ROMAN PARISIEN
C'est une histoire d'hier.
Le précoce printemps de cette année a déjà mis des feuilles aux vieux marronniers des Tuileries et l'herbe naissante commence à verdir les plaines dénudées qui bordent la Seine entre Asniôres et Saint-Denis.
Une calèche découverte, attelée de deux bons chevaux, et conduite par un cocher en livrée, vient de passer le pont de Saint-Ouen et file au grand trot sur la route poudreuse, à travers la presqu'île de.Gennevilliers.
Les promeneurs qui se font voiturer en plein soleil dans ces parages peu fréquentés sont trois ; deux assis dans le fond et un sur le devant; trois hommes, trois jeunes : le plus âgé n'a pas beaucoup plus de trente ans. Us ne vont point déjeuner sur Therbe en jdyeuse compagnie, car ils sont vêtus de noir des pieds à la
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tète et les gens qui se piquent de suivre les usages ne s'habillent pas ainsi pour une partie de campagne.
— Tiens 1 des bourgeois qui vont se rafraîchir d'un coup de torchon, s'écria un cantonnier occupé à casser des pierres sur le revers du chemin.
— C'est pas la place qui manque par ici, riposta un maraîcher, en s' appuyant sur sa bêche pour regarder passer la voiture.
— Très malins, ces observateurs de la banlieue, dit le voyageur placé en face des deux autres, un gros garçon à mine réjouie.
— Gomment, diable I ont-ils pu deviner que l'un de nous va se battre? demanda le grand brun qui lui faisait vis-à-vis.
— Parbleu ! ce n'est pas difficile. Nous sommes trois.. . on est toujours trois quand on va sur le terrain... le monsieur qui s'aligne et ses deux témoins; nous sommes tous les trois en redingote et boutonnés jusqu'au menton... c'est la tenue de rigueur; il est à peine deux heures après midi et le paysage manque absolu- , ment de gaieté. Que viendrions-nous faire ici, bon ,; Dieu I si le sire de Pontaumur et ses acolytes ne nous
y avaient pas donné rendez-vous pour vider une sotte / querelle? Ce cantonnier a servi, ça se voit à sa 'î dégaine»., il a peut-être été prévôt dans un régiment... *^ et il a compris tout de suite de quoi il retourne. Seule- "^^ ment, il se trompe en parlant de coup de torchon, -^ puisque Maurice se bat au pistolet... Du diable si je sais ^< pourquoi le pistolet, par exemple. C'était la mode sous ^^ la Restauration, ce duel-là, mais, à présent, personne '^ n'en veut plus. ^i
— Vous oubliez, mon cher Coulanges, que je n'avais ^e pas le choix des armes, dit doucement le troisième occupant de la calèche.
Gelal-l& était blond, mince ; il avait de jolis traits et une physionomie sympathique.
— Si TOUS ne l'avez pas eu, c'est votre faute, mon petit Saulieu; il ne fallait pas souffleter cet animal de Pontaumur devant dix personnes... et sans motif, encore!
— On a toujours un motif, quand on se met volontairement dans la nécessité d'accepter une rencontre... et les conditions de l'adversaire.
— Oui, sans doute, on a un motif; mais tu n'as pas jagé à propos de me confier le tien, dit le grand brun, celui qui s'était étonné de la perspicacité du cantonnier.
— Pardon, cher ami, tu étais au cercle lorsque M. de Pontaumur, qui était mon partenaire au whist^ m'a reproché en termes grossiers d'avoir commis une faute.
— Oh I il t*a dit que tu jouais comme un coffre. C'est peu poli, mais ce n'est pas une injure grave et je te déclare que moi, Georges Gourtenay, qui ne suis pas endurant et qui ai fait mes preuves, je n'aurais pas répondu par une gifle à un propos bête. Et pourtant l'homme qui l'a tenu ,ne me plaît guère. Mais enfin, il l'a reçue, la gifle... et il n'y à plus qu'à en découdre. Tu t'es mis absolument dans ton tort et nous avons été obligés d'en passer parles exigences de ses témoins... deux messieurs que je n'aime pas plus que lui... Il y en a un surtout qui m'est presque suspect.
— Corléonl s'écria Coulanges. On prétend qu'il triche au jeu. Je ne l'ai jamais vu opérer, mais je le crois très capable de corriger la fortune, et je ne peux pas le souffrir.
— Enfin, reprit Gourtenay, tu vas donner une bonne leçon à ce Pontaumur. Je m'étonne seulement qu'il
ait choisi le pistolet, car il sait que tu y es de première force, et il tire assez bien Fépée.
— Peu m'importe comment je me battrai, pourvu que je me batte, murmura Maurice Saulieu.
Gourtenay regarda fixement son ami, qui baissa les yeux, et la conversation tomba.
Si brave que l'on soit, ou si blasé sur ces sortes d'affaires, on éprouve le besoin de se recueillir un peu pendant les derniers instants qui précèdent une rencontre amenée par des causes sérieuses, et Gourtenay commençait à soupçonner que ce duel avait une origine que les deux combattants voulaient taire.
Il connaissait à fond le caractère de Maurice qui était son plus ancien et son meilleur camarade ; ils s'étaient liés au collège, ils étaient entrés ensemble dans le monde, et ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre quoiqu'ils n'eussent ni la même fortune, ni le môme tempérament, ni les mômes goûts. Mais, comme l'amour, l'amitié vit de contrastes. C'était la première fois que Maurice cachait quelque chose à son cher Georges, qui ne lui cachait jamais rien, pas môme le nom de ses maîtresses, et la liste en était longue, car il en changeait souvent.
Maurice, quoiqu'il n'eût rien perdu de son calme, se taisait aussi et paraissait préoccupé.
Il n'y avait pas jusqu'au joyeux Goulanges qui n'eût pris un air grave, peut-ôtre parce qu'il s'y croyait obligé. Gelui-là était beaucoup moins lié que Georges Gourtenay avec Maurice Saulieu. Goulanges avait été amené surtout à cause de sa profession. Il venait d'ôtre reçu docteur en médecine.
On ne s'en serait pas douté à voir la vie qu'il menait, car on le rencontrait partout où l'on s'amuse et^ on ne lui connaissait pas de malades sérieux. Il s'était fait
médecin comme il se serait fait avocat, pour ne pas contrarier sa famille , mais son père lui ayant laissé trente mille francs de rente, il ne tenait pas du tout à exercer.
— Nous approchons, dit-il, pour rompre un silence qui lui pesait. Je reconnais ce champ d'asperges. J*ai déjà servi de témoin, Tannée dernière, au môme endroit... dans la vieille redoute de Gennevilliers, qu'on n'a pas rasée après le siège. On dirait qu'on l'a élevée tout exprès pour la commodité des duellistes, car elle n'a jamais été bombardée par les Prussiens, et on y est à merveille pour échanger des coups de pistolet ou pour ferrailler.
— A propos de pistolets, demanda Georges, vous vous êtes assuré, je suppose, que ceux dont •ces messieurs vont se servir n'ont jamais été essayés ?
— Je suis allé les acheter, hier, chez Galand, avec M. Gorléon, qui prétend se connaître en armes et qui a constaté comme moi qu'ils étaient neufs. La poudre et les balles ont été vérifiées aussi. Et le tout est dans la boite que ce Gorléon a gardée, après l'avoir fermée en ma présence et m'en avoir remis la clef. A moins d'apposer les scellés sur la serrure du coffret, je ne pouvais pas prendre plus de précautions.
— Celles-là suffisent. Nous sommes d'accord avec eux sur les conditions du combat, vingt pas, tir simultané, au commandement; le feu cessera après le troisième coup échangé, alors même qu'aucun des deux adversaires ne serait touché.
— Parfaitement. C'est le programme exact. Et voici le sentier qui mène à la redoute que vous voyez làbas.
— Nous n'arrivons pas les premiers. J'aperçois un fiacre sur la route... Pontaumur et ses témoins sont
Ô LES 6UITES d'un DUEL
déjà descendus. Laissons-les filer; je ne tiens pas à fraterniser avec eux. Jean I cria Gourtenay à son cocher, n'allez pas plus loin.
La calèche s'arrêta. On mit pied à terre et le docteur Coulanges prit dans le coffre une trousse chirurgicale dont il n'avait encore jamais eu l'occasion de se servir.
— En cas d'accident, dit-il à l'oreille de Gourtenay, les voitures pourront avancer.
— J'espère que la mienne nous ramènera tous les trois sains et saufs, murmura Georges.
— Nous n'avons pas de temps à perdre, dit Maurice Saulieu. Ges messieurs ont pris à travers champs. Tâchons de ne pas les faire attendre.
Georges passa son bras sous le bras de son ami et le bon Goulanges eut le tact de marcher en éclaireur, pensant bien que les deux intimes ne seraient pas fâchés de rester en tôte-à-tôte pendant le court trajet qu'ils avaient à parcourir avant d'arriver sur le terrain.
— Mon cher Maurice, commença Georges, je suis sûr que tu vas t'en tirer sans accroc... mais, tu le sais, le duel au pistolet est une vraie loterie... en prévision dji cas très improbable où il t'arriverait malheur, as-tu quelques recommandations à me faire?
— Une seule, mon ami, répondit Saulieu d'un ton ferme. Promets-moi que, si je suis* tué, tu iras toimême apprendre ma mort à Marianne.
— A mademoiselle Mézencl... à ta fiancée I... il y aurait de quoi la tuer aussi, et si tu exigeais que je ma chargeasse de cette vilaine commission, je prendrais un intermédiaire pour m'en acquitter. Elle a sa mère... c'est à sa mère que je m'adresserais.
-* Sa mère est daos un tel état de santé que la moindre émotion lui serait fatale, tu le sais bien.
— Je sais qu'elle est paralysée depuis deux ans, mais, enfin, le coup serait moins rude pour elle que pour sa fille.
— Peut-être... et cependant je te prie en grâce de faire ce que je te demande. J'ai compté que tu ne me refuserais pas et... j'ai promis...
— A qui? à Marianne?
— Oui, à Marianne.
— Elle sait donc que tu te bats?
— Elle le sait. J'ai dû le lui dire.
— En vérité, je crois rêver. Comment ! tu adores cette jeune fille... tu l'aurais déjà épousée si tu avais eu assez de fortune pour deux... tu as hérité de ton oncle, il y a trois mois, et aussitôt tu t'es empressé de demander la main de mademoiselle Mézenc... on te l'a accordée sans difficulté... vous devez vous marier après Pâques... elle t'aime de tout son cœur... et tu n'imagines rien de mieux que d'aller l'avertir que tu risques ta vie aujourd'hui!... c'était bien assez de t'être fait une mauvaise affaire à propos d'une niaiserie... pendant que tu étais en veine de sottises, tu aurais dû inviter cette pauvre enfant à assister au duel... c'eût été com* plet.
— Je ne pouvais pas lui cacher que je me bats. Georges tressaillit. Il commençait & entrevoir la vérité.
— Ecoute, Maurice, reprit*il d'une voix émue, je me suis abstenu, par discrétion, de te demander pourquoi tu as cherché noise à Pontaumur, mais si mademoiselle Uézenc a été mêlée d'une façon quelconque à cette fà^ cheuse histoire, il faut que tu me le dises... ne fût-ce que pour me mettre à même de la défendre si tu n'étais plus là. J'ai pour elle autant d'estime et de sympathie que...
— Qu'elle en a pour toi, interrompit Maurice ; je le sais, mon cher Georges; et je suis certain que, si je lui manquais, tu ne souffrirais pas plus que je ne l'ai souffert qu'un fat l'insultât.
— Qujoi I ce Pontaumur s'est permis de. ..
-^ Non content d'adresser à Marianne des paroles inconvenantes lorsqu'il la rencontre dans le monde, il a tenu sur elle des propos odieux... que je n'ai pas entendus, mais qui m'ont été répétés.
— Qu'a-t-il donc pu dire?
— Dispense-moi de te l'apprendre. Mieux vaut que tu l'ignores toujours, quoi qu'il arrive. Je ne voulais pas que le nom de Marianne fût prononcé à propos d'un duel entre cet homme et moi. Je n'avais donc pas autre chose à faire que ce que j'ai fait : insulter publiquement le misérable sous le premier prétexte venu. Je le tuerai, si Dieu est juste... mais il peut me tuer... et, dans ce cas, je compte sur toi...
— Pour te venger ? Ah I cela... je te le jure.
— Non, ce serait réveiller le souvenir d'une calomnie que Pontaumur n'osera pas répéter. Je compte sur toi pour protéger une malheureuse jeune fille qui sera bientôt seule au monde, car sa mère n'a pas longtemps à vivre, et si je n'étais plus là, sa tante, madame Fresnay, cesserait bientôt de s'occuper d'elle.
Mais nous voici arrivés. Me promets-tu d'aller trouver Marianne, si je ne reviens pas ?
— Ehl bien, oui, je te le promets... mais j'espère que c'est toi qui feras la visite. Tu tires à merveille, tu as tout ton sang-froid. Tu vas loger une balle dans le ventre de ce lâche coquin. Ah I si j'avais su !... C'est moi qui l'aurait donné, le soufflet...
— Messieurs, on nous attend, dit Goulanges, en se
retournant vers les deux amis qu*il précédait de quelques pas.
— Nous voici, répondit tranquillement Maurice Saulieu.
M. de Pontaumur et ses deux assistants se tenaient à l'entrée de cette espèce de champ clos protégé d'un côté par une levée de terre et confinant de l'autre à une plaine où l'on n'aperçoit que des cultures marsdchëres.
Les maisons les plus rapprochées sont à cinq cents mètres de la redoute.
H. Gorléon portait la boite qui contenait les pistolets. Il avait bonne façon, quoi qu'en dit Gourtenay, et il semblait assez ému, n'ayant sans doute jamais figuré dans une affaire d'honneur. L'autre témoin, très correct et très raide, était un officier retraité qui faisait partie du cercle, et qui avait vu donner le soufflet. Celui-là devait être mal disposé pour les adversaires de l'offensé qu'il représentait et il ne se gênait pas pour le laisser voir.
Quant à M. de Pontaumur, il approchait de la quarantaine, et il était taillé en Hercule, mais sa large carrure ne l'empêchait pas d'avoir l'apparence d'un parfait gentleman. Il pouvait même passer pour un beau cavalier, quoique son teint manquât de fraîcheur, et que ses cheveux commençassent à grisonner légèrement. Ce n'était plus ce qu'au théâtre on appelle un amoureux^ mais il aurait très bien joué les forts premiers rôlesy et s'il déplaisait généralement aux hommes à cause de ses manières hautaines, il devait plaire aux femmes qui aiment les figures énergiques. Il avait l'air fatal, comme on disait autrefois dans les drames.
On se salua froidement de part et d'autre. Les deux adversaires s'éloignèrent un peu et les témoins s'abouchèrent pour procéder aux derniers préparatifs.
10 LES SUITES d'un DUBL
— - Messieurs, commença d'un ton peiné M. Corléon, je crains bien qu'il ne soit trop tard pour arrêter ce duel que nous déplorons tous. Cependant, mon ami, M. de Pontaumur, m'a chargé de tenter un dernier essai de conciliation. Il est l'insulté et sa bravoure ne saurait être mise en doute. Il peut donc se permettre d'exprimer le désir d'un arrangement qui...
— Pardon, monsieur, interrompit Georges Courtenay : je dois vous faire observer d'abord qu'on n'arrange pas une affaire aussi grave que l'est celle-ci. Nous ne sommes pas des enfants. Ensuite, je ne vois pas comment nous pourrions nous entendre... à moins que votre ami ne se contente de garder tout simplement le soufflet qu'il a reçu...
— Vous savez aussi bien que moi, cher monsieur, qu'il a le droit d'exiger une réparation. Mais si M. Saulieu voulait bien, en notre présence, reconnaître ses torts...
— C'est-à-dire, n'est-ce pas, faire dés excuses?
— Sans doute. Il me semble qu'en pareil cas, c'est presque un devoir.
-—Il vous semble, dit sèchement Georges; il ne me semble pas à moi. Que Saulieu ait été trop vif, c'est possible ; mais, en pareil cas, un galant homme n'a plus qu'à subir les conséquences de sa vivacité.
— J'ajoute, reprit M. Corléon avec douceur, que l'accomplissement de ce devoir n'aurait rien de pénible. Nous avons tous assisté à la scène de violence qui a motivé cette rencontre et nous comprendrions très bien que M. Saulieu exprimât devant nous le regret d'avo ir outragé sans raison un'^camarade du cercle...
— Si M. de Pontaumur se tenait pour satisfait après cette déclaration, il ne serait vraiment pas difficile.
-— Les excuses seraient constatées au procès-verbal que nous rédigerions, dit le capitaine Morgan.
usa SUITES d'un DUSIi il
— Et que vous publieriez, bien entendu. Allons, messieurs, tout cela n'est pas sérieux. Finissons-en, je vous prie.
— • Vous ne reftiserez pas, j'espère, de soumettre notre proposition à M. Saulieu, demanda Corléon.
— Je refuse catégoriquement, parce que je suis certain qu'il ne l'accepterait pas. S'il avait voulu en venir à des excuses^ il aurait commencé par là. Maintenant, il est trop tard. C'est fâcbeux peut-être, mais au point où nous en sommes, il faut aller jusqu'au bout.
— G*est une grosse responsabilité que vous prenez, souffrez que je vous le dise.
— Une responsabilité qui ne me pèse pas du tout. Je connais les intentions de mon ami et je juge inutile de le consulter. Nous avons assez perdu de temps. Veuillez ouvrir ce nécessaire d'armes.
— Puisque vous l'exigez.. . Ce cher docteur a la clef.
— La voici, dit Goulanges.
— C'est une précaution que, d'un commun accord, nous avons cru devoir prendre, ajouta Corléon. On ne saurait s'entourer de trop de garanties pour égaliser les chances d'un combat. Nous avons acheté ensemble les pistolets et les munitions... La boite a été fermée par M. Goulanges et vous pouvez vous assurer que, depuis hier, elle n'a pas été ouverte.
— J'en suis très convaincu, grommela Georges, en haussant les épaules, pour marquer à quel point ces précautions et ces discours lui semblaient ridicules.
--Personne ne vous soupçonne d'escamotage, ajouta le docteur avec impatience. .
Gourtenay examina les pistolets, s'assura que l'intérieur du canon avait encore le poli brillant du neuf, et que les balles étaient de poids, versa un peu de poudre
dans le creux de sa main, vérifia les amorces et dit :
— C'est bien. Je vais compter les pas avec M. Morgan pendant qae vous chargerez les armes.
— Avec Taide du docteur, dit M. Gorléon. Il ne convient pas que j'opère seul.
— Goulanges chargera un des pistolets. Vous chargerez l'autre.
— C'est bien ainsi que je l'entends. Vous voyez que nous avons pris des pistolets de tir, ancien système... On est plus sur de ce qu'on fait qu'avec ces nouvelles inventions de cartouches toutes préparées... et ils sont tout aussi justes que ceux qu'on charge par la culasse... trop justes, hélas! car à vingt pas et avec des armes rayées, un malheur est à redouter.
— Nous ne sommes pas venus ici pour tirer en l'air et déjeuner après, répliqua brusquement Courtenay.
— Venez-vous ? monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au capitaine, qui répondit :
— Je suis à vos ordres. Et, si vous le voulez bien, ce sera vous qui mesurerez la distance. Vous êtes plus grand que moi ; vos enjambées seront plus longues, et je pense que vous ne tenez pas à rapprocher les combattants.
— Certes, non, j'étais d'avis de les placer à trente pas et je vais tâcher d'en gagner cinq.
Le terrain était indiqué. En plaçant les adversaires face à face à l'entrée de la redoute, on leur assurait une parfaite égalité d'avantages. Ils avaient le soleil de c6t6 et la plaine derrière. Pas un mur, pas un arbre pouvant favoriser le tir de l'un ou de l'autre.
Pendant que Georges arpentait le sol en compagnie du capitaine Morgan, M. Gorléon et le docteur s'acquittaient de leurs fonctions avec beaucoup de zèle. M. Gorléon y apportait même un soin minutieux, et il s'en^
LES SOTTES d'un DUEL 13
tendait mieux que le bon Coulanges à cette besogne assez délicate. Sans lui, Coulanges aurait oublié de flamber les pistolets, et lorsque, après cet essai préalable, ils en vinrent à verser la poudre, il montra au docteur comment il fallait doser les charges pour qu'elles fassent pareilles.
11 voulut absolument que Coulanges choisit deux balles dans la boîte et lui en remît une. On eût dit qu'il avait peur d'y toucher, et avant de l'introduire dans le canon, il la tint un instant entre le pouce et l'index comme pour bien montrer qu'il ne la mettait pas dans sa poche.
Coulanges, qui n'attachait pas tant d'importance à ces détails, le laissa faire et ne songea qu'à bourrer avec soin pendant que Corléon procédait de son côté à la même opération.
Tout était terminé, lorsque les deux autres témoins revinrent, après avoir marqué les places de combat en y laissant leurs cannes.
— Il ne nous reste plus, messieurs, dit Corléon, qu'à tirer au sort les pistolets. Je vais les couvrir avec mon mouchoir et les adversaires choisiront sans voir.
