LES SORS DUN DITKL
— Oo bien trouTez-Toas qne je ne mérite pas qu'elle m'accorde la sienne?
— Je ironve qu'elle serait trop henrense d'avoir nne protectrice comme yons, mais...
— Mais qne je suis trop rieille pour être son amie... j'ai Yingt-siz ans et elle en a ringt... trop vieille et trop... je cherche le mot vrai... Ah I... trop légère?
— Tons prenez plaisir à vous moquer de moi.
— Je TOUS parle au contraire très sérieusement, mon cher Georges. Et si vous voulez m'écouter un instant, vous en serez convaincu.
Lorsque, j'ai appris, de la bouche de madame Fresnay, que M. Saulieu avait succombé dans ce malheureux dael, ma première pensée a été pour vous. Je savais combien vous étiez liés, je vous ai plaint de tout mon cœur, et s'il avait dépendu de moi de vous consoler... n'interprétez pas de travers ce que je vous dis làl... mais je ne suis qu'une femme et je ne puis pas remplacer l'ami que vous avez perdu.
J'ai pensé ensuite à la fiancée de Maurice... à cette pauvre enfant qui reste seule avec une mère infirme... sans autre patronage que celui d'une parente... à laquelle, vous Tavouerai-je, je ne me fierais pas pour diriger une jeune fille dans le monde.
— Madame Fresnay ! une folle et peut-être pis que cela. C'est elle qui a causé tout le mal par ses bavar*dages... et son attitude est révoltante. Elle aurait dû courir chez sa nièce au lieu d'aller parler chiffons chez sa couturière. Vous avez mille fois raison. Mademoiselle Mézenc est dans de très mauvaises mains.
-^Ne vous étonnez donc pas, mon ami, que je songe à l'en tirer.
— L'intention est excellente../ je ddtTte'qti^lle soit réalisable.
— Pourquoi? Je connais peu madame Mézenc. Mais je suis prête à entrer avec elle en relations plus suivies. Elle est âgée et une cruelle maladie la condamne à ne pas quitter sa chambre. C'est à moi de faire les avances, et je les ferai d'autant plus Yolontiers, que madame Mézenc est une femme distinguée sous tous les rapports.
— Son seul défaut, je crois, c'est d'être faible. '
— Pour sa fille. C'est une faiblesse bien excusable. Maintenant, je vous prie de me dire nettement pourquoi vous n'approuvez pas mon projet; serait-ce que mademoiselle Mézenc le repousserait, si vous lui en parliez?
r— Je l'ignore, ne sachant pas au juste en quoi il consiste. Mais elle est dans une situation si différente de la vôtre...
— Je le sais et je ne prétends pas empêcher mademoiselle Mézenc de vivre de son travail, puisqu'elle y est résolue ; je la loue même d'avoir pris cette résolution. Mais vous venez de me dire qu'elle ne voulait pas renoncer au monde, et, en cela, je trouve encore qu'elle a raison. Pourquoi donc ne viendrait-elle pas chez moi et pourquoi n'irais-je pas chez elle? Pourquoi mes amis ne deviendraient-ils pas les siens? Vousmême, Georges, cesseriez-vous d'être un de mes fidèles, parce que vous rencontreriez ici mademoiselle Mézenc?
— Non, non... et cependant, il faut bien que je vous dise ce qu'elle est. Quand vous le saurez, vous agirez du moins en connaissance de cause.
— Parlez donc.
— Apprenez d'abord qu'elle m'a carrément déclaré qu'elle n'avait jamais aimé Maurice.
— Et elle l'épousait I
— Oui, pour ne pas contrarier sa mère. L'excuse
UB SCITB D*€!V DCBL 101
Toos semble mauraise, n'est-il pas^ni? Elle m'en a donné d'antres que tous IroaYeres peat-ètre meUleares. Elle prétend qu'elle n'a pas eu le courage d'arracher à Maurice une illusion qu'il a perdue pourtant.. • car il s'était aperçu que sa fiancée n'arait pour lui que de l'amitié... et c'est cette triste découTerte qui Ta poossé à chercher la mort Je crois, pour ma part, qu'elle est sincère dans ce qu'elle dit... et je reconnais que l'hypocrisie n'est pas son défaut EUeest incapable de déguiser ses sentiments. Elle pousse même la franchise trop loin, à mon arâ.
~ Le mien est qu'on n'est jamais trop franche. Et, si Yons n'ayez que cela i lui reprocher...
— Pardon I je ne lui reproche rien. Je tous renseigne, parce que je crois utile de vous renseigner, yoilà tout
— Je vous remercie. Mais enfin, vous aves sur cette jeune fille une opinion personnelle.
— Oh! très arrêtée... en ce qui concerne certains côtés de son caractère. Je crois qu'elle a une volonté de fer, beaucoup de fierté, trop peut-être, car elle en a déjà soaffèrt, et elle en soufirîra encore; beaucoup de désintéressement... je suis à peu près sûr que Maurice lui a laissé toute sa fortune, et, elle m'a déclaré qu'elle tf accepterait pas.
— Eài bien ! ce sont là des qualités de premier ordre.
— Qui peuvent devenir des défauts quand on les exagère. Et puis... je ne sais pas tout*, j'ai passé une demi-heure en tôte-à-tôte avec elle... ce n'est pas asses pour que j'aie pu l'étudier à fond... et Timpression qui °^*esl restée de cette courte entrevue, c'est que madenioiseile Mézenc est une nature excessive, en bien comme en mal. Je m'empresse d'ajouter que je n'ai P^s aperçu le mal... mais, je vous le répète, je ne la connais pas suffisamment.
102 LES SXHTES d'UN DUEL
— Vous êtes nn homme et vous n'entendez rien aux sentiments d*une jeune fille. Moi, je la connaîtrai bien vite.
«— Je yeux le croire. Seulement, je me demande comment vous allez faire pour vous constituer son introductrice dans votre monde, qui n*est pas le sien... à quel titre vous la patronnerez.
— C'est très simple. D'abord, je vais la prier de vouloir bien se charger de peindre quatre panneaux pour le salon d'été que mon architecte vient de terminer... des fleurs... c'est sa spécialité, m'a-t-on dit?
— Je crois que oui. Par exemple, je ne vous réponds pas qu'elle ait du talent. Je suis même assez porté à penser le contraire.
— Il me suffit qu'elle consente. Je ne demande qu'un prétexte pour la retenir chez moi et pour la présentera mes amis.
— Même à M. de Pontaumur ? dit ironiquement Gourtenay.
— M. de Pontaumur n'est pas mon ami, vous le savez fort bien, et c'est mal à vous de parler ainsi. Mais je vous pardonne, parce que vous venez, sans le vouloir, de m'indiquer le prétexte que je cherchais pour me débarrasser de ce personnage qui vous déplaît tant... et qui ne me plaît guère...
Nul ne s'étonnera que je me prive de ses visites, lorsque j'aurai chez moi mademoiselle Mézenc, qui devait être la femme de M. Saulieu.
•^ Vous feriez cela?
— Gomment pourriez-vous en douter? Groyez-vous donc que j'imposerais à cette jeune fille la présence d'un homme qui a tué son fiancé et qui, de plus. Ta calomniée?
— Alors, je souhaite qu'elle accepte vo» offres. Je
LES SniTEB d'ttn dubl 103
souhaite mftme qne tous réussissiez à la marier avan- Ugensement.
— Jel' espère bien.
— Ce sera plus difficile que vous ne pensez.
— Parce qu'elle n'a pas de dot? Est-ce nue raison poar qu'elle ne trouve pas un mari? Il y a encore à Paria des hommes qui ne tiennent pas h l'argent, ou qui en ont assez pour deux. Vous-m6me, mon cher Genres, vous n'hésiteriez pas, j'en suis sAre, à épouser une femme pauvre comme Job, si vous l'aimies.
— Moi, c'est possible. Mais je suis une exception. Et puis la difficulté viendrait de mademoiselle Mézenc. Elle s sur ce point des susceptibilités bizarres. Elle ne Teat pas Être épousée par charité.
— A ce compte, il n'y aurait que les riches qui se marieraient. 11 n'est pas possible qu'elle ait parlé sérieusement, si elle vous a dit ce vilain mot.
— Elle ne l'a pas dit, mais il exprime très bien ce qu'elle pense. Elle pense que la pauvreté la condamne i tester fille. . . sons peine de s'exposer ft de nouveaux malheurs. On Ta calomniée parce qu'elle était pauvre... et Maurice en est mort.
— Klle se trompe si elle croit que la richesse préserve du malheur, murmura madame Bréhal. On envie mon sort, et si on savait...
— Quoi? dit en souriant Coortenay. Avec votre fortune, pour que vous fussiez malheureuse, il faudrait ipie vous eussiez des chagrins d'amour, et jus
sent...
— Je n'en ai pas. Telle est votre opinion Tons contredisais, vous souririez encore. Je mets de vous déclarer, monsieur, que si j'nvai: pina d'amour, je ne vous prendrais pas po ^ent. Hais, en admettant que je n'en aie pas,
VOUS pour rien le malheur de douter dé la sincérité de toutes les déclarations qu'on m'a faites... et de toutes celles qu'on pourra me faire? ajouta gaiement la jeune femme.
— Pourquoi en douteriez-yous? demanda Georges tout surpris de ce changement de front dans un entretien où il n'était question que de mademoiselle Mézenc.
— Parce que j'ai un hôtel superbe et deux cent mille francs de rente, mon ami. Toutes les fois qu'on m*a dit qu'on m'aimait, je n'ai jamais pu croire qu'on m'aimait pour moi-même.
C'est un supplice que les jeunes filles pauvres ne connaissent pas. On ne les aime pas pour ce qu'elles possèdent, celles-là.
— Je ne doute pas que vous n'ayez rencontré des gens qui n'en voulaient qu'à votre fortune. En faut-il donc conclure que vous n'inspirerez jamais un sentiment vrai ?
— Je le crains.
— Savez-vous que, si réellement vous manquiez de foi à ce point, il y aurait de quoi décourager un brave garçon qui tomberait amoureux de vous? J'en connais qui ne l'avoueraient jamais, de peur d'être soupçonnés.
— Vous en connaissez?... vraiment?
— J'en connais au moins un, répondit Georges, en se rapprochant un peu.
— Vous, mon ami. Oui, je crois que si vous m'aimiez d'amour, vous vous tairiez... par excès de délicatesse... Mais vous m'aimez autrement.
— Qu'en savez-vous ?
Ce fut dit avec tant de vivacité que Georges perdit un peu le centre de gravité sur le siège mobile qu'il occupait.
Un moaYement de plus et il se serait agenouillé, peut-être sans le vouloir.
Le bruit d'un pas discret lui fit retrouver son équilibre et dispensa madame Bréhal de lui répondre.
Le valet de pied qui Favait introduit se montra sur le seuil du petit salon, et pour que ce valet de pied vint sans avoir été appelé, il fallait qu*un incident imprévu Ty oblige&t, car madame Bréhal avait défendu expressément qu'on reçût personne.
Georges avait aussitôt repris l'attitude ordinaire d'un visiteur et sans doute il n'était pas fâché d'une diversion qui arrivait juste à point pour l'arrêter au moment où il allait peut-être se laisser aller à une démonstration ridicule.
U eut un coup d'œil bienveillant pour ce serviteur galonné qui intervenait si à propos.
Madame Bréhal ne pensait probablement pas comme Georges, car elle lança un regard sévère au domestique malavisé qui se permettait d'interrompre leur tête-à-tête au moment le plus intéressant.
— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle vivement. J'avais donné des ordres. Vous n'en tenez aucun compte, à ce qu'il me parait.
— Pardon, madame!... Un monsieur s'est présenté... ^ Eh 1 bien, pourquoi n'a-t-on pas répondu que je
n'y étais pas?
^ Ge monsieur désire parler à M. Courtenay.
— A moi! s'écria Georges. Que signifie?...
— Il a remis sa carte pour qu'on la fit passer à monsieur, dit le valet de pied en s'avançant, un plateau d'argent à la main.
Georges y prit la carte, lut le nom qu'elle portait, et fit un geste de surprise.
— Priez qu'on m'attende, dit-il.
— Rien de fâcheux, j'espère? demanda madame Bréhal aussitôt que le domestique eut disparu.
— Non, non. Un de mes amis, que j'ai attendu chez moi jusqu'à neuf heures...
— Et qui a deviné que vous étiez ici, ajouta en souriant la dame. Voilà qui fait honneur à sa perspicacité.
— Il aura insisté pour me voir et on lui aura dit qu'il me trouverait chez vous. Mon valet de chambre savait que je devais y être, puisque c'est à lui que vous vous êtes adressée quand vous avez fait arrêter votre voiture à ma porte.
— Et, naturellement, vous ne lui aviez pas commandé de se taire, car vous ne vous cachez pas de venir me voir, pas plus que je ne me cache de vous recevoir. Vous n'aviez pas prévu qu'un de mes gens, en annonçant l'arrivée de votre ami, vous couperait la parole au commencement d'une phrase qui avait Tair de présager une déclaration.
— Avouez qu'il a bien fait et que vous l'aviez un peu provoquée, la déclaration. J'allais donner tôte baissée dans le piège que vous me tendiez pour vous moquer de moi.
— Me moquer de vous ! je vous jure que je n'y prendrais aucun plaisir. Nous parlions de choses tristes et je ne sais comment nous en sommes venus à raisonner sur l'amour... quoique nous ne soyons amoureux ni l'un ni l'autre. Il y a des jours où ces causeries-là sont dans l'air. Mais nous ne recommencerons pas.
— Je ne prends pas d'engagement.
— Non, non, plus jamais. Il ne faut pas jouer avec le feu, et comme le vôtre pourrait se rallumer, je ne vous retiens plus. '
— Autant vaut dire que vous me renvoyez.
— Pas du tout. J'aimerais beaucoup mieux vous gar-
LES sunsa d'un dvsl 107
der, car aoas ne noas sommes pas mU d'accord, et j'aurais voulu tous convertir & mes idées, mais votre ami est là, et, s'il a pris la peine d'entreprendre le voyage dB l'avenue de Villiers, c'est sans doute qu'il a d'impoiv tantes nouvelles à vous apprendre.
— Cet ami, c'est le docteur Coulauges, qui était, comme moi, témoin de Maurice, et que j'ai laissé & Saint-Ûuen pour répondre aux gens dont la profession consiste à faire des enquêtes sur les morts violentes. Je lrou?e mâme qu'il aurait pu se dispenser de me relancer ici... à moins qu'il ne vienoe m'anooncer qu'on va DODS poursuivre.
— Quoi I vous seriez exposé...
— A être traduit en justice. Mon Dieu, oui, et cette perspective ne m'effraie guère, attendu que nous n'avons rien à nous reprocher. Du reste, si cela devait istmt, je m'en consolerais en pensant que ce misérable Pontaumur sera le principal accusé.
~ Quoi qu'il en soit de vos prévisions, dit vivement madame Bréhal, je vous promets que vous ne le reacontrerez pas chez moi. Je verrai demain mademoiselle Uézencetjeme fais fort delà décider à travailler ici. Sa présence me protégera contre les visites d'un homme qui m'est devenu odieux depuis qu'il a tué votre ami. Quand vous verrai-je ?
— Dos que je serai débarrassé des soins pénibles que je Tais étreobligé de prendre. Maurice Saulieu n'avait poiot de parents à Paris, et je représenterai fore
n famille absente.
~ Que je vous plains 1... etque je voudrais pa avec vous cette tâche douloureuse I Mais je Qi qu'âne femme... et les femmes ne comptent pai las grandes épreuves de la vie.
Allez, mon cher Georges, et (iroyez que je ne c(
pas un instant de penser à vous pendant ces tristes jours.
Gourtenay baisa la main que lui tendait madame Bréhal, et 8*en alla sans ajouter un mot.
Il lui tardait d'ôtre dehors. L'air qu'il respirait dans ce réduit capitonné de soie le grisait. Il avait perdu la notion exacte des choses, et il voulait la retrouver.
Il partait troublé et mécontent de lui-môme, à peu près comme il était sorti de l'atelier de Marianne Mécène.
— Est-il donc écrit, murmura-t-il, en traversant le grand salon, que je passerai mon temps à oublier la mort de Maurice pour écouter des lamentations bizarres et des professions de foi équivoques?
L'une m'annonce des résolutions désespérées, toat en me déclarant qu'elle n'a jamais aimé son fiancé et en me laissant deviner que son cœur est pris... ailleurs. L'autre s'amuse à disserter sur les inconvénients de la richesse considérée dans ses rapports avec l'amour, et je me laisse aller à lui donner la réplique.
Peu s'en est fallu qu'elle ne m'amenât tout doucement à ses pieds. Et tantôt, avec cette jeune fille, si j'ai sèchement coupé court aux confidences, c'est que je me sentais remué par une émotion qui n'avait pas pour cause la mort de mon pauvre Maurice... Deux fois dans la même journée, c'est trop. J'ai honte de moi... et j'ai grand besoin de me retremper dans un entretien viril. Heureusement, ce brave docteur est là. Il arrive à point pour me guérir de ces accès répétés.
Mais, que diable peut-il avoir à me dire de si pressé?
Le valet de pied attendait en haut de l'escalier de marbre, et précéda M. Gourtenay jusque dans le vestibule.
Coulanges n'y était pas, et Georges apprit qu'après
avoir fait passer sa carte, il était remonté dans le fiacre qui l'avait amené.
Le coupé aussi attendait, et Georges, en sortant, vit que, peut-être par déférence pour un équipage si bien tenu, le cocher de la voiture numérotée était allé stationner à une vingtaine de pas plus loin.
Quant au docteur, il ne Taperçut pas, et, pensant quil le trouverait cantonné au fond du fiacre, il fit signe à son groom de ne pas bouger et il s'achemina sur le trottoir, en allumant un cigare.
Dans l'intérieur du fiacre, il n'y avait personne. U put s'en assurer d'autant plus facilement que la portière était restée ouverte.
— Le bourgeois vient de descendre, lui dit du haut de son siège l'homme au chapeau ciré.
— Ah !... et où est-il allé? demanda Gourtenay tout surpris.
— Flâner du côté des fortifications. Je l'ai vu tourner là-bas, à droite, par le chemin de ronde. Oh! il ne doit pas être loin. Il n'y a pas cinq minutes qu'il est sorti de ma «roulante ».
— Quelle lubie l'a pris? grommela Georges. Est-ce qu'il a envie de regagner Saint-Ouen à pied? Justement, la barrière est là, devant moi, à cent mètres d'ici. Hais il faudrait qu'il fût devenu fou... et d'ailleurs ce cocher dit qu'il a pris par le chemin de ronde. J'ai envie de l'appeler... non... dans ces solitudes, ma voix attirerait toute la valetaille de l'hôtel. On croirait que je crie : A la garde! Je vais tout bonnement aller voir ce qu'il est devenu. C'est plus sûr et ce sera plus vite fait.
Le domaine acquis par feu Bréhal était compris entre les trois côtés d'un triangle formé par l'avenue de Vil- Ws, le prolongement de la rue de Gourcelles et le boulevacd Berthier qui borde l'enceinte fortifiée.
ilO LBS SUITBS d'un DUëL
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L'hôiel était en façade sur Fayenue; le jardin s'étendait jusqu'au boulevard, et les terrains qui complétaient la propriété allaient jusqu'à la rue de Gourcelles.
Après la grille d'entrée, commenQait un mur assez élevé, au-dessus duquel pointaient les grands arbres du parc en miniature qui entourait la maison d'habitation.
Gourtenay ne venait jamais qu'en voiture voir madame Bréhal, et il n'avait jamais poussé plus loin que la grille.
En se mettant à la recherche de son ami Goulanges, il allait donc s'aventurer dans des régions inconnueS| mais il supposait que ce docteur fantaisiste n'avait pas fait beaucoup de chemin, et ne se préoccupait guère des fâcheuses rencontres auxquelles on est exposé, quand on se promène à des heures nocturnes le long des bastions.
. Du reste, il n'était pas très tard et le poste des employés de l'octroi se trouvait à portée de la voix, sans parler des deux cochers perchés sur leurs sièges dans l'avenue de Villiers.
Georges s'avança jusqu'à l'angle du mur, donna un coup d'œil à droite et ne vit personne.
Le boulevard Berlhier était désert, il n'y avait pas à en douter, car les becs de gaz donnaient assez de lumière pour l'éclairer parfaitement.
— Où peut-il être ? se demanda Georges^ qui commençait à être inquiet. Il faut que j'en aie le cœur net.
Et il prit le boulevard en rasant la muraille.
A sa gauche, s'élevaient les talus gazonnés des fortifications, et un peu plus loin, masquant un bastion, une de ces buttes en terre qui ont servi pendant le siège à abriter des magasins à [ioudre.
Quand il fut arrivé, toujours en longeant le ^ mur» à
LBB surrsB d'un dubl 111
la hauteur de cette émineDce, il fit une pause pour en examiner les abords, et il lui sembla qu'un homme était assis au pied de la colline artificielle.
Un homme assis au pied d'un outrage en terre, au milieu d'un bastion de l'enceinte fortifiée, sur le bord dn chemin de ronde, entre dix et onee heures du Boir^ il n*y avait pas de quoi s'effrayer, d'autant que Georges Gourtenay n'était pas timide.
Il n'y avait même pas de quoi s'étonner, car ces pa* rages lointains sont asseï fréquentés, la nuit,' par des gens qui n'appartiennent pas à ce qu'on appelle les classes dirigeantesi et notamment par des ivrognes qui viennent volontiers cuver là le vin absorbé sur les comptoirs des cabarets de barrière et dormir en plein Tent
Mais l'homme ne dormait pas» Il guettait. Et quand il vit paraître Georges, il se leva brusquement.
Sur quoi, Georges se rasa contre le mur qu'il longeait» et se prépara, en faisant face à l'ennemi, à soutenir une attaque.
li fut bien surpris de voir que l'homme, au lieu d'avancer, lui faisait signe de venir à lui^ et il eut l'idée que ce contemplateur des étoiles pourrait bien être le docteur qu'il cherchait.
C'était sa taille et sa tournure, autant que la clarté da candélabre à gaz planté à vingt pas de la butte permettait d'en juger.
Georges, qui n'hésitait jamais, traversa délibérément la chaussée pour savoir tout de suite à qui il avait affaire.
Bien lui en prit, car en abordant le trottoir opposé, il feconnat positivement Goulanges.
-^ Que diable faites-vous là, lui cria-t-il aussitôt, et qu'avez-Yous à gesticuler ainsi ?
— Pas si haut, je vous en prie, répondit à demi-Toiz le docteur. Et arrivez vite, car il faut que je vous parle. '
Georges, de plus en plus intrigué, prit le pas accéléré, et en quelques enjambées, rejoignit Goulanges qui s'empara de son bras et l'entratna tout au fond du bastion.
— Ah ! çà, mon cher, grommelait Georges, m'expliquerez-vous?...
— C'est pour vous expliquer que je vous emmène dans ce coin, lui souffla le docteur. Ici, on ne peut plus nous voir. Nous sommes cachés par Tombre de la
* butte... et nous pouvons causer sans qu'on nous entende.
— Mais qui nous entendrait?... il n'y a personne...
— Maintenant, non... et encore, je n'en sais rien... l'enclos n'est pas loin... et un sujet qui aurait l'oreille fine... D'ailleurs, celui-ci peut reparaître d'un instant à l'autre.
— Je comprends de moins en moins.
— Laissez-moi vous raconter ce qui vient de m'arriver... mon récit sera peut-ôtre interrompu, mais...
— Allez donc, bavard I... vous êtes agaçant avec vos préambules. Qui guettez-vous ici ? Dites-le moi tout de suite.
— Si je vous le disais de but en blanc, vous ne me croiriez pas... ou tout au moins vous crieriez à l'invraisemblance... vous me couperiez la parole pour me poser des questions et il me faudrait remonter au point de départ de l'aventure. J'aime mieux commencer par le commencement.
Mais, d'abord, laissez-moi me placer de façon à ne pas perdre de vue cette clôture, qui borde l'autre côté du boulevard.
— Bon ! le mystère est derrière la muraille, à ce qa'il parait, dit entre ces dents Gourtenay.
— Mon cher, reprit Goulanges, après s'être adossé au talus de l'enceinte, vous devez bien penser que je ne suis pas venu ici sans motif. Je vous ai envoyé une dépêche pour vous prier...
— De vous attendre. Je Fai reçue, mais j'ai été obligé de sortir à neuf heures. Madame Bréhal avait pris la peine de passer chez moi dans la journée.
— Votre valet de chambre m'a dit cela et m'a donné l'adresse de cette dame... qui loge un peu loin du centre. Mais je tenais absolument à vous voir ce soir... Tout à l'heure, je vous dirai pourquoi... je me suis donc fait conduire au bout de l'avenue de Yilliers, et, au risque d'être indiscret, je vous ai envoyé ma carte.
— Vous ne m'apprenez rien que je ne sache ou que je n'aie deviné. Au fait, docteur, au fait !
— Le fait, c'est que, ne vous voyant pas venir, au bout d'un quart d'heure de faction sur le trottoir, comme j'étais éreinté d'avoir couru toute la soirée de la redoute de Gennevilliers à la mairie, à la gendarme- . rie et autres lieux officiels, je suis remonté dans mon fiacre, pour ne pas rester sur mes jambes.
Le groom qui conduit ce soir votre coupé m'avait vu, et je comptais qu'il vous dirait ce que j'étais devenu.
— C'était inutile. J'ai aperçu votre voiture et j'ai bien pensé que je vous trouverais dedans, mais vous n'y étiez plus. Alors, j'ai interrogé votre cocher qui m'a appris que vous veniez d'aller vous promener sur le chemin de ronde.
— Pas pour mon agrément, je vous prie de le croire. Figurez-vous que j'étais assis depuis cinq minutes sur les coussins peu moelleux de mon fiacre^ lorqu'un bomme est venu à passer tout près de moi.
114 LES Avrim d'xin oubl
— Et c'est cet homnie que vous avea suivi, ja m'en doutu bien. HaU je mfi demande quelle mouche vous piquait lorsque voua vous 6teB mis il ses trouves.
Ë)t-ca que vous la conoaissiei?
-^ J'ai cru la recoanattre.
— Eh bien, tous n'aviez qu'à l'appeler. Voua auriez BU tout de suite il quoi vous eu tenir.
— Je m'en suis bieu gardé... pour des raisons que TOUS comprendre», quand je vous aurai tout dit Laissez-moi finir. Je voudrais, avant da vous donuer le mot de réoigme, vous demander ce que vous penses de cette rencontre et des suites qu'elle a eues.
— Docteur, tous «tes insupportable, avec votre manie de détailler et de dramatiser les événements. EnBn, nous avons du temps à perdre l'ua et l'autre. Ma visite est faite et je suppose que vous ne retournez pas à Geunevilliers, ce soir,
— Oh I non, j'en ai assez... et pourtant tout n'est pas fini là-bas; mais il ne s'agit pas de oela. Je tous disais donc que l'individu qui s'en allait vers la barrière avait attiré mon attention. Je l'ai vu s'arrêter au coin de l'avenue et regarder en arriéra... évidemment pour s'assurer qu'on ne le suivait pas... puis tourner à droite. Alors, j'ai voulu savoir où il allait.
— Voilà une idée qui no me serait pas venue, à moi 1 ■-• Peut-Ctra, Attendez, avant de vous proaouoer.
Je suis descendu, je me suis avancé jusqu'à l'angle du mar; et, de là, j'ai pu, sans me découvrir, observer vements du monsieur.
tait donc un monsieur ? demanda ironiquement ay.
)yez-<Tous que je me serais amusé à surreiller ur de barrières ? Je n'ai pas de relations dans ce là.
LES SUITES d'un DUBL li5
— J'en suis persuada. Eb bleo I qu'a-Uil fait, Totre monsieur ?
— Il a fait une centaine de pas, et toat à coup il a disparu.
— Dans une trappe, comme un diable de féerie f
— Non, mon cher, dans la muraill».
— Décidément, vous vous moquei de moi.
— Pardon I j'ai oublié de vous dire qu'il y a une porte. Tenez I on la voit d'ici,
— Je ne vois qu'une palissade qui fait suite au mur du jardin.
— Regardez avec plus d'attention et vous reconnaîtrez qu'il l'endroit ob elle commence il y a un enfoncement, une sorte de pan coupé en retrait sur le trottoir. L'eotrée est là.
— L'entrée de quoi ?
— Je vous le demande, car je n'étais jamais venu ici, tandis que vous qui «tes en relatioas avec madame Sréhal, vous devez connaître les attenances de son hûtel.
— Je sais que le jardin est entouré de murs et qu'audelJL s'étendent des terrains qu'elle n'a pas voulu rendre, de peur qu'on n'y bfttît.
— Et la clôture de ces terrains est tout simplement en plaucbes, assez hautes d'ailleurs, et très bien jointées. 11 est impossible de voir ce qu'on fait de l'autre cWé de cette barrière.
— On n'y fait rien du tout, parbleu I pas même poohaMs de terre. Le terrain est en fricbe.
— Bon, mais la question est de savoir Vil existe, »he la palissade, une communication entre ce cbi inculte et le jardin.
— Je me souviens vaguemurt d'avoir aperçu, en promenant dans les aRées, une vieille porte... qui
Il6 LES SUITES d'un DUEL
être condamnée depuis longtemps, car elle est presque cachée par les pousses d*un lierre. A quoi tendent toutes ces questions, s*il vous plait?
— C'est que l'autre porte, celle que je viens de vous signaler, ne donne accès que dans les champs. Ce sont les premières planches de la palissade qui s'ouvrent... au moyen d'une clef. Je me suis approché, j*ai va et touché le trou de la serrure.
— Et cet homme l'avait, la clef ?
— Parfaitement. Il l'a tirée de sa poche, il s'en est servi, il est entré et il a refermé derrière lui la barrière mobile.
— Mais c'est une histoire de voleurs que vous me racontez là.
— Pardon ! vous venez de me dire qu'il n'y avait rien à voler sur ce terrain... pas même des légumes.
— C'est vrai.
— Faut-il croire que, du champ, l'homme s'est introduit dans le jardin... par cette porte condamnée... en apparence.
— Diable ! mais si je croyais cela, j'irais immédiatement avertir les domestiques de madame Bréhal. Quand on prend des chemins détournés, c'est qu'on n'a pas de bonnes intentions. Et je me demande ce que nous faisons ici, au lieu de donner l'alarme.
— J'attends que ce singulier visiteur sorte.
— Et quand il sortirait, que feriez-vous ? Mieux vaut cent fois le prendre en flagrant délit de violation de propriété. Nous pouvons, du reste, nous partager les rôles. Continuez à monter la garde ici, pendant que j'irai prévenir les gens de l'hôtel. Je me mettrai à leur tète et nous appuierons une jolie chasse à ce drôle. S'il débouche par le boulevard, vous n'aurez qu'à appeler... et d'ailleurs, je vais vous envoyer du renfort.
— Mon cher ami, je vous engage à réfléchir ayant de prendre le parti de mettre tant de monde sur pied.
— C'est tout réfléchL
— Cependant. . . si cet homme n'était pas un voleur. Si c'était...
— Quoi donc ?
— Mon Dieu, je n'affirme rien... mais enfin, il n'y a pas que les voleurs qui s'introduisent clandestinement, la nuit, dans une maison habitée.
Il y a aussi... les amants.
— Les amants ! répéta Courtenay, tout interloqué.
— Les amoureux, si vous le préférez, dit le docteur. On prend généralement ce mot : « amant » dans un sens si précis que je préfère l'autre, dans le sens particulier que je vous signale.
Une femme peut recevoir un monsieur en cachette et le faire passer par les petites entrées sans être positivement la maîtresse de ce monsieur.
— Allons donc I docteur, ce que vous dites là n'a pas le sens commun et vous le savez fort bien. On ne se présente pas à onze heures du soir et on n'a pas dans sa poche la clef d'une porte dérobée, lorsqu'on n'en est qu'aux préliminaires.
— A moins cependant, que l'homme ne s'introduise sans y avoir été autorisé.
— Pour regarder de plus près la maison où repose celle qu'il aime... ou bien pour jouer de la guitare sous les fenêtres de la belle ? C'est invraisemblable.
— Vous supposeriez donc que madame Bréhal...
— Je suppose que l'individu qui vient d'entrer est tout simplement un voleur, je vous l'ai déjà dit. Et je reviens à ma première idée. Attendez-moi ici pendant que j'irai avertir les domestiques. Ce sera l'affaire de cinq minutes, et je {«viendrai vous prêter main-forte
118 LBS BUITEB D*UN DUEL
car si le drôle, se voyant traqué dans le jardin, sort par cette porte, comme c'est plus que probable, nous ne serons pas trop de deux pour l'empoigner.
■p- Attende!, mon cher. Vous pourriez regretter bientôt d'avoir agi avec trop de précipitation.
— Attendre quoi ?... que ce malandrin ait pillé rhôtel?
'^ Je ne vous ai pas tout dit...
— Ëh I bien, dites tout... et laisses^moi aller.
— Vous oubliez que j'ai cru reconnaître l'homme, •m C'est juste. Si vous n'aviez pas cru le reconnaître,
vous ne i'aurieis pas suivi. Je n'y pensais plus, riposta Gourtenay en haussant les épaules. Alors, apprenezmoi h qui nous avons affaire. Vous auriez bien dû oom^ mencer par là.
'^ Mon cher, c^est tellement extraordinaire...
^M Allez donc ! Je m'attends à des révélations surprenantes. Voyons ! qui est*ce ?
w- Vous ne voudrez pas me croire... et cependant je suis sûr de ne pas m'être trompé.
C'est M. de Pontaumur.
•^ Vous êtes fou I
— Non, j'ai bien vu. Il est passé tout près de mon fiacre et sa tournure m'a frappé. Et puis, au moment où il s'est retourné pour regarder si on le suivait, le bec de gaz qui se trouve à l'angle du mur éclairait en plein son visage.
J'ai été tellement surpris de retrouver, devant l'hôtel de madame Bréhal, l'adversaire de ce pauvre Saulieu, que j'ai voulu savoir où il allait. Je ne prévoyais guère la fin de l'aventure.
Et je commence à croire que j*ai eu tort de le suivra...
r— La fin I la fin I répéta Gourtenay avec humeur. J9 ne la comprends pas, votre fin. Pontaumur, — en
LES SUITRS d'un DUEL 119
admettant qae ce fllt Pontaumur, *- auira continué fiOQ éhemin, etnce^n'est pas lui qui est entré dans cet en* clos. Vous venez 'de me dire que tous l*avez perdu de 9ue pendant quelques instants.
— Oui, mais îl n'aurait pas eu le temps de dîspa- Taîtpe. 11 avait àpeine cinquante pas d'avance sur moi. Bt d'ailleurs, où ^e seraît-îi caché? Ce 'boulevard e^t dpoît ccnnme la grande allée'du jardin des Tuileries, et, de Fautre côté du talus des fortifications, il y a le fossé. Vous nesupposez'pasqu'ily a sauté.
— Et cette butte auprès de laquelle je vous ai trouvé?...
— J'en al fait le tour avant de m'asseoir, et Je Yous réponds quMl n'y a personne. D'aîIleuTS, j'ai observé lliotïnne pendant qu'il ouvrait la porte... et je suis certain que c'était bien le môme... celtri qui remontait, xrn iïwtapnt auparavant, Ta'venu'e de Villiers.
—Et vous en avez conclu?
— Que cetîïomme n'était pas un voleur... M. de Pontatiffiur «^ riche... ou du moins il passe pour l'être. Et alors même qn^il ne le 'S'erait pas, il ne pratiquerait pas le vol avec toutes les circonstances aggravantes... escalade... effraction... la nuit... dans une maison habitée.
— Vous pensez donc qu'il est l'amant de madame Bréhal? demanda vivement Courtenay.
— Mon cher, je ne pense rien du tout. Je ne connais pas cette dame. Je n'ai jamais entendu mal parler d'elle et j'ignore si elle reçoit M. de Pontaumur. Je sais seulement que vous la voyez... la preuve, c'est qu*en ce moment, vous sortez de chez elle. Vous êtes doïic beaucoup mieux que moi à même de la juger. Pourn\a part, je le déclare, je ne peux pas croire qu'elle donne des rendez-vous nocturnes à un monsieur fort déplaisaht... et surtout chez elle. Madame Brébal est VèUv^... ma\-
tresse de ses actions, par conséquent. Pourquoi prendrait-elle un amant, quand il lui serait si facile de trouver un mari ? N*6tes-yous pas de mon avis ?
— J'en suis si bien que décidément je vais courir à Thôtel et prendre la direction des recherches. Si c'est M. de Pontaumur qui est entré, nous le verrons. Et je ne serais pas fâché que ce fût lui. Ce serait une excellente occasion pour le ' traiter comme il mérite de l'être.
Courtenay fit un pas en avant, mais le docteur le retint.
— Prenez garde, cher ami, lui dit-il doucement. Cet homme, s'il est pris, sera mis en demeure d'expliquer ce qu'il venait de faire là. Et qui sait ce qu'il inventera pour justifier sa conduite ? s'il allait s'aviser de calomnier madame Bréhal ?
Courtenay tressaillit. Il savait de quoi M. de Pontaumur était capable.
— Et alors même qu'il ne dirait rien, reprit le docteur, les domestiques ne croiront jamais qu'un monsieur vêtu comme il Test ne venait que pour voler. Je vous laisse à penser ce qu'ils croiront.
— Ils croiront ce qu'ils voudront ; peu m'importe, et je...
— Il me semble que madame Bréhal ne vous saura aucun gré de l'exposer aux commentaires de ses gens. Elle a beau être innocente, elle doit tenir à éviter un scandale. Et, de plus , permettez-moi de vous le dire, vous n'avez pas qualité pour intervenir dans une circonstance si délicate, car enfin vous n'êtes ni son parent, ni...
— Je suis son ami, et rien de plus, mais c'est bien assez.
— Non, ce n'est pas assez, mon cher Courtenay. Je
suis bien désintéressé dans la question, puisque je n'ai pas rhonneur d'être reçu chez madame Bréhal. J'envisage donc froidement toutes les hypothèses, et il en est une dont il faut tenir grand compte.
— Au diable les hypothèses I Un homme s'est introduit chez elle. Je veux savoir pourquoi. Si cet homme est M. de Pontaumur, raison de plus pour tirer la chose au clair.
— Qui vous dit qu'en l'éclaircissant vous ne ferez pas précisément ce qu'il souhaite ? J'ai la plus mauvaise opinion de lui et je ne serais pas du tout surpris qu'il cherchât à compromettre madame Bréhal. Vous l'y aideriez en le prenant sur le fait.
Gourtenay baissa le nez sans répondre. Il sentait la justesse de ce raisonnement.
— Son rôle serait tout tracé, reprit le docteur. Il refuserait absolument de répondre à ceux qui l'interrogeraient... à vous comme aux autres... et il serait ravi qu'on le menât chez le commissaire de police, car le commissaire sachant qui il est, ne le prendrait pas pour un malfaiteur. Il le prendrait pour un galant homme qui se sacrifie à la réputation de sa maîtresse. Et les domestiques penseraient comme le commissaire.
— Bon I dit rageusement Gourtenay. Mais il faudrait bien qu'il me rendit raison, àmoi..\
-" Un duel ! ce serait bien pis. Un duel à propos de ïnadame Bréhal ! Vous n'y songez pas, mon cher. Vous passeriez pour être son amant... ou bien on croirait que c'est M. de Pontaumur... peut-être tous les deux.
Et, d'ailleurs, Pontaumur vient de se battre... il a tué votre ami... il aurait presque le droit de refuser une nouvelle rencontre... on ne va pas sur le terrain deux jours de suite... surtout, quand on a eu la main malheureuse.
122 LBS 6UITEB D'UN DUEL
Tout la monde vous donnerait tort... et ce qni serait bien pis, madame Bréhal ne Toas pardoaoeraît pas d'avoir provoqué un éclat où «on nom «e trovverait mêlé.
Gourtenay piétinait de colère. Il était & iiout d'arguments.
'^ S'il sortait pendant que nous sommes ii, dit^l entre ses dents, je crois que je me donnerais le plaisir de lui sauter à la gorge.
-^ Alors, mon cher, nous ferons bien de nous en aller. Le métier d'espion est un Tilain métier, et j'en ai assez. Je me suis laissé aller i un mouvement de curiosité que je regrette ; j'ai vu cet antipathique personnage entrer par une porte qui s'ouvre sur un terrain vague. Rien ne prouve que de ce terrain il ait pu pénétrer dans le jardin de madame Bréhal. Le contraire est môme très probable.
-^ Soit 1 mais que va^t-il faire dans cet enclos désert ?
-* Je n'en sais rien et je ne veux pas le savoir. 11 y a là un mystère dont nous n'aurons certainement pasTexplication ce soir, mais qu'il ne tiendra qu'à vous de percer plus tard.
— Comment cela?
— Tous allez souvent chez madame Bréhal. Pourquoi ne lui coQteriez-vous pas tout simplement ce que nous avons vu I Ou, si vous craignez de la blesser, vous pourriez toujours arriver à vos fins par des moyens détournés. Qui vous empêcherait, par exemple, de visiter le jardin et de vous assurer que la porte de communication n'a pas été ouverte. Rien de plus facile à vérifier, si, commQ vous me l'avez dit, cette porte est obstruée par des rameaux de Iierre« Tous verrez bien s'ils sont brisés ou même froissés.
LES SUITES d'un DUBL 123
Gourtenay se taisait. La logique du docteur avait fini par le convertir à des idées plus sages. El pourtant, il ne cessait de regarder la palissade derrière laquelle Pontaumur avait disparu.
— Allons, reprit le bon Goulanges en lui prenant le bras, soyez hoaime, mon cher. Vous ne doutez pas de ma discrétion, j*espère. Tout ceci restera entre nous. Mais partons, je vous en prie. Si nous continuions à monter la garde devant ces planches, nous finirions par nous rire au nez réciproquement, car nous nous apercevrions que nous sommes ridicules.
Songez d'ailleurs que nous aurons de la besogne demain à Saint-Ouen et à Paris, et faites-moi le plaisir de me reconduire che« moi, sans plus tarder. Je vais renvoyer mon fiacre et monter dans votre coupé. J'ai à vous rendre compte de ce qui s'est passé là-bas depuis votre départ.
Gourtenay n'osa pas résister. Il se laissa entraîner, mais il se promettait bien de n'en pas rester là et tout en accompagnant docilement le docteur, il disait :
^ Ou Pontaumur est le dernier des misérables, ou madame Bréhal est un monstre d'hypocrisie. Il faut, à tout prix, que je sache h quoi m'en tenir.
Le docteur Goulanges n'avait pas d'hôtel à lai, comme son ami Gourtenay et comme madame Bréhal, la châtelaine de l'avenue de Yilliers.
Il habitait, dans une belle maison neuve de la rae de Châteaudun, un joli appartement au quatrième, avec un balcon, ou plutôt une terrasse, d'où l'on avait une vue superbe.
C'était un philosphe que ce médecin in partibus et un philosophe pratique, car il avait arrangé sa vie selon ses goûts, et ses goûts n'étaient pas supérieurs à sa fortune.
Il aimait tous les plaisirs parisiens, et il ne se privait de rien, pas même d'acheter des bibelots, — un amusement qui mène loin, — mais il savait se modérer.
On ne lui avait jamais connu de maîtresse dispendieuse, quoiqu'il fût au mieux avec des demoiselles très lancées. Il ne donnait pas dans les femmes du monde, qui coûtent souvent plus cher que les autres; il ne pariait pas aux courses, il ne jouait qu'au whist, et il se passait très bien d'avoir ce que l'on nomme un train de maison.
Une femme entre deux âges pour lui cuisiner des déjeuners fins, — il était gourmand, — et un groom d'une quinzaine d'années pour ouvrir sa porte et faire ses commissions.
Pas de voiture, bien entendu ; pas môme un kack de promenade, quoiqu'il montât très passablement et qu'il fût assez connaisseur en cbevaux.
Feu son père, un gros fermier du Gotentin, en élevait.
En fait d'objets d'art, il ne se ruinait pas non plus, car il n'appréciait que les trouvailles patiemment cherchées, et il ne couvrait d'or ni les tableaux ni les meubles anciens qu'il achetait à l'Hôtel des Ventes, ni les faïences qu'il dénichait chez les brocanteurs dans des quartiers perdus.
Et comme il ne manquait pas de flair, il ne faisait guère que des marchés avantageux. Il aurait pu re- Tendre sa petite collection avec un joli bénéfice.
Goulanges, qui aurait fait figure comme tant d'autres, s'il avait tenu à paraître, Goulanges, était d'avis que les dépenses fixes ne procurent qu'un agrément relatif et que la sagesse consiste à garder le plus d*argent possible pour les fantaisies imprévues.
Mais ce qu'il mettait au-dessus de tout, c'était la tranquillité d'esprit, et cette tranquillité qui lui était si chère avait été fort troublée dans ces derniers temps.
Trois semaines s'étaient écoulées depuis le duel; il commençait à rentrer dans le calme et à reprendre ses habitudes épicuriennes, mais il avait eu à subir bien des tribulations.
La mort de Maurice Saulieu avait imposé à Georges Gourtenay une masse de corvées dont ce brave docteur avait eu sa part.
Et, pour comble d'ennui, ils avaient dû comparaître devant un juge d'instruction*
126 LES 8UITB8 D*UN DUBL
Pea l'en était falla que le parquet ne poureuiflt le surTi?ant et les témoint d'une rencontre qui avait eu une isiue si fatale.
Enfin, c'était fini. L'ordonnance de non-lieu ne s'était pas trop fait attendre. Maurice reposait au cimetière Montmartre. Et rémotion produite par cette tragique aventure s'apaisait.
On oublie vite à Paris. Au cercle que fréquentaient les acteurs du drame de Gennevilliers, on ne parlait déjà presque plus d'une malheureuse affaire. qui avait été pendant huit jours le sujet de toutes les conversations.
M. de Pontaumur ne paraissait plus h ce cercle où il avait été souffleté, et son tenant, M. Gorléon, ne s'y montrait qu'aux heures nocturnes où l'on taille le baccarat, qu'il pratiquait toujours avec ardeur.
Aussi, Goulanges, qui s*y plaisait assez, y avait-il fait sa rentrée.
Gourtenay, après avoir largement mis à contribution sa bonne volonté, Gourtenay n'exigeait plus* rien de son ami.
Gourtenay devait être absorbé par des soins qui ne regardaient que lui, car on ne le voyait plus.
G'est h peine si Goulanges l'avait rencontré deux ou trois fois depuis l'enterrement de leur malbeuxeux camarade.
Il faut dire que Goulanges oe le recherchait pas, U pensait que Georges devait être encore préoccupé de ce qui s'était passé, le soir du duel, sur le boulevard Bertbier, et il n'était pas tenté de lui doaa^r di^ nouveaux avis,
U lui suffisait de l'avoir empêché de commettra une sottise.
Les affaires de cœur de son ami n'étaient pas les
siennes, et il soupçonnait que madame Bréhal n'était pas indifFérente à Gourtenay.
Il n'avait môme pas jugé à propos de 8*enquérir de la jeune fille que Saqlieu devait épouser. Il ne la connaissait pas et il ne tenait pas à la connaître, pas plus qu'il ne tenait à savoir comment Saulieu avait disposé de sa fortune.
Georges, sans s'expliquer sur Pinventaire qu'il avait fait du portefeuille, lui avait dit que ce portefeuille troué ne contenait pas de testament, et il n'en avait pas demandé davantage.
Le docteur, délivré des soucis qui l'avaient tant attristé, aurait donc pu être aussi paisiblement heureux qu'autrefois, et pourtant il n'avait pas encore recouvré cette sérénité dont il était si fier, cette gaieté « confite en mépris des choses fortuites » qui faisait sa force et que Rabelais, son auteur favori, appelait le Panta^ gruélisme.
Le docteur était tourmenté par un remords.
11 se reprochait de ne pas avoir tout dit au juge d'instruction.
La halle, ramassée par lui sur le terrain du combat, il n'en avait parlé à personne, pas même à Georges.
Et il ne se dissimulait pas que, s'il l'avait montrée, les choses auraient pu changer de face.
11 l'avait conservée cette maudite balle en bois et soigneusement serrée dans un tiroir de son secrétaire.
Mais cette précaution était une précaution inutile, puisqu'il s'abstenait d'entreprendre, comme il en avait eu d'abord le projet, une enquête personnelle sur les ^agissements de Pontaumur et de son acolyte, avant et après le duel.
Il se disait bien que cette découverte ne prouvait absolument rien, que la balle de mauvais aloi n'était
pas sortie du pistolet de Maurice, attendu que Gorléon n'avait pas pu Ty introduire, et que d'ailleurs il avait proposé de tirer les armes au sort.
Il se disait que cette balle était peut-être tombée li dans une autre occasion, car ce n'était probablement pas la première' fois que des gens se battaient au pistolet dans la redoute de Gennevilliers.
Il se disait enfin qu'il n'était plus temps de faire usage de cette pièce à conviction, dont l'authenticité paraîtrait douteuse à tout le monde.
Ces raisonnements ne rassuraient pas complètement sa conscience et il s'efforçait, sans y réussir, de ne plus penser au problème qui l'obsédait, quoi qu'il en eût.
Le nécessaire d'armes lui était resté. Il l'avait payé de ses deniers, et il avait bien le droit de le garder. Mais cette botte lui rappelait sans cesse un souvenir qu'il aurait voulu chasser, et l'idée lui vint un beau jour de la rendre à l'armurier qui la lui avait vendue.
Ce jour-là, particulièrement, il lui semblait insupportable d'avoir sous les yeux un objet dont la vue gâtait une joyeuse matinée.
Il venait de déjeuner en tète-à-tôte avec une jeune personne qui se proposait de débuter prochainement sur une scène de troisième ordre, en attendant mieux, et qui venait le consulter quand elle avait mal à la gorge.
Il soignait de préférence les affections du larynx, cet aimable docteur. C'est une spécialité qui procure à un médecin ses entrées dans les coulisses des théâtres où l'on chante l'opérette et qui lui assure une clientèle de jolies femmes.
Goulanges les soignait gratis et les traitait généralement au vin de Champagne.
' C'était sa méthode, et ces demoiselles se trouvaient
LES suiïES d'un Duel lâô
fort bien des ordonnances qu'il leur signait au dessert.
Delphine Grabas, plus connue dans le monde galant soQs le nom de madame du Raincy, était une de ses malades en titre, et, au moindre enrouement, elle accourait chez son petit Goulanges, qui la guérissait toujours.
Et il rayait si bien guérie, qu'après le café elle chantait à pleine voix un air de la Petite Mariée, en s'accompagnantsur le piano qui occupait le fond d'un salon oh le docteur aimait à fumer en regardant ses chers bibelots.
Il en avait fait un petit musée; mais il y avait laissé, sur un dressoir, la boite, la malencontreuse boîte de pistolets.; et elle l'offusquait à ce point qu'il l'aurait volontiers jetée par la fenêtre.
II opta cependant pour un moyen moins radical ; et, tout en écoutant distraitement les vocalises de sa jeune amie, il arrêta dans sa tête le programme de sa journéCé
II y avait justement à l'hôtel Drouot une vente de tableaux qui l'intéressait. Il décida qu'il irait se retremper au feu des enchères et qu'il passerait d'abord chez Galand pour le prier de reprendre le nécessaire au prix qu'il voudrait.
Sar cette sage résolution , il laissa mademoiselle Belphineà son opérette et il alla s'habiller.
II se proposait d'aller après la vente faire un tour au concours hippique et de dîner au cercle où il n'avait pas mis les pieds depuis l'avant-veille.
Sa toilette fut vite achevée, et il revint au fumoir pour congédier sa chanteuse, qui devait répéter à deux heures.
Elle ne l'avait pas dit, mais Goulanges connaissait &a manie, qui consistait à prétendre que les répétitions, les auditions et autres exercices à l'usage des artistes
130 LBS BUITB8 D'UM DUBI4
dramatiques lui prenaient une grande partie de son temps.
Il n'en croyait pas un traître mot, seulement il lai plaisait de faire semblant de croire, à seule fin de ne pas lui consacrer son après-midi.
Quand il rentra, elle avait quitté le piano, et elle était occupée à fureter parmi les objets qui encombraient les consoles.
Elle l'avait accoutumé à ces façons familières, et il les souffrait^ mais cette fois, il se fâcha tout rouge et il y avait de quoi, car elle venait d'ouvrir le nécessaire d'armes et elle jouait avec un des pistolets.
— Qu'est-ce que c'est? dit-il brusquement. Ces joujous ne sont pas faits pour les petites filles*
Et il le lui arracha.
— Ohl le brutal! cria Delphine. Il m'a fait mal. Tiens I je saigne, ajouta-t-elle en montrant la paume
de sa main.
Goulanges était vif, mais il avait l'âme sensible, et les souffrances des femmes avaient le don de rémouvoir«
Il posa le pistolet sur le dressoir et, avant d'examiner la blessure, il commença par baiser galamment la main blessée.
Ge premier pansement eut pour effet de calmer aussitôt la demoiselle, qui se mit à dire, sans crier :
— Je n'en mourrai pas ; mais^ c'est égal, mon petit Charles, tu aurais bien pu t'y prendre un peu plus doucement.
-^ J'ai eu tort, Chère amie, et je te demande pardon. Que veui-tu ! je n'aime pas à te voir jouer avec les armes à feu. On ne sait jamais si elles ne sont pas chargées.
Et puis, du diable si je prévoyais que j'allais t'écor* cher de la sorte. Voyons un peu cette lésion grave.
LES SUITfiS d'un duel ISi
-^ Ta risy sans cœur I
— Non, ma foi I je ne serai pas obligé d'amputer ta l^lie menotte^ mais j'ai dû te faire grand mal» La peau Mi arrachée.
— Oh I oui, bien arrachée. Je suis sûre que j'en por« terai la marque.
— Si je sais comment le frottement brusque de la paume de ta main contre un objet lisse a pu produire one érosion, je yeux bien être pendu I
— D'abord, monsieur, vous ne devriez pas ignorer que j'ai la peau très fine« Ensuite vous me la baillez belle a?ec votre objet lisse. Je suis certaine que c'est un clou qui m'a déchirée.
-- Un clou 1 répéta Goulanges, tu rêves, petite. On ne plante pas de clous dans la crosse d'un pistolet.
— Un clou... une cheville^., tout ce que tu voudras. Mais pour sûr, c'est pointu. Regarde un peu, pour voir.
Le docteur prit l'arme et l'examina de près.
Sa stupeur ne fut pas petite quand il découvrit entre le talon de la crosse et la sous-garde la tète d'une vis en acier qui faisait sur le bois une saillie d'un demi-centi'^
mètre.
Ce n'était certes pas le fabricant qui l'avait mise l&i car elle ne servait absolument à rien qu'à gêner le tireur auquel ce pistolet serait échu.
L'idée lui vint tout de suite que Saulieu avait eu le désavantage de s'en servir, mais il réfléchit bientôt que Saulieu s'en serait aperçu et n'aurait pas manqué de signaler à ses témoins cette anomalie suspecte.
Pviis, il se rappela tout à coup que M. Gorléon avait Pi'oposé de tirer au sort à qui choisirait les pistolets recouverts d'un mouchoir et il eut peur de comprendre.
— Oui, pensa-t-il, ce joli monsieur aurait jeté une
I3â LES SUITES D*tTN DUEL
pièce en l'air, et si Pontaumur avait dit : pile, il se serait arrangé pour qu'elle retombât pile ; Pontaumur aurait eu le choix et il aurait pris le bon, celui que j'avais chargé avec une vraie balle, car il savait que celui-là était marqué et il aurait reconnu la marque au toucher.
Décidément, il n'était plus possible de douter de la déloyauté de l'adversaire de Maurice et l'ami de Georges était mort assassiné.
— Eh bien, qu'en dis-tu. Chariot? demanda Delphine, tout en essuyant la plaie minuscule avec un fin mouchoir de batiste. Soutiendras-tu encore qu'on ne peut pas s'écorcher en maniant un pistolet? Si j'étais homme et qu'un armurier me vendit des ustensiles si mal confectionnés, je le changerais et je me ferais rendre mon argent.
Goulanges ne Técoutait guère. Il vérifiait l'autre pistolet et il constatait qu'il était intact.
Gomment admettre que cette étrange disparité fui du fait du marchand ? Il songea un instant à l'interroger, mais c'eût été une grosse imprudence. Le duel et son dénouement fatal étaient connus de tout le monde. L'armurier n'aurait pas manqué de se demander qai avait enfoncé ce clou indicateur et il n'était pas tenu de garder le secret.
Le bruit aurait bientôt couru dans Paris qu'une supercherie criminelle avait été commise par un des témoins et l'opinion publique se serait émue.
Il aurait fallu prouver que la boîte n'était passée aux mains du docteur qu'après le combat, et si Gorléon avait nié le fait, comme il en était très capable, il eût été très difficile de le convaincre.
On pouvait même craindre que la justice ne reprit l'instruction abandonnée, et, dans tous les cas, Coulanges et son ami Gourtenay seraient soupçonnés.
Mieux valait se taire que de courir cette vilaine chance, et Goulanges s'y décida promptement.
Engagé dans la voie des réticences, il n'en pouvait plus sortir, sous peine de se compromettre, et si sa conscience lui disait qu'il avait tort de ne pas agir, son tempérament s'accommodait très bien de l'inaction, ou du moins de l'expectative, car il ce flattait encore que la vérité éclaterait, sans qu'il la proclamât à ses risques et périls.
Il ne croyait guère au doigt de Dieu, et pourtant il cherchait à se persuader que la Providence interviendrait nn jour ou Tautre.
— Dire que je l'ai chargé, et que je ne me suis aperçu de rien I pensait-il en refermant la botte.
— A quoi songes-tu, amour de docteur? lui demanda en riant Delphine. Est-ce mon accident qui te rend si mélancolique ? Je te j ure que je ne t'en veux pas du tout. Et pour te montrer que je te pardonne, je vais te con^ sacrer ma journée. Nous irons faire un tour au Bois. Nous dînerons aux Champs-Elysées et tu me mèneras au café-concert.
— Ta ne repètes donc pas aujourd'hui ?
— Si, mais je te sacrifie l'art dramatique. On me collera une amende. Je m'en moque. D'ailleurs, tu la paieras.
— Avec plaisir : seulement.*, je ne suis pas libre. Je dîne en ville ce soir, et maintenant, il faut que j'aille rue Drouot voir si je pourrai me faire adjuger dans des prix doux un petit tableau que je guigne.
— Une vente I ça me va. Tu me paieras un vase de Chine, ou une chimère japonaise avec des gros yeux en émail... j'adore ça... ou si tu trouves que c'est trop cher, autre chose... n'importe quoi... tu me dois bien un dédommagement pour ce qui m'est arrivé avec tes pis-
134 LBS sunlBs d'un duel
tolets de malheur. J'en ai pour trois jours à ue pas pouvoir plaquer un accord.
*— J'espère que tu n'iras pas raconter à ton théâtre que tu t'es estropiée chez moi, dit Goulanges qui redoutait les bavardages.
— Non, si tu me mènes aux commissaires^priseurs. Tu n'as pas idée comme ça m'amuse de les voir jouer du marteau.
Oh I je ne te gênerai pas. La peinture, je n'y connais rien. Dès que j'aurai mon bibelot, je l'emporterai chez moi et je te laisserai pousser ton tableau*
— Pardon, je...
— Pas un mot de plus, docteur, ou vous perdez une cliente. A mon prochain enrouement, j'irai consulter un de vos confrères*
•— Cette menace me décide^ dit gaiement Goulanges. Mais dépèche>-toi. Il est deux heures passées* Les enchères sont ouvertes, et je ne veux pas qu'on adjuge sans moi le Glouet de mes rôves... un bijou de portrait, qui devrait être au Louvre et que j'aurai peut-être pour quinze louis... la collection n'est pas connue et les grands marchands n^ seront pas.
— Bn trois temps et deux mouvements, mon petit Gharles. Mon chapeau..* mon manteau... je me ganterai en route... pas la main droite, par exemple.
— Allons I je t'attends.
Goulanges fourra dans une armoire le nécessaire d'armes, en se promettant bien de n'y jamais toucher, et emmena sa blessée, qui ne se plaignait plus.
Dans la rue, il héla un cocher en maraude, et cinq minutes après, il débarquait avec Dolphin devant l'Hôtel des Ventes*
La demoiselle n'était point une habituée et elle allait se diriger vers les, salles du rez-de-chaussée, où
viennent échouer les hardes et les meubles des pauvres diables qui n'ont pas pu payer leurs billets ou leur
terme.
Goulanges lui jura qu'elle trouverait là des commodes détraquées ef des batteries de cuisine d'occasion, mais pas la moindre chimère japonaise.
II n'eut pas de peine à la décider à le suivre au premier étage où on vend les objets d'art et les mobiliers riches.
Il obtint même qu'elle le laissât s'informer du Glouet, et l'expert lui ayant assuré que le tableau ne serait pas mis sur table avant quatre heures, il la conduisit dans la salle voisine où le crieur vociférait déjà des enchères.
Il y avait là des pyramides de fauteuils, des cascades de rideaux de soie, des entassements de buffets en vieux chêne et d'armoires en palissandre.
On apercevait môme, dans le fond, des rangées de potiches plus ou moins authentiques et des faïences variées.
Le docteur vit du premier coup d*œil qu'on avait rassemblé là des meubles de diverses provenances et que les connaisseurs ne feraient pas la plus petite trouvaille dans cette fosse commune.
Mais Delphine pouvait bien y rencontrer ce qu'elle cherchait, et il s'amusa à lui vanter les mérites de deux vases en faux Chine, de la Compagnie des Indes, qui ne devaient pas dépasser d^s prix modeste».
— Peuh I murmura cette intelligente personne, je n<^ tiens pas précisément à la poterie. Un joli petit chiflfon- Qierenbois de rose ferait tout aussi bien mon affaire... ou une table de Boule... Il y a de la place dans laçn salon... beaucoup trop de place, hélas I.,. et si tu §s
gentil, tu me laisseras choisir... oh ! je serai discrète... tu en seras quitte à bon compte... mais tu peux bien m'accorder trois quarts d'heure... Ecoute ce que dit ce beau commissaire, qui brandit sa massue d*iyoire : « Suivez la vente, messieurs!... » Suivons-la, cher ami.
La perspective de s'éterniser en ce lieu ne réjouissait pas Goulanges, mais il était engagé et il fit, comme on dit, bonne mine à mauvais jeu.
Il procura môme une chaise à Delphine et il se tint derrière elle pour l'aider de son expérience des encans*
Les aboyeurs faisaient rage, mais les enchères n'allaient guère.
Il n'y avait là que le bataillon sacré des revendeurs, tous gens qui n'achètent qu'à bon escient, et qui ne s'emballent pas sur les meubles courants ou sur les curiosités de pacotille.
Pas une figure d'amateur opulent dans cette foule qui se pressait devant la longue table où passaient les objets.
Mais, en examinant le groupe des privilégiés, entrés par la petite porte, et cantonnés tout près de la tribune du commissaire, il ne fut pas médiocrement étonné d'apercevoir au dernier rang M. Gorléon.
La chose, à vrai dire, n'avait rien de surprenant.
M. Gorléon avait bien le droit de venir tout comme un autre à l'Hôtel des Ventes.
Mais Goulanges, qui y entrait à peu près tous les jours, ne l'y avait jamais vu.
Et, depuis le duel, il ne l'avait rencontré nulle part.
En apercevant la déplaisante figure de ce personnage équivoque, il eut à peu près l'impression qu'on éproute quand on marche sur un reptile^
Et il se demanda pourquoi Corléon se trouvait là.
Yraisemblablement, ce n'était pas pour se meubler car il était établi à Paris depuis longtemps, et le docteur avait entendu dire qu'il y vivait sur un assez grand pied, dans un bel appartement du quartier de la Madeleine.
Ce n'était pas non plus pour acheter des objets d'art, car cette vente n'avait absolument rien d'artistique.
Il aurait fallu qu'il fût bien peu connaisseur pour donner dans les curiosités frelatées qui s'étalaient au fond de la salle, et il était bien trop fin pour se faire enrosser comme un nigaud.
Ce n'est pas à lui qu'on aurait fait prendre pour du vieux Chine craquelé un pot sorti des fours de la rue Béranger ou un coffre fabriqué avec du bois vermoulu pour un vieux bahut du temps de Henri II.
Coulanges, après y avoir un peu réfléchi, pensa qu'après tout il pouvait bien être venu tout simplement pour tuer le temps, pour s'amuser du bruit et du mouvement d'une vente.
C'est un divertissement à l'usage des désœuvrés et il y a des gens qui passent leurs journées à l'hôtel Drouot sans jamais rien acheter.
Seulement, il est rare que ces gens-là prennent position dans le coin réservé aux enchérisseurs sérieux et connus au moins de vue, du commissaire-priseur, qui leur fait garder des places à côté de son estrade.
Us préfèrent circuler dans les salles et lorgner les jolies femmes qui s'y montrent parfois, surtout lorsqu'on vend des diamants ou des dentelles, ou encore le mobilier d^une irrégulière célèbre.
Ce n'était pas le cas, et le minois éveillé de Delphine du Raincy était le seul qui valût qu'on le regardât.
