RÉACTION ROYALISTE
à la patrie. Loin d'être, comme la Révolution, le libérateur des peuples, l'empereur n'a été que le vainqueur des nations, et il a attiré sur la France l'inimitié de tous les peuples; jamais influence ne fut, pour nous, si funeste que celle de cet homme.
Aux yeux des royalistes, Napoléon n'était que l'usurpateur « Buonaparte », un profanateur du droit divin des rois, un rebelle couronné, qui avait consacré par ses victoires la chute de l'ancien régime, un Robespierre à cheval entouré de généraux révolutionnaires comme lui, tous dignes de l'échafaud ou du poignard !
Il faut bien se pénétrer de cette vérité, si on veut comprendre les causes de la seconde Terreur blanche, la rage, la fureur des royalistes contre les bonapartistes, contre les partisans de l'homme qui, pour eux, incarnait la Révolution triomphante. Ses soldats, appelés alors « des brigands », se souvenaient encore de la Marseillaise, et répondaient souvent aux outrages des royalistes par ce chant éminemment révolutionnaire.
La seconde Terreur blanche procède donc du même principe que la première : la haine du nom républicain, la réaction royaliste est la suite inévitable de la réaction thermidorienne ; 1815 continue, par l'assassinat, la sanglante besogne commencée en 1795. Révolutionnaires ou bonapartistes, pour les partisans de l'autel et du
trône, sont tous des jacobins. Ils le disent euxmêmes : « Ce sont de justes représailles exercées par les honnêtes gens ; on achève contre les révolutionnaires les vengeances commencées en Fan III. »
En 1795, les égorgeurs s'appelaient « muscadins, compagnons de Jésus ou du Soleil ». En 1815, les assassins, pris dans toutes les classes de la société, s'intitulèrent le parti des honnêtes gens. Leurs exploits, comparables à ceux de Cartouche et de Mandrin, avec la générosité en moins, furent appelés par eux des « représailles ».
C'est encore dans l'ardent pays du Midi que devaient commencer ces représailles. Quand, après son abdication, l'empereur se rendit à l'île d'Elbe, il dut se travestir pour ne pas être jeté au Rhône, comme Brune quelques mois plus tard.
Le règne des Cent Jours suspendit l'exécution des projets sinistres conçus par les réactionnaires ; mais lorsque Napoléon tomba de nouveau, et cette fois sans espoir de se relever, les honnêtes gens tirèrent leurs poignards et se ruèrent à une nouvelle Saint-Barthélémy des patriotes.
ASSASSINATS DANS LE MlDI 139
C'est Marseille qui devait donner le signal de la seconde Terreur blanche, et commencer les massacres du Midi.
Le 25 juin 181S, le bruit du désastre de Waterloo se répand dans la ville et y produit une grande fermentation. Yers midi, les royalistes se forment en groupes menaçants, crient : « Vive le Roi ! » et insultent les soldats, qui répondent par le chant de la Marseillaise. La garnison est cependant assez forte pour contenir l'émeute ; mais le général Verdier, qui la commande, n^ose pas ou ne veut pas prendre des mesures énergiques. Le soir même il se retire, avec ses troupes, à Toulon, auprès du maréchal Brune, abandonnant ainsi Marseille à la colère des bandits.
Ceux-ci, excités par le Comité royaliste, et n'ayant plus rien à craindre, se mettent à piller d'abord, à tuer ensuite. Paysans armés de pioches, de fusils, de bâtons, volontaires de l'armée du duc d'Angouleme, des gardes nationaux, des femmes mêmes composent la tourbe des égorgeurs. Ni l'âge ni le sexe ne trouvent grâce devant ces misérables. Ils anéantissent la colonie des Mameluks, établie à Marseille depuis le retour de réarmée d'Egypte ; ils tuent dans les maisons.
dans les rues, sur les places ; ils massacrent des enfants et des femmes jusque dans le port ; ils tirent des coups de carabine sur les victimes qui se jettent à la mer, dans l'espoir de se sauver.
