L'ORDONNANCE
du 5 septembre 1816.
M. Decazes, ministre de la police, en remplacement de Fouché, depuis le 24 septembre 1815, avait su pénétrer profondément dans l'intimité de Louis XVIII, par le charme de ses manières et Taménité de son esprit. Le vieux roi, goutteux, infirme, obligé de vivre dans la solitude, trouvait dans les entretiens de son ministre d'agréables distractions. M. Decazes possédait d'ailleurs les qualités de souplesse et d'habileté qui font les excellents courtisans. Sa Majesté aimait les contes galants : le ministre lui apportait chaque matin une provision d'anecdotes sur les dames de la cour. Sa Majesté se croyait un savant commentateur des poètes latins : le ministre, faisant appel à ses souvenirs de collège, répondait par des citations latines. Sa Majesté pratiquait les belleslettres et se piquait d'instruction littéraire : le ministre engageait avec le roi des discussions sur les écrivains contemporains, et laissait toujours triompher son interlocuteur. Louis XYIII voulut même, dit-on, enseigner l'anglais à M. Decazes : celui-ci fit, dans cette langue, des progrès très rapides, dont le prince était ravi, ne se doutant pas que chaque jour, avant d'aller aux Tuileries,
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son élève prenait leçon d'un des plus habiles professeurs de Paris.
Heureusement M. Decazes avait d'autres qualités que celles d'un courtisan raffiné. Quoique ambitieux avant tout, il combattait, par tempérament et par bon sens, les violences des ultras ; les sanglants excès de la seconde Terreur blanche n'obtenaient pas son approbation. De leur côté, les fougueux royalistes, le comte d'Artois en tête, méprisaient le ministre de la police, le considéraient comme une gêne, un obstacle, et visaient à le renverser. Aussi, ses intérêts étant d'accord avec ses convictions politiques, M. Decazes amena peu à peu le roi à prononcer la dissolution de la Chambre introuvable.
Ce résultat fut long et laborieux à obtenir. Louis XVIII, avide de tranquillité, comme toutes les personnes maladives, craignait les reproches de son entourage, les criailleries de son frère, le futur Charles X. Il fallut faire intervenir dans la question l'empereur de Russie. Alexandre écrivit au roi de France que, « à son avis, la dissolution de la Chambre des députés pourrait avoir d'utiles résultats ». Alors Louis XYIII se décida, le soir du 5 septembre 1816, à donner sa signature à une ordonnance de dissolution, dont les deux premiers articles étaient ainsi exprimés :
« Article 1". — Aucun des articles de la Charte constitutionnelle ne sera revisé.
» Article 2. — La Chambre des députés est dissoute. »
A cette nouvelle, un immense cri de joie et de reconnaissance s'élève de tous les points de la France ; on s'embrasse dans les rues ; l'espoir pénètre jusqu'au fond des prisons oii gémissent des milliers de suspects. Mais en même temps des clameurs furieuses éclatent au faubourg Saint- Germain et à la cour même ; les ultras vouent à l'anathème les auteurs ou instigateurs de l'ordonnance : pour eux, ce sont des révolutionnaires, de nouveaux jacobins.
Cependant l'état moral de la France ne fut pas modifié brusquement par l'acte du 5 septembre ; le même personnel administratif restait en fonction, les ultras dominaient toujours dans les administrations comme dans les tribunaux, et il fallut longtemps pour en finir avec la seconde Terreur blanche.
Les victimes devinrent moins nombreuses, le sang versé fut moins abondant; mais l'échafaud se dressa bien des fois encore durant l'année 1817, à Paris, à Alençon, à Bordeaux, à Melun, à Auxerre, à Montargis, pour crimes de séditions prétendues, ou pour avoir crié : Famine !
Un odieux arbitraire remplaçait très souvent la loi. En mars 1817, le sous-préfet de Yillefranche
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(Rhône) fit arrêter, « comme prévenus d'opinions suspectes », dix-sept officiers en demi-solde, de sa résidence. Après un mois de détention, seize furent relâchés; le dix-septième, Yélu, ancien capitaine de cavalerie, fut retenu par le tribunal^, à la suite de l'interrogatoire suivant :
— « N' aveZ'VOiis pas appelé votre cheval Cosaque ?
B. — Cela peut être, mais je n'en ai nul souvenir.
— Comment avez-vous pu donner à votre cheval un nom cher à tous les bons Français ?