Les opérations allaient grand train.
Lesbommes de peine ne faisaient que poser les objets sur la table. Le crieur annonçait un prix; une ou deux voix s'élevaient pour demander un rabais; le commissaire rabattait ; quelques enchères, poussées comme à regret, partaient du groupe des marchands; on adju** geait, et les meubles, enlevés par des bras vigoureux, allaient s'enfouir dans les profondeurs de l'entrepftt situé derrière le bureau du priseur.
Tout se donnait à vil prix« On eût dit que les brocanteurs s'étaient ligués pour se partager, à peu de frais, les dépiouilles ofTertes à leur rapacité.
Et personne ne leur faisait concurrence, de peur de payer tribut h la bande accapareuse qui ne souffre pas volontiers qu'un bourgeois lui coupe l'herbe sous le pied.
Il faut dire qu'on n'avait vu guère défiler que des pendules démodées, des rideaux défraîchis, des tables boiteuses et des fauteuils rembourrés de foin.
Ce spectacle n'avait rien d'intéressant et M. Gorléon n'y semblait prendre aucun plaisir, car il contemplait le plafond.
Le docteur, non plus, ne le trouvait pas récréatif, et il se pencha pour dire à l'oreille de Delphine :
— Chère amie, c'est assommant de passer en revue des mobiliers d'hôtel garni, et comme je ne vois rien ici qui te convienne. Je te conseille de lever la séance. Nous reviendrons une autre fois.
— Non pas, mon petit, répliqua vivement la chanteuse en herbe. J'y suis, j'y reste. Tout se vend pour rien. C'est une occasion superbe. Et j'ai déniché un petit meuble qui, à vue de nez, me convient parfaitement.
— Où cela?
— Là-bas, tout près de la grande armoire à glace. GoulaDges aperçut le petit meuble qui avait une
tournure étrange.
De loin, il était à peu près impossible d'en deviner Fusâge. Il se composait d'une table massive, supportée par des pieds sculptés et surmontée d'un véritable édifice en bois d'ébène avec panneaux mobiles, tiroirs superposés et planches à coulisses.
Cela pouvait servir à serrer des ouvrages de femme tout aussi bien qu'une collection de médailles ou de livres.
II fallait que Delphine eût un goût détestable pour s'éprendre de cette machine qui n'était d*aucun style, ni d'aucune époque, car elle devait avoir été fabriquée avec des morceaux rapportés, mais le docteur se garda bien de l'en dégoûter, « de peur qu'elle ne jetât son dévolu sur un bibelot plus cher.
II eut même la lâcheté de lui dire tout bas :
— C'est très original, ma foi! Je n'ai jamais rien vu de pareil et tu pourras te vanter de posséder une pièce unique. ,
La question est de savoir à quel moment on présentera aux enchères ce curieux monument d'ébénisterie.
— Tu devrais aller prier le commissaire de le faire passer tout de suite.
Coulanges, qui ne demandait qu'à en finir, se serait décidé sans peine à user de son influence sur l'officier ministériel. 11 l'avait pratiqué souvent et il était coté à l'Mtel comme amateur. On a des complaisances pour les habitués, et il le savait bien.
Mais au moment où il allait sortir pour faire le tour par le corridor et rentrer par la petite porte, il vit M. Gorléon s'accouder sur le bureau et parler au corn-
missaire-priseur en loi désignant un objet au fond de la salle.
— Allons I pensa-t-il, je commence à croire qu'il est venu pour acheter. Par exemple, je voudrais bien savoir quoi.
Il n'attendit pas longtemps.
Le commissaire se redressa comme un homme ennuyé qui prévoit que la vacation languissante va s'animer un peu.
Et sa voix s'éleva gravement pour dire au garçon de vente :
— Mettez sur table ce chiffonnier en ébène... oui... là, contre l'armoire à glace... vivement?
— Il paraît que c'est un chiffonnier, grommela le docteur. Du diable si je m'en doutais.
Est-ce que par hasard l'ami du sire de Pontaumur aurait l'intention de se payer ce meuble à plusieurs fins ? Ce serait drôle.
Les porteurs enlevèrent lestement le chiffonnier et le plantèrent sur la table longue, à deux mètres de Delphine qui se retourna pour dire à Goulanges :
— Ça me va comme un gant. Mais c'est toi qui vas pousser. Moi, je n'ose pas. Tu sais que je suis timide.
— Non, je ne savais pas, riposta ironiquement le docteur. Enfin, puisque tu le veux, je me charge d'enchérir. Il est bien entendu que ton choix est fait... et que tu ne regretteras pas de n'avoir pu t'offrir une chimère japonaise?
— Pas du tout. Va de l'avant. Tant pis pour toi s'il t'en coûte un billet de mille.
Goulanges sourit. Il pensait 'en être quitte pour un billet de cinquante.
— Messieurs, commença le commissaire, qui était d'un naturel facétieux, voici enfin un objet d'art, — un
Téritable objet d'art... un secrétaire à tiroirs et à compartiments, avec table à couvercle mobile, pur style Empire... le tout en ébène massif, et en très bon état.
— Tiens I c'est un secrétaire, à présent, ricana une brocanteuse.
— Voyons, messieurs, à combien l'objet d'art? reprit en fausset la voix perçante du crieur. Un meuble ancien, en aussi bon état que s'il était neuf. Ça vaut cinq cents francs comme un sou.
L'assistance fut prise d'un accès de gaieté.
— Pressons, pressons, messieurs, dit le commissaire. Youlez-vous quatre cents francs?... trois cents francs 1... On a dit deux cents, je crois.
Personne n'avait soufflé mot.
— Un prix, messieurs? reprit le crieur. Madame demande à voir à l'intérieur. Voilà, ajouta-t-il en ouvrant les volets de l'armoire.
C'était Delphine qui lui avait fait signe, en dépit de la timidité dont elle se vantait. Elle se leva à demi pour examiner les dispositions internes de cette espèce de cabinet, et elles lui plurent sans doute, car elle hocha la tête en signe d'approbation.
Il y avait des tablettes étagées et force tiroirs garnis de poignées de cuivré.
— Alors, tu persistes? lui demanda Goulanges.
— Ah I je crois bien ! je suis sûre que je découvrirai là dedans des compartiments secrets... ça m'amusera joliment de les chercher... et quand je les aurai trouvés, j'y serrerai les lettres de mes amoureux... pas les tiennes, monstre I tu ne m'as jamais écrit que des ordonnances.
— Il y a marchand à vingt-cinq francs, dit avec hésitation un des revendeurs.
— Vingt-cinq francs! s'écria l'officier ministériel.
142 LMB suim B*îm dukl
C*Mi dMsoire, mesneart 1 Vingt-cinq francs ne représentent même pas la Talenr da bois d'ébène employé poor fabriqnerce chef-d'œuvre.
Et comme le public restait mnet.
— Veuillez remarquer, messieurs, que les pieds delà table sont d'un travail très particulier et très curieux. Evidemment, ils ne datent pas de la même époque que le reste du meuble. Mais ils ont été tournés par un ouvrier très habile... ou plutôt par un artiste... Voyei la délicatesse de ces nervures... j'aperçois môme des incrustations en ivoire,
— Cent sous de plus pour l'ivoire, glapit un Auvergnat qui venait d'acheter une garniture de cheminée.
Coulanges reconnut qu'en effet les pieds devaient avoir été ajoutés après coup. Ils étaient tout neufs et agrémentés d'ornements qui n'étaient pas répétés aux encoignures de la table, ni sur le corps de l'armoire. Mais ils n'ajoutaient rien à la valeur de l'objet.
— Eh bien ! lui souffla Dephine, parle donc I ^-Laisse-moi faire, tu n'y entends rien, répondit le
docteur, qui se piquait de connaître les finesses du métier.
-« Trente francs, messieurs, c'est pas un prix, cria l'aboyeur. Voyez comme c'est travaillé... comme c'est aménagé.. • cloisons sur cloisons... on dirait une boîte à surprise.
--<- Trente-cinq, répliqua le premier enchérisseur.
-*« Messieurs, nous perdons notre temps, reprit le commissaire. Et la vente est très chargée. Une seule enchère et j'adjuge. On ne me répond pas ? Alor» quarante francs... par moi. Il ne sera pas dit qu'à une de mes vacations, on aura pour trente-cinq francs un meuble ravissant, pur style premier Empire, nn meuble qui a peut-être appartenu au premier consul.
LB8 SUITES D'IIN DUBL 143
— Gmqttanlê fimncs, riposU unetolz, qae Goulangeft
reconnat à son accent ; la voix de M. Gorléon.
— Tiens! tiens I dit entre ses dents le docteur, il parait que décidément c'est à ce meuble ridicule qû^U en veut. Toitt qui est bizarre.
Cet homme ne fait rien sans motif... il ne donne pas dans la fantaisie... donc, il a une raison pour enchérir... laquelle? c'est ce qu6 je ne devine pas... Mais QOQs allons bien voir s*il tient sérieusement à acquérir UQ bric-à-brac dont je né voudrais pas pour rien.
•=- Cinquante francs par monsieur, à ma gauche, cria le commissaire-priseur.
— Soixante, répondit Goulanges en élevant la voix, de {açon à être entendu de toute la salle.
— A la bonne heure I lui souffla Delphine. Je commençais à me demander si tu étais muet.
M. Gorléon, pour lancer son enchère, était sorti du groupe ramassé au coin de la tribune. La riposte Vy fit rentrer aussitôt.
— Il ne m'avait pas aperçu, pensa le docteur, et il vient de me reconnaître. Je parierais volontiers qu'il va lâcher pied. Il a déjà fait le plongeon, ^e ne le vois plus. Ah! il cause probablement avec le bonhomme qui nous tourne le dos et qui le masque.
Mais... je ne me trompe pas.», ce bonhomme, c'est le père Salomon. Boni j'y suis. Gorléon vient le lui donner commission de mettre pour lui. Il se figure probablement que je ne l'ai pas vu et il ne veut pas que je sache qu'il pousse le chiffonnier... Pourquoi ce mystère?... Ah I j'en aurai le cœur net, car je ne le lui laisserai pas, son chiffonnier.
— Soixante-dix francs, dit le père Salomon, qui était un vieax juif, un pilier de l'Hètel des Ventes, très ap-
144 LBS SUITES d'un DUEL
précié par les amateurs honteux, ceux qu*effraie le fea des enchères.
Il avait le renom de manœuvrer comme pas un dans les grandes batailles que se livrent ces messieurs pour la possession d'un objet d*art, et il gagnait à ce métier beaucoup d'argent, ce qui ne l'empêchait pas d'aller vôtu comme un mendiant.
Il portait une longue redingote d'une couleur indéfinissable et une barbe mal peignée, aussi longue que celle du Juif-Errant.
<— Cent francs I répliqua le docteur, pour tâter son adversaire.
Dans la langue des enchères, une brusque surélévation de chiffre équivaut à peu près à un défi.
C'est comme si on disait : Je suis résolu à aller loin.
— Nous allons bien voir s'il y tient, pensa Coulanges.
— Cent vingt I marmotta Salomon.
Il restait blotti dans son coin, l'œil et l'oreille au guet, le dos arrondi en voûte, le menton enfoui dans sa barbe et les mains dans les poches de sa houppelande.
Avec son nez crochu et ses yeux ronds, il avait l'air d'un hibou perché au bord d'un creux d'arbre et guet' tant des oiseaux pour les croquer.
— Oh I oh I se dit Coulanges, ça devient sérieux.
Les brocanteurs riaient sous cape. Ils avaient deviné que deux bourgeois, deux intrus^ allaient se disputer à prix d'or une vieillerie dont le plus hardi d'entre eux n'aurait pas donné trois louis.
Le commissaire, assez étonné de son succès et flairant une lutte fructueuse^ s'était levé de son siège, pour la diriger en excitant de la voix et du geste les compétiteurs.
— Où en sommes-nous, messieurs? demanda-t-il.
On a dit cent vingt francs, je crois. Mais nous n'en resterons pas là.
— Cinquante, cria Goulanges.
— Nous disons : cent cinquante... par monsieur, reprit Tofficier ministériel en regardant le père Salomon du coin de l'œil.
Le vieil Hébreu fit un signe.
— Cent soixante-quinze!... à monsieur en face. Cette invite au chaland fut accompagnée d'un sourire.
Le docteur en sa qualité d'habitué, avait droit à des prévenances.
— Très bien I... deux cents... voyez à gauche I... on ne dit plus rien. Je vais adjuger, messieurs.
Ici, le marteau entra en jeu, ce fameux marteau qui joue un si grand rôle à la fin des ventes un peu chaudes.
Au début, il repose sur la table du commissaire. C'est une épée au fourreau.
Hais quand vient le moment de la charge à fond, il se change en épée de Damoclès que le commissaire tient suspendue sur la tête des combattants.
Dans l'art de le manier consiste la supériorité des maîtres. Il y a tel mouvement menaçant qui fait jaillir les grosses enchères comme l'eau jaillit autrefois du rocher frappé par Moïse, telle suspension habilement calculée qui pompe les billets de banque dans les poches aussi sûrement qu'une machine hydraulique.
Le commissaire auquel Goulanges avait affaire, ce jour-là, était un des forts de sa compagnie et il connaissait son monde sur le bout du doigt.
Goulanges était de ses préférés, et s'il n'avait consulté que ses sympathies, il aurait frappé le coup final sur l'enchère de deux cents.
Mais l'amour du métier l'emporta et il crut devoir
146 LBS gUITES d'un DUBL
prolonger les démonstrations comminatoires qui précèdent la formule irrévocable.
Il levait son marteau, il rabaissait jusqu'à trois ponces de la table, puis il le relevait encore et il lui faisait décrire en Tair de capricieuses arabesques.
Il avait Tair d*un chef d'orchestre conduisant avec son bâton une bande de musiciens.
Salomon l&cba timidement une nouvelle surenchère de vingt-cinq francs, et» à ce moment, Coulanges, qui avait de bons yeux, vit très bien que M. Corléon, placé derrière le juif, pour lui donner le signal de pousser, le tirait par un des pans de sa redingote crasseuse.
Il commençait à se piquer au jeu, ce paisible docteur, et il n'hésita pas & lancer le respectable chiffre de trois cents.
C'était raide, pour un chiffonnier, même en bois d'ébène, et Delphine, qui était une bonne fille, se leva pour lui dire :
— Ne t'emballe pas trop, mon petit. Je ne veux pas te ruiner. Et puis, si tu te lances dans les grands prix, tu sais, Chariot... moi, j'aimerais mieux une bague ou un bracelet.
— Ils sont fous, grommela l'Auvergnat qui avait mis cent sous au commencement.
— Non, ils sont bêtes, appuya sa voisine, une jeane revendeuse qui avait le mot pour rire. J'ai envie de les aguicher.
— Méfiance I m'ame Pauline. Ils n'auraient qu'à se dégoûter. La patraque en ébène vaut trente-six à trentehuit francs... pas un liard de plus.
Salomon donnait des marques non équivoques d'inquiétude. Il promenait ses doigts osseux sur les poils de sa barbe, qui se dressaient comme les piquants d'un hérisson. Evidemment, il avait dû promettre à M. Cor-
léon de lui faire avoir le chiffonnier pour une dizaine de louis, auxquels il faudrait en ajouter un pour sa petite commission.
— Allons I à vous, lui cria d'un ton impératif Tofficier ministériel.
Et sur un clignement d'yeux du juif, il reprit :
— Trois cent vingt-cinq. Suivez, messieurs.
— Quatre cents, articula rageusement Coulanges. Cette fois, c'était bel et bien une déclaration de
guerre. Autant valait dire : montez tant qu'il vous plaira. Je ne céderai pas.
Salomon comprit ainsi et n'osant plus s'en rapporter aux tiraillements répétés de la redingote, il fit volteface pour consulter le capitaliste qu'il représentait.
Il avait mal pris son temps.
Le commissaire qui n'était pas fâché d'être agréable à M. Coulanges, reprit en baissant d'un ton :
— Définitivement, messieurs, personne n'en veut plus?,., je vous préviens que je ne répéterai pas.
En même temps, le marteau se rapprochait doucement de la table.
— Nous sommes à quatre cents... pour la troisième et dernière fois, quatre cents... c'est bien quatre cents?...
— Quatre cent...
Salomon venait de se retourner vers la tribune et, sûr maintenant d'être approuvé par son manda.nt, il prononça deux mots qui allaient être suivis d'un troisième. Il voulait dire quatre cent cinquante, niais un bruit sec coupa en deux son enchère.
Peu soucieux d'attendre le bon plaisir d'un monsieur qu'il ne connaissait pas, le commissaire venait de frapper le coup suprême, et il prononça d'un ton un peu goguenard l'arrêt sans appel :
— Adjugé I
Le juif ouvrait la bouche pour réclamer, mais roffl* cier ministériel lui lança un regard sévère qui lui im^ posa silence.
— A qui ? à vous, monsieur?
Goulanges, ainsi interpellé, fit un signe négatif, et se mit à écrire au crayon, sur une feuille qu'il arracha de son carnet, le nom et l'adresse de Delphine du Raincy.
— Très bien, dit le commissaire à son scribe. On va passer le nom.
Messieurs, nous allons mettre en vente un très beau lit en acajou moucheté.
L'acajou moucheté n'intéressait pas beaucoup le docteur, et Delphine qui ne se tenait pas de joie était déjà debout.
— Es-tu assez gentil! dit-elle en s'accrochant au bras de Goulanges. C'est cher tout de môme, mais jeté revaudrai ça, mon petit. Et puis, il a un rude chic, mon chiffonnier. Lucie, des Bouffes de l'Est, en a un dans sa chambre à coucher qui n'est que de la camelote à côté de celui-ci. On me l'apportera demain chez moi, pas vrai ?
— Ce soir, si tu veux. Et môme... il n'est pas bien lourd... je te conseille de le faire enlever tout de suite par un des commissionnaires de l'hôtel, dit Coulanges qui observait du coin de l'œil les monvements de M. Corléon.
Il avait Tair assez déconfit, ce vaincu des enchères, mais il ne faisait pas mine de quitter la place.
— Ça, c'est une idée. Mais de l'argent pour payer? J'ai dix francs sur moi.
Le docteur trouvait l'addition un peu salée, mais il s'exécuta de bonne grâce. Il remit à sa jeune amie un billet de cinq cents francs.
— Il y a les frais en plus, et tu garderas le reste, lui
dit-il. Seulement, fais-moi donc le plaisir d'aller régler toi-même, et de revenir me dire si quelqu'un t*a parlé. Je vais t'attendre dans le corridor.
— Tout ce que tu voudras, mon Charles, s'écria Delphine : tu es un ange I
— Et si par hasard on te proposait de céder ton marché avec bénéfice, tu me promets de ne pas accepter?
— Il n'y a pas de danger. Le premier cadeau que tu m'âs faiti Jamais de ma vie! Quand môme ce vieux Mardochée m'offrirait cent louis.
Goulanges conduisit Delphine à la petite porte qui donnait accès dans l'enceinte réservée et, sur un mot de lui, le garçon de salle la laissa passer.
En attendant qu'elle revint, le docteur se mit à se promener le long du corridor.
— Je me suis laissé emballer, se disait-il. Gourtenay aurait bien ri s'il m'avait vu dans ce rôle-là... et pourtant... je pensais à lui en poussant ce meuble pour faire une niche à Gorléon. Je ne sais pas pourquoi je m'imagine que dans cet aifreux meuble on trouvera quelque chose qui se rattache à l'assassinat de ce pauvre Saulieu... car on l'a assassiné, c'est sûr... la découverte du clou planté dans la crosse du pistolet m'a 6té mes dernières illusions... Quelque chose... mais quoi?... J'avoue que je ne m'en doute pas. J'irai voir la petite demain et je démolirai, s'il le faut, la table et l'armoire pour voir ce qu'il y a dedans. Gomme ça, au moins, j'en aurai pour mon argent... et puis, je ne lui ai jamais rien donné, à cette chanteuse légère... rien que des déjeuners...
Pourvu qu'elle ne se laisse pas souffler l'objet... Non, elle n'oserait pas revendre le premier cadeau que je lui ai fait.
Pendant qu'il raisonnait ainsi, on vendait des tableaux
dans la salle du fond, et par la porte ouverte, le brait des enchères arrivait à ses oreilles.
— J'ai peur qu'on ne vende mon Clouet, grommelaitil en piétinant sur place» Cette Delphine n'en unit pas. J'ai envie d'entrer pour accélérer l'opération?.,. Non, je me trouverais nez à nez avec Gorléon, et il ne m'a déjà que trop vu. J'aime mieux qu'il croie que je suis parti. S'il s'adresse à madame du Ràincy, je le saurai, et ce sera bien la preuve qu'il a des raisons particulières pour tenir à ce bric-à-brac; mais je ne devine pas lesquelles... à moins qu'il ne se soit tout bonnement toqué d'une vieillerie que je jetterais par la fenêtre, si on l'apportait chez moi...
A ce moment, Delphine parut, précédant un commissionnaire qui portait sur son dos le triemphant chiffonnier.
Elle était évidemment ravie de son acquisition, car ses yeux brillaient et son joli visage rayonnait de joie.
— Ehl bien? lui demanda Goulanges.
•— Mon cher, tout le monde m'a fait des compliments.*.
— Sur quoi? sur ta taille... sur tes dents... cane m'étonne pas.
— Non, non... sur mon emplette... le commissaire m'a dit qu'elle valait deux fois autant que je l'ai payée.
— Il est très gai, ce commissaire. Il s'est moqué de toi, ma fille.
— Jamais de la vie. Le vieux juif barbu m'a offert cinquante francs de bénéfice. Ce que je l'ai envoyé promener!... ahl ça n'a pas été long.
— Il n'y a que lui qui t'ait parlé ?
— Si, un autre»., un monsieur très bien que je n'a-
LES SUTTflS d'un DUEL 151
yais pas remarqué d'abord, parce qu'il se tenait tout à fait dans le coin.
— Bon I qu'esirce qu'il t'a dit celui-là?
— Que j'étais adorable, mon cher.
— Et.,, c'est tout?
— Mais c'est bien assez. Est-ce que tu t'imagines qu'il s'est permis de me demander mon adresse? J'aurais bien voulu voir ça, par exemple. C'est moi qui l'aurais remis à sa place. Mais tu sauras, mon petit, qu'on me respecte... il n'y a que toi qui ne me respecte pas.
— Non, parce que je t'aime, dit galamment le docteur. Et maintenant, si tu m'en crois, ma petite Delphine, tu Tas rentrer chez toi avec ce précieux objet que le père Salomon te disputait et, si tu veux me faire plaisir, tu n'y toucheras pas avant que je l'aie visité.
— Penses-tu qu'on y a caché un trésor? C'est ça qui serait de la chance!
— Non, mais il a besoin d'être rafistolé. Je m'y connais et je te dirai ce qu'il y faut faire pour le remettre en état. J'irai te voir demain.
— Pas à l'heure de ma répétition, parce que mon théâtre, vois-tu... ça, c'est sacré.
-^ J'irai avant ou après. Et en attendant.», si j'étais à ta place, moi, je prendrais une voiture, et j'y ferais emballer le chiffonnier. Comme ça, tu seras sûre qu'il ne s'égarera pas en route.
— Tu as raison. Et puis, ce monsieur n'aurait qu'à me suivre... Je ne tiens pas à faire de nouvelles connaissances. A demain, mon petit. Tu sais... ma main ne me fait plus mal... tu m'as guérie, docteur... avec un billet de cinq cents francs en guise de taffetas d'Angleterre... C'est souverain pour les écorchures, ces petits papiers-là.
Goulanges ne tenait pas à prolonger ce colloque dans
le corridor. Il laissa filer Delphine, qui s'en alla, poussant devant elle le commissionnaire, et il revint jeter un coup d'œil sur la vente qui continuait avec entrain.
On ne se disputait plus les objets, qui ne faisaient que passer sur la table et les coups de marteau pieuvaient dru comme grêle.
Le docteur eut la satisfaction de constater que M. Gorléon était encore là et qu'il n'avait pas Fair de vouloir s'en aller. Il venait d'échanger quelques mots avec le commissaire-priseur et il conférait tout bas avec le père Salomon.
— Décidément, je me suis trompé, pensa Goulanges. Il est venu pour acheter autre chose que le chiffonnierbibliothèque en bois d'ébène et mes imaginations n'avaient pas le sens commun. Elles me coûtent vingt-cinq louis, mes imaginations. Enfin I je me suis débarrassé de cette excellente Delphine qui ne m'aurait pas lâché de la journée et je vais pouvoir disposer de mon temps comme il me plaira.
Or, il me plaît d'aller voir d'abord où en est la collection de M. Van K... amateur distingué de Rotterdam, à ce que prétend l'affiche. Excepté mon Glouet, il ne possédait que des croûtes, ce bon M. Yan K... de Rotterdam.
Ayant ainsi conclu, le docteur se précipita dans la salle voisine, et il eut le crève-cœur de se croiser, en y entrant, avec un amateur qu'il connaissait de vue et qui emportait le Glouet sous son bras.
Ilfallait y renoncer; l'acquéreur n'était pas de ceux qui trafiquent, et il paraissait trop enchanté du marché qu'il venait de faire pour que Goulanges osât lui proposer de le lui céder.
— Bah I se dit-il pour se consoler, ma visite à l'hôtel Drouot me coûte déjà cinq cents francs. G'est bien assez
pour aujourd'hui. Allons faire un tour au concours hippique. Là, du moins, je ne m'enfilerai pas et je verrai des têtes un peu plus gaies.
Par le beau temps qu'il fait, tout Paris doit y ôtre.
Et, sans plus délibérer, il descendit le grand escalier, non sans se retourner plus d'une fois, car M. Gorléon ne lui sortait pas de l'esprit, quoi qu'il fit pour n'y plus penser, et il se demandait encore si ce témoin de M. de Pontaumur n'allait pas se lancer sur la piste de Delphine et du meuble en ébône.
Mais il ne l'aperçut point, et il se décida à remonter dans son fiacre, qu'il avait laissé à la porte.
Ëa arrivant au Palais de l'Industrie, il vit qu'en effet tout Paris, le tout Paris des courses et des premières représentations, s'y était donné rendez-vous ce jour-là, pour acheter ou pour voir^ mais plutôt pour voir, car le concours hippique est devenu un spectacle à la mode, et les bourgeoises les moins lancées y conduisent leurs filles, comme elles les mèneraient à l'Opéra-Gomique, le théâtre le plus renommé pour les entrevues matrimoniales.
Tous les types qu'on y retrouve chaque année y étaient.
Le vieux gentleman qui monte encore comme pas un, en dépit de ses soixante-dix ans. Superbe à cheval, celuilà, et toujours applaudi par les femmes des tribunes, qu'il lorgne toujours, qu'il lorgnera tant qu'il vivra.
L'officier en bourgeois, aussi recohnaissable que s'il était en uniforme.
Le vieux général qui trouve que de son temps les chevaux coûtaient beaucoup moins cher et valaient beaucoup mieux.
Le sportsman de province qui vient là pour faire ses petites affaires, et qui ne demande conseil à per-
sonne, parce qu'il s'y connaît mieux que tout le monde. Il est en complet de velours anglais et en guêtres jaunes» Tant pis pour celles qui ne le trouvent pas bien mis. Il se soucie des demoiselles à chignon jaune comme delà première jument qu'il a fourbue en sortant du collège.
Le connaisseur qui donne des consultations gratuites aux gens qu'il ne connaît pas ; le courtier qui se faufile partout et qui procure aussi bien des chiens et des c(h chers que des voitures et des chevaux ; le journaliste qui prend des notes ; le monsieur qu'on n'a jamais vu qu'à pied et qui tient à passer pour un amateur enragé, quoiqu'il n'achète jamais rien.
Goulanges les connaissait tous et ils ne l'amusaient plus. Il avait fait le voyage pour voir de jolis visages et des toilettes élégantes.
Il fut servit à souhait.
Les tribunes regorgeaient de femmes du monde, du vrai et même du plus grand, de celles qui aiment lés chevaux parce qu'elles en ont toujours eu.
Les femmes de second choix, les nouvelles enrichies y abondaient aussi, mais elles y restaient moins, préférant courir les écuries au bras de leurs amis pour le$ consulter sur l'achat d'un attelage promis par leur mari.
Et les belles petites ne manquaient pas non plus, surtout dans l'arène. Il n'y a pas de bonne fête sans elles, et pour peu qu'elles soient cotées, elles tiennent à honneur de se montrer aux fêtes du sport.
Celles-là accordent une attention particulière à la carrosserie. Elles montent dans les voitures à vendre, sous prétexte d'en essayer les ressorts, et il se trouve quelquefois un monsieur pour acheter à leur intention la Victoria de leur choix.
LBB 8UITB8 D'UN DUBL ifô
Conlanges n'était pas ce moDsieor-là. Il venait de se mettre en frais pour Delphine, et il n'avait aucuoe envia de recommencer.
Qaelqaes-aneB de ses clientes essayèrent bien de l'ar^ reter au passage, mais il s'en tira avec des promesses de consultations et il continua imperturbablement h louvoyer, pour se rapprocher des tribunes honnêtement habitées.
Il était écrit qu'il n'y arriverait pas sans incident.
A mi-chemin, en tournant un groupe de messieurs qui discutaient sur les avantages et les inconvénients du dressage k la française, il se heurta presque contre Georges Gourtenay qui marchait en sens inverse.
— Parbleu! voil& une heureuse rencontre, s'écria le docteur en prenant le bras de son ami. Que devenezvous, mon cher^Je ne vous vois plus. Vous Êtes si rare que j'en suis à me demander si vous m'en voulez.
— Moi 1 dit Georges. Et de quoi vous en voudrais-je, bon Dieu I
— Vous allez vous moquer de moi, mais je me suis Bguré que depuis cette sotte histoire du boulevard Berthier, vous ne m'avez pas pardonné de m'fitre mêlé de ce qui ne me regardait pas.
— Vous vous trompez, cher ami. Je n'y songe plus... et la preuve, c'est que M. de Pontaumur est ici et que je viens de lui rendre le salut qu'il a cru devoir m'adresse r.
— Quoi I il a osé vous saluer? s'écria Goulanges. ~ Parfaitement, répondit Gourtenay. Il est a
qu'on doit saluerses adversaires partout quand oi asalués sur leterrain. Et j'aurais en mauvaise grt ne pas rendre le salut, car je n'ai pas de grief perse contre M. de Pontaumur. Il m'est désagréable c rencontrer depuis qu'il a tué ce pauvre Saulieu,
156 LES SUITES D'UIf DUEL
je ne puis pas lui interdire l'entrée du concours hippique.
— Vous teniez un autre langage, le soir de ce malheureux duel, et je suis charmé d'apprendre que vous êtes revenu à une plus juste appréciation des choses. Il est évident que si Ton n'oubliait jamais rien, la vie deviendrait impossible. Paris est plein de gens que je déteste et quç je coudoie sans éprouver le besoin de leur sauter à la gorge.
— Est-ce une allusion à un propos que j'ai tenu devant vous?
— Non, certes, car de ce propos je n'ai gardé aucun souvenir.
— Mon cher, le soir oîi nous guettions ensemble un homme qui était entré dans un enclos appartenant à madame Bréhal, je n'étais pas de sang-froid et je crois bien que si M. dePontaumur avait reparu, en admettant que ce fût M. de Pontaumur...
— Ce qui n'est pas démontré, interrompit le docteur.
— S'il avait reparu, reprit Courtenay, je l'aurais volontiers étranglé, mais j'ai beaucoup réfléchi depuis ce soir-là, et je suis d'avis maintenant que vous aviez raison. Un galant homme n'espionne pas, et je vous suis très obligé dem'avoir rappelé que je n'ai pas le droit de surveiller la conduite de madame Bréhal.
— Ne parlons plus de cela, cher ami. Dites-moi plutôt où vous en êtes du règlement des affaires de ce pauvre Saulieu. Il vous a légué, si je ne me trompe, le soin de liquider sa succession.
— Non, fort heureusement. Il m'a prié, avant de mourir, de prendre le portefeuille qu'il portait sur lui... vous le savez, puisque vous étiez là...
^ A telles enseignes que la balle de Pontaumur l'a perforé... et qu'il contenait un portrait de femme.
— Ëhbient je n'ai trouvé avec ce portrait que des papiers sans importance. Il y ayait bien une note où il était question d'un testament, mais de testament point.
— Ce testament a dû être déposé chez son notaire.
— Je le croyais, mais le notaire ne Ta jamais reçu. Je me serais donné la peine de chercher ailleurs, mais, sur ces entrefaites, sont arrivés à Paris les héritiers naturels... trois cousins de province que Maurice ne voyait jamais et dont il se souciait fort peu, mais qui n'en étaient pas moins appelés par la loi à recueillir sa succession.
Ils avaient appris par les journaux la mort de leur parent et ils ne se sont pas donné la peine de venir me voir. Us se sont- adressés à qui de droit pour requérir la levée des scellés qu'ils ont obtenue.
J'ai été avisé de ce qui se passait et je me suis transporté au domicile de Saulieu. J'y ai trouvé ces messieurs, qui étaient là comme chez eux et qui m'ont reçu peu poliment.
— Ah I par exemple!... c'est trop fort. Gomment 1 vous, son ami intime I
— G'estcomme ça, moucher. Ces provinciaux sont cupides et botes. Si vous les aviez vus me lancer des regards soupçonneux.... Ils s'imaginaient, je crois, que j'avais en poche un testament qui me léguait la fortune de leur parent.
— Saulieu aurait parbleu bien fait de les déshériter I
— S'il le§ avait déshérités à mon profit, j'aurais refusé, ^mais je pense comme vous qu'il aurait dû disposer de
sa saccesion au lieu de la laisser à ces gens-là.
— Moi, je suis convaincu qu'il en a disposé.
~- C'est possible, mais ce ne sont pas mes affaires. Je ^s ai plantés là, après leur avoir à peu près jeté au nez
le portefeuille de Saulieu. Je n*ai gardé qu'âne lettre, qui m'était adressée et qui ne m'a rien appris.
— Et le portrait?..* tous allez trouver que je suis biea curieux.
— Le portrait m*est resté, répondit Courtenay, d'an ton qui coupa court aux questions du docteur.
Parlons d'autre chose, youlez-yous ?
— Je ne demande pas mieux, dit Coulanges qui ne jugea pas opportun de mettre sur le tapis son aTentare de rhfttel Drouot.
Il y pensait pourtant, à propos de cette histoire da testament perdu. Mais le plus simple bon sens indiquait bien que ce testament, M. Gorléon n'avait aucun intérêt à le retrouver, car Maurice Saulieu n'avait assurément pas choisi pour héritier un de ses ennemis.
— Je suis venu ici pour acheter un cheval de selle, reprit Courtenay, et je n'en ai pas vu un seul qui me plût. J'ai bien envie de m'en aller au cercle où je n'ai pas mis les pieds depuis un temps infini, et d'y dîner.
— Mon cher, je suis votre homme, dit avec empressement le docteur, et ravi devons voir reprendre vos habitudes. Vous me manquiez, je vous le jure, car j'ypasse ma vie, au cercle, et quand vous n'y êtes pas, je ne m'y amuse guère. Mais on dîne à sept heures et nous avons le temps.
Je vous avouerai que je ne serais pas fâché de flâner un peu devant les tribunes, à seule fin de voir de jolies figures.
Ces têtes de maquignons qui nous entourent m'attristent.
— Mon pauvre Coulanges, vous serez toujoiîrs le même. Les femmes vous perdront. Je vous le prédis.
— Moi I allons donc I je n'ai jamais été amoureux et je ne le serai jamais. Je vous en souhaite autant, mon cher. )
— Vous me dites cela comme si vous croyiez que je le
iuis.
—Vous sayez bien qae je ne m'occupe jamais de ce [ue font mes amis. Et, d'ailleurs, si vous l'étiez,..
Le docteur s'interrompit au milieu de son raisonne- Dent, et dit en baissant le ton :
— Voici une femme qui vient à nous... non, qui vient lYous, carmoiy jene la connais pas... elle n'est plus eune... oh I plus du tout... mais elle a encore de la fluraure.
Georges aperçut la personne que Goulanges lui dési- [Dait, et fit un mouvement pour l'éviter.
— Trop tard, mon cher, lui souffla le docteur. Elle oit que vous l'avez vue. .. et à moins que vous ne teniez iêtre grossier...
En effet, il n'était plus temps de reculer. Courtenay lot un geste d'impatience, mais il ne chercha plus à se lérober; quoique madame Fresnay lui fût antipathique, iurtout depuis le d^el.
Cette tante de mademoiselle Mézenc pouvait avoir parante-cinq ans, et elle avait dû être très belle. Mais Ue s'en souvenait trop ; et son embonpoint, qui tour* tait au majestueux, jurait avec les airs évaporés qu'elle Ifichait.
Elle s'avançait flanquée de deux petits jeunes gens n'en aurait pu prendre pour ses pages, et qui se mouraient fort empressés.
Et pour que rien ne manquât au désagrément de cette encontre, sa toilette voyante faisait sensation.
— Vous aussi, vous m'abandonnez, cher monsieur, lit-elle en minaudant. Je comptais recevoir votre visite iprès ce malheureux événement.
Gourtenay s'inclina sans répondre. Il se tenait à [uatre pour ne pas lAeber une impertinence à cette
160 LBS SUITES d'un DUEL
folle qui parlait de politesses mondaines à propos de la mort de Maurice.
— Je dis : tous aussi, reprit la dame, car mademoiselle ma nièce a jugé à propos de déserter ma maison. Vous n'en saviez rien, n'est-ce pas ? Et bien, je vous l'apprends. Marianne est une ingrate. J'avais eu tant de peine à lui trouver un mari. Ce n'est pas ma faute si elle l'a perdu.
— En ôtes-vous bien sûre, madame ? interrompit Georges exaspéré.
— Je ne comprends pas, cher monsieur, dit impudemment madame Fresnay. Mais jetions à vous avertir que mademoiselle Mézenc est maintenant aux gages dei madame Bréhal. Elle décore le salon d'été de Thôtel de cette dame. Elle y est en permanence. Et madame Brébal se charge de la marier, à ce qu'il parait. C'est la grâce que je lui souhaite. Moi, j'y ai renoncé.
Bonjour, monsieur. Si vous la rencontrez, dites- lui, je vous prie, q'ue je ne lui en veux pas.
Madame Fresnay s'éloigna, en jouant de l'éventail, suivie de ses cavaliers servants qui n'avaient rien perdu de ce discours.
Georges était pâle de colère et le docteur ne savait trop quelle contenance tenir.
— A qui en a-t-elle ? murmura-t-il, et quel besoii avait-elle de vous aborder pour se plaindre de sa nièc( qui devait épouser notre ami ?
— Si je vous disais que c'est cette femme qui a tu^ Maurice, dit Gourtenay d'une voix sourde. |
— Gomment cela?
— Non... rien... j'aime mieux me taire... mais sor tons d'ici... J'étou£fe...
— Diable ! je ne veux pas être cause de votre moH Allons-nous-en, cher ami. Permettez-moi seulement à
donner avant de partir un coup d*œil à cette tribune qui me paraît émaillée de femmes délicieuses.
— Donnez-le vite, votre coup d'œil, grommela Gourtenay, en suivant à regret Goulanges qui Tentrainait.
— Une corbeille de fleurs, murmurait le docteur enthonsiaste. Est-ce l'effet du printemps? Je les trouve toutes charmantes. Elles s'habillent maintenant pour le plaisir des yeux. Aucun détail n'échappe. Et dire que parmi ces grandes mondaines, je n'en connais pas une. Voilà ce que c'est que de fréquenter les irrégulières. On se déclasse, mon cher! Et on ne gagne pas au change.
Tenez I je donnerais toutes les sauteuses des petits théâtres où je suis toujours fourré, je le confesse... Oui, mon cher, je les donnerais sans marchander, pour ces deux adorables créatures qui nous arrivent... Les deux sœurs peut-être... Non, l'une est brune et pâle, l'autre est rose et blonde... Sacrebleu! si j'avais le choix, je serais bien embarrassé.
Gourtenay regarda distraitement, mais il changea de visage en reconnaissant mademoiselle Mézenc et madame Bréhal. f
— Ahl mon Dieu, s'écria Goulanges, celles-là aussi... elles vous sourient... mais vous êtes donc l'homme le plus répandu de Paris... allons ! il n'y a pas à dire, la blonde vous appelle... venez, cher ami, vous me présenterez.
Cette fois encore, mais pour d'autres motifs, Gourtenay se serait volontiers soustrait à l'honneur qu'on voulait lui faire. Il s'exécuta cependant et il aborda madame Bréhal, en la saluant le plus cérémonieusement du monde.
11 manqua son effet, car elle se mit à rire de tout son cœur, et elle lui dit pour commencer :
— Que vous ai*je donc fait, mon cher Georges ? Je
162 LBS SUITES d'un DUEL
ne vous ai pas va depuis trois semaines ; j'ai le bonheur de vous rencontrer et vous me saluez comme voas salueriez la reine d'Angleterre* Mademoiselle Mézenc va croire que nous sommes brouillés. Assez de façons respectueuses, s'il vous plaît. Ou y si vous tenez tant à être correct, présentez-moi monsieur, qui est votre ami intime, je le sais.
Courtenay, d'assez mauvaise grâce, présenta Coulanges, qui ne se sentait pas de joie.
— Très bien, reprit délibérément madame Bréhal; maintenant sachez que si demain, à midi précis, vous ne venez pas déjeuner chez moi avec M. le docteur Goulanges, qui voudra bien me pardonner de le violenter ainsi, sachez que je ne vous reverrai de ma vie... oui, oui, vous avez bien entendu, pas dîner.», déjeuner... Vous savez que je ne fais rien comme les autres femmes... et puis, j'ai mes raisons... je veux vous montrer mes domaines, que vous ne connaissez pas... mes champs...ily a des champs... mes kiosques... et ce qui vaut mille fois mieux, les peintui^es qu'exécute mademoiselle Marianne Mézenc... Elle m'a promis qu'elle y serait. Vous ne pouvez pas refuser.
J'ai dit... et sur ce, je prie Dieu, messieurs, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, conclut la châtelaine de l'avenue de Yilliers, en les congédiant par un geste royal.
Le cercle où s'était passée la scène de violence que Maurice Saulieu avait payée de sa vie, dans la redoute de Gennevilliers, ne prétendait point à rivaliser avec les grands clubs.
Mais il ne ressemblait pas non plus à ceux où Ton entre à peu près comme dans un café et qui sont administrés par un entrepreneur-gérant, lequel n'est au fond qu'un croupier.
Il était de la classe moyenne des cercles, et gouverné par un comité sérieux qui n'admettait pas tout le monde.
Bien des gens parfaitement irréprochables qui n'osent pas se présenter au Jockey ou à l'Union, de peur de subir un blackboulage immérité, se rabattent sur des associations moins aristocratiques et moins exclusives, où il est encore très honorable d'être reçu, quoique ce soit moins difficile.
Ce club, dit des Moucherons, comptait assurément parmi les plus animés, les plus vivants et les moins solennels, — partant les plus agréables, — pour les
messieurs qui ne font pas du cercle une affaire dépose.
Les jeunes y étaient en majorité, mais les hommes mûrs n*y manquaient pas non plus.
On y jouait gros jeu, comme partout ; mais les accidents y étaient très rares, c'est-à-dire qu'on n'y avait surpris personne trichant, et qu'on n'y voyait pas souvent de noms affichés à la glace pour cause de différences non réglées dans les quarante-huit heures.
Les abonnés formaient naturellement deux catégories bien tranchées : les habitués du jour, qui viennent lire les journaux ou pratiquer les jeux dits de commerce; puis, ceux qui arrivent à l'heure où les théâtres ferment et où les bourgeois rangés vont se coucher.
Vers minuit, les noctambules s'assemblaient volontiers autour de la cheminée du grand salon rouge qui devenait alors un centre d'informations, car chacun y apportait les nouvelles de la soirée et de préférence les nouvelles scandaleuses.
Avant le dîner, les whisteurs qui tenaient là leurs assises ne toléraient pas les conversations bruyantes et les causeurs se réfugiaient dans la salle de billard où les bavardages à haute voix ne gênent personne.
Ainsi avaient fait Georges Gourtenay et le docteur Coulanges, qui étaient venus ensemble du concours hippique au cercle, et qui n'avaient pas encore pu tomber d'accord, quoique la discussion eût commencé su^ la grande piste, au palais de l'Industrie.
Madame Bréhal était partie sans attendre leur réponse, et Georges voulait refuser l'invitation lancée au^ vol que le docteur était d'avis d'accepter.
Chacun d'eux appuyait son opinion par d'excellentes raisons, et n'en voulait pas démordre.
La partie était en pleine activité. Deux joueurs! peu près d'égale force avaient engagé un match^ en trente
points et il y avait de nombreux parieurs des deos côtés.
Mais la salle était spacieuse, et pour s'isoler, les deux amis avaient pris position tout au bout des banquettes en maroquin où se perchaient les spectateurs d'un tournoi qui ne les intéressait guère.
— Mon cher, disait Georges, je connais madame Bréhal, et je suis persuadé qu'elle s'est moquée de nous. Une veuve ne donne pas de déjeuners de garçon.
— Pardon, cher ami, répondit Gpulanges, vous m'avez dit souvent que madame Bréhal ne faisait rien comme les autres.
— C'est précisément pour cela qu'elle a imaginé de nous faire une farce... quelque chose comme un poisson d'avril.
— À vous qui la connaissez de longue date, je le comprendrais, à la rigueur, quoique ces plaisanteries ne soient point à l'usage d'une femme du monde, mais à moi qu'elle voyait pour la première foisl... jamais je ne croirai cela.
-* Vous êtes libre de tenter l'aventure. Moi, je n'irai pas me casser le nez à la porte de son hôtel.
— Et comment voulez* vous que j'y aille sans vous ? Quelle figure ferais-je entre une jeune femme et une jeune fille que je ne connais ni l'une, ni l'autre?
— Vous ferez la cour à l'une des deux, dit brusquement Georges.
—Je me garderais bien de me donner ce ridicule. Je n'ai rien de ce qu'il faut pour plaire à madame Bréhal... à moins que ce ne soit comme médecin... et je me ferais scrupule de dire des fadeurs à une pauvre enfant qui pleure encore la mort de son fiancé.
— Où avez-vous pris qu'elle pleure? Est-ce que vous lui avez vu les yeux rouges ?
166 LES SUITES D'tXN DUEL
•— Non, ma foi! ils sont superbes, ses yeux. De vrais' diamants noirs. Mais enfin elle est triste... elle doit l'être. . .
— Il n'y paraît pas. On la rencontre au concours hippique, trois semaines après le duel oïl Maurice a été tué.
— Mon cher, il n'est pas prouvé que le concours hippique ne soit pas de deuil, dit en souriant le docteur.
Et puis, vous oubliez ce que nous a appris la plantureuse madame Fresnay, sa tante. Mademoiselle Mézenc passe ses journées à peindre chez madame Bréhal. Il est tout naturel qu'elle acompagne sa protectrice, puisqu'elle est obligée de travailler pour vivre.
Et à ce propos, je m'étonne que mon ami Saulieu n'ait pas songé à elle avant de se battre. II était assez riche pour lui laisser un souvenir.
— Il y a bien d'autres choses qui m'étonnent, murmura Courtenay.
— Elle est adorable, cette jeune fille, reprit chaleureusement le docteur. Si je n'avais pa& fait vœu de rester célibataire jusqu'à la fin de mes jours, je crois en vérité que je me mettrais sur les rangs... plus tard... quand elle sera tout à fait consolée.
Mais, résumons-nous, cher ami, et tranchons la question qui est à l'ordre du jour. Vous êtes bien décidé à tenir rigueur à madame Bréhal?
— Absolument.
— Prenez garde. Je finirai par croire que vous lui en voulez depuis notre aventure nocturne du boulevard Berthier.
— Croyez ce qu'il vous plaira.
— Oh I je vous ai fait ma profession de foi, là-bas, avant de la rencontrer. Je ne me mêle jamais de ce qui ne me regarde pas. Et pourtant... je puis bien en convenir... j'aurais aimé à déjeuner demain chez cette
charmante Teuve... non seulement pour le plaisir de la voir..* mais aussi pour visiter sa propriété.
— Vous imaginez-vous que le couvert serait mis dans le jardin... sous une tonnelle, comme à la guinguette?
— Non, pas précisément. Mais vous n*avez donc pas entendu qu'elle nous a promis de nous montrer ses champs... c'est le mot dont elle s'est servie.
— Elle a parlé de kiosques...
— Eh bienl... un kiosque au milieu des champs... peut-être dans cet enclos où l'on entre pas le chemin de ronde. Je serais curieux de voir ça.
— Moi pas, dit sèchement Gourtenay.
La conversation tomba. Goulanges craignit de blesser son ami en insistant trop, et pourtant il n'abandonnait pas son idée, car il était tenace.
Hais un coup douteux venait de mettre en rumeur toute l'assistance et le bruit de la discussion étouffait les causeries particulières.
— Je vous dis que ma bille a touché la rouge, criait un des joueurs, un habile qui fréquentait la Bourse, et qui se faisait bon an, mal an, une trentaine de mille livres de rente au billard du cercle.
,- — Personne n'a vu ça, répondait l'adversaire, un bon jeune homme récemment arrivé de sa province, pour dépenser à Paris l'héritage paternel. J'en appelle au capitaine.
— Tiens! murmura le docteur, Morgan est là. Je ne l'avais pas vu.
Le second témoin de M. de Pontaumur émergea d'un groupe. Il avait vingt ans de services, beaucoup de campagnes, et un exécrable caractère, ce brave capitaine.
Il avait d'ailleurs parié pour le bon jeune homme, et
il ne se gêna pas pour déclarer à la partie adverse que le coup était mauvais. Il ajouta même qu'il était indécent de jouer la carotte dans un cercle et d'acculer les trois billes dans un coin du billard, à seule fin de se ménager une série.
Son avis fut prépondérant et le tumulte s'apaisa.
Mais l'apparition de Morgan, l'ami du meurtrier de Maurice, n'avait pas ramené Courtenay à des idées plus conciliantes.
— Dites-moi, cher ami, lui demanda le docteur, madame Bréhal a des femmes de chambre, n'est-ce pas?
-=- Encore madame Bréhal I s'écria Georges avec humeur. Et que vous importent ses femmes de chambre?
— C'est que... si Tune d'elles était jeune et jolie...
— Elles le sont toutes. Et après?
— Alors, elles ont des amants. Les soubrettes en ont toujours, quand elles sont gentilles, et il arrive quelquefois qu'elles dédaignent les valets de pied. De même qu'il y a des messieurs qui préfèrent les femmes de chambre aux femmes du monde.
— Oh voulez- vous en venir?
— Rien n'empocherait donc qu'une des suivantes de madame Bréhal donnât des rendez-vous nocturnes dans les champs qui appartiennent à sa maîtresse... surtout si, dans ces champs, il y a des kiosques.
Et dire que nous pourrions, demain matin, nous assurer qu'il y en a I
— Vous y tenez, décidément. Allez-y sans moi, mon cher.
— Vous savez bien que c'est impossible. Enfin I soupira Coulanges, j'espère du moins que pour nous excuser, vous inventerez une défaite polie.
— Je n'inventerai rien du tout, car je n'écrirai pas à madame Bréhal.
— Hais ce sera de la dernière grossièreté.
*-' Je ne vois pas cela. On est tenu de répondre à nne lettre. Mais quand on m'invite, parlant à ma personne, et qu'on ne prend pas la peine de me demander si j'accepte, j'ai bien le droit de ne pas tenir compte de Fin- Titaiion. Ce sont des paroles en l'air, et rien de plus.
Ecrivez, si vous voulez. Moi, je ferai le mort.
Sur cette conclusion qui semblait sans appel, Gourtenay descendit de sa banquette et se dirigea vers un petit salon contigu à la salle de billard.
Le voisinage du capitaine Morgan lui était désagréable et il voulait aller fumer son cigare dans un lieu où il comptait ne plus voir de figures déplaisantes.
Goulanges le suivit. Il ne se tenait pas pour battu.
Ils trouvèrent là deux membres du cercle qui causaient à haute voix dans Tembrasure de la fenêtre et qui ne s'interrompirent point quand ils virent les deux amis s'établir assez près d'eux sur un divan.
Gourtenay et Goulanges savaient que l'un était peintre et l'autre architecte, et ils ne furent point surpris d'entendre qu'ils parlaient de choses d'art.
— Mon tableau est reçu, disait le peintre. Je vais me donner deux mois de bon temps. Le surlendemain de l'ouverture du Salon, j'irai rejoindre des amis à Barbison. En seras-tu ?
— Pas moyen, mon vieux, répondit l'architecte. Je n'ai pas fini mes travaux de l'avenue de Yilliers... tu sais, chez une madame Bréhal, millionnaire de son état et jolie femme de naissance.
— Bon I je la connais, ta madame, dit le peintre. On me Ta montrée, mardi dernier, dans une loge, aux Français. C'est vrai qu'elle est jolie. Une figure comme Fragonard en faisait et comme on n'en fait plus.
Tu sais... si Tenvie lai prend d'avoir son portrait... dans des prix pas donx... pense à ton ami.
Et qn*est-ce que ta lai bâtis à eette Dubarry de Favenue de Villier»? Je croyais qu'elle avait un b6 tel... et qu'elle Tbabitalt.
— Parfaitement^ répondit Tarchitecte ; il est juste au coin de Tavenue et du boulevard Berthi^ qui longe les fortifications.
— C'est un peu loin^ mata quand on a des voitures et des chevaux h sol, on peut te payer le plaisir de demeurer à plusieurs kilomètres de TQpéra. Elle est riche, bein?
— Très riche, et pc^s serrée en affaires^ Pour une femme née et mariée dans la finance, c'est d'autant plus beau que c'est plus rare. Les mémoires de l'entrepreneur sont réglés sans la moindre difficulté. Je crois même qu'elle trouve qu'on ne lui prend pas assez cher.
— Fais-la-moi donc connaître.
— Et avec ça, pas bourgeoise du tout. Elle a du goût, et un sentiment artistique très développé. Je n'ai qu'à exécuter ses idées... et elle en a trois ou quatre par jour.
— Mais c'est un phénomène que cette femme-là I Je n'ai jamais rencontré la pareille. Elle doit être unique dans son espèce.
Enfin, quels travaux t'a-t-elle confiés ?
— Des travaux qui n'ont pas une grande importance, mais qui m'amusent infiniment. C'est tout ce qu'il y a de plus original.
Figure-toi, mon cher, que cette intelligente madame Bréhal a imaginé d'utiliser, pour son agrément particulier, un vaste terrain dont elle est propriétaire, et qui touche au jardin de son hôtel.
Courtenay allait se lever, pour fuir une conversation
LBS SUITBS d'un DUSL 171
qui l'agaçait, parce qu'elle roulait sur une personne qu'il cherchait à oublier.
Coulanges, devinant son intention, lui donna un léger coup de coude, et lui dit tout bas :
— Attendons la suite. Ça devient très intéressant.
Et Courtenay resta, mâchonnant un cigare qu'il avait laissé éteindre.
— C'est méritoire, reprit l'ardiitecte, car elle l'aurait vendu très cher, ce terrain. Il y a cent cinquante mètres en bordure sur le chemin de ronde, et une cinquantaine de mètres en profondeur. De quoi construire plusieurs maisons de rapport.
— Une excellente affaire que tu aurais faite et que tu ne feras pas.
— J'en ferai d'autres, avec madame BréhaL Elle aime à créer et elle rêve de s'arranger une résidence, comme il n'y en a pas une à Paris. Ainsi, elle a commencé par transformer en parc le terrain en question, un parc dans le genre du petit Trianon*
— Eh I bien?... tu n'es pas jardinier paysagiste, que je sache.
— Non, mais il y a des bâtisses. D'abord, une vacherie, une laiterie, une volière, dont j'ai donné les plans, et qui sortent un peu de ma spécialité. Ce qui y rentre tout à fait, c'est le pavillon qu'on a élevé sur mes dessins et d'après les indications de la dame»
— Un chalet comme ceux qu'on voit en Suisse... et à Arcachon, alors? Je ne t'en fais pas mon compliment.
^ Si tu disais un kiosque, ce serait plus juste. Et encore, ce n'est pas précisément un kiosque, dans le sens que nous autres Français nous donnons à ce motlà. On se figure ici qu'en Turquie les kiosques sont en bois. On confond avec la Chine.
Madame Bréhal a voulu avoir une reproduction exacte
de celai qae le sultan possède aux Eaux douces d'Asie, sur le Bosphore. Là-bas, on à très heureusement combiné le style de la renaissance avec le style oriental et je n'ai eu qu'à copier.
Ce sera un peu plus petit, mais ce sera charmant.
— Il n'y manquera que le Bosphore. Mais, si c'est en pierre...
— En marbre, mon bon, en marbre blanc surtout. Qa ne convient pas très bien à notre climat pluvieux, mais cette châtelaine ne discute pas avec ses fantaisies.
— Elle en sera quitte pour faire gratter son kiosque tous les ans. Mais à quoi pourra-t-il bien lui servir ?
— A changer d'air, à ce qu'elle prétend. Son hôtel est superbe et le jardin qui l'entoure n'est pas mal. Mais elle n'a ni château en province, ni villa dans la banlieue, et elle n'en veut pas avoir. Elle adore Paris, à ce point qu'elle n'en sort pas volontiers, même pen« dant l'été.
Alors, elle a imaginé d'amener la campagne à sa porte et de réduire le déplacement à sa plus simple expression.
Quand elle s'ennuiera chez elle ou qu'il y fera trop chaud, elle ira respirer de l'autre côté de son mur.
Gourtenay ne perdait pas un mot de cette conversation instructive et Coulanges, qui l'écoutait aussi avec beaucoup d'attention, dit à l'oreille de son ami :
— Ge serait le cas de lui demander s'il y a une porte pour passer du jardin de l'hôtel dans le petit Trianon, et réciproquement.
Georges ne lui répondit que par un regard significatif, et le docteur reprit aussitôt la pose nonchalante d'un clubman qui rêve à demi couché sur un divan de son cercle, et qui ne s'inquiète pas de ce que disent à côté de lui des indifTérents.
Les causeurs, du reste, n'avaient pas de motifs pour se gêner, car ils ne se confiaient pas de secrets et ils ne se doutaient pas que les messieurs étendus tout près d'eux connaissaient la dame et Thôtel.
— Je te dis, mon cher, que c'est une merveille, reprit Tarchitecte. Il y a surtout une salle à manger d'été.*..
— Et où en sont ces travaux surprenants? demanda le peintre.
— Presque achevés. Je n'ai plus qu'à surveiller la décoration à l'intérieur.
— Je m'étonne que personne n'ait parlé de ça dans notre monde, ou ici, aux Moucherons. Madame Bréhal a une certaine notoriété parisienne et son idée n'est pas commune.
— Elle m'a recommandé de ne rien dire. Et je ne sais même pas si ses domestiques sont au courant de la chose. Le terrain s'étend jusqu'à la rue de Gourcelles, et mes ouvriers entrent par là.
— De plus en plus curieux, murmura Goulanges.
Et assurément Georges était de son avis, quoiqu'il eût l'air de sommeiller.
— ■ G'est une surprise qu'elle veut faire, reprit l'architecte.
— A qui? A son mari?
— Non. Elle est veuve. A ses amis probablement.
— Je voudrais bien en être. Mais comment n'as-tu pas songé à moi pour la décoration ? Il doit y avoir des peintures.
— Parfaitement. Quatre panneaux dans le salon d'été, mon cher... quatre panneaux représentant les quatre saisons. J'ai parlé de toi, je te prie de le croire. La dame a m au Salon deux de tes tableaux et elle apprécie ton talent. Ça aurait été tout seul.
— Eh I bien?
— Mais, — il y a un mais, — elle protège une jeune fille qui fait de la peinture, et comme elle tient à lui faire gagner de l'argent...
— Ah ! elle est bonne 1 Gomment I une peintresse pour barbouiller les murs du kiosque du sultan I... Et tu oses dire que ta madame Bréhal est une femme de goût I... Gapdenac, mon ami, tu baisses considérablement dans mon estime. Ne parlons plus de cette folle et viens faire un piquet dans le grand salon.
— Calme-toi, Tartas, je te recommanderai pour le portrait. En attendant, je veux bien te gagner mille points au rubicon, à cinq sous... Hein? c'est bien assez cber... on peut encore perdre une douzaine de louis... mais tu te rattraperas sur le portrait.
Sur cette conclusion, les deux artistes poussèrent la porte mobile qui séparait le petit salon du grand, et comme cette porte était vitrée, Courtenay et Goulanges purent les voir prendre place à une table de jeu.
— Ehl bien, s'écria le docteur, me direz-vous encore que l'aimable invitation de madame Bréhal est un poisson d'avril ?
Ils existent, les kiosques et les autres merveilles qu'elle veut nous montrer. Et le déjeuner s'explique très bien. En cette saison, il fait nuit à l'heure où on dîne, et nous n'aurions rien vu,
— Pas même les peintures entreprises par mademoiselle Mézenc, dit Georges d'un air préoccupé.
— Tandis que dans la journée nous pourrons les admirer à notre aise, et j*avoue que j'y prendrais grand plaisir. Gette jeune fille m'intéresse et certainement elle vous intéresse aussi.
— Beaucoup moins, depuis qu'elle s'est placée sous la protection de madame Bréhal. Elle n'a plus besoin de personne.
LES sxnTss d'un DUSL 175
— Ce n'est pas une raison pour que les amis de ce pauvre Saulieu s'abstiennent de lui donner des marques de sympathie... et puisque madame Bréhal yeut bien nous mettre à même de Tencourager, nous aurions mauvaise grâce à refuser.
Songez donc aussi que nous pourrons visiter ce mystérieux enclosy dont la destination nous a tant intrigués un certain soir...
— Je TOUS ai déjà prié, docteur, de ne pas me rappeler cette histoire à laquelle je ne veux plus penser... pas plus qu*à ce duel...
— Moi aussi, je voudrais oublier le duel, mais je rencontre partout des gens qui m'en font souvenir... Nous venons de voir un des témoins de M. de Pontaumur... et tenez I voilà l'autre qui apparaît là-bas... au bout du grand salon.
— Corléon I s'écria Georges. Oui, c'est bien lui. Je ne l'avais pas revu depuis le jour du duel, et je n'éprouve aucun plaisir à le revoir.
— Moi, je l'ai déjà rencontré aujourd'hui, dit le docteur, et j'avoue que je ne suis pas très fâché de le retrouver ici.
— Vous m'étonnez. Cet homme m'inspire, à moi, une répugnance indéfinissable.
— Croyez-vous donc qu'il me soit sympathique? Il me déplaît autant qu'il vous déplaît. Seulement aujour* d'hui j'ai des raisons pour ne pas m'affliger de sa pré« sence. Il se pourrait même que je lui parlasse, si j'en trouve l'occasion.
— Grand bien vous fasse I Je ne me mettrai pas en tiers dans votre conversation. Et je serais on ne peut plus contrarié de dtner avec lui. Vous ôtes-vous assuré qu'il n'est pas inscrit pour la grande table ?
— Oui, et je vous affirme que son nom n'est pas sur
le registre. Mais, en y écrivant les nôtres, j'y ai vu ceux des deux messieurs qui causaient là tout à l'heure... M. Gapdenac et M. Tartas.
— Eux, ça m'est égal.
-7 A moi, pas. Ils sont assez gais et ici les ennuyeux foisonnent. J'aime beaucoup mieux les avoir pour Toisins de table que bien des gros personnages de ma connaissance. Il y a surtout un notaire et un administrateur de chemin de fer... la pluie et la fumée.
£t puis, le sujet que nos deux artistes traitaient n'est pas épuisé. Ils viennent de nous apprendre des choses curieuses. Ils nous en apprendront peut-être de plus curieuses encore.
— Mon cher, dit vivement Gourtenay, je ne tiens pas du tout à entendre la suite. Et j'espère que, devant tous les convives assis à une table de douze personnes, ces messieurs ne s'aviseront pas de remettre sur le tapis madame Bréhal et ses constructions fantaisistes.
Ce serait du plus mauvais goût.
— D'autant que madame Bréhal a recommandé le secret à son architecte, appuya le docteur.
Mais bientôt la défense sera levée, puisque les travaux sont achevés. Madame Bréhal, apparemment, ne compte pas réserver ce délicieux kiosque pour son usage personnel, à l'exclusion de tous ses amis... et comme elle en a beaucoup...
— Elle en a fort peu, au contraire.
— Enfin, vous en êtes, et elle ne perd pas de temps pour vous faire les honneurs de son domaine transformé.
Il est tout naturel du reste qu'elle ait à cœur de vous le montrer.
— Il eût été plus naturel encore qu'elle me parlftt de
ces bouleversements avant de les entreprendre... et elle ne m'en a pas dit un mot.
— C'est qu'elle vous ménageait une surprise et le déjeuner de demain n'a pas d'autre but que de vous la servir.
Je suis très flatté qu'elle m'y ait invité, car avant d'entrer au concours hippique, je ne l'avais jamais vue.
Est-ce que vous lui avie^i quelquefois parlé de moi?
