qu'il feroit citer les officiers de Chambéry à comparoir personnellement à peine de 10,000 ducats. »

Sur ces entrefaites, le Conseil général procéda à l'élection des syndics et, le 7 février, il nomma Louis Montyon, Bezanson Hugues, Guillaume Pensabin et Jean Balard. Mais Hugues déclara qu'il n'accepterait pas cette charge «parce que le duc luy avoit défendu sous peine de son indignation de se mesler des affaires de la ville, et que cette défense luy avoit esté faite par trois fois ; ainsi qu'il aimoit mieux être confesseur que martyr, parce qu'il n'ignoroit pas de quelle manière Son Altesse ducale en avoit agi à l'égard d'Aimé Lévrier, lequel Mgr. l'évêque n'avoit point protégé.» — « Le 12 février, B. Hugues

sieurs charges importantes et fut deux fois syndic, a transcrit jour par jour tous les faits qui se sont passés de l'an 1525 à 1531. Ce document, dont la forme n'a rien d'attrayant, présente tous les caractères d'une minutieuse exactitude et d'une complète impartialité. Le Journal de Balard a été publié pour la première fois par le docteur Chaponnière et forme le tome dixième des Mémoires et documents, publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève.

déduisit fort au long en Conseil les raisons pour lesquelles il ne pouvoit pas accepter le sindicat, s'offrant à porter la peine qu'il plairoit au Conseil de lui imposer à cause de son refus. On trouva ses excuses légitimes. » — « Le 44, on élut pour sindic Jean Bonnier en la place de Hugues, lequel Baud vouloit qu'on privât de sa bourgeoisie un an etunjour,à causedeson refus ; mais la plusgrande voix ne luy imposa aucune peine. ^ »

Le 9 mars, la ville envoya trois députés à Chambéry avec M. de St-Claude, avocat fiscal de l'évêque , afin d'obtenir la révocation des défenses de cultiver les terres prononcées par le Conseil de Chambéry ; mais le Conseil de Genève avait très-peu d'espoir dans le succès de celte démarche « parce que, disent lesRegistres, ceux de Chambéry sont de tout temps jaloux et envieux contre cette ville. » Aussi décida-t-on, le 15 mars, en Conseil des Cinquante, de prier l'évêque de vouloir se rendre de sa personne au delà des monts pour obtenir du duc la levée des défenses et on lui offrit 200 écus pour le défrayer. L'évêque accepta cette mission et Dumont fut désigné pour l'accompagner au nom de la ville. Le Conseil ne s'était pas trompé sur les dispositions des magistrats de Chambéry. « Le 25 mars, M. l'avocat de St-Claude, de retour de Chambéry, fit son rapport en Conseil tout au long de la remontrance et plainte qu'il avoil faite au Conseil de Chambéry et de la prière qu'il leur avoit faite de révoquer toutes les défenses faicles ci-dessus ; à quoy il avoit ajouté qu'ils n'ignoroient pas que toute la jurisdiction appartenoit à M. l'évêque dans Genève, qui même

* Reg. des Conseils.

faisoit grâce aux criminels. » Le président lui avait répondu « que le duc estoit prince souverain dans Genève, que tous ceux qui demeurent à Genève étoient sortis des pays du duc et de ses hommes taiilables qui luy sont obligés de toutes sortes de services, et il refusa tout à plat de révoquer aucunes peines et de donner permission de cultiver aucuns fonds; au contraire, il dit qu'on augmenteroit encore les peines el qu'on obligeroit bien ceux de Genève à obéir au duc. Ensuite il avoit ordonné à son secrétaire de faire des lettres pour défendre d'apporter des vivres à Genève. »

L'évêque s'étant rendu à Turin finit par obtenir du duc, Je 12 mai, des lettres en vertu desquelles les Genevois étaient autorisés à cultiver leurs biens en Savoie et qui consacraient la juridiction épiscopale el les franchises de la ville. Mais bien que ces lettres eussent été portées à Chambéry, le Conseil de cette ville n'en continua pas moins à molester les citoyens de Genève et à citer plusieurs d'entr'eux à sa barre. Le guet qui avait été porter à Chambéry les lettres ducales avait môme été retenu prisonnier pendant 30 jours. Le Conseil et l'évêque se déterminèrent alors à donner suite à l'appel à Rome qu'ils avaient déjà rédigé en commun plusieurs mois auparavant. Le Conseil prit une résolution dans ce sens le 22 août. Il décida aussi que la communauté se rendait solidaire des dommages supportés par les citoyens dont les biens avaient été saisis à l'instance de Boulet.

Cependant l'appel à Rome avait excessivement mécontenté le duc qui avait passé les monts dès le mois de juillet et se trouvait alors à Chambéry. Le 7 septembre, le

vidomne Hugues de Rougemont se présente au Grand Conseil et demande de la part du duc «si les sindics et la communauté avoient envoyé une requête au pape et s'ils vouloienl poursuivre le dit appel en la Cour de Rome contre le duc ou ses officiers. Le vidomne ajouta qu'on avisât bien sur cette affaire, parce que si on faisoit une bonne réponse, il avoit charge du duc de leur dire des choses qui leur seroient fort agréables. On délibéra mesmement sur cela, et on conclut que ce ne seroit pas le bien de la ville de poursuivre cet appel, parce que les peines (amendes) ne seroient révoquées et les saisies des biens ne seroient levées qu'après que la cause auroit été discutée, ce qui ne pourroit être de longtemps; d'ailleurs plusieurs de la ville ont leurs biens sur les terres du duc, à qui vraisemblablement on feroit beaucoup de troubles, et mesmes tous ceux de la ville seroient en captivité, n'osans sortir hors des franchises et plusieurs pourroient être pris et menés au château de Chambéry. Cependant on résolut de ne rien dire au vidomne de celte conclusion jusqu'à ce qu'on l'eut communiquée au Conseil épiscopal et au Grand Conseil. Le Conseil épiscopal conseilla que pour éviter la fureur d'un si grand prince on ne poursuivît pas l'appel, et qu'on dît au vidomne que la ville avoil été obligée à le faire à cause des troubles et nouveautés que le Conseil de Chambéry faisoit incessamment. »

«Le 8 septembre, en Grand Conseil composé près de cent personnes, on discuta celte matière; il y eut 42 voix qui furent d'avis de ne faire aucune réponse au vidomne jusqu'à ce qu'on eût sçeu la volonté de Tévêque ; et 53 qui furent d'avis de luy répondre qu'on ne pour-

suivroit point l'appel à Rome ; el c'est à quoy l'on conclut. »

^<Le 15 septembre, les sindics allèrent trouver le vidomne pour entendre de lui les bonnes nouvelles et la bonne volonté du duc qu'il a à nous faire savoir. Il leur dit que le duc feroit venir Boulet en la maison du vidomne pour rendre ses comptes entre les mains des auditeurs des comptes ; et pour le reste, il leur montra des lettres par lesquelles le duc déclaroit qu'il étoit content que les particuliers recueillissent les fruits creus sur leurs fonds saisis, et les cultivassent, qui demeureroient pourtant toujours saisis. Le vidomne dit qu'il étoit persuadé que les peines auroient été entièrement remises si on avoit été unanimes dans le sentiment de renoncer à l'appel. ^ »

Pendant ce temps, et c'est là ce qui rend compte de la pusillanimité dont fil preuve le Conseil, le duc avait fait placer des soldats loul autour de la ville et les Eidguenots purent appréhender la destinée de Lévrier. Dans ces conjonclures, les hommes les plus compromis de ce parti, surtout ceux qui avaient soutenu le plus vigoureusement l'appel à Rome, se décidèrent, le 1 5 septembre, à prévenir par un prompt départ l'exécution des desseins formés contre eux. Ils élaient au nombre de dix-huit, parmi lesquels Bezanson Hugues, Ami Girard^, .Tean Philippe, ,lean Lullin, AmiBandière,etc. Afin de tromper la surveillance des officiers ducaux, ils suivirent tous des itinéraires différents. C'est ainsi que Bezanson Hugues lit un long circuit par le Jura et Saint-Claude. ^

' Reg . des Conseils.

2 Ami Girard avait emporté le sceau de la cité.

3 Sdvyon raconte que le châtelain de Gex vint loger chez

— 207 — (1525) «Nous partîmes, ainsi raconta-t-il plus lard son évasion, à grand hàle par divers chemins, sans savoir l'un do l'autre, ni où nous devions seûrement tirer pour évadir la fureur de trèa-illustre prince monseigneur de Savoie, lequel étoil délibéré, au pourchalz d'aulcuns de la Nille, de nous faire prendre par ses gens qu'il envoya au pont d'Arve, et après, de nous faire mourir ignominieusement, pource que n'avions voulu renoncer sans notre Prince à une appellation interposée à Rome par notre dit rév. prince Mgr. de Genève et la communauté de cette ville contre le Conseil résidant à Chambéry. »

Les appréhensions des amis de la liberté genevoise n'étaient point chimériques ; car le 16 septembre les syndics exposent en Grand Conseil que les officiers du duc ont pris plusieurs citoyens et bourgeois et quatre députés sont envoyés au duc pour solliciter leur libération. Des capitaines ducaux postés près du pont d'Arve, interpellés sur leurs intentions, avaient répondu qu'ils attendaient le duc pour entrer avec lui dans la ville; on leur fournil des vivres en attendant.

Le 19 septembre, les ambassadeurs envoyés au duc firent leur rapport. Après qu'ils eurent présenté des remontrances au sujet des citoyens emprisonnés, le duc avait répondu «qu'il ne demandoit rien aux honesles gens de la ville ; mais que s'il y en avoii quelques uns qui eussent machiné contre son autorité, comme il en avoil été informé, il leur vouloit faire connaître qu'ils n'avoient

B. Hugues à Châtelaine dans l'intention de l'arrêler, mais que B. Hugues, averti à temps, gagna les montagnes sur le cheval du châtelain.

pas bien fait; quant aux gens de guerre, il les feroil retirer. »

Les fugitifs, ayant échappé heureusement aux embûches ducales, «après avoir faict mille vire-voultes, » se trouvèrent bientôt réunis sur le territoire hospitalier de Fribourg « et grand liesse fust entr'eux. » MM. de Berne et de Fribourg avaient été à peine instruits des mesures hostiles du duc qu'ils lui avaient dépêché un homme à cheval, le 18 septembre, pour lui signifier «qu'il n'eust à toucher à Genève ni aux citoyens, car ils veuUent employer corps, biens et amys pour la garde d'icelle et que nul ne leur face tort. »

Le 20 septembre, le Conseil général fut assemblé pour prendre connaissance d'un message du duc et, sur la demande de ce prince, il sanctionna la décision par laquelle le Grand Conseil avait révoqué l'appel à Rome. Le jour même où le peuple genevois se prêtait à cet acte de condescendance envers le duc, les gens de guerre de ce dernier saccageaient complètement la maison de Guillaume Hugues, frère de Bezanson, à Lancy.

Le 22 septembre, le duc vint d'Annecy à Genève, accompagné de plusieurs personnages de distinction ; le Conseil avait décidé que les syndics, après lui avoir fait la révérence, lui adresseraient ces paroles : « Très excellent et notre très redouté seigneur, soyez le très bien venu, nous sommes très joyeux et consolés de votre venue. »

«Le 28 septembre, les sindics exposèrent que M. le Chancelier (deLaude) leur avoit dit que les peines imposées contre la communauté de Genève par le Conseil de Chambéry montoient à 20,000 écus d'or, et qu'il avoit ajouté que M. le duc étoit venu en celte ville pour pacifier

ces difîérens, et qu'ils avisassent de quelle manière ils vouloient agir avec luy. Ordonné qu'on représenleroit au chancelier les charges de la ville qu'il sait assez et qu'on luy diroil que la ville ne sauroit faire un plus grand présent à M. le duc que celui d'un bon cœur et de la bonne volonlé qu'elle a de luy plaire, le priant de vouloir intercéder envers le dit duc pour la ville. » En mênie temps le duc donnait ordre à Boulet de rendre ses comptes entre les mains des magistrats de la ville.

L'intention de Charles était transparente; il cherchait à obtenirdes Genevois, en retourde la restitution des sommes qu'il leur avait extorquées, la reconnaissance formelle de sa souveraineté. C'est ce que le duc s'efforçait de faire entendre aux syndics ; mais ces derniers, s'ils n'étaient pas doués d'un courage à toute épreuve, ne manquaient pas de finesse, et ils feignaient de ne point voir où le duc en voulait venir. Ils se contentèrent de remercier le duc de la remise des peines qu'il leur avait fait entrevoir, sans dire un seul mot de la compensation que le duc attendait. « Le 3 octobre, le duc recevant une seconde fois les sindics, leur dit : Vous n'avez guère pensé à ce que je vous ay dit, je soumettrai la chose à mon Conseil qui la trouvera bien étrange. » Les syndics persévérèrent dans leur surdité volontaire.

Voyant qu'il perdait son temps à procéder par voie d'insinuation, le duc fut forcé à la fin de s'expliquer nettement. Le 6 octobre, les syndics exposent que le chancelier les a envoyé quérir et leur a signifié «qu'ils avisent de faire une réponse au duc qui luy soit agréable et qu'ils déclarent de quelle manière ils entendent de vivra

à l'avenir avec luy. Sur qiioy on conclut que MM. les syndics iront vers M. le Chancelier et lui demanderont comment le duc l'entend, et de quelle façon ils pourront le gratifier.» Le Conseil étant aussi lenl à comprendre que les syndics, les officiers du duc laissèrent là tous les ambages. « Le 10 septembre vinrent en Conseil M. Hugues de Rogemont, sire de Vcrneaux, vidomne de Genève, et Fr. Barralis, juge de Gex, et dirent que MM. les sindics leur avoient demandé comment cette ville ponrroit agréer au duc et luy gratifier ; et ainsi qu'ils étoient venus pour ouvrir leur pensée, de leur mouvement et sans en avoir aucune charge, souhaiiians le repos de la ville; ils dirent donc que Ton savoit assés que M. le duc éloil vicaire impérial et souverain sur toutes les villes qui sont dans son domaine, et ainsi ils faisoient savoir comme amis que leur avis étoit que celte ville et ceux qui y habitent disent et confessent que le dit duc est souverain de cette ville, sans préjudice toutefois de l'aulhorilé et jurisdiclion de M. l'évêque et des franchises et libertés de la ville. Ils ajoutèrent que le dit duc ne vouloii point du tout assujettir la ville et même qu'il consentoit à prometire par serment qu'il ne contreviendroit en aucune façon à l'authorilé de M. l'évêque ni à la jurisdiclion ecclésiastique, ni aux libertés et franchises de la ville, qu'au contraire il laisseroit avoir cours à la dite jurisdiclion dans tout le diocèse comme par le passé ; qu'il ne meliroil aussi aucun impost dans h dite ville et ne permeliroit point que les citoyens el habitants fussent inquiétés par le Conseil de Chambéry, mais conserveroit cette ville «mi un bon repos; fju'il feroit aussi que cette maudite inimitié que le pays

deFaucigny. Chambéry el au ires lieux avoient conlre la ville seroit changée en une bonne amiiié ^. » Celte fois-ci plus n'était besoin de demander des explications. Mais le Conseil pour éluder l'obligation d'une réponse immédiate déclara qu'il ne pouvait rien décider sur une pareille proposition sans en avoir conféré avec le Conseil épiscopal. Le Conseil épiscopal de son côté fut d'avis qu'on ne pouvait pas traiter une matière aussi délicate sans avoir consulté Tévêque.

Pendant que le duc serrait ainsi toujours de plus près la cité désarmée, ceux de ses enfants qui s'étaient réfugiés en Suisse ne perdaient point de vue leur patrie et faisaient agir en sa faveur les cantons qui leur avaient donné asile. Le 24 octobre, des ambassadeurs de Berne, Fribourg et Soleure arrivèrent à Genève pour s'informer au sujet des insolences et des violences qui avaient été commises contre divers particuliers de la ville. Mais le Coriseil, prévenu de celte démarche par les officiers du duc, se laissa intimider au point de déclarer, le 25 octobre, qu'il désavouerait au nom de la ville tous les rapports faits par les émigrés.