Et il ne suffit pas aux assassins de donner la mort à leurs adversaires politiques ; il faut encore que le meurtre soit accompagné de circonstances atroces, comme pour ce père et ce fils dont ils se font un épouvantable jouet : « Liés dos à dos, jetés au milieu d'un cercle de cannibales, les coups de bâtons, de pierres, de crosses de fusil faisaient jaillir le sang du père sur le fils, et le sang du fils sur le père. Les bourreaux suspendaient de temps en temps le supplice, afin de le prolonger. »
Le nombre des victimes sacrifiées pendant cette nuit affreuse, on n'en sait rien, car il ne s'agit point ici de la Terreur rouge ; mais on sait que le matin du 26 juin les rues de Marseille étaient rouges de sang^ tellement « les honnêtes gens )> avaient mis d'ardeur à l'accomplissement de leur besogne. Il fallut, pour faire cesser le carnage, que la bourgeoisie, grande ou petite^ craignant le pillage de ses magasins, marchât elle-même contre les bandits.
* Avignon entra dans le crime après Marseille, mais elle s'y déshonora autant et peut-être plus
encore. Dans la nuit du 16 au 17 juillet, la nouvelle que Paris avait capitulé le 3 étant arrivée à Avignon, la garnison et les patriotes fédérés, c'est-à-dire organisés en compagnies, se mirent en retraite sur le département de la Drôme. Libre d'agir, le Comité royaliste excite, déchaîne contre les bonapartistes une populace ignorante et furieuse.
Cette foule^ ivre de colère, se porte contre l'hôtel des Invalides et en fait en vain le siège : elle doit se disperser sans avoir pu exécuter ses affreux projets. Mais lorsque les invalides croient pouvoir sortir sans danger de leur honorable asile, ils tombent les uns après les autres sous les coups d'assassins embusqués. Ces malheureux vieillards, mutilés au service de la France, ces braves, incarnation vivante de la gloire nationale, sont noyés, fusillés ou poignardés par des portefaix.
Mis en goût de sang, et soldés par les « honnêtes gens » du parti royaliste, les bandits se répandent dans les communes environnantes, pour exterminer tout ce qui tient de l'Empire et de la Révolution. Conduits par des bateliers et par l'émigré Giraud, ils joignent le pillage et l'incendie aux massacres. Giraud se vante de ses exploits en ces termes : « J'ai accoutumé mon cheval à courir sus aux fédérés : il les sent d'une lieue à la ronde. Mon coup favori est de leur
mettre le pistolet à l'oreille et de leur faire sauter la cervelle. J'en ai tué dix-sept. »
La terreur inspirée par ces misérables était si grande qu'ils avaient l'audace d'aller relever Tadresse des patriotes sur les registres des communes, comme ils le firent au village de Loriol.
De tous les crimes commis par les assassins blancs dans le département de Yaucluse, un seul est bien connu, parce qu'il a été impossible aux historiens royalistes de l'oublier ; je veux parler de la mort tragique de Brune, le 2 août. La haine des royaux se concentrait sur cet homme personnifiant à leurs yeux la République et l'Empire, une seule et même chose pour eux. Aussi quand on sut dans Avignon que le maréchal était descendu à l'hôtel du Palais-Royal, sur la place de rOusle, une foule armée de haches, de fusils, de barres de fer, vint-elle s'amasser devant l'hôtel en criant : « A mort ! à mort ! Au Rhône le brigand de la Révolution ! »
Brune, tué d'un coup de carabine par Guidon, est en effet traîné dans la rue au milieu de sauvages clameurs, mutilé à coups de pierres et de bayonnettes, puis précipité dans le fleuve, tandis que les autorités municipales d'Avignon rédigent un procès-verbal où elles constatent que le maréchal s'est donné la mort.
Qiiinzo jours après, lo it août, la ville de Toulouse se déshonorait par un crime analogue à Tassassinat de Brune. La vieille capitale du Languedoc, plus que toute autre cité du Midi, était sous rintluence de ces compagnies ou bandes de royalistes qui portaient un ruban vert au bras, et, pour cette raison, se nommaient les Vei'dets, Ces Yerdets et le ramassis de populace qui leur servait comme de troupes accessoires, brûlaient d'envie de suivre l'exemple donné par Marseille, le 25 juin; mais, à plusieurs reprises, ils en avaient été empêchés par l'honnête et ferme énergie du général Ramel, commandant la place de Toulouse. Irrités de cet obstacle, les furieux se précipitent sur le général^ qui vient encore de leur faire entendre des paroles conciliatrices, le renversent de cheval, le percent de coups et le laissent pour mort. Il parvient cependant à rentrer chez lui et, mourant, se met au lit. Les bandits, apprenant que Ramel vit encore, accourent et le hachent en cent morceaux. C'est ainsi que les gens à rubans verts eurent leurs coudées franches.