— Je vous ai nommé le soir où vous êtes venu me chercher chez elle.
•— Et peut-être lui avez- vous dit que j'avais avec vous servi de témoin à ce pauvre Saulieu?
— Oui. Il fallait bien lui expliquer pourquoi vous étiez si pressé de me parler.
— Alors, je m'étonne moins d'être prié. Elle veut me remercier ainsi de vous avoir assisté dans une douloareuse occasion.
— Je ne sais pas ce qu'elle veut... peut-être ellemême ne le sait-elle pas, car elle ne réfléchit guère à ce qu'elle fait.
À moins pourtant qu'elle n'ait imaginé de vous présenter à mademoiselle Mézenc pour remplacer le fiancé qu'elle a perdu.
— Si je croyais cela, je me déroberais, dit Goulanges en riant. Mon célibat m'est cher, et la femme qui m'épousera n'est pas encore née ; car je ne compte pas me marier avant d'avoir cinquante ans, et lorsque j'en serai là, je n'aimerai plus que les fruits verts.
Mais je suis bien sûr que vous vous trompez. D'abord madame Bréhal a dit que nous verrions cette jeune fille travaillant à ses peintures dans le fameux kiosque. Elle n'a pas dit qu'elle déjeunerait avec nous.
— Laissez-donc, mon cherl Elles ne se quittent plus.
Vous avez entendu madame Fresnay. Je parierais bien que madame Bréhal s'est mis en tête de caser sa protégée et il me parait que la protégée s'y prête yolontiers.
Entre nous, c'est môme assez ridicule, car elles se connaissaient à peine avant la mort de Maurice, et quand madame Bréhal m'a laissé entrevoir ses intentions à l'endroit de mademoiselle Mézenc, je ne lui ai pas caché mon sentiment.
Si j'acceptais son invitation, elle croirait que j'ai changé d'avis.
— Alors, c'est décidé, dit mélancoliquement le docteur. Nous ne contemplerons pas les merveilles du petit Trianon.
— Je ne vous empoche pas de les contempler.
— Sans vous?... jamais I Et c'est dommage. J'aurais voulu me rendre compte des dispositions intérieures de cet enclos où l'on fait tant de choses.
Mais j'y pense.», je pourrai me donner ce plaisir-là sans y entrer, La butte au pied de *la quelle je m'étais assis domine le terrain dont madame Bréhal a tiré si bon parti, et il suffirait d'y monter pour avoir une vue d'ensemble.
— Voilà ce que j'appelle une idée lumineuseï et si madame Bréhal vous aperçoit perché sur cette éminence, elle concevra de vous une haute opinion.
Goulanges sentit l'ironie et baissa le nez sans insister.
Il était presque honteux d'en avoir tant dit et il s'étonnait de n'être plus lui-môme, depuis quelques heures.
Lui, l'insouciant, le sceptique, lui qui n'aurait p&s fait une lieue à pied pour déclarer sa flamme à la plQ^ jolie femme deParis^ lui qui prétendait qu'en ce bas
monde toat est Indifférent, il se creusait maintenant la cervelle pour résoudre des problèmes qui ne le touchaient pas pecsonnetlement, et il se laissait aller à suivre des pistes comme un détective de profession.
Les mystères l'attiraient; Il cherchait à les percer et il en arrivait peu à peu à rattacher les excursions nocturnes de M. de Pontaumur aux découvertes étranges qn'il atait faites ailleurs.
La fausse balle ramassée après le duel, le clou qui avait écorché la main de Delphine, tons ces indices d'an crime recueillis par hasard lui semblaient avoir im rapport inexpliqué avec les singuliers agissements de Tadversaire de Maurice Saulieu.
11 en était déjà de vingt-cinq louis pour avoir empêché M. Gorléon d'acheter un meuble ridicule, et s'il s'était passé cette fantaisie coûteuse, c'est qu'il s'imaginait, sans savoir pourquoi, que ce meuble avait aussi joué an rôle dans les ténébreuses machinations qu'il entrevoyait.
Et son cas avait ceci de particulier, qu'il n'était pas du tout décidé à mener l'enquête jusqu'au bout.
11 inclinait, au contraire, à s'en tenir aux conjec- ^res, de peur de s'engrener dans une série de difficultés et d'ennuis qui auraient troublé considérablement sa douce existence de philosophe sensuel.
Mais il avait beau se reprocher sa faiblesse, l'énigme s'imposait à son esprit, elle l'obsédait; et, comme les énigmes sont faites pour ôtre devinées, Coulanges était devenu policier malgré lui.
Pour comble de déveine, il ne pouvait guère confier ses doutes et ses préoccupations à Georges Courtenay, car il le soupçonnait d'être beaucoup plus lié avec madame Bréhal qu'il n'en voulait convenir, et il craignait de le blesser en cherchant à déterminer la nature des
relations cachées que madame Bréhal paraissait entretenir avec M. de Pontaumur.
Un instant il avait espéré que le déjeuner à l'hôtel de Tavenue de Yilliers lui fournirait des éclaircissements, mais Georges n*y voulait point entendre, et le docteur désappointé ne savait plus trop que faire, ni môme trop que dire.
Un valet de pied vint le tirer d'embarras en annonçant que le dîner du cercle était servi.
Gourtenay, que plusieurs incidents successifs avaient fort agacé, ne demandait qu'à changer de place pour passer à d'autres exercices.
Il se leva avec empressement, et Goulanges le suivit dans la salle à manger oti la grande table était dressée, la table officielle, oti il faut retenir sa place en s'inscrivant à l'avance.
Les négligents ou les retardataires ont la ressource de se faire servir à part dans une galerie qui fait suite.
Les joueurs du salon rouge avaient mis bas les cartes au premier avertissement, et la table était presque au complet quand le docteur et son ami entrèrent dans la salle.
Us purent cependant se caser à côté l'un de l'autre, et Goulanges se trouva avoir pour voisin l'architecte Gapdenac, flanqué du peintre Tartas, qui paraissaient tous deux très disposés à causer.
Gourtenay, moins bien partagé, était assis à la droite d'un respectable propriétaire foncier, venu du Gâtinais pour se tenir au courant des progrès de l'élevage, et complètement étranger aux choses du boulevard.
Les autres convives appartenaient tous, ou peu s'en fallait, à la catégorie des clubmen économes qui préfèrent un dîner à trois services et à prix fixe aux mets plus variés, mais plus chers, des cabarets en vogue.
Ceux-là du reste se plaignent toujours et voudraient qu'on leur donnât pour sept francs des dindes truffées et du château-laffitte.
Il y avait bien aussi quelques jeunes qui s'étaient attardés à un écarté assez chaud et qui se proposaient de s'y remettre en sortant de table.
Le repas était ce qu'il est à peu près dans tous les cercles, où les mêmes plats reparaissent invariablement et où le luxe du service ne compense pas assez la monotonie de la cuisine.
Le docteur s'en affligeait souvent, mais, ce soir-là, il n'y songeait guère et Gourtenay encore moins, quoiqu'il fût accoutumé à bien vivre.
Les autres convives avaient des préoccupations plus gastronomiques, et la lecture du menu fit naître des réclamations.
— Encore du saumon ! s'écria un ancien négociant qui avait fait fortune dans la droguerie et qui se contentait d'une très maigre chère quand il dînait chez lui. C'est insupportable de manger toujours le même poisson.
— Surtout celui-là, appuya un monsieur, cravaté de blanc et harnaché de lunettes d'or, comme le Prud'homme d'Henry Monnier. On s'en fatigue si vite qu'en Ecosse, où il est très commun, les servantes. ••
— Stipulent qu'elles n'en mangeront que trois fois par semaine, c'est connu, interrompit un boursier facétieux. Mais nous ne sommes pas en Ecosse, et la preuve, c'est qu'aux Champs-Elysées, chez Ledoyen, on en mange trois cent soixante-cinq fois par an.
^Eh bien I dit gravement Tartas, on a un jour pour se reposer quand l'année est bissextile.
— Tout ça, messieurs, c'est la faute de la commission des dîners, s'écria un joli gommeux que l'écarté
182 LBS SUITES d'un DUEL
avait mis de mauvaise humeur. On y a fourré M. Gorléon qui ne m'inspire aucune confiance.
— Est-ce que vous croyez qu'il s'entend avec les fournisseurs ? demanda en riant Capdenac.
-— Je n'en sais rien, mais depuis qu'il en est, tout est exécrable... les vins surtout.
— Présentez-lui votre réclamation, mon cher, et appuyez-la des pièces à conviction. Il va en boire de ses vins, puisqu'il dtne ici ce soir.
Gourtenay regarda le docteur qui lui dit tout bas :
— L'animai se sera inscrit au dernier moment. En effet, il y a une place libre... heureusement, c'est à l'autre bout de la table.
Il parlait encore, lorsque M. Gorléon entra et vint s'asseoir à peu près en face d'eux.
Son arrivée jeta un froid. On ne l'aimait pas au cercle, peut-être parce qull gagnait toujours. Mais il était trop poli pour fournir aux genis l'occasion de lai rompre en visière, et le gommeux qui venait de l'attaquer en son absence ne jugea point à propos de l'attaquer en face.
Gourtenay enrageait et peu s'en fallut qu'il ne partit. La raison le retint; mais il se promit bien de ne plus dîner à la grande table.
Coulanges, lui, ne regrettait pas trop d'être là. Gorléon était un des termes du problème qu'il, étudiait, et il espérait vaguement que les hasards d'une conversation générale lui fourniraient des indications inattendues.
Il fut servi à souhait.
— Dites-donc, Gorléon, cria le boursier que le capitaine Morgan accusait de jouer la carotte au billard, est-ce que vous meublez une débutante? Je me figurais que vous aviez des mœurs, et je vous ai pincé tantôt à
LES SUITES d'un BUSL 183
FHôtel des Ventes poussant avec ardeur un joli chiffonnier en bois d'ébène, qui ferait très bien le bonheur d'uae jeune modiste.
— Vous vous êtes trompé, mon cher Vervelle, répondit vivement H. Gorléon, qui regardait le docteur du coin de Fœil.
— Je me suis trompé en croyant que vous aviez des mœurs, ricana le boursier. Très bien I Vous entrez dans la voie des aveux.
— Mais non. Je veux dire que je n*ai rien poussé du tout.
-*- Ah I elle est forte, celle-là. Avec ça que je ne TOUS ai pas vu. Vous étiez caché derrière le père Salomon ; mais j'ai de bons yeux.
— Un vieux juif, très mal habillé, n'est-ce pas? G'est lui qui poussait.
— Pour votre compte, parbleu I vous lui soufËiez les enchères et il les répétait.
— Je vous affirme que non. J'étais entré là par hasard et je ne m'occupais pas de ce qu'on vendait^
— On vendait des meubles, parbleu I et même de vilains meubles. Si ce sont là les cadeaux que vous faites à vos maltresses, je les plains.
•^ Des maîtresses^ je n'en ai pas, cher ami, et si j'en avais., i
— Si vous en aVîez, Vous ne leur achèteriez pas des chiffonniers en bois d'ébène. Gorléon, mon bon, vous avez le droit d'être vicieux, mais l'hypocrisie est un vilain défaut. Dites donc carrément que vous protégez une Jenny l'oUvrière et que Vous cherchez pour elle un mobilier d'occasion. Ah ! vous n'êtes pas de ceux qui s'enfilent, vous I II ne valait pas trois louis, votre chiffonnier. Et vous l'avez lâché à temps, car il a été adjugé à un prix insensé.
Demandez plutôt au docteur Coulanges qui tous tenait tète.
Coulanges se serait bien passé de cette interpellation, et il ne la prévoyait pas.
Il avait bien aperçu Yervelle dans la salle de vente; mais ce monsieur, que d!ailleurs il connaissait peu, ne s'y était montré qu'un instant, et le docteur se flattait que ses enchères à lui n'avaient pas attiré l'attention d'un homme qui passait sa vie à taquiner M. Gorléon.
Il se crut obligé de lui répondre :
— Ce n'était pas pour moi, je vous prie de le croire, attendu que je suis bien de votre avis... ce petit meuble a été payé beaucoup trop cher.
— Vous allez voir que personne n'en voulait et qu'il s'est vendu tout seul, dit Yervelle en riant.
Au surplus, messieurs, vous avez raison de nier, car il est infect.
— C'est ce que j'ai répété sur tous les tons à la de* moiselle qui l'a acheté et qui m'avait prié d'enchérir pour elle.
— La petite Delphine, des Bouifes-de -l'Est, n'est-ce pas? Je l'ai bien remarquée, et je me disais aussi : il n'est pas possible que le docteur se soit emballé sur une armoire détraquée. Comme ça, tout s'explique. Elle est jolie comme un cœur, cette enfant, mais elle a sur la valeur des bibelots des idées fausses.
— C'était peut-être le chiffonnier de sa mère, dit le peintre facétieux que Coulanges avait pour voisin de droite.
— Ça, c'est une raison, repr.t gravement Yervelle* Et Corléon avait peut-être l'intention de le lui offrir^
— Dans ce cas, je l'aurais payé, cher ami, et si vous tenez à être renseigné sur ce point, vous n'avez qu'à interroger le commissaire-priseur.
— Il serait plas simple d'interroger le docteur, mais ce serait indiscret.
— Oh ! pas da tont, dit Goolanges, qui voulait donner le change à M. Gorléou. Je ne me pique pas d*6tre vertueux et je confesse très volontiers que je n*ai rien à refuser à madame du Raincy, qui est une de mes clientes.
J'étais venu à l'hôtel Drouot pour m'otErir une petite toile de Glouet qui me plaisait beaucoup; je l'ai manquée et j'ai rencontré cette chère Delphine qui m'a prié de lui acheter un objet quelconque... elle m'en a prié si gentiment que je me suis laissé aller.
Je ne regrette pas mon argent, mais je regrette qu'elle ait eu si mauvais goût.
— Elles sont toutes les mômes. Ces demoiselles n'ont pas le sentiment des arts. Parions que celle-là n'aurait pas voulu de votre Glouet et qu'elle est ravie de posséder un bric-à-brac de quatre sous.
Goulanges se contenta de sourire, en signe d'assentiment. Il ne tenait pas à prolonger cette conversation, à laquelle il n'était pas fâché d'avoir pris part, car M. Gorléon, après avoir laissé percer une certaine inquiétude, paraissait maintenant tout à fait rassuré.
— Il croit que j'ai été la dupe de ses dénégations, pensait le docteur ; c'est ce que je voulais. Et moi, je suis fixé. S'il nie qu'il a poussé le meuble style Empire, c'est qu'il a intérêt à me cacher qu'il tenait à l'avoir.
Les autres dîneurs, qui se souciaient fort peu de cette histoire, avaient entamé des dialogues particuliers, et le repas suivait son cours.
On mange vite à ces tables de cercle, et on en était au second service.
Gourtenay, toujours sombre et préoccupé, était resté étranger aux propos qui s'échangeaient autour de lui.
186 USS SUITES d'un duel
et ne répondait que par iùonosyllabes aux essais de causerie que tentait son voisin de gauche^ Téleyeur du GAtinais.
Il songeait à madame Bréhal^ et après ayoir rejeté bien loin l'idée d'accepter son déjeuner, il en était arrivé à se demander s'il ne ferait pas mieUx d'y aller.
Les discours de l'architecte Capdenac avaient quelque peu ébranlé sa résolution, quoi qu'il en dît^
C'est que, depuis la soirée qui avait si mal fini par une station sur le chemin de ronde, Gourtenay s'était aperçu qu'il était positivement jaloux de madame Brébal, et il savait par expérience qu'on n'est pas jaloux sans être amoureux.
Il ne voulait pas se l'avouer à lui-même, mais madame Bréhal lui manquait.
Il s'était abstenu de reparaître cbez elle^ parce qu'il se défiait de ces entraînements de cœur auxquels il était assez sujet* Il avait peur de reprendre l'entretien au point périlleux où il l'avait laissé^ et d'achever la déclaration commencée dans ce petit salon, oh peu s'en était fallu qu'il ne tombât aux pieds de la belle veuve.
Il espérait d'ailleurs qu'elle viendrait ou qu'elle lui écrirait et elle ne lui avait pas donné signe de vie.
Cette indifférence le blessait, car madame Bréhal ne l'avait point accoutumé à un tel régime^ et il li'f trouvait que des explications fâcheuses.
M. de Pontaumur ne lui sortait pas de l'esprit. Et, comme il arrive presque toujours en pareil câs^ il reculait devant un éclaircissement qu'il ne tenait peut-être qu'à lui obtenir.
Rien ne l'empêchait assurément de dire à madame Bréhal ce qu'il avait vu, et il était probable qu'elle ne se retrancherait pas dans uh silence inquiétant.
Mais l'amour-propre le retenait; Il sentait que parler
LES SUITES d'un DUBL 187
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ce serait ayouer ce qu'il éproayait. Et il attendait tou* joars une occasion qu'il aurait pu faire naître.
Il dyait su inditèctement que mademoiselle Mécène avait accepté de peitidre des tableaux commandés par madame Bréhal, mais il n'était pas retourné chez la fiancée de Maurice Saulieu.
De la yisite qu'il lui ayait faite après le duel, il lui était resté une impression pénible et un souyenir qui le troublait.
Et, tout à coup, au plus fort de ses incertitudes, il YBDait d& rencontrer cette jeune fille au bras de madame Bréhal, et sans justifications rétrospectives^ sans préambules, la châtelaine de l'avenue de Yilliers lui avait lancé une invitation des plus imprévues.
A quoi tendait ce déjeuner auquel était convié aussi le docteur? A quelles fins s'avisait-elie de tétinir les deux amis du mort que M. de Pontaumur avait tué? S'agissait-il réellement de leur montrer des jardins et des kiosques, ou bien madame Bréhal avait-t-^elle des desseins plus sérieux?
Gourtenay se le demandait, suftout depuis qu'il venait d'apprendre par un singulier hasard qu'elle avait transformé son domaine.
Pendant qu'il y réfléchissait en mangeant distraitement ce que les yalets de pied du cercle lui servaient, le nom de l'homme qu'il détestait frappa son oreille.
Le boursier Vervelle, parleur intarissable, demandait à Gorléon des nouvelles de M. de Pontaumur, qa'on ne yoyait plus depuis trois semaines.
Ce n'était pas de très bon goût, en présence des témoins qui avaient assisté le malheureux Saulieu ëur le terrain, mais à Paris les morts yont vite, et on ne pensait plus guère au duel.
Gourtenay et le docteur auraient eu mauyaise grâce
à se formaliser. Ils durent se contenter d'échanger un regard et d'écouter sans mot dire.
Ils remarquèrent très bien que M. Corléon répondait comme à contre-cœur et s'efforçait de détourner l'entretien.
C'était méritoire de sa part et ils étaient tentés de lui en savoir gré, mais l'indiscret Yervelle insista de telle sorte que d'autres convives finirent par s'en mêler.
— M. de Pontaumur recherche la solitude, dit Tarchitecte de madame Bréhal. Je l'ai rencontré deux ou trois fois aux fortifications.
— Ah 1 bah I s'écria Yervelle. Et que diable faisait-il danls ses parages?
— Il méditait. Je l'ai aperçu en plein jour, assis au sommet d'un ouvrage en terre, — un cavalier, — c'est le terme technique.
— Et vous ne lui avez pas demandé pourquoi il y était monté ?
— Non. Je le connais à peine. Et d'ailleurs, je l'ai aperçu de loin. J'ai pensé qu'il admirait le point de vue. Oh domine de là tout le quartier neuf qu'on a bâti au bout de l'avenue de Yilliers. Il y a des hôtels superbes et des jardins délicieux.
— Dites donc, Corléon, est-ce qu'il serait amoureux, votre ami ? Il n'y a que les amoureux qui s'en vont méditer dans des endroits déserts. A sa mine, je ne me serais jamais douté qu'il avait des peines de cœur.
Le docteur était sur les épines, et Courtenay, pâle de colère, avait bien de la peine à se contenir.
L'architecte qui ne manquait pas de tact, finit par s'en apercevoir, et s'abstint de relever le sot propos de Yervelle.
Quelques dîneurs, gens bien élevés, qui n'avaient j
pas encore oublié la triste histoire de la rencontre, élevèrent la voix pour discuter sur un sujet moins brûlant, et il ne fut plus question de M. de Pontaumur.
Mais le coup était porté et Georges venait de prendre une résolution qui lui coûtait.
Il laissa Goulanges engager avec son voisin un colloque insignifiant qui n'avait d'autre but que de l'empêcher de recommencer, et quand le docteur se retourna de son côté, il lui dit en baissant la voix, de façon à n'être entendu que de lui seul :
— Il faut en finir. Ce misérable en viendrait à compromettre madame Bréhal.
— J'ai toujours pensé qu'il ne cherchait pas autre chose, murmura Coulanges.
— Quoi qu'il en soit, je veux qu'elle soit avertie.
— Comment? vous proposez-vous de lui écrire?
— Non. Ces choses-là ne s'écrivent pas. Je lui parlerai. J'ai changé d'avis. Nous déjeunerons demain chez elle.
— A la bonne heure ! J'en serai bien volontiers et je vous jure que je ne vous générai pas. Vous ne regretterez pas d'y être allé, j'en ai le pressentiment, mon cher.
Ce sera la journée des éclaircissements.
Il venait de finir, oe déjeuner^ que Goartenay n'avait accepté qu'après de longues hésitations et que le docteur aurait regretté toute sa vie, s'il eût été obligé de s'en priver pour complaire à son ami.
Jamais il ne s'était trouvé assis à table près d'une femme si charmante, jamais il n'avait goûté de cuisine si eïquise, ni bu de si bons vins, quoiqu'il connût et pratiquât tous les restaurants renommés pour leur cave.
Ce n'était plus seulement de la sympathie que lui inspirait madame Bréhal, c'était de la vénération, depuis qu'il avait découvert qu'elle savait distinguer un grand cru d'un joli ordinaire et l'apprécier, ce qui est encore plus rare.
Goulanges professait cette opinion que la nature a refusé au sexe faible l'instinct gastronomique, et ce manque de goût constituait à son avis une grave infériorité.
Madame Bréhal était complète, et le docteur, reconnaissant d'avoir été si bien traité, lui aurait volontiers
LE8 surrBs D'un dubl 191
dressé dôs autels, au milieu de ce fameux parc qu'il espérait bien yisiter avant de prendre congé.
Des menreilles célébrées par l'architecte Gapde&ac il n'avait pas encore été question, et on en était déjà au café qu'on venait de servir dans un réduit attenant à la salle à manger et meublé d'une façon originale, avec des tentures en soie noire, de larges divans de la môme étoffe, et des vitraux de couleur.
On avait parlé des pièces nouvelles, des courses, des toilettes remarquées au dernier mardi du Théâtre- Français, des dernières élections à TAcadémie, et même du discours de réception du savant M. Pasteur, de tout enfln, excepté de ce qui aurait intéressé Georges Courtenay et Charles Coulanges*
Madame Bréhal les avait reçus avec une cordialité faaiiiière qui les étonnait tous les deux.
Le docteur s'attendait à ces phrases polies qui sont raccompagnement obligé d'une entrée en relations, lorsque la connaissance s'est faite à Timproviste.
Et la dame lui avait tout simplement tendu la main, ea le remerciant d'être venu : on eût dit qu'elle le connaissait depuis des années*
Georges comptait sur des reproches amicaux et môme un peu sur des explications discrètes.
Il eût été assesE naturel qu'elle lui dît pourquoi elle ne faisait plus arrêter sa voiture devant l'hôtel de la me de Milan, et qu'elle lui demandât pourquoi il n'était pas venu depuis près d'un mois, lui qui autrefols venait trois ou quatre fois par semaine.
Rien de tout cela. Madame Bréhal l'accueillait comme s'ils n'avaient pas cessé de se voir tous les jours. Pas un mot piquant, pas une question.
Et, ce qui le surprenait encore bien davantage, pas
Tombre d'une allusion au duel, ni à mademoiselle Mézenc.
Georges pensait qu'elle serait du déjeuner et madame Bréhal ne paraissait pas se souvenir que, la veille, au concours hippique, elle avait annoncé à ces messieurs qu'ils la rencontreraient chez elle.
Dès que Tun d'eux essayait d'amener la conversation sur des sujets moins généraux, elle se dérobait gaiement, mais obstinément, par des diversions amusantes.
Elle était allée jusqu'à se lancer avec le docteur dans une discussion savante sur les mérites comparés du vin de Bourgogne et du vin de Bordeaux; jusqu'à le prier de la renseigner sur certaines demoiselles à chignon jaune qu'elle rencontrait souvent au Bois et qu'elle le soupçonnait de connaître particulièrement.
Goulanges ne demandait qu'à lui donner la réplique, mais Courtenay rongeait son frein avec impatience.
Il commençait à croire que ce déjeuner était une mystification, et il se jurait de ne pas quitter la place sans signaler à madame Bréhal la conduite de M. de Pontaumur.
Mais il ne pouvait pas décemment aborder cette grave question devant le docteur, et il attendait le moment où la promenade annoncée lui fournirait l'occasion d'un tète-à-tôte.
Aurait-elle lieu, cette promenade à travers le domaine? Il en doutait presque et cependant il remarquait l'absence des cigares que la châtelaine ne manquait jamais d'offrir à ses hôtes quand elle donnait à dtner.
Ordinairement, les hommes passaient en sortant de table dans un fumoir garni de tous les accessoires à leur usage, et approvisionné des meilleurs marques de ^a Havane,
El, par exception, madame Bréhal les avait conduits dans un salon beaucoup trop petit pour qu'on pût se permettre d'y allumer des cigares.
Goulanges regrettait aussi d'être privé d'un de ses plaisirs favoris, et ne comprenait pas comment une femme si intelligente avait pu oublier ce complément indispensable du café.
Elle ne tarda guère à le tirer de peine.
Il venait de vider sa tasse et il la posait, en soupirant tout bas, sur le plateau d'argent massif, lorsqu'elle lui dit avec un sourire :
— Je sais ce qui vous manque, messieurs ; mais je tenais à ne pas vous quitter, et je ne supporte l'odeur du tabac que dehors. L'heure est venue de vous faire la surprise que je vous ménage, et s'il vous plaît de me suivre, vous pourrez fumer tout à votre aisâ.
Vous trouverez un assortiment de boîtes dans la galerie que nous allons traverser pour descendre dans le jardin.
— C'est donc dans.le jardin qu'est la surprise? demanda Georges.
— Vous verrez, répondit joyeusement - madame Bréhal. Tout chemin mène à Rome.
Et elle se leva avec une grâce qui ravit le docteur.
Il avait des théories à lui sur tous les mouvements des femmes. Il prétendait qu'elles ont dix façons différentes de se lever, de s'asseoir, de marcher et de porter la toilette.
Et il trouvait madame Bréhal adorablement mise avec sa veste ouverte sur le corsage de la robe à fleurs, son jabot en spirale de dentelles, et ses petits souliers découverts qui laissaient voir un bas de soie noire, brodé de papillons rouges.
^ Au bout de la galerie, qui était un véritable jardin
d'hiyer, conduisant au jardin d'été) elle se coiffa, pendant que ces messieurs choisissaient leurs cigares, d'un chapeau qui acheva d'émerveiller Goulanges, un amour de chapeau dont le bord était en taffetas rose recouvert d'une dentelle blanche, sur la dentelle une guirlande de fleurs et sur les fleurs une mantille qui se nouait sous le menton.
Elle s'arma d'une ombrelle chinoise, ronde et plate, comme un éventail circulaire, la dernière mode du jour, et elle posa son pied mignon sur le sable de l'allée droite qui traversait le parc dans toute sa longueur, en passant sous une voûte de feuillage.
Le docteur était tellement ravi de la voir qu'il resta un peu en arrière afin de mieux l'admirer, absolument comme un sportsman se place à distance pour mieux juger des allures d'un cheval de race qu'on promène devant lui.
En ce moment, il ne songeait guère à M. de Pontaumur*
Mais Georges y pensait, et il profita de cet instant d'isolement pour entamer l'action.
— Savez-vous bien que je ne voulais pas venir, dit-il & demi*voiî, et que je regrette maintenant d'être venu? Je pensais que vous sentiez comme moi le besoin de nous expliquer après un mois de silence.
— Et jusqu'à présent nous n'avons parlé que de choses insignifiantes, interrompit madame Bréhal. Rassurez-vous, mon ami, vous ne perdrez rien pour avoir attendu.
— Pourquoi donc alors avez-vous invité mon ami Goulanges?
•— Pour divers motifs, dont le premier est que je redoute les explications en tête-à-tôte.
Nous nous sommes quittés, un soir, au moment oh nous commencions à déraisonner tous les deux.
— La scène à laquelle vous faites allusion ne se renouvellera pas, je vous le promets.
— Vous êtes sûr de vous, à ce qu'il parait. Hais je ne suis pas sûre de moi. Et comme j'ai à vous entretenir sérieusement, j'ai voulu que l'entretien se passât en plein air, répliqua en riant madame BréhaL
— Qu'avez-vous donc à me dire?
— Vous le saurez tout à l'heure... mais souffrez que M. Goulanges nous rejoigne.
Il arrivait à grands pas, cet excellent docteur, et il ne tarda guère à s'extasier sur la beauté des arbres, faute de pouvoir exprimer ce qu'il pensait de la beauté de la châtelaine et de sa tournure, qu'il venait d'examiner en connaisseur*
— Us ont été plantés pour une impure qui a mal fini, dit madame BréhaL Non, pas plantés... transplantés. Lé prince qui la protégeait les a fait venir à grands frais de je ne sais quelle forêt lointaine. C'est àluiqueje dois cet ombrage, et cette idée me gâte un peu le plaisir de me pi^omener sous un dôme de verdure.
J'ai des goûts plus champêtres, et je me suis arrangé une résidence à ma guise.
Vous alle:« me permettre de vous la montrer. C'efet là que je vous conduis.
— - La surprise ? demanda Courtenay.
— Une surprise qui n'en est pas tout à fait une, car j'ai un peu trop parlé hier. Mais vous ne vous attendez guère à ce que vous allez voir.
J'ai fait des folies.
— Si je vous disais que je sais à peu près en quoi elles consistent ? murmura Courtenay.
— Vous m'étonneriez considérablement. Mes gens eux-mêmes n'en savent absolument rien.
196 LBS SUITES d'un DUEL
— Quoi I ils n'ont jamais pénétré dans cet enclos où TOUS élevez des monuments ?
— Jamais. Mademoiselle Mézenc seule a le droit d'y entrer. Et nous allons l'y trouver. J'espérais qu'elle déjeunerait avec nous, mais elle n'a pas voulu. Je l'ai vivement regretté, car elle est charmante.
Vous la connaissez, monsieur ?
Cette question s'adressait au docteur, qui répondit par un éloge bien senti des perfections de la jeune fille, qu'il avait vue la veille pour la première fois.
— On ne peut pas la connaître sans l'aimer, et je m'attache à elle de plus en plus, reprit madame Bréhâl.
Mais gageons que vous ne devinez pas oh je vous mène, mon cher Georges... je suis bien sûr^ que vous n'avez jamais remarqué cette porte... là-bas... au bout de l'allée... au milieu de ce mur couvert de lierres.
— Non, jamais, murmura Georges, en échangeant un regard avec Goulanges.
Elle était à vingt pas devant eux et elle devait s'ouvrir sur le terrain où M. de Pontaumur était entré par le boulevard Berthier.
Il avait donc pu passer par là pour s'introduire dans le jardin de l'hôtel.
— Moi seule en ai la clef, dit madame Bréhal.
— Je ne m'explique pas comment j'ai pu ne pas remarquer cette porte, dit avec intention Gourtenay. Il me semble bien cependant avoir déjà suivi cette allée et longé ce mur.
— Vous ne vous trompez pas, répliqua madame Bréhal. Vous vous êtes souvent promené ici avec moi. Mais la porte était masquée par les rame^aux vigoureux du lierre et, pour la trouver, il fallait savoir qu'elle était là.
G'est à peine si je le savais, moi.
— Alors, vous ne vous en serviez jamais?
— Avant d'avoir entrepris de transformer mes terrains, non, jamais. Que serais-je allée faire dans un champ où il n'y avait ni fleurs, ni ombrages, ni abri? Je pense, d'ailleurs, qu'on aurait eu beaucoup de peine à l'ouvrir. La serrure et les gonds étaient horriblement rouilles.
— Mais ils ne le sont plus, je l'espère pour vos mains délicates.
— Non, non, mon architecte m*a envoyé des ouvriers qui ont tout remis en état.
— Quand?
— 11 y a un mois à peu près... dès que les travaux ont été assez avancés pour que je prisse plaisir à les visiter.
— Un mois I répéta Courtenay. C'est singulier.
— En quoi, singulier? Yous n'êtes pas descendu dans mon jardin depuis un mois. Nos promenades avaient naturellement cessé pendant l'hiver. Donc, vous n'avez pas pu vous apercevoir du changement.
Et, en vérité, mon cher Georges, on dirait que vous soupçonnez qu'un crime a été commis chez moi. Vous me questionnez avec autant d'insistance que si vous étiez juge d'instruction.
Et comme Georges protestait d^un geste, la jeune femme reprit, en riant de tout son cœur :
— Yous seriez-vous imaginé, par hasard, que de beaux cavaliers prennent ce chemin pour s'introduire chez moi secrètement?
Ce serait très romanesque, mais si j'aimais quelqu'un, je voudrais qu'il entrât par la grande grille. Je ne cache ni mes sentiments^ ni mes actes, et j'ai toujours afflché mes préférences... vous ne l'ignorez pas^ quoique vous sembliez l'avoir oublié.
1^ L'occasion eût été bonne pour en finir avec Thistoire
des manœuvres nocturnes de M. de Pontaumur. Mais le docteur était là, et madame Bféhal venait de promettre à Georges qu'elle aurait avec lui, séance tenante, on entretien particulier*
Il se tut, et Goulanges s'empressa de mettre en avant une supposition moins scabreuse.
— Gourtenay pense, madame, que cette porte pourrait servir à un voleur hardi, dit-il doucement.
— 11 faudrait pour cela qu'il eût la clef... et je n'ai jamais confié la mienne qu'à mademoiselle Mézenc qui assurément n'en a pas fait mauvais usage.
Pour le moment, il est plus facile de pénétrer dans Tenclos que nous allons visiter ensemble. Je vous ai dit, je crois, qu'il y a une entrée par la rue de Gôurcelles. Celle-là est déjà gardée par un portier que j'y ai installé depuis quelques jours.
— Un homme sûr, je suppose? demanda Georges.
— Parfaitement sûr. C'est madame Mézenc qui me Ta recommandé, le jour où je me suis présentée chez elle pour la prier de permettre que sa charmante fille vînt travailler chez moi.
Donc, de ce côté, il n'y a aucun danger, mais mon terrain n'est encore séparé du boulevard Berthier que par une palissade assez haute, et assez solide, il est vrai.
Un coquin agile pourrait évidemment l'escalader^ mais 11 ne trouverait rien à prendre. Le pavillon que j'ai fait bâtir n'est pas encore meublé.
Et je le défierais bien de franchir le mur que voici devant nous. Vingt pieds de haut et au chevet de jolies broussailles de fer.
D'ailleurs, je vais en faire élever un, tout pareil à celui-ci, pour me clore du côté du chemin de ronde.
Vous voyez, messieurs, que mon hôtel est imprenablej
Cette causerie avait retenu quelques instants madame Bréhal et ses hôtes sous la voûte de la grande allée.
Elle s'achemina d'un pas délibéré vers la porte qui préoccupait tant Georges Courtenay et elle lui remit la clef, en le priant d'ouvrir, ce qu'il fit avec empressement.
Les deux amis s'attendaient à des surprises et ils Tirent du premier coup d'œil que Gapdenac n'avait pas exagéré en vantant cet Eden champêtre.
Des pelouses à perte de vue, des corbeilles de fleurs distribuées avec goût, des massifs d'arbustes bien choisis ; au fond, tout au fond, adossées à la rue de Gourcelles, des fabriques, arrangées comme des cottages anglais, tout en briques et en bois, avec tapisseries de plantes grimpantes, et au milieu des gazons, le fameux pavillon de marbre blanc qui n'était d'aucun style, mais qui faisait sur ce tapis de verdure un effet char-* mant.
Il n'avait qu'un seul étage au-dessus d'un rez-dechaussée surélevé, mais on y avait prodigué Tornementation architecturale, volutes, plinthes ouvragées, balustrades tarabiscotées, fenêtres rondes et ovales, placées comme au hasard.
L'ensemble avait grand air^ et quatre perrons de marbrCj un sur chaque face, donnaient à cette construction pseudo-orientale un caractère assez particulier.
*- Que dites-vous de ma création? demanda madame Bréhal. Car c'en est une. Toutes les idées sont de moi, et si vous saviez combien j'ai eu de peine à décider ^on architecte à les exécuter, vous admireriez ma force de volonté.
■^ C'est merveilleux, s'écria le docteur avec conviction.
— Le jardin est bien tracé et le pavillon est très original, dit Georges avec moins d'enthousiasme.
— Malheureusement, la décoration intérieure n'est pas terminée, mais vous pourrez, du moins, juger de ce qu'elle sera.
Le salon où travaille mademoiselle Mézenc est fini. Il y manque seulement les peintures qu'elle a commencées depuis quinze jours à peine.
-* La croyez- vous capable de les achever?
•» Sans doute. Pourquoi cette question?
— Mais... parce que, si vous la conduisez tous les jours au concours hippique... ou à d'autres divertissements mondains, il lui restera peu de temps pour peindre.
— C'est arrivé une fois. Est-ce que vous y trouvez à redire?
— 'Je n'ai point à apprécier les actions de mademoiselle Mézenc, mais j'ai été un peu surpris de la rencontrer au milieu de cette foule élégante... quelques semaines après la mort d'un homme qu'elle était sur le point d'épouser.
— C'est moi seule qui suis coupable. Elle ne voulait pas venir. Je l'ai entraînée presque de force.
Et si je me croyais obligée de m'excuser vis-à-vis [de vous, mon ami, je me bornerais à vous rappeler ce que je vous ai dit le soir de ce malheureux duel.
En souvenir de M. Saulieu qui fut votre ami, je me suis promis de prendre auprès de cette jeune fille la place que remplissait, assez mal, je crois, sa tante madame Fresnay.
— Et vous y avez réussi très vite ; madame Fresnay s'en plaint amèrement.
— Vous l'avez vue?
•^ Je l'ai rencontrée hier au palais de l'Industrie.
Elle m'a abordé*. • je me serais bien passé de l'honneur qu'elle me faisait... Mais il m'a bien falla l'entendre... Elle dit de sa nièce tout le mal qu'elle peut.
— Et aucun bien de moi, je suppose.
— Elle prétend que vous voulez marier mademoiselle Hézenc.
— Elle a raison ; je serais bien heureuse de trouver à Marianne un mari, qui fût digne d'elle. Mais j'en désespère. Elle ne m'aide pas du tout. J'ai beau essayer de la distraire, rien n'y fait. Sa tristesse ne se dissipe pas.
Et je vous avoue, messieurs, que je compte un peu sur vous pour l'égayer...
— Je me récuse, dit vivement Courtenay.
— Boni mais M. Goulanges ne se récuse pas, lui, j'en sais sûre, et je sais maintenant par expérience que M. Goulanges est le plus gai et le plus aimable des convives. Je ne vous dirai pas que, sans lui, notre déjeuner eût été mélancolique, mais...
-^ Vous vous contentez de le penser.
— Peut-être bien, et je ne vous cacherai pas que vous avez beaucoup de choses à vous faire pardonner.
N'est-ce pas, monsieur, reprit madame Bréhal, en s'adressant au docteur, n'est-ce pas que vous voudrez bien vous occuper de ma protégée ?
— Il ne m'en coûtera guère. Elle est charmante, dit Coulanges avec une chaleur de bon augure.
— Charmante, c'est le mot. Il suffit de la connaître un peu pour s'attacher à elle. Je ne parle pas de sa beauté, qui saute aux yeux.
Tenez, la voyez-vous, penchée sur sa palette? C'est Tange de la peinture.
Toutes les fenêtres du pavillon étaient ouvertes et dans la lumière d'une fraîche journée de printemps^
la jeune fille apparaissait de profil, à peu près comme Georges Payait vue dans son pauvre atelier de la rue Blanche.
Seulement, elle était debout, et sa taille, dont une robe noire moulait tous les reliefs, se détachait nettement sur le fond clair des boiseries.
Madame Bréhal et ses invités avaient fait du chemin tout en causant, et ils étaient presque arrivés au perron.
Au bruit des voix, mademoiselle Mézenc se retourna et vint à la fenêtre.
Georges fut ébloui. Il ne l'avait jamais vue si belle.
Quant au docteur, il resta en extase devant cette adorable figure de vierge.
— Ma chère Marianne, vous connaissez ces messieurs. Leur permettez-vous d'entrer? Je vous demande cela parce qu'en votre qualité d'artiste, vous auriez très bien le droit de ne pas souffrir qu'on regardât vos travaux, avant qu'ils soient terminés.
Madame Bréhal souriait en parlant et faisait de la main un signe amical à son amie qui répondit doucement :
— Vous savez bien, madame, que je n'ai pas de secrets pour vous..* ni pour vos amis... et que je suis toujours heureuse de vous voir.
— Alors, je vous laisse, pour commencer, M. le docteur Coulanges, et j'emmène M. Courtenay visiter ma laiterie.
Nous vous rejoindrons dans quelques instants.
Coulanges était ravi de cet arrangement. Il pensait que Georges et madame Bréhal cherchaient à se ménager un tôte-à-tête, et pour son propre compte, il ne demandait pas mieux que de rester seul avec une jolie femme.
Il franchit lestement les degrés du perron et il entra dans le salon d'été, pendant que son ami et la châtelaine s'en allaient par une allée qui eontournait le pavillon.
— Vous m'avez annoncé que vous aviez à me parler sérieusement, dit Georges, dès qu'ils furent assez loin pour être sûrs que personne ne les entendrait.
— Oh! très sérieusement, trop sérieusement peutêtre, répondit aussitôt madame Bréhal, mais vous, mon ami, n'avez -vous donc rien à me dire?
-- Si je n'avais rien à vous dire, répondit Gourtenay , je ne serais pas ici, vous pouvez le croire.
— Gela signifie sans doute que vous auriez refusé mon invitation? demanda madame Bréhal.
— Je ne l'aurais ni refusée, ni acceptée. Je ne serais pas venu.
— Et pourquoi, s'il vous plaît, m'auriez-vous fait celte impolitesse ?
— Parce que j'ai à me plaindre de vous.
— Pardon ! c'est moi qui ai à me plaindre de vous. M'expliquerez-vous comment il se fait que vous avea cessé tout à coup de venir chez moi?
— Et vous, m'expliquerez-vous pourquoi vous n'avez pas daigné vous enquérir de ce que j'étais devenu?
— Je pourrais vous répondre que je suis femme et que ce n'est pas à moi de courir après vous. Mais nous sommes ensemble sur un pied de camaraderie qui nous permet de sortir des règles convenues, et je m'abtiens d'invoquer le privilège de mon sexe.
J'aime mieux vous dire tout simplement la vérité, qui est que votre dernière visite m'avait... troublée, — je ne trouve pas d'autre mot. Il me semblait que nos relations amicales tendaient à changer de nature... Vous voyez jusqu'où va ma franchise... et avant de m'engager da-
vantage dans ce chemin périlleux, je voulais prendre le temps de réfléchir.
— Si je vous donnais la môme raison pour excuser ma conduite, que diriez-vous ?
— Je vous croirais et je ne vous blâmerais pas. C'est chose grave que de remplacer une bonne et vieille amitié par un seatiment plus vif et... moins durable... alors môme que les deux parties sont d'accord sur les avantages du changement,. • et je ne sais encore si c'est le cas.
Mais j'ajoute que je n'aurais sans doute pas tant tardé à vous prier de revenir, si je n'avais pensé que la mort de votre ami vous imposait des devoirs à remplir...
— Vous vous trompiez. Ses parents de province m'en ont débarrassé.
— J'ai su qu'ils avaient pris possession de l'héritage de M. Saulieu. Il n'a donc pas laissé de testament?
— Du moins, on n'en a pas trouvé.
— Je le regrette pour cette chère Marianne, car il avait, je crois, le projet de lui laisser sa fortune. Et cela m'amène à vous dire que j'ai été aussi fort occupée d'elle. Ce n'est pas sans peine que je l'ai décidée à accepter mon patronage dans le monde et des travaux dans mon pavillon. Les négociations avec elle et aussi avec sa mère, qui est une digne et sainte femme, ont rempli mes journées.
Enfin, j'ai réussi à souhait. Nous sommes liées et je compte que nous ne nous séparerons pas, jusqu'au jour où elle se mariera. Je puis donc songer un peu à moimôme.
Et si je ne vous avais pas rencontré hier au concours hippique, je vous aurais [certainement écrit aujourd'hui.
Vous ne direz pas, mon cher Georges, que je mets de Tamour-propre à vous bouder, puisque je reviens la première.
Et, à présent, c'est à votre tour de vous confesser, conclut en souriant madame Bréhal. Qu'avez-vous à me dire, après ce mois d'absence?
— Que vous m'avez manqué de parole, répondit brusquement Georges.
— Ah ! mon Dieu I Vous commencez par m'accuser d'un parjure ! Comment allez- vous donc finir ?
— Ne plaisantez pas. C'est très sérieux .
— Que vous ai-je donc juré ? Daignez me le rappe* 1er.
— Je ne vous ai pas demandé de serment, vous le savez fort bien. Mais vous m'aviez promis que vous cesseriez de recevoir M. de Pontaumur.
— Et j'ai tenu ma promesse. Il s'est présenté mercredi soir, à l'heure oti j'avais vingt personnes chez moi... mademoiselle Mézenc, entre autres... J'avais prévu le cas, et mes gens avaient ordre de lui dire que je n'y étais pas... C'est ce qu'ils ont fait.
Et l'affront qu'il a reçu est connu de toutes mes amies. Je leur ai expliqué pourquoi je ne veux plus recevoir M. de Pontaumur, depuis que je reçois Marianne. Et toutes m'ont approuvée.
Qu'exigez-vous de plus, mon ami?
— Rien. Je n'ai pas le droit d'exiger. Mais j'ai le de« voir de vous apprendre ce qui se passe.
— Vous m'effrayez. Je conçois que M. de Pontaumur ne soit pas content, mais je ne suppose pas qu'il ose me calomnier pour se venger.
— Il fait pis. Il vous compromet.
-* Que voulez-vous dire? demanda vivement madame Bréhal.
206 LBS SUITES d'un dubl
— Hier, au cercle, où je dînais, votr0 architecte, qui en est, a raconté àtable, devant dix personnes, queH. de Pontaumur passait sa vie à regarder ce qu'on fait chez vous.
— Gomment I chez moi? Mais c'est de la folie 1 Quel procédé emploie- t-il, je vous prie, pour m'espionner dans ma maison? Est-ce qu'il grimpe sur les arbres de mon jardin ?
— Non. Il se contente de monter sur cette butte que vous voyez d'ici, dit Georges en désignant du doigt l'ouvrage en terre dont on apercevait le sommet au-dessus de la palissade.
C'est là que votre architecte l'a surpris dans une pose contemplative.
Madame Bréhal partit d'un éclat de rire si franc que Georges, qui l'observait, fut tenté de penser que ses soupçons n'avaient pas le sens commun.
— En vérité, s'écria-t-elle, ce serait le comble du ridicule, et j'ai bien de la peine à croire que M. de Pontaumur se soit mis à jouer l'amoureux sentimental, en plein vent, devant tous les passants du chemin de ronde.
Mais, quoi qu'il en soit, ce n'était pas & mon inten* tion qu'il s'était perché sur cet observatoire, car je ne passe pas ma vie dans mon nouveau jardin.
Je vais une fois ôhaque jour voir Marianne au travail, mais je ne reste pas longtemps, de peur de la déranger.
Et, j'y songe, il pourrait arriver qu'elle aperçût cet homme, qui lui est odieux, et je. veux lui épargner ce chagrin.
Dès demain, M. Gapdenac recevra l'ordre de faire élever immédiatement le mur projeté. Je vous ai dit, il me semble, que ce mur protecteur aura vingt pieds de haut. Nous serons à l'abri des regards indiscrets.
IBS SUITES d'un duel 207
le me demande, du reste^ dans quel but Mé de Pontaumur se permet cette extravagance, et si oe sont là les bhoses graves que tous ayesà m'apprendreè..
— Non, ce n'est pas tout.
•^ Qu'y a-t-il donc encore? demanda madame Bréhal, assez émue.
— Je yais ôtre brutaL II le faut* Sachez que le soir où je suis venu ici, le soir du duel, mon ami Goulanges, qui m'attendait dans un fiacre sur Fayenue de Yilliers, a TU passer tin homme qu'il a cru reconnaître et qu'il a sttivi de loin.
Cet homme a pris le bouleyard Berthier, et une fois arHrê devant la palissade qui borde le jardin où nous sommes en ce moment^ il a tiré de sa poche une clef avec laquelle il a ouvert une porte qui se trouve là-bas dans l'angle, et il est entré;
— Eh bien?... c'était sans doute un élève de mon architecte... à moins que ce fût M. Capdenac lui-même... je sais qti'il passe par là souvent et il avait peut-être oublié quelque chose dans le pavillon.
— Non, c'était M. de Pontaumur.
— Votre ami a rêvé cela... ou il a été trompé par une ressemblance...
— 11 affirme qu'il est sûr du fait.
— Mais vous, Tavez-vous vu, M. de Pontaumur?
— Non. J'ai attendu un certain temps et j'aurais attendu jusqu'à ce qu'il sortît... mais Goulanges m'a décidé à partir.
— Et vous n'êtes pas venu avertir mes gens... ou m'avertir, moi, ce qui eût été mieux?
— Je le voulais. Goulanges m'a fait des objections auxquelles je me suis rendu.
— Lesquelles ?
— Il m'a représenté que cet homme pouvait ne pas 6tre un voleur.
— Et ce n'en était pas un, assurément, car il n'y a rien à voler dans ce pavillon... rien que les peintures de mademoiselle Mézenc qui sont à peine commencées. C'était, je vous le répète, mon ami, un élève de Gapdenac ou un commis de l'entrepreneur.
Georges se tut, mais il regardait fixement madame Bréhal.
— Je comprends enfin, dit-elle d'une voix émue, vous avez cru que c'était mon amant. Et quel amant ! M. de Pontaumur qui a tué votre ami en duel et que j'ai chassé de chez moi! Ah! j'avoue que je ne m'attendais pas à être accusée par vous d'une telle infamie.. . et si...
Elle s'arrêta. Les larmes lui venaient aux yeux.
— Non, je ne vous ai pas accusée, s'écria Gourtenay, remué jusqu'au fond de l'âme ; je me suis révolté contre les soupçons qui m'obsédaient, et je n'ai pas pu parvenir à les chasser. Si vous saviez ce que je souffre depuis ce jour maudit!...
— C'est donc pour cela que vous ne veniez plus?
— Et je ne serais jamais revenu, si les propos imprudents de ce Capdenac ne m'avaient fait craindre qu'il ne se répandît sur vous des bruits qu'il faut arrêter. J'ai voulu vous dire tout ce que je savais. Je l'ai dit. Mais je ne vous demande pas d'explications.
— Vous pouvez m'en demander, mon ami, et moi, je ne puis pas vous en donner... Comment expliquerais-je ce que je ne comprends pas moi-même?
Tout ce que je puis croire, c'est que M. de Pontaumur cherche à me perdre de réputation.
— Je le crois comme vous, et si vous m'autorisiez à y mettre ordre...
— Le remède serait pire que le mal. L'éclat d'une querelle servirait ses projets.
Je ne puis pas l'empêcher de rôder autour de mon habitation, mais je vais prendre des mesures pour qu'il ne puisse plus s'y introduire. Cette porte de la palissade sera condamnée aujourd'hui même. J'ai seule la clef de mon jardin.
Je préviendrai d'ailleurs le portier qui garde l'entrée parla rue de Gourcelles, je le préviendrai qu'on a vu un homme s'introduire la nuit dans Tenclos et qu'il devra surveiller, faire des rondes.
Je placerai même un de mes domestiques dans le pavillon, je lui donnerai des armes et l'ordre de tirer sur quiconque se présenterait.
Que puis- je faire de plus?
— Rien, dit sèchement Georges.
Madame Bréhal leva sur lui ses yeux humides et lui dit avec une émotion qu'elle ne cherchait pas à cacher :
— Si, mon ami, je puis faire plus. Il y a un moyen de couper court aux manœuvres indignes et ridicules de M. de Pontaumur... et aussi d'en finir avec une situa* lion...
— Prenez-le donc, ce moyen.
— M'aiderez-vous ? demanda madame Bréhal, en souriant à demi.
Mon moyen... je ne puis pas l'employer à moi toute seule. Il faut être deux.
Georges regarda fixement madame Bréhal qui ne baissa pas les yeux.
Us avaient fait du chemin en causant et ils étaient arrivés tout près des cottages qui marquaient la limite du domaine du côté de la rue [de Gourcelles.
Ces constructions à Tanglaise étaient complètement
210 LES SmTES D*UN DUEL
terminées, mais elles ne servaient pas encore à Tusage auquel on les destinait.
La loge du portier s'élevait un peu plus loin«
Et, à la place où ils s'étaient arrêtés, personne ne pouvait les entendre.
Autour d'eux, il n'y avait que de la verdute et des fleurs.
Le ciel était bleu, Pair était doux : une journée faite à souhait pour aimer et pour dire qu*on aime.
— Oui, reprit madame Bréhal, il faut être deux. Seule, je ne parviendrais pas à empêcher cet homtne de me poursuivre, car en agissant comme il le fait, il a un but, et ce but, je le connais. Il Voudrait me forcer à l'épouser.
— Il a donc toutes les audaces I murmura Cotirtenay.
— Oui, toutes. Il a commencé, je vous Tai dit autrefois, par me faire une cour très vive. Je ne pouvais m'en offenser. Il a un nom et une situation dans le monde. Je sais des femmes de mes amies qui m'auraient conseillé ce mariage, si je les avais consultées, mais je n'ai eu garde. Je me suis bornée à décourager M. de t^ontaumur, et je m'y suis prise de telle sorte qu'il a compris. Ses assiduités ont cessé.
C'est alors qu'il a dû concevoir le projet d'en venir à ses fins par des moyens ténébreux.
— Il avait agi de la même façon avec mademoiselle Mézenc.
— Pas tout à fait. Il Ta calomniée publiquement pour se venger de ce qu'elle n'avait pas voulu être sa maîtresse. Marianne m'a tout dit. Et depuis que je connais la véritable cause de ce malheureux duel, j'ai horreur de M. de Pontaumur. Mais, avec moi, il procède autrement, parce que ce n'est pas ma personne qu'il convoite, c'est ma fortune.
n n'a jamais songé à épouser mademoiselle Mézenc qui était pauvre. Il lui Convenait fort bien qu'elle épou^ sâtM. Saulieu, à condition qu'elle le trompât avdc lui. Il a osé proposer cet ignoble arrangement à Marianne. Elle me Ta avotié.
— Il la tenait donc en bien médiocre estime ?
— Il a appris à la connaître. Elle Ta traité comme il le méritait, et vous savez comment il s* est vengé. Mais il ne me connaît pas encore, moi. Il espère me lasser, m'intimider. Il se dit qu'à force de faire parler de lui autour de moi, il Unira par me persuader qu'il m'aime follement et surtout il espère que le bruit de ses extravagances amoureuses se répandra.
On les remarque déjà, voUs venez de me l'apprendre. M. Gapdenac l'a vu planté Sur une éminence et con** templant mon jardin. M. Coulanges l'a vu s'introduisant la nuit dans cet enclos.
— Yoas pensez donc que c'était bien inique le doc-^ teur a surpris?
-- Je n'en suis pas sûre^ mais je suis très disposée à le croire, depuis que je sais ce qu'il fait en plein jour.
Quel est son plan et comment avait-il la clef pour entrer par le chemin de ronde ? Il y a là un mystère qui s'expliquera peut-être un jour. Mais ce qui m'importe avant tout, c'est de mettre fin à ces menées honteuses, et il n'y a qu'un moyen... c'est de me marier.
Quand je serai mariée, M. de Pontaumur se tiendra pour battu, ou, si par impossible, il s'avisait de continuer, il trouverait à qui parler dans la personne de mon mari.
Il me faut un défenseur.
— Croyez-vous donc que je ne suis pas prêt à vous défendre ?
— J'entends un défenseur... autorisé. A quel titre prendriez -vous ma défense maintenant?
Et, après an silence de quelques secondes, madame Bréhal reprit d'une voix moins assurée :
— Me voici arrivée, mon ami, au passage difficile. Yous avez deviné, j'en suis sûre, où tendait ce discours, et, avant de me répondre, laissez-moi vous dire comment j'en suis venue à vous proposer d'en finir.
J'ai beaucoup réfléchi depuis trois semaines... vous aussi, je crois. Notre décision ne sera donc pas prise à la légère. Je me défiais des entraînements du cœur. Nous nous connaissions bien assez, mais il nous restait à nous éprouver par une séparation.
L'expérience est faite, et je ne rougis pas de déclarer que j'ai souffert de ne pas vous voir.
Vous m'avez avoué que vous souffriez aussi... vous avez môme avoué que vous étiez jaloux.
— Jaloux à en mourir, murmura Georges.
— Et jaloux sans motif, vous le reconnaissez, j'espère. Mais ne pensez-vous pas comme moi que nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre?
— Je pense que si vous m'aimiez autant que je vous aime, il ne tiendrait qu'à nous d'être heureux pour toujours.
— En nous mariant, oui. Et je vous permets de me demander ma main.
Georges la tenait déjà dans les siennes, cette main, et il y mit un baiser.
— Alors, vous ne me soupçonnez plus de donner des rendez-vous nocturnes à M. de Pontaumur? demanda gaiement madame Bréhal.
— Et vous, madame, vous ne me soupçonnez plus de vous épouser pour vos deux cent mille francs de rente 7 répliqua Georges en riant aussi.
lisse regardaient avec ravissement, et ils s'étonnaient de s'être entendus si vite.
La franchise de madame Bréhal avait éclairci la situation, en un instant, comme le premier rayon du soleil levant perce le brouillard matinal.
— Nous devrions le bénir, cet afifreux Pontaumur, reprit la jeune femme, dont les yeux brillaient de joie. Si votre ami ne l'avait pas vu se glisser dans mon domaine rural, vous seriez revenu chez moi le lendemain, et nous ne nous serions peut-ôtre jamais aperçus que nous nous manquions réciproquement. C'est Tisolement qui nous a éclairés sur nos propres sentiments... Moi, du moins... je savais bien que je vous aimais, mais, n'ayant sur l'amour que des notions très vagues... ne souriez pas, monsieur, vous savez fort bien que je n'ai pas eu le temps d'en acquérir de plus étendues... j'ai été mariée six mois.
— Je ne ris pas, je vous le jure, s'écria Georges. Comment pourrais-je rire d'une erreur où je suis tombé moi-même ? J'ai cru longtemps que je n'avais pour vous que de l'amitié. Mais, le soir où Goulanges m'a dit que cet homme était entré ici, j'ai senti que je me trompais, car j'ai été mordu au cœur par une jalousie furieuse.
— Je vous en veux un peu, non pas d'avoir été jaloux, mais de l'avoir été d'un homme que je méprise. Je ne méritais pas que vous me fissiez l'injure de me croire capable de descendre si bas.
Oh ! je vous pardonne, et d'ailleurs, tout est bien qui finit bien.
Seulement, M. Goulanges doit avoir de moi une singulière opinion.
— Non, car il est persuadé que le Pontaumur allait voir une de vos femmes de chambre. Il me l'a dit au moment même où il venait de le surprendre.
— Je crois qu'il se trompe. Les femmes qui me ser-»
214 LES SUITES d'un dubl
yent sont honnôtes. Mais je lai sais gré d'ayoir pensé cela. Et si je pourais lui être utile, é. Tenez I je voudrais qu'il s'éprît d'une femme de mes amies... Ahl je parlerais pour lui, je vous en réponds.
Et, à ce propos, je puis bien vous confier qu'ed l'invitant j'avais une idée... j'espérais que cette chère Marianne lui plairait et qu'alors il essaierait de lui plaire.
— Vous aviez tort d'espérer.
— Pouri^uoi ? M^ Goulanges est assez riche pour ne pas tenir essentiellement à la fortune ?
— Il a juré de ne jamais se mariert
— Bah! on jure de rester garçon, et quand on rencontre une femme qui ne ressemble pas aux autres, on se marie très bien.
Vous-même, mon cher Georges, vous avez dû faire ce serment-là, et autant en a emporté le vent, vous le voyez.
Or, Marianne est précisément la femme idéale.
— Vous avouerai-je qUe j'avais deviné vos intentions, que j'ai tâté le docteur, et que sa profession de fbi a été d'une netteté désespérante ? Il trouve mademoiselle Mézenc parfaite, mais il n'a pas la moindre envie d'en faire sa femme.
D'ailleurs, vous avez dû entendre dire que tout célibataire est plus ou moins marié.
— Pas vous, je suppose?
— Oh I moij je ne pense qu'à vous depuis un an... Tous mes vieux mariages sont rompus.
— Vous plaît-il que nous annoncioiis lé nouveau à votre ami, pour lui faire honte de son endurciâsement?
— J'allais vous le demander.
— Sdngez qu'après cette déclaration, vous ne pourrez plus vous dédire.
— Ni vous non plus. C'est ce que je veux^
LB8 6UITB6 D'UN DUBL ' 215
— Alors, venez lui présenter voire femme. Moi, je présenterai mon mari à Marianne.
Vous ne tenez pas, je pense, à visiter aujourd'hui ma laiterie, ma volière et le reste ? demanda joyeusement madame Bréhal.
— Je ne tiens qu'à ne plus vous quitter... jamais, murmura Georges en se penchant à son oreille.
— Prenez garde, dit-elle toute frissonnante, on vient àuous.
Gourtenay se retourna et vit un valet de pied qui sortait dn pavillon.
—Voilà votre secret éventé, dit-il gaiement. Vos gens connaissent maintenant le chemin pour venir ici.
— C'est que j'ai laissé la porte ouverte. Que m'importe ? Madame Bréjial pouvait avoir des secrets. Madanie jQouptepay n'ep aupa plus.
Jean m'apporte une lettre. Si vous me demandiez de la lire, je tous prierais de h décacheter.
— Alor«i «i elte est powrmoi, c'est vous qui rouvrirez, rippsta Geprges*
Elle était pour lui. Le domestique expliqua qu'elle ve« uait d'j^tre remise par le valet de chambre de M. Gourtenay. Il allait peut-être expliquer comment il s'était permis de franchir la porte interdite, mais madame Bréhal le congédia aussitôt.
— C'est de mon notaire, murmura Georges, après avoir jeté un coup d,'œil sur l'adresse.
*»- Alors, je ne tiens pas à l'ouvrir moi-même, dit en riant madame Bréhal. Mais je vous engage à la lire sans plus tarder. Pour que votre valet de chambre soit venu vous chercher jusque chez moi, il faut que le message soit pressé.
— Je n'y comprends rien. Je n'ai point d'affaires et je
216 LBS SUITES d'un DUEL
n'attends point d'héritage. Enfin, puisque vous le yonlez...
Georges n'eut pas plus tôt lu qu'il changea de note.
— Ah I s'écria-t-il, voilà une nouvelle bien heureuse et bien imprévue. Le testament de Maurice Saulieu est retrouvé.
— On a retrouvé le testament de M. Saulieu I s'écria madame Bréhal. On l'avait donc perdu?
— On ignorait ce qu'il était devenu, répondit Georges. Il me semblait vous l'avoir dit.
— Non... ou du moins, j'avais compris seulement qu'il n'en avait pas fait.
— C'est ce que j'avais fini par croire aussi, quoiqu'il m'eût laissé une indication dans son portefeuille... une indication incomplète, malheureusement. Lisez cette lettre et vous verrez que tout est réparé... jusqu'à un certain point... il y a dès restrictions, mais votre protégée hérite de Maurice.
•— Marianne ! Ah I Georges, voilà une heureuse jour^ née. Il me semblait qu'il manquait quelque chose à notre bonheur. Il est complet maintenant que Marianne en a sa part.
Lisez-la-moi tout haut, cette lettre bénie. Il me sera doux d'entendre votre voix m'annoncer la nouvelle inespérée.
— Eh bien ! voici ce que m'écrit mon notaire, qni était aussi celui de Maurice, et qui est au courant de toute cette affaire :
« Cher monsieur, vous allez être bien surpris d'apprendre que le testament de votre ami, M. Saulieu, vient de m'arriver ce matin par la poste. Je l'ai examiné avec soin et j'ai reconnu qu'il était parfaitement régulier. Il est daté, signé et écrit en entier de la main de M. Saulieuy qui vous nomme son exécuteur testamen-
taire et qui institue légataire universelle mademoiselle Marianne Mézenc.
» C'est fort clair, et il n'y a pas le moindre codicille, mais le testateur a ajouté à ce legs la singulière clause que je transcris littéralement : a A condition que mademoiselle Mézenc épousera l'homme qu'elle aime. »
» Le testament n'en est pas moins très valable, car cette clause bizarre ne peut être considérée que comme Texpression d'un vœu plus ou moins réalisable et non pas comme une condition sine quâ non.