— A quoi bon cette complication? demanda Courtenky avec humeur. Nous n'en finirions jamais, si on vous écoutait. Vous étiez deux pour préparer les armes, il est clair que tout s'est passé régulièrement. Décidons, si vous voulez, que votre ami se servira du pistolet préparé par le docteur, et que Saulieu se servira de l'autre. Donnez-le moi. Je vais le lui remettre. Capitaine, veuillez portera M. de Pontaumur le pistolet que tient à la main M. Coulanges.
Ainsi fut fait, et les témoins se séparèrent en deux groupes.
— A qui en a-t«il, cet imbécile, avec son tirage sous
un mouchoir, grommelait Gourteuay en s'en allant rejoindre Maurice; nous prendril pour des prestidigitateurs et nous croit-il capables de tricher à ce jeu-là?
— Non, murmura le docteur, mais il n'ignore peutêtre pas qu'on l'a accusé, lui, de tricher au baccarat... et il craint qu'on ne le soupçonne de tricher sur le terrain.
— Àh ! dit entre ses dents Gourtenay, nous ayons affaire à un joli monsieur, etcePontaumur choisit bien ses témoins. L'un est raide comme une barre de fer, et poli... tout juste ; l'autre ne m'inspire pas la moindre confiance. Mais enfin vous avez surveillé l'opération, et vous êtes sûr qu'il n'y a pas eu de supercherie.
— Parfaitement sûr, affirma le docteur. J'ai tout vu et j'ai choisi moi-même les balles.
— N'importe. Si personne n'est touché au premier feu, je demanderai qu'on intervertisse les rôles. Le capitaine et moi nous rechargerons les pistolets. Gomme ça, je serai plus tranquille.
Maintenant, mon cher, j'ai encore un mot à dire à Saulieu, et je n'ai pas besoin de vous pour le conduire à son poste de combat.
— Très bien 1 cher ami, je vous laisse aller et je reste
— Je vous y rejoindrai dans un instant. G'est la bonne place pour les témoins.
Goulanges s'arrêta et se mit à préparer sa trousse. Morgan et Gorléon entouraient leur ami. Gourtenay s'en alla retrouver le sien, qui attendait tranquillement à dix pas de là.
— Tout est réglé, dit-il, en lui remettant le pistolet qu'il venait d'armer. C'est le capitaine qui donnera le signal et il m'a promis de ne pas y mettre trop de lenteur. Tu sais ce que tu as à faire : ajuster au premier
commandement. •• et tirer au moment où il prononcera le mot : trois I après avoir dit : un 1 deux !... au moment précis, tu entends bien ?
— Très bien.
— Une seconde plus tôt, ou une seconde plus tard, ce serait considéré comme déloyal.
— Je le sais.
— Hais ce n'est pas une raison pour te préoccuper trop du signal. Tu l'entendras toujours et il est inutile de suivre de Tœil les mouvements de Morgan. Ne pense qu*à viser ton adversaire et t&che de ne pas le manquer. Depuis que je connais les précédents du soufflet, je donnerais n'importe quoi pour me battre à ta place. Car enfin moi, je ne suis pas bon à grand' chose, et ma Tie ne vaut pas cher, tandis que toi qui vas épouser une jeune fille: charmante... Mais ne parlons plus de cela.
— Parlons-en, au contraire. J'ai ta promesse, mon ami, et je compte que tu la tiendras.
— Puisque tu l'exiges, ta volonté sera faite, je te le répète.
—J'aurais bien une autre prière à t'adresser, seulement...
— Encore I ahl mon cher, ce n'est plus l'heure des recommandations. Ça gâte la main et ça nuit à la justesse du tir, les causeries du dernier moment. Nous reprendrons la nôtre dans dix minutes, quand tu auras couché par terre le seigneur dePontaumur... Car je ne doute pas que tu ne le touches. Tu es de sang-froid, tu û'as pas envie de le ménager, et chez Gastine-Renette je t'ai vu faire mouche cinq fois sur sept. Donc, tu lui casseras au moins une patte.
— Il en sera ce qu'il pourra. Ma cause est juste et je Qe crains pas la mort. C'est tout ce qu'il faut. Mais,
sans revenir sur ce que tu m'as promis de faire si j'étais tué, je puis bien te dire que tu trouverais . dans mon portefeuille... là, sur ma poitrine... dans la poche de ma redingote... des papiers dont je te prie de prendre connaissance.
— fion I un testament... C'était bien inutile... Mais, c'est entendu. Pas un mot de plus. Voici la limite que tu ne dois pas dépasser... ma canne en travers. Placetoi. Ton adversaire l'est déjà.
— J'y suis. Donne-moi une poignée de main. Ce n'est pas défendu sous les armes, dit en souriant Saulieu.
— Non, mon vieux Maurice, et je te la donne de bon cœur, parce que je sais que ce ne sera pas la dernière. Tu as rentré tes manchettes et relevé ton collet pour cacher le linge qui pourrait servir de point de mire... c'est bien... et surtout, efface-toi... quil ne voie que ton bras dans sa ligne de tir... ah I encore un mot... le guidon de ton pistolet est très en saillie... et l'arme relève toujours... vise au genou pour toucher au cœur... et pas de coup de doigt... la détente est un peu dure... commence à appuyer doucement au commandement de deux...
— J'ai compris... adieu, Georges!... ces messieurs s'impatientent. Ne t' attarde pas davantage... on croirait que j'ai besoin d'être encouragé et que tu me remontes le moral.
— Ceux qui diraient cela auraient affaire à moi, murmura Courtenay en quittant son ami.
Les trois autres témoins avaient pris position sur un petit tertre, d'où ils dominaient le terrain du combat.
Coulanges était très ému. Il avait beaucoup d'amitié pour Saulieu, et il pensait aux dangereux effets des armes à feu, qui estropient quand elles ne tuent pas. M. Cor«
léon s'agitait et montrait pins d'inquiétude qu'il n'en éprouvait peut-être. Le capitaine paraissait très calme, et rétait réellement.
— Je coQipte que vous n'espacerez pas trop les commandements, lui dit tout bas Gourtenay.
M. Morgan répondit par un geste qui signifiait : Soyez tranquille, je connais mon affaire ; et, s'avançant un peu, il cria :
— Vous êtes prêts, messieurs ?
La question était une simple formalité, car les deux combattants, la poitrine effacée, l'épaule droite en avant, et le canon du pistolet tourné^ers le sol, n'attendaient que le signal.
11 eût été dificile de décider lequel des deux faisait meilleure contenance. Saulieu était un peu pâle, mais il avait le regard assuré de Thomme qui n'a pas peur, et il portait haut la tête. M. de Pontaumur, bien campé sur ses jambes, se tenait ferme et dyoit, le sourcil froncé, l'œil fixé sur son adversaire ; pas un muscle ne bougeait. Avec son teint brun, ses traits prononcés et sa grande taille, il avait l'air d'une statue de bronze.
Son encolure un peu massive constituait un désavantage assez marqué, car Maurice étant très mince présentait beaucoup moins de surface vulnérable.
— Allez donc, capitaine, murmura Georges qui souffrait cruellement de ces angoisses du dernier moment que les plus braves ressentent, quand la vie d'un ami est en jeu.
Morgan lança le premier commandement d'une voix sonore, et les armes se levèrent en même temps.
— Une I deux I trois I reprit-il, sans mettre plus d'une seconde d'intervalle entre chaque mot.
Les deux coups partirent ensemble avec tant de précipitation qu'on n'entendit qu'une détonation.
M. de Pontaumur abaissa aussitôt son pistolet. Evidemment, il n'était pas touché ; mais Saulieu laissa tomber le sien et porta vivement la main gauche à sa poitrine. Il resta debout cependant, et Courtenay arriva à temps pour le recevoir dans ses bras.
— Tu es blessé? lui demanda-t-il d'une voix altérée.
— Oui... là, sous Faisselle, dit Maurice qui chancelait.
— Ce ne sera rien, cria le docteur en accourant à toutes jambes. Soutenez-le, Courtenay, jusqu'au talus de la redoute... nous l'y adosserons... appuyez- vous sur moi, mon cher Saulieu.
Le talus était à dix pas. Ils purent l'y traîner à grand'peine et l'asseoir sur l'herbe. On ne voyait pas la blessure, mais le viçage était livide et les yeux se voilaient déjà.
— Aidez-moi à défaire ses vêtements, dit tout bas Goulanges.
Sa main tremblait et dans sa précipitation, il avait jeté sa trousse.
— Souffres-tu? demanda Georges avec anxiété.
— Non... très peu, murmura le blessé, mais... j'étouffe...
Le docteur avait déboutonné la redingote et le gilet; un mince filet de sang tachait la chemise qu'il déchira vivement. Une plaie à peine visible trouait la peau, à deux pouces au-dessous de la clavicule.
*- Ëh 1 bien ? disait la figure de Georges,
Goulanges répondit par un signe de tête qui n'annonçait rien de bon, et que Maurice ne vit pas.
Après le coup, M. de Pontaumur et ses témoins s'étaient réunis, comme il est d'usage en pareil cas. Il convenait cependant qu'ils vinssent s'informer de l'état de l'adversaire qu'une balle trop bien dirigée venait d'atteindre.
M. Gorléon et le capitaine prirent les devants. Pontaumur suivait à distance. On devinait à sa mine qu'il ne se souciait pas de trop s'approcher, de peur de se trouver face à face avec un cadavre.
— La blessure n*est pas grave, j'espère ? demanda Gorléon d'un air contrit.
Et, le docteur ayant fait un geste qui voulait dire : elle est mortelle, il reprit en levant les bras au ciel :
— Oh I mon Dieu I... quel malheur 1 vous nous rendrez cette justice, messieurs, que nous avons fait tout ce qu'il était possible de faire pour arrêter ce duel... et que tout s'est passé loyalement.
— Allez au diable ! cria Goartenay en lui montrant le poing. Nous n'avons que faire de vos jérémiades et de vos protestations.
Et comme M. Gorléon s'empressait de battre en retraite, Gourtenay appela Morgan,et lui dit sur un autre ton:
— Emmenez vos amis, capitaine... emmenez-les vite... et à la première auberge que vous trouverez sur la route... là-bas, avant le pont... envoyez«nous deux hommes avec un brancard et un matelas.
— Gomptez sur moi, monsieur, répondit l'ancien ofQoier avec le flegme d'un vieux soldat qui en a vu bien d'autres. Je vais aussi donner à votre cocher l'ordre d'avancer.
Gourtenay, agenouillé, soutenait des deux mains la tôte de son malheureux ami qui venait de rouvrir les yeux.
— Maurice, demanda-t-il, tu me reconnais, n'est-ce pas ? G'est moi... Georges...
— Tu iras, murmura le blessé d'une voix qui n'était plus qu'un souffle ; tuiras,., tu me l'iis juré.,.
— Je te le jure encore.
— Merci I... ohl merci... penche-toi, Georges... plus près... encore plus près...
— Tu t'épuises en t'agitant ainsi... ne parle pas, je t'en supplie.
— Il le faut. . . je veux que tu saches tout. . . Marianne. . .
— Eh I bien, tu vas la revoir... dans deux heures, nous serons à Paris... elle viendra...
— Non... je ne la reverrai plus... mais du moins tu connaîtras le secret que je n'osais pas te confier... et cellepour qui je meurs sera sauvée.
— Oui, car tu vivras et elle t'aime.
— C'est toi qu'elle aime, dit Maurice, si bas que Georges seul entendit cet étrange aveu.
— Que dis-tu? s'écria Georges, stupéfait.
Maurice ne répondit pas. Ce dernier effort l'avait achevé. La vie s'envola en môme temps que cette parole suprême. Sa tôte se renversa en arrière, ses yeux se ternirent et Gourtenay vit l'ombre de la mort s'étendre comme un voile sur ce front si jeune et si pur.
— C'est fini, murmura Coulanges en laissant tomber le bras qu'il tenait. Le pouls vient de s'arrêter. Le cœur ne bat plus.
— Mais, sacrebleu ! Vous l'avez laissé mourir... Vous n'avez rien fait pour le sauver^ dit Georges, emporté par un mouvement de colère.
— Il n'y avait rien à faire, je vous le jure. La balle a pénétré dans le lobe supérieur du poumon droit... pas très profondément, peut-être, elle a traversé deux ou trois vêtements superposés... mais elle a coupé l'artère sous-clavière, et l'hémorrhagie s'est produite au dedans... le sang l'a étouffé... Je n'ai pas eu un moment d'espoir après avoir examiné la blessure... Je suis même étonné que le pauvre garçon ait pu vivre encore quel-
LES SUITES D*nN DUEL 21
ques minutes, se traîner jusqu'ici et surtoutparler aussi longtemps.
— Parler I... Non, U n'avait pas conscience de ce qu'il disait... il délirait... ou il rftlait.
— Ycos vous trompez, mon ami. Il souffirait horriblement... comme on souffre quand la respiration manque... et il est mort comme meurent les phthisiques... en pleine connaissance... C'est affreux... et moi, qui devrais être blasé sur de pareils spectacles... cette fin m'a bouleversé.
— On le voit bien, grommela Gourtenay. Vous raisonnez médecine, au lieu d'agir. Allez donc voir si Jean arrlye avec la calèche, puisque votre science est impuissante.
— La calèche 1 vous ne songez pas, je suppose, à TOUS en servir pour ramener le corps à Paris. Nous serions arrêtés en route. Encore, si c'était une voiture fermée! Nous n'av(^ns même pas de quoi couvrir le visage de notre malheureux ami.
— Mon cocher nous donnera les couvertures des cheyaax... et d'ailleurs vous n'avez donc pas entendu que j'ai prié le capitaine de nous envoyer des porteurs avec un brancard?
— Morgan I il ne vaut pas mieux que les deux autres. . . et si vous comptez sur lui pour nous tirer de peine...
— Le service que je lui ai demandé est de ceux qu'on ne refuse pas, même à un ennemi... et ce soldat brutal n'est pas mon ennemi, quoiqu'il me déplaise furieusement.
— Il est l'ami de ce Pontaumur et de cet autre Wle...
— Gorléonl ahl le misérable !..• Tout à Theure, quand il [s'est approché pour me demander d'un air doucereux si Saulieu était gravement atteint, j'ai eu
envie de lui sauter à la gorge et de Tétranglèr. Il ne perdra rien pour attendre.
— J'aurais un plaisir infini à le crosser quand j'en trouverai l'occasion... mais il ne vaut pas que nous nous occupions de lui. C'est sur le meurtrier qu'il faut venger la mort de Maurice Saulieu.
— Oh I avec celui-là, j'ai plus d'un compte à régler ; je me charge de lui faire payer cher ce coup de pistolet... et le reste, ajouta Georges entre ses dents.
— Oui, j'espère que l'affaire n'en restera pas là et que Tun de nous deux lui donnera la leçon qu'il mérite. Le diable, c'est que peu de gens à notre cercle prendront parti contre lui.
— Laissez-donc I tout le monde le déteste.
— D'accord, mais il avait été souffleté publiquement. . . il était dans son droit... et je crains bien que personne ne plaigne notre ami qui a été l'agresseur.
Gourtenay ouvrait déjà la bouche pour protester que les premiers torts étaient du côté de Pontaumur, mais il se rappela à temps que ce secret ne lui appartenait pas, et il se contenta d'ébaucher un geste menaçant, à Fadresse du calomniateur absent.
Gourtenay s'était levé brusquement après avoir vu Saulieu expirer entre ses bras. Le cœur lui manquait pour soutenir ce cadavre déjà défiguré par la mort. Mais il ne pouvait en détacher sa vue. Il lui semblait que la bouche allait parler, la main s'étendre pour serrer la sienne. Et il cherchait le mot de cette énigme en trois mots : « Elle faimel » qu'avaient laissé échapper les lèvres décolorées de Maurice agonisant.
— Marianne Mézenc, murmurait-il en se promenant à grands pas, elle que je connais à peine... elle m'aimerait?... non, c'est impossible... Maurice avait le délire, quoi que prétende le docteur... il ne comprenait pas
ce qa'U disait... et cependant... il a usé pour me parler ^nsi, ce qui lui restait de forces. C'était sa yolonté bieiiarrfetëe de me confier ce secret... G*est le mot dont &s'âsl servi... et ç*a été sa dernière pensée... un secret I Ohl oui, et bien impénétrable, car je n'aurais jamais * soupçonné qu*il existait entre cette jeune fille et moi je ne sais quel lien mystérieux.. • et m6me maintenant, je n'y crois pas encore... elle adorait Saulieu... elle allait l'épouser... et je ne la voyais que très rarement dans le monde oh sa pimbêche de tante la conduit et où je ne vais qu'à mon corps défendant... Gomment diable aurait-elle pu s'éprendre de ma personne?... Ce ne serait pas ma faute si je lui avais inspiré une passion ridicule, car je n^ai rien fait pour cela... Elle était la fiancée de Maurice... c'était comme si elle eût été ma sœur... je ne lui ai même jamais dit que je la trouvais jolie.
Pendant que Georges se tenait à lui-même ces discours incohérents, le docteur, un peu piqué par les reproches que venait de lui adresser son camarade, avait appliqué son oreille contre la poitrine du malheureux Saulieu, pour s'assurer qu'il était bien mort et il acquérait la triste certitude que le cœur avait cessé de battre. Le sang ne coulait plus de l'étroite blessure ouverte par la balle de M. de Pontaumur, et la peau était déjà froide.
— Ahl ce duel au pistolet! disait-il entre ses dents. Ça devrait être défendu, ma parole d'honneur ! Un coup d'épée, onle pare... et quand on le reçoit, ça ne tue pas... à moins qu'on ne s'enferre soi-même, on en est quitte pour une boutonnière... trois ou quatre centimètres de fer à digérer, tout au plus... tandis que ces infernales boules de plomb vous perforent un organe essentiel comme elles crèveraient une simple feuille de
papier... je parierais maintenant que celle-ci est allée se loger tout près de Tépine dorsale... la redingote, le gilet de drap, la chemise, n'ont pas amorti le coup... à cette distance, c'est inouï... car les vingt pas de Georges en valaient bien trente... Ah! elle était bonne la poudre que M. Gorléon pesait avec tant de soin... et si ce pauvre Saulieu avait mieux visé, le Pontaumur ne serait pas rentré à Paris sur ses pieds... Fiez-vous donc aux exercices préparatoires! au tir, Saulieu vous mettait vingt balles de suite dans le carton, et sur le terrain il manque du premier coup un homme qui a la taille et la largeur d'épaules d'un cuirassier... il n'était pas ému pourtant... sa main ne tremblait pas... sans doute, il se sera trop pressé... ce Morgan a commandé si vite..^
— Qu'allons-nous fa,ire? lui demanda Georges. Attendrons-nous ici l'arrivée des porteurs? Je me demande si nous ne devrions pas aller nous-mêmes les chercher. Le pont de Saint-Ouen n'est pas loin. La calèche nous y conduirait et nous ramènerait en vingt minutes...
— Vous avez raison... Mais il n'est pas nécessaire que nous y allions tous les deux... Nous ne pouvons pas abandonner le corps de notre ami... il est mort... bien mort, hélas!... et mes soins ne lui rendront pas la vie... mais le laisser à la discrétion des paysans qui viendraient à passer... il y a des gens qui ne respectent rien... et Saulieu doit avoir sur lui de l'argent... des papiers...
— Oui... je me souviens qu'il m'a parlé d'un portefeuille... Il m'a môme prié de le prendre dans sa poche... la poche de côté... sur la poitrine...
— Il me semble, en effet, qu'en défaisant les vêtements, j'ai senti un objet... et, entre nous, il n'aurait pas dû garder sur lui ce portefeuille qui aurait pu le
LBS SUITES d'un DUEL 25
préserver... c'est défendu par le code du duel... Tenez I le voici, dit Goulânges, en montrant un carnet en cuir de Russie, d'assez grande dimension, qu'il venait d'extraire de la redingote.
— C'est bien... donnez-le moi.
— Ah! mon Dieu, voyez doncI..« Il est troué.. • La balle de M. de Pontaumur Ta traversé... C'est prodigieux... Qu'on vienne donc me raconter des histoires d'auteurs sauvés par l'épaisseur d'un poème manuscrit qui leur servait de cuirasse... Ce portefeuille est bourré de lettres et de cartes de visite. •• rien n'y a fait... Vous devriez l'ouvrir, pour voir ce que le projectile a, enlevé...
— Je le saurai toujours assez t6t, puisque Maurice m'a chargé d'examiner ce qu'il contient... Je ferai cette Térification plus tard... Donnez, vous dis-je...
— Tiens I un portrait, s'écria le docteur en rattrapant au vol une carte photographiée qui venait de s'échapper du carnet entr'ouvert... un portrait de femme... sa maltresse sans doute... elle n'est pas mal. Voyez donc, la balle a emporté un morceau de carton, là, juste au milieu du buste, à l'endroit du cœur. C'est un sinistre présage; elle mourra peut-être de chagrin en apprenant que ce pauvre Maurice a été tué, M. de Pontaumur aura fait coup double.
Georges arracha de la main du docteur le portraitcarte, et il reconnut d'un coup d'œil les traits de mademoiselle Mézenc, la fiancée que son ami venait de lui léguer, à l'article de la mort.
C'était vrai. L'image était percée à la poitrine, presque à la môme place que Saulieu, et cette étrange coïncidence frappa Georges comme un pressentiment de malheur.