Dans le Gard, les fureurs réactionnaires de la seconde Terreur blanche s'accrurent du fanatisme religieux, ce qui leur donna un caractère particulier de cruauté, d'intensité. Les protestants.
nombreux dans ce pays, avaient naturellement acclamé la Révolution, qui les avait élevés civilement au rang des catholiques. Aussi, pendant la période thermidorienne, les contre-révolutionnaires les avaient-ils poignardés au cri de : « Vivent le roi et la croix ! » Sous la Restauration, la haine des royalistes pour « ces parpaillots révolutionnaires » n'était pas affaiblie, et certaines gens, de ceux qu'on appelle bien pensants, pensaient et disaient tout haut « qu'on ne serait tranquille qu'après une seconde saignée de protestants ».
Parmi les individus revêtus du titre de « commissaire du Roi », soit par Louis XVIII, soit par le duc d'Angoulême, le marquis de Calvières et le comte de Bernis furent les promoteurs des massacres dans le département du Gard. Ayant réuni quelques milliers de volontaires royaux' ils marchent sur Nîmes, le lo juillet, et ils demandent le désarmement et l'éloignement de la garnison. Une capitulation est convenue en ce sens avec le général Gilly, et, le lendemain 46, les soldats désarmés sortent des casernes pour quitter la ville. Les volontaires royaux, grossis d'une foule de verdets, forment la haie sur le passage de la petite garnison, la laissent s'engager dans les rues, puis soudain l'enveloppent et la fusillent à bout portant. Ceux des soldats qui échappent aux premières décharges sont poursuivis,
culbutés à coups de faux dans des chemins étroits où presque tous périssent.
En même temps le tocsin sonne dans toutes les églises, et des milliers de forcenés se précipitent par la ville courant sus aux proscrits. Pendant deux jours Nîmes a l'aspect d'une place prise d'assaut ; le pillage et l'assassinat se régularisent ensuite pour durer sans interruption jusque vers la fin d'août.
Trois chefs subalternes, agissant pour le compte de hauts personnages politiques, trois bêtes féroces dirigent dans leurs sanglants exploits les verdets du Gard ; ce sont les nommés Servan, Truphémy, et Jacques Dupont, surnommé Trestaillonsy d'après son habitude de découper ses victimes en trois morceaux, « trois taillons ». Les troupes conduites par ces bandits ont pour signe de ralliement la cocarde et l'écharpe blanches et vertes ; la terreur qu'ils inspirent est telle qu'un grand nombre de familles protestantes se réfugient dans les montagnes des Cévennes pour échapper à leur cruauté.
Les royaux étendent leurs opérations jusqu'au fond des campagnes, ils arrachent les vignes, coupent les oliviers, brûlent les fermes, mettent les villages à rançon ; car ils ne tuent pas seulement leurs ennemis politiques, ils les volent^ surtout et très souvent les assassinent pour les dépouiller plus facilement. Ainsi du capitaine
J4G SECONDE TERREriR BLANCHE
Saussine : il possède une maison que convoite la sœur de Trestaillons. En plein jour, le 1" août, on le tue devant une des portes de Nîmes. L'officier mort, Trestaillons va installer sa sœur dans la maison désirée et en chasse la veuve de la victime.
Cependant ces honnêtes gens ne travaillent pas tous les jours : les assassinats sont généralement suspendus le dimanche, car les bandits se piquent d'être bons catholiques et ne veulent pas se brouiller avec l'Eglise, qui, de son côté, les couvre de sa protection.