R. — Je l'avais acheté d'un officier russe, et je l'avais appelé Cosaque, comme je l'aurais appelé Normand, s'il eût été normand.
— Vous deviez cependant savoir que c'était outrager un peuple au courage duquel la France doit en partie le rétablissement de l'autorité légitime. »
A cette observation inouïe, le pauvre capitaine Yélu, abasourdi, ne trouve rien à répondre ; et comme on le menace de la Cour prévôtale, il ne tarde pas à succomber de dégoût et de douleur.
Mais parmi les nombreux fonctionnaires de la Restauration qui, pour obtenir des croix, des titres, des faveurs, spéculèrent sur la misère publique, outragèrent la justice, condamnèrent des innocents, il en est deux surtout que l'Histoire doit vouer à une exécration éternelle : le général
Canuel, commandant militaire de Lyon, et Fargues, maire de cette grande ville.
Les subsistances étant rares et la misère affreuse, Canuel et Fargues répandirent des nuées d'agents dans Lyon et ses environs, pour exciter les malheureux à médire du Pouvoir, pour les provoquer à la révolte. Puis, sur les dénonciations de leurs policiers, ces deux fonctionnaires arrêtent cinq à six cents individus^ et la Cour prévôtale se met à l'œuvre.
En quelques jours dix, vingt têtes tombent. On promène la guillotine à Quincieux, à Brignais, à Saint-Andéol, à Saint-Genis, à Anse, partout aux environs de Lyon, au milieu des malheureuses populations épouvantées.
Le général et le maire, pour s'attribuer le mérite d'avoir raffermi le trône ébranlé, parlent, dans leurs rapports, d'une insurrection formidable, d'un vaste complot découvert, réprimé grâce à leur vigilance ; et le ministère, trompé par Canuel et par Fargues, approuve les sanglantes rigueurs de la Cour prévôtale. En deux mois, vingt-huit condamnations à mort sont prononcées, vingt-six condamnations à la déportation, sans compter les travaux forcés et les emprisonnements. Bien d'autres infamies eussent été commises, si un honnête homme, M. de Sainneville, commissaire général de police, n'avait pas envoyé au ministre Pasquier, à plusieurs reprises
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et avec persistance, des renseignements établissant la culpabilité des bourreaux et l'innocence des victimes.
Le ministre délègue alors le maréchal Marmont pour faire une enquête sur les événements de Lyon. Le duc de Raguse arrive dans cette ville le 3 septembre, et bientôt Thorrible vérité lui apparaît. Pour donner satisfaction à l'opinion publique, quelques maires sont destitués, cinq ou six officiers sont rayés des cadres, et le général Canuel quitte le commandement de la division. Mais que lui importe ! Il va commander ailleurs ; de plus il a reçu le titre de « baron », sa vanité est satisfaite, tandis que les vers dévorent les cadavres de ses victimes. Ces iniquités monstrueuses me font croire à une justice future.
On voit combien de maux infligèrent à la France les fureurs de la réaction, même après Tordonnance du 5 septembre 1816. Mais pour nous borner à l'époque de la seconde Terreur blanche proprement dite, il serait impossible de raconter toutes les sentences absurdes ou odieuses rendues par les conseils de guerre, les cours prévôtales, les cours d'assises, les tribunaux de toutes sortes.
« Ces sentences, ces exécutions, les destitutions, les lois des suspects, les exils, les emprison-
nements, qui tenaient courbés sous une silencieuse épouvante les habitants de chaque cité ; toutes ces persécutions, ces ruines et ce sang répandu constituent la réaction royaliste qui suivit la seconde invasion... Temps funeste oii l'on érigeait en actes civiques la trahison à l'intérieur et la désertion à l'ennemi... où toutes les passions viles et basses étaient encouragées, honorées quand elles se couvraient du manteau du royalisme ou de la religion... oii la justice, se laissant emporter à une espèce de folle colère, ne voyait jamais d'innocents parmi les accusés ; où les tribunaux ne jugent pas, mais frappent en furieux... » (Achille de Yaulabelle).
Ce régime d'épouvante et d'horreur dura quinze mois, de juin 1815 à septembre 1816, et pendant ce long règne de la délation et de la lâcheté les prisons furent toujours trop étroites. Et pas plus que la réaction de 1794, la réaction de 1815 ne peut s'expliquer que par la « vengeance », tandis que la Terreur révolutionnaire s'explique par la « nécessité ».
