‹ Les suites du Neuf Thermidor; terreurs blanches, 1795-1815Chapitre 1 sur 18 · Les suites du Neuf Thermidor; terreurs blanches, 1795-1815 · texte numérisé non relu

Les suites du Neuf Thermidor; terreurs blanches, 1795-1815

Pourquoi donc toujoiu^s nous parler de l'échafaud révolutionnaire , des crimes de la Terreur rouge , et jamais de la Terreur blanche ?

N'est- il pas temps enfin que l'Histoire soit enseignée avec justice !

A part les rares érudits qui ont eu le temps de lire nos histoires de France en vingt ou trente volumes, qui connaît la Terreur blanche ? Pas un Français sur dix, peut-être. Prenez au hasard, parmi la classe populaire ou bourgeoise, une personne réputée instruite et prononcez devant elle le mot de Terreur. Quelle vision ce nom évoquera -t- il à l'esprit de cette personne? L'image de la guillotine, le souvenir du bourreau , la figure de Robespierre.

Quant aux barbaries des chouans, aux crimes affreux des compagnons de Jésus ou du Soleil, aux exploits sanguinaires des Chevaliers du poignard, aux abominations de toutes sortes commises par les assassins royalistes, le pays les ignore, car on les lui cache.

Tenez , voilà un jeune bachelier ; il a eu le premier prix d'histoire au collège; interrogeons-le :

« Mon ami, que sais-tu de la Terreur?

— C'est un régime odieux qui pesa sur la France pendant une partie des années 1793 et 1794. L'échafaud était dressé en permanence, et des milliet*s de citoyens périrent, innocents ou coupables. Les victimes les plus remarquables de cette triste époque sont le roi, la reine, les Girondins, les Dantonistes et Robespierre lui-même, qui personnifia la Terreur jusqu'au 9 thermidor, jour de sa chute.

— Bien. Ceci est la Terreur rouge ou révolutionnaire. Mais n'y a-t-il pas eu aussi des Terreurs blanches, dont les révolutionnaires ont été les victimes?

— J'ai entendu parler, mais vaguement, de la réaction thermidorienne, en 1795, et d'une autre réaction en 1815. »

Vaguement. Oui, ce collégien, un premier prix d'histoire, n'a qu'une connaissance vague des Terreurs blanches. Et ce n'est pas étonnant : dans les livres qu'on lui a mis sous les yeux, il n'en est presque pas question. Cent pages pour déclamer contre les excès de la Révolution, et pas cent mots pour flétrir les crimes des bandits du trône et de l'autel.

Un dictionnaire d'histoire très suivi, celui de Bouillet, qui a eu trente éditions, ne trouve que ceci à propos des fureurs des contrerévolutionnaires : « 0/^ a appelé quelquefois terreur blanche, la sanglante réaction royaliste ^^ 1815. »

Faudra- t-il donc toujours, sur ce globe d'imperfection et d'iniquité, voir les criminels puissants échapper à la justice ! Tous les petits voleurs, vagabonds, misérables, sont impitoyablement visés et frappés par la loi ; mais quand les voleurs sont riches à milliards , ils

peuvent impunément pousser à l'extermination des peuples, ruiner la fortune publique, porter la désolation et la mort dans des milliers de familles.

Ainsi trop souvent et trop longtemps l'Histoire courtisane a laissé dans un complaisant oubli les crimes des rois et des puissants de la terre ; aux Terreurs blanches elle fut indulgente. Mais que la République, cet idéal du pauvre et du faible, se trompe ou commette des excès, mille plumes aux gages de la réaction s'usent à grossir ses fautes, à multiplier le nombre de ses victimes, pour la rendre odieuse.

C'est ce moyen perfide que les ennemis de la Révolution emploient encore pour tromper le peuple et perpétuer les fraudes historiques.

Grossir démesurément la Terreur rouge.

Atténuer, oublier les Terreurs blanches.

Ils ne font pas autre chose dans leurs livres d'histoire.

Et^ comme depuis la chute de Robespierre jusqu'à l'avènement de la troisième Repu-

blique , les monarchistes seuls ont tenu la plume ou porté la parole ; comme la véritable histoire n'a été écrite que de nos jours par les Thierry, les Henri Martin, les Michelet, les Louis Blanc, les ennemis de la liberté, de la vérité ont eu le temps de pervertir les faits, de préparer les générations à la haine de cette époaue héroïque , où le sang de la France se répandit sur le monde comme une semence de rédemption.