— Il ne reste plus que mon cœur à trouer, pensait-
il. Et qai sait? cette femme doit être fatale à tous ceux qui Taiment... ou qu'elle aime. Mais je ne Taime pas... je ne l'aimerai jamais... et je doute fort qu'elle ait une passion pour moi... delà sympathie tout au plus... et encore, elle ne Ta jamais montrée.
— Savez-vous, mon cher, reprit Coulanges, après lui avoir remis le portefeuille, que si toutes les pièces contenues dans ce carnet ont été percées de la même façon, vous y* trouverez des lacunes fâcheuses. Le testament de notre ami y est peut-être, et un testament auquel manquerait la signature né vaudrait plus rien...
— Et que m'importe son testament I dit brusquement Courtenay. Je ne compte pas hériter de lui, ni vous non plus. Il a des parents... éloignés, c'est vrai, mais enfin, la succession ne tombera pas dans les caisses de l'État, et je jetterais volontiers dans la Seine ce portefeuille que le sang de Maurice a taché.
— Vous ne ferez pas cela, j'espère. Vous ftusteriez quelqu'un.
— Quelqu'un, répéta Georges d'un air sombre. Oui... une femme? peut-être; une femme qui a causé sa mort.
— Quoi! s'écria le docteur, sa maîtresse... celle que représente ce portrait... aurait été la cause de ce malheureux duel?
— Je n'ai pas dit cela, répliqua Courtenay avec humeur. Vous rêvez, mon cher... et moi-même, je parle au hasard... Nous perdons la tête tous les deux et, en vérité, il y a de quoi... Tenez I éloignons-nous du corps de notre ami... je me figure par moments qu'il nous entend... Respectons ce mort que nous avons aimé.
Au surplus, ma voiture est là et mon cocher nous fait signe qu'il aperçoit du monde sur la route. Morgan s'est
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acquitté de ma commission et les porteurs arriTent, Gomment allons-nous procéder? Je pense comme vous que nous ne pouvons pas rentrer dans Paris escortant un cadayre.
— Surtout le cadayre d*un homme tué en duel. Il y a des formalités qu'il faut remplir, sous peine de nous mettre dans un assez mauvais cas... par exemple, prévenir la gendarmerie... le maire de la commune. •• que sais-je encore?... mon confrère en médecine qui doit constater le décès... et les circonstances du décès. Si nous disparaissions sans rien dire, nous nous exposerions à des poursuites criminelles. Et, môme, il ne m'est pas démontré qu'on nous laissera en repos.
— Bahl il y a longtemps qu'on n'envoie plus les témoins en cour d'assises... à moins que le combat n'ait été déloyal.
— Ce n'est pas le cas... Mais songez donc, mon ami, qu'il y a eu mort d'homme, et c'est si rare...
— Ëh bien I on s'en prendra au meurtrier. Je ne serais pas fâché qu'on le condamnât à quelques années de prison.
— Moi, j'en serais désolé, car nous attraperions six mois et peut-être davantage. Ce ne serait pas gai.
— Gomment I nous qui avons vu tuer notre ami par cet homme! allons donc I ce serait absurde.
^ La justice n'admet pas de distinction entre les témoins... elle les considère comme des complices, de quelque côté qu'ils soient... Saulieu a tiré sur Pontaumur et il ne l'a pas touché. Nous sommes, vous et moi^ complices d'une tentative de meurtre.
— Nous n'avons fait que notre devoir, et pour ma part, je saurai bien me défendre.
-— Moi aussi, mais croyez que, si l'affaire venait devant le jury, nous serions fortement malmenés par le
ministère public, tandis qu'on traiterait avec indulgence Gorléon et Morgan... Gorléon surtout.
— Pourquoi donc?
— Vous oubliez que, sur le terrain, ce monsieur vous a fait des propositions de paix et que vous n'ayez voulu entendre à aucun arrangement. Vous avez même refusé de porter &la connaissance de notre ami cette tentative de conciliation.
— C'eût été tout à fait inutile, et d'ailleurs, ces genslà n'étaient pas de bonne foi. Us savaient parfaitement que Maurice n'accepterait pas leurs conditions... et en lui demandant des excuses qu'il ne pouvait pas faire sans se déshonorer, ils n'avaient d'autre but que de se donner les apparences delà modération.
— Et de mettre les torts de votre côté. Ils y réussiront. Soyez sûr que M. Gorléon ne manquera pas de raconter à tout le monde... et particulièrement à nos collègues du cercle... qu'il a fait des efforts inouïs pour empêcher le combat, et que vous vous êtes montré intraitable... il dira que vous êtes un homme féroce... qu'il vous fallait du sang et qu'en réalité, c'est vous qui avez tué Saulieu.
— S'il dit cela, il aura affaire à moi.
— Un autre duell... ce serait encore bien pis... vous passeriez pour un chercheur de querelles... un spadassin.
— Ah! çà, docteur, dit Gourtenay exaspéré, vous avez donc juré de me rendre fou avec vos prédictions ! J'ai bien assez de chagrins et de soucis sans vos taquineries. Qu'on m'accuse, qu'on me poursuive, qu'on me juge, qu'on m'envoie aux galères, je m'en moque pour le moment, et je ne songe qu'à sortir de la situation présente. Pour en finir plus vite, je vais aller avec Jean à la rencontre des porteurs... je les ramènerai dans ma
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voiture. •• nous les aiderons à enlever le corps de Maurice... et nous accompagnerons le brancard jusqu'à la maison la plus voisine... nous l'y laisserons. •• vous irez faire la déclaration aux autorités qu'on vous indiquera... vous garderez la calèche.. • moi, je courrai à la station prendre le premier train... j*ai h&te d'ôtre à Paris, quoique je n'aie rien d'agréable à y faire, je vous le jure... j'ai promis à ce pauvre Maurice de m'a&quitter d'une mission... et demain j'aurai de tristes devoirs à remplir... l'enterrement à régler... le notaire à aviser...
— C'est vrai. Saulieu vivait seul... et il ne voyait guère que vous dans l'intimité... il est probable qu'il vous aura désigné comme exécuteur testamentaire...
— A Dieu ne plaise!... d'ailleurs, il a encore de la famille en province... ses héritiers sauront bien s'occuper de sa succession.
— Ne devait-il pas se marier prochainement? Il ne m'a jamais parlé de ce projet... vous savez qu'il était peu communicatif... mais le bruit a couru au cercle qu'il allait épouser par amour une jeune fille sans dot...
— Le bruit!... le bruit!... lien court bien d'autres qui ne sont pas plus vrais... et l'heure n'est pas venue de nous occuper des propos que tiennent les sots... je pars...
— Et moi, je vous attends ici. Il faut bien que l'un de nous reste. Ne perdez pas de temps.
Tout en causant, ils cheminaient lentement, et ils étaient arrivés à la place où les quatre témoins s'étaient rassemblés pour assister au combat. Goulanges avait laissé là sa trousse, et, dans le trouble où l'avait jeté le dénouement fatal d'un combat qui aurait pu se terminer par une égratignure, il ne songeait guère à la ramasser.
— C'était bien la peine d'apporter tons ces appareils, grommela Gourtenay en la touchant du bout de son pied.
Et il laissa le docteur à ses réflexions, qui n'étaient pas couleur de rose.
Il aimait la vie facile, cet excellent docteur, et il avait en horreur les complications inattendues. Il tenait par-dessus tout à son repos et il fallait que Maurice Saulieu lui fût cher pour qu'il eût consenti à l'accompagner sur le terrain. Il s'y serait certainement refusé, s'il avait pu prévoir qu'un des deux adversaires y resterait. Mais les duels au pistolet se terminent neuf fois sur dix par un échange inoffensif de coups de feu. Les témoins déclarent que l'honneur est satisfait, on se salue, quelquefois même on se serre la main, et on s'en va comme on était venu. La poudre a parlé, comme disent les Arabes; c'est assez. Les journaux impriment que M. de P... et M. S... se sont bien comportés et les amis qui les ont assistés bénéficient de leur notoriété d'un jour.
Goulanges comptait bien qu'il en serait quitte pour une excursion aux environs de Paris, et s'il s'était muni d'instruments de chirurgie, c'était uniquement paur la forme. Il admettait tout au plus qu'il pourrait ôtre obligé de panser une éraflure sans gravité ou d'extraire une balle encastrée dans les chairs.
' Et il était tombé sur un cas sans remède, un de ces accidents qui n'arrivent qu'aux maladroits et qui ont de terribles conséquences.
Il restait avec un mort sur les bras et la cour d'assises en perspective.
La chute était rude et il maugréait contre Gourtenay qui avait eu la malencontreuse idée de requérir ses services*
LES fiUITES d'un DUEL 31
— Et encore il a Tair de m'en vouloir, disait-il entre ses dents. Peu s'en est fallu tout à l'heure qu'il ne me reprochât de ne pas avoir tenté une opération pour sauver un homme qui aurait dû tomber raide quand il a reçu le coup. Ga m'apprendra à me déranger pour obliger des amis... qui n*en feraient pas tant pour moi. Saulieu m'était très sympathique et Gourtenay est un brave garçon, mais rien ne me forçait à me mêler de leur affaire, d'autant qu*elle était détestable. Saulieu avait tous les torts et Gourtenay n'a fait que souffler le fea... Il dépendait de lui que le duel n'eût pas lieu... Et grâce à son entêtement, me voilà dans une riante position... vingt-quatre heures au moins d'ennuis de toute espèce... je devais dîner ce soir au Café Anglais avec un camarade aimable et deux petites femmes charmantes... et je dînerai peut-être tout seul dans un cabaret de Saint-Ouen ou de Gennevilliers, car les autorités ne voudront pas me lâcher ce soir : ça n'en finit jamais, les procès-verbaux. Sans compter qu'après, j'en verrai bien d'autres, même si on ne poursuit pas les témoins. Le cercle va se partager en deux camps... les uns défendront la mémoire de Saulieu, les autres soutiendront Pontaumur. On ne pourra plus s'asseoir à une table de whist sans s'exposer à ramasser une querelle. Ah I je me suis préparé pour quelques mois une existence agréable I
Ainsi grommelait Goulanges, en serrant sa trousse dans sa poche; et pourtant Goulanges n'était pas un égoïste, dans le mauvais sens du mot; c'était un philosophe pratique, un joyeux garçon, qui pensait à IqI d'abord, mais qui pensait aussi aux autres ; et qui les obligeait volontiers, pourvu qu'il pût le faire sans ^op se gêner. Il était bienveillant par nature, et il ne souhaitait que d'être entouré de gens heureux. Seule-
ment, il avait une façon à loi de comprendre le bonheur, et il n'imaginait pas que les autres l'entendissent autrement.
Il venait de voir partir, au grand trot des chevaux, la calèche qui emmenait Gourtenay, et en attendant que Tami du malheureux Maurice revînt avec des brancardiers, il se promenait de long en large, en s'éloignant de plus en plus de la place où le corps était resté.
Le terrain était uni ; la sécheresse d'un hi^er exceptionnel avait durci le sol et flétri l'herbe maigre qui poussait dans ce coin abandonné d'une plaine fertile.
— Voilà un champ de bataille qui n'a pas gardé la moindre trace du combat, pensait Goulanges. Je suis cependant sur la ligne de tir. Pontaumur était là, tout près, à gauche... Saulieu, là-bas à droite. Tout à l'heure, il n'aurait pas fait bon stationner ici. Les balles ne se dérangent pas pour un imprudent qui se trouve dans la trajectoire. Celle de Pontaumur , hélas ! est allée droit au but. Qu'est devenue celle de ce pauvre Maurice? Elle se sera perdue dans la plaine. Il aura tiré trop haut...
Mais non, en vérité, s'écria tout à coup le docteur en se baissant pour examiner de plus près un objet qu'il venait d'apercevoir à ses pieds, il a tiré au contraire trop bas, car la voici I
Oui, c'est bien une balle. Elle est assez visible, car elle n'a pas pénétré dans le sol. C'est extraordinaire. J'aurais cru qu'à cette distance... la terre est plus dure que la peau d'un homme, mais elle ne résiste pas au choc comme une plaque de tir... et d'ailleurs, sur le fer, les projectiles s'aplatissent et celuici a conservé sa forme ronde... je le fais rouler sous le bout de ma botte. Comment diable I est-il tombé si mollement et pourquoi n'est-il pas allé plus loin?...
il s'est donc arrêté en ronte... la poudre était bonne pourtant... Saulieu a été traversé de part en part, ou peu s* en faut... et il a bien visé, car si sa balle n*est pas arrivée au but, du moins elle n'a pas dévié de la ligne droite... j'ai beau chercher la cause de ce phénomène, je n'y comprends rien.
Le docteur restait en contemplation devant sa trouvaille, et ne songeait point à ramasser l'objet qui le préoccupait. Il regardait autour de lui, comme si l'inspection du terrain avait dû lui fournir une explication.
— Parbleu I je suis bien sot, s'écria-t-il en se frappant le front. Où avais-je donc l'esprit? Cette balle ne sort pas du pistolet de Saulieu, par la raison majeure qu'elle n'y est jamais entrée. C'est Corléon qui l'a laissé tomber en manipulant les munitions. 11 était si troublé qu'il ne savait plus trop ce qu'il faisait. Et il est capable d'avoir mal bourré celle qu'il a mise dans le canon... Ça expliquerait pourquoi notre ami n'a pas touché son adversaire, n faut si peu de chose pour faire dévier un morceau de plomb. Ah I le moine qui au moyen ftge inventa la poudre peut se flatter d'avoir fait une jolie découverte!... autrefois, du moins, on n'en usait qu'à la guerre... les chevaliers qui avaient une querelle la vidaient à la lance, à la hache, à la rapière... atout, excepté au pistolet... on n'a commencé à se servir de ceTilain ustensile que sous Louis XIII... et encore, on combattait à cheval et on mettait une cuirasse ... on se manquait régulièrement et, après, on mettait fiamberge an vent.
Gonlanges en était là de son invective contre les coutumes nouvelles quand il aperçut, derrière une touiTe d'herbes sèches, une boite en acajou.
— Tiens 1 dit-il, Corléon a oublié sur le terrain le
nécessaire d'armes... et, au fait, je ne vois pas pourquoi il l'aurait emporté, car il est à moi. Je Tai payé de ma poche. Sacrebleu 1 j'ai bien mal employé mon argent I Et dire que j'avais chez moi des épées de combat, des fleurets démouchetés... tout ce qu'il faut pour se saigner proprement... ces messieurs n'en ont pas voulu. J'ai envie de les enterrer là, ces maudits pistolets... eh ! bien, non... je les garderai... pour me rappeler toute ma vie que j'ai eu la faiblesse d'assister un ami qui avait accepté des conditions absurdes... ça, m'empêchera de recommencer... sont-ils seulement dans la boîte?... Saulieu a abandonné, à la place où il a été frappé, celui dont il s'est servi... il n'avait plus la force de le tenir... mais Pontaumur a dû remettre le sien à un de ses témoins.
Goulanges prit le nécessaire, l'ouvrit et fut un peu étonné de voir que les deux pistolets y étaient. On les avait réintégrés dans leurs alvéoles de drap vert. On les y avait même arrangés avec tant de soin qu'on aurait pu croire qu'ils n'en étaient pas sortis.
— Ces témoins n'ont pas perdu la tôte, grommela le bon docteur, qui était né raisonneur. En voilà un qui a pris la peine d'aller chercher là-bas l'arme que Saulieu avait jetée... je ne m'en suis pas aperçu... il est vrai que je n'ai pas observé ses mouvements après le coup... j'avais autre chose à faire. C'est égal... il faut être singulièrement organisé pour songer à emballer des armés, au moment où un homme vient d'être blessé mortellement... il aurait pu aussi les nettoyer, pendant qu'il y était. Moi, je ne suis pas encore remis de mes émotions... et quand je pense que Tun de ces engins a tué un charmant garçon que je voyais tous les jours... quand je pense surtout que c'est moi qui l'ai chargé... c'est tout au plus si j'ose y
toacher... Je ne serais pourtant pas ftché de saToir lequel... j*y mettrais nne étiquette pour le reconnaître et plas tard, je n'aurais qu'à le regarder pour m'entretttiir dans une sainte horreur du duel à vingt
pas.
Poussé par cette louable indignation, et aussi un peu par la curiosité, Goulanges désenchâssa les pistolets Tun après l'autre, et se mit à les examiner, non sans quelque répugnance, ns étaient absolument pareils, et l'orifice des deux canons avait été noirci par la poudre. Tout ce qu'il crut remarquer, ce fut que l'un des deux était peut-être un peu plus encrassé que l'autre, mais cette particularité n'avait vraiment aucune importance. Il les remit en place, il referma la botte, et il revint sur ses pas, sans dessein arrêté.
Le hasard fit qu'il aperçut de nouveau la balle tombée, et, machinalement, il se baissa pour la prendre. Hais, quand U la tint entre ses doigts, sa distraction se changea aussitôt en stupéfaction, et ce cri lui échappa :
— Âh ! mon Dieji, mais elle ne pèse rien... certainement, elle n'est pas en plomb... qu'est-ce que cela signifie?
En l'examinant de près, il reconnut qu'elle était en bois, parfaitement ronde d'ailleurs et recouverte d'une légère feuille de ce papier métallique dont on se sert pour envelopper des bâtons de chocolat et qui a la couleur et le brillant du plomb neuf. L'habillage avait été fait avec une telle habileté qu'à la vue on devait s'y tromper. Ce n'était qu'au poids qu'on pouvait reconnaître la difFérence, car l'enveloppe collée sur la boule adhérait avec une parfaite exactitude.
— Quel singulier joujou I disait entre ses dents le docteur ; qui Ta laissé là et à quoi a-t-il bien pu servir? Les enfants ne jouent pas à la fossette avec des billes de
bois. Et en maniant celle-ci, je me salis les doigts... comme si je les fourrais dans le canon d'une arme qui Tient de faire feu.
Il la flaira et il reconnut qu'elle sentait la poudre. Il commençait à comprendre.
— Ah ! les misérables ! s'écria-t-il ; les lâches I ils ont assassiné Saulieu. Oui, cette fausse balle était dans son pistolet, tandis que Pontaumur tirait sur lui avec du vrai plomb. Voilà donc pourquoi Corléon tenait à charger lui-même 1 Comment s'y est-il pris? J'étais là pourtant et la balle que je lui ai remise moi-même n'était pas en bois, j'en suis bien sûr. Il l'a donc escamotée pour en substituer une autre qu'il tenait cachée dans sa main comme les joueurs de gobelets cachent la muscade... Pourquoi pas? On dit bien qu'il triche aux cartes et un soir qu'on avait joué au a^eps on a trouvé sur la table du cercle un dé pipé qu'on l'a soupçonné d'avoir apporté. Quand il tenait le cornet, il l'y mettait à la place d'un dé bon. Il vient de répéter ce tour. Ce n'était pas difficile. Je ne le surveillais pas, moi... Je n'imaginais pas que j'avais affaire à un scélérat. Mais je le tiens maintenant... je vais le dénoncer et si on ne le condamne pas à mort, ce ne sera pas ma faute... oui, à mort... et Pontaumur aussi, et Morgan aussi... car ces gredins-là sont ses complices...
Ici, Goulanges interrompit son monologue. Il s'emportait facilement, mais la raison lui revenait vite. Et il se prit à penser :
— Ses complices ? Je n'en suis pas bien sûr ; pour le capitaine, j'incline même à penser le contraire. Un ancien militaire ne s'associe pas à un brigand. Pontaumur, c'est autre chose... le crime lui a profité; mais rien dans son passé ne justifie une imputation de cette nature . . . Gomment la prouver d'ailleurs ?. . . et même corn-
ment prouver que cet infâme Gorléon a fait le coup ? J'aurai beau montrer la balle, on ne croira pas qu*elle est sortie du pistolet de Sanlieu et que Gorléon l'avait préparée. Personne ne m'a vu la ramasser ; encore, si Gourtenay s'était trouvé là quand je Fai découverte, nous serions deux pour affirmer ; mais ça ne suffirait pas, on nous rirait au nez, et nous passerions pour des Calomniateurs ; et puis, comment procéder ? Déposer une plainte en justice ? Ah ! c'est alors que nous serions sûrs de tàter de la cour d'assises, comme témoins. Non, non ! je n'en veux pas, de cette satisfaction-là. J'aime trop ma tranquillité pour m'embarquer dans une affaire criminelle ; et Gourtenay m'y embarquera malgré moi, si je lui fais voir ma trouvaille. Dia- Uel j'aime mieux la garder pour moi. Pourquoi pas, après tout? Si j'agissais maintenant, je risquerais de faire fausse route, car il ne m'est pas démontré que Pontaumur est coupable. N'est-il pas plus sage d'attendre et d'observer la conduite que vont tenir ces genslà ? Je puis espérer qu'ils finiront bien par se trahir. .. et en conservant la balle comme pièce à conviction, je serai toujours armé contre eux.