(( Lorsque la Révolution, attaquée par une partie de l'Europe, déchirée par l'insurrection royaliste, réduite à moins de quarante départements, créait les tribunaux révolutionnaires, elle luttait pour l'indépendance française et se trouvait en plein combat : la Révolution se défendait. .. Mais la Restauration était protégée par un million
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de soldats étrangers, ses alliés, qui couvraient notre territoire ; elle n'avait aucune lutte à soutenir, aucune attaque h repousser : la Restauration se vengeait. »
C'est pourquoi il est injuste de se souvenir toujours de la Terreur rouge et jamais des Terreurs blanches. Il faut oublier les violences de tous les partis ou parler des unes et des autres. Si vous enseignez aux enfants à maudire les excès révolutionnaires, apprenez-leur aussi à flétrir les crimes royalistes. C'est ce que je cherche à faire dans ce livre ; non pour répandre des germes de haine, mais par esprit de justice.
CONSULTER POUR CE CHAPITRE I
Henri Martin. IV' volume, pages 231 et suivantes. Vaulabelle. IV« volume, pages 122, 365, 410, 426.
TROISIÈME TERREUR RLANCHE
TROISIEME TERREUR RLANCHE
du 2 Décembre 1851.
Toutes les Terreurs blanches procédant du même principe, la haine de la Révolution, et poursuivant un but commun, savoir l'étoufTement de la Liberté, l'écrasement des républicains, il est logique d'ajouter aux sanglants excès de la réaction thermidorienne, 1794, et aux crimes de la réaction royaliste, 1815, les massacres et les persécutions provoqués par le coup d'Etat du 2 Décembre 1851.
Mais ce fameux attentat contre le Droit et la Loi ayant été flétri par les voix les plus éloquentes, et les détails en étant universellement connus, je me bornerai à en rappeler les grands traits.
Comme Jules César, avec le génie en moins, Louis Napoléon voulait s'emparer du trésor national pour payer ses dettes et enrichir ses amis ; comme le Premier Consul, avec la gloire en moins, Louis Napoléon rêvait d'élever son trône sur les
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débris de la République. Tout le monde connaît les noms des principaux complices qui l'aidèrent à ramasser une couronne dans le sang et dans la boue : Persigny, de Morny, de Maiipas, Fleury, Saint- Arnaud, Magnan, Espinasse, Vieyra, etc.
C'est dans la nuit du 1" au 2 décembre 1851 que les conjurés frappent leur coup, prémédité depuis longtemps. Les plus influents représentants du peuple sont arrêtés, et Paris en s'éveillant apprend que l'Assemblée nationale est dissoute.
Stupéfait d'abord et indécis pendant la journée du 2, il prend, le lendemain 3, une attitude menaçante ; les quartiers du centre se mettent en mouvement ; des barricades se dressent ; Maupas, effrayé, écrit au ministre de l'intérieur : « Je ne crois pas que les sympathies populaires soient avec nous : le salut n'est que dans la troupe. »
Mais le Président et ses collaborateurs ne reculeront devant aucune extrémité pour achever leur œuvre. Le 18 Brumaire ne coûta point de sang; Charles X se retira devant la capitale hostile ; Louis-Philippe ne voulut point continuer la lutte contre le peuple.
Louis Napoléon, lui, veut aller jusqu'au bout de son crime : il n'expose pas sa personne aux périls de la lutte, mais il s'enferme à l'Elysée, et à tous ceux qui lui parlent de la résistance des Parisiens, il répète : « Qu'on exécute mes ordres. » Or^ ses ordres consistent à brûler Paris ou à le
noyer dans le sang, s'il ne consent pas à se soumettre.
Alors Morny, Saint-Arnaud, Magnan, Maupas, qui depuis longtemps ont excité par des calomnies l'armée contre la République, gorgent les soldats de viandes, de vin, d'eau-de-vie, pour les rendre féroces et les disposer au massacre. Le 4 décembre, vers deux heures de l'après-midi, les troupes sont déployées sur les boulevards Bonne- Nouvelle, Poissonnière et Montmartre, oii la foule circule sans méfiance.