Pendant cette triste époque les haines politiques s'augmentent, s'attisent encore de haines religieuses : de là cette férocité inouïe que les royalistes déploient contre les protestants, et les outrages inexprimables qa'ils font subir aux femmes de la religion réformée. Le 15 août, fête de l'Assomption, les femmes des verdets, croyant sans doute être agréables à la Yierge catholique, se répandent dans les rues de Nîmes, arrêtent les femmes mariées ou les jeunes fiiies calvinistes qui viennent à passer, les saisissent, les renversent, leur découvrent la partie postérieure du corps, et les frappent avec des planches sur lesquelles on avait enfoncé des clous en forme de fleurs de lis : c'est ce que les furies royalistes appelèrent faire subir à leurs victimes le châtiment du battoir royal
Toutes ces atrocités, ces outrages, ces meurtres sont commis avec l'approbation des autorités, des commissaires royaux. Voici, par exemple, comment M. de Bernis annonce au gouvernement regorgement des soldats du 13^ de ligne, à Nîmes, le 16 juillet : « La garnison a capitulé et quelques soldats ont péri : malheur qu'on ne pouvait ni prévenir ni prévoir. »
Cette complicité ostensible des hommes du pouvoir explique l'audace des bandits royalistes de 1815 ; elle rendit possibles les crimes incroyables dont la petite ville d'Uzès fut le théâtre. Là, le chef des assassins fut un nommé Graffan, surnommé Quatr et aillons, parce que, jaloux des exploits de Jacques Dupont, il découpait ses victimes en quatre morceaux. A la nouvelle des massacres de Nîmes, GrafTan rassemble quelques égorgeurs, les conduit à l'assaut des maisons des protestants, tue les hommes, jette les femmes par les fenêtres, et se charge de butin. Gela fait, il court à la prison où sont détenus six protestants, se les fait délivrer et les conduit deux par deux sur la place de l'Esplanade, où on les égorge sous les fenêtres du sous-préfet, M. Yallabrix. Ce fonctionnaire trouve ces exécutions très naturelles et félicite Graffan.
Bien plus encore, il en faille gardien de l'ordre
public, et les habitants de quelques villages s'étant mis en mesure de résister aux bandits, M. Yallabrix charge Graffan d'aller les mettre à la raison, non les bandits, mais les villageois. Le 2 août, Graffan, à la tête de trente brigands, s'empare de six habitants de Saint-Maurice, les amène à Uzès et les fusille sous les fenêtres du sous-préfet. Cet exploit met le comble à la réputation du fameux Quatretaillons.
Le règne du brigandage dura plusieurs mois dans le département du Gard. Pour en suspendre le cours, il fallut, ô honte ! l'occupation du pays par l'armée autrichienne. Mais lorsque celle-ci se retira, dans les derniers jours d'octobre, une recrudescence de crimes signala son départ. Le général Lagarde, commandant la division, fit enfin arrêter Trestaillons et en référa au duc d'Angoulême, qui vint à Nîmes, le 5 novembre. Le duc, honnête homme, résista aux sollicitations des prêtres, des femmes et des nobles, qui demandaient la mise en liberté de leur héros sanguinaire, et il fit rouvrir les temples protestants fermés depuis le 16 juillet.
Courte accalmie. Après le départ du duc d'Angoulême, les verdets recommencent leurs brigandages. Le 12 novembre, ils envahissent le temple protestant et le mettent à sac. Le général Lagarde
accourt à la tête de quelques soldats pour contenir les factieux ; il essaie d'abord de les calmer. Aux premiers mots qu'il prononce , le nommé Boivin, sergent de la garde nationale, s'approche et décharge un pistolet dans la poitrine du général !... Il fallut que le duc d'Angoulême revint encore occuper Nîmes militairement.
Ce qui est le plus abominable dans cette longue suite de crimes qui signalent la seconde Terreur blanche, ce n'est pas qu'ils aient été commis, c'est qu'ils aient été impunis. Non seulement impunis, mais approuvés, provoqués, glorifiés par une multitude en délire. Les complices des assassins ne se trouvaient pas seulement parmi la populace sanguinaire et dépravée ; on y voyait encore l'aristocratie ultra-royaliste et le clergé : on aurait dit une nouvelle ligue formée pour faire triompher la religion par Textermination de l'hérésie.
La justice était aux gages de la réaction : il fut impossible au gouvernement de punir Tassassin du comte de Lagarde. Les ultras cachèrent Boivin et le jury l'acquitta ensuite comme ayant agi « dans le cas de légitime défense ».
Trestaillons, le chef des verdets de Nîmes, fut élargi sans être jugé : nul témoin à charge n'eût osé déposer contre lui. Plus tard sa veuve reçut une pension.