Le 27 octobre, les ambassadeurs introduits devant le Grand Conseil s'acquittèrent de leur mission en ces termes : « Messieurs nos supérieurs de Berne, Fribourg et Soleurre nous ont donné charge de venir par devers vos Seigneuries, parce qu'ils ont eiitendu par aucuns de ceux de cette ville lesquels sont encore à Fribourg ou autre part, qu'il y a quelque différent entre Monsieur le duc et

* Reg. des Conseils.

aucuns particuliers en la ville. Pourquoy nous ont donné charge d'entendre à la vérité s'il y a aucuns plaintifs en particulier ou en général ; et qu'ils ne craignent de dire la vérité ni pour Monsieur de Savoye ni autre, car nos supérieurs se veulent bien employer à maintenir vos libertés et franchises, et si on vous a rompu vos libertés ou fait quelque novilé, ils sont ceux qui peuvent et veulent les maintenir. Il y a aucuns articles qui ont été baillés lesquels ils voudroient bien vérifier, et n'est possible qu'il n'y ait quelque chose véritable, et aussi désirent que les citoyens émigrés puissent vivre en paix avec M. le duc et en la cité ; ils vous prient très-afîectueusement de nous en faire réponse, afin de pouvoir mettre quelque bonne paix et que ceux qui sont dehors puissent venir vers leurs femmes et enfants, et traiter leurs marchandises. » Mais au lieu de répondre librement, les citoyens assemblés allèrent demander conseil au duc, et l'après-dînée ils remirent aux ambassadeurs la réponse suivante que le prince leur avait dictée :

«Magniffiques Seigneurs, nous remercions grandement très-magniffiques Seigneurs, vos suppérieurs et vous aussi du bon vouloyr que avez à la cité. El s'il y a chose que puissions faire pour eulx et pour vous, le ferons de loutnostre pouvoyr. Quant à ceux qui se sont plains à voz supérieurs ce a esté sans le sçeu ni consentement du corps de la cité, ni aussi ne nous voulons point plaindre. El quant aurions cause de nous plaindre, nous voulons avoyr recours à très-redoublé Seigneur Monseigneur de Savoye et à Monseigneur de Genève, nostre prince. Et quant aux articles ne scavons que c'est et ne saurions qu'en respon-

dre, vous priant qu'il vous plaise cesle response avoyr agréable. »

Les dits ambassadeurs respondirent : « Nous ferons le rapport à noz supérieurs que ne vous voulez point plaindre. Toutefois vouldrions bien que ceulx qui sont dehors fussent en paix en leurs maisons. ^ »

Le 1 0 novembre, sur les instances du vidomne, le Conseil écrivit à tous les cantons pour désavouer au nom de la cité tout ce que pourraient dire les réfugiés.

Le 11 novembre, les magistrats mammelus adressaient une lettre à un des émigrés, Ami Girard, pour réclamer de lui le sceau de la ville qu'on l'accusait d'avoir emporté. Ami Girard répondit, le 25, qu'il avait laissé le sceau à Genève, mais avait eu soin de le bien cacher et non sans cause, «car si vous l'aviez eu, disait-il, vous eussiez scellé les belles pratiques que vous avez faites depuis notre départ. » — « Aujourd'hui, ajoutait l'indomptable Eidguenot, pour maintenir l'autorité de Monseigneur de Genève, notre bon prince, nous avons du mal, et vous, pour faire le contraire, vous avez du bien, mais cela ne durera guère. — Vous faites bien de nous jeter le bât sur le dos, parce que nous sommes absents; mais soyez sûrs qu'il virera bientôt ; car devant Dieu et devant le monde, vous commettez un grand péché vis-à-vis de nous et de la pauvre cité, que je prie Dieu de protéger et de garder, ensemble tous les bons habitans d'icelle ^. »

Le 12, Boulet acheva de rendre ses comptes et il se trouva qu'il devait à la ville 1198 florins ; il paya cette

1 Balard, 19.

2 Galiffe, Matér. II, 315.

somme le 27. Le 6 décembre, les syndics se rendirent auprès du duc pour le prier de nouveau de révoquer les peines portées par le Conseil de Chambéry conire des bourgeois de Genève au mépris des franchises. Le duc dil qu'il mettrait ordre à cette affaire avant de partir. Ce fut alors qu'un des personnages qui avaient accompagné le duc fit aux syndics une proposition qui trahit bien l'âme mesquine et le caractère intéressé du prince. «Le 7 décembre, M. de Saint-Mort dit aux sindiques que pour le bien de la cité seroit bon de faire un présent à notre très-redouté Seigneur, pour et afin que plus libérallement il abolict les poynes déclarées, jusques à la somme 4 à 800 escus en quelque vaisselle, afin qu'il luy souvint de la cité et si la cité ne le pouvoit faire à présent, qu'on attendroit 4 à 5 mois. Les sindiques mirent cela en Conseil, auquel Conseil fust dict que on remonslrasl à Monseigneur de Saint-Mort les grosses charges de la cité; aussi que paravant les dits sindiques avoyent pourté les parolles en ung Grand Conseil comment le dict Seigneur ne vouloit don ni argent, ainsi que M. le chancelier l'avoit dit aux sindiques. Pourquoy fust résolu de non donner point de don ni argent et ainsi fust faicte la response à Monseigneur de Saint-Mort. ^ »

Le duc se flattait, non sans raison, d'avoir lassé la résistance des citoyens et de les obliger enfin à acquiescer à ses vues. Le 9 décembre, il déclara aux syndics qu'il était résolu à remettre les peines prononcées par le Conseil de Chambéry, mais qu'il voulait le faire en Conseil général. Les syndics firent en vain des objections à cette de-

1 Balard, p. 28.

mande; ils durent s'exécuter et convoquèrent à son de trompe le Conseil générril pour le 10 décembre.

Voici comment Balard, qui exerçait alors les fonctions de syndic, raconte le Conseil général, dans lequel l'asservissement de Genève devait être consommé ^ :

« Le dimanche 10 décembre fust tenu Conseil général es clostre de Saint-Pierre où se trouva le. dit Seigneur duc, son cbancellier et ses gentilshommes, le vénérable Conseil de Monseigneur de Genève et grand cantilé de peuple de la cité ; le dit Seigneur duc ne voulut se assoyr en la chière du dit cloistre, laquelle on luy avoit parée de lapisserye, mais se tint tout debout à la dextre de la dite chière et son cbancellier à la sénestre, auquel il commanda dire et exposer nu dit peuple ce qu'il avoit à dire de sa part; lequel cbancellier après la révérence faicte commenceast à dire et à exposer en substance de ce que s'en suit : Il y a tantost troys moys que l'Excellence de Monseigneur estoit à Saint-Jean de Morienne, et là a ouy dire que aucuns maulvays de ceste cité faisoienl tumulte et mettoienl dissention en la dite cité. Pourquoy son Excellence se transporta à Annecy et envoya de sa part en cesle cité Monseigneur de Morienne et Monseigneur de Ballaison pour savoyr et entendre le bon vouloyr du peuple, lequel bon vouloyr il a cogneu par effect à la révocation de l'appellation (l'appel à Rome) faicte liberallementct sans conlredicte au Conseil général qui fust alors tenu. Parquoy son Excellence fust du tout délibéré de s'y employer avecques sa Seigneurye (l'évéque) de venir à

* Le compte rendu de ce Conseil manque dans les Registres du Conseil.

Genève pour et afBn de son cousté monslrer la bonne affection qu'il avoit à proléger et garder cette noble cité. Et luy estant en cesle cité a toujours congneu par effecl le bon volloyr que Messieurs les sindiques, leur Conseil et toute la communaulté ont à son Excellence ; parquoy il a délibéré avecques sa Seigneurie s'employer à vous protéger et garder, en sorte que congnoislrez par effet son bon vouloyr.

« Son Excellence vous prie de trois choses. La première est que ne fassiez rien qui soit contre son auctorité ni contre l'auctorité de vostre prélat Seigneur et prince Monseigneur de Genève, ni contre son Conseil épiscopal. L'aultre est que ni en général, ni en particulier ne fassiez nulles practiques hors de ceste cité (combourgeoisie). L'aultre est que vous ayez à tenir et observer les articles touchant de la création des sindiques lesquels furent faiclz il y a six ans (ces articles subordonnaient la nomination des syndics au bon plaisir de l'évêque). Par quoy Monseigneur veut savoir si vous voulez ainsi faire. Ne le voulez-vous pas bien ? — Tous d'une voix répondirent : ouy^ ouy, sans avoir espace de prendre advys. — M. le chancellier dict : Pour ce que Monseigneur congnoist par effect le bon vouloyr que avez à Son Excellence, iceluy pareillement vous veull bien donner à congnoistre par effect le bon vouloyr qu'il a à toute la communaulté, car il vous remect, donne et quicte toutes les poynes contre le corps de la ville et les particuliers et mains mises par son magniffîque Conseil de Chambéry déclayrées qui montent en somme de 20 à 22,000 écus soleil. El la cause pourquoy il a retardé de vous octroyer les humbles sup-

plicalions et requesles que luy avez par plusieurs foys faicles touchant ces poynes, c'est principallemenl pour esprouver le bon vouloir qu'avez toujours dict qu'avez à son Excellence. Monseigneur m'a commandé vous faire les lettres de la rémission des poynes ; donnez charge à quelqu'un de les solliciter vers moy.

« M. le sindique Montion fict les très-humbles remer- «ialions au dit très-redoulé Seigneur, luy suppliant que icelluy bon voloyr lui plaise persévérer, désirant à tousjours vivre souhz sa très-excellente protection. Le dit très-redoulé Seigneur répondit : Persévérez tousjours de bien vivre, ainsi que a\ez faict par le passé et je vous donnerai à congnoislre le bon vouloyr que j'ay à la cité. Et pour ce que mon chancellyer a basse voix et peult estre que tous ne l'ont peu ouyr, dictes leur encoures ce qu'il a dict et exposé de ma part.

« Après que le dit Seigneur et sa suite se furent relirez hors du Conseil pour aller ouyr la messe du commandement de M. le vicayre, M. le sindique Monlyon dict à haute voix qiie chacun le pouvoit entendre en substance ce qu'est dict dessus louchant les troys poins et la rémission des poynes, réservé les articles desquels il ne dict mot. »

Tel fut le Conseil général qui a été baptisé du nom de Conseil des Hallebardes. Le peuple de Genève, pris au dépourvu, avait en quelque sorte signé l'abdication de son indépendance.

Le 11 décembre, le sindic Monlyon exposa «que M. le duc doit s'en aller demain et qu'il sera nécessaire de le remercier de ses bienfaits. » Le duc, ayant reçu les syn-

dics, les prévint que les citoyens réfugiés dans les cantons publiaient que les lettres, par lesquelles les magistrats de Genève les désavouaient, leur avaient été arrachées par menaces; il les priait donc d'écrire aux cantons pour confirmer leurs lettres précédentes et démentir les assertions des réfugiés. En conséquence de celte demande, le Grand Conseil (au nombre de 200) s'assembla le 14^ de décembre de concert avec le Conseil épiscopal et le Conseil ordinaire, et celte assemblée décida d'envoyer une lettre aux Suisses. « En la dite lettre fust escript que voulions vivre soubz l'aullborité, subjeclion et obédiance de illustre très-révérend et notre très-redouté Seigneur et prince Monseigneur de Genève et soubs la protection de illustre très-excellent et nostre très-redoulé Seigneur le duc de Savoye ; lesquelles lettres furent envoyées par ung chevaulcheul le 1 5 de décembre. »

« Le 16 décembre furent faicles cries à voix de trompe par les carrefours de la part de Monseigneur de Genève prince : Que nul citoien, ni bourgeois ne fusse osé ne si hardy de contracter point de bourgeoysie avecque eslranger que ce fust sans la licence et sçeu du ditMonseigneur de Genève ; et les sachans non révellans et les faisans tumulte en la cité sus la poyne de confiscation de corps et biens sans rémission ^ »

Quelques jours avant celle proclamation, le 12 décembre, le duc, croyant son autorité solidement établie dans Genève, avait quitté la ville ; il n'y devait plus rentrer, non plus qu'aucun prince de sa maison.

* Balard, p. 32, 33.

Le 22 décembre. Second traité de combourgeoisie.

Genève semblait alors terrassée et de son propre aveu livrée à la merci du duc. Mais le réveil des amis de la liberté ne devait pas longtemps se faire attendre. Il éclata à l'improviste.

Le 22 décembre, en effet, dix jours à peine après le départ du duc, les parents et amis des émigrés au nombre de soixante se présentent à la maison de ville, et Jean Bandière, portant la parole en leur nom, s'adresse en ces termes aux syndics et au Conseil:

« Messieurs les sindics et Conseil de cette ville de Genève, véez ici certain nombre de vos citoyens et bourgeois, tant pères, fils, parents, affins, amis, que voisins des citoyens de cette ville qui sont là haut en Allemagne (en Suisse), desquels plusieurs ici assistants ont reçu, ces jours passés, certaines missives par lesquelles dient fort être ébahis (et non sans cause, si ainsi est\ qu'ils les aient désavoués par lettres missives, envoyées ces jours passés, de la part de tout le commun de Genève à magnifiques Seigneurs Messieurs de Berne, Fribourg, Solleure et Lucerne, et que de telles choses aient été consentans ; vu qu'ils sont gens qui ne démenarent jamais méchanceté, ni digneroient démener, mais plutôt comme bons et fidèles citoyens de Genève, procureroient et pourchasseroien' le bien de notre très-révérend et très-redouté évêque et souverain prince, Monseigneur de Genève, et de toute la cité de Genève, comme sont tenus en tout et partout, par

le semblable serment comme chaque bourgeois fait céans, à sa réception entre les mains des nobles sindics. A cette cause viennent pour leur décharge ici par devant vos Seigneuries, protester au nom d'eux, de leurs dits parents et adhérens : Que, combien qu'ils soient du nombre du commun de cette ville, ne les ont jamais désavoués, comme aussi ne les désavouent, mêmemenl en tant qu'ils suivroient, procureroient, pourchasseroient le bien, profit et honneur de celte ville, aussi de notre dit prince (l'évêque), auquel tant seulement veulent avoir recours, cas advenant ici, comme à notre unique supérieur, ainsi qu'a été de bonne coutume jusques à présent; mais plutôt, comme droit et raison veulent, les approuvent et avouent en leurs faits et dits, comme bons citoyens et gens de bien et de conseil, et en toutes telles choses licites et honnêtes, protestant en outre de l'intérêt, déshonneur et dommage qui par telles lettres missives, aussi refus de droit à eux, aux leurs et au commun est advenu ou pourroit advenir ; aussi •de la nullité de toutes choses faites en cette ville, ou à faire contre notre dit prince, aussi des franchises et libertés de celte ville, et de ce vous demandent testimoniales par votre secrétaire ou quelqu'autre notaire. »

Les syndics déconcertés par une requête aussi précise <}u'inaltendue cherchèrent à gagner du temps, et le premier syndic, Montyon, s'adresssant aux pétitionnaires, leur dit : « Vous ne devez pas ignorer que la coutume, dans tout Conseil, est de se consulter sur ce qui lui est proposé, avant de donner une réponse ; ainsi vous atlen- <]rez la nôtre sur cette affaire. »

Mais les pétitionnaires n'étaient pas hommes à se lais-

ser ravir l'avantage qu'ils avaient conquis par leur rapide initiative et un d'entre eux, Robert Vandel, répliqua qu'il n'est point nécessaire de délibérer lorsqu'il ne s'agit que d'enregistrer une simple déclaration ; puis il s'adresseà Louis de Sergin, fribourgeois, que les pétitionnaires avaient eu soin d'amener, lui demande s'il est notaire, et sur sa réponse affirmative le requiert de dresser des testimoniales de tout ce qui vient d'être énoncé par ceux qui ont présenté la requête. Là-dessus, Sergin, s'adressant à l'assemblée, dit : « Messieurs les citoyens et bourgeois ici réunis, qui me demandez ces leslimoniales, approuvezvous et avez-vous dit que les bonorables hommes qui sont actuellement dans le pays de messieurs les Helvétiens sont des gens de bien, de bonne réputation et renommée, dignes de tout honneur et louange? Est-ce que vous approuvez, louez et ratifiez tout ce qui sera dit, fait, négocié et conclu par ces dits citoyens à la louange, honneur et faveur, et pour le bien et utilité de cette illustre cité, pourvu toutefois qu'il n'y ait rien contre l'autorité de révérend Seigneur Monseigneur l'évêque, votre Irès-redouté prince et Seigneur, ni semblablement contre les libertés et franchises de cette ville ?» A quoi tous les susdits citoyens et bourgeois, excepté les dits Seigneurs syndics et conseillers, répondent à haute et intelligible voix et unanimement : « Oy, oy ! » Alors le notaire se tournant vers les dits syndics et conseillers, les prend à témoins en leur disant: « Messieurs les sindics et conseillers, je vous prends à témoins de ce qui vient d'être dit. »

Cela dit, Sergin sort de la salle et va dresser les tesli-

moniales sur le palier de la maison de ville. Pendant qu'il écrivait les noms des pétitionnaires, surviennent plusieurs honorables citoyens qui le prient d'inscrire leurs noms au bas de Tacte. Sergin les somme de leur dire ce qu'ils pensent des hommes qui se trouvent au pays des Helvéliens et quelle est leur renommée. Sur quoy les assistants répondent d'un commun accord : « Sachez de certain que ces citoyens qui demeurent auprès de messieurs les Helvétiens sont des hommes honorables, de plus anciens citoyens de cette ville, de bonne et de la meilleure réputation et renommée, dignes de toute louange et honneur, et qu'ils n'ont rien fait mal à propos ^ . »

De midi à quatre heures d'autres citoyens vinrent en- €ore apposer leurs signatures au bas de l'acte, ce qui porta à cent seize le nombre des signataires.

Le 22 décembre 1525 est peut-être la journée la plus mémorable de l'histoire de Genève. Ce jour-là, les citoyens ont fait un pas sur lequel ils ne sont jamais revenus. Jusqu'alors que d'incertitude, que d'irrésolution dans leur attitude! La volonté qui prévaut un jour n'est pas celle q i a le dessus quinze jours plus tard, la plus légère pression suffit pour déterminer un revirement complet. Mais à partir de la protestation du 22 décembre, la population apparaît comme transformée, les citoyens ne bronchent plus, ils marchent d'un pas ferme sur un chemin hérissé de difficultés, bordé de précipices, sans jamais regarder en arrière ; la résolution inébranlable qui a d'abord inspiré quelques hommes d'élile, a pénétré dans la masse de la population, ei la liberté ne connaît plus

^ Galifîe, Matér., II, p. 326.