<( Soudain la tête de colonne fait une décharge et la fusillade éclate tout le long de la ligne ; les canonniers braquent leurs pièces sur les maisons, et toute cette armée affolée sabre, fusille ou mitraille les promeneurs à bout portant ; amis ou ennemis, blouse ou habit, bourgeois ou prolétaire. Si des blessés se redressent, les soldats les abattent à coups de crosse, ils achèvent ceux qui remuent. Des femmes , des jeunes filles , sont égorgées à coups de bayonnette. Comme s'ils visaient à la cible, on voit des hommes revêtus de l'uniforme français ajuster toutes les femmes qui apparaissent aux fenêtres ! Des officiers vont jusqu'à donner des coups de pointe aux cadavres, pour s'assurer qu'ils sont bien morts !... »
Pendant ce vaste massacre, des combats acharnés ont lieu sur d'autres points, et à neuf heures du soir, après une résistance désespérée, les ré-
publicains sont vaincus : la Force a triomphé du Droit. Nul ne saura jamais le nombre des victimes que cette funeste journée du 4 décembre 1851 a coûtées h la France.
Dans les départements, les mêmes moyens sanguinaires de répression sont employés contre les citoyens qui se lèvent pour combattre en faveur de la République. Non seulement les bourreaux frappent les victimes, mais encore ils cherchent à les déshonorer, en les représentant comme des bandits aux yeux des populatioiis mornes et trompées.
Après la lutte, la terreur ! Trente-deux départements sont mis en état de siège ; les arrestations se multiplient ; cent mille citoyens remplissent les prisons, les casemates, les forteresses. Dès le 9 janvier, un premier convoi de détenus quitte Paris pour aller peupler Cayenne ou Lambessa.
Dans les départements, le gouvernement issu du 2 Décembre est embarrassé de la multitude des prisonniers. Il institue alors, en février, les Commissions mixtes, chargées de prononcer sur le sort des détenus. Le préfet, le commandant militaire et le chef du parquet de chaque cheflieu composent un tribunal, où les formes de la justice sont plus outrageusement violées que par les « Cours prévôtales » de 1815 elles-mêmes.
Sans procédure, sans audition de témoins, sans jugement public, les Commissions mixtes de 1852 décident sans appel la transportation en Guyane ou en Algérie de milliers et de milliers de républicains.
C'est ainsi que se complète le crime de « ces voleurs de nuit qui ramassent de For dans une mare de sang et de boue ». C'est par le massacre et l'épouvante que Louis Bonaparte fonde son pouvoir et élève le trône, où il monte le 2 décembre 1852, un an après le coup d'Etat.
Ce jour-là, les complices de l'Empereur reçoivent la récompense de leurs « services exceptionnels » : titres, dignités, cordons, dotations, toutes les dépouilles de cette France qu'ils ont terrorisée, ensanglantée. Et pendant que Napoléon III et ses complices remplissent les Tuileries du bruit de leurs flamboyantes fêtes, les vaincus, les défenseurs du Droit et de la Loi, qui ne sont pas encore cadavres, se consument lentement en exil!
Il est donc impérieusement nécessaire que l'homme revive d'autres existences, pour la sanction de ses actes et la manifestation de l'absolue justice.
Un historien a résumé l'attentat du 2 décembre 1851 dans les lignes suivantes :
« Les serments les plus solennels violés, une Constitution déchirée, le pouvoir usurpé par un
guet-apens nocturne, les représentants du peuple conduits en voitures de galériens dans la cellule des escrocs, les magistrats chassés de leurs sièges à la pointe des bayonnettes ; les défenseurs de la loi assassinés par des soldats trompés, égarés, gorgés d'eau-de-vie ; la liberté individuelle plus méprisée qu'à Moscou; Paris, la Rome moderne, aux mains des modernes Vandales ; la France exploitée grossièrement par une tourbe de malappris ; les torches de la guerre civile promenées dans quarante départements, au nom de l'ordre ; les meilleurs citoyens déportés ou bannis par milliers ; les villes et les campagnes dépeuplées, les familles dépouillées ; puis , comme de raison , l'outrage aux martyrs, l'apologie aux bourreaux. » (Victor Schœlcher).
Hélas ! ce n'est pas tout encore. Le 2 Décembre a eu pour suites Sedan, une troisième invasion et des désastres inouïs dans notre histoire.
Une vérité bien triste se dégage de l'étude des trois Terreurs blanches : c'est que chacune d'elles a été plus funeste à la France par ses suites que par ses résultats immédiats. Cela s'explique. A ces époques d'injustice et d'épouvante, lorsque les délateurs sont encouragés . quand la haine , la vengeance, toutes les plus viles passions humaines peuvent être assouvies, l'âme du peuple s'afTaisse,
les fortes vertus civiques disparaissent et les jeunes générations se façonnent au joug de la servitude.