Il en est cependant quelques-uns de ces brigands qui furent traduits devant les fameuses
« Cours prévôtales ». Le 7 mars 1816 Truphémy et plusieurs de ses complices comparaissent devant un de ces tribunaux exceptionnels. Or, qu'arrive-t-il ? Que ce chef d'assassins et ses bandits sont acquittés, tandis que le tribunal ordonne l'arrestation des témoins à charge.
Et tout le monde savait à Nîmes que Truphémy avait de sa main égorgé quatorze protestants ! Eh bien^ ceux qui se plaignaient de ce monstre se virent incarcérés comme « calomniateurs ». Et lui, on le portait en triomphe !
Deux jours après, le 9 mars 1816, cinq patriotes comparaissent devant les mêmes juges : ils n'ont pas égorgé quatorze protestants, eux ; ils sont prévenus d'avoir « chanté des chansons séditieuses », et d'avoir blessé à la main, dans une rixe, un garçon de café. Voici les condamnations prononcées contre ces cinq malheureux, coupables seulement de n'être pas royahstes :
(( Sauze, au carcan, à la marque et à dix ans de détention.
» Deglan, au carcan, à la marque et à la prison perpétuelle.
» Deglan fils, au carcan, à la marque et à cinq ans de détention.
» Sauze, dit le Pinai, au carcan, à la marque et à cinq ans de détention.
» Gourdoux, au carcan, à la marque et à cinq ans de réclusion ».
Jamais, sous Tibère ou Nérou, cette chose sacrée que Ton nomme la Justice ne fut aussi odieusement prostituée à la vengeance d'un parti.
La Terreur révolutionnaire, dans ses grandeurs fulgurantes, a des taches, et je ne les voile pas; des scélérats y déshonorèrent la cause de la République par de sanglants excès, je le reconnais; mais du moins ces excès furent lavés dans le sang de ceux qui les commirent et lavés par la Révolution elle-même. Les grands terroristes, Marat, Danton, Robespierre, Couthon, Saint-Just, etc., périrent par la Terreur. Les criminels comme Hébert, Tinville, Carrier, etc., expièrent leur scélératesse sur l'échafaud.
Mais il appartenait à la Terreur blanche de produire des monstres comme Truphémy, Trestaillons, Graffan, et de se complaire dans leurs crimes. Loin de les répudier, elle leur a fait des triomphes ! Que les royalistes ne viennent donc plus parler de terreur et de terroristes, car nous les renverrons à l'Histoire. Ils veulent en vain passer leur drapeau blanc comme une éponge sur les abominations dont ils se sont souillés en 1795 et en 1815 : ce sont là deux dates dont rien n'effacera l'opprobre.
CONSULTER POUR CE CHAPITRE
Henri Martin. Tome IV, chapitre V, pages 196 à 200.
Achille de Vaulabelle. Histoire des Deux Restaurations, 3° édition, éditeur Perrotin. Paris, 1855. — 4^ volume, pages 2 et suivantes, 38, 17, 18, 21, 125, 128, etc.
Albert Maurin. La Terreur blanche, éditeur Amie. Paris, 1850, pages 9 à 32.
Charles Durand. Marseille et Nîmes en 1815.
Il y a des différences à signaler entre les deux Terreurs blanches : la réaction de 1815 dura plus longtemps que la réaction thermidorienne , et la dépassa en ignominie, si c'est possible. Cependant ce n'était plus, comme en l'an III, terreur après terreur ; le gouvernement des Cent jours n'avait fait aucune victime politique. Oui ; mais ce gouvernement était l'Empire, la Révolution couronnée qui avait pendant vingt ans refoulé les espoirs et les haines des partisans de l'ancien régime. Aussi quand ces haines concentrées purent se faire jour, elles éclatèrent avec une indicible violence.
En 1795, les massacreurs du Midi ne furent pas inquiétés ; les autorités , les tribunaux se firent tacitement leurs complices. On sait le rôle provocateur et déplorable joué par les représentants en mission Cadroy, Isnard, Chambon. Néanmoins il y eut un simulacre de justice, un commencement de satisfaction donnée à Topinion publique outragée, lorsque, plus tard, ces mêmes représentants durent expliquer leur conduite devant la Convention.