Sur cette conclusion, Goulanges la serra dans la poche de son gilet, cette balle accusatrice. Ge ne fut pas toutefois sans se demander si, en bonne conscience, il avait le droit d'étouffer l'affaire. Il lui en coûtait de s'avouer à lui-même que son péché mignon, l'amour exagéré du repos, était pour beaucoup dans la résolution prudente qu'il venait de prendre. Aussi réussit-il sans trop de peine à se persuader que le fameux : « Dans le doute, abstiens-toi » est le plus sensé de tous les proverbes*
n faut dire aussi , pour l'excuser, que certaines particularités des préparatifs du duel semblaient contredire la supposition d'un assassinat prémédité.
Ainsi, Gorléon avait proposé de tirer au sort les pistolets recouverts d*uD mouchoir. Si ce système eût été adopté, Pontaumur aurait été exposé à choisir Tarme inoffensive et les rôles auraient pu se trouver intervertis.
Goulanges se complaisait à tenir compte de cette objection, et pourtant la réponse se présenta d'ellemême à son esprit : l'un des pistolets pouvait porter une marque peu apparente, mais reconnaissable au toucher. Alors, M. de Pontaumur aurait choisi à coup sûr, et, dans ce cas, sa complicité ne faisait pas de doute, car pour qu'il bénéficiât de la supercherie, il fallait qu*on les lui eût montrés préalablement.
Le docteur, qui était de bonne foi dans ses hésitations, allait ouvrir la boîte, pour inspecter les armes avec plus de soin que la première fois, lorsqu'il vit venir à lui Georges Gourtenay, suivi de deux hommes, portant une civière. Il était décidé à se taire provisoirement sur les découvertes qu'il avait faites et, en conséquence, il remit la vérification à un moment plus favorable.
— C'est entendu, lui dit Georges. On va recevoir chet ces braves gens le corps de notre pauvre ami. Tu resteras pour assister aux constatations légales. Moi je rentre à Paris. Ne te plains pas de la corvée. Je vais en subir une autre qui sera beaucoup plus dure. Et celle-* là, je ne puis pas m'y soustraire! Maurice me l'a imposée et je lui ai juré de m'en acquitter, dès ce soir.
LBS SUTTBS D'UN DUEL 39
Lorsque Georges Gourtenay descendit du chemin de fer, à la gare de TOuest^ rire droite, il était de fort mauvaise humeur.
Les pourparlers avec des gens de l'auberge du pont deSaint-Ouen s'étaient prolongés outre mesure. Il avait dû s'expliquer avec le brigadier de gendarmerie, signer un premier procès-verbal, donner son nom, son adresse à Paris, prendre l'engagement de se présenter aux au* torités locales, aussitôt que sa présence serait requise* n avait eu beau dire que le docteur Goulanges restait là pour répondre ; il s'était vu forcé de perdre trois quarts d'heure en conversations administratives, et pour com^ ble de malechance, il avait manqué le train à As-* nières.
Ces contrariétés accumulées l'avaient tellement irrité qa'il sentait moins vivement la douleur d'avoir vu mourir dans ses bras son ami le plus cher.
L'homme est ainsi fait que les piqûres d'épingle lui font oublier momentanément les blessures profonde?
Et Georges, en débarquant à Paris, n'en avait pas fini avec les soucis accessoires. Tout retombait sur lui: le soin de prévenir la famille de Maurice Saulieu, les démarches à faire pour les obsèques et cent autres tracas qui sont comme le cortège obligé de la mort, surtout quand la mort survient brusquement, quand elle surprend un vivant, comme un bandit étrangle au coin d'un bois un voyageur sans défiance.
Et c'est bien pis encore quand ce vivant mène l'existence isolée d'un garçon qui est resté orphelin dès l'enfance et qui n'a pas encore pu se créer, en se mariant, un entourage régulier.
C'était précisément le cas de Maurice Saulieu. Sa mère était morte en le mettant au monde, et il n'avait pas douze ans quand il avait perdu son père, un vieux soldat qui ne s'était pas enrichi au service, et qui rêvait bravement de faire de lui un militaire. Sa mère avait une petite fortune, quelque chose comme une centaine de mille francs, et ce mince capital, sagement administré par le commandant Saulieu, et après lui par un honnête tuteur, assurait à Maurice l'indépendance, le droit de vivre à sa guise, sans suivre ce qu'on appelle une carrière. Et, de ce droit, Maurice avait usé, au grand chagrin du seul parent qui lui restât, un frère de sa mère, un ancien négociant que le commerce avait enrichi dans de modestes proportions. Cet oncle, tout en désapprouvant l'oisiveté, n'avait pas cessé d'aimer son neveu, et venait de lui laisser en mourant tout son bien qui n'était pas très gros.
Maurice vivait donc seul, depuis qu'il était sorti du lycée Bonaparte, car il n'avait jamais quitté Paris, et l'oncle qui avait été son tuteur habitait la province. Ils se voyaient une fois par an, quand le neveu allait ouvrir la chasse en Bourgogne.
Et Maurice n'avait d'autre ami que Georges Gourtenay, son camarade de collège, qui ne le quittait guère, quoiqu'il ne menât pas du tout la môme existence que lui.
Goulanges n'était qu'une connaissance de cercle, et une connaissance assez récente, car il n'y avait pas un an que Saulieu s'était fait recevoir aux Moucherons^ — c'était le nom familier qu'on donnait au club dont le docteur et Gourtenay faisaient partie.
Goulanges avait donc fait plus que son devoir, en assistant Saulieu sur le terrain et en restant à l'auberge où on avait provisoirement déposé le corps.
Les autres corvées revenaient de droit à Georges qui d'ailleurs ne songeait pas à s'y soustraire.
La plus pénible était assurément celle qui consistait à tenir la parole donnée à son ami mourant.
Annoncer à une jeune fille que son fiancé vient d'être tué en duel, c'est toujours une triste et difficile mission à remplir, mais cette mission qu'il avait acceptée malgré lui l'effrayait bien davantage depuis l'étrange confession que Maurice lui avait faite avant d'expirer.
Gourtenay rencontrait assez souvent dans le monde mademoiselle Marianne Mézenc, mais il ne s'était jamais occupé d'elle, non qu'elle ne lui plût pas, car il la trouvait charmante, et elle l'était en effet. S'il s'abstenait de la rechercher^ ce n'était pas non plus parce qu'elle n'avait d'autre fortune que sa beauté, son esprit, sa distinction, ni parce qu'elle se montrait avec lui réservée presque jusqu'à la froideur. Il était riche, la question de la dot lui était indifférente, et les entreprises difficiles le tentaient. Mais Maurice aimait ardemment mademoiselle Mézenc. Il l'aimait à ce point qu'il venait de la demander en mariage. G'en était
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bien assez pour que Georges en usât avec elle, comme si elle eût été déjà madame Sauiieu»
dette situation avait pris fin, puisque le fiancé était mort; mais Georges ne songeait guère à se prévaloir de la déclaration de Maurice pour se poser en prétendant à la main de mademoiselle Méaenc« Il n'y croyait même pas, à cette déclaration, faite par un blessé qui n'était •plus en état d'exprimer clairement ce qu'il pensait. Georges supposait que Maurice, en disant : Elle t'aime, n'avait pas voulu donner à ces mots le sens qu'on leur attribue le plus souvent quand on parle d'une femme et qu'on parle à un homme. Mais ils résonnaient encore à son oreille, et ils le troublaient, quoi qu'il fit pour ne pas les prendre au sérieux»
Il prévoyait que le souvenir de ces adieux si imprévus allait lui enlever le calme dont il avait besoin pour annoncer l'affreuse nouvelle, et pour rien au monde, il n'aurait voulu que la jeune ÛUe pût deviner l'embarras singulier qu'il éprouvait.
Et il ne pouvait pas oublier non plus que mademoiselle Mézenc était la cause de ce duel funeste ; c'était pour elle que Maurice venait de tomber sous la balle de M. de Pontaumur. Si elle n'eût pas commis Timpruden ce de se plaindre de cet homme, Maurice ne l'aurait pas souffleté* Méritait-elle donc que Maurice lui donnât sa dernière pensée, sa fortune peut-être, et qu'il la recommandât à son meilleur, à son unique ami ? Car c'était une recommandation, presque une prière, cette confidence suprême. C'était comme s'il eût légué sa 'fiancée à Georges et Georges ne se sentait pas disposé à accepter le legs. L'idée de succéder à Maurice lui inspirait une sorte d'horreur.
Il était bien résolu à ne faire aucune allusion devant mademoiselle Mézenc aux paroles de Tagonisant qui
LES 8UITËB d'un DUEL 43
lui avait sacrifié sa vie. Mais devait-il taire aussi ce qu'il savait sur la véritable cause de la rencontre ? Fallait-il feindre de croire que Maurice s'était battu par amour»propre, pour un mot à peine offensant, alors qu'au contraire ij avait eu le courage de se donner l'apparence d'être l'agresseur, afin qu'on ignorât des propos qu'elle-même avait répétés, sans prévoir c{ue Maurice se croirait obligé de la venger ?
Après s'être posé vingt fois, sans parvenir à les résoudre, ces questions et d'autres encore qui se rattachaient à celles -^là, il finit par décider que le mieux était de s'inspirer des circonstances, et de n'aborder les sujets délicats que si mademoiselle Mézenc l'y forçait en quelque sorte par son attitude ou par son langage*
Il luitardaitdu reste d'être sorti de cette dure épreuve et il serait allé tout droit chez la jeune fille, s'il n'eût pensé qu'il importait d'abord d'examiner les papiers Idsséspar Saulieu.
Cette vérification ne pouvait pas être longue^ mais il lui répugnait de la faire dans un compartiment de pre^ mière classe, où se trouvaient avec lui d'autres voyageurs, trois officiers de la garnison de Saint-Germain et deux habituées d'Asnières, cette villégiature préférée des demoiselles qui débutent dans la galanterie.
Le portefeuille taché de sang et troué par la balle meurtrière était dans sa poche ; mais il aurait cru commettre un sacrilège, s'il l'en avait tiré devant ces impures.
D'ailleurs, mademoiselle Mézenc demeurait rue Blanche avec sa mère, et Gourtenay, qui habitait rue de Milan pouvait, sans allonger le trajet, entrer chez lui un instant, avant d'aller chez elle.
L'hôtel qu'il occupait n'était pas grand, mais il lui ap partenait, et il y menait un certain train : trois chevaux
denx voitures, un cocher, un groom d'écurie, un valet de ciiambre, une femme de charge et une cuisinière. Par le temps qui court, c'est à peu près la maison d'un garçon qui jouit de cent mille livres de revenu et Courtenay les avait presque.
En sortant de la gare, il sauta dans le premier fiacre qui se présenta, et se fit mener d'abord à sa porte.
Le valet de chambre et la femme de charge causaient dans la cour, et, à leur figure, Georges vit tout de suite qu'ils savaient bien d'où il venait. On ne peut pas cacher aux domestiques les préparatifs d'un duel, et le cocher, commandé pour midi avec la calèche, ne s'était pas privé d'avertir les autres qui avaient remarqué, d'ailleurs, depuis vingt- quatre heures, les visites répétées de deux messieurs qu'on n'avait jamais vus à l'hôtel, sans compter celles de M. Saulieu et du docteur Goulanges.
Courtenay n'était pas disposé à informer ses gens de ce qui venait de se passer dans la plaine de Gennevilliers , et, bien entendu, ils n'osèrent pas l'interroger.
— On n'a pas apporté de lettres pour moi ? demandat-il, en montant rapidement les marches du perron.
L'idée lui était venue que peut-être mademoiselle Mézenc lui avait écrit. Elle devait savoir que la rencontre avait lieu vers trois heures, et elle pouvait avoir songé à demander des nouvelles à l'ami intime de Maurice Saulieu.
— Non, monsieur, pas depuis ce matin, répondit le valet de chambre.
— C'est bien. Je n'y suis pour personne. Du reste, je vais sortir. J'entre au fumoir. Préparez mon cabinet de toilette. J'y serai dans cinq minutes.
Il ne songeait pas à s'habiller pour la pénible visite,
comme on s'habille pour aller dîner en ville, mais il lui semblait indécent de se présenter à la fiancée de Mauride avec des vêtements qui venaient de figurer sur le terrain du duel.
Le valet de chambre ajouta :
— Madame Bréhal a fait arrêter sa voiture, en revenant du Bois.
— Quand cela?
— Il y a une heure. Elle a demandé si monsieur était rentré, et elle m'a chargé de dire à monsieur qu'elle serait chez elle ce soir.
— Ce soir ? mais ce n'est pas son jour, murmura Georges.
11 avait ses raisons pour s'étonner d'un fait qui en toute autre ciconstance lui aurait paru naturel.
Madame Bréhal, qui s'était dérangée exprès pour inviter Georges Courtenay à passer chez elle, n'était ni sa fiancée, ni sa maîtresse, mais elle tenait une place dans sa vie, une grande place même, car il ne restait jamais deux jours sans la voir. Or, l'avant-veille, prévoyant que les préliminaires et peut-être les suites du duel de Maurice absorberaient tout son temps, Georges avait écrit à madame Bréha qu'une affaire imprévue le retiendrait hors de Paris jusqu'à la fin de la semaine. La rencontre devant être, autant que possible, tenue secrète, il fallait bien inventer une histoire pour expliquer son absence à une personne qui comptait sur sa visite quotidienne entre cinq et six, sans parler des thés du mercredi, des thés en prima sera^ auxquels il ne manquait guère.
Et il devinait maintenant que l'histoire n'avait pas trompé la dame, puisque, en allant au Bois, elle s'ar rètait à la porte de l'hôtel de la rue de Milan : si el eût cru que Georges était en villégiature, elle n'aurs
46 LBS SUITfiS D'im DU£L
pas pris la peine de se détourner de son chemini ni le ton affirmatif pour dire au valet de chambre qu'elle attendrait M. Gourtenay le soir môoiet
— Elle sait ce qui s'est passé et elle veut m'en parler, pensait Georges, en jetant à son valet de chambre son chapeau et son pardessus. Gomment est-elle si bien informée?... Il est vrai que tout le cercle a su raffaire du soufflet... et madame Bréhal est très répandue dans le monde. Elle reçoit môme quelquefois Pontaumur. Serait-ôe par lui qu'elle aurait appris ?••. non, ce n'est pas probable. On ne se vante pas d'avoir été giflé. N'importe ! je lui dirai ce que je pensé de ce monsieur, et je lui conseillerai de le consigner à la porte. J'irai la voir cô soir, puisqu'elle me demande.. « et je serai très heureux d'y aller, car avec elle je me sens à Taise... elle ne me cache jamais ses impressions, et quand on ne lui plaît pas, elle le montre.i^ mais, pour le moment, il faut que je m'acquitte d'une visite moins gaiObt. et il me reste bien peu de temps pour m'y pré-* parer.
Il ne voulait pas se présenter ches mademoiselle Mézenc sans avoir vidé le portefeuille de Maurice, car ce portefeuille contenait peut-être des instructions écrites en prévision d'une mort prochaine»
Dans la redoute» en se rendant au poste de combat, Maurice avait expressément recommandé à son ami de prendre connaissance des papiers qu'il y avait serrés.
Maurice avait dit : des papiers» sans préciser davantage, mais il était assez naturel de supposer que» parmi ces papiers, on trouverait un testament» Et Georges était convaincu que ce testament instituait mademoi*- ■elle Marianne Méienc légataire universelle» A quoi, d'ailleurs» il ne voyait pas le moiudre inoûnvénie&t.
Maurice n'avait plus que des parents assee éloignés, qui vivaient au fond de la province, dans une certaine aisance. Marianne, sans être tout à fait pauvre, n'était pas riche. En épousant M. Saulieu, elle aurait fait un mariage inespéré. On ne pouvait pas trouver mauvais, ni môtâe s'étonner qu'il lui laissât toute sa fortune, pour la consoler d'avoir perdu son fiancé qui allait la tirer de la médiocrité où elle végétait, entre une mère malade et une tante pai* àllianee, qui s'était Constituée sa protectrice, et qui lui faisait acheter assez cher cette protection intéressée. *
— S'il a disposé de son bien en faveur de celle qu'il aimait) il a eu cent fois raison, se disait Gourtenay, et ma mission sera un peu moins pénible à remplir, si je puis en même temps annoncer à cette jeune fille qu'elle hérite d'un capital assez rond... Et cependant il me semble qu'elle pourrait éprouver quelque répugnance à accepter, car enfin elle devrait cet héritage au meurtrier de son amoureux... à ce Pontaumur que je trouve partout sur mon chemin... il s'insinue dans toutes les maisons où je vaisu. quelle figure fera-t-elle, si elle le rencontre?... Et elle le rencontrerai car il est reçu che< madame Fresnay qui la chaperonne. «. elle l'y a vu souvent... c'est môme là très probablement qu'il aura tenu des propos que mon pauvre Maurice a connus, pour son malheur.
Eûfin» conclut Gourtenay, c'est son affaire. Elle est très intelligente et très courageuse» Elle saura sauver la situation. Tout ce que je demande, c'est que Saulieu ne m'ait pas choisi comme exécuteur testamentaire. Ce rôle ne m'irait pas du tout«
Tout en raisonnant^ il avait tiré le portefeuille de poche de côté où il l'avait mis, et en le regardant, '. larmes lui Vinrent aux yeûx<
La déchirure apparaissait aussi nette que si le cuir de Russie eût été coupé avec un emporte-pièce, et il lui semblait voir encore le trou creusé dans la poitrine de son ami par la balle homicide.
— Allons ! murmura-t-il, pas de faiblesse I il faut procéder à cet inventaire... compulser des pièces tachées de sang I Brrr, j'en ai la chair de poule... un huissier reculerait devant une telle besogne.
Il ouvrit pourtant ce carnet, fermé par un bouton métallique et disposé à Tintérieur en plusieurs compartiments séparés par des feuilles maroquinées. Les deux côtés se repliaient l'un sur l'autre comme les pages d'un livre, et au milieu, il y avait un agenda composé d'une peau d'âne enchâssée dans des feuillets de papier blanc, avec une gaine pour loger un crayon qui s'y trouvait encore. Le projectile qui avait traversé le portefeuille n'avait pas brisé ce fétu de bois taillé par le bout.
Gourtenay revit le portrait troué et se laissa aller k le contempler.
C'était une carte photographique, signée d'un bon faiseur, et admirablement réussie. La ressemblance était frappante, et le modèle valait qu'on le reproduisît sans variantes et sans retouches. Cette adorable figure aurait tenté un peintre.
— C'est une tôte de Vierge de Raphaël, avec l'expression en plus, dit tout bas Courtenay. La physionomie elle-même a été saisie. C'est comme si je la voyais... on jurerait que la bouche va parler. Et les yeux... non, les yeux ne sont pas aussi bien venus... il leur manque je ne sais quoi... ou plutôt, si ! je sais ce qui leur manque... ils n'ont pas ce regard étincelant et mobile qui est le trait caractéristique de la beauté |de Marianne... mais ce regard-là... il est impossible de le fixer sur
une épreuve... tantôt il brille et tantôt il se voile... c'est le feu d'un phare à éclipses... je n'en ai jamais vu de pareil... le reste est parfait... le plomb n'a touché que le buste... et après tout, si les yeux sont calmes, c'est que le jour oîi elle a posé, mademoiselle Mézenc se sentait heureuse... la date y est... 23 décembre 1881... et son nom au-dessous... écrit de sa main... récriture aussi a du caractère... elle est fine et hardie... élégante et ferme... Je me souviens de ce 23 décembre... nous devions réveillonner le lendemain avec Maurice chez madame Bréhal, et il est venu le matin s'excuser en m'annonçant que son mariage était décidé; il n'avait plus le cœur à la fête ; il voulait être seul pour savourer son bonheur, et j'ai été quatre jours sans le voir. Pauvre garçon I il ne se doutait pas que, trois mois après, il ne resterait de ce profond amour qu'un souvenir, et que Marianne serait veuve avant d'avoir étéfemme. Triste I... triste I
Que va-t-elle faire de ce portrait ? Aura-t-elle l'énergie de le conserver, ou bien lui fera-t-il peur, en lui rappelant sans cesse l'horrible catastrophe qui a brisé sa vie?... Elle le brûlera peut-être... elle le brûlera pour oublier... et à son âge, on oublie... c'est dans la nature... Si j'osais, je la garderais, cette carte que la balle a traversée avant de tuer Saulieu... Non^ je n'en ai pas le droit... et puis, que penserait mademoiselle Mézenc, si elle apprenait jamais que je l'ai confisquée ?... Elle pourrait croire... Diable! il faut la lui rendre.
Et, pour ne plus la voir, Courtenay retourna l'épreuve en la replaçant dans le portefeuille.
Le valet de chambre était allé préparer le cabinet de toilette. Le maître, resté seul au milieu du large vestibule de l'hôtel n'avait pas besoin d'entrer dans le fu-
moir pour aoheyer d'inventorier les papiers de 8on amiv
Le premier qu'il déplia était une liste tnéthodiquement tracée des comptes que Saulieu devait à ses fournisseurs. 11 avait dû l'écrire la veille du duel, car des commandes toutes récentes y figuraient avec la date. Elle portait aussi Tindication de la somme enfermée dans le secrétaire ott il serrait son argent^ et du chiffre créditeur auquel s'élevait son compte chez le banquier qui était en même temps dépositaire de ses valeurs mobilières.
Evidemment, Saulieu avait pris ses précautions en vue d'une transmission de son héritage à quelqu'un qu'il avait dû désigner sur une autre pièce qui devait se trouver dans ce carnet dont il avait tenu à ne pas se séparer en allant jouer sa vie sur le terrain.