' d'éclipsé. «Le glaive est tiré, dit l'historien Piclet, et le ' fourreau jeté au vent. »

' Le duc, obligé par la situation critique des affaires en Italie^ à prolonger son séjour au sud des Alpes, avait en gagé l'évêque à revenir à Genève, espérant trouver en lui un instrument docile.

Le février 1526, l'évêquePierre de la Baume arriva^.

« Les sindiques luy allèrent donner le bon jour et luy faire la révérence, et disant ce qui s'ensuit : Très-révérend et noslre très-redoulé Seigneur et prince, nous sommes très-joyeux de votre venue laquelle longtemps avons désirée ! S'il y a quelque chose qu'il vous plaise nous commander, le ferons de tout notre pouvoyr ainsi que bons, loyaulx et obéissants subjelz doibveiit faire. Notre très-révérent Seigneur répondit : Vous estes gens de bien, mais il y en a de meschans lesquieulx fault rahiller. Et rendit le salut aux sindiques estant son bonet de sa teste ^. »

\ Le duc s'était mépris lorsqu'il avait espéré que l'évêque épouserait ses intérêts en toute circonstance. Pierre de la Baume, caractère faible et vaniteux, n'était point

j insensible aux prérogatives de son siège épiscopal ; les

1 François P"" avait franchi les Alpes dès le mois d'octobre 1525 et mis le siège devant Pavie.

2 Ami Porral écrivait le 3 février à Ami Girard: « Mgr. de Genève arriva jeudi à vêpres et est logé au sceau. Ils étoient bien sept ou huit-vingts chevaux qui lui allèrent au devant; mais vous entendez que la plupart étoient des nôtres ; aussi disoii hier Biollcsii (un des principaux Mammelus) à Portier, qu'il n'y étoit allé que des guenots. »

3 Balard, p. 40.

actes, par lesquels le duc avait cherché à empiéter sur sesdroils, l'avaient blessé au vif, et il était disposé à faire preuve d'indépendance toutes les fois qu'il ne courrait aucun risque. L'évêque manifesta ces dispositions dans les entretiens qu'il eut avec les syndics : « J'ai bien dit à Monseigneur le duc (c'est Balard qui rapporte ces paroles) que quant à moi, Pierre de la Baume, je suis son humble serviteur et subjecl, mais tant qu'évesque de Genève je ne suis point son subject et qu'il n'a rien en ma cité de Genève. Et ai délibéré de maintenir les droits de mon église et les libertés de ma cité jusques à la mort. » Dans un entretien particulier, il dit à R. Vandel : « Il y en a tel qu'est joyeux de ma venue, qui s'en trouvera marri. » Il blâma le Conseil d'avoir renoncé à l'appel à Rome sans son assentiment.

L'évêque témoigna même des sentiments de bienveillance et d'estime pour les émigrés. «Touchant de ceuix qui se sont retirés en Allemaigne je les tiens à gens de bien; peult-estre que, sans eulx, vous eussiez plus de mal que avez eu. Et veux bien que vous sachiez que leur ay mandé que, réser\é la bourgeoisie, je tiens à bon tout ce qu'ilz feroient au profTil de ma jurisdiction et des libertés et franchises, et suys marry s'il est vray que les ajez désavoués, laquelle chose je ne croy pas. »

Le 4 février était le jour fixé pour l'élection des syndics. Le syndic Montyon proposa au nom du Conseil huit candidats, parmi lesquels le Conseil général devait faire un choix. Ces candidats étaient en première ligne: Guillel et Bergeiron pour le bas de la ville, d'Orsières et du Villars pour le haut; et en seconde ligne: Cartellier et

Fabry pour le bas, Leslelley et C«nrrier pour le haut. Mais à peine Monlyon se fut-il acquitté de sa charge que Robert Vandel se leva et dit à haute voix : «J'ai charge de la part de tout le commun qu'ils veuillent eslire pour sindiques ceulx qu'il leur playra sans estre contrains ni brides, n'est- il pas vray ? Sur quoi, tous d'une voix respondirent : Ouy, Ouy ! Incontinent survint le procureur fiscal, lequel dit de la part de Monseigneur de Genève: Monseigneur de Genève nostre prince a dict que je vous deusse dire qu'il est venu pour préserver sa juridiction ecclésiastique et vos libertés et franchises et pour mettre paix aux gaburges que pourroienl être entre ses citoiens. Et vous prie en lieu de commander que des huict esleus en la maison de ville en eslisiez quatre qu'il a les plus à gré, nonobstant qu'il tient tous les huict à gens de bien ; mais il luy semble que ceux-là seront bien propices à cause des affayres occurrens ; nonobstant qu'il ne vous veut point brider, s'il vous semble bon que des huict en eslibiez quatre et si vous le faictes luy ferez plaisir et sera toujours plus enclin à vous maintenir en vos libertés et franchises. » Mais l'assemblée ne tint pas compte de ces représentations et élut à son gré quatre citoyens, dont trois seulement présentés par le Conseil. Le quatrième choix fut significatif, il tomba sur Jean Philippe, un des émigrés. ^

Ce fut en vain que l'évêque rassembla de nouveau le lendemain le Conseil général et demanda en personne

1 Les noms des quatre syndics nommés furent: Girardin Bergeron, Jean Philippe, Matthieu Carrier et Nicod du Yillars.

aux citoyens de revenir sur la nomination de Jean Philippe. Le peuple confirma son choix et se borna à designer Dominique Franc pour le cas où Jean Philippe, absent, ne pourrait pas prendre possession de sa charge. En outre, le Conseil cassa en présence de l'évêque tous les articles qui avaient été faits ci-devant en faveur et à la requête du duc de Savoie, « comme répugnants à nos franchises et libertés, et faits seulement par quelques-uns des citoiens par force et par crainte. » L'évêque demanda à haute voix aux assistants : « Y a-t-il ici personne de vous qui veuille avoir ces articles : s'il y en a un qu'il parle hardiment? A quoi n'a répondu personne; mais ont tous crié qu'ils n'avoient jamais entendu ni avoué ces articles ^ »

« Le peuple se renforce toujours mieux pour nous, écrivait Ami Porral aux bannis, le 5 février, après leur avoir rendu compte du dernier Conseil général, Dieu vous doint (donne) bien faire de votre côté. »

Eloignés de Genève depuis près de six mois, Bezanson Hugues et ses compagnons d'exil s'étaient activement employés à replacer Genève sous l'égide tutélaire des républiques suisses. Cette fois-ci, ils ne se contentèrent pas de réveiller le zèle de leurs vieux amis de Fribourg, ils surent aussi intéresser à la position critique de leur patrie le Conseil de Berne qui, lors des événements de 1519, avait manifesté peu de sympathie pour les bourgeois de Genève. Si Berne se montra dès lors disposée à associer ses efforts à ceux de Fribourg pour protéger Genève, il faut peut-être chercher la cause de cette attitude ^ Reg. des Conseils.

nouvelle dans les circonstances extérieures. Le Conseil de Berne vouait depuis longtemps une attention très-soutenue à tout ce qui se passait dans les pays voisins; il avait en quelque sorte la direction de la politique étrangère de la Confédération, et c'était à son instigation surtout que les Suisses avaient jeté le poids de leur épée dans les guerres dont la péninsule italienne était le théâtre. Depuis la bataille deMarignan (1515), Berne avait entraîné les Suisses du côté de Talliance française, et les guerriers helvétiens avaient combattu dans les rangs des armées françaises à la Bicoque (1 522) , à la Sésia (1 524) et à Pavie (1525). Jusqu'en 1525, le duc de Savoie s'était maintenu neutre entre Charles Y et François 1"^ Mais depuis que la bataille de Pavie et la captivité de François P*" eurent assuré à Charles V la possession du Milanais, Charles de Savoie fut bien obligé de suivre la fortune de Charles V, qui était d'ailleurs devenu son beau-frère par son union avec Eléonore de Portugal. Il est permis de conjecturer que les magistrats bernois attachés aux intérêts de la France furent portés par ce motif à se déclarer contre ïe duc de Savoie, devenu l'allié de l'empereur. Il est certain que le moment où le Conseil de Berne intervint en faveur de Genève coïncide avec celui oia le duc Charles fut obligé de se jeter dans les bras de l'empereur.

* « Espagnolz et Français, dit Bonivard, se pournienoient par sus le Piedmont et y jouoient au triquetrac et avoit beaucoup affaire le duc à se garder qu'il ne se jouât sur son escot; parquoy falloit qu'il fût journellement en conseil pour adviser comment il pourroit complaire à l'ung sans déplaire à l'aultre. »

D'ailleurs Berne, qui possédait depuis la guerre de Bourgogne plusieurs districts enlevés au duc de Savoie, était intéressé à ne pas laisser le prince se fortifier en établissant sa domination à Genève ^

Mais laissons un contemporain, le prieur de St- Victor, nous rendre compte de la manière dont il envisageait l'écliiquier politique européen, au moment où B. Hugues cherchait à émouvoir en faveur de Genève les hommes d'Étal bernois.

« Bezanson ne semoit pas ses parolles en aureilles stériles, car iMM. de Berne avoient bien lors meslier d'adviser à se forliffîer d'amis et de pais et de places, à cause que le roy de France estoit prisonnier de l'empereur, el journoyoient la régente, sa mère, et le pais de France pour le faire lascher, puis faire une perdurable paix et alliance entr'eulx. Or, MM. des Ligues sçavoient bien que ce faisoit à la barbe des communes et d'eulx principalement qui avoient ancienne inimitié avec les ducz d'Autriche, desquelz estoit l'empereur qui ne tascheroit fors les desgarnir de l'amitié et alliance du roy de France, puis ruer sur eulx et s'aider par adventure contr'eulx du dit roy. El pourtant si du temps de Julles César qu'ilz tenoient jusques au pas de l'Escluse, leurs limites sembloient trop courtes et trop estroictes, à cause de la faulte

1 Les rapports étaient assez tendus depuis quelque temps entre Berne et la Sav'oie. Au mois de novenilire 1525, un agent du duc de Savoie écrit de Berne à ce prince « que tous sont très-irrités contre lui, parce que leurs compagnons, en revenant de Milan, ont été maltraités dans ses États. »

I^Cibrario, Istituzioni diSavoia.)

des vivres qu'ilz avoienl en leur pays, il leur sembloit qu'elles le fussent bien plus alors; mais que aians alliance avec Genève, ilz se pourroient illec forlifrier et estre maislres du pais de l'environ qui estoit à eulx anciennement et seroil leur bollevart pour défendre d'approcher leur pais, et prendroient des vivres au dit pais et tout ce que leur feroit besoing. Mais, si Genève lomboit entre les n^ains du duc de Savoye, il s'accorderoit voulonliers avec les autres princes, et mesmeinent (quelque bonne amitié qu'il fisi) ilz sçavoient bien qu'il ne les aimoit rien. »

Les forensifs (car c'est de ce mot qu'ils sont désignés dans les documents de l'époque), tout en provoquant l'intervention des États de Fri bourg et de Berne, avaient entretenu une correspondance très-active avec leurs amis demeurés h Genève, et c'est en grande partie à leurs encouragements qu'il faut attribuer la réaction anti-ducale inaugurée le 22 décembre 1525 et consommée le 4 et le 5 février de l'année suivante.

L'adhésion des citoyens était donc acquise au traité de combourgeoisie dont les émigrés avaient négocié les bases. L'évêque seul cherchait, par ses démarches officielles tout au moins, à empêcher la conclusion de l'alliance. « Le 9 février, dit Balard, Mgr. de Genève fit appeller tous chiefs de maison pour venir en l'évesché ouïr ce qu'il lui pldiroit de dire. Mgr. de Genève dit : Il y a quelque peu de temps que les cries ont été faictes de ma part en ceste ville que nul ne fust osé de faire point de bourgeoisie hors de la cité sans mon sçeu, vouloir et consentement. Maintenant ceux de ceste ville qui se sont retirés en Aile-

Tiiaigne ont faict une nouvelle alliance et bourgeoisie contre ma volonté, pourquoy moy qui suis vostre prince et vous mes subjectz vous prie et commande que n'ayez à faire nulle bourgeoisie sans mon vouloyr, car c'est contre mon authorilé. ^ » Les citoyens présents se contentèrent de répondre qu'ils n'avaient point l'intention de conclure d'alliance qui pût préjudicier à sa souveraineté. Le 11 février, le Conseil ayant délibéré sur la communication faite par l'évèque, lui fil répondre, d'une manière évasive, qu'il ne savait rien au sujet de la bourgeoisie, et qu'il ne pourra lui répondre définitivement qu'après le retour des émigrés.

Du reste, les citoyens furent d'autant moins ébranlés par ces représentations, qu'ils avaient lieu de penser qu'elles n'étaient énoncées que pour la forme, et que l'évèque était depuis longtemps secrètement d'accord avec les émigrés. C'est au moins ce qui ressort clairement de ces lignes de Balard : «Mgr de Genève envoya aux dits particuliers par son advocat fiscal une lectre escriple à Pinerol le lendemain de Noël passé, laquelle faisoit mention que tout ce qu'ils feroienl en Allemaigne et bourgeoisie il le tenoit pour faict, et quelque lettre qu'il leur mande contre icelle lecire qu'il ne face rien, car peut-estre qu'il seroil efforcé de M. le duc de rescripre contre son vouloyr. » — « Il y va du bon pied,» écrit Porral le 4 février.

Liformés de la révolution pacifique qui avait remis le timon des affaires aux mains des Eidguenots, les émigrés, après avoir fixé définitivement les clauses du traité de

1 Journal, p. 47.

comboiirgeoisie, quitlèrent la retraite hospitalière qui les abritait, et traversant hardiment le pays de Vaud soumis au duc, ils rentrèrent à Genève le 21 février, accompagnés de plusieurs députés des cantons amis. Deux jours plus tard, Bezanson Hugues et deux de ses compagnons d'exil étaient reçus membres du Conseil ordinaire.

Le 24 février, trois jours après l'arrivée des émigrés, le Conseil convoqua une assemblée composée de 320 citoyens, devant laquelle Bezanson Hugues, en son nom et en celui de tous ceux qui l'avaient accompagné, rendit un compte détaillé de toutes les démarches qu'il avait faites en faveur de la cité. Après avoir rappelé les circonstances qui avaient motivé son départ précipité six mois auparavant, le grand citoyen continue ainsi :

« Messieurs, cen'estoit pas jeu, car les archers et commis du dit seigneur Mgr. de Savoye nous suivirent jusqu'à St-Claude et de St-Claude à Besançon et par de là, d'oii nous falloit jour et nuit cheminer parmi les bois, en temps de pluie, non sçachant où tirer seuremenl. Toutefois, nous advisâmes que nous avions des amis marchands àFribourg, c'est pourquoi nous tirâmes telle part, et y estant arrivés, n'estant pas encore bien assurés, nous adressâmes à la Seigneurie pour avoir lettres de sûreté, lesquelles de leur grâce nous furent octroyées. Or, ne doutez pas que les dicts Seigneurs, comme vrais protecteurs des cités de l'Église, voulurent bien sçavoir de nous comme les choses s'estoienl passées, et pourquoy nous estions ainsi déchassés ; lesquelles choses ayant bien entendues, procurèrent envers MM. de Berne de faire venir aulcuns ambassadeurs par devers mondit Seigneur, M.

de Savoye estant pour lors à Annessy, tant pour faire retirer ses dicts gendarmes faucignerans qu'il avoil mis au pont d'Arve, vous faisant tout plein de maulx, que pour faire lasclier plusieurs de celte ville qu'à cette cause il avoit fait emprisonner et enferrer par ses pays, comme Loys Chabot à Gex, Pierre Malbuisson à Seyssel, Beffand à Annecy, et Ballon à Gaillard qui avoit été pris un dimanche dans la sacristie de l'église de Notre-Dame de Grâce, cependant qu'on chantoit la grande messe, aussi pour sçavoir en quoi avions délinqué, afin d'y mettre bon ordre, comme après firent de leur grâce, dont sommes tenus et obligés à eulx.

« Messieurs, à vous le faire court, les dicts ambassadeurs estant retournés;, et les dicis seigneurs de Berne et de Fribourg étant par eulx bien informés du tout, voyant aussi qu'une cité de Genève n'estoit point subjette à un duc de Savoye, comme leur fimes apparoir évidemment, avisèrent qu'il n'y avoit d'aiiltre moyen pour nous mettre en repos en cette ville, dessoubs un Prince d'Église, comme ont esté nos prédécesseurs, sinon de nous prendre et accepter pour leurs bourgeois, sans s'arrêter aux promesses et transactions de ces gros Maîtres, qui ne sont à présent de longue durée. Laquelle bourgeoisie, ayant connu leur bonne volonté, avons [)ourchassée et obtenue à nos propres dépens, au nom de toute la communaulté de celte ville de Genève, dont en verrez ici les lettres bien scellées et bien huilées de leurs grands sceaux. Or, sont-elles couchées en allemand, mais je vous dirai la substance d'icelles, article par article, sans vous mentir de rien par ma vie.

« Art. 1 . — l^n tout et partout est réservée l'authorité, droit et jurisdiction de Mgr de Genève nostre prince, sans préjudicier aulcunemenl aux franchises et libertés de ceste ville et communaulié de Genève.

« Art. 2. — Ladicte bourgeoisie est faite pour 25 ans et se doit faire le serment de 5 ans en 5 ans.

cf Art. 3. — Ils seront francs icy comme nous-mêmes, et nous vers eulx comme eulx mômes, sans contribure les uns aux aullres d'un seul denier pour un coup, ni par an.