» Je crains seulement que la production tardive de cet acte ne soulève certaines difficultés, et n'ait déjà eu de graves inconvénients. Les héritiers naturels ont été envoyés en possession, et comme la fortune consistait surtout en valeurs mobilières, ils ont pu en disposer. Il est probable, d'ailleurs, qu'ils contesteront l'authenlicite d'une pièce qui me parvient par une voie inusitée et sans que je sache qui me l'envoie.
» Il y a, quoi qu'il en sôit, des mesures à prendre immédiatement, et je me hâte de vous prévenir, en vous priant de passer le plus tôt possible à mon étude.
» J'ai besoin de vous voir avant d'agir et en nous aidant des indications que H. Saulieu vous a laissées, nous parviendrons peut-être à découvrir ce qu'il était advenu de son testament, qui reparait d'une façon si imprévue.
» Je serai chez moi toute la journée et je ne sortirai pas ce soir. »
— 11 faut y aller, mon ami, s'écria madame Bréhal.
— Oui, certes, dit Georges, quoiqu'il m'en coûte beaucoup de vous quitter en ce moment.
Mais que pensez- vous de cette étrange aventure? D'où vient le testament que j'ai tant cherché et qu'un
expéditeur anonyme adresse au notaire par la poste, comme une lettre insignifiante ?
-— D'un ami auquel M. Saulieu l'avait confié, je suppose.
— Impossible. Saulieu n'avait pas d'autre ami que moi, et d'ailleurs la note que j'ai trouvée sur lui ne laisse aucun doute. Son testament était déposé quelque part... dans un endroit oii je devais le prendre afin de le remettre au notaire.
Par une fatalité lamentable, la balle qui a tué Maurice a déchiré ce papier, et je n'ai pas pu deviner ce qu'il avait fait du testament. Ce n'est pas faute d'avoir cherché, car je n'ai pensé qu'à cela pendant huit jours.
— Quelqu'un l'aura trouvé par hasard.
— Mais ce quelqu'un ne se cacherait pas. 11 aurait pris la peine de se rendre lui-même chez le notaire et d'expliquer sa trouvaille.
-^ Enfin, il n'est pas malintentionné, car il aurait pn le jeter au feu ou le garder sans le montrer, et il s'empresse au contraire de le produire... Que nous importe d'ailleurs qui il est, puisque Marianne hérite?
— Oui, si l'héritage n'a pas déjà disparu. Les parents que Maurice avait en province sont arrivés à la première nouvelle de sa mort et n'ont eu rien de plus pressé que de vendre tout ce qui lui appartenait.
Je crois pourtant qu'on trouvera chez le banquier, dépositaire de ses valeurs, des registres qui permettront de connaître au moins approximativement le chifflre de sa fortune, et alors on pourrait faire rendre gorge à ses cousins.
Mais il y aura procès, ce n'est pas douteux, si mademoiselle Mézenc se décide à faire valoir ses droits, ce dont je doute.
-- Pourquoi en doutez-vous, mon ami ?
LES surrBS d'ttn dubl 219
— Mais... d'abord, parce que, dès le premier jour, elle a dit très haut qu'elle y renoncerait.
-*- C'est vrai... elle me l'a dit, à moi, plus tard... mais ce serait une folie... et je la déciderai à accepter... songez donc qu'avec cette fortune, elle pourrait se marier à son gré... et qui sait si votre ami Goulanges...
— Vous oubliez la condition posée par ce pauvre Maurice. Il veut que mademoiselle Mézenc épouse l'homme qu'elle aime.
— Et le docteur n'est pas cet homme-là, c'est évident. Cette clause est bien bizarre.
— Ne vous ai-je pas dit qu'elle n'a jamais aimé Mau* rice et que Maurice le savait? Peut-être savait-il aussi qu'elle en aimait un autre. Il a cherché la mort en cherchant querelle à M. de Pontaumur. Et, chevaleresque comme il l'était, il a très bien pu vouloir assurer après lui le bonheur de mademoiselle Mézenc.
— Ce serait sublime... et alors... il ne tiendrait qu'à elle de remplir la condition ; car enfin, elle le connaît, cet homme que M. Saulieu veut lui faire épouser... je l'interrogerai... je lui demanderai.
— Je ne crois pas qu'elle vous réponde. Mais il faut qu'elle soit informée sur-le-champ.
Avant d'aller la rejoindre, voulez-vous que nous revenions à nous. Vous pouvez me traiter d'égoïste, mais je déclare que mon bonheur à moi me touche beaucoup plus que celui de mademoiselle Mézenc.
— Votre bonheur ? mais il ne vous échappera pas, dit en riant madame Bréhal. Nous allons l'annoncer à M. Goulanges et à Marianne. Et si vous ne trouvez pas que ce soit assez pour m' engager, demain, je le proclamerai devant toutes mes amies.
Seulement vous pourriez bien dire : notre bonheur. Croyez-vous donc que je n'en ai pas ma part?
220 LES SmT£S d'un DU£L
Georges, pâle de joie, fit un mouvement qui prouvait bien que madame Bréhal avait eu raison de soumettre à la température extérieure les explosions passionnées qu'elle prévoyait.
Il ouvrait les bras pour Tattirer contre sa poitrine, et elle put, sinon le calmer, du moins Tarrôter d*un geste, en lui montrant la fenêtre du salon où ie docteur s'agitait autour du chevalet de mademoiselle Mézenc.
On les voyait très bien et ils pouvaient voir.
— Venez, Georges, dit madame Bréhal en s'appuyant sur son bras. Je vous permets de m'appeler Gabrîelle. Cette concession doit vous suffire, monsieur mon mari.
Ils arrivèrent bientôt au pavillon et le docteur les reçut avec une figure rayonnante.
Mademoiselle Mézenc, par exception, paraissait très gaie.
Elle était descendue de la chaise élevée où elle s'asseyait pour peindre, et elle riait des compliments que le docteur Goulanges lui prodiguait un peu à tort et à travers, sur sa beauté, sur son esprit, et même sur son talent, qui était assez contestable.
Les quatre Saisons dont elle se proposait de décorer le salon du pavillon de marbre devaient occuper quatre panneaux assez étroits, et l'artiste avait entrepris de les représenter seulement par des attributs : fleurs, fruits et autres produits naturels.
Sans doute, elle ne se souciait pas d'amener des modèles chez madame Bréhal ; peut-être aussi ne se sentaitelle pas de force à aborder les figures allégoriques.
Et comme elle avait commencé par le printemps, elle en était à copier une immense touffe de lilas, gracieusement arrangée dans une corbeille de cuivre repoussé.
— Venez à mon secours, monsieur, dit-elle à Cour-
tenay ; aidez-moi à défendre mes lilas contre votre ami qui prétend que c'est une fleur bête.
— Goulanges est Thomme aux paradoxes, répondit Georges, mais je ne discuterai pas avec lui, car je viens prendre congé de vous, mademoiselle. Il faut que j'aille immédiatement chez le notaire de Maurice Saulieu.
 ce nom, Marianne changea de visage.
—Il vient de recevoir le testament de mon malheureux ami.. . ce testament qui avait disparu, et qui institue mademoiselle Mézenc légataire universelle.
— Moi, s'écria-t-elle, moi, héritière de M. Saulieu 1
— Oui, ma chère Marianne, dit madame Bréhal, et je suis bien contente d'avoir reçu la première cette bonne nouvelle.
— Je vous remercie, madame, mais je n'ai aucun droit à cet héritage, et je le refuse.
— Pourquoi donc? M. Saulieu allait vous épouser...
— J'ai expliqué, il y a longtemps déjà, à M. Gourtenay, les raisons de mon refus, et je le prie de le faire connaître à ce notaire.
— Je le ferai, puisque vous le voulez, mademoiselle, mais ma déclaration n'aura aucune valeur, vous devez bien le penser... il y a, pour répudier une succession, des formalités à remplir.
— Je les remplirai.
— Marianne, ma chère enfant, dit madame Bréhal, je comprends et j'admire le sentiment qui vous anime ; mais vous n'avez pas de décision à prendre en ce moment, et j'ai une autre nouvelle à vous annoncer.». Une nouvelle que, j'en suis sûre, vous accueillerez avec plus de joie que celle de la découverte du testament de H. Saulieu.
Je viens de prendre un grand parti. Je me marie.
222 LES suiTBS d'un duel
— Vous, madame I murmura Marianne qui p&lissait à vue d'œil.
— Oui, et vous devinez avec qui, n*est-ce pas ? reprit madame Bréhal, en regardant Georges.
— Non... non... je ne devine pas.
— Alors, je vous présenteM. Courtenay, mon mari. Il était Fami, le meilleur ami de votre ûancé ; j'espère que vous serez toujours ma meilleure amie.
— Et moi, j'espère que vous serez heureuse, madame, dit mademoiselle Mézenc, déjà remise de son émotion.
Georges se hâta de mettre fin à cette scène que le docteur observait d'un œil très attentif, quoiqu'il fût très préoccupé, pour des motifs à lui personnels, de la découverte du testament.
Madame Bréhal, seule, ne voyait rien : l'amour est aveugle.
LES 6UITBS d'un DUBL 223
Le premier jour de bonheur est le plus beau de la vie d'un amoureux, mais ce jour a un lendemain : et il arrive que ce lendemain coupe court au bonheur de la veille.
Assurément, Georges n'en était pas là, vingt-quatre heures après s'être engagé avec madame Bréhal.
Au contraire, il se sentait revivre. Délivré des doutes cruels dont il portait le poids depuis trois semaines, il voyait l's^venir en rose, et il s'étonnait d'avoir tant tardé à comprendre que ses intimités avec l'adorable veuve de l'avenue de Yilliers ne pouvaient aboutir qu'au mariage.
Et, comme il arrive souvent quand on a longtemps hésité avant de se décider, il aurait voulu passer immédiatement de la résolution à l'exécution.
La scène du parc lui faisait par moments l'effet d'un rêve, un de ces rêves aux contours moins indécis que les autres, qui donnent au dormeur l'illusion de la réalité et dont le réveil ne dissipe pas le souvenir.
Ces serments échangés sous la lumière du ciel, entre le kiosque oriental et les cottages anglais, murmuraient
224 LES SUITES D'tJN DUEL
encore à son oreille, et cependant, il se demandait si c'était bien vrai qu*elle allait être à lui pour toujours, cette Gabrielle qu'il aimait depuis une année, sans vouloir se l'avouer à lui-même.
Il ne pensait qu'à elle et l'affaire du testament retrouvé ne le touchait pas beaucoup plus que les sentiments intimes de mademoiselle Mézenc.
Après l'indispensable visite au notaire de Maurice Saulieu, Georges s'était enfermé chez lui pour savourer son bonheur, et n'en était plus sorti, faute d'oser retourner chez madame Bréhal, qui peut-être n'était pas fâchée non plus dé rester seule, après tant de douces émotions.
Georges avait oublié jusqu'à son ami Goulanges qu'il avait laissé avec la jeune femme et la jeune fille dans le salon du pavillon de marbre.
Il se coucha très tard et dès le matin, un tout gracieux billet signé : « Gabrielle » vint le combler de joie.
Madame Bréhal le priait de venir la rejoindre à rOpéra, — c'était son jour dé loge, — et lui demandait s'il lui plairait d'employer avec elle l'après-midi du lendemain à courir les magasins en vogue.
Cet empressement à s'occuper de ces préparatifs indispensables d'un mariage élégant le ravit, et loi donna l'idée de la devancer.
. Il avait vu chez son joaillier un bracelet qui ferait très bonne figure dans la corbeille, et il se dit qu'au point où ils en étaient, il pouvait bien se permettre de le lui offrir, le soir même, au théâtre.
Il achevait de s'habiller et il allait sortir pour Tacheter, lorsque Goulanges arriva, d'un air affairé.
Goulanges était le seul ami qu'il lui fût agréable de voir en ce moment. Il le reçut à bras ouverts et il coni'
mença par lui demander ce qu'il était devenu depuis la veille.
— Si je vous disais que j'ai passé tout mon temps à courir après une demoiselle pas très gradée dans le régiment des cocottes, vous ne me croiriez pas, répondit le docteur.
— Mais, si I mais, si I dit Georges en éclatant de rire. Vous êtes très capable de chasser jour et nuit ce genre de gibier.
— Oh I ce n'était pas pour mon plaisir, je vous le jure, et quand vous saurez pourquoi , je pense que vous m'approuverez.
Mais laissez-moi d'abord vous féliciter, mon cher. Madame Bréhal est ravissante, et de plus, elle vous aime, j'en réponds. J'avais lu ça dans ses yeux, dès le commencement du déjeuner, et quand elle est venue nous annoncer que vous étiez d'accord, on voyait qu'elle avait envie de vous sauter au cou.
— Vous exagérez, cher ami. Mais j'avoue que je suis bien heureux, car je l'adore et je cherchais sottement à me prouver le contraire. Elle, de son côté, doutait de m'avoir inspiré un sentiment sérieux. Et de malentendus en malentendus, nous aurions pu rester toute notre vie à nous aimer sans nous le dire.
Il a suffi d'une explication pour chasser les nuages.
— Avouez que j'ai un peu contribué à cet heureux dénouement. Si je n'avais pas tant insisté, vous ne seriez pas venu. Madame Bréhal se serait fâchée et, qui sait? peut-être vous ne l'auriez jamais revue.
— C'est vrai et je vous remercie cordialement de m'avoir forcé la main. Mais je vous dois aussi des éclaircissements, car nous en sommes restés aux sottes histoires de M. de Pontaumur.
226 LES SUITES d'un DUEXi
— Parions que c'est ce que je croyais d'abord... une femme de chambre.
— Non. Madame Bréhal prétend que les siennes sont vertueuses. Hais elle a pris avec tant de calme le récit que je lui ai fait de votre aventure nocturne que je rougis maintenant de l'avoir soupçonnée.
-^ Comment I vous m'avez mis en scène I
— Il le fallait bien, puisque vous seul aviez vu cet homme se glisser dans Tenclos palissade.
— - Mais que va penser de moi madame Bréhal? J'ai bien peur de passer à ses yeux pour un curieux indiscret et de devenir sa bête noire.
— Pourquoi donc? Elle vous sait un gré infini de m'avoir mis sur la voie , car il importait qu'elle fût avertie des manœuvres de cet homme.
Laissez-moi vous dire ce que nous en pensons, elle et moi.
— Ce que j'en pense aussi, très probablement.
— Il nous parait évident qu'il cherche à la compromettre pour se venger d'avoir été dédaigné et finalement congédié : — elle lui a, mercredi dernier, fait défendre devant vingt personnes d'entrer dans son salon. Les stations sentimentales sur le haut de l'ouvrage en terre n'ont pas d'autre but, et il ne serait peut-être pas fâché que je prisse fait et cause pour madame Bréhal.
— Ce serait très maladroit.
— Aussi, m'en garderai-je bien. Pour mettre ordre à ses extravagances, il y a un moyen plus simple... c'est d'élever un mur haut de vingt pieds, et très prochainement ce sera fait.
Quant aux incursions par la porte du chemia de ronde, on va les arrêter aussi en condamnant cette porte. Jusqu'à présent, nous ne nous expliquons pas
LB8 Burnss d'un dtxsl 227
comment il a pu se procurer la clef, mais nous finirons peut-être par le savoir ? Il a pu prendre l'empreinte de la serrure ou se servir d'un de ces outils dont les voleurs font usage.
Maintenant, qu'allait-il faire là ? Sur ce point, il m'est venu une idée. J'imagine que le soir où vous l'avez rencontré, il rôdait comme de coutume devant l'hôtel. Il vous aura vu descendre de votre fiacre et y remonter. Alors, pensant bien que vous seriez très étonné de le surprendre à une heure indue au bout de l'avenue de Villiers, et espérant que vous le suivriez, il s'est arrangé pour passer tout près de votre voiture...
— C'est probable, et j'ai eu bien raison de vous empêcher de donner l'alarme. Si les domestiques de madame Bréhal l'avaient surpris caché dans le pavillon, le scandale eût été effroyable et il ne voulait pas autre chose.
Il se lassera, mais décidément c'est un drôle. Il est antipathique à tout le monde. Ainsi vous ne sauriez croire à quel point mademoiselle Mézenc le déteste. Elle m'a parlé de lui avec horreur.
— Elle devrait avoir, en effet, bien des raisons de le haïr. Mais, puisqu'il est question d'elle, dites-moi dono ce que vous en pensez.
— Je la trouve absolument charmante. Elle est d'une beauté rare ; elle a beaucoup d'esprit, et beaucoup de cœur... trop de cœur peut-être.
— Alors, elle vous plaît. Quand je dirai cela à madame Bréhal, elle sera bien contente.
— Ah I mon Dieu 1 est-ce qu'elle aurait sur moi des vues...
•«- Conjugales, mon cher. Le grand mot est lâché. Mais je ne suis pas inquiet. Vous saurez vous défendre.
— Oui, parbleu 1 Et je n'aurai pas de peine, car mon
sentiment est que le cœur de cette jeune fille est pris. Elle aime quelqu'un, mon cUer, et elle l'aime sans espoir. J'ai deviné ça en causant avec elle. Et assurément ce n'est pas moi qui lui ai inspiré la passion qui l'occupe tout entière.
— Quoi qu'il en soit, son mari ne sera pas malheureux, car Maurice lui laisse une très jolie fortune. Il était plus riche que je ne pensais.
— Mais elle la refuse cette fortune. Elle l'a dit devant vous et elle l'a répété sur tous les tons, après votre départ. Madame Bréhal a essayé de lui persuader qu'elle devait l'accepter. Rien n'y a jfait.
— Tant qu'elle n'aura pas renoncé par un acte autl\entique à la succession de notre ami, elle sera toujours à môme de changer d'avis, dit Georges en secouant la tête.
— Alors, vous ne croyez pas à la sincérité de son désintéressement? demanda vivement le docteur.
— Je n'ai pas d'opinion arrêtée sur ce point. Je n'ai que des doutes ; mais que vous semble de cette résurrection du testament ?
— C'est précisément à ce propos que j'ai beaucoup de choses à vous conter. Vous avez vu le notaire?
— Hier, en sortant de chez madame Bréhal. Il n'y comprend rien, et en effet, c'est incompréhensible. Le testament lui est arrivé par la poste. L'adresse, d'une écriture que je ne connais pas, ni lui non plus, porte le timbre du bureau de la Madeleine. Sous l'enveloppe, pas une ligne d'explication. L'expéditeur a gardé l'anonyme le plus absolu.
— Mais, en cherchant bien, il me semble qu'on le trouvera. Vous qui viviez dans l'intimité de Saulieu, vous devez savoir à peu près quelles étaient les personnes auxquelles il a pu le confier.
LES SUITES d'on ddkl 229
— A aucane. C'est à moi qa'il devait le remettre. J'aî one indication très précise dans une note que j'ai trouvée dains son portefeuille... une note incomplète malheureusement.
Le testament est resté chez lui, j'en suis presque certain. Je l'y ai cherché le lendemain du duel et je n'ai pas pu l'y découvrir. Deux jours après, ses cousins de province sont arrivés et ont pris possession de tout ce qui lui appartenait. Je me suis retiré comme vous savez, et j'ignore ce qu'on a fait ensuite.
— Supposeriez-vous que ces braves collatéraux ayant mis la main sur cet acte qui les dépouille ont eu l'honnSteté de l'envoyer au notaire?
— Ob I non. Je suis persuadé, au contraire, qae s'ils avaient pu s'en emparer, ils l'auraient brûlé bel et bien.
Une seule personne était intéressée à le produire, et cette personne, c'est mademoiselle Mézenc...
— Qui refuse d'en bénéficier... et qui peut-être ignorait qu'il l'instituait légataire universelle.
— Elle savait, du moins, que le testament existait. Je le lai ai dit.
— Mais... pourquoi le montrer, puisqu'elle y renonce ?
— Peut-être pour se donner le mérite d'y renoncer publiquement.
— Vous pensez que c'est elle ? Diable 1 vous m'ouvrez des horizons étranges.
— Mon cher, je n'affirme rien. Seulement, j sonne... et le raisonnement me conduit à pense mademoiselle Mézenc pourrait bien être pourqt chose dans ce coup de thé&tre.
— Parce qu'elle hérite, murmura le docteuj pensif. Hais je raisonne aussi, et je me dei
d'abord pourquoi elld aurait attendu trois semaines avant d'adresser ce testament au notaire.
— Probablement parce qu'elle ne l'avait pas.
— Alors, elle l'aurait trouvé longtemps après la mort de Saulieu. Elle est donc entrée chez lui ?
— Pas que je sache. Les scellés ont été mis immédiatement, et ils ont été levés à la requête des parents de province.
— Qui, sans doute, auront fait bonne garde pour empêcher qu'une étrangère s'introduisit dans le domicile de leur cousin.
Il faudrait donc supposer que Tun d'eux, pris d'une amitié subite pour la fiancée de Saulieu, a sacrifié son propre intérêt pour enrichir cette jeune fille.
— C'est invraisemblable. Aucun d'eux ne la connaît,
— Ou bien qu'un de ses amis à elle, aurait par un hasard inexpliqué jusqu'à présent, découvert ce testament.
-« Je ne sais pas si elle a des amis. Mais à quoi bon tant chercher? Vous y perdrez votre latin, tout docteur que vous êtes, et pour moi j'avoue que ce problème ne me passionne pas.
J'ai fait ce que je devais faire. J'ai couru chez le notaire, parce qu'il m'a appelé. Je lui ai dit que Maurice m'ayant désigné comme exécuteur testamentaire, je m'acquitterais de cette obligation, en tant que ce serait possible; mais je lui ai fait observer qu'il ne dépendait pas de moi de faire rendre gorge aux héritiers, ni de contraindre mademoiselle Mézenc à accepter la succession.
Nous en sommes là et je n'irai pas plus loin, car il m'a promis de me suppléer, et il agira jpour le mieux.
Le reste m'importe peu et j'ai en ce moment d'autres soucis que de deviner des énigmes.
TiBS SUITES d'un DUEL 231
Vous qui ne vous maries pas, vous pouvez essayer, si ça vous amuse.
— Çia ne m'amuse pas précisémeot, mais ça m'inquiète. Et puisque vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que je m'en môle, vous pouvez bien répondre encore à une question que je vais vous poser.
— Allez !
^ Savez-vous si le mobilier de ce pauvre Saulieu a été vendu ?
— Ah I vous pouvez le croire. Les provinciaux n'ont rien eu de plus, pressé que de liquider ce qu'ils ne pouvaient pas emporter.
Ils sont allés voir, pour la forme, le notaire de Maurice ; mais ils se sont promptement mis d'accord.
Et, comme personne ne contestait leurs droits, ils se sont fait délivrer les valeurs déposées chez le banquier.
On aura même, je le crains, quelque peine à les leur arracher, si mademoiselle Mézenc les réclame.
-—Mais... les meubles?
— Oh 1 les meubles n'avaient pas une grande valeur. Maurice était une manière de stoïcien qui méprisait le luxe et qui n'avait jamais eu que des installations très sommaires.
Je me rappelle môme que sa fiancée, qui n'est pas du tout dans les mômes idées, lui faisait quelquefois la guerre à ce propos-là.
— - Enfin, les héritiers ne l'ont pas laissé perdre, cet ameublement ?
— Non, certes. Ils l'ont envoyé à l'hôtel Drouot,
— Quand? demanda vivement le docteur...
*— Ma foi I je n'en sais rien au juste. Attendez donc, cependant !... Oui, le notaire m'a dit que la vente avait dû avoir lieu ces jours-ci.
— Avant-hier, peut-être ?
— Je ne saurais préciser. Mais si vous tenez à 6tre renseigné, ce sera facile. Je le lui demanderai,
A quoi diable tendent vos questions, interrogeant docteur?
— Vous allez voir. Je n'ai pas fini.
Auriez-vous remarqué chez Saulieu une espèce de chiffonnier en bois d'ébène ?
— Jamais de la vie. Maurice ne donnait point dans les futilités de ce genre. Et puis, ça ne sert qu'aux femmes un chiffonnier, et il ne recevait pas de femmes.
— Mais il donnait peut-être dans les bibelots. Le meuble dont je vous parle était ancien... ou du moins ^ il en avait l'air, tant il était en mauvais état.
— Alors, je suis fixé. Il n'appartenait pas à Maurice, car Maurice n'aimait que le neuf. Le goût du bric-à-brac lui manquait absolument.
S'il avait eu chez lui un objet détraqué, il s'en serait défait ou il l'aurait envoyé chez le raccommodeur.
— C'est singulier... je m'étais figuré...
— Quoi donc, cher ami ? Que Maurice avait le sentiment artistique? Eh bien I vous vous trompiez. Maurice était fort instruit et fort intelligent, mais il n'appréciait pas les antiquités. On ne peut pas tout avoir.
— Mais enfin il aimait les livres?
— Oui. Il en achetait peu, mais ceux qu'il possédait étaient bien choisis, et il en avait grand soin.
— Alors, il devait avoir un meuble pour les serrer?
— Non, pas précisément. Son cabinet était garni de rayons en bois où s'alignaient quelques centaines de volumes. Et quant à ses livres de chevet, ceux qu'il relisait le plus volontiers, il les avait logés dans une façon d'armoire à deux battants, de médiocre dimension et de plus médiocre qualité, qu'il avait dressée à la tête de
on lit.
— Vous disiez tout à Theure qu'il ne voulait pas de Tieilleries.
— Celle-là avait pour lui la valeur d'un souvenir.
— Mais cette armoire n'était-t-elle pas posée sur une table... qui lui servait de support?
— Oui. Et les pieds de cette table constituaient pour lui le souvenir en question.
— Ils n'étaient pas du môme temps que le reste, n'est-ce pas ?
— Non. Gomment savez-vous cela?
— Allez toujours. Décrivez-moi l'objet, je vous prie*.
— L'objet provenait, autant qu'il m'en souvient, de la succession de son oncle, décédé l'année dernière. Maurice l'avait gardé, je ne sais trop pourquoi, car il ne pouvait lui servir à rien. Les quatre pieds ne tenaient plus debout.
— Alors, on en a remis des neufs ?
— Entre autres talents, mademoiselle Mézenc a celui de confectionner de jolis ouvrages en bois et en ivoire. Elle a chez elle une machine f<5rt démodée aujourd'hui, que nos arrière-grand*mères appelaient un tour en l'air. De leur temps, c'était une rage, comme de broder au tambour. Sous Louis XYI, les élégantes tournaient. Plus tard, elles se mirent à jouer de la harpe. Tout ça n'était pas plus ennuyeux que le piano.
— C'est mademoiselle Mézenc qui a tourné les pieds de la table?
— Parfaitement, cher ami, et Maurice, ravi de ce cadeau, ne se serait pas séparé de son meuble pour tout l'or du monde.
Mais, j'en reviens toujours là : en quoi ces détails peuvent-ils vous intéresser?
^ Si je vous disais que ce meuble, les héritiers l'ont vendu?
284 LBS SUITES d'un DUEL
— Parbleu I ils n'avaient aucun motif pour en faire des reliques.
— Et que j'étais là quand on Ta vendu ?
— Où?àrhôtelDrouot?
— Vous ne vous rappelez donc plus les conversations que vous avez entendues avant-hier en dînant au cercle ?
— Je n'y ai pas pris garde. Elles n'étaient pas récréatives et j'avais l'esprit ailleurs. Je n'ai retenu que le propos de l'architecte Gapdenac sur ce Pontaumur.
— Alors vous n'avez pas entendu que cet animal de Vervelle m'a interpellé d'un bout de la table à l'autre pour me demander ce que je faisais à la vente avec une figurante des Bouffes de l'Est ?
— Ma foi, non. Et je déclare que ça m'est fort égal.
— C'est cette figurante qui a acheté le meuble aux pieds tournés.
— Grand bien lui fasse. Je m'en moque.
^ Elle l'a acheté avec mon argent. Il m'en a coûté vingt-cinq louis.
— Tant pis pour vous I Mais, mon cher, si c'est pour me narrer vos folies amoureuses que vous me retenez ici depuis une demi-heure, je vous avoue que je trouve la plaisanterie un peu longue.
— L'amour n'était pour rien dans l'affaire. J'aurais payé cinquante louis plutôt que de laisser ce meuble à M. Corléon.
— Il le voulait donc ?
— A tout prix. Je ne l'ai eu que par surprise, pour ainsi dire... parce que le commissaire-priseur me connaît et qu'il a cherché à m'ôtre agréable en adjugeant vivement sans permettre à Corléon de surenchérir.
•-- Voilà qui est singulier... Corléon essayant d'acquérir une armoire qui a appartenu à la victime de son
LB8 SUITES d'un DU8L 286
ami Pontaumur... Enfin elle vous est restée. Qu'en avez- Yous fait?
— Je l'ai laissée à ma petite amie... et je m'en repens bien.
-- Gomment, mon cher, vous regrettez d'avoir été généreux avec une femme I je ne vous reconnais plus.
— Et moi, je m'étonne, mon cher Georges, que vous ayez si peu de perspicacité. L'idée ne vous est pas encore venue de rattacher cette histoire de l'hôtel Drouot à un événement qui vous préoccupe, quoi que vous en disiez ?
— Ma foi, non. Tous les avez complètement brouillées mes idées, en sautant brusquement de l'étude de mon notaire à la salle des ventes.
— Le rapport n*est cependant pas difficile à saisir.
— C'est possible, mais je ne l'ai pas encore saisi. Éclairez, ô Goulanges, ma faible intelligence.
— Yoyons ! vous m'avez bien dit que Maurice avait laissé dans son portefeuille une note qui ne vous a rien appris, parce que la balle a emporté un fragment du papier.
— Parfaitement. Il y avait : « Je te prie de remettre mon testament à mon notaire. Tu le trouveras dans la,,. » Le reste manquait. A coup sûr, il ne s'agissait pas de ce meuble... Appelez-le un chiffonnier, une armoire môme, si vous voulez... Maurice n'aurait pas écrit dans la..,
-*- N'est-ce que cet article féminin, sans apostrophe, qui vous embarrasse? mais songez donc que, dans cette armoire, il mettait des livres. C'était donc une bibliothèque.
— La bibliothèque I s'écria Georges. Oui, c'est bien le mot qui complétait la phrase. Ah 1 la mémoire me renent maintenant.
236 LES fiUITBS d'un DUEL
Oui, c'est là que Maurice avait serré son testament. Je ne sais comment je n'y ai pas pensé tout de suite, car il parlait à chaque instant de ce meuble ridicule. Mademoiselle Mézenc y avait travaillé. C'était assez pour que l'objet lui inspirât une sorte de vénération.
Seulement, il se figurait que c'était une bibliothèque, et il a dû écrire : la bibliothèque, sans autre désignation, parce qu'il était convaincu que je ne m'y tromperais pas et que j'irais tout droit à l'armoire aux livres.
Ah I bien, oui, je n'y ai seulement pas regardé. . — D'autres que vous y ont regardé, dit le docteur, et le mal est réparé, puisque le testament est entre les mains du notaire.
— D'autres, oui... mais qui? Le meuble a été tout d'abord à la discrétion des héritiers. Il paraît qu'aussitôt après la levée des scellés, ils ont pris possession de l'appartement, et ils n'en sont plus sortis, pour ainsi dire. Us se surveillaient entre eux.
— Et ils ont dû fouiller partout. Gomment se fait-il que le testament ait échappé à leurs recherches. ? Etaitil caché dans un tiroir qu'ils ont négligé d'ouvrir ? L'armoire et la table en étaient pleines, de tiroirs et de recoins.
— Je parierais bien qu'ils ont tout visité.
— Il y avait peut-être des doubles-fonds. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils n'ont rien trouvé ; car s'ils avaient découvert le papier qui les déshéritait, le notaire n'en aurait jamais eu de nouvelles.
— Attendez idonc ! murmura Georges en se frappant le front, mais oui... je me rappelle maintenant, qu'en célébrant les mérites artistiques de mademoiselle Mézenc, Maurice, pour me donner une preuve de l'habi'
LES SUITBS d'un DUEL 237
leté de main qu'elle possède, m'a raconté qu'elle avait évidé à rintérieur les quatre pieds de la table.
Chacun de ces pieds est creux dans toute sa longueur et il suffit de le dévisser à un certain endroit pour met« tre à découvert une* espèce de boite, très propre à recevoir un rouleau de papiers.
Plus de doutes, mon cher. Le testament était là et les collatéraux n'avaient garde de l'y dénicher, puisqu'ils ne connaissaient pas le truc...
— Que mademoiselle Mézenc connaissait parfaite* ment, puisqu'elle Tavait inventé. Et si nous étions sûrs que Saulieu lui a dit où il avait logé son testament, la situation commencerait à se dessiner plus clairement.
— Pas pour moi, car enfin elle n'a pas pu y toucher à cette bibliothèque qui n'a fait qu'un saut du domicile de Maurice à l'Hôtel des Ventes. Elle ne cousinait pas avec les héritiers, et ce n'est pas elle qui a acheté.
— Non, c'est moi.
— Pour une demoiselle qui vous veut du bien, vous me l'avez dit.
^ Oui, pour Delphine du Raincy, l'espoir des BoutTes de l'Est.
— Bon I et qu'a-t-elle fait de son acquisition ?
— Elle en a pris livraison séance tenante, et elle l'a emportée chez elle, rue de Gonstantinople.
— Eh! bien, mais... votre Delphine a peut-être eu ridée ingénieuse de démonter cette machine à compartiments...
— Je lui ai défendu d'y toucher, avant de m'avoir revu... ce n'est pas une raison, car la curiosité est le moindre de ses défauts et l'obéissance n'est pas une de ses qualités.
Je ne serais pas très étonné d'ailleurs qu'elle se fût imaginé que le meuble contenait un trésor... on l'avait
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poussé avec tant d'acharnement qu'elle a pa croire à un dessou8.de cartes.
Mais, en admettant qu'elle ait fait la trouyaille, elle n'aurait jamais songé à mettre le testament à la poste, attendu qu'elle ne connaissait pas* Saulieu... et encore moins le notaire de Saulieu.
— C'est juste. Alors, nous en sommes toujours aux conjectures.
— Moi, j'ai une crainte. Delphine n'est pas incorruptible et, si on lui a olETert un gros bénéfice, elle est très capable d'aToir cédé son marché.
Elle m'a juré de ne jamais revendre ce fameux chiffonnier, dont je soupçonnais déjà l'importance ; mais je ne fais pas grand fonds sur les serments des femmes.
Or, on n'a pu le lui acheter que pour y prendre le testament de Saulieu, car il n'a aucune Taleur.
— Qui, on ?
— Quelqu'un qui savait que le testament y était.
— Ajoutez : Et qui avait intétèt à le produire.
— Assurément.
*^ Mais ce quelqu'un ne peut pas être M. Gorléon. Il lui importe fort peu, je suppose, que mademoiselle Mézenc hérite. Elle n'est ni sa parente, ni sa maîtresse... Elle ne tient à lui par aucun lien.
— C'est vrai... et cependant, l'obstination qu'il mettait k enchérir m'a donné fort à penser. Songez donc qu'il a failli payer ce meuble très cher et qu'il passe pour être avare. Corléon avait évidemment une raison secrète.
— Alors, il faudrait supposer qu'il agissait d'accord avec la fiancée de Maurice que son ami Pontaumur a tué... Savez- vous que si cela était, cette mademoiselle Marianne serait une abominable créature.
«— Aussi, je répugne à croire à une entente. U9}^ ''^^
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m'était prouvé que Gorléon a racheté le meuble à Del<^ phine, la complicité deyiendrait presque évidente.
Rapprochez les dates, mon cher Georges. La vente aax enchères publiques a eu lieu avant-hier dans Taprès-midi. Et le notaire a reçu le testament hier dans la matinée. L'anonyme qui le lui a envoyé par la poste avait très bien pu se le procurer avant-hier soir.
— En se faisant livrer la bibliothèque par cette fille. Eh bien ! mais vous devez être fixé sur ce point. Vous êtes allé voir votre Delphine, je pense ?
— Malheureusement, non, je ne suis pas fixé. En la quittant à la porte de THÔtel des Ventes, je lui avais annoncé ma visite pour le lendemain, qui était hier. Or, hier, nous, étions invités par madame Bréhal. Je n'ai pas eu le temps de passer, avant midi, rue de Constantinople.
— Je comprends ça, mais après le déjeuner, lorsque vous avez su que le testament venait de reparaître mi* raculeusement... C'était le cas ou jamais de courir chez Delphine.
— Je n'y ai pas manqué. Mais Delphine, qui devait m'attendre, était sortie. J'ai dit à la bonne que je reviendrais chercher madame pour dîner : et, en effet, je suis revenu. Démarche inutile. Madame était, dans l'intervalle de mes deux visites, rentrée pour s'habiller, et sortie presque aussitôt.
Elle ne m'avait môme pas laissé un mot pour s' ex* cuser.
— C'est impardonnable, dit Georges en riant. On ne se conduit pas de la sorte avec un ami qui fait de si jolis cadeaux.
— Aussi, me suis-je dit qu'il devait y avoir anguille sous roche, d'autant plus que cette petite a la bosse de ^a reconnaissance très développée. Pour qu'elle m'ait
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lâché, il faut qu'il soit survenu un événement dans son existence, car elle adore les dîners fins, et j'avais parlé de la mener au Café anglais.
Je ne me trompais pas. Je suis retourné ce matin rue de Gonstantinople. Madame du Raincy n'avait point reparu à son domicile.
— Diable I c'est grave ; et si vous êtes jaloux...
— Ah I non, par exemple ! avec Delphine ce serait perdre son temps, mais je me défiais, pour d'autres motifs, de ces absences répétées.
J'ai fait causer la bonne, et cette intelligente soubrette m'a appris que sa maltresse était depuis trentesix heures accointée d'un monsieur qui ne la quittait pas d'une semelle, un noble étranger, à ce que j'ai pa comprendre.
Et j'ai su que ce seigneur avait paru pour la première fois chez elle avant-hier, à cinq heures, au moment môme où je me promenais avec vous au concours hippique et juste une heure après l'adjudication du chiffonnier.
— Et vous en avez conclu qu'il avait dessein de s'approprier ce vilain meuble. C'est une conjecture assez hasardée, convenez-en.
— Je ne serais pas surpris qu'elle se vérifiât.
— Dans tous les cas, ce monsieur n'est par Gorléon, puisque, ce jour-là, Gorléon a dîné au cercle à la môme table que nous.
— Gorléon a des amis... L'un d'eux a pu jouer le rôle de nabab auprès de Delphine, et profiter de son intimité avec elle pour visiter la bibliothèque de fond en comble.
— Vous auriez dû demander à cette bonne si le meuble était toujours là.
. — G'est ce que j'ai fait ; mais elle a eu l'air de napas
savoir ce que je voulais dire. J'en ai été d'un louis pour les premiers renseignements et je trouve que je n'en ai pas eu pour mon argent.
Mais je ne me tiens pas pour battu. Je vais me remettre en chasse aujourd'hui et ce sera bien le diable si je n'accroche pas ma cliente quelque part... quand je devrais aller la chercher dans les restaurants de nuit... elle ne sera pas toujours avec son monsieur et je connais ses habitudes.
— Ma foi I docteur, j'admire votre zèle et je vous avoue qu'il m'étonne. Que vous en reviendrait-il, quand vous découvririez qu'il y a des mystères dans la vie de mademoiselle Mézenc ? Vous ne songez pas à l'épouser?...
— Non, mais... ne pensez- vous pas, mon cher Georges, que si cette jeune fille était de connivence avec l'acolyte de M. de Pontaumur, il serait bon que madame Bréhal sût à quoi s'en tenir sur le compte de sa protégée ?
— Bah I cette protection ne durera pas toujours. Notre mariage y mettra ordre.
— Le fait est qu'il m'a semblé lire sur la figure de mademoiselle Mézenc un autre sentiment que la joie, quand madame BréhaLlui a annoncé qu'elle allait vous épouser. Et si j'osais vous faire part d'une idée qui m'est venue...
— Osez, cher ami. Je crois^ que je la devine, votre idée.
— Je me suis demandé si vous ne lui auriez pas inspiré un sentiment qu'elle cache avec soin, mais que ses yeux trahissent quelquefois. Hier, dans le salon du kiosque, elle vous a lancé un regard... et un autre à madame Bréhal... qui ne s'est aperçue de rien.
•r Je l'ai avertie cependant. Et ce soir, je l'avertirai
242 LBS BUITBS d'un DUEL
encore. Je dois la retrouver dans sa loge à l'Opéra.
— Vous ne lui parlerez pas, j'espère, de nos suppositions sur la jeune personne ?
^ Non, non. J*attendrai que nous ayons une certitude. Et maintenant, cher ami, vous allez me permettre de vous quitter. J'entre en fonctions dès aujour* d'hui^ comme prétendu, car je vais de ce pas acheter mon cadeau de fiançailles, et à moins que vous ne soyez homme à courir avec moi les boutiques des joailliers...
— Ça m'amuserait assez, mais il vaut mieux que j'essaye de remettre la main sur Delphine. C'est l'heure où elle revient de sa répétition. J'ai quelque chance de la rencontrer chez elle et j'ai envie d'y passer.
— Alors, bonne chance 1 Vous verrai-je demain?
— Ce soir, si vous voulez, au cercle, après l'Opéra.
— C'est convenu, répondit Georges, en serrant la main du docteur.
Et les deux amis se séparèrent, sans se douter qu'ils n'étaient pas au bout de leurs peines.
Le docteur Goulanges s'en alla tout songeur, après ayoir causé avec Georges Gourtenay.
Ses soupçons prenaient un corps, et se précisaient davantage depuis qu'il savait que le notaire avait reçu I0 testament.
Il ne doutait presque plus que ce testament eût été caché dans le meuble en bois d'ébène, et pour en acquérir la certitude, il était décidé à pousser Tenquéte aussi loin que possible.
Il avait mis du temps h se lancer dans la voie des recherches, mais, maintenant qu'il y était, il ne connaissait plus d'obstacles.
Les vingt-cinq louis dépensés h la salle des ventes n'étaient rien. Il ne les regrettait plus et il était prêt h tous les sacrifices pour en venir à ses fins.
Mais le problème s'était compliqué. Il ne s'agissait pas seulement de savoir ce que M. Gorléon espérait trouver dans ce chiffonnier-bibliothèque. Il fallait encore savoir pourquoi il s'intéressait à mademoiselle Mézenc, qui profitait seule de la découverte inespérée
de l'acte où Maurice Saulieu avait consigné l'expression authentique de sa dernière volonté.
Il l'avait vue pour la première fois l'avant-veille, cette touchante victime du duel de Gennevilliers, cette Marianne que la balle de M. de Pontaumur avait atteinte en frappant son fiancé, et sa beauté l'avait émerveillé.
Le lendemain, chez madame Bréhal, s«n esprit l'avait charmé. Elle lui inspirait plus que de l'admiration. Elle lui inspirait de la sympathie. Et il n'éprouvait pas souvent ce sentiment-là pour une femme, étant de sa nature très disposé à voir plutôt les défauts que les qualités du sexe faible.
Il avait bien cru s'apercevoir, à la fin de la séance, au pavillon de marbre, que mademoiselle Mézenc se réjouissait médiocrement du mariage de Georges Gourtenay.
Il s'était même demandé si elle ne jalousait pas le bonheur de sa bienfaitrice, mais de là à prendre cette jeune fille pour une protégée de M. Corléon, il y avait très loin, et quoiqu'il se fût laissé aller un instant à entrer dans les idées de son ami Gourtenay, il ne pouvait pas croire qu'elle eût quelque chose à démêler avec M. de Pontaumur et consorts.
Mademoiselle Mézenc déclarait qu'elle renonçait à bénéficier du legs universel : cela coupait court à toutes les suppositions malveillantes.
Et, en poursuivant son œuvre de magistrat instructeur, Coulanges espérait bien parvenir à démontrer, tout à la fois, la culpabilité de Gorléon et l'innocence de Marianne.
Il inclinait à penser que cette affaire de l'hôtel Drouot se rattachait par un lien mystérieux à la fraude criminelle qui avait coûté la vie à Saulieu, et peu s'en était fallu que, dans le feu de la conversation^ il ne racontât
à Georges l'histoire dé la fausse balle et du clou enfoncé dans la crosse d'un des pistolets.
Mais le moment ne lui paraissait pas venu. Il ne voulait pas troubler le bonheur de Courtenay et, d'ailleurs, il jugeait plus sage de compléter ses investigations avant d'exposer les faits à son cher camarade.
En attendant, il ne pouvait pas mieux employer son temps qu'à chercher l'insaisissable Delphine et il s'achemina vers la rue de Gonstantinople, qui n'est pas loin de la rue de Milan.
Il en fut pour sa course. Le portier lui dit que madame du Raincy n'était pas rentrée, et Coulanges ne crut pas devoir monter quatre étages pour reprendre les pourparlers avec une bonne qui donnait si peu de renseignements sur sa maîtresse.
Il craignait que cette soubrette ne finit par le trouver ridicule, et il ne tenait pas à jouer chez une figurante le rôle d'un amoureux transi qui vient trois ou quatre fois par jour se pendre à la sonnette d'un appartement où on ne veut pas le recevoir.
Delphine, d'ailleurs, ne passerait pas toute la semaine à courir les restaurants, et en revenant à l'heure du dîner, le docteur avait quelque chance de la rencontrer enfin.
Il se disait aussi qu'à l'instar d'Amanda, — TAmanda de la chanson des cafés-concerts, — Delphine adorait les courses en voiture, et qu'en poussant une pointe vers les Champs-Elysées, il pourrait peut-être l'apercevoir roulant sur le chemin du bois de Boulogne et l'arrêter au passage.
C'était justement l'heure du défilé et il faisait un temps superbe, clair et pas trop chaud, une journée de printemps, comme on n'en a pas souvent à Paris.
Coulanges était affligé d'une tendance à Tembon-
point, et par principe hygiénique, il aimait à marcher.
Il ne négligea point cette occasion de faire à pied deux ou trois kilomètres, et il prit le chemin le plus long, par les boulevards et la place de la Concorde.
Au moment où il s'engagea dans la contre-allée de droite que suivent de préférence les promeneurs élégants, la descente du Bois commençait ; c'était une procession mi-partie de luxueux équipages et de simples fiacres ramenant à Paris des familles bourgeoises on des modistes en rupture d'atelier.
Sur lés chaises alignées au bord de la chaussée, siégeaient des centaines d'observateurs venus là pour inspecter les voitures, les chevaux et les toilettes, ou tout simplement pour se chauffer au soleil.
De jeunes gommeux guettaient l'instant propice pour saluer une femme à la mode ou tout simplement un huit-ressorts bien attelé, ce qui est un excellent moyen de faire accroire aux passants qu'on a de belles connaissances.
Peu leur importe d'ailleurs que le salut soit rendu.
Le docteur n'était pas de ceux-là. Il ne se donnait pas la peine de tirer des coups de chapeau aux grands équipages ou aux petits coupés discrets, mais il aurait pu nommer presque toutes les femmes qui les occupaient, car il savait sur le bout du doigt son Paris mondain.
Du reste, après dix minutes de promenade, il n'avait encore aperçu que des célébrités qui l'intéressaient peu : des grandes dames qui n'étaient pas de sa clientèle, ou des chevronnées de la galanterie.
La vieille garde tout entière était là, et il l'avait trop souvent passée en revue pour prendre encore plaisir à la contempler.
Il se lassa bientôt de coudoyer et d'être coudoyé, en
fendant la foule qui remplissait l'allée, et il se décida à s'asseoir au pied d'un gros arbre, autour duquel se trouvaient quelques fauteuils vacants.
Il pensait avec raison qu'il serait mieux là pour examiner les véhicules divers qui passaient dans l'avenue, les uns au pas tranquille d'un cheval de louage, les autres au grand trot de deux demi-sang de hautes al-^ lures.
Tous les genres et môme tous les sous-genres de la carrosserie française y étaient représentés, depuis le landau de grand style, avec cocher poudré, valets de pied taillés en hercules, armoiries sur les portières et sur les harnais^ jusqu'à la Victoria d'occasion, menée par un cocher ganté de coton blanc comme un figurant de l'Ambigu.
Delphine n'en était môme pas à la voiture au mois.
Elle venait d'entrer dans la carrière, et elle ne demandait qu'à se lancer, mais elle n'avait point encore mis la main sur l'homme généreux qui achète la première voiture, et elle ne dédaignait point de se promener à l'heure dans une boîte numérotée.
Aussi Goulanges s'attachait-il particulièrement à inspecter d'un coup d'œil rapide et sûr les fiacres, fermés ou découverts, qui défilaient devant lui.
C'était peine perdue, car il n'y voyait que des visages inconnus.
L'occupation ingrate à laquelle il se livrait consciencieusement finit par le lasser et il songeait à quitter la place lorsqu'il remarqua, pas bien loin de l'endroit où il avait pris position, un petit coupé stationnant contre la bordure en pierre qui sépare la chaussée du promenoir des piétons.
Ce coupé avait un certain air de mystère. Il était peint en vert sombre, sans écusson et môme sans ini-
tialesy attelé d'an alezan bien campé sur ses jambes qa'un cocher en carrick à triple collet ayait assez de peine à maintenir immobile.
Les glaces étaient remplacées par des volets en bois, hermétiquement clos, saof un seul.
Du côté des chaises Tronchon, le volet n'était levé qu'aux deux tiers et sur le haut de ce volet s'appuyait une main fine, emprisonnée dans un gant noir, la main d'une femme qui se cachait au fond de la voiture et qui regardait probablement par la découpure en forme de cœur percée dans la partie supérieure de la clôture mo* bile.
Cette main semblait être un signal. Les doigts s'agitaient, se crispaient, battaient la mesure. Sans doute la dame attendait quelqu'un et s'impatientait de ne pas le
voir arriver.
Ce n'était certes pas la main de Delphine. L'insouciante personne que Goulanges cherchait depuis vingtquatre heures n'aurait pas songé à se cacher. Elle eût, au contraire, été très fière de se montrer en si bel éqaipage.
Et puis, Delphine péchait un peu par les extrémités, tandis que la main qu'on voyait était petite et bien tournée.
Il y avait là, sans doute, une de ces aventures parisiennes qu'on rencontre si souvent qu'elles n'excitent plus la curiosité des passants, et, en toute autre circonstance, le docteur n'y aurait pas pris garde.
Mais, pour le moment, tout Tintriguait.
A force d'exercer son esprit à deviner des énigmes, il voyait des énigmes dans les faits les plus insignifiants.
, Aussi ne perdait-il pas de vue le coupé si bien fermé et se préparait-il à s'en rapprocher tout doucement, aa
risque de laisser passer, pendant cette expédition, la demoiselle qu'il guettait.
Mais, au moment oh il allait se lever, il aperçut à trente pas de lui et à vingt pas de la voiture, M. de Pontaumur qui s'avançait en fumant un cigare.
Au lieu de cheminer sur la bande d'asphalte qui marque le milieu de la contre-allée, M. de Pontaumur marchait entre la première rangée de sièges en fer et les chaises isolées au pied des arbres, comme celle que le docteur occupait.
Ce personnage inquiétant ne voyait pas Coulanges, mais si Coulanges eût donné suite à son projet de vérification, ils se seraient bientôt trouvés nez^-nez.
Coulanges eut la présence d'esprit de se tenir coi et Pontaumur, en arrivant à la hauteur du coupé, s'arrêta tout à coup et se mit à étudier le cheval en connaisseur.
Aussitôt, la main disparut, et le volet se leva tout à fait.
— J'ai de bons yeux, se disait le docteur, et si la dame lui ouvre, je verrai bien qui elle est.
Mais Pontaumur, après un temps d'arrêt, revint un peu en arrière, quitta le trottoir, passa derrière la caisse de la voiture, et devint subitement invisible.
Dix secondes après, le bruit d'une portière vivement refermée frappa l'oreille exercée de Coulanges, et l'alezan partit comme une flèche, entraînant le coupé dans la direction de l'Etoile.
Coulanges n'avait pas très bien compris le mouvement, et quand le coupé fila, il s'attendait à revoir Pontaumur planté sur ses jambes à la place otl il l'avait vu disparaître derrière la voiture.
Mais la place était vide. La voiture emportait Pontaumur vers des régions inconnues, avec une femme non moins inconnue.
250 LES SUTTBS D'UN DUISL
L'opération avait été si lestement exécutée qu'elle devait avoir été combinée d'avance entre les deux voya* geurs.
C'était bel et bien un enlèvement. Seulement au rebours de ce qui se passe d'ordinaire, c'était la femme qui enlevait l'bomme.
Et le lieu avait été singulièrement choisi par ce couple plus ou moins bien assorti. En général, des amoureux qui se cachent ne se donnent pas rendez-vous au beau milieu des Champs-Elysées, à l'heure du retour du Bois.
Cependant, l'accord était évident. Le coupé aux glaces de bois était venu de la place de la Concorde, au pas, en rasant la bordure de la contre-allée, et s'était arrêté juste en face de la grande porte du palais de l'Industrie. Pontaumur venait, lui, en sens inverse, et savait qu'il allait rencontrer le petit coupé vert sombre, car il marchait le plus>près possible de la chaussée et il donnait un coup d'œil à chaque voiture passant ou stationnant.
Personne, à vrai dire, n'avait pris garde à ces manœuvres, personne, excepté Coulanges. Les chaises qui avoisinaient l'endroit de la rencontre étaient occupées par une famille bourgeoise assise en rond; ces braves gens admiraient le défilé, et s'ils avaient vu un monsieur faire le tour d'une voiture hermétiquement fermée, à coup sûr, ils n'y avaient pas entendu malice.
— Pontaumur m'a-t-il aperçu? se demandait le docteur.
Et il se répondait à lui-môme :
— Non, ce n'est pas probable. S'il avait su que j'étais là, il aurait passé son chemin en faisant signe à la dame d'aller l'attendre plus loin. Il ne tenait pas à être
suryeillé par moi au moment où sonnait pour lui Theure du berger.
A moins que..»
Le docteur s'arrêta en plein raisonnement. La situa*tien venait de lui apparaître tout h coup sous un nou^ veau jour.
— A moins que le drôle ne Tait fait exprès, reprit-il coDtinuant la suite de son monologue. C'est peut*ètire la suite de ses expéditions du boulevard Herthier ? Qui sait si) cette fois encore, il ne cherche pas à attirer sur ses bonnes fortunes, vraies ou fausses, l'attention des gens qui les connaissent? Il espère que je raconterai cette histoire au cercle, et que certaines gens croiront à une intrigue avec madame Bréhal. Ce n'est pas elle assurément qui était dans le mystérieux coupé, mais rien ne m'empêcherait de le dire, si j'étais mal intentionné, ni môme de le penser, car après tout je n'ai vu qu'une main gantée de noir.
En y réfléchissant davantage, Goulanges conclut que cette supposition improvisée ne reposait sur rien de sérieux; Pontaumur pouvait bien avoir une maîtresse et la rejoindre aux Champs-Elysées, sans que la dame de l'avenue de Villiers fût pour quelque chose dans cette aventure.
Et il se remit en observation, car il n'avait pas encore perdu toute espérance de voir passer Delphine.
L'idée lui vint alors qu'il ne serait pas beaucoup plus avancé) si elle passait sans le voir.
Les voitures qui descendent de l'Étoile prennent le côté sud de l'avenue, et Goulanges, assis du côté nord, ne pouvait guère appeler, à travers la chaussée, la personne qu'il cherchait.
Et, afin d'être prêt à tout événement, l'avisé docteur arrêta un cocher qui s'en allait maraudant et le prit à
rheure pour l'avoir sous la main, s'il était obligé de suivre la voyageuse Delphine.
Il ne comptait plus beaucoup qu'elle allait paraître, car rheure s'avançait, mais le fiacre lui servirait toujours, attendu qu'il ne comptait pas remonter à pied jusqu'à la rue de Gonstantinople.
Il n'y avait pas cinq minutes qu'il était en mesure de donner la chasse à madame du Raincy, lorsqu'un coupé bleu, superbement tenu et attelé, attira son attention.
Celui-là n'était pas hermétiquement fermé comme l'autre; les glaces baissées laissaient voir la femme qui l'occupait, et comme le cheval n'avait pas encore pris les grandes allures, le docteur eut tout le temps de re- Xîonnattre madame Bréhal.
— Ah I murmura-t-il, je savais bien que ce n'était pas elle qui vient de partir avec Pontaamur.
Saluer était indiqué. Madame Bréhal, non seulement rendit le salut, mais encore elle fit arrêter.
Goulanges, flatté de cette attention, coTirut à la portière, et fut accueilli le plus gracieusement du monde.
— Je suis ravie de vous rencontrer, lui dit la dame, et j'ai presque envie de vous enlever. Nous irons jusqu'au lac et je vous ramènerai où vous voudrez.
Cette aimable proposition ne faisait pas du tout l'affaire du docteur et il s'excusa comme il put. Il prétendit qu'on l'attendait à cinq heures pour une consultation.
— Vous avez donc des malades? lui demanda en riant madame Bréhal. Je ne l'aurais pas cru. Mais je lie veux pas vous déranger et je vous rends votre liberté, à condition que vous viendrez me voir le plus tôt possible. Vous 6tes le meilleui^ ami de Georges et les amis de
mon mari sont les miens. L*avez-vous vu aujourd'hui?
-* Je sors de chez lui, répondit Coulanges.
— Il sera ce soir à l'Opéra dans ma loge, et il y aura une place j)our vous, si le cœur vous en dit. Nous parlerons de cette chère Marianne. Je crains qu'elle ne soit souffrante, car elle n'est pas venue ce matin comme d'habitude, et, en rentrant, je passerai rue Blanche» pour prendre de ses nouvelles.
A bientôt, cher docteur, conclut madame Bréhal, en faisant signe à son cocher de marcher.
Coulanges chercha d'autant moins à la retenir que la place était très mal choisie pour causer. Une voilure qui s'arrête au moment où la chaussée est emcombrée oblige celles qui suivent à faire un détour et il en résulte immédiatement un embarras.
Les autres cochers criaient déjà, et les sergents de ville allaient intervenir, quand le coupé bleu fila dans la môme direction que le coupé vert sombre.
— Je l'aurais parié, que la chère Marianne serait malade aujourd'hui, pensait le docteur en regagnant sa place. Et mes ordonnances ne la guériraient pas. C'est le mariage de Gourtenay qui lui fait mal au cœur. Elle en souffre bien plus, je le crains, qu'elle n'a souffert de la mort de ce pauvre Saulieu.
Quelle singulière fille I Elle ne regrette pas son fiancé, et elle fait fi de la fortune qu'il lui a laissée. Elle ne veut que ce qu'elle ne peut avoir. Je la plains, mais qu'y faire? Je ne réussirais pas à la consoler et je ne me soucie pas d'essayer. La vocation me manque.
Et pourtant, je conviens qu'elle est charmante. Quel dommage qu'elle ne se destine pas au théâtre comme Delphine! J'aurais voulu être son médecin ordinaire.
Ce monologue prit fin au moment où Coulanges se
254 LES 6UITBS d'un DUEL
retoarnaii pour s'asseoir, et au môme instant un spec* tacle imprévu attira son attention.
Au milieu de l'avenue, une Victoria arrivait à fond de train, conduite par une femme.
Un groom, assis à côté d'elle, donnait des signes non équivoques de frayeur, et les cochers marchant en sens contraire se garaient de très loin pour éviter un accroc.
Ce domestique mal tenu, qui n'était pas à sa place, ce cheval, une bote de sang usée jusqu'à la corde, la façon de mener de la dame, tout cela était le comble de l'incorrection, et les gens qui s'y connaissaient an peu riaient de ce grotesque équipage.
Le docteur riait comme tous les autres, et mômeplas fort, lorsqu'il reconnut la donzelle.
— C'est Delphine ! murmura-t-il, stupéfait.
Et c'était elle. La folle créature s'inquiétait fort peu d'accrocher et de verser.
Penchée en avant, les deux mains crispées sur les rênes, elle prenait des attitudes d'écuyère de l'hippodrome conduisant un quadrige dans la course des chars, et son sourire semblait dire aux promeneurs ébahis qui la regardaient passer : « Admirez-moi; admfrez ma voiture, mon groom, mon cheval et mon chic I »
— Pour peu qu'elle continue de la sorte, pensait Coulanges, elle va se rompre le cou, ce n'est pas douteux, et je ne saurai jamais si le testament était dans le chiffonnier.
Je vais tâcher de la rattraper, quand ce ne serait que pour la ramasser, si elle fait la culbute.
Son fiacre était là et le cocher qui regardait se tenait les côtes.
— Suivez, lui dit le docteur en montrant la Victoria ; du train dont elle va, vous ne la rejoindrez pas, mais
LES 6UITS8 d'un DUSL 255
VOUS aurez dix francs de pourboire si vous ne la perdez pas de vue.
^ C'est comme si je les tenais, grommela le cocher ; le carcan qui file là<bas n'a plus de jambes et ma jument a du fond.
Et sur cette assurance, la poursuite commeq^a.
Delphine était déjà à la place de la Concorde, mais l'allure se ralentissait sensiblement. Le cheval était à bout de vent.
— Va-t-elle tourner et remonter l'avenue? se demandait Coulanges. Elle en est bien capable. Elle se figure que tous les millionnaires de Paris la contemplent.
Non, heureusement, elle rentre chez elle. Enfin, nous allons avoir une explication.
La yiçtoria, au lieu de prendre la rue Royale, enfila au grand étonnement du docteur, la rue de Rivoli, qui n'est point le chemin pour regagner les hauteurs du quartier de l'Europe.
— Où diable va-t-elle ? murmura Coulanges, très satisfait de constater que, si son fiacre ne gagnait pas de terrain, il n'en perdait pas non plus. Eh I parbleu, elle va chez le riche seigneur qui a payé la location de celte affreuse guimbarde.
Tant mieux I je saurai qui c'pst. Ce sera un point de départ pour arriver à ce gredin de Gorléon.
La Victoria tourna par la rue CastigUone, traversa la place Vendôme, et remonta la rue de la Paix jusqu'à la rue Neuve-des-Petits-Champs où elle s'engagea.
Coulanges ne comprenait plus rien i cet itinéraire» mais il encourageait son cocher à tenir bon et le cocher jouait du fouet avec ardeur.
Toutallabien jusqu'au coin de la rue Yivienne. Là, un omnibus arriva juste pour barrer le passage au fia-
cre, pendant que la Victoria, qui avait encore une jolie avance, continuait à filer tout droit.
Le docteur, surexcité par Tardeur de cette poursuite, se démenait dans son fiacre et objurguait son cocher qui n'en pouvait mais.
Impossible d'avancer. L'omnibus s'était rencontré au tournant avec une charrette qui montait du côté du per ron du Palais-Royal, et sa masse énorme encombrait le chemin.
Elle interceptait même la vue et Goulanges avait beau se lever en pied, il n'apercevait pas la Victoria.
Le cocher, mieux placé que lui pour dominer la situation, se retourna sur son siège pour lui dire :
— N'ayez pas peur ; elle n'est pas perdue. Elle a pris la rue des Petits-Pères.
Ce renseignement ne rassurait pas du tout l'ami de Georges. La rue en question n'est pas longue, mais elle se relie à trois ou quatres autres rues qui s'étendent dans des directions différentes.
Gomment deviner si la capricieuse Delphine s'était jetée dans celle qui remonte vers la Bourse ou si elle avait continué tout droit vers le quartier Bonne-Nouvelle?
Et Goulanges, persuadé qu'elle allait chez son nouveau protecteur, se demandait si cet opulent personnage était un quart d'agent de change ou un négociant de la rue du Sentier.
Goulanges avait pris goûta la chasse, et il aurait couru tout Paris pour rattraper son gibier.
Enfin, après trois ou quatres minutes, qui parurent bien longues au chasseur, l'omnibus se dégagea de l'embarras et se remit à rouler, laissant le passage libre aux voitures accumulées à la file.
Le cocher tenait à gagner son pourboire ; il manœuvra si bien qu'il prit aussitôt la tête et le cheval, vigou-
LES SmTES d'un DUEL 257
reusement fouaillé, se laoça dans la rae des Petits-Pères, qui débouche sur la place du même nom, une petite place triangulaire où les maisons n*ont pas de portes.
On n'y voit guère que des murs nus, les amorces de trois ou quatres rues étroites, et à gauche, la façade peu majestueuse de Notre-Dame-des-Yicioires.
Quand on court un cerf, c'est généralement à un des carrefours de la forêt qu'on tombe en défaut, et Goulanges s'attendait à rester là, faute de savoir quelle route il fallait prendre pour empaumer la voie.
Mais la bête n'avait pas vidé l'enceinte. C'est le terme qu'emploient les veneurs pour dire, que cessant de fuir, elle s'est réfugiée dans un fourré.
En débouchant sur la place, le docteur eut la joie inespérée d'apercevoir la Victoria arrêtée devant le perron de l'église.
Seulement Delphine n'y était plus. Son groom, qui avait mis pied à terre, gardait le cheval essoufjQé et ne paraissait pas content. 11 lui tàtait les genoux et il semblait se demander si le pauvre animal tiendrait debout jusqu'à l'écurie.