Oui, pendant plus d'un demi-siècle la réaction seule a eu le droit de parler de la Révolution, et de là vient que tant d'anathèmes ont été lancés contre elle. Du haut de la chaire les prêtres effrayaient leur crédule et ignorant auditoire en tonnant contre les abominations de ces temps maudits ; ils allumaient les flammes de l'enfer pour y précipiter les acquéreurs de biens nationaux. Dans les collèges on enseignait aux élèves une histoire travestie, où les plus purs républicains étaient représentés comme des scélérats. Les instituteurs peuplaient la mémoire des enfants de

récits tragiques inévitablement dénoués sur la guillotine.

C'était un noble généreux et bienfaisant, dont un domestique perfide avait trahi l'asile ; ou un prêtre fidèle à son Dieu, à son roi, que d'affreux terroristes avaient surpris dans sa retraite ; ou une demoiselle vertueuse qui s'était vouée à la mort pour ne pas se séparer de sa mère, ou une douce et charitable religieuse dénoncée par ces misérables Jacobins ! Et pour mieux flétrir les bourreaux, on se complaisait à détailler longuement le supphce des victimes ; à d'injustes violences on opposait leur pieuse résignation; et leur calme sous les outrages de la populace, et leur dignité au moment de périr !

Et la condamnation de Louis XVI , sa captivité , son exécution , sous quelle forme n'étaient-elles pas exploitées ! Et la légende de la reine martyre, de cette princesse si brillante, si belle, dans quelle chaumière n'était-elle pas répétée pendant les veillées d'hiver ? En écoutant ces récits pathétiques, les femmes ver-

saient des larmes et les hommes maudissaient la Terreur.

D'innombrables livres circulaient pleins des crimes de la Révolution ; mais de ses créations sublimes, de ses bienfaits immortels, de son dévouement à qui est dû le salut de la France, pas un mot, jamais un mot. C'est à tel point que l'éloquent Manuel, en 1823, fut empoigné en pleine Chambre par les mains auvergnates du gendarme Foucault, parce qu'il osait combattre la réaction royaliste. Il a fallu arriver jusqu'au règne de Louis-Philippe, pour que Berryer, forcé à l'admiration de la Convention par la splendeur de ses œuvres , se soit écrié du haut de la tribune : « Je remercie la Convention d avoir sauvé ï i7idépendance de la France. »

Les champions du passée les défenseurs du trône et de l'autel , par leurs manœuvres déloyales , leurs exagérations , leurs mensonges étaient parvenus à inspirer aux ignorants l'horreur de la Révolution. J'en trouve la preuve dans cette expression ironique et po-

pulaire, que j'ai entendu bien de« fois répéter :

« C'est un brave homme du temps des assignats. » Ce qui signifie : « C'est un brave homme, comme ces voleurs et ces scélérats de révolutionnaires, qui voulaient se faire passer pour honnêtes gens. »

Dans l'ignorance et l'erreur où l'éducation monarchique avait tenu le peuple , il en était venu à faire du mot République le synonyme de Terreur. En février 1848, lorsqu'on vint annoncer dans mon village la proclamation de la République^ des vieillards regardaient déjà si l'échafaud n'était pas dressé sur la place.

Mon père, honnête et loyal, qui ne connaissait l'histoire que par les prônes du curé, me parlait avec aversion d'un révolutionnaire maudit et damné, appelé Génevès. Qu'avait fait ce misérable?

Il avait autrefois aidé à démonter la cloche de l'église pour l'envoyer à la fonderie de canons.

Oui, à cette mémorable époque où la Convention attaquée de toutes parts , et ayant

pour mission de sauver Texistence de la France et la liberté du monde, avait donné l'ordre de fondre les cloches , au lieu de les laisser dans les clochers pour sonner le tocsin contre la Répubhque, Génevès n'avait pas craint de braver l'anathème en obéissant à la Loi.

Mais quand les beaux jours de la réaction cléricale et royahste revinrent, malheur au hardi révolutionnaire! Il fut en butte à la haine tenace de la gent dévote , qui le montrait au doigt comme une bête malfaisante. On lui refusa du travail, il tomba dans la misère , ce qui fournit au curé un sujet de sermon sur la vengeance de Dieu. En outre, Génevès préférait faire sa partie de quatrette au cabaret que d'aller aux vêpres , ce qui lui valut la réputation de joueur et d'ivrogne. Pour comble d'abomination , il mourut dans l'impénitence finale, ne se repentant pas et se vantant peut-être d'avoir été un démolisseur de cloches.