« Art. 4. — Ils doibvenl défendre et maintenir ceste cité et les citoyens bourgeois et habitants d'icelle dessoubs un prince d'église en leurs libertés et franchises envers tous et contre tous, de toute leur puissance aux despens de celui qui se trouveroit en tort, c'est à sçavoir de l'invaseur ou de ceulx de Genève qui les auront demandés en aide.

« Art. 5 . — La communaulté de Genève leur doibt aider et secourir de sa petite puissance, à sa discrétion, quand de ce serait requise, pour la défense de leur pays tant seulement.

« Art. 6. — Toutefois et quantes il plaira à ceulx de Genève d'envoyer un nombre de leurs gens soubs une enseigne avec les dicts de Berne et Fribourg pour aller à la guerre, au service de quelque prince, seront tenus les dicts de Berne et Fribourg les recevoir et prendre soubs leur conduite, à tels gages comme eulx-mêmes.

« Art. 7. — Lausanne sera lieu de mi-marche entre eux et nous, tant seulement en cas d'appel; et là pardevant tels arbitres qu'il plaira aux parties eslire et députer, du pays de Vallais ou de Neuchâtel, se termineront les dites causes d'appel dans trois semaines.

« Messieurs, moy et mes compagnons qui sont icy, nous promettons et maintenons sur nos vies et tous nos biens, ladite bourgeoisie estre telle et non autrement en substance, que dessus est dict, combien qu'il ne me soulvient pas proprement de l'article touchant la mi-marche; mais l'on pourra faire translater les dictes lettres, et alors se verra tout assurément. Or, advisez, Messieurs, si vous voulez bien ainsi ratifier, accepter et approuver la dicte bourgeoisie.

« On conclut qu'il fallait accepter et ratifier cette bourgeoisie, et dès lors les assistants unanimement, à l'exception de peu, agissant au nom de toute la communauté, la reçurent, ratifièrent et approuvèrent avec actions de grâces comme étant fort utile et nécessaire à la communauté dans cette saison. El pour une approbation plus grande et plus solennelle, on oidonna (|ue les syndics iraient demander à l'évêque qu'on assemblât le lendemain le Conseil Général au son de la cloche, lequel serait publié aujourd'hui à son de trompe ^ »

« Le dimanche 25 de febvrier fust demandée la grosse cloche à M. Lutry, chanoyne, lequel gardoit la clef de la dite cloche, et ne la voulust bailler, mais avoit mis garnyson au clochier pour la delTendre et non de la vouloyr bailler. Parquoy fust gros mutinement et efîroy en l'église de Saint-Pierre en armes, en telle sorte que M. de Lutry fust contraincl faire ouvrir la porte et bailler la cloche^. »

« Le 25 febvrier en Conseil Général survint Mgr P. de

» Balard, p. 52.

la Baume, notre évêque et prince qui, après s'être assis dans la place la plus éminente, dit qu'il vouloit assister à ce Conseil et ouïr ce qui y seroit proposé et iraitté, comme étant le chef, le pasteur et le prince de la communauté et parce qu'il s'agit de ses affaires. Bezanson Hugues représenta « que ce n'étoit point la coutume que Mgr le prince fut présent, puisque les citoyens ne traitaient que de leurs affaires intérieures , qu'il leur appartient entièrement de régler ; mais que néanmoins sa présence est agréable aux citoyens, qui ne veulent rien que d'honnête et de légal , qu'ils veulent bien que tout le monde sache. »

Le syndic Bergeiron ordonna alors à Bezanson Hugues d'exposer au peuple ce qu'il avait à dire ; ce dernier répéta en substance ce qu'il avait dit le jour précédent. Après quoi le syndic Bergeiron dit à haute voix : « Messieurs, voulez-vous accepter et ratifier cette bourgeoisie? » A quoi presque tous répondent : Oui, oui. Il dit encore : « Messieurs, que ceux qui voudront la bourgeoisie lèvent les mains en signe d'approbation. » Alors on en vit peu qui ne levassent les mains et qui ne dissent : « Nous la voulons, nous l'approuvons. » Bergeiron et Bezanson dirent encore : « Messieurs, que ceux qui ne veulent pas la bourgeoisie lèvent les mains. » Alors il y en eut six en tout qui levèrent les mains en signe de refus.

A ce moment l'évêque se leva et déclara « qu'il ne vouloit pas consentir à cette bourgeoisie, en tant qu'elle alloit contre son autorité et juridiction , en appelant à N. S. P. le Pape et au Saint-Siège apostolique, comme

aussi à l'Empereur, dont il se fait expédier des lettres testimoniales par son secrétaire. » Toutefois, l'évêque, au bout de quelques instants, se ravise et dit : « Cependant, si vous êtes en possession de faire et contracter bourgeoisies sans votre prince et qu'ainsi le portent vos franchises et libertés auxquelles ne veux point déroger ni contrevenir, faites-le, je m'en rapporte à vous, en tel cas, ne m'opposé-je point. » Bezanson Hugues assura alors de nouveau l'évêque « que la bourgeoisie n'était en aucune façon contre son autorité, et que pour certain les citoyens de la ville sont en possession de contracter de telles bourgeoisies sans leur prince, comme ont fait leurs prédécesseurs qui ont contracté de telles bourgeoisies avec les Vénitiens, avec ceux de Cologne, avec ceux de Thonon et plusieurs autres. Ce que le dit Prince ayant ouï, il s'en va content. Ainsi la dite bourgeoisie fut approuvée, acceptée et ratifiée avec remerciemens par la dite communauté comme étant nécessaire, mandant de faire un grand sceau pour en sceller les lettres^.» On donna aussi le pouvoir au Conseil ordinaire d'élire des conseillers pour aller prêter le serment à Berne et à Fribourg.

Le 26 février, le comte de Genevois (l'ancien évêque Philippe) se rendit à Carouge de la part du duc son frère et manda auprès de lui l'évêque, auquel il fit les plus vifs reproches de ce qu'il avait laissé la combourgeoisie se conclure.

Dans la nuit du 26 février, les Mamelus se réunirent chez le chanoine de Lutry pour protester contre la com-

* Reg. du Cons.

bourgeoisie. Mais les magistrats avaient l'œil ouvert sur leurs démarches; le guet entra dans la maison de M. de Lutry, et se saisit de toutes les armes qu'il y trouva ; M. de Lutry prévint par une prompte fuite une répression plus sévère. Le lendemain les chanoines inquiets firent demander aux syndics s'ils pouvaient demeurer en sûreté dans la ville. Il leur fut répondu qu'ils n'avaient rien à appréhender et que les citoyens ne demandaient pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec Messieurs du Chapitre. Sur quoi les chanoines assurèrent, de leur côté, qu'ils étaient entièrement dévoués aux intérêts de la cité.

Le Petit Conseil s'attendait à une agression de la part du duc irrité. Aussi, le 27 février, il décida que les chaînes seraient tendues dans toute la ville, une sentinelle placée au clocher de St-Pierre, que les portes seraient gardées avec soin et les bateliers astreints à amener leurs liquettes dans le port.

« Le 7 mars, ung hérault de la part de MM. de Fribourg baillast une lettre adressant aux sindiques, laquelle fust leue en Conseil ordinaire et le lendemain en Conseil des Cinquante; en voici le contenu :

« Nobles, saiges, prudents, espéciaux et grands amis et très féaulx combourgeois, à vous nous nous recommandons. En suivant nostre combourgeoisie pour la mettre à fin et faire le serment, avons eu notre ambassade à Berne, pour arrester journée de se trouver par devers vous. Et est faicte conclusion que les ambassadeurs de de nos combourgeois de Berne, assavoir, deux du Petit Conseil, et deux du Grand, ensemble les noslres, se trou-

veront dimanche prochain au giste en vostre ville, pour recevoir le serment de vous, ainsi que les choses ont été arrestées. Priant le Créateur que à vous, très chers et grans amis et féaulx combourgeois, doint (donne) ce que plus désirez.

« Le 6 mars de 1526.

«VAvoyeret le GrandConseil de la ville de Fribourg.»

«Parquoy fust conclut aux dictz deux Conseils de envoyer en ambassade aux deux villes huict personnages esleus pour semblablement fayre le dit serment de la dite bourgeoysie afin que, de ça et de là, se fist le serment, tout en ung mesme jour. »

Le Conseil désigna Plongeon, Charpillel, Dom. Franc^ Mabosson, F. Favre, G. Hugues, Bon, Peler, Michel Sept. Ces députés partirent de Genève le 9 mars. Ce même jour, le Conseil ordonna que les syndics iraient au devant des députés des deux villes, à cheval et avec leurs bâtons jusqu'aux Pâquis, qu'on descendrait toute l'artillerie de la ville au Molard, près du lac, pour les saluer, qu'on préparerait un banquet en la maison de ville, pour les régaler, que chacun nettoyerait les rues devant sa maison, qu'on préparerait une comédie pour jouer devant les ambassadeurs et que le secrétaire Porral recevrait un écu pour les frais de cette représentation.

«Le 11 mars arrivèrent à Genève les ambassadeurs des ^ Mess, de Berne et de Fribourg, quatre de chacune

* Voici les noms des ambassadeurs : Noble Sébastien de Diesbach, Sturler banderet, Antoine Piclebach et Tourman de la part de MM. de Berne ; Noble Pierre de Glisiger avoyer,

ville. El leur allèrent au devant Messieurs les sindiques avec leurs bastons, arcompagnés des bourgeois à cheval. Et furent au devant des dictz seigneurs, avyron 200 collovriniers ayant allécretz avec le penon des dictz porté par leur banderet. L'artillerie de la ville sallua les dictz seigneurs, età gros triumpheet honneurs furent receus^»

Le lundi 12 mars s'assembla le (Conseil général au cloître de Sl-Pierre. Les ambassadeurs des deux villes y furent introduits, et Sébastien de Diesbach, chef de l'ambassade bernoise, porta la parole en ces mots :

« Magnifiques seigneurs, sindics, Conseil et communaullé de cette ville, nos singuliers amis et très chers combourgeois, nous sommes ici envoyés par devers vous de la part des magnitiques Seigneurs, Messieurs de Berne et deFribourg, nos supérieurs, principalement pour prendre et recepvoir le serment de la bourgeoisie faite dernièrement entre vous et eulx, qui sera la conclusion d'icelle, et aussi pour vous faire sçavoir le bon vouloir que nos dictz supérieurs ont de vous maintenir de toute leur puissance, envers tous et contre tous, en vos libertés et franchises, et aussi en vostre bon droict, voulant en cesle sorte vivre et mourir avec vous. Toutefois ils vous prient que pour ce ne soyez que plus humbles, plus sages et plus paisibles, ne voulant maltraiter ceulx de cette ville, vos citoyens et bourgeois, qui vous ont été contraires en cette affaire de bourgeoisie, mais les laisser pour tels qu'ils sont; vous savez qu'il n'est jamais si beau blé qui n'ait

Vollen Suycher boursier, Jaques Fribourg et Nicolas Mulliard de la part de MM, de Fribourg.

1 Balard, 54

toujours quelque ordure. Or donc, Messieurs, présupposé, comme on nous a dict, que soyez assez informés et instruits du contenu de la dicte bourgeoisie par le seigneur Bezanson et ces autres gens de bien qui esloienl par devers nous quand elle se passa, ne voulez-vous pas bien à cette heure jurer et promettre de tenir et observer icelle bourgeoisie? Lesquels répondirent tous d'une voix, sans qu'il y eût personne qui y contredit: Oui, oui. Ensuite le noble Sébastien, au nom que dessus poursuivant, leur dit : Levez donc les mains tous, et dites après moi : En suivant nostre bourgeoisie et le contenu d'icelle, nous promettons la tenir, maintenir et observer; ainsi nous soit Dieu en aide, la Vierge Marie et tous les Saints du Paradis. Lesquelles paroles furent prononcées après lui à haute voix par tous les assistants représentant toute la communauté, pour formulaire de serment et de vraye promesse de la dite bourgeoisie. Ce qu'étant fait, et après qu'on se fut remercié de part et d'autre, les dits ambassadeurs se levèrent et allèrent dîner en leur logis. 1 »

Le Conseil général chargea aussi le Conseil ordinaire de choisir des députés avec le mandat d'aller à la diète de Lucerne pour prouver le droit qu'avait la ville de contracter bourgeoisie. « On résolut aussi de pardonner à ceux qui ont été contraires à la combourgeoisie et de demeurer tous en paix et en accord. » Cette dernière clause ne fut guère observée.

« Le même jour les dicts seigneurs ambassadeurs furent conviés au souper en la maison de ville où leur fust faict honorable banquet avecque une similitude ou joyeu-

* Reg. des Conseils.

— 241 — (1526) seté représenta les griefs que Genève a supportez le temps passé, tout à l'honneur de M. de Genève notre prince, de Messieurs des Ligues et de Genève, sans blasmer nuls. »

« Le lendemain mardi 13 de mars fut faicte unefaigle ou un feu de joie en la place du Molard. »

« Le mercredi 14, Messieurs les ambassadeurs de Berne et de Fribourg desparlirent de Genève, auxquels à leur département leur fust donné 20 escus au soleil à ung chacun d'eux pour leurs poynes. »

« Le 15 mars les dizeniers sur l'ordre du Conseil, ordonnent à chacun d'avoir une bonne arme [unum bonum baculum), et les syndics leur font prêter serment de fidélité et de révéler les rebelles. »

17 mars. « Ambassadeurs revenant de Suisse font leurs rapports de ce qu'ils ont fait pour recevoir le serment de la bourgeoisie, assavoir Franc à Berne et Plongeon à Fribourg, et qu'ils avoient été reçus et trailtés fort honorablement et bénignement par ces Messieurs et qu'ils n'ont pas permis qu'ils payassent aucune chose en leur logis. ^ »

Hostilités autour de la ville. Procès contre les Mammelus. L'évèque fait cause commune avec les citoyens.

Bien que les Genevois eussent salué par les manifestations d'une légitime allégresse un traité qui leur assu-

Reg. des Cons.

rail la proleclion de deux Etats redoutés, cette alliance ne leur apportait pas, bien loin de là, la fin de leurs épreuves. Les efforts qu'ils avaient faits pour contracter cette combourgeoisie vivement désirée, ne furent rien auprès de l'activité qu'ils durent déployer pour empêcher de se rompre le cable protecteur dont ils avaient réussi à s'entourer.

Le duc ne pouvant pas se dissimuler qu'il n'était pas de force à se mesurer directement avec les Etats belliqueux qui venaient de prendre Genève sous leur protection, travailla, avec l'inflexible obstination qui le caractérisait, à replacer la cité dans son isolement antérieur.

Pour cela, deux voies s'ouvraient devant lui : 1^ gagner les magistrats de Berne et de Fribourg, et les amener à révoquer le traité de combourgeoisie ; 2^ susciter aux Genevois tant de tracasseries et de difficultés de tout genre que d'eux-mêmes ils renonçassent à une alliance qui les exposait à des périls incessants. Ces deux modes d'agir furent mis en œuvre simultanément.

Le répit qu'avait procuré aux Genevois la signature du traité dura à peine quelques jours. A l'instance du duc, les Mammelus qui avaient à leur tête Etienne Biolley, Michel Nergaz, Antoine Versonnex, étaient sorlis de Genève en même temps que le vidomne Verneaux. Sans doute ils espéraient que celte seconde combourgeoisie s'en irait en fumée comme la première, et qu'ils ne larderaient à rentrer dans la ville grâce à la protection ducale. Fatale illusion ! Les infortunés ne devaient plus remettre les pieds dans l'enceinte de Genève. Ils protestèrent vivement auprès des cantons suisses contre la combourgeoisie

qu'ils représentaient comme contraire aux traités antérieurs liant le duc et les Suisses. Les Genevois durent plaider leur cause par devant une diète qui se tint à Lucerne le 19 mars ; Robert Vandel et Ami Girard soutinrent les intérêts de Genève contre les envoyés du duc et des fugitifs, et la décision fut remise à une conférence ultérieure qui devait avoir lieu à Berne le 7 avril.

B. Hugues fut désigné par le Conseil pour se rendre à Berne. Les cantons donnèrent raison aux envoyés du duc et engagèrent Berne et Fribourg à renoncer à la combourgeoisie ; mais ces deux Etats s'y refusèrent positivement.

Au moment oii Charles III s'embarquait toujours plus avant dans une entreprise dont il ne devait recueillir que des déboires, des conseils de modération lui étaient donnés par une princesse de sa famille. Marguerite d'Autriche, veuve de son frère Philibert, tante de Charles- Quint et alors Gouvernante des Pays-Bas, écrivit au duc, le 23 avril , au sujet de son démêlé avec les Genevois : « Me semble que devez tâcher à vuider l'affaire par douceur, car par rigueur il y aurait trop grand hazart pour vous et voslre estât. * d

La princesse parlait d'or, et le duc, en suivant ses conseils, se fût épargné bien des mécomptes.

Pendant que l'affaire se débattait à Berne, le prudent evêque avait eu la précaution de se retirer à la Tour de Mai, en Bourgogne, et s'il faut en croire Bonivard, il avait envoyé à Berne deux délégués, dont l'un avait pour mission de s'exprimer fortement contre la combourgeoisie,

1 Cibrario. III, p. 310.

tandis que l'autre était chargé de déclarer qu'il y adhérait cordialement.