L'intelligent cocher qui conduisait Goulanges rangea son fiacre contre le trottoir, au coin du passage peu fréquenté qui communique avec la rue de la Banque, et Goulanges ne perdit pas de temps poar descendre.
— Hein I vous n'auriez pas cru ça, ni moi non plus, lui dit le cocher en montrant, du bout de son fouet, la Victoria et le portail de Notre-Dame des Victoires. Bah I les petites dames vont à l'église tout de même. Je savais bien que je la retrouverais, celle-là. Mais le loueur n'aura pas d'agrément. Son cheval est fourbu.
— Attendez-moi là, interrompit le docteur, qui ne voulait pas être pris au dépourvu, si par hasard la chasse devait recommencer.
258 LES SOTTES d'un DUEL
Et il s'achemina Tivement vers l'église.
Il avait presque envie d'interroger le groom, mais c'eût été perdre du temps; et d'ailleurs, à quoi bon? Delphine ne pouvait être qu'à Notre-Dame. Qu'alIaiU elle y faire? Goulanges ne s'en doutait pas, mais il pensait bien qu'elle n'y avait pas donné rendez-vous à son nouvel amant. Cet usage espagnol ne s'est point acclimaté à Paris, du moins dans le monde des irrégulières. Ces demoiselles n'ont pas besoin de cacher leurs intrigues comme les pauvres senoritas que surveillent des duègnes aux yeux de lynx.
Le docteur n'y était jamais entré dans cette église où on chante des Te Beum après les batailles gagnées, et il se demandait s'il n'allait pas s'y perdre, ou plutôt si Delphine n'allait pas sortir d'un côté pendant qu'il passerait de l'autre. Mais ce n'était pas l'heure des offices et sans doute il n'y avait pas foule.
Il poussa la porte mobile et il se trouva dans une obscurité qui l'embarrassa beaucoup.
La nef était à peine éclairée par des fenêtres placées trop haut et l'on n'y voyait guère.
Il distinguait vaguement des femmes agenouillées çà et là sur des chaises et des donneurs d'eau bénite accroupis dans des niches en bois.
Un sacristain marchait d'un pas ecclésiastique le long des confessionnaux vides.
Où pouvait être Delphine ? Goulanges, après avoir un peu hésité, se décida à faire le tour de l'église, qui n'est pas assez grande pour qu'on s'y égare.
Ses yeux s'étaient accoutumés au demi-jour et il ne craignait plus de passer à côté de son amie des Bouffes de l'Est sans la voir.
Il avait aperçu d'ailleurs au fond, tout au fond, devant
IiES SUITB8 d'un DUEL 250
nn autel placé sur l'nn des bas côtés, une espèce d'illu*
mination qui l'attirait.
Des cierges brûlaient sur un if en bois, et il se disait que Delphine pouvait bien être venue là pour en allamer un y ce genre de dévotion étant fort à l'usage de ses pareilles.
Il ne se trompait pas. Une femme qu'il reconnut de loin à sa toilette tapageuse était en prières devant le triangle chargé de bougies, et plongée dans des méditations si profondes qu'elle ne se retourna point quand il s'approcha d'elle.
Goulanges pensa qu'il était inutile de la déranger. Elle ne pouvait plus lui échapper, et le lieu ne se prêtait pas à des explications mondaines. Mieux valait l'attendre à la sortie.
Il regagna donc tout doucement la porte par laquelle il était entré et il prit position dehors sur le haut du perron.
La Victoria et le fiacre étaient toujours là. Il fit signe à son cocher de ne pas bouger et il se plaça, face au portail, comme un chasseur se place face au bois pour T\e pas manquer le débucher.
Il n'attendit pas longtemps. Delphine parut et poussa un petit cri de surprise en le voyant.
Mais elle ne chercha point à l'éviter; au contraire, elle vint à lui la main tendue et l'air joyeux.
— Gomment i c'est toi, s'écria-t^elle. Ah I si je m'atr tendais à te rencontrer ici, par exemple l Ça ne fait rien, je suis bien contente de te voir, mon petit Charles.
— Et moi donc 1 grommela Goulanges ; il y a deux jours que je cours après toi.
— Oui, je sais... ma bonne m'a dit que tu étais venu et j'ai été bien fâchée de ne pas m'ètre trouvée là. Ge
MO LES SUITES d'un DUEL
n'est pas ma faute, mon cher, il y a eu un changement dans mon existence.
— Bon I tu as fait la conquête d'un prince russe?... Justine m'a conté ça... ce n'est pas une raison pour lâcher un yieil ami. Tu aurais bien pu me laisser un mot, pour me donner un rendez-vous. Si je ne t'avais pas vue passer dans les Champs-Elysées, j'en serais encore à me demander ce que tu es devenue.
— Ahl tu m'as vue... dans ma Victoria... comment la trouves-tu, ma Victoria ?. . .
— Infecte, chère amie. Le cheval a dix-neuf ans, et le groom a l'air d'avoir acheté sa livrée au Temple.
Si c'est ton boyard qui t'a fait ce cadeau-l&...
— Mais non. J'ai loué ça pour la journée. Je vais en avoir une autre... une qui sera à moi et qui aura un vrai chic... Seulement, il faut le temps de la commander... et j'étais pressée d'épater un peu les petites camarades...
— Tu as dû les épater, en effet. Tout le monde te regardait... et ce qu'on riait...
— Parce que je conduisais moi-même. Et après ? Je ne m'en tire pas déjà si mal pour une femme qui n'a jamais appris.
— C'est un miracle que tu n'aies écrasé personne... surtout dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, qui n'est pas large.
— Ahl çà, tu m'as donc suivie?
— Naturellement, puisque me voilà. Je t*ai suivie en fiacre, et j'ai manqué dix fois te perdre en route... je t'ai môme perdue, tout à l'heure, au coin de la rue Yivienne, et je ne m'attendais pas à retrouver ta guimbarde arrêtée devant une église.
— Je suis entrée pour mettre un cierge. .. je ne suis nas dévote, mais ça m'a toujours réussi... à Notre-Dame-
3s-yictoires, pas aux autres.
— Et qu'est-ce que tu lui as demandé à Notre-Damedes- Victoires ?
^ Mon cher, je peux bien te dire ça à toi... je lui ai demandé de faire revenir mon Monsieur.
^ Je me doutais qu*il s'agissait d'un Monsieur, dit en riant Goulanges.
— Dame! mon cher, tu comprends... il m'a promis de me faire ma position... et ce n'est pas toi qui me la feras.
— Oh ! je ne t'en veux pas... mais tu parles de le faire revenir... il est donc déjà parti?
— Non... c'est-à-dire.,, voilai... nous devions dîner ensemble, hier soir, au pavillon d'Armenonville. Il m'avait môme dit qu'il m'enverrait sa voiture, à sept heures ; ne voyant rien venir, j'en ai pris une et je suis allée làbas ou je n'ai trouvé personne.
— Diable ! c'est mauvais signe. Et aujourd'hui ?
— Aujourd'hui, j'ai été le demander au Grand-Hôtel où il loge. Il était sorti. Alors comme je rageais un peu, je me suis payé une journée de Victoria pour me distraire. J'espérais le rencontrer au Bois, et j'ai fait quinze fois le tour du lac, mais il n'y était pas.
— Dis donc, petite... mais il se moque de toi, ce bonhomme-là.
— Ça en a l'air... et pourtant, je ne peux pas le croire. Il est si comme il faut... et puis, c'est arrivé si drôlement...
— Conte-moi ton affaire, je te donnerai peut-être un bon conseil.
-— Ma foi, mon petit Chariot, je ne demande pas mieux, car je suis dans un rude embarras. Mais nous ne pouvons pas causer ici.
— Eh bien t allons chez toi.
^ Chez moi I et s'il vient ?
— S'il Tient, je m'en irai, mais il ne viendra pas. Ta es tombée sar un oiseau de passage, ma pauvre FiHne. Et ce n'est pas le moment de te brouiller avec un vieil ami qui ne s'envolera pas, lui.
— Me broailler avec toi, jamais I D'abord, ta m'as porté bonheur.
— BabI comment donc?
— Mon cber, ta m'as menée à l'Hfttel des Ventes et c'est là que je lai ai plu à ce généreux seigneur.
— A l'Hôtel des Ventes ! s'écria le docteur qui pensa tout de suite àCorléon.
— Oui, monsieur, dit Delphine, en se rengorgeant, à l'HAtel des Ventes. C'est un drôle d'endroit pour faire des conquêtes. Eh bien 1 ça n'empÈche pas qu'il y était et qu'il m'a remarquée; moi, je ne l'avais seulement pas vu.
— C'est très curieux, interrompit le docteur, et il faut qae tu me racontes ça par le menu. Renvoie ta guimbarde. II est inutile qu'on nons voie ensemble. J'ai là an coupé fermé qui nous mènera chez toi, et nous causerons en route.
Est-elle payée ta Victoria ?
— Non... Je dois trente francs, sans le poorboire du cocher.
Coulanges tenait Delphine, et il aurait donné bien
plus pour ne pas perdre le fil de renseignements qoi
s'annonçaient si bien.
Il f.ourut mettre deux louis dans la main du groom
î demandait qu'à ramener son malheureux cheval
arie.
phine, toujours sensible aux boas procédés, ne se i prier pour monter dans le Sacre. Le docteur i l'adresse au cocher et ils roulèrent d'un train ite et modéré vers la rue de Constantinople.
LES SUTTBS DtTN DtTEL 283
— Alors, reprit-il, nous disons donc qae ton prince msse...
— D*abord, s'écria Delphine, ce n'est pas un Rosse, c'est un Espagnol. Il s'appelle Fernando de son petit nom.
— Voyons les autres. Il doit en aroir une demi-douzaine, ce Castillan.
— C'est probable... Seulement, il n'a pas jugé à propos de me les dire.
— Tu aurais bien dû les lui demander.
— Je n'y ai point pensé, le premier jour, et je croyais qu'il reviendrait. Et puis, il m'avait dit qu'il demeurait au Grand-Hôtel, et je me figurais qu'il y était très connu.
— Et quand tu as demandé M. Fernando on t'a ri au nez ? Avoue que tu as été un peu naïve.
— Mon cber, tout le monde y aurait été pris comme moi. Un monsieur qui m'emmène dîner chez Bignon, et qui fourre gentiment un billet de cinq cents francs sous ma serviette... dame I j'avais confiance... d'autant plus qu'il ne m'a rien demandé.
— Allons donc !
— Pascal dit Delphine en faisant craquer son ongle rose sur ses dents blanches. Nous sommes revenus chez moi prendre le thé. Il m'a priée de lui chanter quelque chose. Il adore la musique ; et comme je ne suis pas de première force, jelui ai proposé d'aller chercher la grosse Angèle, une de mes amies des Bouffes, qui joue du piano comme un ange. Il a accepté avec enthousiasme. Angèle demeure dans ma rue. J'ai couru chez elle, je l'ai ramenée. Elle nous a exécuté tout le répertoire d'Offenbach. Et à minuit, mon bon. Fernando m'a souhaité le bonsoir.
— Comment? comment?.., ta camériste m'a dit que
2d4 LES SUITES d'un DUEL
tu ne rayais pas quitté pendant trente-six heures.
— Elle te Ta dit parce qu'elle le croyait... et elle le croit encore. Je ne lui confie pas mes affaires. Mais pour toi je n'ai pas de secrets, et voici la vraie vérité... Je commence par le commencement... Fernando s'est présente chez moi avant-hier.
— A quel moment ?
•— Au moment où je m'habillais pour aller au théâtre... il y avait à peu près deux heures que je t'avais quitté rueDrouot...et je venais d'installer mon meuble en bois d'ébène dans mon salon... môme qu'il y fait un très joli effet.
— Il y est donc toujours? demanda vivement Coulanges.
— Parbleu I est-ce que tu te figures que je l'ai vendu? Pas de danger, mon cher, que je me défasse d'un objet qui me vient de toi. Et la preuve, c'est qu'il ne tenait qu'à moi de le céder avec bénéfice lorsque j'en ai pris livraison, là-bas, à la salle des ventes. Le vieux juif qui l'avait poussé m'offrait cinquante francs pour lui repasser mon marché.
— Oui, je sais... mais ne m'as-tu pas dit qu'un monsieur qui se tenait près du commissaire priseur t'avait fait des compliments ?...
— Un petit, maigre, noir comme une taupe. Je ne lui ai pas seulement répondu. J'étais bien trop occupée à donner mon adresse au secrétaire qui venait de recevoir^on argent.
— Tu n'avais pas besoin de la donner, puisque tu emportais le chiffonnier, après l'avoir payé.
Alors ce monsieur maigre et noir a pu savoir où tu demeurais ?
Madame du Raiacy avait fait en trois mots le permit très ressemblant de Gorléon et le docteur se de-
mandait déjà si c'était lai qui avait pris un nom d'hidalgo.
^ Je ne sais pas s'il l'a su, répliqua Delphine, mais je sais que je ne l'ai pas revu. Je n'ai vu que mon Espagnol qui ne ressemble pas du tout à celui-là.
— Mais qui était aussi dans la salle et qui a dû demander ton adresse au bureau. Gomment l'aurait-il trouvée sans cela ?
— Tiens! c'est vrai... je n'y avais pas pensé. Enfin, qu*il l'ait eue comme ça ou autrement, il est arrivé chez moi deux heures après l'adjudication, et il représentait si bien que je ne l'ai pas mis à la porte. Tu comprends... il faut que je pense un peu à l'avenir... et il n'y a pas été par quatre chemins. 11 m'a dit qu'il arrivait à Paris pour y passer un an, que je lui plaisais, et que si je voulais, il m'achèterait des meubles, une voiture, des chevaux.
— Je [conçois que tu n'aies pas refusé. Tu es allée dîner avec lui. Il ît'a donné vingt-cinq louis comme entrée de jeu et tu lui as offert chez toi une soirée musicale, après laquelle il s'est vertueusement retiré. Ton récit s'est arrêté -là.
— C'est qu'il esta peu près fini, mon récit. Fernando n'a plus reparu. Ça t'étonne, mais c'est comme ça. Il faut te dire que, tout en dînant au Champagne, il m'avait expliqué longuement qu'il était marié... obligé, par conséquent, à prendre beaucoup de précautions. Ainsi, en m'annonçant qu'il reviendrait le lendemain, il m'avait priée de donner congé à ma bonne pour toute la journée... il ne voulait pas qu'elle le vit... et le premier soir quand nous sommes rentrés, j'ai dû la renvoyer pour lui faire plaisir.
— Alors, pendant que tu allais chercher la grosse Angèle, il est resté seul dans ton appartement ?
— Sans donte. Je n'avais pas penr qu'il me volât ; c*est un homme comme il faut, je te l'ai déjà dit.
Mais le lendemain, malheureusement, je l'ai attendu toute la journée.
Quand ma bonne est rentrée, je lui ai conté qu'il était venu et que j*allais dfner avec lui. Je ne voulais pas qu*elle crût qu'il m'avait fait poser. Et j'en ai été pour une course au pavillon d'Armenonville.
Mais ça ne minquiète pas autrement, parce que je suis sûre qu'il reviendra. Sa femme l'aura retenu hier et aujourd'hui, mais demain...
— Demain, ce sera la môme chose. Tu sais déjà qu'il n'est pas descendu au Grand-Hôtel, comme il le prétendait. Je parierais qu'il n'est pas Espagnol non plus.
— Le fait est qu'il parle français dans la perfection.
— C'est probablement un farceur qui s'est moqué de toi.
— Pardon! s'écria Delphine vexée, tu oublies, mon petit, qu'il m*a gratifiée de cinq cents francs. La farce serait un peu chère et je n'en vois pas le but.
— Moi, j'ai peur de le deviner, dit à demi-voix Coulanges.
— Pense donc que, s'il ne revenait pas, je finirais bien parle rencontrer dans Paris.
— Comment est-il fait ton Fernando ? quel âge a-t-il?
— Quarante ans, à vue de nez. Il a une taille de cuirassier et des épaules de fort de la halle ; une figure singulière, avec un teint bronzé ; toute sa barbe très noire; les cheveux commencent à grisonner, mais il est encore solide comme un chevalier du moyen âge. Et avec ça, un chic énorme. Toutes les femmes courraient après, rien que sur sa mine.
— N'avaît-il pas un pardessus vert foncé ?
— Justement ; c'est la grande mode.
LES SUITES D'tTN DtJEL 267
— Et un diamant à sa cravate longue ?
— Un gros diamant. Ah ! çà, tu le connais donc f
— Peut-être, dit Coulanges. Hais nous yoici à ta porte. Tu me permettras bien de monter. Je voudrais revoir le chifTonnier.
— Quelle drôle d*idée ! Enfin, si ça famuse , allons-y.
Le fiacre venait de s'arrôter. Le docteur, précédé par Delphine, grimpa lestement l'escalier, et à peine entré dans Fappartement, il courut au salon où il eut la satisfaction d'apercevoir le fameux meuble à plusieurs fins.
Enlever l'armoire qui formait la partie supérieure, renverser la table, les quatre pieds en l'air, et s'agenouiller pour compléter l'opération, ce fut vite fait.
— Est-ce que tu deviens fou? demanda Delphine stupéfaite.
Coulanges, au lieu de lui répondre, dévissa les quatre pieds l'un après l'autre, sans aucune difficulté , et vit que l'indication fournie par Courtenay était exacte. Ils étaient creux et ils étaient vides. II n'en fit tomber en les secouant, qu'un fil rouge qui avait pu servir à attacher un rouleau de papiers.
— Bote que je suis 1 s'écria Delphine ; les jambes du chiffonnier étaient bourrées de billets de banque et je ne m'en doutais pas.
— De billets de banque, non, je ne crois pas, dit Coulanges. Mais c'est égal, tu as eu grand tort de laisser Fernando en tôte-à-tôte avec ton chiffonnier.
— Ah I le gueux I c'était donc pour me dévaliser qu'il m'a expédiée chez Angèle. Et moi qui ai coupf dans sa musique I Jour de Dieu ! si jamais il me retombe sous la patte, il passera un mauvais quarJ d'heure.
— Si tu le revois, je te conseille de ne rien lui dire, de le suivre de loin, jusqu'à ce qu'il entre quelque part et alors de m'envoyer chercher par un commissionnaire.
Gomme ça, tu ne perdras pas ton temps.
— Et maintenant, tu t'en vas ?
—-Oui, chère amie. J'ai affaire, mais viens me voir demain. Tu m'as rendu un vrai service en me racontant rhistoire de Fernando et tu as droit à une récompense honnête. Je ne te la marchanderai pas.
Sur cette assurance consolante^ le docteur sortit, sans écouter les prières de madame du Raincy, qui s'efforçait de le retenir.
— Maintenant, pensait-il, en dégringolant à grandes enjambées les quatre étages, je vois ce qui s'est passé, je le vois comme si j'y avais été : Corléon a manqué le meuble, mais il a eu l'adresse de Delphine. Il n'osait pas opérer lui-môme, parce qu'il pensait que je l'avais signalé à la petite. Mais il est allé rejoindre un ami qui l'attendait pour connaître le résultat de la vente et qui s'est chargé de jouer le tour à cette bécasse de Delphine.
Je le connais, l'ami ; il venait au rendez-vous lorsque Courtenay Ta rencontré sortant du concours hippique. L'ami, c'est Pontaumur... Elle me l'a dépeint si exactement qu'il est impossible de s'y tromper... tout cela est clair comme de l'eau de roche, tout excepté une chose... une seule.
Pourquoi Pontaumur s'intéresse-t-il à mademoiselle Hézenc ?
Et en sautant dans son fiacre, Coulanges disait entre ses dents :
— Je le saurai, parbleu I quand je devrais pour le sa* voir, les espionner tous les deux.
Ce soir-là, Georges, cravaté de blanc et décoré d'une fleur à sa boutonnière, entra dans la salle de l'Opéra, à rbeure où les honnêtes gens sont encore à table.
Le docteur, qui dînait au café Anglais, n'en était qu'à la bisque. Et cependant il comptait bien se montrer aussi dans la loge de madamebBréhal, qui lui avait si gracieusement offert une place. Mais Tagréable perspective d*y passer quelques instants ne l'empêchait pas de soigner son menu et de fêter les grands vins qu'il aimait.
C'était son système pour se remettre des fatigues et des émotions d'une journée émaillée d'incidents.
Georges, qui n'avait pas besoin de réconfortants, venait de dîner chez lai, en se grisant de son bonheur, et arrivait au théâtre avant que le rideau fût levé, quoiqu'il sût fort bien qu'il n'y trouverait pas madame Bréhal.
La montre des amoureux avance toujours, et Georges était amoureux à en perdre la tête, amoureux fou.
Son cas ne rentrait pas dans une des deux catégo-
270 LES SUITES d'un DtJBL
ries les plus connaes de cette affection du cœur que les gens qui n'en furent jamais atteints traiteraient volontiers comme une maladie mentale.
Ce n'était pas le coup de foudre, puisqu'il connaissait madame Bréhal depuis des années.
Ce n'était pas non plus ce phénomène que Stendhal appelait la cristallisation, puisqu'il n'avait pas pris le temps de réfléchir.
C'était l'explosion d'un feu qui couvait à son insu et qu'un mot, un regard de Gabrielle avaient fait éclater comme l'ouverture subite d'une fenêtre fait éclater un incendie.
Ce mariage, auquel il ne songeait pas, trois jours auparavant, il aurait voulu qu'il se fit le lendemain.
Il comptait même proposer sans plus tarder, à madame Bréhal de fixer une date très prochaine et il espérait bien qu'elle entrerait dans ses idées, car elle lui avait laissé entendre qu'elle était aussi impatiente que lui d'en finir avec les ennuyeux préliminaires do bonheur.
Par extraordinaire, on donnait Don Juan et Gabrielle adorait la musique de Mozart, qui convient mieux que toute autre aux ftmes tendres. C'était le meilleur accompagnement que Georges pût rêver pour une causerie à voix basse où deux êtres qui s'aiment s'isolent au milieu de la foule et du bruit.
Les airs sautillants d'un ballet les auraient agacés ; les trompettes â!Aîda les auraient assourdis.
Georges arriva comme on achevait l'ouverture et prit ses arrangements dans la loge, qui était aux premières de côté.
On y pouvait tenir cinq, mais on n'y devait être que trois, et il dépendait de lui de disposer les fauteuils à sa guise. C'était tonte une stratégie pour diminuer la
distance qui les séparait, âans aliéner la liberté de ses mouvements.
Il écoQta avec un recueillement sincère l'admirable trio de la mort du x;ommandear et pendant les morceaux moins importants qui suivirent, il reposa son attention en lorgnant la salle qui se remplissait plus rapidement que de coutume. Don Juan est un régal, et les abonnés les plus blasés n'en veulent rien perdre.
Il y avait beaucoup de figures nouvelles, car les provinciaux et les étrangers envahissent de plus en plus rOpéra, et pour peu que cette invasion continue, on n'y verra bientôt plus une Parisienne.
Mais il aperçut aussi quelques visages de connaissance, et en .échangeant des saints, il se dit que sa présence dans la loge de madame Bréhal équivaudrait presque à une déclaration publique^de mariage.
Cette pensée lui était douce, et il se promit de ne pas la garder pour lui.
La charmante femme qui lui avait ménagé cette soirée décisive arriva pendant Fair de Zerline.
Georges sentit qu'il serait de mauvais goût de parler à ce moment-là. Il se contenta d'un éloquent serrement de main et il l'aida à s'installer. Il y mit un empressement discret dont elle le récompensa par un sourire plus expressif que tous les compliments du monde.
La châtelaine de l'avenue de Yilliers était en grande toilette, comme il convenait à une occasion solennelle.
Elle avait mis une robe de velours turquoise, brodée de perles, et décolletée avec une grande fraise en vieux point de Venise. Pour manche, une étroite barrette de velours et un bout de vieux point retroussé sur le haut du bras par un gros saphir. Au corsage, un bouquet de
gardénias. A la main, un éventail ancien et une lorgnette en écaille à chiffre d*argent.
Au bras, an seul bijou : le bracelet que Georges lui avait envoyé dans la journée ; mais ce bracelet était une merveille, un objet d'art, sans compter la valeur des diamants.
Elle dédia de petits signes de tête à quelques amies qui la tenaient au bout de leurs jumelles et qui chuchotaient en l'examinant.
L'attention particulière qu'elles lui accordaient ne semblait pas du tout l'embarrasser, et Georges eut la joie de constater qu'elle était heureuse et fîëre de se montrer avec lui à ce public qui enviait leur bonheur.
Puis elle se laissa aller au charme d'écouter les mélodies dont Mozart a brodé son chef-d'œuvre, et il n'essaya point de troubler son plaisir.
Mais lorsque vint le trio des masques, gagné luimême par l'émotion, il se rapprocha doucement, il se rapprocha jusqu'à sentir le frôlement de ses cheveux, et ils écoutèrent en silence ce morceau qui les pénétrait d'un trouble délicieux.
— Que c'est beau I murmura Georges quand la dernière note se fut envolée ; je n'avais jamais compris avant ce soir cette musique adorable. Elle a été écrite pour ceux qui aiment. Eux seuls, peuvent entendre ce qu'elle dit.
— C'est vrai, et je vous jure que je l'entends, soupira madame Bréhal.
Leurs mains se rencontrèrent et leurs yeux échangèrent un serment.
Ils rêvaient encore lorsque le rideau tomba.
L'entr'acte amène toujours une détente dans les attitudes aussi bien que dans les sensations, et ils se émirent.
LEB SUITES d'un DUEL 373
— Sarez-vous à quoi je pense, moD ami? demanda en riant Gabrielle.
— Moi, je ne pense qu'à tous, dit vivement Georges.
— Je pense à ces vastes loges de l'Opéra-Comique où l'on mène les demoiselles à marier pour leur présenter un jeane homme qui arrive là comme par hasard. Nous n'avons pas besoin de jouer la comédie de la rencontre, mais c'est bien une soirée de Sançailles que nous passons ici. Je lis sur la figure des gens que demain tout Paris saura la nouvelle. Et je suis charmée qu'on la sache.
— Alors, vous ne vous fAcberez pas si je vous demande comme une grftce d'abréger les délais qui dous séparent du grand jour.
— Auriez-vous peur de changer de sentiment pendant le stage indispensable?
— Vous riez... et je ne me permettrai pas devons adresser la même question. Hais, pour parler sérieusement, ne trouvez-vous pas qu'il n'est pas de plus sotte situation que celle des deux futurs époux pendant le temps qui s'écoule entre les accords et la noce?
~ Sotte et dangereuse, mon ami. Cette pauvre Marianne en a fait la cruelle expérience, de ce provisoire qui parfois n'est qu'un leurre.
Fixez le jour le plus rapproché. Si la loi n'imposait pas des formalités, ce serait demain.
— Ce sera dans on mois, si vous voulez.
— Non seulement je le venz, mais je vous le demande. On prétend qu'entre la coupe et les lèvres ilya place pour un malheur. HAtons-nous donc de 1
la coupe, avant que le malheur arrive.
Mais, à propos de mademoiselle Mézenc, save que je ne l'ai pas vue aujourd'hui. Elle n'est pas aa pavillon ce matin ; ce soir, en revenant du £
274 LBS SUITBB d'un DUEL
sois allée chez elle et on m'a dit qu'elle était souffrante. J*ai demandé à la voir, j'ai donné mon nom, et on m'a répondu qu'elle ne recevait personne.
Ce refus m'a chagrinée et je crains de l'avoir blessée, ^ans m'en douter. Peut-être aurais-je dû insister hier pour qu'elle déjeunât avec nous.
— Voulez- vous mon avis bien sincère ? interrompit Georges. Oui? Eh bien, je trouve que vous vous occupez beaucoup trop de mademoiselle Mézenc.
— Vous me l'avez déjà dit, mais...
— Laissez-la bouder, s'il lui plaît de bouder. La décoration de votre salon d'été y gagnera, et vous n'y perdrez rien. Votre protégée n'est pas à plaindre, puisqu'il ne tient qu'à elle d'hériter de la fortune de Saulieu. Elle prétend qu'elle n'en veut pas, mais, soyez persuadée qu'elle l'acceptera. C'est peut-être déjà fait.
-* Georges, vous êtes injuste pour cette jeune fille. •— Quand vous verrez le docteur,^ demandez-lui ce qu'il en pense.
— Le docteur I mais nous allons le voir, j'espère. Je l'ai rencontré tantôt aux Champs-Elysées et je l'ai invité à venir nous rejoindre à l'Opéra.
*-« Ah t murmura Courtenay en fronçant le sourcil.
— Vous me désapprouvez?... vous avez bien tort, dit gaiement madame Bréhal. Nous n'en sommes pas à un tôte- à-tête de plus ou de moins, et la présence de votre ami dans ma loge sera bien plus remarquée que la vôtre.
Je brûle mes vaisseaux, ce soir, et me voilà définitivement compromise. Si vous veniez à changer d'avis, je ne trouverais plus jamais à me marier.
— Pardonnez-moi, Gabrielle. Je vous aime tant que je suis jaloux de tout le monde. C'est un vilain défaut dont je tâcherai de me corriger.
LES Bvrrm d'un dubl 275
— Je ne yenz pas que vous vous en corrigiez. C'est & votre jalousie que nous devrons notre bonheur. Si vous ne vous étiez pas imaginé que M. de Pontaumur entrait chez moi, la nuit par-dessus les murs...
— Ne me parlez jamais de cet homme, je vous en supplie. Chaque fois que j'entends prononcer son nom^ j'ai un accès de colère. Et quand je le vois, c'est bien pis, car il me salue et je suis obligé *de lui rendre son salut, au lieu de le souffleter, comme j'en aurais envie. Cela m'est arrivé avant-hier, au concours hippique, et j'en souffre encore.
Madame Bréhal allait prêcher la modération, lorsque Coulanges entra, chargé d'une boite de fruits frappés qu'il offrit avec un compliment assez bien tourné.
On le reçut à merveille, mais cette galanterie un peu surannée lui attira des plaisanteries de Georges.
— Pendant que vous y étiez, cher ami, vous auriez dû apporter aussi des oranges.
Coulanges se défendit joyeusement, et madame Bréhal prit son parti en déclarant que les fruits étaient délicieux.
— Je ne vous reproche que d'arriver tard, lui dit-elle avec un sourire, mais vous avez sacrifié la musique de Mozart à la cuisine du café Anglais, avouea*le.
— Oh ! je ne m'en cacherai pas, s'écria le docteur. Je n'apprécie Mozart qu'après un bon dîner. Mais, ce soir, ce n'est pas mon cas. Je serais ici depuis vingt minutes, si je n'avais pas été arrêté à la porte du théâtre par... par un monsieur de notre cercle... un monsieur dont la conversation ne m'amuse pas du tout... et dont j'ai eu beaucoup de peine à me défaire.
— Qui donc ? demanda Courtenay.
— Celui que vous voyez là-bas à l'orchestre, répond) Coulanges qui regrettait déjà d'en avoir tant dit» et qi
276 LES SXHTBS 1>*XJN DUEL
aurait voulu éviter de prononcer le nom de Pontaumur.
Il avait trop parlé, cet aimable docteur, car madame Bréhal et Georges regardèrent tous les deux dans la direction qu*il indiquait et reconnurent aussitôt l'homme qu'ils détestaient.
M. de Pontaumur venait de prendre possession d'un fkuteuil du cAté 'gauche de l'orchestre, c'est-à-dire à l'opposé de la loge de madame Bréhal, et en ce moment même, il la regardait avec beaucoup d'attention.
Il eut, d'ailleurs, la discrétion de ne pas saluer, et il changea de position dès qu'il s'aperçut qu'on l'avait vu.
— On dirait en vérité qu'il me poursuit, grommela Georges.
— Il est abonné, fit observer madame Bréhal. Il est assez naturel qu'on le rencontre à l'Opéra.
— C'est juste, reprit Goulanges, mais je le rencontre . un peu partout. Je l'ai trouvé tantôt aux Champs-Elysées et je le retrouve ici ce soir. C'est trop.
— Et il vous a abordé? Je serais curieux de savoir ce qu'il avait à vous dire?
— Des banalités polies. Il sent que je ne lui veux aucun bien depuis ce malheureux duel et il cherche à renouer des relations qui n'ont jamais été intimes. Je ne pouvais pas décemment lui tourner le dos, mais j'ai été très froid, je vous prie de le croire.
— Ne pensons plus à lui, dit madame Bréhal, et surtout n'en parlons plus.
— Il nous sera d'autant plus facile de l'oublier, qu'il s'en va, appuya le docteur.
— C'est vrai, murmura Georges, il gagne tout doucement la sortie. Il ne s'est môme pas assis.
— Partir au moment où l'entr'acte va finir, c'est singulier. Je serais presque tenté de croire qu'il n'est
entré au théâtre que pour nous regarder tous les trois.
Cet homme ne fait rien comme les autres.
Et, comme madame Bréhal eut un léger mouvement d'impatience, Goulanges reprit, pour expliquer ce qu'il venait de dire sans réflexion :
— Groiriez-Yous, madame, qu'un instant avant de vous rencontrer aux Champs-Elysées, je l'avais vu se glisser mystérieusement dans un coupé où l'attendait une femme invisible? Et ce coupé les a emportés vers rArc-de-Triomphe. Choisir, pour se faire enlever, l'heure et le lieu oh tout Paris se promène, n'est-ce pas singulier?
— Son système est toujours le même, grommela Georges. Il s'afâche en feignant de se cacher.
— Cette fois, du moins, dit en riant madame Bréhal, je ne serai pas compromise aux yeux de M. Goulanges, puisqu'il m'a parlé dans ma voiture, pendant qu'une inconnue emportait dans la sienne ce grand vainqueur, dont nous nous occupons beaucoup trop.
Que pensez-vous de ce merveilleux opéra, cher monsieur, de ce Don Juan que je n'entends jamais sans être transportée... et qui me fait éprouver chaque fois que jeTeûtends des sensations nouvelles?
— Mon Dieu, madame, s'empressa de répondre le docteur, ravi de changer de sujet de conversation, vous m'embarrassez énormément.
J'ai emmagasiné dans ma mémoire un joli assortinient de phrases toutes faites que j'ai attrapées au vol en causant avec des raffinés de musique, et je pourrais comme un autre vous parler «mélodies fraîches », a expression pénétrante », « largeur de style qui n'exclut pas la simplicité... » rien ne m'empêcherait non plus de m'attendrir sur les mérites des artistes qui chan-*^ taient Don Juan autrefois et qu'on n'a pas remplacés...
278 ïJBH SUITES d'un du:^
J'aime mieux vous dire tout simplement que je ne suis pas compétent pour juger Mozart, et que je me récuse.
— Vous n'aimez pas la musique, et je vous plains de ne pas Taimer, mais vous avez du moins le courage de votre opinion.
— La musique, mais je Fadore... comme digestif. Et pour être franc jusqu'au bout, je vais proférer une énormité. Je déclare donc que mes goûts varient suivant les vins que j'ai bus. Quand j'ai dîné au Champagne, j'éprouve le besoin d'entendre de TOffenbach. Les grands crus de Bourgogne me préparent admirablement à goûter les œuvres magistrales de Meyerbeer. Pour apprécier Mozart, il faut que je m'entratne en dégustant préalablement le fin bouquet du Château-Margaux.
Et justement ce soir, je me suis offert deux bouteilles de ce roi des Bordelais qui réchauffa la vieillesse du duc de Richelieu.
— Alors, vous ne m'en voulez pas trop, et les quatre actes qu'il vous reste à subir passeront facilement.
Celui qui va commencer est llacte du ballet, qui mérite bien d'être écouté, mais je vous permets de parler.
La toile se levait, et le fauteuil abandonné par M. de Pontaumur restait vide.
— Oîi peut-il être allé? se demandait Goulanges, que ce brusque départ intriguait considérablement, quoiqu'il cherchât i se donner l'air de n'y attacher aucune importance.
Depuis qu'il savait le fond de l'histoire de la réappa* rition du testament, le docteur s'inquiétait très fort des faits et gestes de ce personnage qui avait tué Maurice Saulieuetqui conspirait évidemment contre le repoa de madame Bréhal«
LES SUITES D*tJN DUEL 279
n s'était même promis de le surveiller et c'était pour le surveiller plus facilement qu'il avait pris sur lui de ne pas repousser ses avances, quand il l'avait rencontré sous le péristyle de l'Opéra.
II voulait avoir un pied dans le camp ennemi, et s'il se résignait à ne pas rompre avec Pontaumur, c'est qu'il lui ménageait un coup droit.
Il méditait de le mettre prochainement face à face avec Delphine et d'assister à l'explication qu'amènerait cette rencontre entre le faux Espagnol et la figurante des Bouffes de l'Est.
Or, pour en venir à ses fins, il fallait bien faire le sacrifice de ses répugnances et entretenir quelques rapports avec le soi-disant Fernando.
Mais, en attendant que l'occasion se présentât de le confondre, Goulanges aurait donné gros pour savoir ce que faisait en ce moment hors de la salle ce ténébreux adversaire.
— fl doit tramer quelque nouvelle intrigue, se disaitil, et je ne serais pas surpris qu'il fût sorti pour préparer un mauvais coup. Mais lequel? Il ne peut pas assassiner madame Bréhal comme il a assassiné ce malheureux Saulieu... car il l'a assassiné, je n'en doute plus maintenant. L'escamotage de la balle ne s'est pas fait sans qu'il le sût.
Il n'emploiera pas cet ingénieux procédé pour se défaire de madame Bréhal. Les femmes ne se battent pas en duel. Mais si celle-là le gêne, comme Saulieu le gênait, il inventera un autre moyen.
Et, au fait... en quoi Saulieu le gênait-il? C'est ce que je n'ai pas encore deviné. Si je le savais, je saurais tout le reste, et je le saurai. Il n'y a que moi qui puisse trouver le mot de l'énigme. Courtenay n'est plus en état de m'aider. Les amoureux ne sont bons à rien.
Ces réflexions furent interrompues par madame Brébal.
Goulanges était assis au fond de la loge, et elle se retourna pour lui dire à demi-voix, sous l'éventail :
— Ne trouvez-vous pas que le type dB Don Juan est antipathique? Aimer toutes les femmes, c'est n'en aimer aucune... mille et trois maîtresses, c'est odieux...
— Et invraisemblable, par-dessus le marcbé. La vie d'un cavalier n'y suffirait pas. D'ailleurs, il est un peu ridicule, ce séducteur qui se laisse duper comme un écolier. Zerline elle-même, cette petite niaise de Zerline, se moque outrageusement de lui.
— Je voudrais qu'il en arrivât autant à tous ses pareils.
— Le fait est qu'il est assez puni, et je ne vois pas pourquoi Dieu prend la peine de le foudroyer à la fin. Ce châtiment le rend intéressant. 11 suffirait qu'il fût ridicule. Ses victimes seraient bien mieux vengées.
— Vous avez raison. Le mépris, c'est l'arme dont je me servirais si j'étais poursuivie par un Don Juan, et je saurais un gré infini à mes amis de ne pas recourir aux moyens violents.
Georges comprit l'allusion et sa figure se rembrunit, car il n'avait pas renoncé à malmener M. de Pontaumur, quand il aurait trouvé un prétexte pour lui chercher querelle, sans compromettre madame Bréhal. Mais il s'abstint de récriminer, et le docteur qui abondait dans le sens de ce sage conseil, laissa tomber la causerie.
L'acte s'acheva sans que personne la reprit et sans que M. de Pontaumur reparût.
Goulanges mourait d'envie de sortir pour voir s'il ne le rencontrerait pas au foyer ou dans les corridors.
A force de se perdre dans des conjectures hasardées
sur les motifs qui avaient déterminé Tami de H. Cor- ^éon à quitter sa place, le docteur en était arrivé à se demander s'il ne ferait pas bien de l'aborder carrément et d'amener l'entretien sur la dame de l'avenue de Yilliers.
Le moyen était scabreux, mais il avait son bon côté . Si boutonné qu'il fût, Pontaumûr se laisserait peut-être aller à formuler des appréciations qui trahiraient un peu ses desseins.
•— Groiriez-vous, messieurs, que je suis venue en fiacre, dit madame Bréhal. J'ai dîné fort tard et je tenais à ne pas manquer le premier acte. Or, je possède nn cocher qui n'en fait qu'à sa tête et à huit heures, mon coupé n'était pas attelé. Le cheval que je préfère avait besoin d'être ferré, si bien que j'ai dû envoyer chercher une voiture de place.
— Mais vous avez, je suppose, donné des ordres pour que vos gens vous attendissent à la sortie ? demanda Gourtenay.
— Ohl des ordres très précis. Le coupé doit stationner au coin de la rue Halévy et du boulevard Haussmann.
— Pourquoi si loin?
— Parce que Max, mon favori, est un animal ombrageux et difficile. Quand il est dans une file, il ne tient pas en place. Et j'aime mieux faire quelques pas à pied que de l'exposer dans les bagarres. •• surtout, quand ^ous êtes là pour m' accompagner.
Il doit être déjà arrivé... mais je suis la femme la plus mal servie de Paris, et je ne serais pas étonnée que monsieur mon cocher fût en retard.
— Voulez-vous que j'aille m'assurer qu'il est là?
-- Non, mon ami, dit madame Bréhal, en regardant Coulanges, qui comprit. Je liens d'autant plus à vous
garder que je ne resterai pas jusqu'à la fin. Je suis un peu fatiguée et j'ai cent choses à faire demain matin. Je partirai après avoir entendu la sérénade du troisième acte.
— Mais je puis y aller, moi, s'écria le docteur. J'ai vu votre cocher aujourd'hui aux Champs-Elysées et je le reconnaîtrai facilement.
— Vous avez vu aussi mon coupé, et Max est un bai brun, avec quatre balzanes blanches.
— Voilà plus d'indications qu'il n'en faut. J'y cours et je reviens. Georges ne m'en voudra pas de le laisser avec vous.
Georges, en efPet, ne réclama pas contre cet arrangement, et madame Bréhal remercia affectueusement le docteur qui s'empressa de sortir.
II se promettait de courir au boulevard Haussoiann, d'avertir le cocher et de rentrer aussitôt dans le théâtre pour se mettre à la recherche de M. de Pontaumur.
Mais il était écrit là-haut que le docteur ne ferait jamais ce qu'il voulait faire.
Goulanges était si pressé de mener à bien cette expédition à plusieurs fins qu'il ne prit pas le temps d'endosser son pardessus.
La saison permettait, d'ailleurs, de se montrer en habit dans les rues qui avoisinent l'Opéra, et on ne se promène pas au foyer en paletot, quand on a sa place aux premières loges.
Le docteur descendit rapidement l'escalier et arriva à la sortie sans rencontrer l'homme qu'il se proposait de chercher en rentrant.
Il ne s'arrêta point à contempler les illuminations de la place et il se lança au pas accéléré dans la rue Halévy.
Elle est plus large que longue et il eut t6t fait de ira-
LES eVTTEB D'TTN DUBL 283
yerser la rae Gluck pour aborder le trottoir qui aboutit au bouleyard Haussmann à Tenâroit où il croise la rue de la Ghaussée-d'Antin.
Une Toiture isolée stationnait 1&, une voiture qu'il prit d'abord pour celle de madame Brébal.
En s'approcbant, il s'aperçut qu'il se trompait. C'était bien un coupé, mais le cocher portait un carrick à collets et le cheval était alezan.
— On jurerait que c'est le coupé vert-sombre où Pontaumur s'est glissé, dans l'avenue des Champs- Elysées, se disait Coulanges. Oui... c'est bien le même... Yoici les glaces de bois... Oh F ohl le mystère se complique... Mais, cette fois, j'en aurai le cœurnet, quand je devrais monter la garde auprès de cette boite à surprises.
Il songea un instant à interroger le cocher, mais il réfléchit bien vite que cet homme avait sans doule la consigne de se taire et qu'il n'en tirerait absolument rien.
Mieux valait le surveiller à distance et il s'y décida.
Il continua donc, en ayant soin de prendre le milieu de la chaussée, pour éviter d'attirer l'attention, et il aperçut alors au bout de la rue un autre coupé qui était certainement à madame Bréhal.
C'était le moment de remplir sa mission pour revenir ensuite se mettre en sentinelle près du coupé suspect.
Coulanges, par une marche en biais, regagna le trottoir et dépassa la voiture pour l'examiner de plus près, afin d'être sûr de ne pas se tromper.
Le bai-brun aux quatres balzanes y était bien, et de plus les initiales 6. B. figuraient sur la portière.
Le cocher d'ailleurs reconnut tout de suite' le mon* sieur qui avait parlé à madame, aux Champs-Elysées, et prit aussitôt la pose classique des cochers de bonne
maison : les rônes bien rassemblées dans la main gauche, le fouet haut appuyé sur la cuisse droite, et les yeux fixés entre les deux oreilles du cheval.
— Je vois que vous êtes à votre poste, lui dit Coulanges. Madame Bréhal m^envoie vous prévenir qu'elle partira, d'ici à trois quarts d'heure.
— Monsieur peut compter que je ne bougerai pas, répondit le cocher.
Et comme il voyait bien que le docteur était disposé à causer, il ajouta :
— Je n'ai pas envie de faire arriver un accident. Mon cheval est sur tœil et il s* emballe pour un rien. Il n'est pas possible au milieu des voitures, et je ne l'attelle jamais que dans notre quartier, où il n'en passe pas beaucoup.
— Et, à la sortie de l'Opéra, ce n'est pas tout à fait la même chose, dit Goulanges. Madame a raison de ne pas l'y risquer.
— Madame ferait encore mieux de le vendre, mais madame y tient parce qu'il a une jolie robe.
— Oui, bai-brun, avec quatre balzanes, ce n'est pas mal.
— Et des actions! Si monsieur voyait ça!... Ahl c'est autre chose que la jument que je menais tantôt quand madame est allée au Bois... Mais il faut une rude main pour le tenir... il vous enlève le petit coupé comme une plume... et, quand il est en place, on est obligé d'y avoir l'œil tout le temps.
— En effet, il paraît ombrageux.
— > Ainsi, cinq minutes avant que monsieur n'arrive, un gamin qui rôdait sur le trottoir Ta frôlé en passant... eh bien, il m'a donné une saccade... j'en ai encore mal aux deux poignets... et je n'oserais pas descendre de mon siège un instant, car un fouet qui claque, une
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portière qu'on ferme trop fort..l des fois, il n*en faut pas plus pour qu'il se mette à pointer... et si je ne l'avais pas dans la main, il partirait comme un coup de chassepot.
— Diable I mais c'est une bète dangereuse que ce bai-brun. Heureusement, vous savez le prendre.
— Oh I pour ce qui est de ça, je connais mon affaire. Le docteur, tout en causant, ne perdait pas de vue le
coupé vert sombre, qui restait immobile, à trente pas en arrière.
Les deux voitures étant tournées dans le môme sens, le cocher de madame Bréhal ne pouvait pas voir Tautre. Il était donc inutile de lui demander si le mystérieux coupé était là depuis longtemps et si quelqu'un en était descendu.
D'ailleurs, Coulanges trouvait qu'il avait assez causé avec un domestique et ne tenait pas à se familiariser davantage.
— Je vais annoncer à madame Bréhal que vous êtes prêt, dit-il en reprenant le chemin du théâtre.
11 passa encore une fois tout près de la voiture aux glaces de bois. Le cocher avait l'air de dormir et ne fit aucune attention à lui.
MaiS; en arrivant au coin de la rue Gluck, le docteur vit, sur la chaussée déserte, un homme qui lui tournait le dos et qui causait avec quelqu'un.
L'encolure de cet homme lui rappela celle du monsieur qu'il cherchait, et il avança un peu pour le voir de profil.
C'était bien le Pontaumur et il parlait à un individu habillé d'une longue blouse blanche et coiffé d'une casquette à trois ponts.
Cette conférence au milieu de la rue entre un gentleman et un ramasseur de bouts de cigares était éminem-
ment suspecte, et la première idée qui vint à Goulanges, ce fat d'intervenir à l'improviste, afin de les surprendre en flagrant délit de conspiration.
Mais c'eût été casser les vitres, et à la réflexion, Coulanges jugea qu'il était plus habile d'observer de loin ces gens-là, pour voir ce qu'ils allaient faire, de les suivre à distance, s*ils prenaient un parti, et de n'abor^ der Pontanmur qu'au moment où il se séparerait de son étrange compagnon.
— Si je me jetais au milieu de leur colloque, pensait-il avec raison, Pontaumur ne serait pas embarrassé pour inventer une explication et moi je ne saurais comment justifier une si brusque intrusion dans ses affaires. Il s'apercevrait que je veux pénétrer ses secrets et il entrerait en défiance.
J'en apprendrai bien davantage en me contentant d'une surveillance discrète, car jusqu'à présent il ne se doute pas que je suis là, et il va manœuvrer comme si personne ne s'occupait de lui.
Le calcul était juste. Pontaumur et l'homme s'acheminèrent côte à cOte vers le boulevard Haussmann, sans quitter le milieu de la chaussée, et sans regarder derrière eux.
Coulanges, qui les suivait en rasant les maisons, put les observer tout à son aise.
L'homme en blouse était de très petite taille. Sa casquette à ponts n'arrivait qu'à l'épaule de Pontaumur. Il est vrai que Pontaumur avait cinq pieds neuf pouces.
Us semblaient en parfait accord, car ils causaient avec animation, et Pontaumur gesticulait beaucoup.
Coulanges s'imagina même que ses gestes se rapportaient au coupé vert-sombre, qu'on ne voyait pas, mais qui se tenait de l'autre côté des massives constructions élevées entre la rue Gluck et la rue Halévy.
LBfi surnss d'un duel 287
La main droite se levait souvent et le doigt indicateur s'étendait dans cette direction, comme le doigt d'un général désigne, avant de combattre, à Tofficier qui exécutera ses ordres, le point du champ de bataille où devra se porter Teilort principal.
Arrivés au bout de la rue, les deux causeurs obliquèrent à gauche, et s'en allèrent passer devant la cour qui précède les vastes bâtiments occupés par Tadministration de l'Opéra.
C'est un coin très fréquenté pendant les représentations* Les artistes entrent et sortent par là. Leurs voitures les y attendent. Les cochers se rassemblent sur le large trottoir, les machinistes vont et viennent des coulisses au comptoir des marchands de vin d'alentour.
Il n'est pas difficile de se confondre dans cette foule, et le docteur hâta le pas, de peur de perdre la piste, carie gibier qu'il chassait avait déjà disparu derrière une rangée d'équipages.
Goulanges déboucha juste au moment où M. de Pontaumur arrêtait un fiacre qui traversait le carrefour.
L'homme en blouse revenait sur ses pas et se dirigeait de façon à croiser le docteur que, sans doute, il n'avait pas remarqué.
Pontaumur était monté, et le fiacre roulait déjà vers la rue Scribe, c'estrà-dire vers le boulevard de la Madeleine.
Goulanges, qui n'espérait pas le rattraper, s'arrêta court et se rangea un peu afin de laisser le passage libre.
Le chef lui échappait, mais il comptait bien dévisager l'agent subalterne.
Par malheur, celui-ci leva le nez, l'aperçut, fit volteface et s'enfuit à toutes jambes.
Goulanges n'eut pas le temps de voir son visage, et
n'étant pas taillé pour courir, il n'essaya point de le poursuivre.
Il resta planté sur ses jambes, très penaud d^avoir manqué le but et assez ému de ce bizarre incident.
Les accointances de M. de Pontaumur avec un chevalier du trottoir étaient bien faites pour lui donner à réfléchir, mais il ne parvenait pas à en dégager le sens.
Que pouvait comploter avec ce drôle le déloyal adversaire de Maurice Saulieu? Préparait- il quelque entreprise contre madame Bréhal? C'était invraisemblable. Au cœur de Paris, à dix heures du soir, les violences ne sont pas à craindre.
Le docteur, n*y comprenant rien, résolut de mettre sa responsabilité à couvert en racontant à Gourtenay ce qu'il venait de voir et même tout ce qu'il savait.
Le temps des ménagements était passé. Il fallait en finir avec les menées d'une bande de coquins qui s'agitaient dans l'ombre autour de madame Bréhal, et il n'était que juste de signaler leurs manœuvres au futar mari de cette charmante femme.
Coulanges reprit à grands pas le chemin du théâtre et y rentra, sans s'arrêter en route.
Le troisième acte était commencé depuis un grand quart d'heure et il n'y avait dans le corridor des premières que des ouvreuses.
Celle qui était préposée à la loge de madame Bréhal y introduisit le docteur, et le docteur ne fut pas médio-' crement surpris de n'y plus trouver Georges.
Madame Bréhal était seule, accoudée sur le devant de la loge; elle écoutait avec recueillement l'admirable trio : Nuit fraîche et nuit sereine^ et elle était si bien sous le charme de cette musique enchanteresse qu'elle ne se retourna pas au léger bruit de la porte qui s'ouvrait.
Elle fit de la main signe à Goulanges de s'asseoir sans parler, et Goulanges se garda bien d'ouvrir la bouche, mais il crut pouvoir occuper près d'elle la place que le départ de Gourtenay laissait vacante.
Et quand le trio fut achevé, madame Bréhal lui dit :
— Vous me pardonnez, n'est-ce pas ? C'est plus fort que moi. Je ne puis entendre cet air sans être profondément émue... et j'aime les émotions. Mais c'est fini. Je suis ravie de vous revoir, Qt nous allons causer jusqu'à la Sérénade. 11 est un diapason discret sur lequel on peut bavarder sans troubler ses voisins.
Le docteur s'y mit aussitôt, à ce diapason bien connu des habitués des théâtres de musique, et pour commencer, il demanda ce qu'était devenu son ami.
— Georges vient de me quitter, répondit la châtelaine de l'avenue de Yilliers ; à son grand regret, vous le croyez sans peine, mais il le fallait.
— Qu'est-il donc arrivé, bon Dieu ! pour qu'il ait dû renoncer au bonheur de rester près de vous ?
— Oh I rien de fâcheux. Son notaire, ayant su, je ne sais comment, qu'il était à l'Opéra dans ma loge, lui a fait remettre une lettre pour le prier de passer chez lai immédiatement.
— C'est bien singulier. A l'heure qu'il est, les notaires sont couchés... ou, du moins, pour parler sérieusement, ils ne s'occupent pas après dîner des affaires de leurs clients... 11 ne s'agit pas encore de signer le contrat...
— Malheureusement non, dit en souriant madame Bréhal. Mais, en attendant cette belle soirée à laquelle vous assisterez, il faut un peu songer au bonheur des autres.
Georges a pensé que le notaire avait à lui faire une communication importante au sujet du testament de
290 hES SUITES d'un duel
son ami. Je l'ai pensé aussi, et je luî ai conseillé de courir aux renseignements.
Songez donc que ce testament a institué mademoiselle Mézenc légataire universelle, et qu'elle refuse d'en profiter I... Qui sait si cet excellent notaire n'a pas trouvé un moyen de la décider à accepter?
— Croyez-vous qu'il s'intéresse tant que cela à cette demoiselle?
— Il ne la connaît pas, mais il n'ignore pas qu'elle devait épouser l'ami de Georges, qui est un des gros clients de l'étude.
— Messieurs les officiers ministériels ne sont pas si zélés d'ordinaire... Enfin, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, car Georges va revenir, je suppose*
— - Mais non. Ce notaire habite rue de Babylone, au fond du faubourg Saint-Germain. C'est tout un voyage, et comme je tiens à rentrer de bonne heure, j'ai compté sur vous pour m'aecompagner jusqu'à ma voiture.
— Je suis à vos ordres, madame.
— Georges m'a priée de vous dire qu'il ira directement à son cercle et qu'il vous y attendra..., alors même qu'il vous plairait de rester à l'Opéra jusqu'à la fin de la représentation.
— Je le rejoindrai certainement, mais je ne reviendrai pas ici après votre départ. Sans vous, madame, l'Opéra n'aurait plus aucun charme pour moi.
— Dois-je prendre cette déclaration pour un aveu d'indifférence musicale ou pour un compliment à mon adresse?
«- Je conviens qu'il serait assez mal tourné. Mais je vous dis la vérité, tout bonnement. J'ai toujours eu le tort de ne pas déguiser ma pensée.
— Un tort ! c'est le premier des mérites. Ei sur ce
point eomme snr tous les autres, nous nous entendrons à merveille. Car je compte sur vous pour aider Georges à supporter un changement d'existence auquel il était peu préparé* Notre mariage s'est décidé si vite 1
-^ Georges est le plus heureux des hommes, et je vous jure, madame, qu'il ne regrettera rien de sa vie passée.
— Je l'espère. Mais nous sommes convenus qu'après le voyage indispensable, nous habiterons ma maison de l'avenue de Yillîers... et ce serait la solitude, si vous nous abandonniez, car je compte restreindre beaucoup le cercle de mes. relations. Le monde n'a plus rien qui m'attire... et un ami nous suffira.
— Je serai bien fier d'être cet ami, et quand il n'y aurait que cette espérance pour me déterminer à rester garçon...
— Je comprends... vous prenez vos précautions... mais n'ayez pas peur... je m'engage solennellement à ne plus rien tenter contre votre liberté... je reconnais même que je faisais fausse route en vous cherchant une femtne. Vous n'êtes pas mûr pour le mariage.
— Et je crois que je ne mûrirai jamais.
— ChutI nous allons écouter la Sérénade et nous partirons après. Je suppose que vous avez découvert
; mon cocher?
— Parfaitement, madame. 11 est à son poste, au bout de la rue Halévy. J'ai même causé avec lui, et il m'a
^ confié ses inquiétudes à l'endroit du bai-brun.
•^ Mon cocher est un poltron, et mon brai-brun est charmant. Il me donne, chaque fois qu'on l'attelle, une i légère sensation de frayeur qui me plaît.
-^ Et s'il s'emportait, chère madame ?
— S'il s'emportait, )e ne perdrais pas la tête. Il m'a déjà )oué ce tour-là une ou deux fois. Je n'ai pas bougé.
— G*est très beau... mais les accidents de voiture sont toujours sérieux.
— Eh bien I s'il m'en arrive un, vous me soignerez. Car je vous ai promu, sans votre permission, au grade de médecin ordinaire de n^adame Georges Courtenay.
— Vous me faites beaucoup trop d'honneur. Je pratique si peu que j'ai désappris à peu près tout ce que je savais.
Aussi, j'espère bien que vous n'aurez jamais [besoin de ma science.
— Je me porte à merveille, mais quoi qu'il arrive, j'ai foi en vous, monsieur le docteur, et je n'aurais recours qu'à vous si j'étais malade. J'ai bien quelque part un vieux médecin que je ne consulte jamais, parce qu'il m'agace avec ses airs graves. J'en veux un jeune. Donc, vous êtes indiqué.
— Oh I je ne refuse pas. Seulement...
— Plus un mot, de grâce. La Sérénade commence. Je me recueille.
Goulanges ne put faire moins que de se recueillir aussi, c'est-à-dire de se taire, quoiqu'il eût en ce moment l'imagination très surexcitée.
Les manœuvres de Pontaumur ne lui sortaient pas de l'esprit et l'absence de Georges l'inquiétait.
Il ne croyait pas du tout à cet appel du notaire et il se demandait si Courtenay avait inventé ce prétexte pour sortir, ou bien si cet étrange envoi de lettre n'était qu'une machination de ses ennemis pour l'attirer dehors et l'éloigner du théâtre.
Cette dernière hypothèse était même au fond la seule que le docteur admit, car l'amoureux Georges ne s'ennuyait pas auprès de madame Bréhal.
Et ce qui désespérait ce brave Coulanges, c'était d'être
obligé de garder pour loi ses suppositions et de dissi^ muler ses craintes.
La dame de Tavenue de Villiers n'étant point au courant de la situation n'était pas en état de Téclaircir. A quoi bon la troubler en l'informant de ce qui se passait autour d'elle?
Mieux valait se borner à la protéger au départ et courir ensuite au cercle où Gourtenay ne manquerait pas de venir.
— Là, je m'expliquerai avec lui, pensait Goulanges, je ne lui cacherai rien de ce que je sais. L'heure est venue de prendre un parti.
La Sérénade fut chantée de façon à faire regretter Faure, qui disait si bien cet air délicieux, mais madame Bréhal aimait Mozart pour lui-même ; elle écouta avec une attention passionnée et quand elle cessa de regarder la scène, le docteur vit qu'elle avait les larmes aux yeux.
— Partons, voulez-vous? demanda-t-elle. C'est le moment, car je tiens à emporter une impression vive, et cette sérénade me fait toujours battre le cœur. Il me semble que c'est Georges qui me la donne, et il me prend des envies de paraître sur mon balcon.
Mais je dis des folies, et il est temps que vous m'eiçmeniez.
Le docteur était bien de cet avis. Il s'empressa d'ouvrir la porte de la loge ; il aida madame Bréhal à se couvrir de sa pelisse et il lui offrit son bras.
L'acte n'était pas terminé, les couloirs étaient déserts et le grand escalier n'avait point cet aspect étincelant de la grande sortie finale, alors que la soie et la dentelle balayent les marches de marbre, et qu'il faut dix minutes pour descendre un étage.
Dans le vestibule, personne, que de rares valets de
pied attendant leurs maîtres. Sur le perron extérieur, quelques spectateurs blasés sur la grande musique, qai aimaient mieux fumer un cigare en plein air que d'entendre la statue du commandeur accepter l'invitation de Don Juan, Pontaumur n'était pas de ceux-là.
— Quelle belle soirée I dit madame Bréhal, appuyée sur le bras de Goulanges, et qu'il fait bon vivre sous ce ciel étoile.
Si Georges était avec nous, j'aurais proposé d'aller à la cascade du bois de Boulogne.
— Votre médecin ordinaire s'y serait opposé, répondit Coulages. Nuit fraîche et nuit sereine^ c'est charmant à chanter en Espagne, mais à Paris, au printemps, c'est très malsain.
— Et, de plus, Georges vous a donné rendez-vous, cher docteur. Conduisez-moi bien vite à ma voiture et reprenez votre liberté.
Coulanges ne demandait pas mieux.
Il s'acquitta du reste de ses fonctions de cavalier servant en homme qui en a la pratique.
Il avait plus souvent escorté des demoiselles comme Delphine que des grandes dames, mais il savait aussi donner le bras respectueusement et parler le langage qui convient aux femmes du vrai monde.
Tout en cheminant le long de la balustrade qui entoure le théâtre, il explorait d'un œil clairvoyant la rue Halévy, et il constatait avec satisfaction que le coupé vert sombre n'y était plus.
Ce coupé lui faisait toujours l'eiFet d'une machine de guerre qui cachait des ennemis dans ses flancs comme l'homérique cheval de Troie.
En revanche, la voiture de madame Bréhal n'avait pas
LES SUITES d'un DUEL 2B6
changé de place, et celle-là était un asile sûr, un abri contre toutes les entreprises.
— Vous voyez que Max n'a pas bougé, dit madame de Bréhal. On le calomnie.
— Il me semble pourtant qu'il s'agite terriblement, murmura Goul anges.
C'était yrai. Max piaffait; des gerbes d'étincelles jaillissaient des pavés sous ses sabots, et le cocher, droit sur son siège, paraissait avoir de la peine à le tenir.
Coulanges jugea qu'il était temps de calmer l'impatience de ce fougueux bai-brun par une jolie course au grand trot jusqu'à l'avenue de Yilliers, et il se hâta, autant qu'il pouvait se hâter, sans gêner sa compagne de marche.
Ils n'étaient plus qu^à dix pas du coupé, lorsqu'il remarqua une forme blanche qui se détachait sur la ligne sombre des maisons et qui n'était séparée de Max que par la largeur du trottoir.
Madame Bréhal l'avait aperçue aussi, cette forme blanche, car elle s'écria :
— Savez-vous pourquoi Max ne se tient pas tranquille? C'est qu'il y a un homme planté devant lui. Max est comme les chiens de bonne maison ; il ne se laisse pas volontiers approcher par les gens mal vêtus. Mon cocher qui connaît son caractère aurait dû changer de place.
— Il ne m'est pas prouvé que ce drôle en blouse ne l'aurait pas suivi, répliqua Coulanges. Tout à l'heure il a déjà rôdé autour de votre voiture... c'est votre cocher qui me Ta dit.
— Pensez-vous donc qu'il a de mauvais desseins ? Vous paraissez inquiet.
— Non... mais il me semble le reconnaître, pour
296 LES SUITES d'un DtTEL
ravoir rencontré tout près d'ici... et je me demande ce qu'il y fait...
— C'est quelque pauvre diable qui guette roccasion de gagner des sous, en ouvrant la portière.
— Je crains qu'il ne guette autre chose... mais je me charge de l'empêcher de nuire.
— Si j'étais peureuse, mon cher docteur, vous finiriez par m'elTrayer. Mais je suis d'autant plus tranquille que je n'ai pas d'ennemis.
— On en a toujours, murmura l'ami de Georges.
Il voyait très bien maintenant le gamin qu'il avait surpris, une demi-heure auparavant, confériant au milieu de la rue Gluck avec M. de Pontaumur.
C'était lui, à n'en pas douter, et cette fois 11 se tenait immobile dans l'enfoncement d'une porte cochère.
Evidemment, s'il avait pris position là, tout près da coupé bleu, le hasard n'y était pour rien.
Il attendait madame Bréhal et il savait bien que le cocher ne descendrait pas de son siège pour le chasser.