Pour le coup, on le mit dans sa fosse comme

on jette un chien crevé dans son trou. Le fossoyeur plaça sur le cadavre du réprouvé un jeu de cartes, une bouteille de vin et dit : « Tiens, maudit ivrogne, Joue et bois maintenant! » Ce fut toute son oraison funèbre.

Or, mon père, à qui on avait inspiré l'horreur de la Terreur rouge, ne savait pas un mot de la réaction thermidorienne; de cette Terreur blanche qui marqua la résurrection du royahsme et dépassa en abominations les mitraillades de Lyon et les noyades de Nantes. Non, mon père, qui cependant habitait le département de Vaucluse, un pays voisin de Tarascon, d'Aix, de Marseille, ignorait les affreux massacres commis dans ces villes du Midi, en 1795, tandis qu'il avait entendu parler de GoUot d'Herbois et de Carrier.

Pourquoi cela?

Encore une fois, parce que le parti conservateur a fait le silence et l'oubli sur les crimes de la réaction. Allez donc chercher dans les archives du Midi les procès-verbaux des tueries réactionnaires : ils ont disparu. D'ailleurs

qui était assassin? L'autorité elle-même. Les victimes n'ont jamais été comptées; on n'en sait pas le nombre. Mais Michelet, Louis Blanc surtout ont eu le courage et la patience d'écrire l'impartiale histoire de ces jours de désolation. Avec l'aide de ces maîtres j'accomplirai ma tâche qui consiste à faire un récit sommaire des Terreurs blanches.

Peut-être, dira-t-on, vaudrait-il mieux ne pas évoquer de pareils souvenirs? Tous les partis politiques ont des fautes à se reprocher. Ne serait-il pas plus sage d'oublier ce qui divise et de ne se rappeler que ce qui rapproche, pour arriver plus vite à la pacification des esprits? Sans doute, si cet exemple de mansuétude était suivi par nos adversaires. Mais les ennemis de la République ontils désarmé un seul jour? Est-ce que du haut de la chaire ne tombent pas encore des paroles d'anathème contre la Révolution? Est-ce que, comme par le passé, nous ne voyons pas circuler des livres qui vantent avec un art perfide les bienfaits de la monarchie et fié-

12 IxNÏHODUGTION

trissent les révoltes populaires, qu'ils nomment de criminels attentats?

Les attentats du peuple, nous les connaissons. Il a supporté des siècles de souffrance et d'ignominies avant d'élever la voix contre ses oppresseurs. Si longue fut sa patience dans la douleur, que ses bourreaux, étonnés, le surnommèrent Bonhomme, Jacques Bonhomme, l'être doux çt humble que l'on pouvait fouler, écorcher, écraser à merci.

Et lorsque, enfin, excité par l'excès de misère , le patient a tenté de secouer son joug infâme, ses tourmenteurs, surpris comme des loups cpie les moutons voudraient mordre, ont châtié ses premières tentatives de liberté avec une sauvage fureur. Ils ont courbé plus bas encore son front morne, dans la honte et l'humiliation ; ils ont, ces Peaux-Rouges, inventé des tourments raffinés pour les lui faire longuement savourer, et non contents de torturer Jacques Bonhomme, leur victime, ils l'ont outragé et calomnié !

Ils ont eu des chroniqueurs à gages, comme.

par exemple, ce Froissart, l'ami des bourreaux , l'insulteur des victimes qu'il a représentées sous des traits de bêtes féroces, incapables d'aucun sentiment humain ; traîtres et félons serviteurs s'unissant soudain pour égorger leurs si bons maîtres.

A ces calomnies, à ces insultes, que répondaient les Jacques? Rien, jamais rien : ils ne savaient pas écrire.

Mais de nos jours, des historiens justiciers, ressuscitant le passé , ont parlé , ont écrit , se faisant les défenseurs des persécutés. Ils ont soulevé la pierre sépulcrale qui recouvrait la tombe où le moyen âge dormait enseveli , et des voix lamentables ont monté jusqu'à nous. C'étaient vos pleurs, vos cris, vos gémissements, ô mes mornes aïeux, que j'honore et que j'aime ! A votre douloureux souvenir, mes yeux sont encore pleins de larmes. Je hais d'une haine incurable les forts, oppresseurs des faibles, et j'ai tant souffert de vous voir si injustement torturés, si injustement calomniés que je deviens pour vous insatiable de justice !