Cependant, au retour de leur triste campagne, les Mammelus avaient repris le chemin de Genève, pensant en être quittes pour un peu de confusion. Mais ils avaient, compté sans le caractère emporté de leurs compatriotes. « Lors chacun de crier contre ces Mammelus, si qu'il vint aux aureilles du peuple qui les sentant venir n'eut pas la patience d'attendre qu'ils fussent entrés pour les prendre, puis les punir, mais leur fermèrent la porte au nez^» Ce ne fut pas tout. « Le 9 mai vindrent à la maison de la Ville environ 300 des enfants delà ville, accompagnez d'aulcuns de ceulx qui estoient appouvriz à cause qu'ils s'estoient retirez en AUemaigne, et vouloient aller forrager les maisons de ceulx qu'on ne vouloit laisser rentrer dedans; mais messieurs les sindiques et Conseil y obvièrent.^» — « Les sindiques et Conseil, observe à cette occasion Bonivard, n'avoient auciorité fors celle que plaisoit au peuple duquel l'universalité vouloit bien que justice régnast, mais nul vouloit en particulier que cela s'adressast à soy. Mesmement aulcuns du Conseil n' estoient guère plus saiges que les aultres, si que le peuple» comme advient en toutes mutations, ayant été trop longtemps à l'attache, incontinent qu'il se sentist deslié, commença à faire des soubresaults périlleux. Chacun vouloit estre maislre, si qu'il ne leur souffisoit des inimitiés qu'ilz avoient dehors, et ne laissoient de se combattre dedans.»

Ces poursuites dirigées contre le parti vaincu étaient

* Bonivard.

2 Balard, p. 61.

tout à fait contraires aux vœux de Berne et de Fribourg, qui avaient écrit au Conseil pour le prier de laisser rentrer les Manimelus. Le 17 mai, l'évêque fit également une démarche pour obtenir le retour de ces derniers. Le 28 mai, le Conseil général se réunit pour statuer sur le cas et décida de ne pas lai:5ser rentrer pour le moment les citoyens qui ont quitté la ville pour faire opposition à la combourgeoisie, «jusqu'à ce que leur cas fust cognu par justice.» Le duc se plaignit auprès de Berne et deFribourg de celte exclusion. Le 21 juin, nouveau Conseil général. Il arrête qu'on laissera rentrer ceux qui n'ont fait autre chose que de s'opposer à la combourgeoisie , mais que pour ceux qui se sont rendus coupables d'offenses plus graves envers la communauté , ils répondront de leurs actes devant la justice. Le 22 juin, le Conseil écrivait à l'évêque qui avait demandé qu'on laissât rentrer les fugitifs : « Pourquoi, vous supplions avoir regard sur le tout, et faire comme bon pasteur, lequel ne permet jamais la brebis morveuse retourner avec les autres. »

Il fallut de nouveau députer Ami Girard et Bezanson Hugues à Bienne, où le 1 3 août les droits de la ville à contracter bourgeoisie furent débattus contradictoirement par devant des députés de Berne et de Fribourg. Ces derniers donnèrent raison aux Genevois ; labourgeoisie futdéclarée irrévocable. Il est vrai que ces décisions favorables coûtaient des sommes assez rondes à la ville.

o: 2 septembre : Les ambassadeurs revenant de la Diète de Bienne, rapportèrent : qu'ils ont fait un don gratuit à MM. de Berne de 800 écus de l'argent qu'ils ont emprunté, qu'ils ont tant prié Sébastien de Diesbach et Ber-

nard arbalestrier nos cautions, qu'ils demeurent encore caution pour un an envers MM. de Lucerne; que MM de Berne veulent le retour des citoyens fugitifs, à condition pourtant qu'ils soient punis comme ils le mériteront; qu'ils ont payé à Bienne les frais des ambassadeurs de Berne et de Fribourg, au logis, que ceux de Bienne leur -ont fait beaucoup d'honneur et de services et un présent d'avoine. »

Tout en se mettant en mesure de lutter sur le terrain juridique, les magistrats de la cité ne négligeaient pas les précautions militaires. Dès que la combqurgeoisie avait été scellée, on avait vu des hommes de Berne et Fribourg venir mettre leur expérience dans le métier de la guerre au service de leurs combourgeois. ce 28 mars. Capitaines suisses ayant visité les murailles de la ville, demandent 24 halecrets et autres armes pour la défense de la ville. On mit six hommes en chaque porte et on cancella celles de la Tartasse, de S' Crislofle et de la Maison de Ville. On publia que tous les étrangers qui n'avaient pas des affaires dans la ville eussent à en sortir avant midy à peine de prison et de 3 traits de corde \» — « Le H juin, dit Balard , fust advisé que des six hommes de Berne et six de Fribourg qui demeuroient résidans à Genève pour la garde d'icelle, l'on leur donneroit cinq testons pour homme et pour sepmayne tant pour leurs despens que pour leurs gaiges. » Le Conseil général du 21 juin commanda c( que chacun fust embastonné et prest à soy defîendre, si besoing en estoit, car M. le duc estoit alors à Annessy.»— «Le 4 août, arrivèrent à Genève ^ Reg. des Conseils.

pour la garde d'icelle deux de la part de MM. de Berne avecques un hérault. » Ces deux hommes envoyés par Berne pour garder une ville sont un témoignage bien caractéristique du prestige exercé au loin par cette république. — Le 11 septembre, on décide «vû les dangers pressants » de retenir les 4 commis de Berne et de Fribourg moyennant 40 écus par mois.

Au reste, chaque jour affermissait la confiance et la résolution des citoyens.

ce Le 23 août viennent en Conseil plus de cent citoyens, qui proposèrent par la bouche de J. Balli qu'il y avoit sept ans qu'en un semblable jour P. Berthelier avoit été décapité pour le maintien de nos libertés et franchises en cette ville, devant le château de l'Isle, à quatre heures après midy ; c'est pourquoy ils demandent qu'aujourd'huy, à 4 heures, on convoque une procession générale, où tous les chanoines, prêtres et religieux de la ville se trouvent dans l'église de S' Pierre, toutes les cloches sonnant, en mémoire et pour le salut de l'àme du dit Berthelier, mort pour la république , et qu'enfin les syndics avec les citoyens aillent en l'église de Notre-Dame de Grâce, où la tête du dit Berthelier est inhumée, pour prier et faire chanter des vigiles pour luy. Sur quoi on ordonne que ceux qui voudront aillent aujourd'huy en l'église de Notre- Dame de Grâce entendre les vigiles qu'on chantera au nom de la ville pour l'âme de Berthelier et des autres morts pour la république, avec une grande messe et non autre chose pour le présent. ^ » Cette démarche, faite moins d'un an après le Conseil des Hallebardes, témoigne bien

1 Reg. des Conseils.

quels progrès rapides avaient fait les sentiments d'indépendance. Le peuple assemblé, en acceptant comme fait pour lui le sacrifice de Berthelier et en l'honorant publiquement, attachait à la qualité de citoyen le devoir sacré de l'abnégation et cet enseignement fut compris.

Bezanson Hugues était revenu de Berne à Genève le dernier août, et dans un Conseil général tenu le 16 septembre, il eut de la peine à calmer .les Eidguenots les plus ardents qui demandaient que les biens des Mammelus demeurés hors de la ville fussent séquestrés pour subvenir aux dépenses de la ville. On se contenta d'ordonner la fermeture de leurs boutiques.

(c Le 23 septembre, Bezanson Hugues exposa qu'il avoit appris que le duc et la duchesse viendroient ici avec l'évêque notre prince. Ordonné d'envoyer Rob. Vandel vers le dit évêque pour exposer le bruit qui court que le duc doit venir ici, lequel nous ne permettrons point d'entrer dans la ville en Testât où sont les choses, parce qu'il a accoutumé de nous faire toujours quelque mauvaise afîaire devant que d'en sortir. » Le 6 octobre Vandel revient de la Tour de Mai où résidait l'évêque; il rapporte que « ce dernier est de bonne volonté envers les citoyens et qu'il est bien d'avis qu'on ne permette point au duc d'entrer dans la ville.» — « Le 9 octobre, on exposa qu'on disoit à Chambéry que le duc nous défendroit les vivres et nous ôteroit les marchés pour les mettre à Gaillard, à Sl-Julien et à Versoy, et que dans peu de temps on nous donneroit un assaut.» — «Lei3 octobre, Bezanson Hugues rapporte qu'il avoit ouy dire que le duc doit amener les fugitifs dans peu de jours par la force des armes.

Ordonné que toutes les portes de la ville demeurent fermées, excepté celle du Rosne et celle de Rive. » Même alerte le 14 octobre ; on ordonne que les dizeniers visitent les maisons et que tous soient munis d'armes. Cependant, le duc n'osant pas, par crainte des Suisses, en venir à une attaque ouverte contre la cité, résolut de l'aiïamer, se flattant de briser ainsi l'opiniâtreté des citoyens.

ce Le 19 d'octobre furent faictes cryes de là le pont d'Arve de la part de M. le duc que nul de ses pays ne portât à Genève nuls vivres et sur grosses poynes ; les dites cries furent faictes par le châtelain de Gaillard nommé Maulo, l'ung des particuliers estans hors de Genève. Le lendemain que fust samedy, le dit Maulo soy tenant au pont d'Arve ne laissoit passer homme ny femme qui portât vivres ny marchandises, tant que c'esloil grosse pitié des paysans qui se lamentoyent; aussi pareillement se faisoit aux passages qui venoienl frapper à la porte de Rive. Les commis de la part de MM. de Berne et Fribourg, estans à Genève, allèrent au pont d'Arve pour veoyr le dit affaire, et virent que M. le duc faisoit deffendre les vivres à la cité de Genève, et incontinent le firent savoir à MM. de Berne et Fribourg, et aussi MM. delà Ville y envoyèrent. Le lundi et mardi après furent faictes les pareilles cryes à Gex et en Cornavin et semblablement par les pays autour Genève. A Hermense fust cryé que nulz ne fust sy hardi et sur grosses poynes de confiscation de corps et de biens de non bailler ayde ny confort en façon et manyere que ce fust, à ceulx de Genève ^ »

1 Balard, 75.

La nouvelle de l'interdiction des vivres causa une grande sensation à Berne.

ce MM. du Conseil estroit de Berne eurent assez affayre de tenir le peuple, lequel voloit dessendre et venir en armes sur les pays de M. le duc, à cause des vivres qu'il avoit deffendu à la cité de Genève. Les dicts seigneurs firent serrer les portes de la ville que nul ne sortît hors jusques à ce que le peuple eust entendu les lettres que leurs commis à Genève et aussi MM. les sindiques leur avaient rescript touchant la deffense des vivres i. »

Cependant les ordres du duc avaient été exécutés avec rigueur, comme le témoignent les rapports suivants que nous choisissons parmi beaucoup d'autres :

« Claude et Thibaud son fils disent qu'il y a aujourd'hui quinze jours qu'ils furent pris, amenant trente-trois moutons pour le service de la ville, par les officiers de M. de Savoie au château de Gaillard et demeurèrent prisonniers trois jours à leurs dépens.» — «François Périssod dit que huit jours avant la St-Martin, lui étant entre Doveyne et Chilly, rencontra Claude, fils de Pierre Besson, qui luy dit: Traître Eyguenot, et le prit par la chevesse et lui donna un coup de pierre au col et a dit que, si jamais il le rencontre, il luy donnera le coup de la mort. » — « Louis T., chaussetier, habitant de Genève, dit qu'il avoit envoyé deux de ses serviteurs à Versoye. Perrot de Versoye, avec un officier de Gex, leur ôtèrent une robe de drap de Fribourg et deux aunes et demie de frise de Flandres ; et depuis huit jours en ça, à Vesenaz, Versonex, Maulle et Matellin, en compagnie de dix-huil arquebu-

1 Balard, p. 76.

siers, lui ont pris un sac de pain et de fruit, s) — ce Cl. G., le lundi après la St-Martin, venant de la foire de Bonneville, près du pont d'Estrambières, lui ôlèrent trois porcs valant 19 florins et le menèrent lui et les porcs à Gaillard, où il demeura arrêté cinq jours. Le châtelain lui dit que s'il retournoit jamais quérir de marchandise pour mener à Genève, il le feroil pendre par le col. » — « Le 2 novembre, en Conseil des Cinquante, ordonné que les commis de Berne et de Fribourg aillent à St- Julien pour faire libérer un bœuf et trente moutons appartenant à des bouchers de Genève qu'on y a retenus. » — ce Le 12 novembre, M. de Ternier retint des bateaux de Genève et ôta l'argent et l'épée à un Genevois. » — « Le 14 novembre les officiers du duc retinrent à St-Julie'n et menèrent au château de Ternier vingt-cinq mulets chargés de raisins et d'amandes. On envoya les commis de Berne et de Fribourg avec les marchands intéressés pour protester des dommages contre les officiers du duc. » — « Le 15, un des marchands rapporte qu'on n'a pas voulu lui restituer sa marchandise à moins qu'il ne promît sous la peine de cent écus de n'en point vendre à ceux de Genève. » Ce même jour on apprit que les officiers de Gaillard ont arrêté trente-trois moutons appartenant à un boucher de Genève.

Pendant que ces tracasseries se reproduisaient ainsi chaque jour sur les confins de la petite république, les préparatifs militaires ne discontinuaient pas.

«42 octobre. Ordonné qu'on apporte toutes les clefs des portes de la ville toutes les nuits en la maison de ville ^ »

1 Reg. des Conseils.

— « 29 octobre. Ami Girard propose que les guels crient les heures la nuit par la ville, ce qui est approuvé ^ » — « 11 novembre. On met des gardes aux portes de la ville afin qu'il n'en sorte pas de vivres. Ces gardes arrêtent 12 truites appartenant au prieur de Pommier. On ordonne qu'il les salera ici s'il veut, mais qu'on ne les portera point hors de la ville, jusqu'à ce qu'on nous ait rendu les vivres ^. » — ce 2 décembre. Plusieurs de Si-Gervais demandent qu'on leur laisse la nuit le guichet de la porte du Rhône ouvert, qu'on fortifie les portes et les fossés du dit bourg, et qu'on leur donne quelqu'artillerie. On leur accorda ces deux derniers articles et pour le premier, qu'on dirait aux gardes d'ouvrir le guichet dans quelque urgente nécessité^.» — « 7 décembre. Que MM. les syndics fassent pour les carrefours de la ville des instruments de fer pour éclairer la nuit en cas de nécessité^. »

Cependant une nouvelle conférence avait été convoquée à Berne le 19 novembre, pour statuer sur les affaires de Genève. Bezanson Hugues s'y était rendu « bien accompagné d'ung hérault de Fribourg , d'aucungs Allemands et de plusieurs de la ville embastonnés d'aquebutes, craignant que le dit Bezanson ne fusl détenu par les chemins des gens de M. le duc. »

Bien que les autres cantons eussent de nouveau appuyé le duc et insisté pour que la combourgeoisie avec Genève fût rompue, Berne et Fribourg déclarèrent qu'elles y

1 Reg. des Conseils.

2 Id.

* Id.

^ Id.

persistaient, et de plus adressèrent au duc une injonction formelle d'avoir à permettre de nouveau l'inlroduclion des vivres à Genève, sous peine de la rupture des anciens traités conclus avec lui. Celle noiificaiion fut signifiée au duc par des ambassadeurs. Charles hésita quelque temps ; puis voyant que les ambassadeurs perdaient patience, il leur fit déclarer « que pour amour que M. le duc pourte à MM. de Berne et de Fribourg, et non pour autre, il est content de tenir à beau et bon toul ce queMM. de Berne et deFribourgont ordonnéà la dernière journée, et qu'il veult que les vivres soyenl relaschés. »

Les ambassadeurs ne voulurent pas partir avant que l'ordonnance pour la libre introduction des vivres eût été publiée et qu'un double leur en eût été remis. En conséquence, le 7 décembre, après une interruption de sept semaines, les sujets du duc commencèrent de nouveau à fréquenter les marchés de la ville. Mais celte mesure, que le duc avait prise à contre-cœur, n'apporta pas un soulagement bien efficace à la situation des habitants de Genève; car, quelques jours plus tard, des officiers ducaux parcouraient les villages des alentours, pour faire savoir de bouche que la volonté du duc était toujours qu'on s'abstînt de porter à Genève aucune provision.

Les Mammelus qui avaient quitté la ville passaient pour les instigateurs de la prohibition des vivres et de tous les actes hostiles commis à l'égard de la ville; aussi l'irritation de la population contre eux s'enflammait de plus en plus.

Le 13 décembre, Cartelier, un des Mammelus les plus marquants qui avait été syndic en 1524 et qui était de-

meure dans la ville, fut arrêté par le procureur fiscal au nom de l'évêque, et remis le 16 décembre aux syndics devant lesquels son procès fut instruit. Les charges élevées contre l'accusé étaient nombreuses et graves. Il reconnut s'être rendu à Saint-Julien auprès du duc en 1 51 9, s'être concerté en beaucoup d'autres occasions avec le duc pour établir l'auiorité de ce prince dans la ville, et avoir pris part à la condamnation illégale de plusieurs citoyens ^ « Parce que, dit Bonivard, Cartelier estoil une bête de haute venaison, chascun vouloit avoir part à la curée. »

« Le 28 décembre, plusieurs mutins, dont P. de la Thoy et Jean Pécolat sont les chefs, se viennent plaindre de ce qu'on ne procédoit pas en l'afTaire de Cartelier ^. »

Une faction turbulente cherchait à étendre à d'autres citoyens les poursuites dirigées contre Cartelier. « Le procureur fiscal Thomas Vandelly avec ses addérans et gens espassadins et desbauchez avoyent délibérez de faire mestre en prison tous ceulx du Conseil de l'an 1525 et aussi plusieurs autres. Mais lessindiquesde l'an 1527 et aulcuns gens de bien de leur Conseil y obvyérent pour éviter esclandre en la cité. Aussi les ditz débauchez murmuroyenl contre Messieurs les sindiques et Bezanson Hugues dont en cuydast venir exclandre, mais on y obvyast par bon conseil ^. »

1 Les pièces relatives au procès de Cartelier ont été publiées dans les Matériaux de Galiffe [t. Il, p. 233). Cartelier se défend généralement en répondant qu'il ne se souvient pas.