La réaction thermidorienne de 1794 a eu pour conséquence indirecte, éloignée, mais réelle, le premier Empire. Si Robespierre n'avait pas été vaincu au 9 Thermidor, il aurait écarté de lui les terroristes acharnés, son intention à cet égard n'est plus douteuse, et la Terreur blanche n'eût pas remplacé la Terreur rouge. On ne peut pas dire ce qui serait advenu de la France, si le parti révolutionnaire était resté au pouvoir ; mais on peut du moins affirmer que, dans cette hypothèse, Bonaparte devenait impossible.
Napoléon avait lassé, épuisé le pays. Pour se rendre populaires après Waterloo, les Bourbons n'avaient qu'à vouloir. Mais c'est la Terreur qu'ils ramènent avec eux, et ils régnent par l'échafaud et le poignard. Or, le plus grand mal, le mal irréparable que les ultras ont fait à la France, ce n'est pas de l'avoir courbée sous la plus affreuse tyrannie pendant plus de quinze mois, c'est d'avoir rendu possible le second Empire, Les longs excès des royalistes firent oublier aux masses les désastres que Napoléon avait accumulés sur la Patrie, et la seconde Terreur blanche rendit au nom de l'Empereur tout le prestige qu'il avait perdu.
Quant aux conséquences du 2 Décembre 1851,
OU de la troisième Terreur blanclie, nous les avons cruellement subies, et nous en souffrirons longtemps encore. Au jour de la défaite, Napoléon III et les jouisseurs, ses complices, se sont écroulés sous le mépris universel, mais ils ont entraîné la France dans leur ruine. Ils Font laissée humiliée, sanglante, démembrée, et de ces affreuses blessures guérira-t-elle jamais ? Aussi, quand les événements historiques survenus depuis un siècle se déroulent dans ma pensée ; quand je vois ce que les réactions ont fait de la France depuis le 9 Thermidor, je ne puis m'empêcher de regretter que Robespierre n'ait pas triomphé de ses ennemis.
CONSULTER POUR CE CHAPITRE
V, ScHOELCHER. Histoii^e des crimes du 2 Décembre. Hipp. Magen. Histoire de la Terreur Bonapartiste. EuG. Ténot. La Province en Décembre 1831. J. Prat. Les Exploits du Deux-Décembre.
Etc.
Le temps des Terreurs blanches est-il à jamais passé ? Je ne le crois pas. Sans doute un adoucissement s'est opéré dans nos mœurs : notre cœur souffre au récit d'actes atroces ; les septembrisades, révolutionnaires ou royalistes, nous révoltent ; les Trestaillons de tous les partis nous font horreur. Mais il est encore des ambitieux, des étrangleurs du Droit, des Césars d'aventure, qui ne reculeraient point devant le massacre et le carnage, pour ramasser une couronne, et les complices ne leur manqueraient pas plus qu'au 2 décembre 1851.
Pourtant l'idée républicaine, c'est-à-dire l'idée de droit et de justice , poursuit son chemin en dépit de tous les obstacles. Les peuples commencent à se rapprocher et à se méfier des rois, qui les divisent pour mieux les asservir. Ah ! que les monarques auraient de plaisir à écraser cette France républicaine d'où la Liberté rayonne sur le Monde ! Mais la Révolution les guette , les effraie, et ils hésitent à déchaîner de nouveau le fléau de la guerre. Consolant spectacle ! Les rois sont trouvés si légers dans la balance des nations qu'un souffle populaire les fait disparaître. Demandez à don Pedro, empereur du Brésil, s'il a
été bien lourd, quand la main de son peuple s'est abattue sur lui ! A cet écroulement si prompt, si facile d'une monarchie, tous les porte-sceptre ont senti chanceler leurs trônes.
Ces progrès des principes démocratiques ne font qu'exaspérer la haine des ennemis de la République. Ils engagent contre elle une lutte sans merci , ils sèment l'or corrupteur ; promesses , menaces, violence, hypocrisie, tous les moyens sont mis en usage pour détruire un régime exécré par les partisans du Trône et de l'Autel. Le jour de leur triomphe serait aussi le jour d'une nouvelle Terreur blanche, le jour des persécutions et de l'exil pour les républicains. Eh bien ! cette perspective ne saurait modérer l'ardeur de nos convictions. Vaincus mais indestructibles , le Droit et la Justice trouveraient de nouveaux défenseurs : après les pères les enfants iraient au combat. Si un bras criminel frappe encore la. République, si une guerre malheureuse l'emporte, si une tempête la renverse, nos fils, après nous, la redresseront.