*^ Le testament est là-'dessouâ, c'est clair, se dit Georges en prenant une enveloppe logée dans les plis du carnets
Elle lui était adressée. Car elle portait son nom, et elle était fermée simplement à la gomme.
A vrai dire, cela avait plutôt l'apparence d'une lettre, et 11 n'était pas surprenant que Maurice eût écrit quelques mots d'adieu à son plus cher camarade, en prévision d'un accident.
Là encore, la balle avait fait son trou, au beau milieu du pli, de même qu'elle avait enlevé quatre lignes entières de la liste des dettesé
— Hum I grommela Courtenay, les craintes qu'exprimait là-bas le docteur commencent à me gagner. Dieu veuille que le testament ne soit pas sous cette enveloppe, car le projectile brutal pourrait bien àVolr détruit la signature^ et alors que deviând raient les dernières volontés de Maurice?
LES SUITES d'un DUBL 51
Il 86 hâta de décacheter, et en ouvrant le pli^ il vit du premier coup d'œil que l'écrit se terminait par cette phrase : « Sois heureux et pense quelquefois à moi qui t'aimais tant* »
Gourtenay respira. Ce n'était qu'une lettre et il s'empressa dé la lire.
fille comnaençait ainsi :
a Mon ami) je ne veux pas t'imposer la corvée de t'occuper de mes affaires, quand je n'y serai plus» Je te prie seulement de remettre à mon notaire mon testament qui est parfaitement régulier, et qui est bien Tex*pression de ma dernière volonté. Tu le trouveras dans la... »
La fin de la phrase manquait» La balle l'avait empor-
^ Diable I mutmtit'a Georges» c'est à peu près comme si la balle avait enlevé la signature de Maurice Saulieu au bas de son testament» Il a écrit : « Tu le trouveras dans la... n et le reste de l'indication a été arraché. ^ns la.é. qUoi?..b dans la maison?... dans la chambre?»., dans la boîte? devine situ peux... il y a en français une foule de noms féminins qui désignent des endroits ou des objets propres à recevoir un testament. Il ne l'a pas déposé chez son notaire, puisqu'il me prie de le lui remettre. Oii peut'-il l'avoir serré? C'est une question quâ je ne suis pas encore en état de résoudre. Voyons si la suite de la lettre me mettra sur la voie.
Avant de continuer, il examina avec attention la dé«^ chirure, il en évalua l'étendue et il reconnut que la fin de la phrase disparue ne devait pas être longue, une demi-ligne tout au plus.
La phrase suivante commençait un alinéai Dans cellelà encore il manquait des mots, mais les lacunes ne le rendaient pas complètement inintelligible»
On lisait : « Ce testament que je t^ai... sans que... je l'ai fait, hier, après avoir mûrement réfléchi, et quoique Tune des disp... puisse te paraître bizarre, je suis presque cert... l'approuveras, et je te prie instamment d'en prendre ...ssance avant de... »
— Voilà qui n'est pas beaucoup plus clair, se dit Gourtenay. Ce testament que je fai... cela semble signifier : que je t'ai confié... et Maurice ne m'a rien confié du tout... si ce n'est, au dernier moment, le secret de ce duel absurde. Sans que.., je ne comprends pas du tout à quoi s'applique cette restriction. L'une des disp... dispositions, c'est évident. Elle pourra me paraître bizarre, je l'admets... je l'approuverai, c'est possible, mais je ne suis pas mieux renseigné. Reste à savoir de quelle disposition il s'agit. Je ne serais pas très surpris qu'elle concernât mademoiselle Marianne. Le pauvre garçon n'avait en tête que sa fiancée. Et le reste n'est pas moins obscur : "D'en prendre connaissance avant de... est-ce : avant de le porter chezlenotaire?... non, ce serait une recommandation de M. de la Palisse... il est certain que je n'irai pas, — après, — prier le notaire de me le communiquer. D'ailleurs, il suffit de mesurer la lacune pour voir qu'il manque plus de cinq mots... lesquels? il faudrait être sorcier pour les rétablir; les savants qui ont restitué le texte des annales de Tacite y perdraient leur latin... et je ne suis même pas de force à expliquer les rébus des journaux illustrés.
Maintenant, le reste?... le reste se compose d'un paragraphe, très court... et qui ne jette pas la moindre lumière sur le sens des deux précédents. Maurice me demande pardon du chagrin et des embarras qu'il va me causer ; il invoque pour s'excuser le souvenir de notre ancienne et étroite amitié.,, et en me souhaitant
d'être heureux, il termine par une prière touchante. De mademoiselle Mézenc, iln*est nullement question... Ce n'est pas une raison pour qu'il ne soit pas question d'elle dans le testament.
Et toutes ces obscurités ne seraient rien si je savais où il est, ce testament. Mais je ne m'en doute môme pas.
Âh I M. de Pontaumur peut se flatter de m'avoir fait tout le mal qu'il pouvait me faire. Du même coup^ il a tué mon meilleur ami et il m'a mis dans l'impossibilité d'eiécuter ses dernières volontés.
En vérité, c'est trop de malheurs à la fois. Et si je sais comment je vais me tirer de là... ce que je vais dire à cette jeune fille... lui montrer cet écrit, parbleu !... mais je n'en serai pas beaucoup plus avancé... ni elle non plus.
Georges ramit tristement la lettre dans son enveloppe et l'enveloppe dans le compartiment où il l'avait trouvée. 11 n'y avait plus de papiers à examiner dans le portefeuille. Restaient cependant les pages de l'agenda. Illesfeuilleta pour voir si, par hasard, il n'y trouverait pas quelques notes explicatives. Il n'y lut que des mentions très sommaires qui ne lui apprenaient rien. Il y avait des dates suivies d'une croix, des phrases tronquées, des mots écrits en abrégé, des initiales : celles de sa fiancée surtout. C'était le mémorial d'un amou-^ reux qui ne pense qu'à son amour et qui se complaît à rappeler, par des signes dont il a seul la clef, le souvenir d'une entrevue avec la femme aimée.
Sur une des dernières feuilles, deux lignes à demi e£Pacées semblaient présenter un sens un peu plus clair :
« Aujourd'hui, 27 mars, j'ai deviné son secret. J'aurai avec lui un entretien décisif.*. »
Et un peu plus bas, avec la date da 29 mars :
« Le courage m'a manqué. Et puis, à quoi bon? Je ne doute plus de mon malheur... J'en mourrai. Il le faut. »
La main qui tenait le crayon avait tremblé en tra-* çant les mots de la fin.
Pourquoi cette inscription qui constatait un événement intime et qui annonçait un projet lugubre? Gomment se trouvait-elle faire suite, pour ainsi dire, à des indications insignifiantes? Quel sentiment avait pu déterminer Maurice à la jeter sur le papier d'un carnet où il serrait ses cartes de visite? Maurice n'était ni un exalté, ni un romanesque. Il ne posait pas plus pour lui-même que pour les autres. Tout ce qu'il faisait, il le faisait simplement. Et sans doute il n'avait pas besoin d'un mémento sur un agenda pour garder le souvenir d'une de ces crises du cœur qui bouleversent une existence. Encore moins avait-il besoin de s'exciter pour agir contre un ennemi ou contre un rival. Maurice était le plus résolu des hommes, ferme en ses desseins, et brave, d'une bravoure froide, comme le sont presque toujours les gens qui ne font pas de bruit.
Et cependant il avait noté ses impressions, ni plus ni moins qu'une jeune fille qui vient d'entrer dans le monde et qui continue à tenir un journal commencé au couvent.
— Il fallait qu'il fût devenu fou, se disait Georges, pour écrire des pensées comme le font les pensionnaires amoureuses. Si encore elles étaient compréhensibles!... je ne regretterais pas de les avoir lues, car elles m'apprendraient peut-être ce qu'il faut que je dise à sa fiancée et comment je dois me tenir vis*à-vis d'elle. Mais j'en suis réduit à marcher au hasard... je patauge dans rinconnu. Qu'est-ce que c'est que cette découverte faite par Maurice, le 27 mars... pas la vetlle»
ni le lendemain... non, le 27? Qa'a-t-il pu se passer ce jour-là? On me demanderait à quoijeTai employé, je serais fort embarrassé de répondre. Ai-je vu Maurice, le 27 mars ? C'est probable, parce que nous ne restions pas vingt-quatre heures sans nous voir. Mais il est certain que notre entrevue à cette date ne m'a laissé aucun souvenir particulier.
Et puis..* son secret? le secret de qui? Pas le mieui assurément. Je n'en ai pas, de secrets ; je n'en ai jamais eu, surtout pour Maurice. J*ai été jusqu'à lui dire que j'avais peur d'être amoureux de madame BréhaU Le secret d'un homme probablementi puisqu'il y a après : j'aurai avec lui un entretien... à moins que le mot : /m, ne s'applique pas à la môme personne que le pronom possessif : son.., décidément, dans certains cas, la langue française manque de clarté. J'aimerais autant déchiffrer les hiéroglyphes de l'obélisque de Luxor que de me creuser la tête sur ces phrases incomplètes. Ce n'est pas la balle du pistolet de M. de Pontaumur qui les a mutilées, celles-là. Et ce que j'y trouve de plus clair, c'est que mon pauvre ami prévoyait qu'il allait mourir, et ne pouvait plus supporter la vie... Le malheur qui l'en dégoûtait, c'était évidemment la certitude de ne pas être aimé. Ah I si j'avais su I...
Ce monologue fut interrompu par le valet de chambre qui vint annoncer à son maître que le cabinet de toilette était préparé, avec tout ce qu'il faut pour s'habiller.
La diversion arrivait à propos, car Gourtenay en avait assez de cet inventaire qui ne lui apprenait rien et qui n'était bon qu'à le troubler, dans un moment où il tenait à conserver toute sa lucidité d'esprit et tout son sang-froid pour s'aboucher avec mademoiselle Mézenc.
Gourtenay, accoutumé à aller toujours droit au but, détestait les tergiversations et les incertitudes.
Il referma le portefeuille où il avait remis le portrait et la lettre, il renvoya son valet de chambre et après avoir procédé aux ablutions indispensables, il se hâta de revêtir une tenue appropriée à la circonstance.
Il était allé sur le terrain en veston et la redingote noire était indiquée pour une visite mortuaire.
Il n'oublia pas la triste épave du duel, ce carnet que Maurice portait sur sa poitrine, et que mademoiselle Mézenc connaissait sans doute.
Il ne lui restait plus qu*à s'armer de courage et il partit bien décidé à en finir avec une situation qui lui pesait et qu'il voulait éclaircir le jour même.
Son fiacre Tattendait, il y remonta et il donna l'adresse au cocher en lui recommandant de ne pas traîner en route.
Madame Mézenc et sa fille habitaient tout au haut de la rue Blanche, un modeste appartement au troisième. De la rue de Milan, la distance n'est pas grande, mais la montée est assez rude, et le cheval prit le pas au coin de la rue Moncey.
Gourtenay eut donc le temps de réfléchir, et comme il ne tenait pas à retomber dans les conjectures sur un sujet épuisé, il en vint tout naturellement à penser aux deux femmes qu'il allait voir ; aux deux, car si émancipée que fût, par la force des choses, mademoiselle Marianne, elle n'avait pas coutume de recevoir seule les visiteurs, surtout quand ils étaient jeunes. Sa mère, clouée sur son fauteuil par une paralysie des jambes, n'était pas hors d'état de soutenir une conversation, et quoiqu'elle laissât beaucoup de liberté à Marianne, elle tenait aux formes. Elle avait été très mondaine autrefois, et elle passait ses journées dans son salon, habillée dès le matin, comme si elle eût attendu quotidiennement une visite cérémonieuse. Et à ceux qui se présent
tàient, elle ne permettait de voir sâ fille qu'après avoir reça leurs hommages. Suivant les cas et les personnes, mademoiselle Mézenc venait au salon ou attendait dans une pièce, où elle se livrait à des travaux manuels. Elle peignait sur porcelaine, elle sculptait sur bois, elle tournait même, aussi adroitement qu'un tourneur de profession.
Courtenay s'attendait donc à être reçu par madame, et se demandait comment il allait s'y prendre pour demander Tautorisation d'entrer dans l'atelier de [mademoiselle, lorsque , en regardant de loin la maison qu'elles habitaient, il aperçut une femme accoudée à une fenêtre du troisième étage.
— Cette maison, là-bas, à droite, c'est bien celle où demeure madame Mézenc, se dit-il. Oui, je la reconnais à ce balcon qui est au premier. Et l'appartement qu'elle occupe est au troisième, sur le devant. Assurément, ce n'est pas elle qui s'est mise à la fenêtre. Elle ne quitte pas son fauteuil. Serait-ce donc sa fille? Et, si c'est sa fille , aurait-elle pris position à cette fenêtre pour me voir venir de loin? Le poste serait bien choisi, car on domine de là toute la partie supérieure de la rue Blanche, et comme j'habite rue de Milan, mon chemin est de monter a côte. Oui, mais comment pourrait-elle prévoir ma visite ? Il faudrait admettre
qu'elle est déjà informée du résultat de la rencontre
et cette supposition est absurde. Ce n'est pas Coulanges qui se serait avisé de lui envoyer une dépêche... d'abord, parce qu'il n'a pas qualité pour cela... et, de plus, il ne la connaît pas... et par conséquent, il ignore son adresse. Quant à M. de Pontaumur, je ne pense pas qu'il ait eu l'audace de télégraphier à cette jeune fille : « Je viens de tuer votre fiancé. » Restent ses témoins, mais le capitaine Morgan est incapable de com-
58 LES SUITES d'un DURL
mettre une infamie de ce genre, et si canaille que soit ce Gorléon, il ne doit pas faire le mal pour le plaisir de le faire... Mais, j'y pense, c'est peut-être Maurice qu'elle attend... elle savait qu'il se battait aujourd'hui, puisqu'il a eu le tort de le lui dire... peut-être même savait-elle que le duel devait avoir lieu dans la plaine de Gennevilliers... et elle pense que Maurice arrivera parla gare Saint-Lazare... d'ailleurs il demeure.. • ou plutôt il demeurait... rue Gaumartin, et, s'il était revenu de ce combat, il n'aurait pas perdu de temps pour courir chez sa fiancée. Elle se meurt d'inquiétude et il y a peut-être des heures qu'elle est à cette fenêtre... car c'est bien la sienne... Je crois même que c'est celle de son atelier.
Le fiacre avançait lentement, mais enfin il avançait, et Gourtenay mit la tête à la portière pour s'assurer qu'il ne se trompait pas.
— G'est bien elle, murmura-t-il. Elle regarde vers le bas de la rue et elle ne me voit pas... je le regrette, car si elle me voyait, elle devinerait tout de suite qu'il est arrivé malheur à Maurice et je la trouverais un peu préparée à recevoir l'affreuse nouvelle que j'apporte... tout de noir habillé, comme le page de Malborough. Pauvre petite I Quel coup je vais lui donner I... à moins que... mais non, les rêveries de Maurice n'avaient pas le sens commun, et c'est bien lui qu'elle aimait... Je vais commencer par la mère et, si je pouvais esquiver un tête-àtête avec la fille, je m'en tirerais plus facilement... pourquoi pas, au fait? Il est convenable que l'entrevue ait lieu en présence de madame Mézenc, et ma mission n'en sera pas moins remplie ; j'ai juré à Maurice que j'apprendrais moi-même sa mort à mademoiselle Marianne ; je n'ai pas juré qu'il n'y aurait personne... et il ne dépend pas de moi d'empêcher que sa mère soit là.
La voilure s'arrêta. Georges descendit, et, avant d'entrer dans la maison, il leva la tête.
— Elle n'y est plus, dit-il tout bas. M'a-t-elle aperçu? C'est ce que je saurai tout à Theure, car, si elle m'a vu, elle n'attendra pas que je demande à lui parler. Je ne serais pas très étonné qu'elle vint elle-même m'ouvrir la porte. Si j'ai bien compris son caractère, elle est de celles qui vont droit leur chemin, même quand un malhenr est au bout.
Georges se trompait en un point. Une femme de chambre se présenta à son coup de sonnette, et ne parut pas s'étonner de le voir, quoiqu'il vînt rarement chez madame Mézenc.
— Madame est au salon, dit-elle, et je vais annoncer monsieur.
Ce fut vite fait, car il n'y avait que l'antichambre et la salle à manger à traverser.
Courtenay connaissait l'appartement, qui n'était pas graâd, et il savait que la pièce oi!i travaillait la jeune fille était séparée du salon par deux chambres à coucher.
— Il paraît qu'elle ne m'a pas vu, pensait-il. Tant pis, car la surprise sera rude.
Madame Mézenc était assise au coin de la cheminée, dans son fauteuil de malade, un fauteuil fabriqué tout exprès pour elle, sur les indications de sa fille, qui a^ait le génie de la mécanique, et offert par Maurice Saulieu.
Ce siège ingénieux se mouvait sur des roulettes et en se servant de ses mains, la paralytique pouvait se transporter d'une place à une autre, sans le secours de ses jambes.
Elle lisait commodément sur un pupitre mobile adapté à l'un des bras du fauteuil ; elle y cousait, elle
y brodait, elle y mangeait, elle y dormait, en attendant rheure où sa bonne la mettait au lit ; elle y passait les trois quarts de sa vie.
Madame Mézenc avait à peine cinquante ans, et il y en avait déjà dix qu'une maladie de la moelle épiniëre l'avait réduite à ce triste état, qu'elle supportait avec un courage extraordinaire.
Il est vrai qu'elle ne soulQfrait que par intervalles, mais les crises passagères qu'elle traversait n'altéraient point son égalité d'bumeur et ne nuisaient point à sa lucidité d'esprit. Jamais elle ne s'emportait, quoiqu'elle sentit très vivement. Jamais non plus elle ne se laissait aller à ce découragement qui abat les âmes les plus fermes dans ces cas désespérés où le malade n'a d'autre perspective que- la mort à longue échéance.
Elle aimait à causer et elle savait causer, comme on causait autrefois, sans prétention, et sur le ton de la bonne compagnie. Elle était bonne sans affectation de sensiblerie ; douce, sans faiblesse, et, pour tout dire, son seul défaut était de trop aimer sa fille, de l'aimer avec passion, presque avec violence. Elle ne vivait que pour elle et par elle.
Elle avait été d'une rare beauté et elle en avait gardé de grands restes. Elle avait encore des dents admirables, sont front n'avait pas une ride et ses yeux n'avaient rien perdu de leur éclat. Ses cheveux, d'un blanc de neige, lui allaient à merveille et ne la vieillissaient pas.
Jamais Courtenay n'avait si bien remarqué le charme de ce visage sympathique. Il faut dire qu'il ne la voyait pas souvent ; il lui avait fait quelques visites depuis que le mariage de Maurice Saulieu était décidé, mais il ne s'était presque jamais trouvé seul avec elle, car il amenait voloirtiers son ami quand il allait rendre ses devoirs de politesse à madame Mézenc.
LBS SUITES d'un DUEL 61
Ce jour-là, il avait pris naturellement une figure de circonstance et il ne fut pas peu surpris de Taccueil que lui fit la mère de Marianne.
— Que vous êtes aimable, cher monsieur, lui dit-elle de son air le plus riant, et combien je vous sais gré de venir me trouver sur ma montagne. C'est une ascension méritoire, et les trois étages que vous venez de grimper compteront pour votre salut.
— Elle ne sait rien, pensa Georges. Il paraît que sa fille ne la prend pas pour confidente.
— Asseyez-vous près de moi et causons, reprit gaiement madame Mézenc. J'ai précisément une foule de choses à vous demander.
— Et moi, madame, je viens pour...
— D'abord, qu'avez-vous fait de M. Saulieu?
Georges qui s'était assis, tressauta sur sa chaise.
Mais madame Mézenc n'y prit pas garde et continua de sa voix douce et harmonieuse, une voix d'ôr :
— Vous l'accaparez, c'est mal. Je conviens que vous avez presque le droit de nous en vouloir, car, nous aussi, nous vous l'avons pris. Les amoureux négligent leurs amis. Mais vous vous vengez trop. Nous ne l'avons pas vu depuis deux jours.
— Me voilà dans une jolie situation, pensait Courte-» nay. Je ne peux pourtant pas lui répondre de but en blanc : Vous ne le reverrez jamais. Il est mort I
— Oh 1 je ne suis pas inquiète. Nous savons qu'il vous a consulté avant de me faire l'honneur de me demander la main de ma fille et que vous avez voté pour elle. Je vous en suis profondément reconnaissante, car enfin vous la connaissiez à peine et vous ne pouviez pas juger de ses mérites. Et je vous jure qu'elle n'a pas oublié non plus tout le bien que vous avez dit d'elle. Si
M. Manrice savait dans quels termes elle me parle de TOUS, je crois qu'il serait jaloux.
— Je suis très touché, madame, mais je dois vous entretenir de...
-«> Vous m'entretiendrez de tout ce que vous voudrez, mais je tiens avant tout à vous assurer que ma fille et moi nous comptons bien que le mariage de votre ami ne Tempêchera pas de vous voir aussi intimement qu'autrefois. Vous aurez beau rester garçon, vous ne vous éloignerez pas de lui^ je l'espère,. • et, d'ailleurs, il n'est pas écrit que vous ne vous marierez pas. Je crois m6me qu'il ne tiendrait qu'à vous en ce moment,
Gourtenay fit un geste de dénégation.