^ Reg. des Conseils.

^ Balard, p. 87.

Do leur côté, les parents el amis de Cartciier pressaient l'évèque qui résidait alors à Claude d'intervenir en faveur de l'accusé. P. de la Baume se fil instruire des circonstances du procès et le 4 janvier envoya prier les syndics de ne point donner la question à Cartelier et de ne le point condamner à mort. Mais les magistrats n'ayant eu aucun égard à ses représentations réitérées, il se décida à accorder au prisonnier des lettres de grâce. A peine celle résolution fut-elle connue, qu'elle excita de vifs murmures dans la cité.

v< Le 29 janvier, comme Messieurs les sindiques lenoient Conseil des Cinquante, survindrent aulcuns particuliers malveillans et yres (irrités) oullre raison contre le dit Cartelier ^. Après plusieurs propos demandèrent le Conseil général espérans qu'icelluy Conseil général feroit ce qu'ils vouldront. Auquel Conseil général résistèrent les sindiques disans que ce n'esloit point nécessaire de tenir Conseil général pour le dit affayre. Nonobstant furent casi contrains à y consentir ; car les dictz particuliers disoient aller donner à la cloche eulx-mêmes. Quand les dits particuliers furent au dit Conseil général, ilz firent grand tumulte contre les sindiques et partie de leur Conseil disans qu'ilz avoyent charge du commun que l'on fit justice du dit Cartelier sans grâce et dirent grans oultrag aux sndiques , et nonobstant la contredicte des dictz sindiques et aucuns disans que l'on debvoit accepter la grâce que M. de Genève prince de la ville avoyt faicte

^ Les Registres citent comme ayant pris part à cette démarche Jean Lévrier, Âmblarde, veuve de Berthelier, et les deux enfants de ce dernier, Ptiilibert et François-Daniel.

au dit Cartelier, conclurent entre eulx d'envoyer ambassade à M. de Genève de la part du commun et furent escriptes lettres et scellées du petit sceau et non point au nom des sindiques pour et afin que M. de Genève ne fît point de grâce au dit Cartelieri. »

En présence de la fermentation populaire, Bezanson Hugues et les autres chefs du parli modéré invitèrent l'évêque à se rendre à Genève pour aviser aux meilleurs moyens de calmer les esprits. L'évêque se conforma à cet avis ; il arriva le 2 février, et commença par ménager une réconciliation entre Bezanson Hugues et les exaltés qui l'accusaient d'avoir reçu de l'argent de Cartelier pour sauver sa tête. Le lendemain 3 février eut lieu l'élection des syndics ^.

Le 10 février, plus de deux cents citoyens se portent au Conseil des cinquante et demandent qu'on fasse justice de Cartelier, nonobstant la grâce de l'évêque, « à cause des gros cas qu'il a commis. » L'évêque requis de faire droilau désir des citoyens maintint sa décision précédente. Informé de cette réponse, le Conseil décida de convoquer le Conseil Général.

« Le 11 février, MM. les sindiques demandèrent à M. de Genève la grosse cloche pour le Conseil général : M. de Genève leur deflfendict qu'ilz ne tinssent point de Conseil général sur poyne de rébellion, de désobéyssance et de son indignation. Le lendemain 12 février fust tenu ung Grand Conseil en la maison de la ville à cause de la dicte

1 Balard, p. 89.

2 On élut J. L. Rarael, J. Migerand, G. Hugues et J. Coquet.

— 257 — (1527) deffence et fusl conclust d'aller dire à M. de Genève qu'ilz avoyenl coustume do tenir Conseil général quand bon leur sembloyt et qu'il avoit promis et juré de tenir et observer les us et couslumes de la cité, et que s'il ne volloit tenir promesse, qu'ils se voyent conlrainctz de fayre ce que leur conseil, raison et justice apporieroil. M. de Genève respondil que dudit Conseil général ilz en abusoyent et quis'ilz s'amettoyent de atoucher à sdn auclhorité, qu'il chaslieroit par justice et qu'ilz fissent de la cloche ce qu'ilz vouldroyent, et plusieurs aultres proposet menaces dictaux sindiques dont n'est nécessaire d'escripre, car il s'en repentit bientost après ^ »

Le 13 février, le Conseil général se rassembla et décida que des remontrances seraient faites à l'évêque sur les dangers qui pourraient s'ensuivre « si Cartelier n'estoit sententié c(Smme malfaicteur. » « Messieurs les sindiques et le Conseil s'en allèrent à l'évesché pour parler à M. de Genève. M. de Genève voyant tant de gens fit serrer la porte et parla par une fenestre. Les sindiques et le popular crièrent justice du dit Cartelier. M. de Genève respondit qu'il auroit conseil à leur faire telle justice qu'ilz auroient cause soy contenter et qu'il donneroit responce aux sindiques. Ainsi chacun se retira. »

Ayant ainsi pris le temps delà réflexion, l'évêque rappela les syndics et leur déclara qu'il consentait à ce que la grâce qu'il avait accordée ne fût valable qu'après que la sentence aurait été promulguée. Ce compromis fut accepté le lendemain 14, par le Conseil général.

Le 20 février, l'accusé dont le sort avait été si long-

* Balard, p. 92.

temps tenu en suspens fut amené devant la maison de la ville et condamné par les syndics, comme traître à M. de Genève et à la ville, (r à être décapité à Champel, et sa tête attachée avec un clou de fer sur un pilier de bois, au pont d'Arve, son corps être démembré en quatre quartiers et les dits quartiers attachés avec de fortes cordes en potences aux lieux convenables. » Puis le condamné fut mis entre les mains du bourreau et conduit la corde au cou jusqu'à la porte de la ville ; ce fut seulement alors (il n'y avait pas de temps à perdre) qu'un messager de l'évêque apporta les lettres de grâce.

« Mais, dit Bonivard, le peuple estoit tellement irrité contre luy, qu'il ne vouloit qu'on laissast malgré la grâce de procéder à l'exécution, si que l'on luy ousta par deux fois la corde du col et par deux fois on la lui remist. A la fin il fut ousté de la presse, et lors fut faict ung miracle, car il estoit ordinairement goutteux, si que à grande peine il pouvoit mettre les pieds l'ung devant l'aultre. Pensez que le mener au gibet n'esloit pas sa guérison, mais incontinent qu'il fut hors des mains du bourreau et de la presse, il fut soubdainement guéri et s'enfuit au palais de J'évesque plus vistequen'eust sçeu faire ung bon laquais.»

Carlelier fut détenu encore plusieurs mois. Le peuple avait peine à lâcher sa victime. Le 5 avril, un grand nombre de citoyens viennent à la maison de ville demander qu'on fasse justice de Cartelier. Le 20, la translation du captif de la prison épiscopale dans celle de la ville donne lieu à une démonstration plus menaçante. « Une foule de peuple vint en furie, et dirent qu'ils sonneroient la grosse cloche et qu'ils feroient eux-mêmes justice de Carlelier. »

Les syndics réussirent à calmer ces forcenés; enfin Cartelier fut mis en liberté le 28 avril, après avoir remis entre les mains des magistrats une maison qu'il possédait aux Rues-Basses et déboursé une somme de deux mille écus, qui fut employée à défrayer la cité des dépenses qu'elle avait dû faire.

Le ressentiment populaire se déchargea aussi contre d'autres Mammelus. Pendant la nuit du 5 avril divers bourgeois pillèrent la maison de M. de Lutry, chanoine fugitif. On emprisonna les coupables et on leur fit rendre tout ce qu'ils avoient pris. Ce fut à l'occasion des poursuites intentées contre les Mammelus qu'un nouveau magistrat fut institué.

« 18 janvier. On proposa s'il étoit expédient de faire un procureur au nom de la Communauté, pour poursuivre, demander etexiger les dommages, dépens et intérêts qu'elle a supportés à cause des machinations et trahisons de Cartelier et de ses complices, attendu que les syndics qui sont les procureurs de la ville sont juges ^. »

L'agitation causée par l'épisode relatif à Cartelier était à peine calmée, que les Genevois se virent en butte à de sanglantes provocations de la part du duc.

Le 11 mars, Jean Gentil, bourgeois de Genève, fut tué à Hermance d'un coup de coulevrine par un des hommes d'armes du duc. La veille, un autre Genevois, Louis Roget, avait été pareillement assassiné à Chasey, sur la roule de Lyon à Genève, i Ces deux meurtres causèrent un grand trouble dans la ! ville, et trois ambassadeurs. Ami Girard, M. Sept et Bon

^ * Registres des Conseils.

Peter furent expédiés à Berne et à Fribourg pour aviser les deux villes alliées de ce qui se passait, et requérir leur assistance. L'ambassade partit le 16 mars « accompagnée de la femme et parents de Jean Gentil, lesquieulx pourtèrent les habillements du dit mort devant MM. de Berne et de Fribourg, lesquieulx en furent dolans et marris. » Le 19 mars, un hérault vint à Genève de la part de MM. de Berne pour avertir les magistrats de ne point tirer vengeance par eux-mêmes du meurtre de Jean Gentil, car ils espéraient pouvoir procurer satisfaction à la ville. Le 31 mars, les ambassadeurs genevois revinrent et rendirent compte de leur mission. Ils rapportèrent « que le Conseil de Berne estoit froid au dit affayre, car la plupart estoient pensyonnaires de M. le duc. »

Mais à Fribourg les dispositions étaient bien diflférentes.

« MM. de Fribourg voloient sortir en armes sur les champs, et y eust grosse poyne à les tenir nonobstant que l'advoyer du dit Fribourg pour apayser le peuple promisl que si M. le duc ne faisoit le debvoyr, qu'il seroit le premier qui sortiroit en armes ^. »

Bien que le duc eût promis aux deux Villes de faire justice, l'assassin de Gentil demeurait impuni, et on avait peine à contenir l'exaspération des citoyens.

« La jeunesse de Genève ayant le sangchault vouloyent sortir sur les champs en armes pour se venger des ennemys. Mais MM. les sindiques, Conseils et les commissaires, avec les leclres et les bons advis de MM. de Berne et de Fribourg remonstrèrent toujours que Ton ne prît point vengeance de soi-même, que l'on ne fisi point œuvre de

1 Balard, p. 99.

— 261 — (1527) j faict, en sorte que on eusse toujours le droict devers soy, I et ainsi faisant qu'ilz mettroyenl bon ordre partout, en sorte que la cité de Genève auroit cause soy contenter^. » Le 8 avril, des ambassadeurs de Berne et de Fribourg ! arrivèrent à Genève, et le 8 ils se transportèrent à Herinance, pour assister, avec des délégués des syndics et des commissaires ducaux, aux informations faites contre Jes meurtriers de Gentil.

« Le 9 avril, MM. les ambassadeurs des deux villes oyrent et virent, tant par paroles, par informations que I par tesmoings, les plaincles, doléances et fourfaictz de I toutes les parties, en telle sorte que ceulx de Genève dii soient la vérité et les ambassadeurs de M. le duc le contrayre. En telle sorte que les dits ambassadeurs de MM. i des deux villes conclurent avecques les dits ambassadeurs i de M. le duc d'en fayre le rapport à MM. leurs supérieurs, 1 et que M. le duc deusse mettre tel ordre par ses pays de I non plus permettre que ceulx de Genève, tant en corps 1 que en biens, serviteurs et aultres choses quelconque ne soyent grevéz ny molestés ; aultrement mettront aultre I ordre que par amylié ainsi qu'ilz ont faicl jusque là. »

Le 10 avril, les ambassadeurs des deux villes s'en re- ! tournèrent après avoir obtenu des envoyés du duc l'assurance que les auteurs des méfaits commis contre les Genevois seraient punis.

Cinq hommes du Valais, parents de Gentil, étaient ve- I nus à Genève pour appuyer les démarches faites par i les magistrats, à l'effet d'obtenir la punition du meurtrier. Leur présence suggéra à quelques citoyens la pen-

1 Balard, p. 100.

sée de chercher pour la cité un nouvel appui auprès de ces montagnards dont les princes de Savoie avaient souvent éprouvé à leurs dépens l'indomptable vaillance. On lit dans les Registres du Conseil, à la date du 9 avril :

« On propose qu'il seroit bon de traiter une bourgeoisie avec ceuxdu Vallay, et pour ce sujet on donne charge à Bezanson Hugues, abbé de la Ville, d'aller disner avec les cinq Vallaisans venus pour l'affaire de Gentil, et d'en conférer avec le principal d'entre eux, auquel il pourra promettre une somme d'écus pour son vin, s'il peut obtenir la dite bourgeoisie. »

Il paraît que ces ouvertures trouvèrent quelque écho ; car on lit dans les Registres, à la date du 18 juillet:

« Nicolas Furer, ambassadeur de Vallay, présenta une lettre de créance et des instructions en latin de la part de ses supérieurs ; ordonné qu'on luy donneroit 12 écus d'or pour son vin, afin qu'il prie MM. du Vallay de nous avoir pour recommandés en nos adversités, et qu'il sollicite l'alliance avec eux. »

Il est probable que le crédit des amis que le duc avait en Valais fit avorter ces démarches ; toutefois celte première avance faite par nos pères à un peuple qui a toujours su garder son indépendance et qui aujourd'hui est attaché à Genève par des liens indissolubles, nous a paru mériter d'être relevée ici.

Les deux villes alliées avaient depuis longtemps interposé leurs bons offices pour régler le différend entre la communauté de Genève et les émigrés mamelus, et une journée plusieurs fois différée eut lieu. à Berne le l^"" mai pour prendre un arrêté définitif. Bezanson Hugues, Ami

Girard, Bon Peter comparurent au nom de la ville ; l'évêque envoya aussi des députés. Mais les émigrés ne se présentèrent pas, et l'ambassadeur du duo fit valoir leurs intérêts. Bezanson Hugues lui riposta énergiquement, et les deux villes prises pour arbitres décidèrent qu'un saufconduit serait donné aux fugitifs pour venir à Genève débattre leur cause en justice. Des ambassadeurs allèrent signifier cette décision au duc, et le 8 mai le Grand Conseil genevois (les Deux Cents) décida de se ranger à cette résolution qui fut également acceptée par l'évêque. Mais les émigrés, encouragés par le duc, refusèrent de comparaître en justice. Le 17 mai, repartirent les ambassadeurs des deux villes, « lesquieulx, dit Balard, estoient en nombre de 20 hommes à cheval, tant seigneurs que héraults, auxquieulx pour leurs poynes et labeurs leur fust donné de la part de la cité en somme cent et douze écus soleil, et furent detfrayés de tous les despens faictz à Genève, et s'en allèrent bien contans delà cité de Genève, promettant de mettre corps et biens pour la cité. »

Dans ces conjonctures, l'évêque s'éloignait toujours plus du djjc et se rapprochait des citoyens. Ce résultat était du aux efforts de Bezanson Hugues, qui avait acquis un très-grand ascendant sur l'esprit du prélat. Aussi l'évêque, oubliant l'opposition qu'il avait faite au traité de combourgeoisie, demanda lui-même à être compris dans ce traité, et ce fut Bezanson Hugues qui se rendit à Berne le 3 juin pour faire agréer cette demande. Cette démarche de l'évêque n'était pas vue de bon œil partons les citoyens. « Le 7 juin, environ 200 bourgeois vinrent en Conseil et exposèrent par la bouche de Baudichon qu'ils

s'étonnoient de M. l'évêque qui vouloit contracter bourgeoisie avec iMM. les Suisses, et qu'à leur jugement cela n'apporteroit pas du bien à la ville ^ » Les Conseils de Berne et de Fribourg ne jugèrent pas à propos de contracter aucune liaison avec l'évêque , et Bezanson Hugues dut rapporter le 24 juin une réponse négative. Vers le même temps l'évêque autorisa par lettres patentes le procureur de la communauté à mettre sous séquestre les biens des fugitifs. Ceux-ci en appelèrent au métropolitain de Vienne. L'official de Vienne fit citer devant lui l'évêque et les citoyens le 9 juillet ; mais ces derniers ne tinrent aucun compte de la sommation.