Mais en 1815 la complicité des autorités, des tribunaux n'était pas seulement tacite : elle fut
ostensible et bruyante. On ne faisait pas semblant d'ignorer les assassins : on leur faisait des ovations, on les portait en triomphe. D'un bout à l'autre du royaume, il y avait solidarité entre tous les membres du grand parti des exterminateurs : la main du portefaix qui tenait le fusil ou le poignard était étroitement liée avec la main du député ou du ministre qui votait des lois homicides. Le roi lui-même, poussé par les ultraroyalistes, ne tarda pas à exiger de sanglantes représailles et l'ère des meurtres judiciaires commença.
Dès le 24 juillet 1815, Louis XVIII avait prescrit de traduire devant les conseils de guerre les chefs militaires « qui avaient comprimé ou qui comprimeraient par la force, l'expression de la fidélité des sujets du roi ».
Une autre ordonnance du 24 juillet prescrivit d'envoyer devant les conseils de guerre dix-neuf généraux parmi lesquels le maréchal Ney. La plupart purent fuir et gagner la frontière comme Clauzel, Dejean, Harel , Lallemand, Mellinet, Vandamme, etc. D'autres, moins heureux, devaient être sacrifiés à la rage des réactionnaires. La première de ces illustres victimes fut Labedoyère.
Ce jeune général de viugt-neuf ans aurait pu se soustraire au jugement mortel qui l'attendait ; il avait un passeport pour l'Amérique ; mais avant
de s'embarquer il voulut revoir sa femme et son enfant et il vint à Paris. Le soir même de son arrivée, des agents Farrêtèrent, et le préfet de police , Monsieur Decazes , l'interrogea longuement. Traduit ensuite devant un conseil de guerre, le sort de l'ancien colonel du 7' de ligne à Grenoble ne pouvait être douteux. La salle d'audience regorgeait de monde et n'était remplie que de ses ennemis. Labédoyère présenta lui-même sa défense d'une voix calme et claire. Il voulut expliquer les motifs patriotiques qui l'avaient poussé vers Napoléon revenant de l'île d'Elbe, et il prononça ces paroles :
« En 1814, la hation et l'armée avaient abandonné l'Empereur Napoléon ; la famille des Bourbons fut accueillie avec enthousiasme. Comment cette disposition générale vint-elle à changer? »
Ici le président interrompit l'accusé, qui, n'étant plus libre dans sa défense, n'insista pas et termina par un appel à son fils et à la Patrie. Condamné h mort, le général consentit à se pourvoir en revision, sur les instances d'une épouse adorée qui espérait soit faire évader son mari, soit le recommander à la clémence du roi.
Inutiles démarches, vaines tentatives ! Le conseil confirma la sentence du 14 août, et Madame de Labédoyère, qui s'était jetée aux genoux de Louis XVIII en criant : grâce ! grâce ! ne reçut que cette désespérante réponse :
« Je regrette de vous refuser ; je ne peux qu^une seule chose pour votre mari : je ferai dire des messes pour le repos de son âme »
Le même jour, 19 août, à six heures du soir, le général était fusillé dans la plaine de Grenelle.
Labédoyère avait pu être condamné avec un semblant de justice ; mais que dire du procès intenté à ceux qu'on appelait « les Jumeaux de la Réole », aux frères César et Constantin Faucher, tous deux généraux en retraite. Modèles trop rares d'amitié fraternelle , ils avaient donné partout l'exemple des vertus civiques et privées ; jamais l'épée ne fut portée par des mains plus dignes ; jamais plus nobles cœurs ne battirent dans des poitrines humaines. L'existence des deux frères avait quelque chose de romanesque et d'admirable à la fois. Républicains sincères, mais ennemis de toute violence, ils avaient failli périr en 1794 pour avoir blâmé la Terreur rouge, et ils allaient être juridiquement assassinés en 1815 par la Terreur blanche.
Ce que la réaction poursuivait en eux, c'était le principe révolutionnaire : jeunes encore, César et Constantin avaient combattu l'insurrection vendéenne, ils étaien); revenus l'un et l'autre de cette lutte épique avec le grade de général de brigade, et les royalistes ne pardonnaient pas à de tels
souvenirs. Les volontaires royaux de Bordeaux parcouraient les rues en criant : « A bas les brigands Faucher I II faut les tuer ! » En attendant de les tuer, on les tenait étroitement enfermés dans un cachot infect du fort du Ha, où toutes sortes de tortures physiques et morales leur étaient infligées.