Max n'était pas de ces chevaux paisibles auxquels on peut impunément mettre la bride sur le cou.
Quant au fouet qui l'aurait cinglé s'il s'était approché, le drôle avait eu soin de se placer hors de ses atteintes.
* — Il filera dès qu'il m'aura reconnu, pensait le docteur.
Contrairement à cette prévision, l'homme tint ferme.
Coulanges aurait bien voulu lui mettre la main au collet, mais il ne pouvait pas décemment, pour lui courir sus, planter là madame Bréhal.
— Ne voyez-vous pas que c'est un enfant ? dit-elle tout bas. Comme il se moquerait de nous, s'il se doutait qu'un instant il nous a fait peur ! mais il • ne s'occupe pas de nous...
Le docteur n'essaya pas de prouver le contraire à la fature madame Gourtenay. Il venait de concevoir un plan dont Texécution lui semblait facile, un plan qui consistait h tomber sur cet observateur suspect, aussitôt que le coupé serait parti.
— Si madame voulait monter tout de suite, grommelait le cocher,^ce serait bien, car mon cheval s'impatiente.
— A bientôt, cher monsieur, dit madame Bréhal, en donnant au docteur une franche poignée de main à l'anglaise. Rappelez à Georges que je l'attends demain, et venez diner avec nous,^ si vous ne craignez pas de vous ennuyer entre deux amoureux..
Goulanges ne prît pas le temps de répondre. Il lui tardait d'avoir affaire à la casquette à trois ponts, qui n'avait pas bougé.
Il ouvrit la portière , il aida [h madame Bréhal à entrer dans la voiture, et il se redressait pour donner au cocher 'Tordre du départ, quand il vit l'homme embusqué franchir en trois bonds la largeur du trottoir et sauter à la tôte du bai-brun.
Ge qui se passa alors dura moins de secondes qu'il n'en faut pour le raconter.
Goulanges ferma brusquement la portière, et se rua sur l'étrange assaillant qui osait porter la main sur Max.
Au même moment, le cocher lançait à ce coquin un vigoureux coup de fouet, qui lui fit lâcher prise.
Mais, soit que la mèche eut effleuré les oreilles de Max, soit que le bruit de la portière poussée avec violence l'eût effrayé, l'ombrageux animal partit d'une allure peu rassurante.
Le docteur n'était pas en mesure de l'arrêter. Aussi ne songea-t-il qu'à saisir le coupable.
298 LES SUITES d'un DVEL
— Ah ! gredin, cria4-il, enfin, je te tiens.
Mais il ne le tenait pas du tout. Le drôle avait déjà pris le large et courait de toutes ses forces.
Goulanges se mit bravement à courir après lui, non sans avoir perdu quelques instants [à suivre le cheval qui emportait madame Bréhal et qui avait tout l'^ir de ne plus savoir ce qu'il faisait, car il galopait comme un fou.
Il vit le cocher éviter adroitement les refuges placés pour la sécurité des piétons et la perdition des voitures, au point d'intersection de six larges voies, et diriger Max vers la plus longue et la plus droite des six, qui est la rue Lafayette.
r^ Il est emballé^ c'est clair, se disait Goulanges, mais il a de l'espace devant lui et il finira par se calmer, s'il n'accroche pas.
Le fuyard avait pris du côté opposé, et l'hésitation du docteur, si peu qu'elle eût duré, lui avait laissé le temps de gagner du terrain, .
Il filait comme un cerf sur le boulevard Haussmann, et il était presque arrivé à la rue Mogador, lorsque le brave garçon qui lui donnait la chasse aperçut le coupé vert-sombre.
Il stationnait là, ce maudit coupé, et Goulanges comprit aussitôt que l'agent de Pontaumur allait encore lui échapper.
La portière était déjà ouverte pour le recevoir.
— Arrêtez ! cria le pauvre docteur qui se sentait distancé.
Malheureusement, les passants étaient rares. Quelques-uns se retournèrent, mais ils ne comprirent pas, et avant qu'aucun d'eux songeât à lui barrer le chemin, le gamin sauta dans la voiture qui partit à fond de train et qui disparut en un clin d'œil.
LES 8XnTBS D*UN DUBL 299
Goulanges, exaspéré, aurait volontiers battu ces imbéciles qui n& s'étaient pas dérangés et peu s'en fallut qu'il n'interpellât un gardien de la paix pour lui reprocher de ne pas lui avoir prêté main- forte.
Mais il rentra en lui-même, et il sentit qu'il serait aussi ridicule de se plaindre que de courir à pied après le coupé vert-sombre.
Mieux valait revenir sur ses pas pour tâcher de savoir ce que madame Bréhal était devenue, et ainsi fit-il.
Il ne le sut que trop tôt.
En arrivant au carrefour oîi commence la rue Lafayette, il aperçut tout à fait à l'entrée de la rue et sur le côté gauche, un gros attroupement qui lui parut de très mauvaise augure.
Le docteur était de l'avis d'Alfred de Musset, qui a écrit ces deux vers :
Qaand le peuple s*assemble ainsi, C'est toujours sur quelque ruine.
Et il avait raison, car la course insensée du bai-brun venait de se terminer par une catastrophe, à moins de cent mètres du point de départ.
Il y a là un espace vide, entre la rue nouvelle et la cité d'Antin, qui n'est plus une cité, depuis qu'on a abattu le mur de clôture.
Et au milieu de cet espace vide, une façon de petit monument qu'on est tenté de prendre pour une fontaine et qui n'est qu'un modèle de construction en pierre blanche et en brique.
Max, affolé, gagnait à la main, et le cocher, pour éviter d'accrocher un énorme omnibus, n'avait pas trouvé d'autre moyen que de se jeter à gauche.
Malheureusement, il n'était plus maître de son che-
val, et Tenragé bai-brun était allé se heurter contre le premier obstacle qu'il avait rencontré.
Les curieux que l'accident avait attirés laissèrent passer Goulanges quand ils surent qu'il était médecin et, après avoir traversé la foule, il vit le cheval sur le flanc, le coupé brisé, le cocher assis sur le pavé et soutenu par deux citoyens de bonne volonté.
Mais Goulanges ne s'arrêta point à contempler ces désastres. Il cherchait madame Bréhal, il la trouva un peu plus loin, étendue sur le coussin qu'on avait tiré de la voiture, et la tête appuyée au soubassement du malencontreux édifice contré lequel Max s'était tué raide.
Il eut un affreux serrement de cœur, car il crut d'abord qu'elle était morte, tant elle était pâle, mais elle avait déjà repris connaissance, après un court évanouissement.
— C'est vous, mon cher docteur, dit-elle en s'efforçant de sourire. Je comptais bien que vous viendriez à mon secours.
— J'esipère que vous n'êtes pas gravement blessée ! s'écria Goulanges, beaucoup plus ému qu'elle.
— Je crois que j'ai les deux jambes cassées.
— Ce ne sera rien... la tête n'a pas de lésion?... ni la poitrine ?
— Non... du moins, je n'y sens pas de douleur.
— Alors, vous pourrez supporter le transport, et je vais...
— J'ai envoyé au poste chercher le brancard couvert, souffla le brigadier des sergents de ville.
Et comme Goulanges allait réclamer, madame Bréhal lui dit doucement :
— On a bien fait, car je ne suis pas capable de mon- "îr en voiture, et vous ne pouvez pas me donner vos
soins ici. Ea attendant qu'on m'enlève, voyez donc, je vous prie, si mon pauvre cocher n'est pas plus maU traité que moi.
^Non, madame, non, dit obligeamment le brigadier. Les camarades prétendent qu'il n'a plus la tête à lui... Dame ! ça se comprend, il a dû avoir une flère peur. Mais il se remet, et dans un quart d'heure, il sera en état de marcher.
— Merci, monsieur, répondit la blessée avec un sangfroid étonnant. Mais n'importe... allez l'examiner, docteur, et revenez me rassurer.
— Puisque vous le voulez, j'y vais, dit Goulanges, qui admirait son courage et la bonté de son cœur.
Le cocher, en effet, divaguait un peu. A toutes les questions du docteur, il répondit par des phrases incohérentes :
— Le gueux !... le brigand I... je le savais bien qu'il en voulait à mon cheval... c'est lui est la cause du malheur... l'oreille... il a touché l'oreille de Max... et bien sûr, il y a mis quelque chose.
— Il perd la boule, dit entre ses dents un des hommes qui le soutenaient.
Goulanges n'était pas précisément de cet avis. Il entendait fort bien ce que signifiaient ces paroles décousues et elles lui ouvraient des horizons nouveaux.
— J'aurais dû lui casser la tête avec le manche de mon fouet, continuait le cocher, mais il portera de mes marques. Je lui ai émôché la figure en travers.
— Voilà qui est bon à retenir, pensa Goulanges. Et il dit tout haut :
— Du calme, mon garçon, du calme ! Vous n'avez pas de fracture. On va vous reconduire à la maison. Je reste pour accompagner madame, mais je vous retrou-
aOB LBS SUITES d'un DUBL
verai là*bas et je tous examinerai à fond, dès qu'elle n'aura plus besoin de moi.
Sur cette promesse, le docteur se hftta de revenir à madame Brébal, et il ne vit pas le 'cocher se baisser pour ramasser un objet qu'il yenait d'apercevoir incrusté entre deux pavés.
LES SUITES d'un BUEIi 309
En quittant madame Bréhal, Gourtenay avait obéi à un sentiment très louable. Il ne comprenait pas grand** chose à la lettre qui l'appelait rue de Babylone, mais il se croyait tenu de ne rien négliger pour assurer Texé-* cation des dernières volontés de son malheureux ami.
Et il avait d'autant plus de mérite à agir ainsi que la légataire de Maurice Saulieu l'intéressait médiocre-» ment.
Cette lettre d'ailleurs n'était pas de l'écriture de son notaire, mais du premier clerc ou d'un clerc quelconque, et ce clerc ne signait pas lisiblement, car Georges n'avait pas pu déchiffrer son nom.
Mais le papier portait imprimé l'en-tète de l'étude et l'authenticité de l'avis ne paraissait pas douteuse.
Si Gourtenay eût pris la peine de réfléchir, il se serait demandé comment son notaire connaissait le numéro de la loge de madame Bréhal. L'ouvreuse, en lui remettant le billet, avait dit qu'un employé du théâtre venait de l'apporter, après l'avoir reçu au contrôle des mains d'un commissionnaire médaillé.
304 LES stnTBS d'un duel
L'adresse était des plus claires et des plus explicites :
« Monsieur Georges Gourtenay, » loge de madame Bréhal, aux premières,
» (côté droit). »
On y avait môme ajouté le mot sacramentel : « Urgent. »
L'idée d'une mystification ne vint point à Georges, et après un court et tendre entretien avec madame Bréhal, qui lui avait annoncé l'intention de se retirer de bonne heure, il était sorti du théâtre pour se jeter dans un fiacre.
Ce fiacre marchait assez mal et mit une demi-heure pour le mener rue de Babylone. Là, Georges trouva, à la porte de la maison où il avait affaire, plusieurs voitures de maîtres, et en levant les yeux, il vit que l'appartement de son notaire était brillamment éclairé.
On y donnait une fête, et il fallait qu'il fût survenu un incident d'une bien grande importance pour que cet officier ministériel s'occupât ce soir-là des intérêts de ses clients.
Georges monta, et, comme il était en grande tenue de soirée, les domestiques le prirent pour un invité. Il leur dit |qu'il voulait parler à monsieur, mais ils ne saisirent pas le sens de ses paroles, et ils Tintroduisirent dans le salon où madame recevait, au milieu d'un cercle assez nombreux.
Gourtenay la connaissait pour l'avoir quelquefois rencontrée dans le monde et il ne put se dispenser de la saluer. Cette politesse lui valut de la dame une avalanche de phrases embrouillées où les compliments et les excuses se confondaient.
On le remerciait d'être venu et on se justifiait de ne pas ravoir invité en alléguant que cette soirée était en quelque sorte une soirée professionnelle; monsieur avait eu à dîner plusieurs de ses confrères^ et toutes les personnes qui étaient là tenaient au notariat de près ou de loin.
Mais on espérait se dédommager prochainement; on espérait que madame Bréhal, devenue madame Courtenay, voudrait bien embellir de sa présence un bal donné en son honneur.
Georges, pour arrêter ce bavardage intempestif, ne jugea point à propos d'expliquer le motif de sa visite. C'eût été fournir un nouvel aliment à une conversation qui l'ennuyait. Il préféra s'en tirer par des banalités, et dès qu'il le put, il battit en retraite pour se mettre à la recherche du notaire.
Il le découvrit dans un autre salon, assis à une table de whist avec de graves personnages et, à sa grande surprise, il n'en obtint qu'un sourire, alors qu'il s'attendait à le voir quitter son jeu pour venir à lui.
Getle indifférence passait la permission, et Gourtenay allait se décider à le prier de se lever, lorsqu'il s'aperçut que la partie finissait.
Il y avait des rentrants et le notaire céda sa place.
C'était le moment de l'aborder et Georges n'y manqua pas. Hais sa surprise se changea en stupéfaction quand il entendit le maître de la maison recommencer les discours amphigouriques de sa femme.
Cette fois , il ne se gêna pas pour l'interrompre^ en disant : ^
— VMS plaît-il que nous passions dans votre cabinet ? J'entendrai la communication que vous avez à me faire, et je vous rendrai à vos invités.
— Une communication?... je n'ai rien de nouveau à
dOd LES SUITES D'IQY DUEL
VOUS apprendre, dit le notaire. Mon maître clerc s*occape de préparer le contrat, mais...
-^ Il ne s*agit pas de mon contrat... il s'agit da testament de M. Saulieo. J'ai là votre lettre...
— Quelle lettre ?
— Celle que je viens de recevoir à l'Opéra.
— Je ne voas ai pas écrit depuis hier, cher monsieur.
— - Mais on m'a écrit en votre nom... voyez plutAt.
Le notaire prit le papier que Georges tira de sa poche pour lui présenter, mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il s'écria :
— C'est une plaisanterie, cher monsieur, une détestable plaisanterie t
— Ainsi, ce n'est pas un de vos clercs qui a signé ce billet ?
•— Mes clercs ne se permettraient pas de mystifier un des clients les plus considérables de mon étude. Cette lettre est l'œuvre d'un farceur.
— Je commence à le croire, mais je n'aperçois pas le but de la farce.
— Ni moi non plus. L'époque du poisson d'avril est passée, et à moins de supposer que quelqu'un avait intérêt à vous éloigner du théâtre où vous étiez... avec madame Bréhal peut-être.
— Oui, avec elle... et certes, j'y serais resté volontiers. Hais cela ne m'explique pas...
— Cela n'explique rien. Et ce qu'il y a de plus bizarre dans cette singulière aventure, c'est que le mystificateur anonyme ait mis en avant, pour vous jouer ce mauvais tour, le testament qu'on m'a envoyé de je ne sais où.
— Je suis très disposé à croire que tous ces envois partent da la même main.
LES SUITES d'un DUBL 307
-— C'est possible, mais de laquelle ?
— Où en êtes- vous avec la légataire universelle?
— Toujours au môme point. Je lui ai écrit pour lui notifier qu'elle héritait et pour la prier de passer à mon cabinet. Mais elle n'est pas venue. Elle n'a môme pas pris la peine de me répondre.
— Alors, vous ne savez pas si elle a fait une déclara* tion en règle pour renoncer à la succession ?
— Si elle l'avait faite, j*en serais informé. G'estpourquoi je suis persuadé que la situation n'a
pas changé. Et j'ajoute que je serais bien trompé si cette demoiselle ne finissait pas par accepter purement et simplement.
On ne refuse pas vingt mille francs de rente qui tombept du ciel.
— Je pense comme vous sur ce point. Mais peu m'importe ce que fera mademoiselle Mézenc. Ce qui m'importe c'est que mon mariage avec madame Bréhal ne soit pas retardé par les manœuvres de mes ennemis ou des siens... et ce qui m'arrive ce soir est un avertissement. Je me tiendrai sur mes gardes. Il est bon, pour commencer, que madame Bréhal soit prévenue, et je vais aller la rejoindre sans perdre un instant.
Le notaire se crut obligé d'insister pour retenir son client, mais Georges n'avait garde de se laisser séduire par les charmes très contestables de cette réunion d'hommes sérieux et de femmes guindées.
Il partit h l'anglaise, sans prendre congé de la maitresse de la maison, et il reprit son fiacre qu'il avait laissé à la porte.
Il espérait retrouver madame Bréhal à l'Opéra, mais les deux voyages, aller et retour, les colloques avec le notaire et la femme du notaire, tout cela avait duré cinq grands quarts d'heure, et quand il se présenta pour
entrer dans la loge, rouvreuse lui apprit qu'il n'y avait plus personne.
Il s'attendait bien à arriver trop tard, mais il n'en fut pas moins assez contrarié de manquer madame Bréhal, car il aurait voulu lui raconter sa sotte expédition, et lui demander à qui elle attribuait cette lettre évidemment malintentionnée.
Mais il ne pouvait guère se permettre d'aller, à onze heures du soir, la relancer chez elle pour la consulter, et il n'avait pas la plus légère inquiétude à son endroit, car il savait qu'elle était partie avec Coulanges qui suffirait certainement à la protéger et qui devait revenir au cercle lui donner des nouvelles de cette fin de soirée.
Il s'en alla donc et il flâna quelque temps aux alentours du théâtre avant de prendre le chemin de son club.
II lui arriva même, en fumant son cigare sur le boulevard, d'entendre des gens arrêtés au coin de la chaussée d'Antin, parler d'un accident de voiture survenu non loin de là, mais il ne lui vint pas à l'esprit qu'il s'agissait du coupé de madame Bréhal.
Paris est ainsi fait qu'on y passe à c6té des catastrophes, sans en prendre le moindre souci, et qu'un mari pourrait voir passer un cadavre porté sur un brancard, sans se douter que c'est le cadavre de sa femme.
Courtenay ne pensait qu'à la désagréable histoire qu'il venait de subir et se promettait bien d'ouvrir une enquête discrète pour en découvrir l'auteur.
Il avait gardé la lettre comme pièce à conviction et il espérait que le hasard lui fournirait l'occasion de reconnaître l'écriture en la comparant à celle des personnes qu'il soupçonnait de comploter contre son repos.
Et naturellement, il comptait commencer par la mon-
trer au docteur Goulanges, qui avait déjà fait ses preuves de sagacité en d'autres circonstances.
Dans ces dispositions, Gourtenay fit, un peu avant minuit, son entrée au cercle et fut assez étonné de n'y pas trouver son ami.
II eut beau visiter tous les salons, sans oublier la salle de billard et le cabinet de lecture, il ne découvrit point Goulanges qui aurait dû arriver avant lui, s'il nV vait fait que reconduire madame Bréhal à sa voiture.
Il ne supposa pas un seul instant qu'il Teût accompagnée jusqu'à son hôtel de Tavenue de Yilliers, et il l'accusa mentalement de s'être laissé entraîner à quel* que fête nocturne.
Il connaissait les mœurs de ce médecin des débutantes, et il le croyait trè& capable d'être allé, en sortant de rOpéra, faire un tour au restaurant du Helder ou au café Américain.
Mais il n'était pas d'humeur à l'y aller chercher et il se décida à l'attendre, pensant bien que Goulanges ne pousserait pas la licence jusqu'à oublier en soupant joyeusement un rendez-vous donné à un camarade intime.
Gourtenay du reste n'avait pas la moindre envie de dormir et n'était pas embarrassé pour passer une heure ou deux, car il avait à qui parler dans ce cercle, et il n'était pas ennemi du jeu quand il trouvait une partie à sa convenance.
Il errait dans le grand salon rouge, lorsqu'il fut abordé par un homme qu'il tenait en grande estime, et dont il recherchait la compagnie, quoiqu'il y eût entre eux une grande différence d'âge.
— Gher monsieur, lui dit ce personnage qui s'appelait le comte de Saint-Senier, je vous cherchais pour vous demander votre avis sur la façon de procéder à une exécution... pénible, mais nécessaire.
910 LES SUITBS d'un DUEL
Goartenay comprit fort bien ce langage, et ce mot : « exécution » avait, pour lui, un sens très clair.
Le cercle des Moucherons n'est pas de ceux qui sont gouyernés par le suffrage universel direct. Un comité Tadministre, un comité élu par tous les membres qui lui délèguent l'autorité souveraine. C'est ce comité, renouvelable chaque année, qui décide, à la majorité et en dernier ressort, l'admission ou le refus des candidats.
C'est lui aussi qui, dans les cas d'indignité, prononce les exclusions.
Gourtenay en avait fait partie. M. de Saint-Senier l'y avait remplacé, lorsque son tour était venu d'en sortir, et comme son prédécesseur; il exerçait sur ses collègues une assez grande influence.
Il était donc assez naturel que ce gentilhomme con« sttltàt Courtenay dans une circonstance délicate, et Courtenay ne pouvait pas se dispenser d'exprimer un avis, quoique, depuis un certain temps, il se ffrt très désintéressé des affaires intérieures du cercle.
— Il s'agit sans doute d'un affichage pour cause de dettes de jeu non réglées dans les délais de rigueur, ditiL Moi, je trouve le règlement un peu trop sévère, et je pense qu'on ne doit l'appliquer qu'aux gens de mauvaise foi. Coller à la glace du grand salon le nom d'un brave garçon qui s'est laissé entraîner à perdre plus qu'il ne pouvait payer le lendemain ou môme le surlendemaiUf c'est raide, mon cher comte.
— Vous avez le droit d'être indulgent, parce que vous êtes irréprochable, répondit M. de Saint-Senier. Et d'ailleurs, je pense comme vous qu'avant d'en venir aux mesures extrêmes, il faut prendre en considération la moralité des retardataires.
Mais la question qui vient de nous être soumise est beaucoup plus grave.
— Vraiment? que se passe-Ml donc?
— On a dénoncé au comité les manœuvres déloyales d'un membre du cercle.
— Gomment! on triche ici?
— Le faity jusqu'à présent, n'est pas prouvé, mais on accuse quelqu'un.
— De filer la carte?... ou d'introduire des portées?
— Pas positivement, parce qu'on ne l'a pas vu; mais on est fondé à le supposer, car on a constaté que ce monsieur ne ponte pas correctement.
— Le coup de pouoe, alors? Il avance ou il retire des jetons suivant qu'il a beau jeu ou mauvais jeu?
— C'est à peu près cela.
— Eh bien, mais... il n'y a pas à hésiter.' L'homme qui se permet ces irrégularités est un gredin et il faut le chasser sans pitié.
— D'accord... si on le prend sur le fait, et si quelqu'un se décide à le signaler tout haut, séance tenante. Mais, dans ces occasions-là, personne ne se soucie d'attacher le grelot.
— Je l'attacherais^ je vous en réponds, si je m'apercevais du vol. Et je ne conçois pas qu'on agisse autrement. Se taire, c'est se faire le complice d'un coquin, puisqu'on se taisant on lui assure l'impunité. Le devoir de tout honnête homme est de l'empêcher de continuer.
— Tout cela est très juste. Seulement, je crois que nous sommes tous intéressés à éviter le scandale.
— Quoi I vous voulez qu'on tolère ces escroqueries I
— Non, certes. Mais nous cherchons le moyen d'y mettre un terme^ sans faire de bruit, et il me semble que noas sommes dans le vrai. Voici pourquoi : on crie beaucoup en ce moment contre les cercles. Ger^ tains journaux ne se gênent pas pour le^ qualifier i^^
tripots... et il faut convenir que, pour quelques-unsj la qualification est méritée.
— L'indignité des autres ne nous atteint pas.
— Il est certain que nous n'avons jamais eu ici d'histoires fâcheuses, et c'est précisément parce que nous sommes immaculés que nous tenons à conserver intacte notre robe d'innocence.
Si on apprenait demain qu'aux Moucherons un joueur a été surpris trichant, que ne dirait-on pas? Les prétendus clubs où l'on ne fait que cela toute Tannée seraient les premiers à déblatérer contre nous. L'accident serait connu de tout Paris et commenté par les malveillants, au grand détriment de notre bonne renommée.
— C'est possible. Mais cela vaut encore mieux que de souffrir un voleur parmi nous. Entre deux maux, il faut choisir le moindre.
— A moins qu'on ne réussisse à les éviter tous les deux.
— Par quel procédé?
— J'en ai imaginé un que je voudrais vous soumettre. Il me semble qu'il suffirait d'avertir le coupable pour qu'il se fît justice. Ainsi, par exemple, si au cours de la partie, on lui apportait une lettre qui contiendrait ces simples mots :« Cessez. Vous êtes découvert»... ou quelque chose d'approchant... je crois qu'il lève* rait la séance et qu'il ne reparaîtrait plus.
— Ce n'est pas démontré. Un drôle de cette espèce pourrait bien ne tenir aucun compte d'un avis anonyme... car le comité ne signerait pas, je suppose.
— - Non... d'autant qu'il nous a délégué ses pouvoirs àBécherel et à moi. Nous avons mission d'instruire TafTaire secrètement et de la terminer sans éclati si c'est possible.
LBS SUITES d'un DUEL 818
Mais, dans le cas' où le monsieur, ne se tenant pas pour averti, aurait Fimpudence de revenir au cercle, nous sommes parfaitement résolus à donner des ordres pour qu'on lui en interdise l'entrée.
Et, s'il demande des explications au subalterne qui lui signifiera cette interdiction, nous serons là pour lui répondre.
— Gomme ça, oui... c'est faisable... quoique, en principe, je n'aime pas les lettres anonymes... j'ai mes raisons pour ne pas les aimer... Mais du moment que vous prenez la responsabilité de la mesure et que vous vous chargez d'expulser le voleur, s'il résiste à la sommation écrite...
— Il n'y résistera pas. Je l'observe depuis longtemps et je vo.us réponds qu'il filera doux. C'est dans son caractère.
Cette réponse fit dresser l'oreille à Courtenay. Il lui semblait qu'elle se rapportait à quelqu'un qu'il connaissait.
— Je ne vous demande pas son nom, murmura-t-il.
— Et moi, je ne vous l'apprends pas, parce que nous sommes convenus de ne le dire à personne. Pour les membres du comité, il y a le secret professionnel comme pour les médecins.
Mais il vous sera bien facile de le savoir, maintenant que je vous ai mis au courant de la situation, et que vous nous approuvez.
Vous n'avez qu'à vous trouver là, lorsque l'accusé recevra la notification de la sentence.
— Quand la recevra-t-il?
— Mais... la lettre est toute prête. Et comme il ne prévoit pas ce qui l'attend, je pense qu'il ne manquera pas de venir cette nuit s'asseoir comme de coutume à la table de baccarat.
314 LBS SUIfBS d'un DU£L
Peut-être y est-il déjà. C'est ce dont je Tais m'assurer, car il importe de ne pas différer l'exécution. En pareil cas, tout sursis est funeste, puisque le criminel continue ses méfaits.
Assistez à la partie^ si cela Vous amuse; pontez même, si vous tous sentez en yeine, mais ne tous ayisez pas de tenir la banque, car tous auriez affaire à plus malin que tous, et nous attendrons, pour frapper le grand coup, qu'il ait fait œuTre de ses doigts. Or, il est adroit et tous n'y Terriez rien, tandis que nous qui sommes préTcnus, nous allons le surTeiller et nous agirons au moment psychologique.
Adieu, ou à bientôt, mon cher. Mais pas un mot, n'estrce pas?
— Soyez tranquille. Je regarderai, mais je ne dirai rien.
M. de Saint-Senier s'en alla, laissant Gourtenay assez perplexe.
Gourtenay ne demandait pas mieux que de Toir si un soupQon qui lui était Tenu était fondé, mais il tenait encore plus à causer aTec son ami Goulanges et il craignait de le manquer.
Le baccarat se tenait dans un salon écarté et le docteur n'aurait peut-être pas l'idée de franchir la porte de ce sanctuaire.
— Minuit et demie ! se disait Gourtenay. Où peut-il être, cet animal-là? A table, éTidemment, dans quelque restaurant de nuit. S'il aTait eu euTie d'aller se coucher, il serait Tenu ici d'abord et il m'aurait laissé un mot pour me dire de ne pas l'attendre. Or, on ne l'a pas TU. Donc il peut arriTor d'un moment à l'autre et je suis obligé de rester. Mais, s'il fait la fête, il ne se pressera pas et Dieu sait jusqu'à quelle heure je Tais poser. Je puis bien employer mon temps à guetter la scène
LES SUTTSS d'un DUEL S15
qui se prépare là-bas. Il ne s'agit que de donner la consigne à l'entrée.
Gourtenay sonna et dit au valet de chambre qui vint de prier M. Goulanges, lorsqu'il se présenterait, de passer au salon vert.
— Je suis au jeu et J'ai absolument besoin de lui parler, ajouta-t-il.
Tranquille de ce côté, le futur mari de madame Bréhal se dirigea vers ce salon vert où se rassemblaient les adorateurs du hasard.
La partie était en pleine activité, et c'était presque un événement que les joueurs y fussent si nombreux, car elle languissait depuis quelque temps.
Les banquiers avaient eu tant de bonheur qu'ils ne trouvaient plus d'adversaires. Les pontes dépouillés et écœurés se recueillaient en attendant des rentrées.
Mais, ce soir-là, sans qu'on sût pourquoi, ils semblaient s'être donné le mot pour revenir se faire rafler leur argent.
Toutes les variétés de féticheurs étaient représentées autour du tapis vert.
Il y avait là des gens qui ne croyaient pas en Dieu et qui croyaient à Finfluence d'un petit cochon porté en breloque ou d'une canne posée en travers sur leurs genoux. D'autres mâchonnaient un cigare éteint qu'ils n'osaiept pas rallumer de peur de couper leur veine. Quelque:s-uns avaient erré longtemps sur les boule* vards dans l'espoir de rencontrer un bossu et de toucher sa bosse.
Tontes ces figures étaient familières à Gourtenay et une seule attira son attention, celle de M. Corléon qui opérait au bout de la table, et qui opérait avec succès, car il avait devant lui de jolies piles de jetons de vingt
francs et de cent francs, facilement reconnaissables à leur forme et à leur couleur.
Le banquier était un fort capitaliste, célèbre par ses gains gros et répétés, qui inspirait aux petits joueurs une terreur salutaire. Peu d'entre eux s'engageaient à fond quand il maniait les cartes, et comme on le détestait, à cause de sa chance persistante, on ne se privait pas de tenir de mauvais propos sur son compte.
Courtenay, qui en avait entendu quelques-uns après des séances désastreuses pour les pontes, se demanda si ce n'était pas ce monsieur que les deux délégués da comité allaient sommer discrètement de déguerpir.
Cette nuit-là, pourtant, ce grand vainqueur perdait beaucoup d'argent, et n'en faisait pas moins bonne contenance.
Du reste, aucun des assistants ne semblait se douter qu'il y avait là un homme que des yeux attentifs surveillaient.
M. de Saint-Senier se tenait debout derrière les joueurs assis et ne paraissait pas regarder plutôt l'un que l'autre.
— J'ai bien peur que l'exécution ne soit pas pour cette nuit, pensait Courtenay, qui avait espéré un moment que l'exécuté serait M. Gorléon.
Le dernier coilp de la taille fut perdu parle banquier, et ce dernier coup était très gros, car il emporta aa moins le quart du bénéfice acquis depuis le commencement de la partie.
Et le perdant paya sans se plaindre.
Courtenay, qui observait attentivement le mouYement du jeu, vit M. Gorléon encaisser avec une désinvolture élégante une somme très ronde.
Cet heureux ponte avait avancé une pile de jetons, sans les compter. D'une chiquenaude il la fit tomber,
en disant : Je ne sais pas ce qu'il y a. Et il se trouva qu'il y avait quatre jetons de cent francs et douze de vingt francs ; total : trente-deux louis qu'il reçut en or et en billets.
Tout «cela était parfaitement régulier, d'un côté comme de l'autre, et Gourtenay pensa qu'aucun de ces messieurs n'était le coupable.
Il se reprochait presque de les avoir soupçonnés. Le banquier ne faisait pas mine de se lever. Il avait assez gagné pour être en état de supporter un fort d'écart et il comptait se rattraper en continuant à tailler. Du reste, ceux qui lui reprochaient sa veine reconnaissaient eux-mêmes qu'il était beau joueur.
On ramassait les cartes qu'on jette après chaque coup dans une sorte de blouse creusée au centre de l'immense table oblongue, échancrée au milieu pour la commodité du banquier, et pendant cet entr'acte forcé, les causeries allaient leur train.
Bien entendu, on ne parlait pas politique, ni littérature, ni femmes, car les joueurs n'ont jamais d'autre sujet de conversation que le jeu.
On discutait gravement l'éternelle question du tirage à cinq, approuvé par l'école de Bordeaux, patrie du baccarat, et blâmé par l'Scole de Paris, dont l'avis a prévalu dans les temps modernes.
On commentait les coups intéressants qui s'étaient présentés pendant la taille.
Un décavé, que le manque de fonds condamnait au rôle de simple spectateur, la racontait à sa façon, cette taille qu'il qualifiait de taille-rasoir. Il la savait par cœur et il en expliquait les moindres incidents.
Un savant démontrait à son voisin de table que le banquier avait eu raison de se tenir à troisj après avoir donné .un neufk chacun des deux tableaux.
318 LBS SmTBS d'xtn dubl
Quelques pogeun accusaient tout haut des chifires de perte exagérés, à seule fin d'éblouir la galerie.
Des pontes plus sérieux et plus maltraités échangeaient des paroles amères à propos des caprices du sort et grommelaient des imprécations contre la veine persistante du capitaliste qui venait de les mettre à sec, ce soir-là comme toujours.
Et, comme on savait qu'il était marié, ils attribuaient sa chance à des accidents conjugaux.
Au milieu de cette déroute générale, M. Gorléon avait conservé son sang-froid et même sa gaieté, car il plaisantait agréablement avec tous ceux qui se montraient disposés à lui donner la réplique.
Il est vrai qu'il était le seul ponte qui eût trouvé le moyen de gagner, en massant habilement son argent, disait-il d'un Ion modeste.
Le comte de Saint-Senier s'était un peu éloigné pour s'entretenir avec M. Bécherel, son collègue, délégué comme lui par le comité à l'exécution d'un membre indigne.
Gourtenay en conclut que le coupable n'était pas là, et se désintéressa de ce qui allait se passer.
Il se remit à penser à Goulanges, qui n'arrivait toujours pas, et à pester contre l'inexactitude de ce docteur fantaisiste.
Cependant, il resta au salon vert, n'ayant rien de mieux à faire pour tuer le temps que de régarder le combat, auquel il n'était pas encore tenté de prendre part, quoiqu'il n'eût pas d'aversion pour le jeu.
Le banquier, après avoir mêlé les cartes, le pria de couper, et il ne refusa pas de lui rendre ce service, qu'on ne demande qu'aux gens qui passent pour porter bonheur.
Gourtenay était de ceux-là et les pontes le maudirent
I^BS SUITBS d'un duel 819
en cbœur, car dès le premier coup an abattage de neuf leur tomba sur le corps.
Il y eut un ratissage général et les jetons empilés par M. Corléoa allaient comme les autres mises grossir la masse du banquier, mais M. Corléon qui les avait manipulés avant qu^on ne donnât les cartes, annonça quinze louis, et allongeft trois billets de cent francs en disant :
— J'aime mieux payer en papier. C'est une superstition.
Et comme il n'y avait là que des superstitieux, personne ne s'étonna de cette innocente manie d'un féticheur.
M. Corléon possédait, du reste, la prudence du serpent ; après avoir subi cette brècbe à son capital, il resta plusieurs coups sans jouer.
Bien lui en prit, car les pontes n'en gagnèrent pas un. Une veine formidable se déclarait contre eux et ils enrageaient d'autant plus que Courtenay, qui avait coupé, ne jouait plus.
Ils le régaMaient de travers, mais le banquier luifai^ sait les yeux doux.
Il lui prit fantaisie de leur montrer qu'il ne partageait par leurs idées ridicules, et tirant de son portefeuille un beau billet de mille francs, il le jeta sur le tableau de droite.
Cette entrée en scène fut très remarquée. Le vainqueur fit la grimace, les vaincus relevèrent la tète et M. Corléon, se piquant d'honneur^ édifia une nouvelle pile de jetons, sur les débris de l'ancienne qu'il avait renversée, après avoir payé avec de l'argent tiré de sa poche.
Il mit un soin tout particulier à la dresser en forme de pyramide, en plaçant les jetons les plus larges à la base et les plus petits au sommet.
Chacun avait forcé sa mise pour ce coup climatérique, celui où la chance se prononce définitivement.
Le banquier hésita un instant, mais il le tint.
Du côté où Courtenay et Gorléon avaient ponté, la main était à un bon jeune homme, un débutant dans la vie parisienne, celui-là môme qui, l'avant-veille, se faisait battre au billard par un boursier trop habile.
Il manquait absolument de sang-froid ; quand il eut relevé les cartes, et que le banquier eut annoncé qu'il en donnait, il répondit : Oui, quoiqu'il eût six.
M. Gorléon l'aurait volontiers étranglé, mais il contint sa colère ; il eut même un sourire. D'autres avaient vu Terreur, et leurs figures s'allongèrent. Courtenay ne put pas retenir un geste significatif.
Le banquier comprit que son naïf adversaire venait de commettre une sottise et il se promit d'en profiter.
Le tableau de gauche avait abattu huitj mais c'était le moins chargé des deux.
Il s'agissait de gagner le tableau de droite, et le banquier était assez tranquille, ayant sept en main.
Par malheur pour lui, il donna un trois^ qui parfit pour le bon jeune homme le triomphant point de neuf.
La joie du pauvre garçon fut telle qu'il Tétala sur la table.
C'était un comble, et il y eut une explosion de reproches, voire môme d'injures contre le maladroit iqai mettait ainsi ses associés à la merci d'un tirage, en livrant le secret de son point.
Le banquier tira en effet , mais il tirait en désespoir de cause, et il amena aussi un trois.
— Baccarat! dit-il en jetant ses cartes.
Alors la scène changea de face. On acclama celai qu'on avait conspué ; il venait de gagner le coup qu'un
LES SUITES D tTN DtJEL 321
pins habile aurait iofailliblement perdu en se tenant à
Le capitaliste, lésé par cette erreur, n'avait plus qu'il payer, et il procéda de bonne gr&ce à cette opération donloureuse.
Gonrtenay empocha mille francs sur lesquels il ne comptait guère et quand Tint le tour de M. Gorléon :
— Quinze louis, n'est-ce pas? lui demanda le banquier qui avait retenu le chiffre du dernier encaissement.
--Pardon, répondit Corleon, je crois qu'il y a davantage. Je vais compter ma masse.
11 compta et il trouva que le tas de jetons représentait juste quarante-cinq louis.
Le banquier, cette fois encore, paya sans difficulté.
Gourtenay ne se préoccupait plus de l'heureux ponte qui perdait les petits coups et qui gaguait les gros. Il ne remarqua même pas que H. de Saint-Senier quittait le salon, laissant son collègue en surveillance près do tapis vert.
La banque était fort entamée, mais elle n'avait pas santé, et la partie continua.
Georges, satisfait d'avoir donné une leQon anx messieurs qui l'accusaient de leur porter malheur, s'en tint h son bénéfice.
M. Gorléon s'était arrêté aussi, et paraissait fort absorbé parla construction d'une nouvelle pile de jetons, qu'il se réservait de pousser en avant, l'inspiration lui viendrait de tenter la fortune.
A ce moment, Gourtenay qui s'était un peu de )a table, vit entrer un valet de chambra d portant un plateau argenté, sur lequel était pi grande lettre carrée, de dimension admiuistrat
— Ohl ohl dit>iltout bas, ce domestique en
222 LB8 SUITBS d'un DUSL
eourtes, serait-il, sans le savoir, rexécuteurdes hautesœuvres du comité?...
Et comme le messager en livrée semblait chercher des yeux, parmi les joueurs, le destinataire du pli ca* cacheté.
— A qui en a-t-il? se demanda Georges.
Le banquier allait donner les cartes et M. Gorléon avançait déjà sa masse, lorsque le valet de chambre s'approcha de lui et lui présenta très respectueusement le plateau.
— Tiens I dit le boursier facétieux qui aimait à le taquiner sur ses mœurs, Gorléon qui reçoit un billet doux en pleine partie de baccarat.
L'Italien souriait d'assez mauvaise grâce en ouvrant la lettre.
— Mon cher, reprit l'incorrigible plaisant, vous devriez bien défendre à vos amoureuses de vous relancer lorsque vous ôtes au jeu. Il y a temps pour tout, que diable !
Gourtenay regardait de tous ses yeux. Il fut payé de ses peines. Gorléon eut à peine déplié la feuille contenue dans l'enveloppe, qu'il changea de visage.
— Vous p&lissez, colonel I s'écria le boursier, en imitant; la voix des acteurs de mélodrame. Parions que votre adorée vous annonce qu'elle vous lâche.
— Silence donci grommela un joueur grincheux. On ne s'entend pas ponter.
— Voyons, monsieur, jouez-vous ou ne jouez-vous pas? demanda le banquier.
— Non... pas ce coup^ci, balbutia Gorléon en retirant ses jetons.
— Décidément, c'est lui, pensait Gourtenay. M. de Pontaumur est l'ami d'un filou. Enfin, je les tiens donc I
•Voyons un peu ce que celui-ci va faire.
Gorléon ne fit rien da toQt. Il s'abstint de ponter et ne se leva point pour quitter la place.
Hais une main se posa sur l'épaule de Gourtenay qui se retourna vivement, et se trouva face à face avec le docteur.
— Ah I c'est heureux, ma foi 1 s'écria-t-il. Il y a plus de deux heures que je vous attends. D'où diable venezvous mon oherl
-— Pas si haut^ je vous en prie, murmura Goulanges* Je vais vous expliquer pourquoi je suis en retard, mais il est inutile qu'on entende ce que j'ai à vous raconter^ et si vous voulez venir avec moi dans le petit salon... il n'y a personne en ce moment et nous pourîons causer tout à notre aise.
— Très volontiers, dans quelques minutes*
— Est-ce que vous êtes an jeu?
— Non, mais je tiens à voir la fin d'une scène dont j'ai vu le commencement. Éloignons-nous un peu ; je vais Vous dire ce qui se passe.
Goulanges suivit Georges dans l'embrasure d'une fenêtre où les joueurs.ne pouvaient pas les entendre.
Il n'avait pas sa figure ordinaire, ce joyeux docteur. Il était pâle; ses yeux ne brillaient plus de malice, sa boQcbe ne souriait plus de ce sourire rabelaisien qui lui allait si bien. Il avait l'air énervé d'un homme qui a passé la nuit en mauvaise compagnie, et qui a laissé tout son argent sur le tapis vert d'un tripot ou sur la nappe d'un cabinet particulier.
— Qu'avez-vous donc, cher ami? lui demanda Gour^ tenay. Vous ne tenez plus debout.
— Je suis fatigué, répondit tristement Goulanges.
— Est*-ce que par hasard vous vous seriez grisé avec des demoiselles ?
— Non... non..i et quand vous saurez d'où je viens^
324 LES SUITES d'un DtJEL
TOUS n'aurez plus envie de plaisanter, je vous le jure.
— Enfin !... il se décide à se lever, grommela Georges qui ne prêtait qu'une oreille très distraite aux explications du docteur.
— De qui parlez-vous ?
— D'un drôle que vous connaissez bien. Regardez làbas... au bout de la table. ••
— Gorléon?... En effet, il se dispose à quitter la partie, car il plie bagage... c'est-à-dire qu'il empoche son argent et ses jetons. Il a gagné, sans doute, et il fait charlemagne. Est-ce que cela vous étonne?
— Il s'en va parce qu'on le chasse. Il vient de recevoir une lettre où on lui signifie que ses friponneries sont découvertes, et qu'il faut cesser de jouer, sous peine d'être expulsé publiquement.
— Il volait ! Vous l'avez vu ?
— Oui. Je dois dire cependant que, si l'on ne m'avait pas prévenu, je n'aurais pas découvert le procédé qu'il employait. Ce procédé est pourtant des plus simples. 11 ajoute à sa mise quand il a gagné, et il en retire quand il a perdu. Ce joli tour d'escamotage a été signalé au comité, et on vient de. le prendre sur le fait.
— Ce n'est pas la première fois qu'il lui arrive d'escamoter quelque chose, dit Goulanges en se parlant à lui-même.
— Le voilà bel et bien déshonoré cette fois et je n'ai pas perdu ma soirée, puisque j'ai assisté à son exécution. Elle s'est faite sans bruit, mais elle sera bientôt connue de tout le monde. C'est un acheminement pour entamer une campagne contre ce Pontaumur que j'exècre. Corléon est son âme damnée. Je le prouverai.
— Moi aussi, je le prouverai, murmura le docteur.
— Et je suis à peu près sûr que, ce soir, ils ont ma-* chiné quelque chose contre moi. Madame Bréhal a dû
VOUS dire que j'avais été appelé par mon notaire pour affaire urgente. J'ai couru en toute hâte rue de Babylone... et là, j'ai appris que mon notaire ne m'avait pas écrit. La lettre était fausse. Je ne doute pas qu'elle ne soit l'œuvre d'un de ces deux coquins. Dans quel but m'ont-ils mystifié de la sorte? c'est ce que je ne devine pas.
— Dans quel but?... je le sais moi.
— Parlez donc, alors 1
— Pas ici, je vous le répète, mon ami. J'ai à vous entretenir de choses sérieuses et à vous apprendre une triste nouvelle. Donc, si rien ne vous retient plus dans cette salle de jeu, laissez-moi vous emmener.
— Allons I dit Courtenay. Vous m'effrayez presque avec vos préambules.
Ils sortirent, et personne ne fit attention à leur départ, pas plus qu'on n'avait pris garde à la disparition de Gorléon, car la partie avait repris, plus acharnée que jamais.
Le docteur mena son ami dans la pièce oti ils avaient entendu, deux jours auparavant, l'architecte Gapdenac décrire les merveilles du parc de madame Bréhal.
Le lieu était bien choisi pour une conversation, car à cette heure-là surtout, ils pouvaient compter qu'ils ne seraient pas dérangés.
— Eh bien ? demanda Courtenay. Cette nouvelle ?...
— Il est arrivé un accident à madame Bréhal, dit Coulanges, sans autre préparation.
— Ahl mon Dieu 1... mais... rien de grave, j'espère ?
— Sa vie n'est pas en danger, j'en réponds. Seulement... .
— Achevez!... vous me faites mourir à petit feu avec vos réticences.
— La vérité est, mon ami, que le cheval attelé au
coupé de madame Bréhal s'est emporté, qu'il s'est brisé la tète contre un mur, que la voiture a été renversée, et que madame Bréhal a les deux jambes cassées.
— Les deux jambes cassées... c'est épouvantable!... et je...
— Les fractures sont simples, fort heureusement, et aucune complication n'est à craindre. La guérison est certaine, et il ne restera aucune trace de l'accident. Mais ce sera long.
Madame Bréhal sortait de l'Opéra, quand ce malheur est arrivé.
— Vous étiez là ?
— Non, mais je l'ai appris bien vite, car je n'étais pas loin.
— Et c'est maintenant que vous venez m'avertir !
— Mon cher, j'ai dû d'abord m'occuper de la blessée, l'accompagner jusque chez elle, et le transport sur un brancard a duré une heure au moins.
— Sur un brancard I répéta Georges, en levant les bras au ciel.
— Hélas ! oui, c'est encore le meilleur moyen dans un cas pareil... c'est môme le seul. lia fallu aussile temps d'envoyer chercher le premier chirurgien de Paris, car je ne voulais pas m'en fier à mes lumières... et ce chirurgien, qui a été autrefois mon professeur, a réduit les fractures beaucoup mieux que je ne l'aurais pu faire. Je me suis contenté de lui servir d'aide. Mais je tenais à connaître son avis avant de vous voir. Et la pose du premier appareil est une opération assez longue...
Bref, je viens de l'avenue de Villiers, et je vous assure que je n'ai pas perdu une minute.
Du reste, je ne regrette pas d'avoir attendu, car
maintenant, je suis en mesure de vous rassurer complètement. Madame Bréhal va aussi bien que possible et le maître qui Ta pansée et qui la soignera ne redoute pas de suites fâcheuses,
— Puisse-t-il ne pas se tromper I... partons... je veux la voir...
— Je comprends votre impatience, mon ami, mais il faut que vous attendiez jusqu'à demain. Madame Bréhal a besoin de repos, et votre visite lui donnerait la fièvre.
Elle m'a prié de vous dire qu'elle vous recevra demain dans la matinée et qu'elle sera bien heureuse de vous voir. Elle ne pense qu'à vous au milieu de ses souffrances.
— Elle souffre donc?
— Oui, mais elle a un courage extraordinaire. Elle n'a pas laissé échapper une plainte... et quand je suis arrivé, quelques minutes après l'accident, je l'ai trouvée beaucoup plus calme que vous ne Tètes en ce moment.
— Mais enfin, comment ce cheval s'est-il emporté? Le cocher conduit très bien et il avait l'habitude de le mener.
— Ce n'est pas sa faute. Il ne pouvait ni prévoir, ni empêcher une tentative criminelle.
— Que dites-vous î... Quoi! on aurait essayé de...
— Mon cher ami, préparez-vous à entendre des choses inouïes. Vous vous souvenez [qu'avant votre départ de la loge, je suis sorti pour voir si le coupé de madame Bréhal était arrivé?
— Parfaitement.
— Eh ! bien, savez-vous qui j'ai surpris causant au milieu de la rue Gluck avec un drôle en blouse et en casquette de soie ? M. de Pontaumur en personne. Il ne me voyait pas ; il a quitté cet individu après lui avoir donné ses instructions, et il s'est jeté dans un fiacre qui
passait. J'espérais empoigner son agent qui venait droit à moi, mais dès qu'il m'a aperçu, il s'est sauvé à toutes jambes.
— Il vous connaissait donc?
^ C'est plus que probable, tandis que moi, je n'ai pas pu voir son visage, quoique je Taie poursuivi assez longtemps.
— Et vous supposez que Pontaumur aurait commandé à cet homme d'exciter le cheval pour qu'il s'emportât?
— J'en suis sûr, et voici pourquoi : trois quarts d'heure après, au moment où nous arrivions, madame Bréhal et moi, à l'endroit où sa voiture l'attendait, j'ai découvert le même gredin, embusqué sous une porte cochère.
— Mais vous étiez là pour défendre madame Bréhal I
— Je n'ai pas eu à la défendre, car il ne s'en est pris qu'au cheval. Dès qu'elle a été dans le coupé, pendant que je fermais la portière, il s'est approché tout à coup et il a touché le bai-brun, qui s'est emballé immédiatement. Cette fois, je lui ai appuyé une chasse vigoureuse et je l'aurais peut-être rattrapé, s'il n'était pas monté dans un autre coupé qui l'attendait au coin de la rue Mogador, un coupé que j'avais déjà rencontré dans la journée aux Chaiûps-Elysées, et que je soupçonne très fort d'appartenir à M. de Pontaumur.
— Ce n'est pas douteux, et la complicité de ces deux misérables est évidente. Mais, qui est le subalterne ? Corléon peut-être?
— Non pas. Il n'a ni sa taille, ni sa tournure. Je suis assez disposé à croire que c'est tout bonnement un rôdeur de barrière que Pontaumur aura payé pour faire cette vilaine besogne. Par conséquent, nous ne le retrouverons pas.
Le cocher affirme cependant qu'il le reconnaîtrait, parce que, au moment où le gredin a fait le coup, il lui a zébré la figure d'un coup de fouet ; ce n'est pas un indice suffisant.
— Je ne m'occuperai pas de l'agent, mais je remettrai bien la main sur cet infâme Pontaumur.
— Et que lui direz-vous ?
— Je n*en sais rien... l'histoire que vous me racontez est tellement extraordinaire que je me demande si vous ne vous êtes pas trompé.
— Madame Bréhal et le cocher ont vu l'homme se lancer sur le cheval.
— Bon I mais il est très ombrageux, ce cheval... il a bien pu s'emporter tout seul, si vous avez seulement fermé la portière un peu trop fort.
— Je l'ai fermée, au contraire, très doucement. J'étais prévenu qu'il était sujet à s'emballer.
— Mais enfin comment le coquin s'y est-il pris? A-til frappé Max? l'a-t-il piqué?
— Mon cher, voici ce que le cocher a ramassé à l'endroit oti le cheval s'est abattu, après s'être brisé la tête contre un mur, dit le docteur en présentant à Georges un objet rond qu'il tenait entre le pouce et l'index.
— Une balle de plomb ! s'écria Ciourtenay. Qu'est-ce que cela veut dire ?
— Gela veut dire que l'homme en blouse a introduit cette balle dans Toreille du cheval.
Et comme Georges Gourtenay n'avait pas l'air de comprendre, Goulanges reprit :
— Vous savez bien qu'un cheval s'emporte toujours quand on lui fourre dans l'oreille un corps dur, dont il ne peut pas se débarrasser... un petit caillou par exemple... ou mieux encore une balle de plomb.
Il y a aussi le morceau d'amadou enflammé... c'est
an moyen encore plus sûr... mais le drôle qui a fait le coup n*y aura pas songé... et du reste, la balle suffisait, car elle a rendu Max absolument enragé.
— Mais c'est une véritable tentative de meurtre I s'écria Georges.
— Une tentative très caractérisée, car ces misérables comptaient bien que madame Bréhal serait tuée, et c'est un miracle qu'elle en ait été quitte pour une fracture double.
Ils n'en voulaient qu'à elle, à elle seule, et s'ils vous ont adressé une fausse lettre pour vous éloigner, c'est qu'ils craignaient que madame Bréhal ne vous emmenât dans son coupé.
— On dirait, à vous entendre, qu'ils veillent à la conservation de mes jours I Et c'est absurde. Les ennemis de madame Bréhal sont aussi mes ennemis.
— Gela devrait être... cela est môme... et cependant je suis certain de ce que j'avance. Us tenaient à vons sauver.
— Pourquoi? Dans quel intérêt?
— Ahl voilà! Je me le demande comme vous, et cette énigme se rattache à une autre qui me préoccupe depuis près d'un mois.
— Vous voulez dire depuis la mort de Maurice Saulieu?
— Précisément.
— Mais... quel rapport voyez-vous entre le duel où notre ami a succombé et cet accident qui a failli coûter la vie à madame Bréhal?
Le docteur hésita un instant, mais il sentit l'impossi- J bilité de garder plus longtemps des secrets qui lui pe* saient et il se décida à parler.
— Mon cher Georges, dit-il, l'heure est venue devons faire ma confession. Sachez donc que le combat où
LBS SUITES d'un DUEL 331
Saulieu a péri n*a pas été loyal. Sachez qulmmédiatement après ce combat, j'ai acquis la presque certitude que Saulieu ne pouvait pas atteindre son adversaire , attendu que le pistolet dont il s'est servi n'était pas chargé.
— Allons donc ! il a été chargé devant vous.
— Oui, par ce monsieur qui triche au baccarat et qui a triché ce joqr-là à un jeu plus sérieux, car il a introduit dans le canon du pistolet de Saulieu une balle en bois, complètement inoifensive à trente pas.
— Et vous l'avez laissé faire?
— Je ne me suis aperçu de rien. Ce coquin est très adroit de ses mains... vous venez de voir comment il escamote les jetons du Cercle. Il a escamoté avec la môme dextérité la balle de plomb que je lui présentais... et il en a substitué une autre... que j'ai ramassée sur le terrain, pendant que vous étiez allé chercher des brancardiers et que je vous montrerai, quand vous voudrez, car je l'ai conservée précieusement.
— Alors, ils ont assassiné Maurice I...
— Assassiné, c'est bien le mot. Et je n'ai plus le moindre doute sur la préméditation, car j'ai découvert, il y a quelques jours, que les pistolets étaient marqués à la crosse. Si on les avait tirés au sort sous un mouchoir, comme le proposait Gorléon, Pontaumur aurait bien su reconnaître au toucher celui qu'il fallait prendre.
Je vous montrerai le clou enfoncé derrière la sousgarde.
— Vous saviez tout cela^ et vous n'avez pas dénoncé ces bandits !
-«J'ai eu tort, mais je vais plaider les circonstances atténuantes. D'abord, les preuves que je possédais n'étaient pas de celles que la justice admet facilement. J'aurais eu beaucoup de peine à convaincre un juge
d'instruction en exhibant une petite boule de bois que personne ne m'avait vu ramasser sur Therbe de la redoute de Gennevilliers. Qui sait même si on ne m'au' rait pas soupçonné de l'avoir fabriquée?
Croyez-moi, mon ami, je ne serais arrivé à aucun résultat, et de plus nous nous serions trouvés impliqués, vous et moi, dans une mauvaise affaire. L'opinion publique confond souvent les innocents et les coupables.
J'avoue que cette dernière considération m'a décidé à me taire.
— - Vous auriez pu du moins m*informer et me consulter, dit Courtenay avec humeur.
— Si vous voulez bien prendre la peine de réfléchir, répliqua le docteur sans s'émouvoir, vous reconnaîtrez que j'ai eu raison de ne rien vous dire. Vous n'étiez pas de sang-froid. L'amitié que vous aviez pour Saulieu vous aurait poussé à quelque extrémité. Et nous n'aurions jamais pénétré le mystère qui enveloppait ce crime abominable.
J'ai voulu aller au fond des choses, découvrir le mobile qui avait fait agir les assassins. Il y a trois semaines que je le cherche en silence, et, ce soir seulement, je l'ai trouvé.
— Le mobile? Ehl parbleu! c'est la lâcheté de ce Pontaumur. Il avait été souffleté. Il était donc obligé de se battre et il voulait se battre sans risque.
— Peut-être. Mais ce motif n'est pas le seul. Il s'est passé depuis des faits qui jettent un singulier jour sur la conduite de M. de Pontaumur.
— Oui, il a essayé de perdre de réputation madame Bréhal, et même de la tuer, si c'est bien lui que vous avez vu aux abords de l'Opéra , préparant l'accident, mais ces nouvelles infamies ne m'expliquent pas la première.
— Je vais tâcher de vous démontrer que tout cela se tient. Le môme intérêt a poussé M. de Pontaumur à se débarrasser de H. Saulieu d'abord et de madame Bréhal ensuite.
Je laisse de côté Corléon qui doit être aux ordres et aux gages de Pontaumur et qui n'a joué dans les deux affaires qu'un rôle subalterne.
— C'est probable. Mais quel était l'intérêt de Pon taumur?
— Son intérêt se confondait avec celui d'une autre personne... une personne avec laquelle il est sans doute étroitement lié.
— Je commence à voir où vous voulez en venir, mais...
— Vous n'avez pas oublié la conversation que nous avons eue, chez vous, aujourd'hui même, à propos de ce meuble acheté par Delphine à l'Hôtel des Ventes, ce meuble qui contenait certainement le testament de Saulieu... Eh bien! mon cher, en vous quittant, j'ai rencontré Delphine, et après divers incidents qu'il est inutile de vous raconter, j'ai acquis la certitude que le testament a été volé chez elle par M. de Pontaumur, lequel s'est présenté en se faisant passer pour un riche Espagnol... il a même donné vingt-cinq louis à cette petite sotte qui l'a laissé seul dans le salon où se trouvait le chiffonnier.
Pensez-vous qu'il aurait fait ce sacrifice et ces imprudences, si la légataire universelle de votre ami lui eût été indifférente ?
— Non. Je ne doute plus qu'il n'ait avec elle des relations dont je ne connais pas la nature... j'admets même, si vous voulez, qu'elle est, ou qu'elle a été sa maîtresse... Ce serait monstrueux, mais enfin tout est possible. Cela expliquerait que Pontaumur ait voulu enrichir made-
d34 LRS sxnTBs d'un duel
moiselle Mézenc, Gela n'expliquerait pas l'assassinat de Maurice, ni la tentative contre madame Bréhal.
— Il y a une supposition qui explique tout, si elle est fondée... une supposition que je vous ai déjà soumise, et qui ne vous a pas paru trop invraisemblable»
Supposons que mademoiselle Mézenc vous aime... ou, ce qui revient au même, pour mon raisonnement, qu elle vise à vous épouser...
— Cette idée m'est venue plus d'une fois, mais je ne m'y suis jamais arrêté.
— Greusez-la et vous allez voir comme tout s'enchaîne en la prenant pour base.
Donc mademoiselle Mézenc a jeté son dévolu sur votre personne. Mais vous ne vous occupez pas d'elle, et ce pauvre Saulieu la demande en mariage. Elle l'accepte, comme pis aller, et il fait son testament.
Elle sait qu'il lui laisse toute sa fortune. C'est le moment que choisit M. de Pontaumur pour répandre sur elle des bruits qui reviennent aux oreilles de Saulieu. Et Saulieu le soufflette. On se bat. Saulieu est tué, vous savez comment.
Voilà mademoiselle Mézenc héritière et libre d'épouser qui elle voudra... ou plutôt qui elle pourra... et c'est vous qu'elle veut.
— Si c'était vrai, pourtant I
— Voyons la suite. Elle apprend de votre bouche que le testament a disparu. Mais Maurice lui a dit où il était. Elle met M. de Pontaumur en campagne pour le retrouver^ car elle n'a pas renoncé à en bénéficier. Ce sera une belle fiche de consolation, si son grand projet échoue, et s'il réussit, elle aura à vos yeux le mérite du désintéressement, car elle refusera cette fortune, dont elle n'aura plus besoin quand vous serez son mari.
-*- Oui, le calcul serait juste, murmura Georges,
LES SUITES d'un DUSL 335
presque convaincu par les arguments du docteur.
— Il ne s'agit plus que de vous conquérir, reprit imperturbablement Coulanges. L'entreprise est d'autant plus difficile qu'elle ne peut guère aller dans le monde comme par le passé, et que vous ne fréquentez pas chez elle. Mais madame Bréhal, avec la naïveté imprudente d'une honnête femme, vient lui offrir les occasions qui lui manquent. Elle accepte avec joie d'aller faire de la mauvaise peinture dans le pavillon de marbre, où elle espère que vous viendrez souvent.
C'est alors que M. de Pontaumur accentue ses manèges, commencés depuis longtemps. Il faut bien perdre de réputation madame Bréhal qui pourrait être une rivale, Pontaumur s'est procuré une clef de l'enclos. Il y entre la nuit en s'arrangeant pour être vu. Il grimpe sur la butte qui domine le nouveau parc de madame Bréhal et il y reste en contemplation pendant des heures entières.
— Je me souviens maintenant que le portier qui garde l'entrée par la rue de Gourcelles a été recommandé par madame Mézenc.
^ Il est donc à la dévotion de mademoiselle Mézenc. Mais allons jusqu'au bout. Avant-hier, à la suite de ce déjeuner où j'assistais, madame Bréhal annonce à mademoiselle Mézenc que votre mariage est décidé. Tout est.perdu pour l'ambilieuse personne qui s'est juré de vous épouser. Il faut en venir aux grands moyens pour prévenir la ruine de ses projets.
Et, aussitôt, M. de Pontaumur, qui a conçu un plan infernal, embauche un coquin pour l'exécuter. Il a appris que madame Bréhal doit aller à l'Opéra, et il dresse ses batteries en conséquence. Il envoie son coupé attendre près du théâtre, à seule fin d'emmener son infâme agent dès que le coup sera fait, et il entre à Torchestre.
Il VOUS voit dans la loge, et comme il ne faut pas que vous soyez victime de l'accident qu'on prépare, il sort pour écrire ou faire écrire la lettre qui vous attirera dehors. Il ne s'inquiète pas de savoir si je monterai dans la voiture de madame Bréhal, car il lui importe peu que je sois tué avec elle, tandis que la vie du futur mari de mademoiselle Mézenc est précieuse. La fausse balle du duel lui a peut-être suggéré l'idée de la balle de plomb jetée dans l'oreille du cheval... Vous savez le reste.
Et maintenant, mon cher ami, que vous avez entendu mes déductions, concluez 1
— Je conclus, s'écria Georges avec emportement, que Pontaumur et ses complices sont des scélérats qu'il faut exterminer. Mais je répugne encore à admettre que mademoiselle Mézenc ait été du complot. Si cet homme est son amant, il a pu agir sans la consulter.
— Pour la recherche du testament et pour l'attentat contre madame Bréhal, c'est impossible. Elle seule savait que ce testament était caché dans un des pieds du chifTonnier-bibliothèque, et que madame Bréhal allait vous épouser.
— Elle a pu donner des indications et laisser faire, mais elle n'a pas pris une part active à l'affaire du cheval emporté, et je ne croirai jamais qu'elle ait trempé dans l'assassinat de son fiancé.
— Ce serait horrible, mais si vous étiez obligé* de vous rendre à l'évidence, que feriez-vous?
— Je n'en sais rien encore, mais je vous jure que je vengerais Maurice, et je ne m'en tiendrai pas à des conjectures. Pour la condamner, il me faut une certitude, et je l'aurai. Dès demain, moi aussi, j'ouvrirai une enquête... mais, ce soir, pas un mot de plus, mon ami... vous me rendriez fou... Partons,
Dans une chambre à coucher tendue de soie de couleur sombre, — une chambre à coucher sérieuse, — sur un lit surmonté d'un dais avec panache en bois sculpté, est étendue madame Bréhal, enveloppée d'un long peignoir de satin blanc.