Du reste, l'évêque était alors si indisposé contre son ancien ami et protecteur qu'il voulut donner une attestation publique de sa sympathie et de sa confiance à l'homme dont le dévouement éclairé et persévérant avait le plus contribué à arracher Genève aux griffes ducales, à Bezanson Hugues. Le 12 juin, il inféodait donc à ce dernier en fief noble et perpétuel la pêche du lac, du Rhône et de l'Arve qui faisait partie des droits régaliens. Voici quelle était la teneur des principaux articles de cet acte :

« Depuis vingt ans en ça, certains princes séculiers et autres du voisinage ont opprimé la ville et ses citoyens et habitants, jusqu'à faire trancher la tête et verser le sang de plusieurs. — Or, commendable homme Bezanson Hugues, citoyen de la ville, ému de dévotion envers Dieu et St. Pierre, le prince des apôtres, patron de la cité, comme il convient à un homme bon et généreux, ayant

* Reg. des Cons.

une foi solide, se souvenant avec fermeté de ce que les sujets doivent à leur évêque et prince, et de tout ce qu'on doit faire pour sa patrie et le bien public, pour lequel les anciens jurisconsultes ont pensé qu'il falioit combattre jusqu'à la mort, animé du sentiment de ses devoirs envers Dieu, et de compassion pour ses concitoyens, a quitté toutes ses propriétés pour recourir aux Magnifiques Seigneurs et puissantes communautés voisines de la cité, et a exposé sa fortune personnelle en sommes considérables, et pendant longtemps, par le commandement de l'illustre et révérend Seigneur sousnommé, et a pris tant de peine, et tellement travaillé avec son argent, ses actions et ses paroles, dans maint et maint voyage, pour obéir à la volonté et aux ordres du dit révérend Seigneur , qu'il est enfin parvenu à délivrer la ville et les trois châteaux de ces violences et de cette tyrannie, et que l'évêque et prince a recouvré sa souveraineté précédemment déchirée et presqu'entièrement ruinée. C'est pourquoi nous, révérend père en Christ, Pierre de la Baume, évêque et prince par la grâce de Dieu, ne voulant point nous montrer ingrat, mais au contraire récompenser la vertu par des biens et honneurs, comme cela convient à l'Église, et attendu que cet homme probe et loyal a épuisé son patrimoine, qui s'élevoit à de grandes sommes, dans des négociations graves et difficiles, mettant en péril sa propre vie, et cela en combattant virilement pour la cause de l'Eglise, désirant le récompenser lui et les siens pour toutes ces choses, qui sont plus claires que le jour en plein midi, nous lui remettons en fief perpétuel pour lui et sa postérité mâle, la pêcherie de l'Église et mense épiscopale dans les eaux

du lac, du Rhône, de l'Ane, etc., sous le fief et hommage noble qu'il prête à l'Église, et sous la censé annuelle d'une livre de cire, payable à la St-Michel, nous réservant cependant, et à nos successeurs, la faculté du rachat pour deux mille gros ducats d'or, etc ^. »

Malgré les bonnes dispositions de l'évêque et la protection des villes alliées, les citoyens ne se croyaient point dispensés du devoir de la vigilance.

« 21 mai. On fit un édit que tous ceux du Conseil ordinaireiroient tour à tour visiter la garde toutes les nuits^.»

Ces mesures défensives étaient justifiées par l'attitude du duc qui, supportant impatiemment le rétablissement de la bonne harmonie entre l'évêque et les citoyens, et irrité de ce que les citoyens avaient refusé de recevoir M. Bellegarde de Montagny, désigné par lui comme vidomne le 13 mai, épiait une occasion favorable pour frapper un coup dans l'ombre.

« Le samedi 1 3 juillet, raconte Balard, aucun des amis de la cité de Genève entre huit et neuf heures du malin vint dire à ung des sindiques qu'il avoit veu à Lanssy, de là le pont d'Arve, des gendarmes à cheval et à pied, lesquieulx estoient cachez et embuchés. Le dit sindique incontinent le notifias! à ses collègues et à Bezanson Hugues, abbé et capitaine-général de la cité. Ce dernier fit fermer les portes de la ville, tendre les chaînes et sonner le tambourin, afin que chacun fust en armes, craignant

1 Cet acte, rédigé en latin, se trouve inséré en entier dans les Pièces justificatives qui accompagnent le volume que M. Galiffe fils a consacré à Bezanson Hugues.

2 Registres des Conseils.

— 267 — (1527) d'être surpris de trayson, puis s'en allastà S* Pierre pour faire donner à la cloche. Et quand elle eut sonné l'elfroy, les gens d'armes estans à demy-lyeue près de Genève furent fortesbahis, eulx disant en s'en retournant : Notre entreprinse est manquée; nous avons été dessellez; comme ont testifiez aulcuns paysans, lesquieulx ouïrent et virent en venant au marché à Genève. Incontinent que l'on sentit que les gens d'armes se retyroienl, l'alarme de la cité cessa, regraliant Dieu. »

Or, le duc ne s'était pas proposé moins que de s'emparer par un coup de main de la personne de l'évêque, lorsqu'il se rendrait à la ôhapelle de Notre-Dame de Grâce. « Le samedy 13 juillet le Conseil s'assembla sur ce qu'on avoit voulu prendre M. notre évêque et envahir la ville; on examina plusieurs témoins sur cette affaire qui chargèrent Antoine et François serviteurs de P. de Fernex; on les conduisit aux prisons épiscopales et on ordonna qu'on leur donneroit la question ^. »

« Le 1 4 juillet, en Conseil des Cinquante, M. l'abbé B. Hugues exposa qu'on avait pris des informations contre les traîtres à M. l'évêque et que plusieurs chanoines avoient été emprisonnés. On ordonna qu'on mettroit 4 ' hommes en la tour de S' Pierre pour faire guet tant de jour que de nuit, aux dépens de MM. du Chapitre, qu'on donneroit promptemenl avis de ce qui s'étoit passé à MM. des deux Villes en les priant de nous donner 25 hommes chacune, etqu'on procédera incessamment contre les prisonniers, même par la torture s'il est nécessaire^. » Le même jour les fugitifs furent cités pour la première fois.

* Reg. des Cons, 2 Id.

L'éveque poussé à bout se décida alors à faire un pas nouveau et décisif du côté des citoyens.

« Le 15 juillet, dit Balard, fut tenu Conseil généra! où se trouva M. de Genève, lequel s'étant assis au lieu le plus éminent, ayant près de lui ses conseillers, dit : Je révoque, casse et annule les testimoniales que ay aultrefois prinses contre la bourgoysie que la cité de Genève a faicte avec MM. de deux villes, et à icelle veux adhérer et y consens et tanquam vostre bourgoys. allié et confédéré, vous avertissant que ce que ay faict aultreffoys contre la cité, l'ay faict par contraincte et craincte de ma personne et d'icy en avant veux vivre et estre tel que la Ville et fayre bonne justice à ung chacun, sans avoir regard ny à la dextre, ny à la senestre. »

A la suite de ce préambule « et pour plus grosse démonîrance d'approbation, » Pierre de la Baume demanda d'être reçu bourgeois de la ville. Cette démarche, qui avait lieu de surprendre, était évidemment suggérée à l'éveque par le désir d'obtenir, par une voie indirecte, le bénéfice de la combourgeoisie de Berne et de Fribourg. Les citoyens accédèrent à l'unanimité aux vœux de l'évêque, mais se firent payer leur consentement par une concession importante. Comme depuis quelque temps la juridiction du vidomne, ayant pour objet les affaires de peu de conséquence, était suspendue à cause de l'hostilité entre le duc et la ville, les syndics et les conseillers avaient institué le 14 juin un Conseil de paix qui se tenait une fois par semaine. Ce fut cette institution dont les citoyens se firent octroyer la garantie légale en retour du droit de bourgeoisie sollicité par l'évêque.

« L'évôque, pour de bonnes considérations, donne pouvoir aux syndics et conseillers de la ville, présens et accepians, de connaître par voie amiable de loules causes et différens mus et à mouvoir entre les citoyens et les bourgeois, et de plus d'élire et nommer des arbitres pour les terminer sommairement et sans figure de jugement, afin d'éviter les dépens elles longueurs des procès^. De quoy on prend aussi des lettres testimoniales ^. » Cette mesure, dont l'évêque ne mesura probablement pas toute la portée, devait avoir pour effet de remettre toute la juridiction civile entre les mains des magistrats.

Le même Conseil général, sous l'impression de l'aterîe du 13, avisa aux mesures de défense; il confirma Bezanson Hugues comme capitaine-général, et rendit l'ordonnance suivante :

« Ordonné que tous les bourgeois ayenl à porter l'épée, et que chacun munisse sa maison d'armes selon ses moyens, que chacun, au son de la cloche, soit du tambour, en cas de nécessité, doive accourir avec ses armes sous son dizenier, à peine de trois traits de corde, et que chacun ait à obéir à son dizenier, et les dizeniers au capitaine-général et que les dizeniers aient le pouvoir de frapper les rebelles. »

Les ecclésiastiques ne furent pas dispensés du devoir de concourir à la défense commune.

« On dit encore qu'il falloil que les prêtres en cas d'alarme se rangeassent armés chacun sous son dizenier. »

« Enfin on ordonna qu'on n'eut point à s'injurier, ni

* « Il y avoît tant de Courtz, dit Bonivard, que le paoïivre peuple en esloit mangé. »

2 Reg. des Cons.

à s'appeler les uns les autres des noms de Mamraelus ou d'Heiguenots.

« Toutes lesquelles choses le rév. évêque approuve, promettant, levant la main, de vivre en bon prince avec les citoyens et de ne jamais se séparer d'eux. Et tout le commun fut pareillement fort joieux, levanstous la main et remercièrent et promirent d'estre bons subjects, de garder Mgr. l'évêque et de le préserver de mal comme leurs propres corps. »

Malheureusement le prince évêque n'obéit pas longtemps aux inspirations sages qui l'avaient guidé dans cette journée.

Le 22 juillet arrivèrent à Genève quatre ambassadeurs de Berne et de Fribourg, dans le nombre desquels était l'avoyer de ce dernier canton. Ils venaient pour prendre des informations exactes sur la situation de la ville et proposer de nouveau une journée en vue d'une pacification définitive. Le 25, ces envoyés se rendirent à Chambéry : le 29 ils revinrent, et rapportèrent que le duc manifestait une vive irritation contre la ville et l'évêque, mais que néanmoins il avait consenti à ce qu'une journée fût tenue à Nyon. Mais les syndics et le Conseil ne voulurent pas entendre parler d'une conférence sur le territoire du duc, et répondirent ^< que mieux aymoyent tous de mourir en deffeiidant leur franchise et leur bon droict, que déplus vivre en icelles crainte et misère. Et prièrent les diclz ambassadeurs qu'il leur pleut de rescripre en diligence à MM. de Berne et de Fribourg pour avoyr des gens pour les deffendre contre leurs ennemys, et qu'il leur pleut de demeurer en la cité pour les ayder et conso-

1er jusques à ce qu'ils eussent nouvelles de MM. leurs Supérieurs. Les diclz ambassadeurs respondirent que mieux valoit que eux-mêmes allassent en diligence fayre le rapport de tous affayresà cette fin que l'on y mist meilleur remède, auquel propos s'accourdèrent les sindiques et Conseil ^ »

Deux députés de la cité, Aimé Girard etBoniface Péter, que nous voyons souvent investis de semblables missions, accompagnèrent les ambassadeurs, et arrivèrent le 2 août à Berne, où le Petit Conseil et deux jours après le Grand Conseil des bourgeois furent assemblés pour statuer sur les affaires de Genève.

« Durant lequel temps, MM. de Fribourg envoyèrent en diligence deux capilaynes, lesquels arrivèrent à Genève le 3 août. Et les bourgoys de Berne mirent la grande bannière au vent pour se mettre aux champs et envoyer en toute diligence 200 hommes pour secourir la cité, jusques à ce que la grosse armée fut assemblée. Lesquelz deux cents hommes ne volurent accepter les ambassadeurs de Genève, mais selon leur charge demandoyent toute leur puissance jouxte la bourgoysie et serment que avoyent les ungs aux aultres. »

Dès que l'ambassadeur du duc à Berne vit que les choses prenaient une tournure si sérieuse, il protesta que son souverain ne voulait user d'aucune violence à l'égard de Genève, et déclara qu'il avait pleins pouvoirs pour accepter une conférence qui aurait lieu non plus à Nyon, mais à Berne.

Lorsque l'envoyé ducal fil devant les magistrats de

1 Balard. p. 125.

Berne ces déclarations rassurantes au nom de son souverain, Pierre de la Baume, qu'on ne vit jamais braver le danger, n'était plus à Genève.

« La nuict du premier jour d'aoust se desparlyrenl sur ung petit bapteau sur le lac, M. de Genève et Bezanson Hugues, tous seuls, réservé les navatiers, et sans le seu d'aullres personnes excepté aulcuns amys, lesquels les attendoyent pourveus de chevaulx sur le ryvage tendant contre les montaignes de Claude, où les dictz cheminèrent toute la nuict par chemins incognuz et en grans dangiers, car les passages estoient gardés d'icelluy cousté, afin que M. de Genève ne puisse échapper qu'il ne fusse prins ^. »

Arrivé à S' Claude, l'évêque informa le Conseil de son départ par le message suivant :

« J'ai chargé Bezanson de vous dire les raisons pour quoi je me suis absenté pour Le présent de ma cité ; non pour ce que je ne veuille en temps et lieu rendre mon devoir à vous aider et défendre ; et m'averlissanl toujours de vos ocurrants, je m'essayerai de vous y assister de tout mon pouvoir; ce qui me gardera de vous faire plus longue lettre.

« Dès un lieu que je ne puis nommer, ce jour S' Pierre. »

Quant à Bezanson, « en s'en retournant de S' Claude de nuit il fust chassé des genlilzhommes du pays de Gex à cloches sonnant et efîroy par les parroiches cryans au iraylre Bezanson. Mais luy à passer rivières et montagnes soy sauva miraculeusement et remit en seurelé. Dont

1 Balard, p. 126.

la cité estoil fort troublée et à point de sortir en armes s'il eusl été prins. Mais elle fust fort joyeuse de ce qu'ilz le virent eschappé. Parquoy, de tout en fust rescript à MM. des deux villes, leur priant de mettre remèdes sur les dites affayres, veu que M. le duc ne tenoil point sa parolle qu'il avoit dicte à leurs ambassadeurs, c'est qu'il ne feroit rien de nouveau jusqu'à la nouvelle journée. »

Le 5 août, une pierre du portail du château de TEle sur laquelle était gravée la croix blanche des ducs de Savoie tomba dans le Rhône. Qui avait fait le coup^? Jamais cela ne fut tiré au clair, et pendant des années le duc se prévalut comme d'un nouveau grief contre la cité de cet outrage prétendu fait à son honneur. Les magistrats l'invitèrent en vain à leur indiquer le coupable, promettant d'en faire justice.

Hugues avait regagné Genève le 6 août ; deux jours auparavant le Conseil des Deux Cents avait reçu deux ambassadeurs de Fribourg « experts à la guerre : ils dirent qu'ils estoient prêts à mourir avec nous et prièrent qu'on fût tous bien unis pour obtenir une bonne victoire. » Sur leur avis on créa un Conseil de six personnes qui devait de concert avec les syndics prendre les mesures nécessaires pour la défense de la ville; à cet effet furent nommés Jean Philippe, J. Baud, F. Favre, Michel Sept, D. Franc et Cl. du Moulard. On acheta 287 piques pour 37 écus d'or.

* « On ne savoit, dit Bonivard, qui pouvoit avoir fait cela, fors M. Sainct Pierre, patron de Genève, qui ne vouloit pas qu'ung prince séculier régnast, ny eût enseigne de resgne en sa ville. »

« Le 7 aoiist, on reçut des lettres de MM. de Fribourg disant qu'on leur avoit rapporté que le duc de Savoye vouloit boire de notre vin et que nous fissions bonne garde. »

Le 1 6 août, neuf ambassadeurs de Genève partirent pour se trouver à h journée qui devait avoir lieu à Berne le 20 août, afin de régler l'affaire des émigrés mammelus. Ils y rencontrèrent un délégué de l'évêque, quatre mandataires des bannis et cinq envoyés ducaux. Chaque partie développa ses raisons, et au bout de trois jours consacrés à l'examen de cette affaire, le Conseil de Berne, « après avoir bien ouy et entendu les plainctifz faits tant des ambassadeurs de M. le duc que des fugitifs, el aussi les réquarcilalions, réplicques et absolutions sur les dits plainctifs faits par les ambassadeurs de Genève, les parlies arguant el débatant les unes contre les aultres, » rendit son arrêt. Cet arrêt portait que sur les trente-six fugitifs demandant à être réintégrés, dix-huitne pourraient rentrer, mais auraient la faculté de recouvrer leurs biens en offrant à la ville 20,000 écus, et que les dix-huit autres seraient autorisés à rentrer, à condition qu'ils jurassent la combourgeoisie. Quinze jours de réflexion furent donnés aux fugitifs. Ces derniers n'acceptèrent pas la sentence et demandèrent une nouvelle journée. « Le duc, dit Bonivard, les patelina tant qu'il leur fit faire serment de non entrer les uns sans les autres. »

Le 27 août, les ambassadeurs de Genève étaient de retour, et, sur leur rapport, le Conseil déclara qu'il s'en tenait à l'arrêt prononcé à Berne, et déclinait toute nou- Telle conférence.

« Tous rendent grâces à Dieu de ce que l'arrêt avoit

élé rendu à l'honneur et au profit de cette ville, on en remercie les ambassadeurs, cl on ordonne qu'on fera une procession générale ^ »

Du reste, Berne et Fribourg d'un côté, le duc de Savoie de l'autre, n'étaient pas seuls à s'occuper activement de nos affaires ; nous voyons alors le plus redoutable potentat de la chrétienté, l'empereur Charles V, au milieu des soins compliqués qui le réclamaient , ne pas regarder comme au-dessous de lui de s'enquérir de la situation de Genève.