-^ J'ajoute que, si je ne craignais d'être indiscrète, je vous soumettrais une idée qui m'est venue.,, mais ce serait peut-être un peu trop tôt.
— Je vous jure, madame, que je n'ai pas le désir de jeter le célibat aux orties, dit vivement Georges.
— Et moi, je n'ai pas le dessein de vous convertir* Parlons donc d'autre chose, voulez-vous ? Voyez-vous souvent madame Bréhal? demanda en souriant madame Mézenc.
— Pas plus souvent qu'autrefois, répliqua Georges avec une certaine impatience.
— C'est une des plus charmantes femmes que je connaisse. Et, en vérité, je m'étonne qu'elle reste veuve. Elle a vingt-cinq ans, elle est jolie comme on ne l'est pas ; elle a beaucoup d'esprit, beaucoup de cœur, ce qui vaut mieux encore, et une magnifique fortune. Je lui souhaite un mari digne d'elle... et si j'en connaissais un... Vous allez me demander de quoi je me môle... et pourquoi je m'intéresse tant au bonheur de madame Bréhal !... C'est que vous ignorez qu'elle a été pour ma fille d'une bonté parfaite...
— Pardonnez-moiy madame, je le sais. Et puisque vous voulez bien me parier de mademoiselle Méseac, je...
— Vous êtes surpris de ne pas la trouver ici. Si vous tenez à la voir, cher monsieur, il faudra que vous alliez la chercher au fond de son atelier. Elle n*en sort plus. Elle s'est prise d'une telle passion pour la peinture, que si j'envoyais sa femme de chambre la prier de venir, je ne suis pas très sûre qu'elle se dérangerait.
Oui, continua madame Mézenc, c'est une véritable rage... surtout depuis quelques jours. Elle travaille comme si elle avait besoin de gagner sa vie... et cela précisément lorsqu'elle voit s'ouvrir devant elle un avenir inespéré. Autrefois, je l'encourageais à cultiver les dispositions qu'elle a pour tous les arts. J'ai si peu de fortune, et quand je ne serai plus là, sa situation eût été si précaire que je souhaitais vivement qu'elle îùi en état de se suffire à elle-même. Maintenant, je puis mourir; Maurice lui restera.
Gourtenay, à ce mot, eut quelque peine à dissimuler un mouvement nerveux. Les discours de madame Mézenc sur le bonheur de sa fille tombaient tellement à faux qu'il n'y pouvait plus tenir. Il dépendait de lui de les arrêter en lui apprenant la terrible nouvelle, mais il n'osait pas, et, en vérité, personne n'eût osé. Il ne souhaitait même plus que Marianne entrât, car la présence de la pauvre enfant n'aurait fait qu'ajouter encore aux difficultés de la situation. Il ne songeait qu'à imaginer un prétexte pour aller la trouver dans cet atelier où sans doute elle attendait dans d'horribles angoisses que son sort se décidât. Et ce prétexte, madame Mézenc le lui fournissait.
11 se hâta de profiter de l'occasion.
— Mon Dieu, madame, dit-il de l'air le plus rassuré
qu'il put prendre, vous allez sans doute me trouver indiscret, mais si vous pensiez que mademoiselle Marianne tient à ne pas abandonner ses travaux, môme pour un instant, je vous demanderais la permission d'aller la saluer dans son atelier.
— Oh I je vous raccorde de grand cœur, répondit madame Mézenc. Vous avez chez ma fille vos grandes entrées, cher monsieur. N'ôtes-vous pas Fami de Mau- Tice? Et, entre nous, je crois, Marianne aimera tout autant vous parler de lui en tète-à-tête. Elle a des secrets pour moi, maintenant... vous ne le croiriez pas... mais je m'en suis bien aperçue. Et je vous préviens qu'elle va vous accabler de questions : « Que fait Maurice? Pourquoi n'est-il venu ni aujourd'hui, ni hier? Pense-t-il à moi ? Que vous dit-il de moi?... » et cent autres demandes auxquelles il vous faudra répondre, sous peine de vous brouiller avec elle. Ces petites filles sont impitoyables.
Gourtenay subissait, sans mot dire, cette averse de paroles maternelles. Il était déjà debout et il lui tardait de pouvoir prendre congé sans être impoli.
— Mais, j'y pense, reprit madame Mézenc, M. Saulieu vous a peut-être chargé d'un message pour ma fille. Un message! quel mot grave! je l'emploie à dessein, parce que je sais que les amoureux attachent de l'importance aux choses les plus ordinaires. M. Saulieu est capable de vous avoir envoyé en ambassade pour implorer l'indulgence de Marianne. Il a une longue absence à se faire pardonner, et il n'ose pas venir luimême, de peur d'être mal reçu. J'ai deviné, n'est-ce pas?
Gourtenay n'eut pas le courage de répondre : oui. Il n'aurait cependant menti qu'à moitié, mais on n'équivoque pas, lorsqu'il s'agit d'un mort*
Xes suites d'un duel 66
Il se contenta de s'incliner, et ce signe assez vague fut pris par madame Mézenc pour un signe d'acquiescement.
— Allez, monsieur, dit- elle, et ne vous croyez pas obligé d'abréger votre visite. Je suis accoutumée à la solitude et je prévois que Marianne va vous garder le plus longtemps qu'elle pourra. Préparez-vous donc à vous acquitter dans toute son étendue d'une de ces corvées qu'impose l'amitié. Je vous préviens aussi qu'elle a l'habitude de travailler tout en causant, et j'espère que vous ne vous formaliserez pas de la voir continuer à peindre un éventail ou même tourner un rond de serviette, pendant que vous lui donnerez des nouvelles de H. Saulieu.
Gourtenay se garda bien d'enlever cette illusion à madame Mézenc et se hâta de clore l'entretien, en s'inclinant de nouveau, mais cette fois avec l'intention bien accusée d'en rester là.
11 y a des saluts qui signifient : « Pas un mot de plus ; je m'en vais. » Et la dame, qui avait de l'usage, ne pouvait pas s'y tromper,
11 se dispensa même d'adoucir la netteté de sa pantomime en l'accompagnant d'une phrase exprimant le désir de reprendre la conversation avec la mère après avoir vu la fille.
Et la vérité était qu'il se proposait de sortir de l'appartement sans traverser le salon.
Il savait que la chose était praticable en passant par un couloir qui allait directement de l'antichambre à l'atelier, et il ne tenait pas du tout à revoir madame Mézenc ce jour-là.
C'était bien assez d'une explication. Il ne voulait pas en avoir deux..
Et il redoutait moins de s'expliquer avec la fia**'*''
de Maurice que de s^expliquer avec une pauvre femme qui ne se doutait dé rien et que la lugubre nouvelle qu'il apportait pouvait tuer net!
Mademoiselle Mézenc savait que son futur devait se battre, et que les duels unissent quelquefois d'une façon tragique. Elle était donc mieux préparée à recevoir le coup.
f!n Ces tristes occasions, ce qu'il y a de plus embar«' rassantpôur l'envoyé, c'est l'entrée en matière. Dire à une femme, qui vous reçoit le sourire aux lèvres : « Je viens en messager de mort », c'est horrible. Qtlàûd, au contraire, ses yeux vous interrogent avec anxiété, il suffit d'un jeu de physionomie pour répondre. Il y a des gestes et même des airs qui annoncent un décès aussi clairement qu'une lettre encadrée dé noir.
Et, le premier moment passé, on peut aborder le cha-* pitre des consolations.
Gourtenay comptait bien là-dessus, mais il h'en était pas moins très ému quand il arriva devant la porte de l'atelier.
Il ne fut pas obligé de frapper pour s'annoncer, car cette porte était ouverte, et il vit la jeune fille assise près de la fenêtre, dans une attitude qui faisait admirablement valoir sa beauté, quoique sans doute elle n'eût pas cherché la pose qu'elle avait prise.
Elle se tenait la tête renversée en arrière et appuyée contre le dossier d'une chaise haute, les yeux à demi clos, les mains étendues sur ses genoux. Elle était pAle, et les lignes pures de son profil se détachaient nettement sur le jour cru qui tombait du ciel.
On eût dit une de ces statues funéraires qui gardent les totnbeaux dans les cimetières d'Italie, une Matet* dolorosa rajeunie ou une Madeleine au désert.
S^était-elle endormie, après de longues heures â*at-
tente ?Rêvait*elle de son fiancé? Le voyait-elle tombant soQs la balle de son adversaire, sur Therbe ensanglantée? Gourtenay était tenté de le croire^ car ses traits expri« maient la souffrance, et Sa poitrine se soulevait comme si elle eût été oppressée par un cauchemar. Il n'osait ayancer et peu s'en fallut qu'il ne battit en retraite. II fit un pas pourtant, et elle se leva toute droite.
— Vous! dit-elle, en venant à lui, c*est vous qui veDez... et vous êtes seul... ahl mes pressentiments ne me trompaient pas. Il est morti
— Oui, murmura Georges, profondément remué; il est mort»., frappé en pleine poitrine..* mort comme meurent les braves sur un champ de bataille*
— Je le savais.
— Vous m'ave» vu dans la rue.«» et vous avea deviné<«.
— Non... c'est lui que j'ai vu.*. Je vis depuis deux jours dans un état d'exaltation qui touche à la folie.** Je l'ai vu, vous diS'je*». et il y a quelques heures, j'ai ressenti une douleur affreuse. . . et il m'a semblé que mon cœur se brisait...
-" Sa dernière pensée a été pour vous. Il est mort en prononçant votre nom... et avant d'expirer entre mes bras, il m'avait fait jurer de venir moi-même vous apprendre...
— C'est moi qui lui avais demandé de ne pas permettre qu'un autre que vous vînt m'annoncer mon malheur.
Gourtenay ne chercha point à réprimer un tressaillement de surprise, et la jeune fille reprit aveô amer*
turtiô :
— Vous me jugez niai, avouez-le, monsieur. Vous m'accusez d'indifférence parce que je ne sanglote pas, parce que mes yeux sont secs, parce que je vous parle de lui comme s'il n'atait pafl été mon fiancé* Vous ne
savez pas... vous ne poavez pas savoir ce que je souffre... car vous ne me connaissez pas... j*ai vingt ans, je devrais sentir comme on sent à vingt ans... mais Dieu m'a faite autrement... je n'ai pas de larmes...
— Les grandes douleurs sont silencieuses , balbutia Courtenay, de plus en plus étonné.
— Groyez-vous donc que je ne pleurerais pas, si je pouvais pleurer? Si je vous disais que c'est moi qui suis cause de sa mort, douteriez-vous encore de moi? M'accuseriez-vous encore d'être insensible, alors que j'ai l'âme déchirée?
— C'était donc vrail... Maurice s'est battu pour vous venger d'une calomnie !
— Il vous l'a dit!... Je savais qu'il vous le dirait... Vous a-t-il dit aussi que j'ai tout fait pour empêcher ce duel?... que je l'ai supplié de dédaigner des propos infâmes?... et qu'il a refusé de m' entendre?... Vous a-t-il dit que ces propos étaient de telle nature qu'ils ne pouvaient pas m'atteindre... et que l'homme qui les a tenus ne méritait que le mépris?
— J'ai blâmé Maurice d'avoir frappé au visage M. de Pontaumur... mais il est des offenses qu'un homme de cœur ne tolère pas et si quelqu'un attaquait publiquement la réputation d'une jeune fille que je serais sur le point d'épouser, je ferais ce qu'a fait mon ami.
— Même si les attaques dépassaient le but à force d'extravagance ?
— Je ne sais pas jusqu'où sont allées les calomnies de M. de Pontaumur, mais...
— Il a dit que M. Saulieu avait joué la comédie en demandant ma main... que ce mariage ne se ferait jamais.
— C'était simplement absurde, et personne n'a pu le croire... si cet homme n'a dit que cela...
LBS SUITES d'un DUBL M
— n a dit que M. Saolieu ne m'époaserait pas, parce qa'on n'épouse pas une feoune qnand on a été son
amant.
— Ah! c'est infâme, et je...
— Infâme, oui, mais plus absurde encore, i moins que vous n'admettiez que j'aie pu être la maîtresse de votre ami, dit Marianne d'une Toix sourde.
— Oh! mademoiselle, dit tristement Gourtenay, comment pouyez-Yous parler ainsi ? Je vous connais et je connaissais Maurice. Il faut être M. de Pontaumur pour croire à de telles infamies.
— Tous oubliez que je suis pauvre, reprit la jeune fille avec amertume, et que M. Saulieu était riche.
— Je... non, je ne comprends pas.
— Quoi I vous ne comprenez pas qu'on a dû supposer qae je m'estimais trop heureuse de l'épouser ?
— Eh I bien ? On se trompait sans doute, car vous étiez digne de lui... Votre mérite compensait l'inégalité de fortune... Mais de cette erreur à une accusation abominable, il y a loin.
— Moins loin que vous ne croyez, monsieur. On a pensé que j'étais ambitieuse, que je voulais à tout prix ce mariage, que j'ai attiré M. Saulieu chez ma mère, qa'il connaissait à peine, et que, pour l'y retenir... je me suis donnée à lui.
— En vérité, mademoiselle, en vous entendant tenir un pareil langage, je crois rêver.
— D'autres l'ont tenu avant moi. On a dit que j'avais spéculé sur les sentiments généreux de M. Saulieu, que je comptais, en lui cédant, le forcer à m'accorder une réparation qu'un honnête homme ne refuse pas à une jeune fille qu'il a séduite.
— Mais, je le disais bien, c'est insensé I
^ Qu'importe ? la calomnie a des ailes. Le propos a
fait son chemin... puisqu'il a fini par arriver jusqu'à moi. J'ai dédaigné de me défendre» J*en connaissais Tauleur et l'origine de la haine que cet homme m'avait vouée.
-^ M. de Pontaumur?... Quel motif avait-il donc de vous haïr?
— Il s'était occupé de moi et je lui avais laissé voir l'antipathie qu'il m'inspirait. Il s'est vengé de n'avoir pas pu me compromettre.
— Mais il ne venait pas ici... Madame votre mère ne reçoit pas... ou, du moins, ne reçoit que des intimes.
— Elle a eu le tort de croire que M. de Pontaumur songeait à m'épouser et elle tolérait ses visites. Ma mère a une idée fixe... c'est de me marier avantageusement... elle lui a fermé sa porte, quand je lui ai prouvé qu'il ne pensait qu'à me déshonorer. Mais, pour mon malheur, je n'ai pas cessé de le rencontrer dans le monde où me conduisait ma tante, madame Fresnay. C'est au milieu d'un bal que M. Saulieu a entendu une conversation où mon nom a été prononcé.
— Qui donc a osé devant lui?...
— Des familiers de M. de Pontaumur. C'a été une fatalité. Ils causaient à demi-voix près d'une porte de communication entre deux salons et ils ne voyaient pas M. Saulieu qui se trouvait caché par une tenture.
— C'est à ceux-là qu'il aurait dû s'en prendre.
— Us avaient dit qu'ils tenaient de leur ami la calomnie qu'ils répétaient ,, et c'était vrai. Ma tante savait que ce bruit avait été mis en circulation par M. de Pontaumur, et elle a eu l'imprudence de le dire à M. Saulieu... de me le dire, à moi...
Courtenay ût un geste qui exprimait très bien ce qu il pensait de la conduite de madame Fresnay.
— J'ai comprit que H. Sauliea ne tolérerait pas cette injure et j'ai été au-devant d'une explication qu'il avait la délicatesse de ne pas me demander. Je lui ai apprit pourquoi ce misérable ctierchait h. me perdre de réputar tiOD, et je l'ai supplié d'en rester là. Je lui ai représenté les conséquences qu'un éclat aurait pour moi. 11 m'a répondu qu'il y avait un moyen d'éviter cet éclat, qu'il trouverait un prétexte, mais qu'il était décidé & se battra... et... vous savez le reste. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour empdcher le dnel et je l'aurais empdché si...
— Achevez, mademoiselle.
— Si M. Saulieu n'avait pas pris, avant cet entretien, qui a été le dernier, une résolution désespérée. Il voalait mourir.
— Lui!... mais il était au comble du bonheur... il aimait... il était aimé... vous aviez consenti à l'épouser...
— Et j'aurais tenu ma promesse... mais il medemanfeit ce que je ne pouvais pas lui donner...
— Quoi donc ? voua l'aimiez...
~ Pas comme il m'aimait. J'avais pour lui de l'amitié, de l'estime, de la recopnaissance... mais je ne partageais pas cet amour passionné que je lui avais inspiré... et je n'ai pas voulu feindre un sentiment que je D'éprouvais pas.'Maintenaot, je me reproche amèrement de ne pas lui avoir mieux caché la vérité. Mais le courage m'a manqué. Je ne sais pas mentir.
— Et cependant, quand il a demandé votre main...
— J'ai dit t oui... et j'aurais été pour lui la plus dévouée des femmes... j'aurais tout fait pour le ri heureux et pour qu'il continuât à se méprendre '. nature de l'attachement que je lui portais.
— Comment donc a-l-il perdu ses illusions? E vous qui les lui avez arrachées 7
72 LES SUTTBS D'U!f DUEL
— Non, je Toos le jure derant Dieu. Tavais le pressentiment qu'an ayea sincère le taerait. Et je me taisais, quoiqu'il me suppliât de parler. Il en était venu à me tendre des pièges pour surprendre un secret que je renfermais au plus profond de mon cœur. Je les évitais. Je m^étais juré de ne pas troubler son bonheur. Et puis... moi aussi, je m'illusionnais. •• je me berçais de l'espoir que les orages qui bouleversaient ma vie s'apaiseraient... ; qu'une fois mariée, j'oublierais ce que j'ai senti... ce que je sens encore... ; je n'avais plus qu'un mois de lutte à soutenir... de lutte contre moimème... Je ne prévoyais pas le malheur qui m'attendait... Un jour est arrivé, jour fatal, où Maurice a tout deviné... C'est ce jour-là qu'il a résolu de mourir... ; et il est mort... mort en me maudissant peut-être, moi qui aurais donné tout mon sang pour épargner le sien !
— Ce jour-là... c'était le S7 mars, dit lentement Courtenay.
— Le 27 mars, répéta la jeune fille, qui pâlissait à vue d'œil. Que signifie?...
— Vous avez oublié la date. Maurice s'en souvenait, lui.
— Quoi I il aurait parlé !... que vous a-t-il dit? ne me cachez rien, monsieur, je puis tout entendre. J'ai tant souffert, qu'une blessure de plus ne m'effraie pas.
— Maurice n'a pas parlé... il a écrit...
— A vous ?
-^ Oui, à moi, une lettre que je n'ai pas pu lire tout entière.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle était sur sa poitrine, cette lettre, dans un portefeuille, où il avait placé d'autres papiers,
— Et c'est dans cette lettre qu'il vous a dit ?...
— Non. Il n'y est question que du testament qu'il a fait la veille de ce funeste duel et dont il me prie d'assurer Texécution. Mais j'ai trouvé une note de sa main... une note au crayon sur les feuilles d'un carnet où il inscrivait ses pensées... quelquefois des mots pour fixer un souvenir... cette note, je n'en comprenais pas le sens... je le comprends maintenant, et quand vous Taurez vue, vous reconnaîtrez qu'il a dû l'écrire le jour où il s'est aperçu que vous ne l'aimiez pas.
Georges allait tirer le portefeuille, mais mademoiselle Mézenc arrêta sa main.
— Je ne veux pas la voir, dit-elle d'un ton bref.
— Mais... dans ce portefeuille, il y a... votre portrait... celui que vous lui avez donné l'avant- veille de Noël... et au bas de ce portrait, vous avez écrit votre nom.
— Je ne reprends pas ce que j'ai donné.
— Pardon, mademoiselle, répliqua sèchement Gourtenay, ce n'est pas à moi que vous avez donné ce portrait... je ne puis donc pas le garder.
-* Ëh 1 bien, brûlez-le.
Gourtenay tressaillit. Le langage et les façons de mademoiselle Mézenc lui semblaient tellement étranges qu'il se demandait si la douleur ne l'avait pas rendue folie.
Elle devina ce qu'il éprouvait et elle reprit d'une voix altérée :
— Vous aussi, monsieur, vous m'accusez de n'avoir pas de cœur. Tout le monde m'accusera quand on saura que le malheur qui vient de me frapper n'a rien changé à ma vie. L'opinion des autres m'est indifférente et je vous pardonne de mal penser de moi. Vous ne me connaissez pas... vous ne me connaîtrez jamais... personne ne me connaît... pas même ma mère.
74 LSS SUITBS d'un Dim^
— Je suis désolé de vous avoir blessée, mademoiselle, mais j'avais uae mission à remplir*. • et...
— Je vous remercie d'être venu et je vous prie de m'entendre jusqu'au bout. Je veux que vous sachiez ce que je vais faire., .et pourquoi je vais le faire. Si je pouvais me cloîtrer dans un couvent , j'y entrerais demain. Mais ma mère a besoin de moi. Et dans l'état de santé où elle est, une émotion violente la tuerait.