Leur jugement fut une longue suite d'iniquités. Ce qui prouve l'affaissement moral de cette époque, c'est le refus unanime des avocats de Bordeaux à défendre une cause si juste. M. Ravez, qui se disait l'ami des accusés , refusa de leur prêter son concours, malgré les touchantes sollicitations des deux frères, qui durent se présenter sans défenseur devant le conseil de guerre , le 22 septembre. On les condamna à la peine de mort.
Quatre jours après^ le conseil de revision confirma la sentence du conseil de guerre, ce qui donna l'occasion au commissaire du roi, M. Lucot d'Hauterive , d'insulter une fois de plus les condamnés. Dans son réquisitoire, il parle en ces termes des deux pures victimes : « Deux frères , se glorifiant d'une horrible solidarité , placés sous l'égide de la clémence royale, osaient lever audacieusement leur tête hideuse d'un demi-siècle de crimes. »
Le 27 septembre au matin, les frères Faucher marchent calmes, la tête haute, vers le lieu d'exé-
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cution. Constantin commande lui-même le feu, et les deux martyrs tombent criblés de balles.
Pour donner une idée de l'emportement royaliste, disons que trois mois après la mort des frères Faucher, un avocat de Bordeaux, qui avait été leur ami et leur obligé, M. de Martignac enfin, prononçait les paroles suivantes, en parlant de César et de Constantin :
« Ces deux grands coupables dont La Réole conservera longtemps Teffrayant souvenir, ont payé leurs forfaits de leur vie... »
Au moment oii les frères Faucher étaient fusillés à Bordeaux, le maréchal Ney, que Ton avait arrêté au commencement d'août dans un château du Cantal, se trouvait détenu à la Conciergerie, à Paris, et avait à répondre aux royalistes d'une accusation de haute trahison. Le 21 août, le conseil de guerre qui devait juger le prince de la Moskowa, avait été constitué ; la présidence en fut imposée au vieux maréchal Moncey qui la refusa noblement et écrivit au roi une lettre dont sa mémoire est à jamais honorée.
« Sire, disait-il, l'échafaud ne fit jamais des amis.... Croit-on que la mort soit si redoutable pour ceux qui la bravèrent si souvent... Sont-ce les Alliés qui exigent que la France immole ses citoyens les pius illustres ? Veulent-ils donc vous
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rendre odieux en faisant tomber les têtes de ceux dont ils ne peuvent prononcer le nom sans rappeler leurs humiliations !... Moi ! j'enverrais à la mort celui qui, à la Bérézina, sauva les débris de Tarmée ! celui à qui tant de Français doivent la vie î Non, sire, s'il ne m'est pas permis de sauver mon pays ni ma propre existence, je sauverai du moins l'honneur... Je regrette d'avoir trop vécu puisque je survis à la gloire de ma patrie. Je ne me dissimule pas que ma franchise peut m'attirer la haine des courtisans ; mais si en descendant dans la tombe, je puis m'écrier, avec un de vos illustres aïeux : Tout est perdu, hormis l'honneur ! alors je mourrai content. »
Cette lettre superbe était la condamnation des juges et la réhabilitation solennelle de l'accusé : aussi mit-elle la cour en fureur. Moncey, pour l'avoir écrite, fut destitué de son grade de maréchal et puni y en outre , de ti^ois mois d^ emprisonnement. Oui, mais de cette punition, son nom est plus glorieux que de toutes ses victoires.
Le 9 novembre, le conseil de guerre s'assembla dans la grande salle du Palais de justice. Il était ainsi composé : le maréchal Jourdan^ président; les maréchaux Masséna, Augereau, Mortier ; les lieutenants -généraux Gazan , Claparède , Villatte, juges ; le maréchal de camp Grundler, rapporteur. Trois avocats, MM. Berryer père, Berryer fils et Dupin, composaient le conseil de défense de Ney.
Il faut bien l'avouer, ces trois éloquents parleurs n'eurent pas un instant le sentiment de la situation ; et grâce à leur instigation funeste, le hrai^e des braves, perdu dans des détails de procédure , déclinant la compétence du conseil , demanda et obtint, comme pair, d'être jugé par les Pairs.