Et les générations futures reprendront la même tâche, la même lutte, jusqu'à la victoire définitive, jusqu'à ce que tous les trônes soient en poussière. Il faudra de sanglants labeurs, et des siècles encore, et d'innombrables victimes pour obtenir ce résultat; mais il est inévitable. Le but de l'homme est la Vérité. Sur cette terre, l'erreur ne
saurait régner toujours ; la Force ne fonde rien de durable si elle n'est pas accompagnée du Droit ; c'est pourquoi les empires des conquérants s'écroulent. La République seule contient en elle tous les germes de l'avenir : tôt ou tard, elle rayonnera glorieuse, portant dans les plis de son drapeau la rédemption de tous les opprimés.
Nous vivons à une époque d'évolutions et de convulsions sociales, où l'Humanité cherche sa voie. L'ère des sanglants conflits n'est pas près d'être fermée ; il se peut que des nations disparaissent dans la lutte formidable entre la Démocratie et la Royauté. Si la France, cette émancipatrice des peuples, succombait sous la coalition de ses ennemis ; si , pareille au soleil qui s'éteindra après avoir vivifié des mondes, la France, victime de sa générosité, devait disparaître après avoir éclairé la Terre ; si ses vainqueurs la mettaient en lambeaux ; si son nom sacré disparaissait de la carte ; si des Cosaques ou des Tartares s'installaient sur son sol fécond et envié, la France ne serait pas morte, car son âme est immortelle et son esprit est partout.
Des barbares en vain ravagèrent la Grèce ; ils furent civilisés par l'intelligence athénienne ; d'autres barbares en vain pourraient détruire Paris : ils ne le tueraient pas et en subiraient la salutaire influence.
La France a largement répandu sur notre pla-
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nète les principes sauveurs de 1789 : elle les a fécondés de son sang. Que la France vive ou meure comme nation, les germes qu'elle a semés à profusion, ont levé maintenant : ils grandiront et donneront des fruits. Grâce à elle, partout disparaîtront les obstacles opposés aux hardis essors de l'esprit humain. C'est à elle que l'avenir devra l'accomplissement de la Révolution, le triomphe définitif de la République vraie, et l'application réelle de la devise républicaine :
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FHATKRNITÉ.
Le 8 juillet 4891, un de mes amis et moi, nous avons adressé à M, le Président de la Chambre des députés et à M. le Président du Conseil municipal de Paris la pétition suivante pour demander l'érection d'une statue à Robespierre.
Paris, le 8 juillet 1891.
Monsieur le Président,
En élevant une statue à Danton, la République a rendu hommage à l'homme qui fut la plus vraie incarnation de la France pendant la période héroïque de Quatre-Vingt-Douze. Aussi nous avons applaudi fortement à la glorification de celui qui contribua plus que tout autre au salut de la Patrie.
Mais il est un autre hommage à offrir, une autre statue à dresser. Quand donc serons-nous justes et reconnaissants pour le plus grand homme de la Révolution, pour Robespierre que la haine a tant calomnié, que l'ignorance a tant maudit! Pas une rue, pas une place ne porte son nom. Viendra-t-il le jour oii, sur un vaste monument érigé à la mémoire des temps révolutionnaires, la colossale figure de Robespierre rayonnera, avec plus de raison, que celle de Napoléon I" au faîte de la colonne Vendôme !
Les réactionnaires qui, pendant si longtemps, purent seuls écrire et parler, peignent la Révolution sous des couleurs horribles, et font de Robespierre un monstre, un buveur de sang, la personnification de la Terreur. C'est ainsi que tant d'erreurs se sont répandues parmi le peuple et altèrent encore son jugement.
Or , l'histoire véridique , l'histoire documentaire , écrite par Louis Blanc, Michelet, Henri Martin, Ernest Hamel, prouve que le chef de la Révolution succomba précisément pour avoir voulu modérer, arrêter le cours de la Terreur.
C'est lui qui, dans la séance du 3 octobre 1793, intercéda pour les soixante-treize Girondins proscrits.
C'est lui qui protesta contre l'arrestation de Hoche.