Sa jolie tête, encore un peu pâle, s'appuie à une pile d'oreillers, et paraît comme noyée dans un flot de dentelles. Ses mains fines jouent avec un éventail de plumes, sa bouche sourit, et on serait tenté de croire qu'elle ne s'est couchée que pour se reposer, après avoir passé la nuit au bal.
Mais on s'aperçoit bien vite que, si le buste et les bras sont libres de leurs mouvements, le reste du corps est condamné à l'immobilité absolue. Le peignoir, soutenu par un ingénieux appareil, forme comme un berceau au-dessus des jambes, qui ne supporteraient pas le plus léger contact, et retombe comme une draperie cachant les pieds nus.
D'un côté de ce lit, placé en saillie, à la mode d'autrefois, Georges est assis sur un tabouret; de l'autre côté, près du chevet de la blessée, le docteur Gouianges &e tieut debout.
338 LRS SUITES D*nN DUBL
Madame Brébal reçoit son ami et son médecin, comme les précieuses de Thôtel Rambouillet recevaient leurs adorateurs, au temps oti les grands seigneurs et les beaux esprits couraient les ruelles.
L'ami est mélancolique, mais le médecin n*a pas du tout l'air doctoral et la patiente est gaie.
Pas de lioles à portée de sa main ; des fleurs partout; par les fenêtres ouvertes, on voit verdir les arbres et on entend les oiseaux cbanter.
— Je n'aurais jamais cru que je m'babituerais si vite à ne pas remuer, dit en riant madame Bréhal. Moi qui n'avais jamais été malade, il me semble déjà que- je n'ai fait que cela toute ma vie.
— J'admire votre courage, murmura Courtenay.
— Obi je n'ai pas grand mérite à me résigner. Je ne souffre pas. Notre cber docteur répond de me guérir et vous êtes là, près de moi. Que puis-je souhaiter de mieux? Croyez-vous que je regrette de ne pas pouvoir aller faire des visites ou une promenade au Bois? Ce sont là des divertissements qui ne valent pas de bonnes causeries intimes avec ceux qu'on aime, et je compte que vous ne m'abandonnerez pas.
* — Je ne vous ai que trop abandonnée, hier... si vous saviez par quelles angoisses j'ai passé cette nuit!... il me tardait de vous voir et notre ami Goulanges m'annonçait que vous ne me recevriez qu'à midi.
— Excusez une coquetterie de femme. Je voulais préparer ma mise en scène, et la chirurgie moderne a des inventions charmantes. On a perfectionné l'art d'être malade. Si vous n'aviez pas appris qu'en sortant de l'Opéra, ce malheureux Max a failli me tuer, vous ne vous douteriez pas, en me voyant sur ce lit de parade, que j'ai les deux jambes maçonnées avec une espèce de
LES 6UITSS d'un DTJSL 839
plâtre qa'on nomme de la dextrine, et emprisonnées entre des planchettes de bois.
Je pais donc espérer que vous ne me trouvez pas trop laide. Hier, après l'accident, je vous jure, mon ami, que j'étais à faire peur.
— Je proteste, dit vivement Goulanges. Assise sur un coussin, près de votre voiture brisée, au milieu de ces gens effarés, vous aviez l'attitude et la beauté d'une reine.
— Une reine dont le carrosse vient de verser et qui voyageait sans être escortée par les seigneurs de sa cour. En fait de gentilshommes, il n'y avait autour de moi que des sergents de ville. Et on m'a rapportée ici sur le brancard des pauvres I...
— Vous étiez aussi calme que maintenant.. • vous étiez superbe.
— J'avoue que j'ai eu bien peur, lorsque Max a pris le mors aux dents. Je savais ce dont il était capable et je me voyais perdue sans rémission. Gela n'a pas duré trois minutes, et pourtant j*ai eu le temps de penser à mille choses... au passé, au présent, à l'avenir... on voit triple dans ces moments-là... Je revoyais l'allée où Georges m'a dit qu'il m'aimait... Je me demandais ce qu'il ferait quand je serais morte... et ce qui me consolait de mourir, c'était la pensée qu'il était sauvé... je bénissais ce notaire qui l'avait appelé... car je me disais que si Georges était resté au théâtre, il aurait pu monter dans mon coupé et périr avec moi... je, me rappelais qu'il m'avait dit être venu à pied et que je m'étais promis de lui proposer de le ramener chez lui.
Au point où nous en étions, je pouvais bien me per>mettre ce tôte-à-tôte. .
— Au point où nous en sommes toujours, rectifia | Courtenay.
340 LBS SUITBS d'un DUEL
— Pas tout à fait, mon ami, dit madame Bréhal, avec une pointe de tristesse. Mes sentiments n'ont pas changé et je ne doute pas de la constance des vôtres. Mais nous ne pouvons plus nous marier dans quelques jours...
— Ce n'est qu'un retard.
-* Un retard auquel s* ajoute une incertitude.
— Que voulez vous dire ?
— Que mon bonheur dépend de la réussite de mon traitement. C'est affreusement prosaïque, mais c'est ainsi.
— Je vous jure, Gabrielle, que je ne vous compreDds pas.
— Alors, je vais m'expliquer plus clairement. J'ai une entière confiance dans les pronostics de notre ami. J'espère que ses soins, son habileté, me referont ce que j'étais quand vous m'avez aimée, mais s'il se trompait... si la science était impuissante à me rendre ce que j'ai perdu... l'usage de mes jambes... si je devais rester estropiée... vous savez bien que je vous rendrais votre parole.
— Croyez-vous donc que je la reprendrais ?
— Non, mon cher Georges, mais, moi, je refuserais le sacrifice. On n'épouse pas une boiteuse.
— Oh! madame, s'écria Goulanges, vous avez bien peu de foi. S'il ne s'agissait que de mes prédictions, je m'inclinerais. Mais vous doutez de mon illustre maître qui répond de votre guérison complète. C'est de l'impiété !
— Cher docteur, je suis très croyante, mais il faut compter avec l'imprévu. Et si Georges tient à m'ôtre agréable, il ne me parlera plus d'un projet qui m'est aussi cher qu'à lui et qui se réalisera, j'en ai la ferme espérance. Gardons cette espérance au fond du cœur, et
préparons-nous à supporter notre malheur, si Dieu veut
qu'il arrive.
— Vous m'autoriserez bien à vous voir tous les jours.
dit Georges. A cette condition, je m'engage à ne plus dire un mot qui ait trait à notre mariage. Gomme je suis certain que nous nous marierons, le silence me
coûtera peu. ^ ,^ , , .
— A la bonne heure I s'écria madame Bréhal, en lui
tendant la main. Non seulement je vous autorise à venir aussi souvent qu'il vous plaira, mais je vous serai profondément reconnaissante de me rester fidèle et d'égayer ma soUtude... oui, ma solitude... car j'ai donné 4es ordres pour qu'on ne reçût personne... Je veux qu'on me croie très malade, et que les indifférents m'oublient. Vous verrez que bientôt le monde ne s'occupera plus de nous, et je tiens à cacher mon
bonheur. . . ., /. ^
Maintenant, pour passer à un sujet plus gai, il faut
que je vous dise, cher docteur, à quoi je pensais pendant qu'on me posait ce vilain appareil qui est comme le cercueil de mes pauvres jambes... Vous allez sourire... mais que voulez- vous ? je ne suis qu'une femme.^, je pensais à un bal où j'ai valsé avec Georges... je me disais que cette valse serait peut-être la dernière... et j'ai un peu pleuré... vous ne l'avez pas vu, mais j'ai pleuré.
Georges prit la main que sa fiancée lui offrait et y mit un baiser. Il était si ému qu'à lui aussi les larmes venaient aux yeux.
— Je ne pleurerai plus, je vous le promets, repritelle, mais j'ai encore un grand chagrin, et celui-là, mon ami, vous pouvez me l'ôter.
Mademoiselle Mézenc, je vous l'ai dit hier à l'Opéra, semble me tenir rigueur. L'ai-je blessée sans le vou-
loir? Je l'ignorei mais je sais sûre qo*eUe accourrait, si elle savait ce qai m*est arrivé.
Oh 1 je devine ce que voas allez me répondre, mais je vous supplie de ne rien me dire. Je me trompe pentôtre sur les véritables sentiments de Marianne ; je la juge peut-être trop favorablement. Laissez-moi mes illusions, et consentez à aller de ma part apprendre à cette jeune fille l'accident qui me condamne à rester chez moi.
— Il me semble qu'il suffirait de lui écrire, répondit froidement Courtenay.
— Non. Je désire que vous la voyiez. Vous lui direz que je la prie de venir, et si elle refusait, vous lui demanderiez quel grief elle a contre moi. J'espère qu'elle n'ea a pas, mais si elle en a un, je veux le connaître. Et je ne veux pas d'autre ambassadeur que vous. C'est un caprice de malade. Excusez-le, mon ami.
Georges et le docteur échangèrent un regard. La même idée leur était venue en même temps.
Ils se disaient que le moment serait bien choisi pour raconter à madame Biiéhal des faits dont elle n'avait pas le moindre soupçon.
Coulanges s'était bien gardé de lui expliquer la cause de Taccident. Ce n'est pas le rôle d'un médecin d'affiiger et d'émouvoir une malade en lui révélant qu'à son insu on a tenté de la tuer. Et comme ami de seconde main, il n'avait pas qualité pour traiter ces questions délicates.
C'était à Georges seul qu'il appartenait d'exposer les motifs de sa répugnance à servir de trait d'union entre mademoiselle Mézenc et la charmante femme qu'il devait épouser ; lui seul pouvait se permettre de déclarer pourquoi il se défiait de l'ex-fiancée de Bha-
^E3 SUITES d'un DUEL 343
rice Saulieu, lâchement assassiné par M. de Pontaumur et par son acolyte Gorléon.
Mais Georges avait eu le temps de réfléchir depuis qu'il avait reçu la confession du docteur, et s'il s'était juré à lui-même d'ouvrir une enquête, il s'était juré aussi de se taire jusqu'à ce qu'il eût acquis la certitude que mademoiselle Mézenc était coupable d'avoir trempé dans les complots infâmes qui avaient coûté la vie à Saulieu et qui avaient failli coûter la vie à madame Brébal.
A quoi bon parler de la balle de bois et de la balle de plomb, alors qu'il s'était abstenu de parler de la fausse lettre du notaire?
Il l'avait pourtant sur lui, cette lettre et il aurait pu la montrer à madame Bréhal qui aurait peut-être reconnu l'écriture. Mais une fois lancé dans cette voie, il serait fatalement allé plus loin qu'il ne voulait aller. Madame Bréhal lui aurait adressé des questions aux*quelles il aurait fallu répondre, et l'heure n'était pas venue d'accuser hautement la jeune fille d'avoir été la complice, volontaire ou involontaire, de deux scélérats.
— Je ferai tout ce que vous me commanderez, dit-il en s'efforçant de sourire ; je regrette même que vous ne mettiez pas mon obéissance à une épreuve plus difficile.
— Prenez garde I je pourrais vous prendre au mot, répliqua gaiement madame Bréhal, mais je n'abuserai pas de mon autorité. Seulement, puisque vous voulez bien vous charger de mon message, mettez le comble à votre obligeance, en le portant tout de suite. Si vous différiez de vous en acquitter, vous risqueriez de manquer Marianne, tandis qu'à cette heure vous la trouverez certainement chez elle*
344 LES SUITES d'un DUBL
— Eh bien, j'y cours; mais, puisque vous me renvoyez, j*emmène Coulanges...
— M. Coulanges reviendra et vous aussi, mon ami. Je compte qu'avant ce soir vous m'apporterez la réponse de Marianne, et mon médecin ordinaire me doit deux visites par jour.
Je me résigne donc, sans trop de peine, à vous laisser partir tous les deux.
— Si j'avais prévu que vous alliez nous congédier si vite, je crois bien que je n'aurais rien promis, dit en riant Courtenay ; mais je me suis engagé et je m'exécute.
— Moi aussi, je tiendrai mes engagements, si Dieu le permet, répondit madame Bréhal.
Elle appuya cette déclaration d'un regard qui récompensa Georges de son obéissance.
Le docteur eut pour sa part une cordiale poignée de main, et il ne demandait pas mieux que de s'en aller, car il n'avait pas dit à Courtenay tout ce qu'il voulait lui dire.
Ils s'étaient quittés la veille assez brusquement ejt ils n'étaient pas venus ensemble à l'hôtel de l'avenue de Villiers.
Georges baisa encore une fois la main que sa chère blessée lui offrait.
Elle avait sonné. Sa femme de chambre entra, et ils partirent.
Les gens de madame Bréhal l'adoraient ; et ceux qu'ils rencontrèrent avant d'arriver à la grille se permirent d'interroger le docteur, qui ne se fit pas prier pour les rassurer sur les suites de l'accident.
Le cocher, parfaitement remis de sa chute, se promenait dans la cour, et vint dire à Coulanges :
-* Ah I si monsieur ne m'avait pas défendu d'aller
chez le commissaire, comme j'aurais fait pincer le gueusard qai a tué Max et cassé les jambes à madame ! Je suis sûr qu'il doit rôder tous les soirs autour de TOpéra pour ouvrir les portières ; et je le reconnaîtrais bien, car mon fouet lui a coupé la figure en deux. Justement, j'ai le temps de flâner, puisque madame ne peut plus sortir, et ce soir j'irai flâner de ce côté-là.
— Très bien, mon ami, répondit le docteur, mais, si vous le rencontrez^ je vous conseille de ne pas requérir les sergents de ville. Ils ne l'arrêteraient pas, car ils ne comprendraient rien à l'histoire de la balle dans Toreille.
— Tout de môme. Il y en a qui ont servi dans la cavalerie. Du reste, monsieur peut être tranquille. Je ne m'adresserai pas à eux. Je me contenterai d'empoigner le voyou et de lui donner une bonne raclée.
— Ce serait encore pis. On vous conduirait au poste, et madatne ne vous garderait pas à son service.
Savez-vous ce que je ferais, si j'étais à votre place? Je suivrais tout bonnement l'individu et je tâcherais de savoir oh il loge. Vous viendriez ensuite me conter la chose, et je me chargerais du reste*
— Gomme monsieur voudra, grommela le cocher, qui n'était pas content.
Et les deux amis franchirent la porte de la grille qui s'ouvrait sur l'avenue de Villiers.
Chacun d'eux était venu en fiacre et chacun d'eux avait renvoyé sa voiture.
Ils n'étaient pas pressés et ils avaient à causer. D'un commun accord, ils descendirent l'avenue à pied.
— Si ce cocher mettait la main sur l'agent de Pontaumur, nous ferions un grand pas dans la voie des découvertes, dit Courtenay.
— Il me semble, au contraire, que nous ne serions
346 LES SÛmSS d'un DUBIi
pas beaucoup plus avancés, répliqua Goulanges. Pontaumur a tout dirigé, nous n'en doutons pas. Que nous importe ce complice subalterne? Ce n'est pas de ce côté-là qu'il faut chercher. La grosse question, c'est de savoir au juste le rôle qu*a joué mademoiselle Hézenc dans les deux affaires.
— Vous avez raison. Mais comprenez-vous madame Bréhal qui m'envoie lui porter des propositions de paix?
— Madame Bréhal est une belle âme. Elle ne veut pas croire au mal. Et il sera toujours temps de la désabuser sur le compte de sa protégée. Mais la mission qu'elle vient de vous confier va vous fournir un excellent prétexte pour pénétrer dans le camp ennemi.
— Le fait est que, si je n'y étais pas forcé, je ne remettrais jamais les pieds dans cet appartement de larae Blanche oh l'on a peut-être comploté l'assassinat de Maurice. Mademoiselle Mézenc m'inspire une répulsion instinctive, quoique j'aie bien de la peine à croire que cette fille si froide et si flère ait préparé des crimes abominables.
— Moi aussi, j'ai bien de la peine à le croire. Mais vous connaissez le proverbe : Il n'est pire eau que l'eau qui dort. Tâchez donc de voir ce que cache cette eau sous sa surface limpide. En une heure de conversation, vous saurez à quoi vous en tenir sur les sentiments de cette jeune personne à Pendroit de madame Bréhal. Et alors, nous essaierons de tirer au clair la vie que mène l'ange de pureté qui prétend rester vierge et martyre, depuis qu'elle a perdu son fiancé... c'est à peu pris le langage qu'elle m'a tenu l'autre jour quand j'étais seul avec elle dans le pavillon de marbre.
Entre nous , je ne serais pas surpris qu'elle eti depuis longtemps avec Pontaumur des relations très intimes.
— Quand je pense que Maurice a failli Tépouser.
— Ehl bien, mon cher, je regrette presque qu'il ne se soit pas fait, ce mariage mal assorti.
— Perdez-vous Tesprit?
— Laissez-moi développer ma pensée. Si Maurice, au lieu de souffleter Pontaumur, avait tranquillement conduit sa fiancée à l'autel, il ne se serait pas battu en duel, car Pontaumur n'aurait pas poussé l'audace jusqu'à lui chercher querelle. Le plan de ce misérable consistait à se faire insulter, afin d'avoir le choix des armes.
Donc, Maurice n'aurait pas été tué.
— Bon I mais il aurait été à perpétuité le mari d'une drôlesse.
— A perpétuité, non, puisque le divorceva 6tre rétabli. Et, en attendant que la loi soit votée, il aurait eu à sa disposition un moyen plus radical de se débarrasser de sa femme. .
— En l'assassinant? Il est joli, votre moyen. Cette résolution l'aurait mené & la Nouvelle-Calédonie.
— On voit bien, cher ami, que vous n'avez pas fait votre droit. Moi non plus, mais j'en sais plus long que vous, parce que j'ai pioché le Code pénal au temps oti je suivais le cours de médecine légale.
Il y a dans ce Code pénal un article qui dit à peu près ceci:
a Le meurtre commis par le mari sur sa femme et sur le complice de sa femme, surpris par lui en flagrant délit d'adultère, est excusable. »
— Oui... je me souviens... mais que veut dire le mot: excusable ? signifie-t-il que le mari qui tue n'est pas poursuivi criminellement ?
— Le sage législateur n'a pas osé allé jusque-là. Le mari passe en cour d'assises; seulement, s'il est con-
damné, la peine qui lui est appliquée n'est plus que l'emprisonnement... deux ans au maximun... et au minimum, quelques mois... Mais, dans ces cas-là, les jurés acquittent toujours.
Et je conclus que Saulieu aurait pu se donner à très bon compte la satisfaction de punir de mort la coquine qui le trompait et Pontaumur, par-dessus le marché, car ces tendres amants n'auraient certainement pas cessé leur joli commerce après le mariage, et il serait arrivé, un jour ou l'autre, à les surprendre.
— Vous serez toujours l'homme des paradoxes, murmura Georges.
— Les paradoxes sont quelquefois l'exagération de la sagesse, dit gaiement le docteur. Mais il n'est pas question de mettre en pratique l'idée que j'étayais sur' le Gode pénal. Pontaumur a retourné l'article à son profit. G'est l'amant qui a tué le fiancé, et qui Ta tué impunément. Pour qu'on pût lui infliger la peine du talion, il faudrait que mademoiselle Mézenc se mariât, et tout me porte à croire quelle restera demoiselle.
Gourtenay se tut. Les discours fantaisistes de son ami ne l'intéressaient pas sans doute, car il s'absorba dans des réflexions qui ne devaient pas être gaies, à en juger par l'air de son visage.
Goulanges respecta ses rêveries et après un assez long silence, ils arrivèrent au bout de cette interminable avenue de Yilliers, qui finit au boulevard extérieur.
Là, ils devaient se séparer, car, pour aller au haut de la rue Blanche, oh demeuraient madame et mademoiselle Mézenc, le boulevard des Batignplles e$t le plus court chemin, et le docteur, pour rentrer rue de Ghàteaudun, n'avait qu'à suivre la rue de Gonstantinople, qui s'ouvrait devant lui et qui mène directement à la rue de Londres.
Il allait prendre congé de son ami, mais Gourtenay, sortant tout à coup de son mutisme, lui dit brusquement:
— Etes-vous très pressé ?
— Non. J*ai promis une visite à madame Bréhal, dans la journée, mais je n'ai pas précisé l'heure. Je compte recevoir celle de Delphine que j'ai engagée à venir chercher sa récompense pour les précieuses indications qu'elle m'a fournies hier sur les manœuvres de Pontaumur, déguisé en hidalgo. Mais elle n'est pas d'une exactitude exemplaire, et si elle arrive avant moi, elle en sera quitte pour m'attendte.
Pourquoi me demandez- vous cela?
— Parce que j'ai bien envie de vous prier de m'accompagner.
— Chez mademoiselle MézencI vous n'y pensez pas, mon cher. Je la connais à peine et je ne suis pas comme vous ambassadeur de madame Bréhal. Je vous gênerais dans Faccomplissement de votre mission et je serais moi-môme très gêné, car je ne saurais quelle contenance tenir.
^ Aussi, je ne vous demande pas de monter chez elle. Vous m'attendrez à la porte.
— Diable ! si elle allait se mettre à la fenêtre ?...
^ C'est juste. Vous m'attendrez sur la place Blanche qui est tout près de la maison qu'elle habite.
— Très volontiers, mais... dans quel but ?
— Je tiens beaucoup à, vous rendre compte de mon entrevue avec elle. Après cette entrevue, j'aurai probablement une décision à prendre, et vos conseils me seront nécessaires.
— Je crois que vous vous en passeriez très bien, mais je ne vous les refuserai pas, cher ami. Allons ensemble
950 LBS SUITES d'un DUBL
à votre ambassade, puisque vous me nommez votre premier attaché.
La route était facile et le trajet n'était pas long. Ils s'acheminèrent côte à cAte par le boulevard des BâtignoUes, en longeant, pour se garer du soleil, le mur qai borde à cet endroit un réservoir des eaux de la ville.
Gourtenay était redevenu silencieux et Goulanges, tout en marchant, s'amusait à regarder les promeneurs qui circulaient sous les maigres ombrages des arbres qu'on a plantés sur l'emplacement de l'ancien mur d'enceinte démoli, il y a vingt ans.
Ces allées poudreuses ne sont guère fréquentées qae par des ouvrières ou des bonnes d'enfants, mais le docteur aimait les frais minois et il saluait d'un soarire tous ceux qu'il apercevait.
Il n'avait pas fait cent pas, quand il vit poindre au milieu des robes d'indienne une ombrelle du rouge le plus éclatant qui semblait venir à lui. L'ombrelle traversa la chaussée, et se levant tout à coup découvrit le riant visage de Delphine du Raincy qui se cachait sous cet abri de soie.
— Ah I mon petit Charles, quelle veine de te rencontrer, cria de loin cette aimable personne. J'ai une rude nouvelle à t'apprendre... Je viens de retrouver Fernando.
A cette interpellation qui s'adressait à son ami, Courtenay releva la tête et s'arrêta, assez mécontent.
Il ne connaissait pas Delphine, mais il devinait sans peine que cette évaporée qui accourait sous une ombrelle couleur de coquelicot, était une des clientes du docteur des jeunes tendresses, et il espérait bien que Coulanges allait promptement se débarrasser d'elle.
Elle arrivait en sautillant sur la pointe de ses bottines à hauts talons, et en trois secondes, elle accosta Cou-
langes qui paraissait enchanté de cette rencontre.
— Oui, mon petit, dit-elle vivement, je l'ai repigé^ ce gentilhomme brun, et je suis fixée... J'ai envie de chanter sur un air connu : « Il y a des gens qui se disent Espagnols... »
— (( Et qui ne sont pas du tout Espagnols », acheva le docteur, trôs ferré sur le répertoire des cafés-concerts. Ça ne m'étonne pas. Je t'avais prévenue. Mais raconte-moi ton histoire.
--« Monsieur est avec toi ? demanda Delphine en regardant Gourtenay qui s'était rapproché.
— Mon meilleur ami. Tu peux parler devant lui. Georges, je vous présente madame du Raincy, une
jeune artiste qui débutera très prochainement sur une de nos grandes scènes lyriques.
Georges resta froid et regarda Goulanges en fronçant le sourcil.
— C'est pour elle, reprit le docteur, que j'avais acheté à l'hôtel Drouot ce petit meuble dont je vous ai parlé.
Georges, à cette indication, reconnut la demoiselle, et il ne put faire moins que de changer d'attitude, car peu s'en était fallu que Delphine, effarouchée par son air sévère, ne décampât, sans môme commencer l'intéressant récit qu'elle venait d'annoncer.
— J'ai peur que mon histoire n'amuse pas beaucoup monsieur, dit-elle en minaudant.
— * Mais si I mais si I s'écria Gourtenay. D'abord, une histoire racontée par une jolie femme est toujours amu* santé.
— Tiens I vous êtes gentil, maintenant. Tout & l'heure, vous me faisiez des yeux qui n'étaient pas tendres. Moi, je suis bonne fille, mais un rien m'intimide.
*— Oui, je sais que tu es une vraie sensitive, dit en
352 LES SUITES d'un DXJEL
riant le docteur, mais te voilà rassurée. Mon ami Georges n'est pas plus bégueule que moi. Ainsi, tu peux y aller de ta narration. D'ailleurs, il est un peu au courant. Je lui ai expliqué comment tu as fait la connaissance d'un monsieur qui n'en voulait qu'à ton chiffonnier.
— Il faut qu'il ait bien mauvais goût, insinua galamment Georges.
— Alors, tu viens de le rencontrer ?
— Oui, mon cher, et je rentrais chez moi quand je t'ai aperçu. Si ça n'ennuie pas ton ami de monter mes quatre étages, venez tous les deux rue de Gonstantinople... c'est à deux pas d'ici, ajouta Delphine pour décider Gourtenay qu'elle trouvait maintenant fort à son goût.
— Une autre fois, chère amie, je t'amènerai Georges, qui sera charmé de t'entendre chanter ton grand air de la Belk Hélène.
Mais aujourd'hui, nous sommes horriblement pressés. -:- Parions que vous allez chez une femme.
— Jamais de la vie 1 Georges est attendu par son notaire.
— Il a de la chance. Moi, je n'ai pas de notaire, parce que je n'ai ni maisons, ni rentes. Et quand je pense que j'aurais peut-être un joli paquet d'obligations, si ce Fernando de contrebande n'était pas venu fouiller dans les pieds du meuble que tu m'avais payé, car tu ne me feras pas croire que la cachette ne contenait pas des valeurs. J'ai conservé le fil rouge qui a servi à les attacher.
Georges écoutait ce verbiage avec impatience, et Delphine qui tenait à lui plaire, arriva au fait.
— Tu veux causer ici, dit-elle ; ça m'est égal. Nous sommes à l'ombre et nous ne serons pas dérangés. Sea-
lement, je n'aime pas à rester en place. Promenonsnous le long du collège Ghaptal... toi, à ma gauche... ton ami à ma droite, le trottoir est assez large pour trois.
Il fallut en passer par là, sous peine de perdre des confidences qui promettaient d'être intéressantes*
— Est-ce que tu lui as dit ce que tu pensais de sa conduite? demanda Goulanges, pour la remettre sur la voie.
— J'en avais bien envie, mais je me suis souvenue des instructions que tu m'as données. Tu m'as recommandé de le suivre sans lui parler, si je le rencontrais, et de tâcher de savoir où il loge. Eh bien, mon cher, je le sais maintenant, et je ne me doutais guère que nous étions presque voisins.
— Comment ! il demeure dans ton quartier ? s'écria Coulanges, qui savait parfaitement que Pontaumur habitait l'avenue d'Eylau, fort loin de la rue de Gonstantinople.
— Pas tout à fait. G'est un Gastiilan des Batignolies. Et j'en ai appris de drôles pendant que j'y étais. Il a une maîtresse qui se rend chez lui voilée jusqu'aux dents.
Coulanges et Courtenay échangèrent un coup d'œil.
— Mais je commence parla fin, et il faut d'abord que je vous dise comment je l'ai pincé.
Figurez-vous que j'étais sortie, après mon déjeuner, pour aller me faire tirer les cartes. Ça n'est pas défendu. Je connais une somnambule qui demeure sur le haut de la butte Montmartre, et je voulais me payer le grand jeu pour savoir si Fernando reviendrait. Je n'avais pas trouvé de place dans le tramway et je filais de mon pied léger le long du boulevard oîi nous sommes, lorsque, en arrivant à la place Clichy... celle où il y a une statue...
— La statue da maréchal Moncey.
— Eh bien, là, qu'est-ce que je Yois ? un joli coupé qui 8*arrôte au coin de la rue d'Amsterdam, et Fernando qui en descend.
— Un coupé vert sombre attelé d'un cheval alezan?
— Alezan, c'est de couleur claire, pas vrai?... comme qui dirait jaune... oui... alors, mettons qu'il était alezan... tu le connais donc?
— Peut-être... mais va toujours.
— Là dessus, moi, pas bête, je fais semblant de regarder l'étalage d'un magasin. Fernando ne m'avait pas vue, mais j'ai des yeux derrière la tête et, sans me retourner, je l'ai très bien vu enfiler à pied l'avenue de Clichy.
— Celle qu'on appelait autrefois la Grande rue des BatignoUes?
— Probablement. Alors je me suis dit : « Mon bonhomme, je saurai ce que tu viens faire par ici » et je lui ai emboîté le pas... de très loin, pour le suivre sans qu'il s'en aperçoive. C'était facile. L'avenue de Clichy est toujours pleine de monde. Mais elle aboutit aux fortifications et je me demandais si Fernando s'en allait dans la banlieue, quand, à deux cents pas de la place, le voilà qui tourne à droite, par une rue que je ne connaissais pas.
Je ne voulais pas le perdre et je me suis dépêchée. En arrivant, au coin où il avait tourné, je l'ai revu, marchant toujours. La rue me faisait l'effet d^aboutir à un mur. Il n'y passait personne dans le moment. Je ne pouvais pas m'y risquer : mais je suis restée en faction à l'entrée et cinq minutes après, j'ai vu mon Fernando s'arrêter au bout, tout au bout de la rue, et entrer dans une maison. Ça se corsait, comme tu vois.
— - Mais tu ne t'en es pas tenue là, j'espère.
— Non; j'ai commencé par regarder la plaque bleue, et j'aie vu que la rue s'appelait la rue Ganneron. Et puis je me suis lancée, en rasant les maisons... des baraques, mon cher. Par ci, par là, une boutique ouverte et des gamins qui jouent sur les portes. Une rue de village, quoil et au fond, le mur du cimetière Montmartre. Ahl Fernando a choisi un drôle d'endroit pour faire ses farces. Et I9 vue qu'il a de ses fenêtres doit être gaie 1... des cyprès et des tombes, en veux-tu, en voilà.
— Le faitest que je ne m'attendais guère à apprendre que ce seigneur avait élu domicile à proximité d'un cimetière. Es-tu sûre qu'il demeure là?
— ie suis sûre, au contraire, qu'il n'y demeure pas. Mais il y vient tous les jours et plutôt deux fois qu'une.
— Est-ce qu'il y ferait de la fausse monnaie? demanda le docteur en riant.
-r Non, mais il y reçoit sa bonne amie. Il s*est arrangé là un buen retira. .. j'ai entendu ce mot-là dans Orphée aux enfers... Tu comprends qu'il doit être marié et j'ai dans l'idée que sa maîtresse l'est aussi. Ils sont obligés de se cacher pour se voir. Alors, Fernando, qui est certainement très calé, puisqu'il m'a donné vingtrcinq louis, rien que pour dîner kvec moi. Fernando a loué, dans une rue déserte, une petite maison pour y abriter ses amours. Au dehors, «ette boîte ne paie pas de mine. Trois fenêtres avec des volets pleins, toujours fermés et une porte bâtarde. Mais, en dedans, c'est très chic.
— Gomment le sais-tu?
— Mon cher, je n'ai pas ma langue dans ma poche. J'ai découvert une fruitière et je suis entrée dans la boutique pour marchander une botte d'asperges. Elle
a56 LBS SUITES d'un DUEL
est bavarde, cette fruitière, et elle m*a dit tout ce que je voulais savoir.
Fernando est seul dans son pavillon et personne n'y entre que lui et la dame. Us ont chacun une clef; ils arrivent toujours séparément et ils s'en vont de même... à pied, tous les deux. Il laisse sa voiture sur la place où est la statue. La dame a peut-être la sienne qui l'attend d'un autre côté. Enfin, c'est très bien organisé. Pas de voisins. La maison qui touche au bum retira est à louer depuis longtemps et personne n'en veut... Môme que c'est la fruitière qui est chargée de la louer.
Georges ne perdait pas un mot de ce récit un peu décousu et le docteur s*écria :
— Delphine, tu es décidément la femme la plus intelligente que je connaisse I et c'est un plaisir que d'écouter tes aventures.
— Attends. Je t'ai gardé le meilleur morceau pour la fin. Apprends que j'ai vu, comme je te vois, la maîtresse de Fernando.
— Ahîbahl
— Oui, mon cher, pendant que je causais avec la fruitière, cette princesse a passé devant la boutique.
— Gomment est-elle?
— Je ne peux rien dire de sa figure. Elle avait une voilette épaisse comme un masque. Mais elle est assez grande, mince... jolie tournure... bien chaussée et habillée très simplement... tout en noir... pour qu'on ne la remarque pas. Ah I elle connaît son affaire, et ce n'est pas la première fois qu'elle cascade, je t'en réponds. Quand elle a ouvert la porte, on l'aurait prise pour une petite bourgeoise qui rentrait chez elle.
— Et tu n'as pas attendu qu'elle sortît?
— i Ma foi! non. J'en avais assez. J'ai payé ma botte
d'asperges en disant à la fruitière que je la ferais prendre par ma bonne, j'ai causé encore un peu et j'ai su des choses qui ne m'intéressaient guère... par exemple, le nom de l'a propriétaire du buen retiro. C'est une madame Fresnay qui ne se doute probablement pas de ce que Fernando fait de la maison qu'elle lui loue.
— Madame Fresnay! répéta Georges. Cette maison appartient à une madame Fresnay ?
— C'est bien le nom que m'a dit la fruitière, répliqua Delphine, un peu interloquée par' le ton véhément que prenait l'ami du docteur. Est-ce que vous connaissez cette dame ?
— Non... pourquoi?
— Ahl c'est que... si vous la connaissiez, vous feriez bien de l'avertir qu'un homme marié a loué son immeuble pour y donner des rendez- vous à sa maîtresse... parce que, si c'est une honnête femme, elle donnerait congé à son locataire, et j'aurais le plaisir d'avoir joué un mauvais tour à Fernando.
— Tu n'en serais pas plus avancée, chère amie, dit Coulanges, et si tu veux m'en croire, tu laisseras en repos ce faux Espagnol. Il ne mérite aucune indulgence," puisqu'il s'est moqué de toi, mais il faut avoir pitié de la personne qu'il reçoit et qui se trouverait compromise,
'si tu le dénonçais. Entre femmes, on se doit des ménagements.
— Ça, c'est vrai. Et je ne lui veux pas de mal à cette petite. Quand elle est passée devant la boutique, j'ai eu envie de lui crier : N'y allez pas I Fernando vous trompe... et de l'arrêter pour lui raconter mon histoire avec son monsieur... mais j'ai craint de lui faire de la peine.
Ainsi, mon cher, tu peux compter que je me tiendrai tranquille. Seulement, tu me peifmettras de te dire que
tu as joliment changé d'avis. Hieri tu étais tout feu, tout flamme, contre cet animal-là, et aujourd'hui, tu as Tair de prendre son parti l
— Je ne prends pas son parti, mais je trouve qu'il ne vaut pas la peine que nous nous occupions de lui. Garde les vingt-cinq louis qu'il t'a donnés, et contentetoi de lui faire un pied de nez, si jamais tu le rencontres.
— Ça, je n'y manquerai pas. Mais, j'en serai toujours pour la perte du magot qui était dans le chiffonnier. La somnambule m'a dit que j'avais été sur le point de trouver un trésor.
— Tu l'as donc consultée tout de même?
— J'en viens. Tu comprends que je ne me suis pas amusée à monter la garde devant la maison où Fernando se donnait du bon temps avec sa particulière. Je n'aime pas les rôles botes. C'est bien assez qu'aux Bouffes-de-l'Est on ne me donne à jouer que des pannes.
— Alors, il y a un certain temps que tu as vu entrer la princesse de Fernando?
— Deux bonnes heures, et je suppose que la séance est levée, car en revenant de Montmartre, j'ai traversé encore une fois la place Glichy, et le coupé n'était plus au coin de la rue d'Amsterdam. ^
C'est pour te dire, mon petit, que je rentre chez moi. Je ne t'y emmènerai pas de force, puisque tu es pressé, mais si tu es gentil, tu viendras me voir demain avec ton ami.
— C'est entendu, ma chère enfant, et tu ne perdras rien pour avoir attendu. Je t'apporterai un cadeau qui vaudra mieux que les paperasses cachées dans le pied du chiflonnier... car il n'y avait pas autre chose, je le parierais bien. Les trésors, vois-tu, ça n'existe que dans
les romans du Petit JoumaL Ta somnambule t'a volé ton argent.
— Je ne le regrette pas. Elle m*a prédit que je ferais la connaissance d'un grand jeune homme brun, qui est très riche, dit Delphine, en regardant Georges du coin de l'œil.
Mais je ne veux pas retenir monsieur qui va chez son notaire et d'ailleurs je n'ai que le temps de m'habiller pour aller à ma répétition.
A demain. Chariot I Et vous, cher monsieur, n'oubliez pas que je compte sur votre visite.
Georges répondit par un sourire que Delphine était libre de prendre pour une promesse et Goulanges ne chercha point à prolonger l'entretien.
La demoiselle pirouetta sur ses hauts talons et s'éloigna en faisant tournoyer son ombrelle rouge audessus de sa tète blonde.
— Ehl bien, moucher, qu'en pensez-vous? demanda le docteur. Il me semble que nous voilà amplement renseignés. Par exemple, je n'aurais jamais cru que les renseignements viendraient de cette folle.
* — Qu'importe d'où ils viennent, dit avec emportement Gourtenay. Us sont exacts, vous n*en doutez pas, ni moi non plus, et il en résulte que mademoiselle Mézenc est la maîtresse de Pontaumur.
— Alors, vous croyez que c'est elle qui est entrée après lui dans cette maison de la rue Ganneron.
— Si je le crois I Mais on ne peut^paâ ne pas le croire... Est-ce que vous en doutez, vous?
— Moi, j'hésite.
— Que faut-il donc pour vous convaincre I N'avezvous pas entendu que la petite maison où elle va rejoindre Pontaumur appartient à madame Fresnay ?
— J'ai entendu cela, mais...
360 ' LES SUTTJSS d'un DUEL
— Madame Fresnay est la tante de mademoiselle Mézenc. C'est assez clair, il me semble.
— Il faudrait donc supposer que cette tante favorise les amours illicites de sa nièce... Convenez que ce serait fort,
— Vous ne connaissez pas madame Fresnay... vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce dont elle est capable.
— Etant avec vous, je l'ai rencontrée au concours hippique. Elle nous a même abordés, vous vous en souvenez... pour se plaindre de ce que mademoiselle Mézenc l'abandonnait. Sa personne et ses discours m'ont laissé une impression peu favorable, je l'avoue... mais ce n'est pas une raison pour la noter d'infamie, et je...
— Tous ignorez que les propos qui ont amené Saulieu à se battre ont été tenus chez cette femme... et que c'est elle qui les a répétés... vous ignorez qu'aussitôt après le duel, alors que nous étions encore à Saint- Ouen, elle en connaissait le résultat.
— Vous êtes sûr de cela ?
— Parfaitement sûr. Elle a rencontré madame Bréhal chez sa couturière, et elle lui a annoncé que Maurice venait dôtre tué. Gomment pouvait-elle le savoir? C'est bien simple. Pontaumur, en arrivant à Paris, a couru chez elle... à moins qu'il ne lui ait envoyé une lettre ou une dépêche. Donc, elle était du complot.
— Bon ! mais mademoiselle Mézenc?...
— Elle aussi connaissait l'événement, bien avant de me recevoir, moi, qui croyais naïvement le lui apprendre. Elle me guettait par la fenêtre... je l'ai vue, du fond de ma voiture qui montait la rue Blanche... et quand je suis descendu, elle s'est retirée pour prendre, sur une des chaises sculptées qui garnissent son atelier, une pose savamment étudiée. Elle m'attendait. Et après
avoir joué, en cabotine consommée, la comédie de la douleur, elle a eu l'audace de me laisser entrevoir qu'elle était amoureuse de moi.
Tout s'enchaîne maintenant, et tout s'explique. C'est bien le plan que vous avez deviné et qu^ vous m'exposiez cette nuit.
Pontaumur est depuis longtemps l'amant de cette créature. Ils sont faits Tun pour l'autre, et ils s'entendent à merveille. Pontaumur a d'abord essayé de plaire à madame Bréhal. S'il avait réussi à l'épouser, il aurait entretenu sa maîtresse avec l'argent de sa femme.
Quand il a compris que madame Bréhal ne voulait pas de lui, il a visé un autre but. Saulieu s'est présenté. Mademoiselle Mézenc l'a accepté, faute de mieux, provisoirement. Mais c'était sur moi qu'elle avait jeté son dévolu.
Je me souviens qu'elle a tout fait pour que je la remarquasse, et elle y a réussi. Je la trouvais charmante, et j'ai eu le tort de le lui laisser voir. C'est alors qu'ils ont résolu d'un commun accord que Saulieu devait mourir. Ils l'ont tué : et si j'étais tombé dans le piège que son indigne fiancée me tendait, ces tendres amants auraient paisiblement goûté le bonheur dans le crime.
Allons 1 avouez que mon raisonnement, appuyé sur des faits, est irréfutable... avouez que mademoiselle Mézenc, madame Fresnay, et M. de Pontaumur sont des misérables qu'il faut exterminer.
— Ohl je ne les défends pas, dit Coulanges. Je commence même à penser avec vous que la liaison de Pontaumur avec mademoiselle Mézenc ne date pas d'hier, et que madame Fresnay ne l'ignore pas. Mais il ne m*est pas encore prouvé que Pontaumur les a prises pour confidentes, lorsqu'il a chargé Corléon de préparer
362 LES SOTTES d'un DUEL
Tassassinat de Saulieu, et je ne sais quel autre subalterne de préparer Taccident qui devait tuer madame Bréhal. /
— Je serai fixé quand J'aurai vu mademoiselle Mézenc.
— Vous persistez donc dans votre projet de vous pré^ senter chez elle?
— Oui. J'aurai le courage de la regarder en face, et de lui parler de la noble femme que son infâme amant a essayé de faire périr ; ses réponses m'aideront à démêler la vérité.
Vous m'attendrez, comme nous en sommes convenus. J'ai le pressentiment que cette entrevue avec la fiancée de Maurice sera décisive.
En échangeant les idées que leur avait suggérées le récit de Delphine, les deux amis avaient fait du chemin, et ils étaient arrivés à la place Moncey.
— Voici l'avenue de Clichy, dit le docteur, et cette rue Ganneron qui aboutit au cimetière, doit être la troisième ou la quatrième à droite.
Si je ne craignais d'être surpris par Pontaumur, je vous proposerais d'y aller faire un tour pour examiner cette bicoque dont il a fait une petite maison à l'instar des grands seigneurs d'autrefois.
— 11 est possible que j'aille l'examiner plus tard, murmura Gourtenay. Mais le moment n'est pas venu.
Avançons, mon cher. La rue Blanche n'est pas loin et mademoiselle Mézencdoit être rentrée chez elle.
Goulanges ne fit pas d'objection. Il était aussi d'avis d'en finir le plus tôt possible avec les incertitudes.
Ils traversèrent la place en se faufilant à travers les tramways et les omnibus qui se croisent dans tous les sens et qui s'arrêtent à la station du boulevard, où ils correspondent entre eux.
C'est un encombrement et un attroupement perpétuels, et le docteur s'en tira moins bien que Georges.
Il fut accosté par une de ses clientes, qui attendait une place, et qui se désespérait de trouver toutes les voitures complètes. Celle-là était une ancienne amie et il ne pouvait pas lui refuser deux minutes de causerie.
Courtenay vit l'abordage et continua son chemin, laissant le trop aimé Coulanges se dégager comme il pourrait, et Coulanges y réussit assez vite. Mais Courtenay, qui allait d'un bon pas, était déjà au coin de la rue de Douai, lorsque Coulanges arriva devant un bureau de Tadministration des postes et télégraphes, lequel se trouve placé à peu près à égale distance entre la rue susdite et la station des omnibus.
Une femme en sortait au moment où il passait, une femme qui, en l'apercevant, rabattit prestement sa voilette et traversa la chaussée en trois bonds, au risque de se faire écraser.
Coulanges avait eu le temps de la reconnaître et s'arrêta stupéfait.
Georges, lui, n'avait rien vu, car il venait de tourner par la rue de Douai.
Mais le docteur, qui tout à l'heure encore hésitait à croire que mademoiselle Mézenc eût pris une part active à une tentative de meurtre, le sceptique docteur ne pouvait plus en douter, après ce qu'il avait vu sur son visage.
Il ne commit pas la faute de courir après mademoiselle Mézenc. Il eut môme la présence d'esprit de ne pas se retourner pour la suivre des yeux.
Et tout s'était fait si vite que mademoiselle Mézenc put croire que le docteur ne l'avait pas reconnue, quoiqu'il se fût trouvé un instant presque nez à nez avec elle.
Il ne pouvait rien souhaiter de mieux, et il hâta le
pas pour rattraper Courtenay, que certainement elle n'avait pas aperçu, car il était déjà dans la rue de Douai au moment où elle sortait du bureau de poste.
— Vous ne changerez donc jamais, mon pauvre ami, dit Georges, dès que Goulanges Teut rejoint. Vous vous arrôtez pour parler à toutes les demoiselles que vous rencontrez.
— Mon cher, ne vous plaignez pas de celle qui vient de m*accoster. Vous lui devez de savoir à quoi vous en tenir sur la part que mademoiselle Mézenc a prise à la tentative de meurtre contre madame Bréhal.
— Quelle folie me débitez-vous là?
— Je vous dis la vérité. Si cette petite ne m'avait pas retenu quelques instants, je n^aurais pas rencontré mademoiselle Mézenc.
— Quoi I vous Tavez vue I
— A la porte de la boutique du télégraphe devant laquelle vous êtes passé deux minutes avant moi.
— Et vous lui avez parlé?
— Pas si sot! J'ai fait semblant de ne pas la voir et elle a passé son chemin vivement. Elle allait du côté de la place Moncey, mais elle ne doit pas être encore bien loin, et si vous m*en croyez, nous ne flânerons pas en route, car elle pourrait avoir Tidée de revenir sur ses pas, et il importe qu'elle ne sache pas que vous m'attendiez ici.
C'est une heureuse chance que vous ayez pris ce chemin-là. Si vous aviez filé tout droit, elle aurait pu vous reconnaître par derrière.
— Et quand elle m'aurait reconnu?
— Venez, vous dis-je, venez vite et lorsque nous serons à l'abri dans ce bout de la rue de Bruxelles qui touche au boulevard, je m'expliquerai.
Courtenay se laissa emmener et dès qu'ils furent en lieu sûr, le docteur reprit :
— Je m'inquiétais à tort. Elle n*a garde de se mettre à ma poursuite, car elle ne songe qu'à s'éloigner de moi. Nous pouvons donc causer. Et je commence par vous dire que Delphine nous a très exactement décrit la toilette de la personne qui va visiter M. de Pontaumur dans sa petite maison de la rue Ganneron... robe noire, voilette épaisse...
— Pas si épaisse, puisque son visage n'était pas invisible.
— Elle l'avait relevée probablement pour parler aux employés du télégraphe, et si vite qu'elle l'ait baissée, j'ai eu le temps de constater...
— Quoi?
— Que sa figure porte la marque très apparente d*un coup de fouet qui l'a cinglée d'une joue à l'autre.
— Et vous croyez que ce coup de fouet...
— C'est le cocher de madame Bréhal qui l'a lancé, parbleu ! Ce brave homme n'aura pas besoin de chercher le gamin qui a introduit une balle de plomb dans l'oreille du cheval. Je l'ai retrouvé, moi, ce prétendu gamin, quoiqu'il ait changé de costume.
Oui, mon cher, mademoiselle Mézenc s'est habillée en homme pour opérer elle-même, j'en ai maintenant la certitude. La balafre qu'elle porte ne peut pas avoir d'autre cause qu'un coup de fouet. Je m'y connais. Il faut bien que mes études en médecine légale me servent à quelque chose. Et j'affirme, comme je l'affirmerais, si j'étais appelé à déposer en cour d'assises, que mademoiselle Mézenc en a reçu un bien appliqué, à travers le visage.
Maintenant, concluez.
— Je conclus que cette créature est un monstre.
— Ma foi I la qualification n*est pas trop dure. Oui, c'est un monstre de scélératesse et d'hypocrisie. Essayer de faire périr madame Bréhal qui Tavait recueillie pour la combler de bienfaits et s'en aller voir son amant à deux pas du cimetière oii est enterré son fiancé que cet amant a tué traîtreusement, ce sont des combles.
Ah I il faut qu'elle soit bien forte pour avoir su commettre tant de crimes sans que personne la soupçonnât... personne que nous... et encore nous nous reprochions de douter de son innocence... nous sommes fixés à présent... mais nous ne pouvons rien contre elle... c'est une femme... on ne se bat pas contre une femme... on ne la dénonce pas... l'impunité lui est assurée.
— Vous vous trompez. Le châtiment viendra, dit Georges d'une voix sourde.
— Le seul que vous puissiez lui infliger, c'est d'apprendre à sa protectrice qu'elle est indigne de ses bontés... mais elle a toute honte bue, et je suppose d'ailleurs qu'elle ne tient pas à revoir la charmante femme que vous allez épouser.
Vous voilà du moins dispensé de pousser jusqu'à la rue Blanche, et je vous en félicite.
— Ne me félicitez pas, j'y vais.
— Quoi 1 vous persistez à vouloir vous acquitter de la mission conciliatrice que madame Bréhal vous a confiée!... Vous allez agir comme si vous ne saviez pas ce que vaut mademoiselle Mézencl... il est vrai que vous ne craignez pas de la rencontrer chez elle^ puisqu'elle court les rues à rheure qu'il est... cependant, si elle s'avisait de rentrer...
— J'aurais le courage de supporter sa vue. U le faat. Avant de la condamner, je veux avoir une preuve qui
me manque... la preuve d*un autre crime, plus horrible encore.
Venez 1 vous m'attendrez, comme c'était convenu... et je vous jure que vous n'attendrez pas longtemps^.
Goulanges n'y comprenait rien, mais il voyait bien que son ami avait conçu un projet que tous les raisonnements et toutes les exhortations du monde ne l'em*pêcheraient pas d'exécuter.
Il se laissa entraîner jusqu'à la place Blanche et il y prit position devant la maison de l'artificier Ruggieri, pendant que Georges descendait précipitamment la rue, et entrait dans la maison où il était venu un mois auparavant annoncer à mademoiselle Mézenc la mort de Maurice Saulieu.
Georges savait bien ce qu'il faisait.
Il monta résolument l'escalier, et arrivé an troisième étage, il sonna d'une main ferme.
— Youlez-vouâ demander à madame Mézenc si elle peut me recevoir, dit-il à la bonne qui vint lui ouvrir.
— Madame est un peu souffrante, et mademoiselle est sortie, mais elle ne tardera pas beaucoup à rentrer, répondit cette fille d'un air engageant. Et si monsieur veut prendra la peine d'attendre dans l'atelier, madame viendra l'y rejoindre. J'étais en train de l'habiller et de préparer son fauteuil.
C'était précisément ce que souhaitait Georges, qui tenait beaucoup moins à voir madame Mézenc qu'à visiter la pièce où mademoiselle Mézenc se livrait à des travaux d'art.
La bonne l'y conduisit et l'y laissa seul.
Rien n'était changé dans cet atelier, depuis le jour où il y était entré.
Il revit la chaise haute où la fiancée de Maurice était
assise dans l'attitude de la douleur, les chevalets, les toiles ébauchées, et au fond, le tour en l'air qui lui avait servi à évider les pieds du fameux chiffonnier, un tour suspendu au-dessus d'un établi de menuisier.
Il n'était venu que pour l'examiner de près, cette machine à tourner les objets les plus divers et il y alla tout droit.
Elle ne paraissait pas avoir servi récemment. Les copeaux qui tombent quand elle fonctionne avaient été balayés, mais la poussière s'était amassée sur les outils qui encombraient la table.
Gourlenay vit tout cela d'un coup d'œil et avisa dans un coin une sébile où l'on avait jeté pèle-môle des clous, des pointes, des crochets, et autres menus accessoires qu'il agita en la secouant vivement.
— Enfin 1 murmura-t-il. Je savais bien que je la trouverais, cette dernière preuve.
Sous la ferraille, il y avait des balles de plomb et des billes de buis, de ce bois qui se tourne facilement et dont on fait des toupies.
Les unes et les autres étaient de la même grosseur, mais presque toutes les billes de buis avaient un léger défaut. Trois ou quatre seulement étaient d'une rondeur parfaite et celles-là étaient revêtues d'une légère feuille de papier argenté qui leur donnait l'apparence d'être en plomb.
Sans hésiter, Gourtenay mit dans sa poche deux vraies balles et deux fausses, gagna sans bruit la porte de l'appartement et descendit l'escalier plus vite qu'il ne l'avait monté.
Cinq minutes après, il retrouva Coulanges qui piétinait sur le trottoir de la place Blanche, et il lui dit simplement :
— Je l'ai.
— Qaoi? demanda le docteur ébahi.
— La preuve que mademoiselle Mézenc a aidé son amant à assassiner son fiancé. C'est elle qui a tourné de ses propres mjaiins la fausse balle que Gorléon a introduite dans le pistolet dont notre ami s'est servi.
Voyez plutôt. Voici les pareilles. Je viens de les découvrir dans l'atelier oîi elle travaille.
— Un juge la condamnerait rien que sur cet indice I s'écria Goulanges après les avoir tournées et retournées entre ses doigts.
— Et nous aussi nous la condamnons, n'est-il pas vrai?
— Il y a longtemps que je Tai condamnée. Elle et ses odieux complices ont mérité deux fois la mort. Mais il n'est pas en notre pouvoir d'appliquer la peine. Oublions ces misérables et contentez-vous d'être heureux avec la charmante femme qu'ils voulaient assassiner, comme ils ont assassiné Saulieu.
— Croyez-vous donc qu'ils la laisseront vivre?
— Je crois qu'ils recommenceraient, s'ils pouvaient, mais je les en défie. Ils n'iront pas la chercher dans la chambre oîi ses fractures la retiennent...
— Pour combien de temps, docteur?
— Soixante jours au moins. Je me charge de la bien garder, et quand elle sortira, c'est vous qui veillerez sur elle, car vous serez son mari.
— Me répondez-vous que pendant ces soixante jours personne n'approchera d'elle, et oserez-vous lui interdire de recevoir aucune communication du dehors, en prétextant que la plus légère émotion lui serait funeste? Vous êtes médecin. Elle a confiance en vous, elle vous obéira.
— Je puis faire cela, mais... Pourquoi?
— Promettez -moi que vous le ferez.
— Je vous le promets et je suis sûr que mon illustre maître, le chirurgien de l'Hôtel-Dieu, m'appuiera. Mais vous me direz bien quel est votre but, en séquestrant ainsi madame Bréhal.
— Yous le verrez lorsque ce but sera atteint, et ce sera bientôt.
— Mais, d'ici là?...
— D'ici là, mon ami, ne me demandez rien... ne vous étonnez de rien. Qu'il vous suffise de savoir que je vais faire, pour venger Maurice, ce que Maurice aurait fait, s'ils ne l'avaient pas tué... c'est vous qui l'avez dit. Adieu. Je n'ai pas une minute à perdre. Pas un mot à madame Bréhal.
— Il est fou, murmura Coulanges en regardant Georges qui s'éloignait, sans lui serrer la main.
Le docteur, si judicieux qu'il fût habituellement, se trompait cette fois, du tout au tout.
Gourtenay n'était pas fou. Jamais, au contraire, il n'avait été plus lucide, plus maître de lui-même et plus résolu.
Il raisonnait ses actes, et s'il était revenu frouver sou ami pour le quitter presque aussitôt, c'est qu'il n'avait pas une minute à perdre pour lui tracer la ligne de conduite qu'il devait tenir avec madame Bréhal.
Mais il n'en avait pas fini avec madame Mézenc et sa fille.
Pendant que Coulanges reprenait tout pensif le chemin de l'avenue de Villiers, Georges redescendait en courant la rue Blanche et remontait ensuite quatre à quatre les marches de l'escalier qui conduisait à l'appartement de ces dames.
Il aurait bien voulu y revenir sans qu'on s'aperçût de sa courte absence; et, dans cet espoir, il avait eu la
LBS SUITES d'un DUEL 371
précaution de laisser la porte ouverte, mais il la trouva fermée, et il fallut bien sonner.
— Mademoiselle est rentrée, lui dit la bonne. Elle a su que vous étiez venu ; elle regrettait beaucoup de ne pas vous avoir vu et elle va être bien contente. Mais madame est trop souffrante pour se lever aujourd'hui.
Tout s'arrangeait au gré des désirs de Georges qui ne tenait plus du tout à voir la mère, depuis qu'il avait découvert les fausses balles tournées par la fille.
Il se demandait comment mademoiselle Mézenc allait le recevoir, mais il savait parfaitement ce qu'il allait lui dire. Son thème était fait.
Il ne s'agissait plus que de broder des variations sur un motif arrêté dans son esprit, et de contenir son indignation devant l'odieuse créature dont il connaissait maintenant toute la scélératesse.
La servante l'introduisit dans le salon et l'y laissa pour aller prévenir sa jeune maîtresse.
On l'y fît attendre plus que de raison et il devina pourquoi.
— Elle arrange son visage, pensait-il avec amertume. Elle espère que je n'y verrai pas la trace du coup qu'elle a reçu en cherchant à assassiner Gabrielle.
Il ne se trompait pas. Au bout d'un quart d'heure, mademoiselle Mézenc entra, et il vit du premier regard qu'il n'y paraissait presque plus. Grâce à un copieux et savant étalage de poudre de riz, la balafre marquait à peine, cette balafre que le docteur avait vue en plein soleil, tandis que le salon était assez mal éclairé par une fenêtre unique, donnant sur la cour.
Mademoiselle Mézenc n'avait pas pris le temps de changer de toilette et elle paraissait très calme. Ses yeux seuls reflétaient un léger sentiment d'inquiétude, et
372 LES SUITES D*rN DUEL
Geoi^es sot y lire qa*eUe se demandait ce qu'il venait faire chez elle.
— Mademoiselle, dit41 sans préambule, j'étais parti tout à llieare arec le très vif regret de ne pas yoos avoir rencontrée; je craignais de déranger madame votre mère, mais je me snis ravisé dans la rue, et bien m'en a pris, puisque vous voici. Je me suis souvenu que votre femme de chambre m'avait annoncé que vous ne tarderiez pas, et j'avais tellement à cœur de vous voir aujourd'hui.. •
— Cet empressement me flatte, assurément, répliqua mademoiselle Mézenc avec une froideur assez prononcée, mais je vous serai très obligée de m'apprendre à quelle circonstance je le dois.
•» Ne devinez-vous pas que je viens de la part de madame Bréhal ? Vous savez peut-être qu'elle a éprouTé un grave accident?
— Non, monsieur, je l'ignorais, répondit sans broncher la jeune fille. Que lui est-il donc arrivé ?
—Le cheval attelé à son coupé s'est emporté hier soir, en sortant de l'Opéra, et elle s'est brisé les deux jambes.
— Je la plains de tout mon cœur et je vous plains aussi, monsieur. Ce malheur va retarder votre mariage.
— Mon mariage 1 répéta Gourtenay d'un air sombre. Il ne se fera jamais.
— Ahl dit froidement mademoiselle Mézenc. Vous avez changé d'avis bien vite. Avant-hier, madame Bréhal a pris la peine de m'annoncer en votre présence qu'elle allait vous épouser.
— 11 n'est pas certain qu'elle survive à ses blessures. £^ si elle se rétablit, elle restera estropiée. Elle le sait et elle m'a rendu ma parole.
— C'est très généreux de sa part. Est-ce cette nouvelle qu'il vous tardait tant de m*apprendre 7
— - Oui y car vous avez brusquement cessé de venir chez madame Bréhal, et j'ai cru que la déclaration prématurée qui vous a été faite dans le pavillon de marbre avait influé sur la détermination que vous paraissez avoir prise.
Un éclair passa dans les yeux de mademoiselle Mézenc.
— Et quand cela serait ? dit-elle en regardant fixement Gourtenay.
— Si cela était, mademoiselle, j'oserais vous avouer que je me suis trompé sur mes propres sentiments ; j'ai cru un instant que j'aimais madame Bréhal ; elle a cru qu'elle m'aimait. Nous avons reconnu tous les deux que nous nous abusions.
— Etrange erreur, en vérité. J'ai toujours su qui j'aimais, moi.
— Parce que vous n'avez jamais connu les entraînements et les illusions de la vie mondaine, parce que vous n'avez jamais écouté que votre cœur. A force d'entendre dire que nous ferions un couple bien assorti, comme fortune et comme situation, nous avons fini par nous persuader, madame Bréhal et moi, qu'il fallait resserrer parles liens du mariage nos relations amicales. L'accident dont elle a failli être victime nous a ouvert les yeux, et, d'un commun accord, nous avons décidé que nous resterions amis, comme par le passé. Elle a repris sa liberté. J'ai repris la mienne.
— Je vous en félicite, monsieur. Mais à quel titre m'avez-vous jugé digne de recevoir cette confidence ?
— Vous me le demandez I Avez-vous donc oublié notre entrevue dans cet atelier où je suis entré tout à rheure et d'où je me suis enfui, parce que le souvenir d'un espoir évanoui m'oppressait ?
— Non, je ne l'ai pas oubliée, murmura Marianne, avec une émotion qui n'était pas feinte, car elle com-
mençait à entrevoir où Georges voulait en veiiir.
— Elle n'est jamais sortie de ma mémoire, cette scène où le courage vous a manqué et où moi, j'ai manqué de franchise. Notre malheureux ami venait de mourir. Son image se dressait entre nous. Gomment aurions-nous pu avouer ce que nous sentions tous les deux?... Son cadavre n'était pas encore refroidi... Mais que de fois, depuis, je me suis reproché de vous avoir caché Taveu que Maurice m'avait fait avant d'expirer dans mes bras I
— Que vous a-t-il donc dit ? demanda la jeune fille d'une voix étouffée.
— Il m'a dit... me pardonnerez- vous de la répéter, cette confidence suprôme, où il y avait une prière?...
Il m'a dit, alors que je lui pariais de votre amour pour lui... il m'a dit : C'est toi qu'elle aime.
Mademoiselle Mézenc devint très pâle, mais elle eut la force de répondre, sans baisser les yeux :
— Il vous a dit la vérité,
— Ah! s'écria Gourtenay, je puis donc enfin vous dire, moi aussi, que je vous aimais... et que je me reprochais amèrement de vous aimer, vous, la fiancée de mon meilleur ami... je tremblais de ne pouvoir vaincre cet amour qui me semblait criminel... je m'étais juré- de ne plus vous voir... et pour me guérir d'un penchant contre lequel je luttais, j'en suis venu à m'enchaîner par une promesse... mais je n'avais pas plus tôt promis à madame Bréhal de l'épouser que je le regrettais déjà... quand j'ai pu deviner en vous voyant pâlir les nobles sentiments qui vous faisaient si résignée, quand je vous ai entendue refuser fièrement l'héritage de Maurice..., alors, j'ai maudit ma faiblesse et peu s'en est fallu que je ne tombasse à vos pieds dans ce kiosque où vous n'ôtes jamais revenue...
LES SUITES d'un DUBIL 375
— Je pouvais souffrir sans me plaindre. Je ne pouvais pas revoir là femme que vous me préfériez.
— Mais vous le pouvez maintenant, car je suis délié de mon serment, et je viens vous dire : Marianne, voulez-vous être ma femme ?
— Vous m'épouseriez, vous?... Non, non... c'est impossible... c'est pour m'éprouver que vous me parlez ainsi... et l'épreuve est cruelle... je ne méritais pas de là subir.
— Me croirez- vous si je vous demande de me permettre d'aller en sortant d'ici déclarer vos noms et les miens à la mairie ? Répondez : oui, et nous serons mariés dans dix jours... c'est le délai qu'impose la loi.
— Si vite ?
— Oui, car je n'ai de consentement à demander à personne, et j'espère que madame Mézenc ne vous refusera pas le sien.
— Ma mère fera ce que je voudrai, mais si madame Bréhal...
— Ne prononcez pas le nom de madame Bréhal I J'ai prévu que vous me parleriez d'elle, et comme moi, je n'en doute pas, vous serez d'avis qu'elle doit tout ignorer... nous avons le devoir de ménager son amourpropre. C'est facile, puisque cet accident la retiendra deux mois chez elle. Je m'entendrai avec le médecin qui la soigne pour lui faire interdire de recevoir des visites ou des lettres.