Inspiration malheureuse ! A la Chambre des Pairs, Ney ne comptait guère que des ennemis implacables. Au conseil de guerre, il eût trouvé des juges bienveillants , des frères d'armes qui jamais n'auraient demandé sa tête. Six mois plus tard, Augereau mourant s'écriait à l'occasion de ce jugement : « Ah ! nous avons été des lâches ! Nous devions nous déclarer compétents, le juger malgré ses avocats, malgré lui : il vivrait du moins ! »
C'est le 21 novembre que s'ouvrirent les débats de ce procès mémorable, devant la Chambre des Pairs, présidée par M. Dambray. Le procureur général Bellart soutint l'accusation avec une odieuse violence. Les débats occupèrent plusieurs séances interrompues par des ajournements ; on entendit le traître Bourmont calomnier bassement son ancien chef, qui l'écrasa de son indignation ; mais la Chambre voulait moins juger que tuer Ney, et le 6 décembre au soir, 139 voix sur 156 votants prononcèrent la peine de mort contre le prince de la Moskowa.
Et comme la réaction avait hâte de dévorer
cette proie^ l'exécution suivit presque immédiatement la sentence. Le lendemain, 7 décembre, à huit heures du matin, on conduisit le condamné, non pas à la plaine de Grenelle, de peur d'une émeute populaire, mais dans l'avenue de l'Observatoire. C'est là, au point où se dresse maintenant sa statue, que Ney devait être fusillé. L'officier commandant le peloton d'exécution, pétrifié, glacé d'horreur^ semblait frappé de vertige ; il fallut que le comte de la Force , colonel d'étatmajor de la garde nationale, prit la place de cet officier et donnât le signal. Ney tomba, frappé de dix balles....
La Restauration se tua par ce meurtre. Bien d'autres exécutions eurent lieu dans les premiers mois de 1816; bien d^autres généraux, comme Chartran, Mouton-Duvernet, périrent victimes de la fureur des royalistes ; la France a pu oublier leur supplice , tandis qu'elle saigne encore des balles qui frappèrent Ney.
Il est dans l'Histoire des hommes qui incarnent la Patrie vivante, et malheur à quiconque ose y toucher I Ce sont des êtres sacrés : les insulter est sacrilège ; les abattre est plus qu'un crime ; c'est une faute mortelle.
Sous la Terreur rouge, Danton était l'un de ces hommes : sa voix avait vibré dans tous les cœurs comme un clairon, la France s'était embrasée à son âme. C'est avec raison qu'il pouvait dire :
« Je suis r arche sainte : on ne me touche pas ! » Aussi ceux qui osèrent y toucher en moururent : en laissant décapiter Danton, Robespierre se décapita.
Sous la première Terreur blanche, Alexandre Goujon et ses amis furent aussi de ces victimes dont le sang" étouffe ceux qui le versent. Leurs ennemis croyaient s'affermir au pouvoir en les supprimant : ils ne firent que pousser le pays dans les bras d'un despote.
La faute inexpiable de la seconde Terreur blanche, c'est la mort de Ney. Elle indique le point culminant où atteignirent les représailles de 1815, et d'autre part elle résume toutes les haines du parti vaincu et outragé. Le peuple a pu pardonner à ses gouvernements bien des souffrances et des misères, mais il n'a point pardonné à la Restauration le procès du héros de la Bérézina. Au nom seul du « brave des braves « la France avait la vision de merveilleuses victoires. En humiliant, en condamnant le maréchal Ney, c'est la JN^ation qui se sentait humiliée et condamnée. Et pourquoi? pour plaire à des ennemis envieux ou à des émigrés avides de vengeance. Malheur aux auteurs d'un pareil outrage à la dignité nationale !
Contre eux veillaient la rancune et la] haine. Le peuple avait au fond du cœur cette pensée qui devait éclater quelques années plus tard, par la
bouche d'Armand Carrel : « Oui, la mort du maréchal Ney fut un abominable assassinat ! »
CONSULTER POUR CE CHAPITRE
Henri Martin. IV" volume, pages 202, 203, 213 à 218. Yaulabelle. IY*^ volume, pages 45, 60^ 83, 81, 84, 90,
A. Maurin. La Terreur blanche^ pages 33 à 71.