—0 Aussi n'ai-je pas eu le courage de lui apprendre que Maurice était mort.
— Vous l'avez donc vue ?
— Sans doute. Je croyais que vous le saviez.
— Et vous ne lui avez rien dit I Merci I oh I merci ! je n'attendais pas moins de vous.
— Madame Mézenc ne pourra pas toujours ignorer...
— Elle saura que M. Saulieu est mort... elle le saura plus tard, quand je l'aurai préparée à ce coup... elle ne saura jamais qu'il a été tué en duel. .. il ne faut pas qu'elle le sache... et je ferai en sorte que d'autres ne le lui disent pas.
Courtenay se tut, mais on lisait sur son visage qu'il n'était pas convaincu.
— Vous doutez que ce soit possible? Fiez-vous-en à moi, monsieur. Ma mère croira ce que je voudrai qu'elle croie. Et je commencerai par lui annoncer que le mariage qu'elle rêvait pour moi ne se fera pas. Je lui ai déjà laissé entrevoir que je n'y avais consenti qu'à contre-coeur. Je lui dirai que j'ai repris ce consentement, que j'ai signifié ma résolution à M. Saulieu, et que je ne me marierai jamais. Je lui avouerai même, s'il le faut, que j'ai appris à mes dépens ce qu'il en coûte à une jeune fille pauvre de se laisser fiancera un homme riche et je lui déclarerai que je ne recevrai plus personne sur
e pied oîi je recevais M. Saulieu... personne, pas même
TOQS, inonsieur... car on pourrait dire de vous ce qa'on a dit de lui... et c'est assez... c'est trop qu'où m'ait accusée d'être sa maîtresse.
— Groyez-Yous donc que je souffrirais qu'on vous calomniât? s'écria Courtenay.
— Non, dit la jeune fille dont les yeux brillaient d'un éclat singulier ; je crois que tous feriez ce qu'a fait votre ami, et je ne veux pas que vous tombiez comme lai sous le fer d'un misérable. Je ne me consolerai jamais d'avoir été la cause involontaire de ce duel fatal... et si à vous aussi il arrivait malheur... cette fois, j'en mourrais.
Georges tressaillit et mademoiselle Mézenc cessa de le regarder. On eût dit qu'elle craignait de lui laisser deviner le sentiment qui se reflétait sur son visage.
— Le fer I répéta tristement Georges. Vous ignorez donc que Maurice a dû subir les conditions de cet homme qai a osé soutenir qu'il était l'insulté ? Maurice ne vous a donc pas dit qu'il allait se battre au pistolet ?
— Non, murmura Marianne. Il m'a dit seulement qa'il se battait aujourd'hui à trois heures. Et je n'ai pas ea le courage de l'interroger.
— Je voulais qu'il se battit à l'épée... Et si j'avais su ce qui s'était passé avant la scône de violence qui a fait de Maarice l'ofienseur, j'aurais empêché cette rencontre... car je me serais battu à sa place... et je n'aurais pas, comme lui, mis les torts de mon côté... Mais qu'importe ce que j'aurais fait? Maurice est mort, et vous songez à prendre une résolution désespérée...
— Ne me plaignez pas, monsieur. Je porte malheur à ceux qui m'approchent. Il est juste que je me condamne à l'isolement. Ma vie désormais est toute tracée. Je m réfugierai dans le travail qui ne me donnera pas 1 repos de l'âme, mais qui m'assurera du moins l'indu
pendance. Je suis maintenant assez habile pour gagner de quoi suffire à l'existence de ma mère et à la mienne.
— Si je vous disais que peut-être Maurice y a pourvu...
— Je ne comprends pas, interrompit la jeune fille en relevant la tête.
— Dans la lettre qu*il m*a écrite pour me faire connaître ses dernières volontés, il est question de son testament.
— J*espère qu'il ne m'a pas fait l'injure de me léguer sa fortune.
— L'injure I oh ! mademoiselle I ce mot...
— Il est juste, car on dirait plus que jamais que j'ai été sa maîtresse.
— Vous étiez sa fiancée... vous alliez être sa femme... il avait bien le droit de vous laisser son bien.
— Peut-être... mais, moi, j'ai aussi le droit de ne pas l'accepter.
— Ainsi, vous refuseriez de bénéficier de son testament?
— Je ne me trompais donc pasi Ce testament...
— J'ignore ce qu'il contient. Je ne l'ai pas vu.
— Mais vous le verrez?
— Si je le retrouve, oui.
— Vous venez de me dire qu'il vous l'avait confié.
— Non, il ne me l'a pas remis... malheureusement, car il se peut qu'il soit perdu.
— Comment ?
— Pardonnez-moi de revenir sur un sujet douloureux et d'entrer dans des détails pénibles... la lettre oii Maurice me parle de ce testament était dans ce portefeuille... celui que je vous rapportais... il le portait sur lui quand il est allé sur le terrain.. • et la balle de M. de ^ontaumur...
LES SUITES d'un DUBL 77
— Eh I bien ? demanda mademoiselle Mézenc, émue jusqu'à trembler.
— La balle a troué le papier, comme elle a troué votre portrait...
— C'est horrible !
— Et elle a emporté le passage où Maurice m'indiquait ce que j'avais à faire pour prendre connaissance de son testament. Voulez-vous voir cet écrit ?
— Non... oh I non, s'écria la jeune fille en étendant les mains comme pour repousser celte relique ensanglantée que Gourtenay offrait de lui montrer.
— Je conçois qu'il vous répugne d'y toucher. Mais je puis du moins vous dire ce que j'y ai lu. Il y a ceci : « Je te prie de remettre à mon notaire mon testament qui est parfaitement régulier. Tu le retrouveras dans la... » le reste de la phrase a disparu. Mais j'arriverai à la reconstituer.
— La balle n'a pas pu la détruire et si on cherchait... Mademoiselle Mézenc s'arrêta court au milieu d'une
réponse irréfléchie. Les mots qu'elle venait de prononcer évoquaient une image épouvantable. Elle était dans la poitrine de Maurice, cette balle, et l'idée qu'on pourrait l'y chercher avec un scalpel fit frissonner la jeune fille. Georges devina pourquoi elle n'osait pas achever et il se hâta d'ajouter :
— Maurice, évidemment, a voulu désigner un meuble que je connaissais. Il a même dû, avant le duel, me parler de ce meuble... et dans le trouble où m'avaient mis les préparatifs de la rencontre, je n'aurai pas pris garde à ce qu'il me disait... mais je ferai appel à mes souvenirs...
^ A quoi bon? murmura Marianne. Mieux vaut que 1( testament ne se retrouve jamais. Les parents de M. Sau lieu hériteront... et je ne subirai pas l'affront que j<
redoute. Quoi qu'il advienne, d'ailleurs, je ne recevrai rien de lui. S'il m'avait infligé cette honte de me désigner comme étant sa légataire, vous m'apporteriez ce testament... et je le brûlerais. Je vous l'ai déclaré, monsieur, je ne veux rien devoir qu'à moi-même. Mes mesures sont prises. Dès demain, je recevrai des commandes dont l'exécution prendra tout mon temps. Ne vous étonnez donc pas si vous ne me rencontrez plus dans le monde où j'allais.
— Personne ne s'étonnera qu'au lendemain d'un événement qui vous fait veuve...
— Je ne suis pas veuve, puisque je n'ai jamais été mariée, et je prierai madame Fresnay de démentir le bruit qui a couru de mon prochain mariage. Elle exigera peut-être que je continue à paraître chez elle le jour oîi elle reçoit. Si je cessais d'y aller, on croirait qu'elle ne dit pas la vérité. J'aurai le courage de me montrer à ses vendredis.
Oh I ne vous hâtez pas de me condamner, ajouta la jeune fille qui avait surpris un mouvement de Gourtenay, presque aussitôt réprimé. Je ne veux pas qu'on devine mon secret. J'irai chez elle la mort dans l'âme, mais j'irai. Il le faut.
— Je ne vous blâme pas, mademoiselle, dit Gourtenay avec une froideur marquée. Seulement, je ne puis m'empôcher de penser que vous vous exposerez à rencontrer dans le salon de madame Fresnay l'homme qui a tué Maurice Saulieu.
— Vous vous trompez, monsieur, répliqua Marianne en se redressant, il ne viendra plus. J'ai obtenu de ma tante qu'elle lui interdît sa maison, et je ne subirai pas là présence de M. de Pontaumur. Dieu veuille que ce supplice vous soit épargné, à vous qui avez assisté au meurtre!...
— Yoas entendez sans doute que forcément je verrai ce meurtrier au cercle dont lui et moi faisons partie. Non, mademoiselle, je ne l'y verrai pas. S'il ne sent pas qu'après ce duel il doit se retirer du club où il a été souffleté publiquement, s'il ose y remettre les pieds, je n'y reviendrai jamais, car je donnerai ma démission.
~ M. de Pontaumar va beaucoup chez madame Brébal...
— Qu'en savez-vous?
— Il s'en vantait du moins... et vous y êtes très assidu. Obtiendrez- vous qu'elle le chasse?
C'en était trop. Georges, blessé au vif, s'abstint de releTer cette question inconvenante, mais il ne songea plus qu'à se retirer.
— Je me conformerai à vos ordres, mademoisellOi dit-il de ce ton qui coupe court à un entretien pénible. Je prendrai tous les soins que m'impose l'amitié qui m'unissait à Maurice, et je veillerai à ce que ses intentions soient remplies. Mais votre nom ne sera pas prononcé et rien ne vous empochera d'agir comme si vous n'aviez jamais été la fiancée de M. Saulieu. Ai-je besoin d'ajouter que je ne troublerai pas le repos auquel vous aspirez ?
— Voulez-vous dire que je ne vous reverrai plus ? demanda Marianne, avec une émotion qu'elle ne cherchait pas à cacher.
— Je vous prie seulement de m'ezcuser auprès de madame votre mère, si elle s'étonnait d'apprendre qne je suis parti sans prendre congé d'elle.
Sur cette phrase, d'une sécheresse polie, Georges salua et sortit. La porte était restée ouverte, et il savait le chemin pour gagner l'escalier en évitant le salon. Il s'éloigna à grands pas ; mais si vite qu'il marchât, il pot entendre que la jeune fille sanglotait.
L'envie ne lui vint pas de s'arrêter pour la consoler. Il s*en allait outré et encore plus affligé.
— Faites-vous donc tuer pour une femme I disait-il entre ses dents. En voilà une à laquelle mon pauvre ami Maurice a sacrifié sa vie, et, en apprenant sa mort, elle ne songe qu'à sauver sa réputation compromise. Elle n'a pas eu un élan de sensibilité, pas un cri du cœur. Et par-dessus le marché, elle a perdu l'esprit. Où espère-t-elle en venir avec ses projets ridicules?... Sa mère apprendra tôt ou tard la vérité et sa tante ne persuadera à personne qu'il n'a jamais été question de ce mariage:
Georges, en se parlant à lui-môme, descendait les marches quatre à quatre. A la dixième, il se disait déjà :
— Il faut cependant lui rendre cette justice qu'elle est désintéressée. Sa fierté s'est révoltée quand je lui ai parlé du testament. Et elle est franche, car elle ne m'a pas caché qu'elle n'a jamais eu d'amour pour Maurice. Elle n'a pas joué la comédie des regrets.
Ce n'est pas sa faute, après tout, si Maurice ne lui inspirait que de l'amitié, pensait-il en arrivant au premier étage.
Et au bas de l'escalier.
— Pourquoi m'a-t-elle parlé de madame Bréhal? Pourquoi m'a-t-elle rappelé que madame Bréhal a eu la faiblesse de recevoir ce Pontaumur ? On dirait vraiment qu'elle est jalouse de moi... Si c'était vrai pourtant ce que m'a dit Maurice ? Si elle m'aimait ?
Georges, en revenant chez lui, fit de louables efforts pour chasser cette idée et n'y réussit qu'à moitié.
La mode est aux hôtels. Les habitudes anglaises ont fini par s'implanter en France, et la manie du chez soi, du homCf comme disent nos voisins, a gagné les Pari"» siens les plus sociables. Nous n'en sommes pas encore à diviser les cafés en compartiments, comme à Londres où les buveurs tiennent à s'isoler pour absorber leur grog. Mais la sélection du domicile est passée dans nos mœurs. On ne veut plus de voisins.
Les riches bourgeois qui se contentaient, il y a trente ans, d'un bel appartement au premier étage, dans un quartier central, se croient obligés, maintenant, d'habiter à plusieurs kilomètres du boulevard des Italiens une maison à eux. Ils y meurent d'ennui, mais ils sou dans le mouvement. Ils ont un hôtel.
Les peintres ont donné le branle. Ceux-là du moii avaient une raison pour aller planter leur tente sur 1 montagne. Ils ont besoin de la lumière claire qui vient du nord, et, au cœur de la ville, l'espace et le jour manquent pour installer commodément un atelier. Et puis, un artiste propriétaire est nécessairement un ar-
82 LES SUITBS d'un DtJBL
tiste arrivé, et il fait payer sa peinture' en conséquence.
Les demi-mondaines ont suivi. Pour elles, le petit hôtel, c'est la consécration du succès, le si^e visible du grade gagné par de brillants services dans l'armée de la galanterie. Et, pour imiter de loin cette courtisane de l'antiquité qui avait élevé une pyramide avec l'argent que lui donnaient ses amants d'un jour, les belles petites construisent des édifices moins durables, mais plus utiles. Paris leur doit des rues nouvelles. Elles ont hérissé de bâtisses les plaines nues et peuplé les terrains vagues. Elles reçoivent leurs amis, qui s'en plaignent, dans des parages où on allait chasser au furet sous le règne de Louis-Philippe et elles donnent des fêtes à proximité des fortifications.
Il arrive assez souvent qu'elles n'en sont pas plus riches, que la vogue les abandonne, et qu'après bien des hauts et des bas, leurs éphémères prospérités aboutissent à la saisie immobilière.
L'hôtel, vendu à la criée, passe quelquefois en des mains plus pures. Ce qui vient de la haute bicherie retourne à la bourgeoisie honnête.
Ainsi était-il advenu de celui qu'une demoiselle, protégée par une Altesse étrangère, fit édifier vers la fin du dernier Empire, au bout, tout au bout de l'avenue de Villiers. La guerre étant survenue, l'Altesse partit et la demoiselle, qui redoutait les horreurs d'un blocus, alla se fixer à Saint-Pétersbourg, où elle fêtait fort connue. Mais on ne déplace pas impunément le siège d'une industrie florissante. La clientèle russe ne vint pas ; et, après cinq ou six campagnes malheu- 9uses, l'irrégulière se vit forcée d'abandonner ses proriétés foncières à ses créanciers qui s'empressèrent de mettre en v^nte.
H. Bréhal, un banquier très millionnaire, acheta, ponr la moitié de ce qu'elles valaient, la maison et ses dÉpendances, un jardin planté de beaux arbres, et quelques centaines de mètres carrés en bordure sur Due voie récemment tracée.
Ce financier, qui venait de se marier, mit ce cadeau dans la corbeille de sa jeune femme, mais il u'eut pas le temps de s'établir avec elle sur son nouveau domaine. Sis mois après, madame Brébal était veure, à dix-neuf ans, et seule au monde, car elle avait perdu ses parents dès l'enfance. Déjà riche par elle-même, et élevée dans les idées de la bonne bourgeoisie dont elle était, elle avait trouvé naturel d'épouser en sortant du pensionnat, un homme qui possédait une grosse fortune et qu'elle connaissait à peine. Il ne lui déplaisait pas, d'ailleurs, et à sa mort, elle l'avait sincèrement pleuré, mais elle ne s'était jamais posée en inconsolable, et son deuil réglementaire ayant pris fin, elle n'avait pas fui les distractions mondaines.
L'hôtel, transformé sous sa direction et remeublé à neuf avec un goût intelligent, avait ouvert ses portes i. un certain tout-Paris qui n'était pas celui dont les journaux du kigh-life enregistrent soigaeusement les faits et gestes. Sa famille appartenait à l'aristocratie commerciale, et parmi ses amies de pension il s'en trouvait beaucoup qui s'étaient mariées richement et qui aimaient autant qu'elle à recevoir. Dans tions personnelles et dans celles de son mari Bréhal avait fait un choix. Il n'en fallait pas pour former le noyau d'une société aimable, ne s'en était pas tenue là; elle avait étendu le cercle de ses connaissances, et, comme ell impitoyablement les ennuyeux des deux sexe son était une de celles ofi se plaisaient .les |
prit. On n'y était reçu qu'à condition d'y apporter un contingent de gaieté, pas de prétentions d'aucune sorte et les façc^ns de la bonne compagnie, faute desquelles un salon se déclasse très vite.
Madame Bréhal tenait essentiellement à rester du vrai monde. Aussi ne donnait-elle point dans le travers qui consiste à se poser en protectrice des célébrités artistiques et littéraires. Elle fuyait les bas-bleus, et les hommes de talent n'entraient qu'après avoir montré patte blanche, c'est-à-dire : prouvé qu'ils étaient suffisamment bien élevés. On ne faisait pas de lectures chez elle et on n'y lançait pas les poètes incompris. Elle voulait qu'on s'y amusât et qu'on l'amusât.
Cette attitude indépendante n'était pas sans avoir attiré sur elle des critiques sévères et même quelques mauvais propos. Bien des femmes allaient disant partout qu'elle vivait trop en dehors de la règle sociale, et glosaient sur les préférences qu'elle affichait. Bien des hommes prétendaient qu*une jeune veuve, qui a deux cent mille francs de rente, n*a pas le droit de rester veuve, et ne se gênaient pas pour insinuer que si elle tenait tant à sa liberté, c'est qu'elle s'était remariée de la main gauche.
Ces médisants étaient presque tous des prétendants évincés. Hais enfin le mot : « Cherchez l'amant I » circulait à bas bruit, depuis longtemps.
Et on cherchait. Seulement, on ne trouvait pas.
Madame Bréhal ne se cachait point d'avoir des amis particuliers. Mais elle vivait au grand jour. Son hôtel était une maison de verre. On n'a pas de secrets chez soi quand on est servi par de nombreux domestiques, et madame Bréh«l en nourrissait une douzaine. On ne va pas faire des visites coupables, quand on sort dans a voiture, conduite par son cocher ; et madame Bréhal
LRS SnmS 'D*UN DUEL 85
ne sortait gaère autrement. On ne l'avait jamais yne passer, en rasant les murs, dans une de ces rues écartées où se rencontrent volontiers les amoureux clandestips, ni descendre de fiacre à la porte dérobée d'un de ces restaurants qui ont la spécialité de traiter les adultères en cabinet particulier.
Eo revancbe, elle ne se privait pas de faire arrêter son coupé ou sa calècbe devant Tbfttel de la rue de Milan, ni même d'y passer une beure.
Georges Gourtenay était assurément le plus cber de ses intimes, et depuis un an surtout, elle s'était mise avec lui sur un pied qui étonnait un peu son entourage.
On ne se privait pas de commenter leurs familiarités. Oq les avait même surveillés, sans qu'ils s'en doutassent. Et les curieux avaient perdu leurs peines.
Georges faisait hautement profession d'admirer madame Bréhal, de prôner ses qualités, d'excuser ses défauts ; il tenait pour elle contre tout venant, comme un TraiDon Quichotte; il déclarait même que, si jamais il se dégoûtait de la vie de garçon, il poserait sa candidature auprès de cette reine des veuves, mais il ne manquait jamais d'ajouter gaiement qu'elle ne voudrait pas de lui, et en attendant, il continuait à faire tout ce que font les célibataires qui ne se piquent pas d'avoir des mœurs.
Madame Brébal, de son côté, disait à qui voulait l'entendre que, de tous ses amis, M. Gourtenay était le seul auquel une femme comme elle pourrait sacrifier sa liberté, mais que la bonne camaraderie valait bien mieux que l'amour, que le sacrifice d'ailleurs serait réciproque, car M. Gourtenay n'avait point envie de t'encbainer, et qu'elle ne tenait pas du tout à lui inspirer le goût du mariage.
Aux sages plus ou moûis bien intentionnés qui lui montraient le danger de donner prise à des calomnies, elle répondait qu'elle méprisait les calomniateurs, et qu'au surplus tout le monde savait que M. Gourtenay avait des maîtresses au théâtre et même ailleurs.
Et quand ils parlaient de la sorte, ils étaient de bonne foi tous les deux.
Depuis quelques mois cependant le caractère de leurs relations s'était un peu modifié. Madame Bréhal sembl^tit vouloir entrer davantage dans la vie de Georges.
Elle le questionnait en riant sur ses projets d'avenir, elle se moquait un peu de son goût pour les plaisirs faciles, elle lui parlait de ses amis, elle voulait savoir ce qu'il pensait d'eux, de M. Saulien entre autres, elle s'intéressait à ce qu'il faisait, aux chevaux qu'il achetait, aux parties oh il perdait son argent, aux causeries de son cercle. Elle se laissait môme aller à lui donner en passant un conseil détourné.