D'ailleurs, nous ne nous marierons pas secrètement, mais nous nous marierons sans bruit. Nous trouverons des témoins discrets et nous n'inviterons personne. Quatre jours après, nous partirons pour l'Ecosse ou pour la Suisse. Nous y resterons jusqu'à la fin de juillet, et à notre retour, je présenterai madame Gourtenay à madame Bréhal, qui la recevra à merveille, ca**
elle ne m'a jamais aimé, et elle aura eu le temps d'oublier une piqûre qui n'aura atteint que sa vanité de femme.
•— • Vous avez raison de croire qu'il m'en coûterait de la blesser au cœur. Elle n'a jamais eu que des bontés pour moi, murmura mademoiselle Mézenc.
— Elle l'avoue, l'infâme I pensait Georges.
Et il s'écria chaleureusement :
— Vous acceptez donc ?
— Oui... à une condition... à condition que' vous ne parlerez pas de notre mariage à M. Goulanges.
— Je m'en garderai bien. Il est bavard comme une pie. Il répéterait à madame Bréhal tout ce que je lui dirais.
— Et je vous demande aussi de ne pas exiger que j'accepte la fortune qui m'a été léguée par celui qui fut... notre ami. '
Georges pâlit d'indignation. Il songeait à cette tombe où reposait Maurice assassiné, à cette tombe que le meurtrier et sa complice pouvaient voir des fenêtres de la maison où ils cachaient leurs honteuses amours. Mais il eut assez de puissance sur lui-môme pour répondre doucement :
— Je comprends vos scrupules, et |je vous laisserai libre. Mais ne pensez-vous pas que le moment est venu de demander à votre mère...
— Venez I dit-elle, en lui tendant sa main qu'il eut le courage de serrer dans les siennes.
Georges suivit Marianne, qui le conduisit dans la chambre de madame Mézenc.
Et pendant que Marianne se disait :
— Enfin, il est à moi... sa fortune est à moi I Georges murmurait :
— Maurice... tu seras vengé I
Quinze jours se sont passés.
Madame Bréhal.est toujours sur son lit, qui n'est plus un lit de douleur, mais un lit de repos.
Les fractures, quand elles sont simples, ne sont pas dangereuses, et l'illustre chirurgien que Goulanges seconde avec zèle a eu peu de chose à faire pour réparer l'accident.
Malheureusement, il n'a pas pu rendre à la blessée l'usage de ses jambes. La science n'y peut rien. Il y faut le temps : deux mois à peu près; madame Bréhal en a encore pour six semaines d'immobilité.
Elle supporte gaiement sa réclusion forcée. Il est vrai que ses amis s'évertuent à la distraire.
Georges vient tous les matins et tous les soirs. Son assiduité suffirait à consoler madame Bréhal. Mais Goulanges, qui n'a pas les mêmes raisons pour se dévouer, Goulanges ne la quitte pas, pour ainsi dire. Il arrive aussitôt que la femme de chambre a fini de pro- ^^
céder à la toilette de sa maîtresse — toilette de malade, jlH
bien entendu, mais aussi complète que si. la malade était sur pied — et il ne s'en va qu'à l'heure où sa cliente éprouve le besoin, non pas de se coucher, puisqu'elle ne se lève pas, mais de dormir.
Il déjeune et il dîne à l'hôtel de Favenue de Yilliers, et s'il se permet de s'absenter quelques instants pour brûler un cigare, il va fumer dans le parc, autour du pavillon de marbre.
Il a pris goût à cette existence, si contraire à ses habitudes, et il est enchanté de se retremper dans la compagnie perpétuelle d'une femme qui ne ressemble guère aux demoiselles qu'il fréquente.
Au début cependant, ce n'était pas pour son plaisir qu'il avait embrassé la charitable, mais peu récréative profession d'infirmier volontaire. II s'y était consacré par dévouement pour Georges, car, après de vives discussions, il avait fini par entrer dans.les idées du vengeur de Maurice Saulieu, et il avait consenti à servir ses projets, si hardis et si impraticables qu'il lui parussent.
Et, une fois sa résolution prise, il avait mis une ardeur extrôme à jouer le rôle difOcile qui lui revenait de droit dans l'exécution du plan conçu par Gourtenay.
Pour commencer, il avait eu l'adresse d'amener madame Bréhal à lui demander de vouloir bien s'établir chez elle à peu près en permanence.
Il était médecin ; autorisé, par conséquent, à prescrire à sa malade un genre de vie particulier, sous prétexte de lui imposer un régime nécessaire à son état. £t il avait abusé de son autorité pour lui interdire toute espèce d'émotions et de fatigues d'esprit.
Pas de visites, pas de lectures de journaux; les visites agitent et les journaux sont remplis de faits-divers ou il n'est question que de crimes épouvantables dont le récit impressionne trop vivement.
Pas de correspondances qui congestionneraient infailliblement le cerveau. Ecrire est un travail, et toute lettre surexcite peu ou prou l'imagination de la convalescente qui la reçoit.
LES SUITBS d'un DUEL S79
Deux heures de Georges par jour, et pas dayantage. Rien ne retarde une guérison comme des entretiens trop fréquents e); trop prolongés avec l'homme qu'on aime.
En un mot, repos de Tàme aussi absolu, aussi permanent que le repos du corps.
Telle était l'ordonnance du docteur pour ce cas très spécial, et il avait eu le talent d'obtenir de son maître en chirurgie la promesse de ne pas contredire ces prescriptions quelque peu inusités.
Il avait persuadé à ce prince de la science que madame Bréhal étant un sujet exceptionnellement ner- Teux, il fallait la traiter par la séquestration complète.
Et la patiente s'était soumise sans diftlculté à toutes les interdictions qu*on lui imposait. Elle avait môme été au-devant des intentions de Goulanges, car, dès le lendemain de l'accident, elle avait défendu sa porte à tout le monde. Ses amies étaient des amies comme on en a dans le monde, de celles qu'on rencontre avec plaisir toutes les fois qu'on y va, mais qu'on ne tient pas à recevoir dans l'intimité. Elle n'avait plus aucun purent, et les habitués de ses mercredis ne lui tenaient point au cœur.
Elle ne regrettait que Marianne M ézenc, et il eût été difficile de l'empôcher de la voir, si Marianne s'était prêtée au désir dont elle avait chargé Gourtenay de lui porter l'expression.
Mais elle savait que l'ambassade avait échoué. Georges, sans s'expliquer à fond, lui avait laissé entendre que mademoiselle Mézenc était animée, à rencontre de sa bienfaitrice, de sentiments hostiles, dont il valait mieux ne pas rechercher l'origine, de peur de découvrir que cette jeune fille ne méritait pas l'intérêt que madame Bréhal lui portait.
Et madame Bréhal, blessée de tant d'ingratitade, ne parlait plus de Marianne.
Restaient les domestiques, dont il fallait s*assurer le silence, pour que rien ne troublât sa quiétude.
Courtenay avait prévenu les siens qu'il chasserait à rinstant celui qui se permettrait de raconter à qui que ce fût les faits et gestes de son maître, où de mettre les pieds, sous n'importe quel prétexte, dans Thôtel de l'avenue de Yilliôrs, ou même de parler aux gens de rhôtel, s'ils les rencontraient.
Et, comme la maison de Courtenay était bonne, ils se seraient bien gardés d'enfreindre la défense.
Ceux de madame Bréhal étaient trop bien stylés pour se permettre une indiscrétion, et d'ailleurs, ils ne la voyaient plus. Sa première femme de chambre seule avait la permission de l'approcher.
Et cette camériste de confiance était une personne avisée qui comprenait à demi-mot. « Le jour où votre maîtresse sera sur pied, lui avait dit le docteur, M. Courtenay vous remettra une inscription de rente de douze cents francs, si pendant qu'elle gardera la chambre, aucune nouvelle du dehors n'arrive à ses oreilles. Pour gagner cette récompense, il faut vous taire, quoi que vous appreniez. Un mot de trop pourrait vous faire perdre votre rente et tuer madame Bréhal. »
Et la femme de chambre se taisait, sachant bien que le docteur était un homme sérieux et que l'engagement pris au nom de M. Courtenay serait tenu.
Ainsi, le vide s'était fait complètement autour de la blessée. Elle restait aussi étrangère à ce qui se passait dans Paris que si elle eût été enfermée dans le palais de l'empereur de la Chine.
Et Paris ne s'occupait déjà presque plus d'elle, quoique l'accident qui lui était arrivé eût fait assez de bruit.
On la disait beaucoup plus dangereusement blessée qu'elle ne Tétait. On prétendait môme que, de l'avis des médecins, elle ne se remettrait jamais tout à fait, qu'elle resterait estropiée; et comme une boiteuse est perdue pour le monde, les gens qu'elle recevait, pensant que sa maison ne se rouvrirait jamais, s'étaient consolés en allant prendre le thé ailleurs.
Tout allait donc à souhait. Courtenay ne doutait plus de la réussite d'un projet des plus hasardeux.
L'intrigue était nouée; le drame marchait rapidement et le dénouement approchait. La première scène de ce dénouement venait môme d'être jouée. Mais le succès dépendait de la dernière, et Goulanges ne voyait pas sans effroi arriver le moment décisif.
11 était môme tourmenté par des remords ; il se reprochait de n'avoir pas détourné son ami d'un dessein dont l'exécution lui semblait horriblement dangereuse, maintenant qu'il l'envisageait de près.
Ses façons avec sa malade 3e ressentaient de ses préoccupations. Il n'avait plus cette gaieté qui la réconfortait, il ne lui racontait plus ses voyages au pays des irrégulières, il ne l'amusait plus en lui décrivant les mœurs de ses clientes du demi-monde et en la régalant môme parfois d'anecdotes scabreuses.
Depuis trois jours surtout, le joyeux docteur était presque mélancolique. Et ce changement, dont madame Bréhal s'apercevait très bien, coïncidait avec des absences de Georges, des absences répétées qui inquiétaient la châtelaine de l'avenue de Yilliers.
Goulanges avait beau redoubler d'exactitude et de prévenances, il ne parvenait pas à la distraire.
Et un matin qu'il s'efforçait de l'égayer par d'aimables propos et qu'il y réussissait moins que jamais, elle en vint à lui dire :
382 LES smTES d'un duel
— Docteur, voas êtes charmant, mais soyez franc et a?ouez-moi que Georges ne m'aime plus.
— J'avouerais plutôt que j'ai empoisonné une de mes malades, s'écria Goulanges. Georges vous adore. D'où vous vient cette idée bizarre?
•» Je voudrais me tromper, mon ami, mais mon instinct de femme ne me trompe jamais. D'abord, Georges n'est plus le même. Quand il vient ici, son esprit n'y est pas, et il n'y vient plus aussi régulièrement qu'autrefois. Avanl-hier, je ne l'ai pas vu de toute la journée. Hier, il n'est pas resté dix minutes. Et aujourd'hui, voyez, reprit madame Bréhal, en regardant la pendule, il est midi. L'heure de sa visite du matin est passée... il ne viendra pas.
— Ne vous a-t-il pas dit qu'il était, depuis quelque temps, pris par une affaire?
— Oui, et c'est précisément ce qui m'afflige. Georges n'a pas d'affaires, je le sais. Il ne s'occupe pas de politique, Dieu merci 1 il ne j'oue pas à la Bourse et sa fortune ne lui a jamais donné le moindre souci.
Il a donc pris un prétexte, et quand un amoureux en est aux prétextes, c'est un symptôme grave.
— Je proteste, comme ami de Georges et aussi comme médecin. Votre diagnostic, chère madame, est erroné.
— Je n'ai pas la prétention d'opposer ma science à la vôtre, mais... croyez-vous aux pressentiments?
— Pas du tout.
— Moi, j'y crois. Et je suis obsédée par l'idée que mon bonheur est menacé. Si je vous disais que, cette nuit, j'ai rêvé que je voyais Georges dans les bras d'une autre femme... vous vous moqueriez de moi.
— Non, mais je tâcherais de vous démontrer que vous l'accusez à tort. Georges n'aime que vous, ne voit que
LBS SUITES d'un DUEL 383
VOUS. Les autres femmes n'existent pas pour loi. Georges, chère madame^ est an beau cas d'amour ex« clusif à l'état aigu... une affection dont je n'ai jamais été atteint.
— Vous riez... mais je vous jure que ma destinée se décide en ce moment. C'est mon cœur qui me le dit.
— Georges vous apprendra bientôt qu'il n'est pas survenu le moindre événement dont vous ayez à vous préoccuper, et qu'il a passé sa matinée cbez son notaire.
— Je voudrais en être sûre.
— Comment faire pour vous procurer cette certitude? Faut-il que j'aille vous chercher l'accusé, afin qu'il se justifie devant vous ?
— Je n'osais pas vous le demander. Mais, puisque vous me l'offrez, je vous prie très sérieusement, mon ami, de vous rendre là oîi vous pensez que vous pourrez trouver Georges et de me l'amener. Je souffre de son absence et je veux le voir.
Goulanges réfléchit un instant, mais il se décida.
— Vos désirs sont des ordres pour moi, chère madame. J'y vais, dit-il en se levant.
— Merci, vous êtes bon, murmura madame Bréhal. Mais ne le prenez pas en traître, ajouta-t-elle gaiement. Prévenez-le qu'il va comparaître devant son juge et que je le sommerai de me raconter en détail tout ce qu'il a fait depuis trois jours.
Le docteur s'inclina sans répondre. Il pensait :
— Je l'en défie bien de raconter ici tout ce qu'il a fait. Il s'est marié avant-hier.
Goulanges prit congé, avec un empressement dont madame Bréhal lui sut gré, car le désir de revoir Georges l'avait prise, soudainement, comme un caprice vient à une malade, et elle voulait le satisfaire à tout prix.
Il faat dire que Tobéissance passive, en cette occurrence, ne coûtait pas beaucoup au docteur, car, lui aussi, il étitit inquiet, et ses inquiétudes n'avaient pas pour point de départ un simple pressentiment.
Gourtenay s'était marié Tavant-veille à la mairie du neuvième arrondissement, et il n'avait pu faire moins que de consacrer à sa femme cette journée pendant laquelle il ne s'était pas montré chez madame Bréhal.
Et la veille, il avait eu avec son ami Coulanges un entretien court, mais important.
Coulanges savait tout ce que Georges avait fait et tout ce qu'il voulait faire.
Georges avait épousé, dans les délais de rigueur, mademoiselle Marianne Mézenc, qui s'était prêtée de très bonne gr&ce aux arrangements qu'il avait pris pour ne pas ébruiter prématurément la nouvelle.
Elle s'était contentée du mariage civil, en attendant le mariage religieux qui devait être célébré seulement au retour de leur voyage en Ecosse, alors que la curiosité publique serait refroidie.
Elle avait même accepté de rester chez sa mère jusqu'au jour très prochain oîi elle prendrait avec son mari le train express pour Boulogne etFolkestone.
Georges ayant décidé que ce n'était pas la peine de subir les inconvénients d'une installation provisoire dans son hôtel de la rue de Milan qu'on devrait préparer, pendant son absence, pour recevoir convenablement sa jeune femme, Marianne s'était inclinée devant sa volonté.
Elle n'avait même pas élevé d'objection contre le délai que réclamait Georges avant d'entreprendre l'excursion que l'usage impose aux nouveaux mariés, ie soir de leurs noces, quoique cette infraction aux lois de la mode retardât le lever de la lune de miel.
Maintenant que le bonheur rôvé ne pouvait plus lui échapper, elle n'était pas très pressée d'en jouir.
Elle semblait même se complaire dans les joies innocentes de cet état mixte qui lui procurait les avantages sociaux du mariage, sans enchaîner sa liberté.
Son esprit s'était détendu, son caractère était devenu d'une douceur angélique et l'aversion que lui avait inspirée un instant madame Bréhal avait fait place à des sentiments de bienveillance qu'elle se plaisait à montrer.
Elle s'informait d'elle atout propos, elle se reprochait de l'avoir quittée dans un accès de jalousie, qui ne reviendrait plus jamais, puisqu'il n'avait plus sa raison d'être.
Pour la calmer, Georges avait été obligé de lui affirmer que, par ordonnance du médecin, madame Bréhal ne recevait pas, et Marianne l'avait cru ou avait feint de le croire.
Elle avait goûté les raisons que Georges lui donnait pour se justifier de n'avoir invité personne à la cérémonie municipale, de n'avoir pas envoyé de lettres de faire part, et d'avoir pris pour témoins deux de ses fournisseurs.
Elle avait trouvé tout naturel qu'il la reconduisit, en sortant de la mairie, dans son appartement de jeune fille, et qu'il l'y laissât, pour aller, disait-il, s'occuper de régler ses afTaires, en vue du voyage de noces qui devait le retenir loin de Paris pendant deux mois.
Elle s'était accommodée de se marier sans contrat, ce qui ne se fait guère dans le grand monde, ni même dans le monde bourgeois.
Il est vrai que cette résignation devait lui coûter peu, puisqu'à défaut de stipulations notariées, elle bénéficiait du régime de la communauté.
En ce qui concernait le testament de Maurice Saulieu, elle avait déclaré qu'elle s'en remettrait à son mari pour décider si elle devait s'en prévaloir ou abandonner la succession aux héritiers naturels.
Il lui suffisait, disait-elle, qu'une des clauses de ce testament fût remplie : <c à condition qu'elle épousera l'homme qu'elle aime », avait écrit Maurice. Cet homme, elle venait de l'épouser. Le reste lui importait peu.
En un mot Marianne, l'altière et revêche Marianne, était maintenant la plus soumise et la plus dévouée des épouses.
Goulanges, informé par son ami de cette conversion ' apparente, n'y croyait pas plus que lui et n'ignorait pas que Georges avait résolu d'en finir d'une façon violente avec l'hypocrite complice de M. de Pontaumur, et d'en finir pendant les quelques jours qui devaient précéder le départ pour l'Ecosse.
Il savait sur quoi comptait Georges pour punir légament les assassins de Maurice.
Et quoi qu'il eût essayé de le détourner de [son projet, Goulanges commençait à trouver lourde la responsabilité morale qui pesait sur lui.
— Georges m*a dit où il avait passé la journée d'hier, pensait-il en franchissant la grille de l'hôtel de madame Bréhal; cett^e journée s'est terminée sans événement. En sera-t-il de même de celle-ci? Georges n'a pas paru ce matin. C'est mauvais signe. Il faut absolument que je le rejoigne, et son valet de chambre m'apprendra peut-être où il est allé. Dieu veuille qu'il soit encore temps de prévenir une catastrophe, car plus j'y réfléchis, et plus je crains que la terrible satisfaction qu'il poursuit ne lui coûte cher.
C'est très beau de s'improviser grand justicier pour
châtier les coupables qae la loi n'atteint pas^ mais ça peut mener très loin.
Je n'ai pas toujours été pour remploi des moyens doux... J'étais indigné contre ce couple de scélérats... et je me suis laissé persuader par ce diable de Gourtenay... Mais maintenant, je suis d'avis qu*il aurait mieux fait de ne pas épouser... et qu'il ferait encore mieux de dénouer la situation par un bon divorce.
Goulanges prit une voiture qui le conduisit rue de Milan.
Il y trouva le valet de chambre et il remarqua tout d'abord que ce garçon qui servait Gourtenay depuis dix ans n'avait pas sa figure de tous les jours.
Il n'eut pas besoin de l'interroger.
— Est-ce qu'il serait arrivé malheur à monsieur^ lui demanda de but en blanc le domestique, visiblement troublé.
— Pas que je sache, répondit Goulanges. Pourquoi cette question ?
— G'est que je pensais que M. le docteur était avec monsieur..,, et en voyant M. le docteur seul...
— Expliquez-vous plus clairement, mon ami, je ne comprends rien à ce que vous me dites.
— Je veux dire que monsieur avait une affaire, ce matin.
— Une affaire?...
^- Oui, un duel... et qu'il est allé se battre.
— D'oîi vous est venue cette idée ?
— Monsieur a passé une partie de la nuit à écrire. 11 ne s'est pas couché. Quand je suis entré ce matin dans sa chambre, le lit n'était pas défait.
— Si vous n'avez pas d'autre raison de croire que M. Gourtenay s'est battu ce matin...
—Pardon, monsieur le docteur, j'en ai une autre. J'ai
troavé monsiear chargeant ses pistolets... les pistolets que monsieur le docteur lui a donnés.
Coulanges pâlit. Il se rappelait que Georges était venu la veille les lui demander, ces pistolets dont Tun avait tué Maurice Saulieu.
Georges avait môme essayé devant lui d'y faire entrer les balles de plomb et les balles de bois qu'il avait trouvées dans l'atelier de mademoiselle Mézenc.
Et ils avaient constaté ensemble qu'elles s'adaptaient exactement au calibre des armes achetées en présence de M. Gorléon.
Georges n'avait pas dit ce qu'il envoûtait faire, mais Coulanges l'avait deviné et ne s'était pas opposé à ce que Georges les emportât.
Il lui paraissait juste que Georges s'en servît pour appliquer aux meurtriers la peine du talion.
Il envisageait maintenant les choses à un autre point de vue.
— Et puis ce n'est pas tout, reprit le valet de chambre. Monsieur avant de sortir, m'a dit que, s'il ne rentrait pas, je devrais remettre demain matin à monsieur le docteur une lettre qu'il a laissée sur la cheminée. Si monsieur le docteur veut la voir...
Coulanges hésita un instant, mais, après réflexion, il jugea qu'il avait bien le droit de lire, môme avant que le délai fût expiré, une lettre qui lui était adressée.
Le valet de chambre la lui apporta dans la cour où il s'était arrêté, n'ayant pas de temps à perdre.
Il y lut ceci :
« Mon cher ami, c'est pour ce matin, entre onze heures et midi. J'en suis sûr. Hier, après vous avoir quitté, j'ai surpris un billet de M. de P..., qui ne me laisse aucun doute. Mes mesures sont prises. Ils ne peuvent pas m'échapper. Mais il y aura une suite. Elle
est inévitable et j'accepte d'avance toutes les conséquences de l'acte de justice que je vais accomplir.
» Après l'événement, je ne pourrai probablement pas voir madame Bréhal, parce que je ne serai pas libre, et il importe qu'elle soit renseignée sur les faits qui ont déterminé ma résolution. Vous seul ôtes à môme de lui apprendre tout ce qu il faut qu'elle sache pour juger ma conduite en connaissance de cause. Je compte sur vous et je suis certain qu'après vous avoir entendu, elle me pardonnera. Ai-je besoin d'ajouter que le secret doit rester éternellement entre nous trois ?
» Merci, et à bientôt, car je m'attends à des rigueurs nécessaires; j'espère qu'on ne les poussera pas jusqu'à m'interdire de communiquer avec vous. »
Et il y avait, en post-scriptum :
« Je suis calme, parce que je viens de faire mon examen de conscience et je vous jure que ma conscience ne me reprochera rien. Je me suis jugé et je me suis absous. »
— Pourvu que le jury en fasse autant I pensa Coulanges, médiocrement rassuré. Mais nous n'en sommes pas là. Je n'attendrai pas jusqu'à demain pour savoir oîi il en est.
— Monsieur le docteur n'a pas d'ordres à me donner de la part de monsieur ? demanda timidement le valet de chambre.
— Non... non... seulement, il est possible que monsieur ne rentre pas ce soir... je vais m'en assurer... venez chez moi demain matin... je vous dirai ce que vous aurez à faire, dit précipitamment le docteur en regagnant sa voiture qui l'attendait.
Avant d'y monter, il regarda sa montre et il vit qu'il était midi et demie. L'heure indiquée par Georges était passée. Le drame devait être joué, s'il se jouait ce jour-là.
— N'importe I se dit Coulanges. J'ai promis à ma-
dame Bréhal des nouyelles. Il faut à toot prix que je sorte d'une situation qui n'est plus tenable.
J'arriverai trop tard, mais du moins je serai renseigné.
Et il cria au cocher :
— Avenue de Glichy I je. ne me rappelle pas le numéro, mais je vous arrêterai, quand vous y serez.
Coulanges n'en avait vu que l'entrée, de cette avenue de Glichy, le jour où il avait rencontré, tout près de là, mademoiselle Mézenc sortant d'un bureau de télégraphe.
Mais il se souvenait parfaitement des indications topographiques fournies, ce môme jour, par Delphine du Raincy, et il savait que la maison où se réunissaient les coupables était située au fond d'une rue qui allait de l'avenue au cimetière Montmartre.
Cette maison, Gourtenay lui en avait décrit l'extérieur, en lui disant qu'il s'était assuré le moyen de s'y introduire : un moyen qu'il n'avait pas précisé.
La maison voisine n'étant point habitée, s'il fallait en croire Delphine, le docteur supposait que Georges avait dû la louer, et il regrettait de ne pas avoir songé à le détourner de cette idée, car si son aventure conjugale se terminait d'une façon tragique, on ne manquerait pas de l'accuser d'avoir prémédité sa vengeance, ce qui était vrai d'ailleurs.
Or, si un mari bénéficie de plein droit de l'excuse légale lorsqu'il surprend sa femme en flagrant délit, et lorsque, cédant à un emportement subit, il frappe l'adultère et son complice, le cas n'est plus le même quand ce mari les tue après avoir préparé d'avance la surprise et l'exécution.
Le code ne spécifie pas, mais les jurés n'acquittent pas toujours, et les magistrats qui appliquent la loi apprécient les faits avant de fixer la nature et la durée de la peine.
— Us seraient capables de le condamner à dix ans de réclusion, se disait Goulanges avec angoisse. Madame Bréhal en mourrait de chagrin.
Fou que je suis de ne pas l'avoir arrêté sur le chemin où il s'engageait!... Enfin... il est peut-être encore temps.
Quand le fiacre arriva sur la place M oncey, il dit au cocher de mettre son cheval au pas et de monter Favenue en tenant sa droite.
Dans son trouble, il avait oublié le nom de la rue o& se trouvait la maison, mais il se faisait fort de se rappeler ce nom en le lisant sur la plaque indicatrice.
En effet, après avoir passé devant plusieurs chemins, pourvus d'appellations bizarres qui n'éveillaient en lui aucun souvenir, il trouva ce qu'il cherchait.
— Rue Ganneron, c'est bien cela, pensa-t-il.
Et il jugea qu'il valait mieux laisser là sa voiture. Pour ce qu'il voulait faire, elle l'aurait gêné. Les poli-^ ciers qui vont en quête opèrent toujours à pied, et pour cause. On ne peut ni flâner, ni causer, ni s'informer, ni profiter d'une rencontre, quand on est dans un fiacre.
Goulanges ne fut pas plus tôt sorti du sien qu'il se félicita d'avoir pris le parti d'en descendre.
La rue allait en montant par une pente que le cheval aurait eu quelque peine à gravir et le bruit des roues aurait attiré aux fenêtres les habitants de cette voie peu fréquentée.
Il s'y engagea, en cherchant à se donner .l'air d'un monsieur qui cherche un logement.
Il s'en allait le nez en l'air, examinant les maisons et les boutiques, ou plutôt les échoppes, car il n'y avait là que des savetiers ou des revendeurs de bardes, ferrailles et autres vieilleries.
A cent pas de l'avenue de Clichy, la montée cessait, et de ce point calminant, on apercevait au bout de la rue, sur un plan moins élevé, un mur gris au-dessus duquel s'élevaient les arbres du cimetière.
La maison devait être la dernière à gauche, et le docteur eut la joie de constater qu'il n'y avait pas le moindre rassemblement devant la porte.
— S'il y avait eu un meurtre, ou simplement une scène de violence, pensait-il, tout le quartier serait en rumeur. La femme ne sera pas venue au rendez-vous... mais elle y viendra peut-être, et Georges la guette, sans doute. J'arrive à point pour l'empêcher de lui brûler la cervelle avec le pistolet qui a tué Maurice. Ce serait plus qu'un crime, ce serait une sottise et elle lui coûterait cher.
La question est de savoir oh il s'est embusqué et comment j'arriverai jusqu'à lui. Je vais commencer par interroger cette fruitière qui a si bien renseigné Delphine, il y a quinze jours.
Elle était justement sur sa porte, occupée à faire cuire en plein vent des artichauts, et le docteur n'eut pas de peine à entrer en conversation, car elle l'interpella pour lui offrir sa marchandise.
Il lui demanda si elle n'était pas chargée de louer une maison, sise dans le voisinage, et il s'attendait à apprendre qu'elle avait tout récemment trouvé un locataire. Mais la commère lui répondit, à sa grande surprise :
— Oui, monsieur, à votre service. Voilà deux ans qu'elle est vacante. Huit termes de perdus pour mon neveu qu'est maraîcher à Argenteuil. Si elle vous convient, il vous la louera bon marché, car il en a assez de ne pas toucher un sou de loyer et de payer des impositions tout de même. C'est pas un palais, comme vous pensez bien, mais c'est gentil. Il y a un bout de jardin
et de quoi ramiserune carriole et un cheval. Si vous êtes fabricant dans la banlieue, ça pourrait vous aller comme pied à terre à Paris. Seulement, je ne peux pas vous montrer la boîte aujourd'hui. Mon neveu est venu hier et il a oublié de me laisser la clé.
— Je reviendrai demain, dit Goulanges, qui était ravi d'apprendre que Gourtenay ne s'était point compromis dans cette location dangereuse. Mais je puis toujours donner un coup d'œil... de la rue.
— Ohl ça, c'est facile. Tenez.'., vous la voyez d'ici... avant la baraque aux volets verts qui fait le coin. Elle est louée, voilà beau temps, celle-là, et elle appartient à une bourgeoise cossue... une madame Fresnay... vous la connaissez peut-être?... Non? eh bien, ça n'y fait rien. On a joliment raison de dire qu'il n'y a que les riches qui ont de la chance. ^
Ce colloque fut interrompu fort à propos par l'arrivée d'une pratique, et la fruitière rentra pour la servir.
Goulanges, sufQsamment informé, lui cria qu'il repasserait et continua son chemin. Ge c'était pas la maison à louer qu'il voulait voir, mais il tenait à examinerl'autre, celle que Pontaumur avait meublée pour y recevoir son indigne maîtresse.
G'était de sa part pure curiosité, mais il pouvait bien se donner cette satisfaction, puisqu'il était sûr maintenant qu'on n'y avait encore tué personne.
Il ne devinait pas à quel incident il devait de ne pas arriver après une catastrophe. Le rendez-vous donné à Marianne Mézenc avait-il manqué? Georges avait- il changé de résolution? Il se le demandait, mais il savait bien qu'il ne s'était rien passé, car on ne tire pas deux coups de pistolet sans que les voisins s'en aperçoivent, surtout dans une rue paisible oii le bruit des voitures n'empêche pas d'entendre les détonations d'arme à feu.
Elle était hermétiqaement close, cette maison à un seul étage et à trois fenêtres garnies de volets verts, en bois plein, fermés comme la porte par laquelle Delphine avait vu se glisser ane femme vôtue de noir.
Goulanges ne commit pas l'imprudence de s'arrêter. La fruitière pouvait reparaître et il ne voulait pas qu'elle le surprît contemplant la façade.
Il venait de reconnaître que la rue tournait à angle droit et continuait à gauche, en longeant le mur du cimetière.
La maison qui faisait le coin, devait avoir une autre façade, ou tout au moins un pignon, de ce côté-là, et Goulanges n'avait qu'à doubler ce cap pour se trouver à l'abri des regards curieux de la marchande de légumes.
Ainsi fit-il et il vit que sur cette face du pavillon, il n'y avait pas de fenêtres. Les locataires n'y perdaient rien, puisqu'ils n'auraient eu pour vis-à-vis que la clôture de pierre qui entoure le champ des morts.
Mais il y avait une porte, une large porte à deux battants qui donnait probablement accès dans une cour intérieure et qui ne devait pas servir souvent, car elle était en très mauvais état.
Plus loin, on n'apercevait que des murs. Le chemin était désert comme un chemin en pleine campagne.
— C'est peut-être par là que Courtenay compte entrer pour les surprendre, se disait le docteur. La place est propice pour faire un mauvais coup ; on serait sûr de se sauver sans rencontrer personne. Il paraît que Pontaumur ne craint pas les malfaiteurs. Il est vrai que, sans doute, il ne passe jamais la nuit dans sa petite maison.
Qui sait pourtant?... Je l'ai rencontré, rôdant à des heures indues sur le chemin de ronde... et le boulevard Berthier n'est pas très loin de la rue Ganneron... il lui
arrive peut-être de coucherici quelquefois... Mademoiselle Mézenc a toujours été aussi libre de ses actions qu'une miss américaine... pourquoi ces tendres amants ne feraient-ils pas ce qu'on fait dans le monde où vit Delphine?... Je me souviens que la fruitière lui a dit, à cette brave Delphine, que le pavillon était très bien meublé.
Mais de quoi vais-je m'inquiéter? conclut Goulanges. J'ai vu tout ce que je pouvais voir, et je suis rassuré. Il s'agit maintenant de remettre la main sur Gourtenay, et il ne peut être que chez lui ou chez madame Bréhal.
Il allait rebrousser chemin lorsque Fidée lui vint d'essayer de regarder à travers cette porte aux ais disjoints. Pendant qu'il était là, il n'en coûtait pas davantage, et il se croyait certain de ne pas être dérangé, car, autour de lui, tout était silencieux, comme si la maison n'eût jamais été habitée.
Il s'approcha donc en se glissant le long de la muraille, et, en cherchant une fissure contre laquelle il pût appliquer un œil, mais il s'aperçut que cette porte était entrebâillée, et il s'arrêta stupéfait devant cette ouverture.
Il y avait vraiment de quoi s'étonner que M. de Pontaumur, qui se gardait si bien, eût négligé de se barricader de ce côté.
C'était même incompréhensible, et Goulanges se lança bientôt dans d'autres suppositions.
— Serait-ce Georges qui est sorti par là et qui n'a pas pris la peine de fermer la porte en se sauvant?
En examinant de près la serrure, il vit qu'on n'y avait pas laissé la clé, si tant était qu'on ce fût' servi d'une clé.
Le pêne semblait avoir été crocheté, car il était faussé.
— De plus en plus étrange, pensait le docteur. Il es*
30d LES 8UIT£3 D'UN DUEL
impossible que ce soit Courtenay qui ait fait cela. L'ef* fraction n'est point un procédé à Tasage des gens comme nous,
La porte s'ouvrait, comme il l'avait supposé, sur une cour, et il vit, en regardant par rentrebaîUement, que cette cour était tenue avec beaucoup de soin.
De longues rangées de caisses pleines de fleurs lui donnaient l'aspect d'un jardin et la maison était couverte de plantes grimpantes.
Du dehors, on ne se serait pas douté de ces arrangements coquets.
Coulanges, le cou tendu, la main fermée sur le battant ouvert, se demandait s'il allait pousser plus loin, lorsqu'en retirant sa main, il vit du sang sur ses doigts.
Il n'en pouvait croire ses yeux, et cependant c'était bien du sang qui souillait ses doigts. Un médecin ne s'y trompe pas. Et ce sang, sa main l'avait ramassé en se posant sur le battant de la porte.
En regardant de plus près, il vit qu'en effet ce battant, resté entr'ouvert, portait de larges empreintes sanglantes.
— J'arrive trop tard, murmura-t-il. Le meurtrier s'est enfui par là après avoir frappé et il n'y a pas longtemps qu'il est parti... les marques qu'il a laissées sont encore toutes fraîches... évidemment, il s'est sauvé en prenant la rue qui longe le cimetière... c'est ce qui explique comment je ne l'ai pas rencontré.
Mais, reprit le docteur, après un instant de réflexion, ce meurtrier n'est pas... ne peut pas être Georges... Il m'a emprunté les pistolets du duel... c'était apparemment pour s'en servir... et, quand on tue à distance, on ne s'inonde pas de sang au point de tacher tout ce qu'on touche... on s'est servi d'une arme piquante ou tranchante... un couteau ou un rasoir... et je ne puis
' I. I I II I - I . I I ■! .1. I ■ ■ I. • Il ^
pas croire que Courtenay ait opéré comme un malfaiteur vulgaire... donc, ce n'est pas lui... mais, qui est-ce?
La raison lui conseillait de partir, de ne pas se môler d'une afTaire où il ne pouvait que se compromettre gravement. Et, d'un autre côté, le désir de savoir ce qui s'était passé le poussait à, entrer.
— Il faut que j'avertisse Courtenay, se disait-il, et je ne puis rien lui apprendre de positif^ si je ne visite pas l'intérieur de ce pavillon qui me fait maintenant l'effet d'être un coupe-gorge.
De la place où il était resté, il voyait à sa gauche un perron, surmonté d'une vérandah, et sur ce perron deux ou trois pots de fleurs renversés. Il y en avait môme un qui s'était brisé en tombant.
Sans doute, le meurtrier les avait heurtés en se précipitant hors de la maison, et s'il avait fui si brusquement, c'est qu'il craignait d'ôtre surpris.
Il n'avait pas môme pris le temps de fermer les portes, ni celle de la cour, ni celle de la maison.
Une idée vint alors à Coulanges, une idée qui le fit pâlir.
— Si ce sang était celui de Georges I se demanda-t-il tout à coup; si Pontaumur l'avait tué? Ce scélérat est bien capable d'avoir joué du poignard ; il est beaucoup plus vigoureux que Georges... et il se trouvait dans le cas de légitime défense, puisque Georges se présentait le pistolet à la main.
Décidément, conclut le docteur, je serais un lâche, si je restais dans l'incertitude sur le sort de mon ami.
Sans hésiter davantage, il se glissa dans la cour et il alla droit au pavillon.
Sur le seuil, il s'arrôta un instant pour prêter l'oreille et n'entendant aucun bruit, il entra.
308 LUS SmTBS D*X7N DUBL
Un corridor dallé aboutissait & an escalier garni d*an tapis tout neuf. Sur ce tapis, sur les mors revêtus de stuc, sur la rampe, Coulanges revit des taches rouges.
La scène de meurtre avait dft se passer au premier étage.
Coulanges s*était trop avancé pour reculer. Il surmonta le dégoût qu'il éprouvait à marcher, pour ainsi dire, dans le sang, et il monta.
En arrivant au palier assez mal éclairé, il faillit trébucher sur un corps étendu en travers, et en se redressant, il vit que ce corps était celui d'une femme.
— BUels'écria-t-il.
Ses yeux s'étaient accoutumés vite au demi-jour et il venait de reconnaître Marianne Mézenc.
La malheureuse avait été tuée d'un seul coup qui lui avait troué le côté gauche du cou; un coup porté d'une main sûre par quelqu'un qui savait très bien où il faut frapper pour trancher l'artère carotide.
Elle ne s'était pas défendue ; ses vêtements n'étaient pas en désordre ; et elle avait dû être surprise au moment où elle arrivait, car les brides de son chapeau n'étaient pas dénouées et elle avait encore sa voilette à demi relevée.
On ne voyait que la moitié de son visage : son menton, sa bouche et le bas de ses joues qui portaient encore le sillon du coup de fouet.
— Ce n'est pas Georges qui a fait cela I
Telle fut la première pensée du docteur. Et en effet, il était presque impfossible d'admettre que Courtenay avait attendu Marianne dans l'escalier pour l'égorger, avant qu'elle entrât chez son amant.
Et Coulanges se demanda si Pontaumur n'avait pas "ommis un crime de plus.
LES SUITES d'un DXTBL 300
Il sut bientôt à quoi s'en tenir.
Sur ce palier, il y avait une porte, il n'eut qu'à la pousser pour voir un affreux spectacle.
Au pied d'un lit défait, gisait, les bras en croix, le corps à peine vôtu de Pontaumur.
Il avait dû lutter avec l'énergie du désespoir, car il était criblé de blessures.
Les fauteuils culbutés, les rideaux déchirés, tout annonçait qu'il n'avait succombé qu'après un combat acharné et qu'il avait disputé sa vie à plusieurs assassins.
Un seul homme ne serait pas venu à boyt de ce colosse, et Georges n'avait certainement pas pris d'aides pour exécuter le misérable qu'il avait condamné.
Donc, Georges était innocent du double meurtre.
Et Goulanges n'eut pas beaucoup de peine h deviner ce qui s'était passée car, au fond de la chambre, un secrétaire, enfoncé à coups de hache, montrait ses tiroirs ouverts et des papiers épars.
Deux ou trois pièces d'or avaient roulé sur le parquet et les assassins avaient dédaigné de les ramasser.
— Je comprends tout, murmura Goulanges qui se souvenait d'avoir été médecin légiste, à ses débuts dans la carrière. Des bandits sachant que la maison avait été louée et meublée par un homme, riche qui ne l'habitait pas, ont cru qu'ils y feraient un bon coup. Mais, Pontaumur, par extraordinaire, était venu y coucher; et se voyant pris, ils se sont jetés sur lui, au moment où il se levait. Ils l'ont tué et quand il a été mort, ils ont forcé le meuble où il serrait son argent. Pendant cette opération, la maîtresse de Pontaumur est arrivée ; elle avait une clé de la petite porte qui donne sûr la rue. Les assassin^ ont entendu le bruit de ses pas dans l'escalier. L'un d'eux! est allé au-devant d'elle et l'a poignardée et
moment où elle mettait le pied sur la- dernière marche.
Ik sont loin maintenant, mais si j*étais vena un qaart d^eare plus tôt, je serais peut-être tombé dans leur souricière et je n'en serais pas sorti idvant. ^
C'était fort bien raisonné, mais le docteur oubliait qu'il courait un autre danger presque aussi sérieux, et il s'en souvint fort à propos.
— Sacrebleu ! dit-il entre ses dents, si on me surprenait ici, entre deux cadavres, je me trouverais dans une jolie situation! Le moins qui m'en reviendrait, ce serait d'être arrêté et mis en demeure d'expliquer ce que je faisais dans ce pavillon.
Et Georges aurait sa bonne part d'ennuis judiciaires, car on saurait bien vite qu'il est mon ami intime et qu'il a épousé mademoiselle Mézenc, il y a trois jours.
Nous n'aurions pas de peine à nous justifier de l'avoir tuée et d'avoir massacré son amant; mais quel scandale 1
Il y en aura bien assez sans cela, car tout Paris apprendra que cette nouvelle mariée s'en allait, le surlendemain de la cérémonie, visiterM.de Pontaumurau saut du lit.
Mais Georges a de quoi se consoler. Il est débarrassé de sa femme.
Goulanges ne s'attarda point à réfléchir. Il descendit l'escalier vivement, et il sortit comme il était entré, sans rencontrer personne.
La rue était toujours déserte, mais il jugea prudent de ne point repasser devant la fruitière, qui aurait pu le questionner.
Il s'en alla du côté opposé, en longeant le mur du cimetière, sans trop savoir oîi ce chemin le conduirait.
Le grand point, c'était qu'on ne le vît pas dans ces parages : il regrettait bien de ne pas avoir renvoyé son
LBS SUITES d'un DUEL 401
fiacre, car il ne pouvait pas le laisser là sans le payer et cette fausse manœuvre le mettait dans la nécessité de se montrer de nouveau dans Tavenue de Clichy, qui est la voie la plus fréquentée du quartier.
— Que faire maintenant? se demandait*il. Avant tout, rejoindre Georges, car je suppose qu'il n'a pas renoncé k son projet, et s'il s'introduisait maintenant dans le pavillon, il pourrait y rencontrer la police. Il faut que je l'empêche de se jeter dans la gueule du loup. Mais où le prendre? Il n'est assurément pas chez lui, ni chez madame Bréhal. L'heure qu'il m'indique dans sa lettre est passée. 11 est en retard pour des motifs que j'ignore, mais il viendra... il arrive peut-être par l'autre bout de la rue Ganneron, pendant que je bats en retraite du côté opposé.
Le docteur, talonné par cette inquiétude, se mit à courir à toutes jambes et, après un très long détour, déboucha enfin dans l'avenue.
Là, il prit une allure paisible, afin de ne pas attirer l'attention des passants, et, en descendant vers le boulevard, il retrouva son cocher, qui dormait sur son siège et par conséquent ne s'était nullement occupé des faits et gestes du bourgeois qu'il avait voiture.
Goulanges le réveilla, le paya largement et le vit avec une vive satisfaction fouetter son cheval, sans ' tourner la tête.
— En voilà un qui ne déposerait pas contre moi, pensa le docteur. 11 n'a seulement pas regardé ma figure.
Mais c'était bien la moindre de ses préoccupations, et il commença une petite promenade sur le trottoir, allant et venant, sans perdre de vue la rue Ganneron.
11 était là depuis un quart d'heure, lorsqu'un coupé s'arrêta à cinquante pas de lui.
402 USS 8UITBS d'un DUEL
Goortenay en descendit.
-«« Enfin I marmara-t*Uy je vais donc ponyoir Tempècher de faire one grosse sottise.
Et il coorut à lui, en gesticulant ponr Tarrôter.
Georges qui ne comprenait pas, le reçut très mal.
<-* Pourquoi ètes-vons ici? lui demanda-t-il brusquement.
— Je vais vous le dire, mais venes, mon ami, venez vite 1... Et puisque vous avez eu l'imprudence de vous servir de votre voiture, profitons-en pour nous transporter chez madame Bréhal, sans perdre une minute.
Et comme Georges faisait mine de passer outre :
— Us sont morts, lui dit Coulanges. Vous êtes veuf et Maurice est vengé.
— Vous moquez- vous de moi?
— Non, et je vous jure qu'après avoir vu ce que je viens de voir, je n'ai pas envie de plaisanter.
Ils sont morts, vous dis-je... on les a assassinés.
-» Qui donc les a tués ?
*— Des gens qui croyaient trouver la maison vide et qui y sont entrés pour voler. Pontaumur y avait couché ; ils l'ont lardé de coups de couteau. Sa complice est survenue au moment où ils venaient d'en finir avec lui. Ils l'ont égorgée.
Et si fêtais entré pendant qu'ils opéraient, ils m'auraient traité de la même façon... vous aussi, moucher... nous l'avons échappé belle.
Mais ne restons pas ici, je vous en prie.
— Pourquoi ? balbutia Gourtenay ahuri.
— Gomment, pourquoi ?... mais comprenez donc que, d'un moment à l'autre, le crime peut être découvert et qu'on polirait nous accuser de l'avoir commis. Vous avez dû venir quelquefois dans cette rue Ganiieron, et on a dû vous remarquer. Moi, je n'y avais jamais mis
LES SUITES d'un BUBL 408
les pieds, mais j'en sors, et j'ai demandé des renseigne* ments à une fruitière qui me reconnaîtrait certainement.
Or, on saura bientôt qu'une des yiclimes était votre femme et on se demandera ce que vous faisiex aujourd'hui tout près de la maison oii elle se rencontrait ayec son amant.
-— Croyez-vous donc que, si on mlnterroge, je ne dirai pas la vérité ? Je venais les tuer.
— Je le sais et il est heureux que vous soyez arrivé trop tard, car vous vous seriez mis dans un très mauvais cas. J'ai beaucoup réfléchi depuis deux jours, et je me suis amèrement reproché de ne pas vous avoir détourné d'un projet insensé. J'étais allé chez vous ce matin pour vous dire ce que j'en pensais, et quand votre valet de chambre m'a remis votre lettre, j'ai bien cru que tout était perdu. Il me restait l'espoir d'arriver avant vous au p'avillon. J'y ai couru et j'y ai trouvé deux cadavres. Les assassins, en se sauvant, avaient négligé de fermer la porte de la cour.
— C'est par celle-là que je serais entré* J'en avais la clé.
— Comment donc vous l'étiez-vous procurée ?
-^ Un soir que j'examinais le pavillon, je l'ai trouvée dans la serrure où sans doute Pontaumur l'avait oubliée, et je l'ai prise.
— Ëh ! bien, mon cher, si elle est dans votre poche, je vous conseille de la jeter au coin d'une borne. •• car enfin il faut prévoir le cas où l'on vous soupçonnerait.
J'espère bien que du moins vous ne vous êtes pas montré ce matin dans cette rue Ganneron.
«- Non. Je suis allé d'abord chez mon notaire et chez mon banquier. Je m'attendais à être arrêté ce soir et je tenais à régler mes affaires. J'avais, comme je vous l'ai
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écrit, surpris un billet de Pontaumur qui donnait reudez-vous à cette malheureuse avant midi. Je ne voulais arriver qu'après elle. Je pouvais donc disposer de mon temps jusqu'à une heure... et je suis entré an cimetière Montmartre pour revoir la tombe de Maurice. J'en viens.
— - Et vous avez sur vous les pistolets ?
— Oui, dit Georges. Je les ai chargés avec les balles que j'ai trouvées chez la complice de l'assassin de notre ami.
— Vous auriez dû au moins boutonner votre pardessus. Les crosses sortent des poches de votre veston. Et vous allez me faire le plaisir de vous en débarrasser immédiatement.
— • Je ne puis cependant pas les jeter dans la rue.
— Non, mais nous allons monter dans votre voiture, vous les y laisserez, et, tantôt, je les emporterai chez moi.
Venez ! nous n'avons que trop tardé.
Georges se laissa emmener. Il était encore sous le coup de la nouvelle qu'il venait d'apprendre et il s'abandonnait au docteur, qui avait conservé son sang-froid.
Quand ils furent montés en voiture, Coulanges, qui avait fourré les pistolets sous les coussins et donné au cocher l'adresse de madame Bréhal, commença ainsi :
— Mon cher, vous êtes plus heureux que sage. Vous voilà débarrassé de ces misérables, et vous n'avez pas de meurtre sur la conscience. Mais il faut aviser aux conséquences de l'événement.
Qu'allez-vous dire à la charmante femme qui vous attend avec impatience, car elle s'étonne de ne plus vous voir aussi souvent qu'autrefois ? Elle m'a envoyé à votre recherche et je [lui ai promis de vous ramener.
LES SUITES d'un dubl 405
— Je ne loi dirai rien, répondit brusquement Georges.
— Je suis bien d'avis de ne pas loi raconter maintenant que mademoiselle Hézenc vient d'âtra assassinée cbez son amant et que depuis deux jours mademoiselle Hézenc était madame Gonrtenay. Ces révélations lai feraient beaucoup de mal et son état demande des ménagements. Mieux vaut les lui épargner et ce ne sera pas difficile, puisqu'elle ne reçoit aucune communication du dehors.
Mais datls six semaines, quand elle sera sur pied, TOUS ne pourrez pas loi cacher ce qui s'est passé.
— Elle saura que mademoiselle Mézeoc est morte, et j'espère qu'elle ne la pleurera pas.
— Elle saura aussi que vous l'aviez épousée, attendu que, pour vous remarier, vous serez obligé de produire le certificat de décès de votre première femme.
— C'est vrai... je ne songeais pas & cela.
— Et quand elle le saura, il faudra bien lui expliquer votre conduite... il faudra lui apprendre que vous ne vous étiez marié que pour avoir le droit de faire justice d'une indigne créature.
Et je me demande comment elle prendra cet aven...
— Elle m'aime... elle me pardonnera.
— Je le crois, mais je crois aussi, mon cher Georges, que si vous aviez tué mademoiselle Mézenc, madame Bréhal n'aurait jamais consenti à devenir madame Gourtenay. L'excuse légale est bonne pour les juges, mais un meurtre est toujours un meurtre, "' ■""' femme comme elle n'épouse pas un meurtr
fou qui penserait le contraire I
— En effet, j'étais fou.
— Et moi j'étais stupide, car j'aurais dû vous le danger. Je n'avais pas comme vous perdu
409 LK8 8XJITB8 D'UN DUHL
n'étant point penonndlement on cause. C'était à moi de vous ayertir. Mais on ne peut pas ouvrir les yeoz d'nn ami quand on est aYeagle, et je tous jure que je n'y voyais pas clair.
Heureusement, vous n'aves i vous reprocher qu'un crime d'intention*. • et ces crimes-li ne comptent pas.
^- J'aurai plus de - peine à me justifier de l'avoir trompée. Admettra-t-elle que ce mariage n'a été qu'une comédie ?••• Gomment lui prouverai-je que mademoiselle MézenCy après m'avoir épousé, n'est sortie de. chez sa mère que pour aller chez son amant?
— Avant que le jour arrive où vous aurez à plaider votre cause, vous aurez le temps de la gagner d'avance.
Je puis dès aujourd'hui dire à madame Bréhal que son médecin ordinaire vous autorise à passer toutes vos journées près d'elle.
Et il ne tiendra qu'à vous de lui montrer combien votre amour est sincère.
— Ainsi, vous êtes bien d'avis de ne rien lui apprendre maintenant?
— Oui, sur ce point, Fami et le médecin sont d'accord.
— Alors, pourquoi allons-nous chez elle en ce moment?
— Parce que, je vous le répète, elle tient absolument à vous voir aujourd'hui. Elle est très nerveuse et très disposée à croire que vous lui cachez quelque chose. Si vous ne paraissiez pas, cette disposition ne ferait que s'accroître et vous auriez beaucoup plus de peine à rentrer en grâce.
— C'est que je suis, moi aussi, dans un état d'esprit qui me ferait souhaiter de remettre Tentrevue. J*ai besoin de me calmer, après les agitations par lesquelles j'ai passé depuis trois jours.
LBS SUITBS d'un DUEL 407
— -Vous ne resterez pas longtemps chez madame BréhaL II suffira pour cette fois que vous y fassiez acte de présence. Mais croyez-moi, ne différez pas cette visite indispensable.
Pensez qu'il faut compter aussi avec Timprévu. Ce crime va être découvert, et il se pourrait qu'elle Tapprtt par une indiscrétion de ses gens. Si elle venait à connaître le nom des victimes, elle vous adresserait des questions embarrassantes.
Je vais renouveler mes recommandations à la femme de chambre, et comme, à partir de demain, vous serez là en permanence, il n'y aura plus de danger.
Gourtenay, à demi persuadé, n'insista pas, et la conversation tomba.
Us arrivèrent d'ailleurs très vite à l'avenue de Yilliers, qui n'est pas très loin de l'avenue de Glichy.
Tout était tranquille, comme de coutume, dans rhôtel, mais ils trouvèrent au haut de l'escalier la femme de chambre que le coup de cloche du concierge avait avertie et qui avait l'air de les attendre.
— Ah! monsieur le docteur, dit-elle précipitamment, il est temps que vous arriviez. Madame est très agitée... elle ne fait que demander après vous.
— Eh bien, annoncez-nous, dit Goulanges, sans s'effrayer.
— Ohl elle va être bien contente de voir ces messieurs... mais il faut que je dise d'abord à ces messieurs ce qui s'est passé... car ils pourraient m'acéuser de négligence et je vous jure que ce n'est pas ma faute.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Gourtenay, en fronçant le sourcil.
— Il y a que tout à l'heure le pharmacien a envoyé un paquet cacheté où il y avait les remèdes que monsieur le docteur a ordonnés ce matin. Madame a voulu
408 LES SOTtES D*nN DUEL
roofrir elle-même... je l'avais posé sur la table de noit... je ne me défiais de rien... et elle y a troavé une lettre...
-— Gomment? one lettre I
— Oui, je crois bien que c'est une lettre, et pourtant il m'a semblé que c'était imprimé. Ce qu'U y a de sûr, c'est que madame a manqué de se trouver mal... et depuis ce moment-là, elle ne s'est pas remise... elle a dû recevoir un coup.
Gourtenay et Goulanges échangèrent un regard. La même idée leur était venue.
Us pensaient qu'il y avait là une dernière méchanceté de l'exécrable créature qui venait de recevoir enfin le châtiment dû à ses crimes.
Gomment s'y était-elle prise? Ils ne le devinaient pas, mais ils ne doutaient pas qu'elle n'eût trouvé le moyen de faire savoir à madame Bréhal que Georges venait de se marier.
Ils ne pouvaient pas se consulter devant la femme de chambre.
Goulanges la rassura d'un geste qui signifiait : Nous savons bien que ce n'est pas votre faute.
Et ils entrèrent.
Madame Bréhal pâlit en les voyant, et les laissa, sans prononcer une parole, approcher de son lit.
Et, au moment où Georges allait se pencher pour lai prendre la main, elle lui tendit silencieusement une lettre qu'elle tenait.
Il la prit et il lut : *
<c Madame veuve Mézenc a l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Marianne Mézenc, sa fille, avec M. Georges Gourtenay. »
G'était imprimé sur papier satiné, dans le format qu'on emploie pour annoncer les mariages.
LES SXnTES d'un DUEL 409
Madame Bréhal se taisait, mais ses yeux interrogeaient Georges, qui n'hésita pas à répondre :
— C'est vrai.
— Ainsi, vous me trompiez, murmura-t-elle. J'avais cru à vos serments, et vous me faites bien du mal. Je pourrais vous pardonner, si vous ne m'aviez pas caché que vous l'aimiez.
— Je l'exécrais, dit Georges d'une voix sourde.
— Et vous l'avez épousée I
— Oui... pour la tuer. Je savais qu'elle était depuis longtemps la maîtresse de l'infâme Pontaumur, et je voulais qu'ils mourussent tous les deux de ma main.
Un mari a le droit de frapper sa femme adultère et le complice de sa femme...
— Et vous vous seriez marié pour pouvoir user de ce droit I... Non, ce n'est pas possible!... Dites-moi que vous inventez cela pour justifier votre conduite, car je ne croirai jamais que vous vous soyez abaissé jusqu'à un tel calcul... j'aime mieux croire que votre cœur a changé.
— Je vous dis la vérité. Je voulais vous la taire... ou du moins ne vous la dire que plus tard, mais il faut bien que je parle, puisque la malheureuse a comblé la mesure en vous faisant parvenir cette lettre... car c'est elle, n'en doutez pas, qui a payé pour qu'on la gliss&t dans un paquet à votre adresse. Elle savait qu'elle vous blesserait au cœur... et cette certitude la consolait de vous avoir manquée.
— Manquée? répéta madame Bréhal.
—- Elle a essayé de vous assassiner. C'est elle qui, déguisée en gamin de la rue, a mis une balle de plomb dans l'oreille de votre cheval qui s'est emporté et qui devait s'emporter.
— La preuve de cette accusation?
410 US 8UITB8 d'un DUEL
— Interrogez Goulanges. Il vous montrera la balle qu'on a ramassée sur le pavé à la place où Max s'est abattu.. • et il attestera, que le lendemain, votre protégée portait encore au visage la marque d'un coup de fouet lancé par votre cocher*
— J'atteste» dit gravement Goulanges.
' — Et ce crime n*est pas le premier. Maurice Saulieu a été assassiné, car le duel n'a pas été loyal. Le pistolet que lui a remis un miséiable, qui était l'âme damnée de Pontaumur, avait été chargé avec une balle de bois... et cette baUe, c'était sa fiancée qui l'avait faite de ses propres mains.
— EUel Marianne!... non... non... elle est incapable de ces infamies... pourquoi les aurait-elle commises? M. Saulieu l'adorait et n'aspirait qu'à la tendre heureuse. Moi, j'ai été son amie dévouée...
— Elle vous aurait épargnée si vous ne lui «viez pas annoncé que vous alliez m'épouser. Mais elle a juré votre perte lorsqu'elle a su que vous preniez la place qu'elle convoitait. Elle s'était déjà débarrassée de Maurice qui la gênait dans ses desseins.
— Ainsi, à vous entendre, ce serait par amour pour vous...
— Ce n*est pas moi qu'elle voulait, c'était ma fortune. Elle s'était juré qu'elle serait riche, el rien ne lui a coûté pour atteindre son but... rien, pas même une concession humiliante. Elle a consenti à se marier presque clandestinement, et elle s'est engagée à ne pas vous prévenir... Il est vrai qu'elle n'a pas tenu sa promesse. J'aurais dû m'y attendre.
Il y eut un silence.
Goulanges s'accommodait fort bien de jouer dans cette scène intime le rôle d'un personnage muet. Et madame Bréhal, suffoquée par tant de nouvelles
LES SUITES D'I^ DtTEL 411
terribles, avait besoin de se remettre avant de parler.
— Si tout ce que vous dites est vrai, que venez-vous donc faire ici? demanda-t-elle tristement. Vous n'attendez pas de moi, je suppose, une approbation... encore moins un encouragement & exécuter un projet abominable... je ne sais pas, je ne veux pas savoir si mademoiselle Mézenc est la maîtresse de cet homme méprisable... mais je sais fort bien que, si vous souilliez vos mains d'un meurtre, je ne vous reverrais jamais...
— Mademoiselle Mézenc et son complice sont morts, murmura Georges.
— Yous les avez tués I s'écria madame Bréhal en frissonnant d'horreur.
— Non. Coulanges va vous dire ce qu'il vient de voir. Le docteur s'attendait à être mis en réquisition par
son ami et il s'était préparé.
Il fit, en termes clairs, mais en glissant sur les détails trop répugnants, l'histoire de son expédition, qui s'était terminée par une lugubre découverte.
Il n'oublia pas de se faire honneur des intentions qui l'avaient conduit là pour empocher Gourtenay de verser le sang; il se félicita d'être arrivé à temps; il signala l'intervention manifeste du doigt de Dieu qui s'était chargé de punir les coupables.
Et il termina par un exposé très net de la situation que la catastrophe de la rue Ganneron faisait au mari de mademoiselle Mézenc.
Sa conclusion fut que Gourtenay devait se tenir coi jusqu'à ce que le crime fût connu et répondre franchement, si on l'interrogeait.
— Quoi qu'il advienne, je ne mentirai pas, dit Georges en relevant la tête.
Madame Bréhal, anéantie par l'émotion, pleurait
Georges tomba à genoux, près du Ut, et reprit d'une voix moins assurée :
— Peu m'importe ce qu'on fera de moi, si vous m*aîmez encore.
Elle n'eut pas la force de répondre, mais il lut dans ses yeux qu'elle lui avait déjà pardonné.
Un mois, à Paris, c'est uu siècle. On ne parle déjà presque plus du crime de la rue Ganneron.
Les assassins ont été arrêtés et ils ont tout avoué : trois repris de justice, dont l'un connaissait les habitudes de M. de Pontaumur, ayant été employé à de basses œuvres par ce personnage dont les antécédents laissaient fort à désirer, quoiqu'il eût accès dans le meilleur monde.
Le cas n'est pas rare.
On a découvert, en instruisant l'affaire, qu'il avait fait fortune en pratiquant la traite des nègres au Brésil.
Mademoiselle Mézenc n'était pas très répandue, et en apprenant tout à la fois sa mort tragique et son mariage, bien des gens ont plaint sincèrement Gourtenay, comme on plaint toujours un honnête homme trompé.
Il a été interrogé pour la forme seulement,' et il n'a pas eu besoin de mentir.
Il n'était pas obligé de dire qu'il avait épousé, pour la tuer, une odieuse créature, et nul n'a soupçonné le rôle qu'elle avait joué dans le duel où Maurice Saulieu a succombé et dans la tentative de meurtre dirigée cbntre madame Bréhal.
Le procès des coupables viendra prochainement aux assises, mais Gourtenay ne sera point appelé en témoignage, et il n'attend pour quitter Paris que le rétablissement de madame Bréhal qui ne tardera guère.
Il a été convenu qu'elle passerait l'été ea Suisse et rbiver en Italie, que Georges l'y accompagnerait et qu'ils se marieraient au retour de ce long voyage.
Les jaloux et les médisants auront eu le temps de les oublier.
Du resLe, leurs ennemis ont disparu.
Corléon, après sa mésaventure du Cercle des Moucherons, a jugé ppident de passer la frontière, et î} a bien fait, car en fouillant le passé de Pontaumur, la police a recueilli de fort mauvais renseignements sur son acolyte, qui s'est trouvé n'être qu'un gredin capable de toute espèce de méfaits.
Madame Fresnay, cette tante qui ne valait pas beaucoup mieux que sa nièce, et qui avait contribué à la perdre en favorisant sa liaison avec Pontaumur, la quadragénaire madame Fresnay, a jeté sur le tard son bonnet par-dessus les moulins qu'elle s'était jusqu'alors contentée de saluer en passant.
Elle s'en est allée courir les eaux d'Allemagne avec un de ses amants, et elle n'est pas près d'en revenir, car vraisemblablement cet Alphonse achèvera de la ruiner.
Madame Mézenc a pleuré sa fille qu'elle avait bien mal gardée, mais elle n'a rien perdu à sa mort, car elle a hérité d'elle, et mademoiselle Mézenc n'avait point renoncé à la succession de Maurice Saulieu.
La mère aura un procès avec les collatéraux, mais elle le gagnera.
Delphine a enfin rencontré le millionnaire ' rêves. Il s'est présenté sous la forme d'un Améi enrichi en vendant du lard salé, etelle estenpa prendre rang dans l'état-major de la galanterie.
Elle ne parle plus de Fernando, et, comme li chaud de lard lui a acheté un riche mobilier,
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brûlé le chiffonnier qui loi rappelait de fâcheux souvenirs.
Et le docteur?
Le docteur jouit délicieusement d'un repos acheté par deux longs mois 4e tnbulations.
Il a repris son train de vie accoutumé, et il jure bien qu'on ne le reprendra plus à servir de témoin dans un duel, encore moins à suivre des pistes et à éclaircir des mystères.
Il a aussi renoncé complètement à exercer la médecine, n lui suffit d'avoir remis sur pied madame Bréhal et de rester son ami. Mais il n'a pas changé de philosophie, et il persiste à soutenir, comme le doctear Pangloss de Candide, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Et il ajoute maintenant : « Tout est bien qui finit bien. »