Le 18 août, Té vêque donnait communication aux syndics du double d'une lettre écrite par l'empereur au duc de Savoie ; Tempereury notifiait au duc « qu'il voulus^ bien se désister des affayres de la cité de Genève, ou aultrement qu'il monslrera qu'il luy desplaist, et que si le duc et l'évesque de Genève luy vouloient envoyer leurs droys, qu'il les metlroit en paix, nonobstant qu'il voulloit toujours maintenir à beau et à bon ce que les empereurs ses prédécesseurs avoient constitué et ordonné en la dite cité impériale de Genève ^ »

Tandis que l'évêque avait pris le large aux premiers symptômes du danger, les citoyens, inébranlables à leur poste, se disposaient à braver les menaces ennemies, ainsi que les registres de cette année en font foi.

« 6 août. On achète 282 piques pour 37 écus d'or.

« Le 19 août, on résolut pour achever les remparts de la ville de publier à son de trompe que pendant 4 jours on n'ouvre point les boutiques à peine de 3 sous, que tous les chartiers ayent à mener leurs chariots aux dites

^ Reg. des Conseils.

2 Balard.

fortifications, à peine de 12 sous; que tous les charpentiers, laboureurs et manouvriers ayent à travailler aux dits fossés à peine de six sous ; et que chaque maison envoyé un homme pour y travailler. »

« Le 23 août, le capitaine-général Bezanson proposa que pour la sûreté de la ville il falloit abatlre l'écorcherie près de S' Germain, et tous les jardins devant le couvent de Palais. »

« Le 25 août, on résolut que 4 dizaines iroient travailler, tour à tour, tous les jours, aux fortifications, jusque à ce qu'elles soient achevées. Comme il n'y avoit pas de l'argent pour payer les charpentiers et les massons, le syndic Ramel prêta 10 écus d'or. Cl. Baud, Amy de Chappeaurouge, A. Bonna et Louys Gautier chacun 6 écus. »

« 10 septembre. On ordonna que ceux du Conseil ordinaire visiteroient tour à tour la garde pendant la nuit, et au point du jour ceux du Conseil des Cinquante. »

« 15 novembre. Ordonné qu'on apportera tous les soirs les clefs de la ville à MM. du Conseil. »

« 17 novembre. En Conseil général on fit un édit que pour faire la garde, les pauvres donneront un quart, les médiocres deux quarts, et les riches un sou. »

Toutes les classes de la population rivalisaient de zèle et de dévouement.

« Le 10 décembre. On exposa que le maître canonnier avoit offert de faire des pièces d'artillerie pesant 100 ou 200 livres pour le prix de 3 écus chacune, moyennant qu'on fournît l'étoffe, et s'il la fournil, il donnera la dite artillerie pour quatre sous et demi la livre, et on en tirera trois coups d'essai. »

« Le 13 décembre ; ceux de la confrairie des épingliers voulanl donner à la ville deux pièces d'artillerie, demandent permission de les amener avec le tambour, ce qu'on leur permet, et on les remercie. »

En présence de ce concours empressé, les ecclésiastiques seuls se faisaient un peu prier. Les chanoines ne consentirent pas sans peine à accorder six écus d'or pour payer le guet qui veillait au clocher de S* Pierre.

L'évêque requis de contribuer à la défense de la ville ne s'y refusa pas, mais le fit chichement, comme on peut s'en convaincre par la lettre suivante, qu'il écrivait le 14 septembre à Guillaume la Mouille, un de ses serviteurs :

« Guillaume Pontet m'a écrit que les syndics de Genève lui ont dit qu'ils avoienl besoin encore de 50 planches de mes bois de Jussy, outre ceux qu'ils ont déjà eus, ce que je ne veux pas refuser, mais que le tout s'employa au bien et fortification de la ville. Pour ce, allez en la maison de la ville, et dites aux syndics et à ceux des Conseils que je veux bien gratifier les dites planches, pourvu qu'elles servent à la fortification; car si autrement étoit, je ne veux pas gâter mes bois, pour ce que c'est tout mon revenu du dit Jussy, et par ainsi qu'ils avisent bien du nombre avant que de les couper, et vous eu prenez garde. »

« Le 10 janvier (1528) comparurent les prieurs des confréries de Notre Dame la ÎNeuve, des chapeliers, de S* Nicolas, de S' Alexis, des barbiers, de S* Honoré, des meuniers, de S' Sébastien, de S' Antoine et des corroyeurs auxquels les syndics dirent que chacune de leurs confréries eût à faire faire une pièce d'artillerie. Ils demandèrent

du temps pour en parler à leurs confrères, avant de rendre réponse. »

C'est à partir de cette année où il fallait, pour ainsi dire, être sur la brèche chaque jour, que nous voyons les affaires de la cité portées fréquemment devant un conseil nouveau, le Conseil des Deux Cents.

« Pendant cette année, dit J. Fazy, on établit définitivement le troisième Conseil nommé des Deux Cents; il servait d'intermédiaire entre le Conseil étroit, celui des Cinquante et le Conseil général ; il était supérieur aux deux premiers, soumis au dernier. Il est probable que dans les moments difficiles par lesquels Genève passait alors, on voulut compromettre dans les décisions qu'on prenait tout ce que la ville pouvait compter de gens importants; c'est pour cela sans doute qu'on appelait tant de monde à Tœuvre gouvernementale ^ »

Le duc, qui ne perdait pas un instant de vue ses projets contre Genève, avait compris la nécessité de remettre l'évêque dans ses intérêts et dirigea ses principaux efforts dans ce but. Ce dernier possédait en Piémont deux riches bénéfices, les abbayes de Suze et de Pignerol ; sous le coup d'une menace de séquestre persisterait-il dans les rapports d'amitié et de confiance qu'il venait d'établir avec les citoyens? De sa résidence de S* Claude, Pierre de la Baume entretenait une correspondance active avec Bezanson Hugues, le consultait sur tout ce qui concer-

' Précis de l'hist. de Genève, par /. Fajry,p. 158. Gautier observe dans son histoire manuscrite que cette nouvelle organisation fut introduite à l'imitation de ce qui était établi à Berne et à Fribourg.

nait ses intérêts, et le tenait au courant des démarches incessantes que faisait le duc pour l'intimider et le séduire. Bientôt les menaces du duc eurent un commencement d'exécution ; l'évèque le mandait à Bezanson le 23 août :

« Bezanson, je m'ébahis que je n'ai point eu de vos nouvelles il y a longtemps. J'ai eu un piésent de monseigneur le duc de Savoye, lequel m'a renvoyé mon homme sans lettre, sans vouloir parler à lui, et sans mon argent, et qui pis est, a mis en sa main mes bénéfices de delà les monts, pour me faire venir, comme W se vante, la corde au cou ; qui est une belle parole mandée, et voilà comme j'en suis de lui. Mais quand il me devroit faire encore pis, je ne voudrois engager mon honneur à lui, ni à prince vivant ^ »

Afin de parer les coups que lui destinait le duc, l'évèque chercha à renouer 1er, négociations qu'il avait précédemment entamées pour être admis dans la combourgeoisie de Berne et de Fribourg , et acquérir ainsi la protection de ces villes, et il sollicita les magistrats de lui venir en aide.

« Le 12 septembre, l'évèque ayant écrit qu'il vouloit contracter bourgeoisie avec MM. des deux Villes, on luy récrivit qu'il envoyât des ambassadeurs et que la Ville en enverroit d'autres en sa faveur, afin qu'il pût venir à bout de cette bourgeoisie^. »

* Galiffe a publié dans ses Matériaux une série de lettres adressées par l'évèque, d'août 1527 à juin 1528, à Bezanson Hugues, Robert Vandel et d'autres personnages jouissant de sa confiance

2 Reg. des Cons.

Le 20 septembre, l'évêque écrivait à Bezanson : «Je n'entends de rien faire sans mes sujets; aussi serois-je faible sans eux, et est de besoin qu'ils connoissent l'extrémité en quoi le dit seigneur entend de me mettre, et les menaces et dangers de ma personne. Le dit seigneur me tâte en plusieurs lieux et ne laisse de m'aiguillonner comme le scorpion. » — « Le duc, écrivait de nouveau P. de la Baume, le 2 octobre, veut que je tienne la main, de tout mon pouvoir, à la révocation de la bourgeoisie, de quoi je lui ai fait refus. Mes bénéfices y demeureront longtemps, avant que je le fasse. »

« Le 4 octobre on reçut une lettre de M. l'évêque faisant mention de ce qu'on avoit saisi les revenus de ses bénéfices de Pignerol et de Suze et qu'il seroit bon que la ville envoyât vers MM. des deux villes pour ce sujets» Mais ce fut en vain que les Genevois sollicitèrent le Conseil de Berne de s'employer pour faire rendre à l'évêque ses revenus. MM. de Berne répondirent très-nellement le 8 octobre qu'ils défendraient les droits de Pierre de la Baume, en tant qu'évêquede Genève, mais qu'ils ne voulaient pas s'occuper des démêlés qu'il pouvait avoir au sujet de ses abbayes en Piémont. Bien que rebuté à différentes reprises, et en termes assez rudes, l'évêque persista longtemps dans sa tentative, car le 20 janvier 1528 il demanda que Bezanson fût envoyé à Berne pour traiter de nouveau la môme affaire ^.

* Reg. des Cons.

* Bonivard prétend que Bezanson Hugues encourut presque l'indignation des Bernois, pour avoir vivement plaidé en faveur des demandes de l'évêque « parce que le nom de l'évêque leur estoit aussy exécrable que celuy du diable. » Il est

Le duc avait à deux reprises désigné un personnage pour remplir l'emploi de vidomne; mais les citoyens avaient décidé de ne pas le recevoir, tant que l'évêque ne leur en donnerait pas l'ordre.

Le 19 novembre, on vit arriver des ambassadeurs de Berne et de Fribourg, qui prièrent le Conseil de s'expliquer sur six griefs que le duc avait articulés contre la ville par l'organe de son ambassadeur Piochet; les plus marquants de ces sujets de plainte étaient : la disparition de la pierre sur laquelle étaient gravées les armes du duc et le refus de recevoir le vidomne désigné par le duc. De leur côté les deux villes invitaient le duc à fournir la preuve publique de ses accusations. Le 23 novembre des ambassadeurs du duc se présentèrent donc à Genève et exposèrent par devant les envoyés des deux Villes les griefs de leur prince; mais ils furent bientôt réduits au silence par les réponses du Conseil. Le 24 novembre, les députés suisses partirent, après avoir reçu, disent les Registres, chacun trois aunes de drap pour se faire un pourpoint. Le 30 MM. de Berne écrivaient au duc : «Nous merveillons que votre écuyer Piochet nous a donné à entendre ce qui à la vérité n'est consonnant et ce que vos ambassadeurs n'ont voulu justifier, à cette cause vous requérons

certain que, le Conseil de Berne penchant alors visiblement du côté de la Réformation^ le moment n'était pas propice pour contracter des engagements avec un évêque. « Quoique Genève, dit Gautier, eût fait quelques instances en faveur de l'évêque, les deux villes connurent bien que c'étoit de pur«s démarches de bienséance, et que les Genevois ne souhaitoient rien moins dans le fond du cœur que le succès de ce qu'ils demandoient. »

que par ci-après ne nous xeuillez donner à connaître sinon pure vérité. »

On voit que le concours que les deux villes prêtaient à leurs combourgeois du Léman se bornait essentiellement à des ambassades et à des propositions de médiation qui, loin d'aplanir le différend, l'entretenaient. Cela tenait à diverses circonstances que Balard résume ainsi :

« Trois choses les occupoient : l'une à cause du différend entre eulx de la loy luthérienne, l'aultre de la peste, l'aultre à cause que leurs gens, lesquieulx estoient allez pour le Roy de France en Ytallie, s'en revenoient malades; et plusieurs aultres raisons les empeschoient de faire venir à raison M. le Duc. »

On se souvient que le Conseil de Berne, pris pour arbitre, avait rendu le 20 août un arrêté au sujet des émigrés mammelus. Mais ces derniers n'ayant pas accepté la décision, les magistrats persistèrent à exiger qu'ils comparussent en justice. L'un d'eux, Bernard Dumont, étant mort à Gaillard au mois de novembre, ses parents demandèrent l'autorisation de l'ensevelir au couvent de Palais; que répondit le Conseil? « Ordonné que puisqu'il n'a pas voulu venir en ville vif pour se purger de ses crimes, il n'y viendra pas aussi mort ^ »

Quelle condescendance attendre d'un pareil Conseil? Aussi les fugitifs avaient-ils mis leur principal espoir dans la Cour métropolitaine de Vienne à laquelle ils en avaient appelé. Cette cour eut en effet égard à leur appel, et évoqua le procès devant elle. Mais les citoyens n'entendaient pas relever de la Cour de Vienne pour un

^ Reg. des Cons., 28 novembre.

débat qui ne concernait nullement les matières ecclésiastiques. Aussi un Conseil général fut assemblé le 29 décembre au sujet des « nouveautés inouïes que faisoil la Cour de Vienne en faveur des fugitifs. » Le Conseil conclut à l'unanimité qu'aucun bourgeois ne pourrait en appelerà la Cour de Vienne, que nul n'eût à obéir aux lettres émanées de celte Cour, attendu qu'elles sont concédées par des gens qui n'en ont aucun pouvoir, et que chacun pourrait saisir tous ceux qui voudraient exécuter de semblables lettres, afin que ces derniers pussent recevoir le châtiment qu'ils méritaient. Il fut décidé en outre que quiconque refuserait de s'en remettre, pour ses différends^ au jugement du Conseil, serait privé de la bourgeoisie.

Les émigrés, cités sept fois à comparaître, ne tinrent aucun compte de ces sommations répétées K Enfin, le 20 février, le Conseil Général décida que la sentence serait rendue le lendemain. Elle porte trop l'empreinte des mœurs rudes du temps pour que nous ne la reproduisions pas :

« Le 21 février, par les sindiques ^, lanquam juges des causes criminelles, et à la poursuite du procureur-fiscal et du procureur général de la cité, fust donnée sentence contre les dicts fugitifs en général estans en nombre et nommés par leurs noms et surnoms 44. Tous leurs biens estant dedans les franchises de la cité furent adjugés au

* La première sommation avait eu lieu le 13 juillet 1527.

^ Les syndics venaient d'être renouvelés; voici leurs noms: Hugues, Nicolas du Crest, Girardiu de la Rive et Etienne Macheret.

procureur général pour les intérestz et dommages que la cité avoit supportés à la coulpe des ditz fugitifz. Et si les biens estans dedans les franchises de Genève ne peuvent satisfaire aux dits intérêts, l'on aura recours aux aultres biens qu'ilz ont hors Genève, quant temps et lieu viendra. Comme ils n'ont point voullu comparoistre, nonobstant <juelque sauf-conduit et seurté pour eslre ouis en justice que M. de Genève leur avoit donné, ni aussi pour seurté que MM. les ambassadeurs de Berne et de Fribourgleur bailloient, leurs corps furent condamnés à estre mis en quartiers et attachés aux quatre carrés les plus éminents de la cité. Et pour donner exemple aux aultres au temps advenir de non faire conspirations, traysons, sédictions contre leur prince, M. de Genève, contre lés citoyens, bourgoys et habilans de la cité, et le bien public, leurs noms et surnoms seront mis en escript en une pierre au lieu plus apparent de Genève, et les enfants ne pourront jamais estre esleus sindiques, conseilliers , ny officiers de ville. A M. le procureur fiscal ou à son lieutenant fust mandé et commandé de mettre icelle sentence en exécution. »

« Le mesme jour furent faicles les cryes de la part de M. de Genève, de son procureur fiscal et des prudhommes de la ville que nul, de quelque estât ou condition qu'il fust, ne fust ouzé ne sy hardi de céler ny soustrayre chose qui appartînt aux traytres condamnez, soit debtes, or, argent, biens, meubles et immeubles, dedans les lymites et franchises de la cité, sur la poyne d'estre repris pour cas de larrecin ^ »

* Balard, p. 148.

Cette sentence draconienne n'était guère faite pour adoucir les esprits aigris; aussi une recrudescence d'hostilités s'en suivit.

L'évêque tourne casaque. Première journée de Payerne^

Le l^'' mars, le feu fut mis à la maison qu'un bourgeois de Genève possédait à Annemasse. Mais ce furent surtout les intérêts du célèbre prieur de St-Victor qui mirent d& nouveau aux prises le duc et les bourgeois de Genève.

Bonivard, relâché après un an de captivité, n'avait pasété remis en possession de son prieuré. Le pape Léon X en avait gratifié en 1521 un de ses favoris, Léonard de^ Tornabous, qui l'avait amodié. Mais en 1527, Bonivard, exploitant la fnusse nouvelle de la mort du titulaire qu'on avait fait courir à propos du sac de Rome, fit des démarches pour recouvrer son bénéfice. Il obtint de l'évêque une décision favorable; mais le duc de Savoie en neutralisa l'effet en défendant aux habitants relevant du prieuré de payer aucune redevance à Bonivard.

Dans ces circonstances, l'adroit prieur sut persuader aux magistrats de la ville qu'il était de leur intérêt de lemaintenir dans la possession des revenus de son prieuré; de là l'arrêlé suivani, pris le 21 janvier 1528 :

« On prêta à M. de St-Victor six arquebuses à croc, et on luy bailla six livres de poudre pour se pouvoir défendre à Carligny contre ses compétiteurs. »

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