Malédiction aux flatteurs des rois et des grands qui leur livrent le peuple, corps, biens et âmes, comme une proie à dévorer! Le funeste Bossuet est de ce nombre. Écoutez les conseils qu'il donne à Louis XIV, dans sa Politique tirée de f Histoire sainte :

« Dieu établit les rois comme ses ministres et règne par eux sur les peuples.

— Il faut obéir aux princes comme à la justice elle-même ; ils sont des dieux et participent en quelque façon à l'indépendance divine.

— Parler contre le roi est digne du dernier supplice.

— Tout l'État est en lui; la volonté de tout le peuple est renfermée en la sienne.

— Le roi promet d'exterminer de bonne foi tous hérétiques notés et condamnés par l'Église.

— Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur, en matière de religion, parce que la religion doit être libre , sont dans une erreur impie. »

Etc., etc.

Appliquant à la lettre ces maximes cruelles, qui chatouillaient si profondément son orgueil, le Roi -Soleil signa la révocation de l'Édit de Nantes, et envoya des dragons pour amener les protestants au catholicisme. Ce fut une effroyable Terreur blanche, une Terreur monarchico-religieuse, dont on ne peut entendre le récit sans frémir.

Et comme toujours , dans les massacres commis au nom des dieux et des rois, les bourreaux calomnient et insultent les victimes. En les conduisant au supplice, ils les traitent de réprouvés , de maudits , les damnent par anticipation. Tandis que là- bas, dans les Gévennes , une soldatesque en délire égorge les hommes, outrage les femmes, incendie les maisons, l'aigle de Meaux, Bossuet le funèbre, éclate en cris d'allégresse ; il compare Louis XIV à Constantin, à Théodose, à Charlemagne. Ah! il a un terrible compte à rendre à l'Histoire, ce courtisan évêque !

Eh bien , de ces exterminations accomplies par l'Éghse ou par la, Royauté, nos annales

sont remplies : ce sont des terreurs blanches dont les gens bien pensants, réactionnaires de toutes nuances, parlent aussi peu que possible. Mais voici qu'un jour, après bien des siècles de souffrance et de servitude , l'immense famille française des déshérités, des maudits, des opprimés, se compte, s'unit, et d'un effort commun, brise son joug meurtrier. Cet effort , dont l'Humanité palpite encore , c'est la Révolution. Le peuple a brisé sa chaîne ; il est libre, joyeux, clément ; il ne parle que de pardon et d'oubli. Ses maîtres, iniques et cruels, n'oublient pas, eux, ne lui pardonnent pas, et ne rêvent que son écrasement. Forcé de se défendre ou de périr, le peuple, à son tour, devient violent et sanguinaire : de là la Terreur de 1793, la Terreur rouge.

Et voilà un siècle que l'on nous reproche cet accès de fureur ! Un siècle cpie des écrivains perfides exagèrent les excès de la Révolution et taisent ses bienfaits innombrables! Un siècle que des Froissarts menteurs, ven-

\|lus et flagorneurs, versent des larmes sur ces pauvres et honnêtes seigneurs, si méchamnknt mis à mal par ces brigands de vilains!

Non , cette iniquité ne doit pas toujours durer ! Aux fils de la Révolution de défendre leur mère, splendide et immortelle, malgré ses taches. Puisqu'ils peuvent enfin parler, qu'ils répondent à l'imposture par la vérité ; c'est un droit, un devoir, un acte de justice.

Plus de Terreur ni rouge ni blanche, c'est mon ardent désir; mais pour être justes ne confondons pas la Terreur révolutionnaire avec d'autres Terreurs; par exemple, avec celle qui l'a continuée et suivie en 1795. Pendant la Révolution, les terroristes, hommes à convictions farouches , fanatiques du culte de la patrie, défendaient le salut de la France et la liberté des peuples : ils ne crurent pas pouvoir triompher sans violences.

Pendant la réaction thermidorienne, rien de pareil. L'assassinat fut plus hideux parce qu'il était commis sur des ennemis désarmés et impuissants, souvent par des gens de belles

manières, des femmes de bon ton. Des hommes aussi sanguinaires que Marat , mais plus atroces que lui, puisqu'ils n'avaient pas son enthousiasme, poignardaient froidement leurs victimes, par goût, par plaisir, n'ayant d'autre but que celui de tuer.

La Terreur révolutionnaire s'appelle : Nécessité.

La Terreur royahste se nomme : Vengeance.

Page 1