C'est lui qui fit rappeler Fouché de Lyon et Carrier de Nantes.
C'est lui qui mérite le reproche d'avoir élevé la voix en faveur de Danton et de Camille Desmoulins.
C'est lui enfin qui, jusqu'à sa mort, fut en lutte avec les violents terroristes des deux Comités.
A la Convention, quels étaient ses ennemis? Quelques scélérats, comme l'immonde Barras, le sanguinaire Fréron , Tallien , chargé d'horreurs et de crimes , Fouché, l'âme la plus dégradée de son époque.
Oui, celui que le peuple avait surnommé l'Incorruptible, succomba sous la conjuration d'hommes corrompus, bas et pervers. De son temps comme à notre époque, Robespierre eut pour adversaires implacables les viveurs, les jouisseurs, les êtres sans croyances, sans convictions et sans principes : quel hommage magnifique à sa vertu !
UNE &TATUE A ROBESPIERRE 209
Il mourut^ mais de quelle mort immortelle ! Il périt, victime de son respect pour la Loi, léguant à la terre un salutaire exemple. L'éternel honneur de ce vaincu formidable, c'est de n'avoir jamais voulu faire appel à la violence pour triompher. On l'accusait d'aspirer à, la dictature : si Robespierre rêvait le pouvoir suprême, du moins ne voulait-il l'obtenir que par l'influence de sa puissance morale sur l'opinion. Dans cette nuit funeste du 9 au 10 thermidor, il n'avait qu'à faire un signe, à dire un mot, à donner sa signature, pour lancer contre ses ennemis des forces écrasantes. La Convention tremblait, et Collot-d'Herbois, son président, disait d'une voix lugubre : « Yoici l'instant de mourir à notre poste. » Mais Robespierre ne pouvait se résoudre, par délicatesse de conscience, à accomplir ce qu'il considérait comme un acte d'usurpation. Il résista si longtemps aux soUicitations de ses amis, que son assassin eut le temps de parvenir jusqu'à lui.
Est-il dans l'Histoire une fin plus admirable que celle-là? Dites si c'est ainsi que périssent les pervers et les ambitieux ! Aurait-il hésité s'il avait eu l'âme d'un criminel?
Mettez à sa place César, Cromwell, Condé, le premier Bonaparte, l'homme du Deux-Décembre : aurontils des scrupules pour fouler aux pieds la représentation nationale?
Heureuse la France si Robespierre avait triomphé î Quel changement dans ses destinées ! Alors pas de Terreurs blanches, bien plus sanglantes que la Terreur rouge ; pas de 18 Brumaire ; moins de gloire miUtaire mais pas d'invasion; ni Waterloo, ni Sedan, et le développement normal des institutions républicaines!
Au contraire, avec Robespierre abattu, s'écroula l'édifice de la Révolution, dont il était la pierre angulaire ; avec lui disparurent les hautes vertus civiques et les inébranlables convictions. Aussi tous les vrais républicains déplorèrent sa perte ; les terroristes qui avaient contribué à le faire tomber, Billaud-Varennes, Barère, Cambon, reconnaissant trop tard leur faute, en eurent de cuisants remords.
Tel fut le vaincu du 9 Thermidor. Nos historiens les plus sincères, les plus illustres l'admirent, et parfois malgré eux. Louis Blanc l'exalte. Henri Martin fait remarquer que Robespierre « est mort pour avoir hésité à être un tyran » . 11 ajoute que l'on serait injuste si on le confondait « avec ces ambitieux sans foi, sans idéal, sans notion de devoir... qui méprisent l'espèce humaine et sacrifient sur les champs de bataille des générations entières à leurs satisfactions égoïstes... »
Michelet, lui-même, après avoir retracé le supplice du chef de la Révolution, écrit cette phrase : « Ce grand homme n était plus. »
Eh bien ! sur ce grand homme les écrivains réactionnaires de toutes nuances déversent à pleine plume, depuis un siècle , la calomnie et l'outrage. Ils font enseigner dans les écoles, ils accréditent parmi la foule de haineuses légendes où l'odieux le dispute au ridicule. Ils résument la Révolution dans la Terreur et la Terreur dans le nom de Robespierre : rien n'est plus faux ni plus injuste.
N'est-il pas encore temps de faire cesser une si longue iniquité !
Pas plus tard qu'hier, des évêques, des prêtres, des ennemis de la République et de la Liberté, ont inau-