Et plus d'une fois, il était arrivé à Georges de se demander s'il n'était pas amoureux de madame Bréhal, sans s'en douter. 11 s'apercevait qu'il ne pouvait pas se passer d'elle et que les divertissements dont il s'était contenté jusqu'alors commençaient à lui paraître bien fades. L'épouser? 11 n'y songeait guère, ou il y songeait comme un sous-lieutenant songe à l'existence qu'il mènera quand il sera général en retraite. Etre son amant ? Cette idée ne lui était pas venue, peutp-ètre parce qu'il ne croyait pas que ce fût possible, et aussi parce qu'il la tenait en trop haute estime pour souhaiter qu'elle déchût.
Mais quand il restait vingt-quatre heures sans la voir, il ne se sentait pas vivre.
Aussi n'avait-il garde de manquer à l'assignation qu'elle avait pris la peine de porter elle-même rue de
Milan, pendant que Maurice tombait frappé à mort dans le redoute de Gennevilliers.
Georges, après sa visite à mademoiselle Mézenc, était rentré chez lui, très ému, ou plutôt très troublé, cherchant la solitude, et bien décidé à fermer sa porte aux indifférents, nyais bien décidé aussi à se rendre à riovitation de madame Bréhal, sa seule et sa meilleure conseillère.
Une dépêche était venue vers sept heures. Le docteur annonçait qu'aucun incident ne s*étant produit, il espérait rentrer à Paris dans la soirée et priait Gourtenay de l'attendre rue de Milan.
Naturellement, Georges y dînait. Il n'était pas d'humeur à dîner au Cercle en nombreuse compagnie. Mais, à neuf heures, n'ayant pas vu paraître Goulanges, il donna l'ordre d'atteler à son coupé le seul de ses trois chevaux qui fût à l'écurie, les deux autres étant restés avec sa calèche et son cocher à la disposition du docteur.
Du reste, ce cheval disponible était le meilleur des troisj et le groom d'écurie conduisait fort bien.
A neuf heures et demie, Georges arrivait devant la grille monumentale de l'hôtel de madame Bréhal. Il était attendu, car cette grille était ouverte, et l'entrée du coupé dans la cour fut immédiatement signalée par un coup de clocbe qui attira sur le perron, deux valets de pied en grande livrée.
Il le connaissait bien, cet hôtel, dont la charmante veuve avait commandé les arrangements intérieurs et imaginé la décoration, et, cependant, toutes les fois qu'il y venait, il s'émerveillait comme s'il ne l'avait jamais vu.
Dès le vestibule, on s'apercevait qu'on était chez une ^me qui ne regardait pas à la dépense, ear oetlei»»'
lallation princière avait dû coûter des sommes folles, et aussi chez une femme de goût. Bien ne choquait l'œilt quoique tout fût d'une richesse inouïe. Pas d'ornementations criardes, pas de luxe banal. Et un cachet d'originalité jusque dans les plus petits détails.
Il avait grand air, ce vestibule pavé de marbre blanc et traversé par une large bande de tapis de Perse, qui couvrait entièrement les marches de l'escalier éclairé par de grandes torchères en onjrz et lambrissé d'immenses glaces qui répétaient la lumière et en doublaient l'effet.
— Est-ce que madame reçoit ce soir? demanda Gourtenay, un peu surpris de cette illumination.
— Madame y est pour monsieur, répondit évasivement le valet de pied. .
Georges le suivit sans le questionner davantage. Il venait de se souvenir qu'une des fantaisies coutumières de madame Bréhal, — presque une manie, — c'était de faire allumer tous les candélabres et tous les lustres, même quand elle n'attendait personne.
Elle prétendait qu'une maîtresse de maison ne doit pas endimancher son hôtel en réservant l'éclairage à giorno pour les grandes réceptions, à la façon des provinciaux, qui ne s'habillent que les jours de fête, et des bourgeois, qui n'enlèvent les housses du salon que quand ils ont du monde à dîner.
Et en montant cet escalier magnifique, Georges pensait à ce petit logement de la rue Blanche où il avait laissé mademoiselle Mézenc, seule avec sa douleur. II comprenait mieux maintenant les discours qu'elle lui avait tenus, et qui lui avaient semblé si étranges.
— Etre jeune, belle et fière, se disait-il, quel supplice quand on est pauvre, et quel courage il faut à cette fiancée qui n'a plus de fiancé pour supporter la vie que
va lui faire la mort de Maurice! Madame Brébal n'a pas grand mérite à se résigner au veuvage. Mais Marianne réduite à travailler de ses mains... condamnée avec cela à aller dans le monde sous peine de déchéance sociale... c*est atroce. Toutes les jolies femmes devraient avoir quatre millions et un palai3 comme celui-ci.
C'était bien un palais qu'habitait madame Brébal et un palais artistique, aménagé exprès pour elle, au rebours de bien des résidences souveraines qui ne sont que de grandes auberges ofQcielles b&ties à l'usage d'un roi ou d'un empereur quelconque.
La salle à manger qu'il traversa ne ressemblait point à une de ces galeries propres à donner des banquets de soixante couverts aux grands dignitaires de l'Etat.
Elle n'avait qu'une fenêtre, mais une fenêtre immense et profonde, tout enfeuillée de verdure comme une serre. Le plafond était à poutrelles de hêtre relevées par des nervures dorées. Les murs étaient tendus de cuir de Gordoue avec des arabesques de couleur. Sur les crédences en style de la Renaissance se dressaient des figures de sirènes enlaçant le buffet d'une guirlande de bois sculpté. Les chaises en vieux hêtre avaient des dossiers à créneaux surmontés de têtes de femmes dans le goût de Henri IL
Gourtenay, qui avait dîné une fois chez madame Mézenc, avec Maurice, revit par la pensée le buffet vitré, les étagères en acajou, les chaises cannées et les réchauds en plaqué.
Et quand il entra dans le grand salon où des panneaux en glaces alternaient avec des tentures de lampas blanc, où les statues posées sur des socles d'ébène coudoyaient les tableaux placés sur des chevalets dorés, où les grands fauteuils duchesse entouraient majestueusement la cheminée, il se rappela les gravures encadréep
aa rabais, le piano droit acheté d'occasion et le parquet ciré sur lequel roulait le siège articulé de la paralytique.
Madame Bréhal s'était établie ce soir-là dans le petit salon qui faisait suite au grand : une perfection d'élégance confortable, cette pièce, qu'elle affectionnait entre toutes et où n'étaient admis que ses intinaes. Elle était ronde, avec des rideaux en satin de Chine aux quatre croisées et une cheminée habillée comme une petite pagode.
La dame, assise sur un canapé-divan, fermé aux deux bouts par un accoudoir et couvert de coussins de toutes couleurs, lisait à la clarté adoucie d'une lampe en vieux Sèvres, et ne leva point les yeux lorsque Courtenay écarta, sans qu'on l'annonçât, la portière de soie.
Jamais elle ne lui avait paru plus charmante et pourtant elle ne s'était pas effacée de sa mémoire, l'image de cette belle Marianne que la douleur embellissait encore.
Le contraste était frappant.
Marianne, pâle et brune comme la nuit, avec de grands yeux noirs et des sourcils arqués, le profil sévère d'une statue grecque, la taille élancée et les formes juvéniles d'une nymphe taillée par Jean Goujon dans un bloc de marbre blanc.
Gabrielle Bréhal, — elle s'appelait Gabrielle, et ce nom angélique n'allait pas très bien à l'air de son visage, — Gabrielle était mignonne et potelée; et quoique ses cheveux fussent d'un blond cendré adorable, pas un homme ne lui aurait fait l'injure de la ranger dans la vulgaire catégorie des blondes grasses : elle avait les yeux bleus, un peu retroussés vers les tempes, le nez délicat et la bouche sensuelle de madame Dubarry, le teint rose, les dents étincelantes, le sourire épanoui d'une bergère de Watteau. Et, répandue snr cette figure du dix-hui-
tième siècle, ce siècle où la grande affaire était Tamour, une expression de gaieté franche et de bonté passionnée qui lui gagnait tons les cœnrs.
^ Je parierais que le livre illustré qu'elle lit ne l'intéresse guère : à quoi rève-t-elle? se demandait Georges sans avancer.
Le valet de pied s*était retiré discrètement, et dans ce réduit capitonné, le silence était si profond que Gourtenay, absorbé dans sa contemplation, entendait le souffle presque imperceptible de la respiration de madame Bréhal. Il ne voulait pas qu'elle pût croire qu'il répiait et il se décida à faire un pas. G'était bien assez d'avoir surpris quelques heures auparavant mademoiselle Hézenc.
La jeune femme tressaillit au léger bruit qu'il fit en foulant le tapis, et, dès qu'elle Taperçut, elle se leva pour venir à lui.
— Je commençais à désespérer de vous voir, dit-elle en lui tendant la main« Merci d'être venu... de vous être souvenu qu'il vous reste une amie.
— Vous savez donc...
— Oui, je sais que votre malheureux ami est mort. J'avais deviné qu'il allait se battre et que vous étiez son témoin. Ce n'était pas difficile de deviner cela. Vous m'aviez abandonnée depuis deux jours. J'avais même craint un instant que votre rôle dans ce duel ne fut le rôle de combattant, mais je m'étais renseignée, et on m'avait assuré que, personnellement, vous n'étiez pas en cause... }*espérais qu'il en serait de cette rencontre comme de tant d'autres oîi personne n'est blessé, et cependant il me tardait d'en connaître le résultat. C'est pour cela ?ue je suis allée chez vous. Hélas I je ne l'ai connu que trop tôt, ce dénouement fatal... en revenant du Bois, je suis entrée chez ma couturière et j'y ai trouvé ma-
dame Fresnay, qui m'a appris que M. Saulieu venait d'ôtre tué.
— Madame Fresnay ! Comment le savait-elle?
— Je ne le lui ai pas demandé. Mais... n'est-elle pas la plus proche parente de mademoiselle Mézenc que M. Saulieu devait épouser ?
— Sa tante par alliance. Et au moment où elle venait de recevoir Taffreuse nouvelle de la mort de Maurice, elle s'occupait des robes qu'elle a commandées à sa couturière I
— J'ai été un peu étonnée de la rencontrer... et beaucoup plus de voir qu'elle ne paraissait pas trop affligée. Peut-être n'approuvai t-elie pas ce projet de mariage?
— 11 me semble plus naturel de croire qu'elle n'a pas de cœur. Vous conviendrez du moins, que c'est infiniment plus vraisemblable.
— Ne nous hâtons pas de la juger, mon ami, et parlez-moi de la jeune fille que cette catastrophe met en deuil.
Mais d'abord, venez, dit madame Bréhal, qui tenait encore la main de Georges et qui l'attirait vers le canapé qu'elle avait quitté pour le recevoir, venez et et asseyez-vous là, en face de moi, sur ce pouf. On ne cause bien que les yeux dans les yeux, et j'ai tant de choses à vous dire ce soir que je vous garderai très longtemps.
Georges ne se fit pas prier pour occuper le poste que madame Bréhal lui assignait.
Gomme elle, il était bien d'avis que, pour causer agréablement, il faut regarder son interlocuteur en face. Quand on est assis à c6té l'un de l'autre, on est obligé de tourner la tôte à chaque phrase qu'on échange, et la vivacité du dialogue y perd beaucoup.
On ne fait pas la cour à une femme qu'on ne voit que
de profil, et sortoat on ne lui déclare pas sa flamme, car la déclaration ne porterait pas. On aurait Tair de réciter ane leçon.
Dans ces occasions -là, les yeux en disent plus long qae les lèvres.
Gabrielle Bréhal ne tenait pas sans doute à ce qu'on lui adressât des discours brtQants, puisqu'elle ne voulait pas s'enchaîner pour le bon motif ni même pour le mauvais; et cependant elle avait pris soin que le petit salon où elle recevait ses intimes fût amplement pourvu des commodités de la conversation.
Devant le vaste canapé en demi-cercle dont elle occupait le centre, il y avait tout un assortiment de poufs, de tabourets, de pliants, de coussins empilés qui permettaient aux hommes de faire vis-à-vis à la dame du logis.
Ils avaient un peu l'air d'être sur la sellette, mais le siège mobile a aussi ses avantages. On peut, suivant la tonmare que prend l'entretien, augmenter ou diminuer la distance, -et, si le moment psychologique arrive, comme on est assis très bas, on a la facilité de tomber à genoux, sans que le mouvement soit ridicule. On ne tombe pas, on glisse.
11 n'était jamais arrivé à Georges d'user ou d'abuser de cette position pour se jeter aux pieds de madame Brébal, et, ce soir-là, en s'asseyant sur le pôuf qu'elle lui montrait, il ne songeait guère à prendre des attitudes d'amoureux qui part en guerre.
Son cœur était tout à la tristesse, et la charmante femme qui l'avait appelé venait de le mettre, pour commencer, sur un sujet douloureux.
 vrai dire, il lui en savait gré, car il n'était pas disposé à parler d'autre chose.
— Oui, dit-elle, je vous ai prié de venir, parce que je
94 LKS SUITES d'un DU£L
n'attends personne ce soir et parce qae je youdrais causer longuement avec vous.. «Je m'intéresse à mademoiselle MézenCy et il n'y a que vous qui puissiez me renseigner exactement sur sa situation.
— Mais, répondit Georges, vous la connaissez, sa situation. Mademoiselle Mézenc n'a pas de fortune, ou si pea que c'est à peu près comme si elle n'en avait pas. Sa mère et elle vivent avec cinq ou six mille francs de revenu... dont elles ne possèdent môme pas le capital. Et ce maigre revenu diminuera de moitié à la mort de la mère.
— Je sais qu'elle est pauvre. Et la mort de M. Saulieu est un grand malheur pour elle; car, en l'épousant, elle allait faire un mariage inespéré. Votre ami était riche, n'est-ce pas ?
— Riche, non. 11 venait d'hériter d'un oncle, qui lui a laissé quelques centaines de mille francs.
— C'était beaucoup pour une jeune ûUe qui n'a rien. D'ailleurs, elle l'aimait pour lui-môme... comme il méritait de l'ôtre, car c'était un charmant garçon... j'aurais voulu le connaître davantage... mais il était peu répandu, et vous me l'ameniez si rarement...
— Il ne vivait que pour elle... et c'est pour elle qtilil est mort.
— Comment, pour elle I... Je croyais que ce duel avait été amené par une discussion de jeu... au cercle... à ce cercle dont vous ne sortez guère, soit dit sans reproche...
— Cette discussion n'en était pas une«.. Maurice a pris prétexte d'un mot à peine ofTensant pour souffleter un monsieur qui avait répandu sur mademoiselle Mézenc des bruits calomnieux.
— Alors, il a bien fait. On ne laisse pas insulter la femme qu'on aime. J'étais très mal informée. Il m'était
revenaque M. Saulieu s'était pris de querelle... je ne savais pas môme avec qui... et je ne le sais pas encore. ~ Quoi I madame Fresnay ne vous l'a pas dit ?
— Elle m'a dit que M. Saulieu venait d'être tué, et rien de plus. Vous comprenez que je n'ai pas osé l'interroger. D'ailleurs, elle est partie presque aussitôt. Et puis, je ne songeais qu'au malheur qui venait de vous frapper; vous perdiez votre plus cher ami ; il m'importait assez peu de connaître le nom de son adversaire.
— 11 est bon cependant que vous le connaissiez, car cet adversaire pourrait bien un de ces jours avoir maille à partir avec moi; et, comme il est reçu chez vous... je tiens à vous avertir...
— J'espère bien que vous n'allez pas risquer votre vie pour venger M. Saulieu, dit vivement madame Bréhal. Mais de qui s'agit-il?
— D'un homme que j'ai toujours eu en horreur et que vous recevez. C'est M. de Pontaumur qui a tué Maurice.
— M. de Pontaumur 1... J'avoue que je le croyais incapable... non pas de se battre... mais de tenir sur une jeune fille des propos...
— Inf&mes, dites le mot. Il n'y en a pas d'autre pour qualifier sa conduite. Il a dit à des gens, qui l'ont répété, que mademoiselle Mézenc était la maîtresse de Maurice.
— S'il a dit cela...
^ En doutez-vous ?
— Non, puisque vous me l'affirmez. Mais J'en suis très étonnée. Il ne m'a jamais parlé d'elle que pour faire son éloge.
— Vous prenez sa défense ? demanda Georges avec une certaine aigreur.
— Non, mon ami, répondit doucement madame Bréhal. Je n'ai pas de raisons particulières pour défendre v
homme que je rencontre partout et qui vient ici quelquefois... comme beaucoup d'autres... mais qui ne m'est pas sympathique.
— Pourquoi le recevez- vous, s'il vous déplaît?
— Je pourrais vous rappeler que je ne suis pas obligée de vous rendre compte de ma conduite, dit la jeune femme en souriant à demi. J'aime mieux vous répondre tout simplement que, le mercredi, ma maisoû est ouverte à tous ceux qui veulent s'y présenter... el que je n'ai jamais pensé à en exclure M. de Pontaumur, qui est un homme bien élevé.
— C'est peut-être à cause de cela que vous ne me voyez pas souvent ce jour-là.
— J'ai remarqué en effet que vous manquiez volontiers mes réunions hebdomadaires. Elles ne sont pas toujours amusantes et je ne vous en veux pas. Si vous m'abandonniez tout à fait, ce serait différent. Mais vous ne me boudez pas, puisque vous voilà.
— Vous bouder, oh I non... Mais j'avoue que si j'étais exposé à trouver cet homme chez vous...
— Est-ce une menace?
— Pas même une condition. Je n'ai pas le droit de vous poser des conditions. Encore moins me permettrais-je devons menacer. Convenez cependant que, après ce qui s'est passé aujourd'hui, je puis bien vous prier de choisir entre M. de Pontaumur et moi.
— J'avais compris. C'est un véritable ultimatum. Vous me mettez en demeure de lui fermer ma porte. Je ne demanderais pas mieux, mais ce serait une maladresse.
— Pourquoi ? encore une fois.
— Vous voulez le savoir. Eh I bien, parce que M. de Pontaumur m'a fait une cour très vive, que j'ai fait semblant de ne pas prendre au sérieux, mais qui n'a pas passé inaperçue. Quelques-unes de mes amies m'en
ont parlé. J'en ai ri. Si je le bannissais, on croirait que j'ai peur de lui... et ce serait le point de départ de ' commentaires sans On. Comment m'y prendrais-je, d'ailleurs 7 Fermer sa porte à un monsieur qu'on re<;oitt c'est bientôt dit. Mais, dans la pratique de la vie, te n'est pas si facile, quand ce monsieur ne s'est pas déclassé par une indélicatesse et n'a commis aucune iDcoDTonance dans la maison qu'il s'agit de lui interdire. Je ne puis pas écrire à M. de Pontanmur que je lai défends de remettre les pieds chez moi... sans lui donner de motir.
— Vous pouvez du moins, s'il demande à vous voir, lui faire dire que vons n'y fttes pas.
— C'est le parti que je prendrais s'il venait, comme Tons, les jours oil je n'admets que nos intimes. Mais le mercredi, je ne m'appartiens pas, pour ainsi dire. Consigner M. de Pontaumur... il faudrait prévenir mes gens... tout Paris le saurait.
-~ Et personne ne s'étonnerait qu'il ne vons plût pas de voir le meurtrier de Maurice Saulieu, mon meilleur ami.
Madame Brébal se tut et un silence suivit cette réponse assez vive. Elle regardait Courtenay et elle avait l'air de se demander s'il allait compléter la pensée qu'indiquaient les derniers mots de sa réponse.
Et comme il s'en tenait là :
— Vous vous trompez, mon cber George elle affectueusement. Je n'étais pas très U. Saulieu... je le suis avec vous, c'est vr eaQa... vous n'dtes ni mon parent... ni mon d s'étonnerait donc que je chassasse M. de Po par cette seule raison qu'il est votre enneoi serait le cbasser avec éclat que de lui faire par un domestique, d'entrer ici un mercredi i
98 LES BUITBS d'un DU£L
Je suis certaine, du reste, qu'il aura le bon goût de s'abstenir. Il a du tact, et il ne doit pas être désireux de se trouver en face de vous.
— Il s'y trouvera pourtant s'il ne donne pas sa démission du cercle, répondit Courtenay avec une mauvaise humeur très marquée.
— Il la donnera sans doute. Ne parlons plus de lui, je vous prie, et revenons à cette jeune fille. Que.va-t-elle faire maintenant?
— Elle va travailler pour vivre. Elle peint, elle sculpte. Elle tâchera de tirer parti de son talent.
— Alors, elle renoncera au monde?
— Non, elle ira partout où elle allait. Elle est même décidée à ne pas porter le deuil de Saulieu..., qui devait répouser dans un mois.
— Voilà une étrange résolution.
— Etrange, oui... pour ceux qui ne connaissent pas mademoiselle Mézenc... ou qui la connaissent mal.
— Mais vous la connaissez bien, vous ?
— Je commence à la connaître depuis quelques heures.
— Vous l'avez donc vue après ce malheureux duel?
— Maurice m'avait fait jurer, avant de mourir, d'aller moi-môme lui annoncer qu'il était mort. J'ai tenu ma parole. Et je regrette presque de l'avoir tenue.
Mais... pourquoi me demandez-vous ce que je pense de sa fiancée ?
— Parce que je veux être son amie... comme vous étiez l'ami de Maurice Saulieu.
— Son amie I vousl s'écria Courtenay.
— Pourquoi pas? demanda doucement madame Bréhal. Est-ce que vous la jugez indigne de mon amitié ?
— Je ne dis pas cela...