I.A r'HAMBRE INTROUVABLE
cédente, à rexhumation des restes du roi et de la reine, et ii dit à ce propos :
« J'ai vu le squelette de Marie-Antoinette intact, à Tabri d'une espèce de voûte qui s'était formée au-dessus d'elle, comme par miracle ! La tète seule était déplacée, et dans la forme de cette tête, on pouvait reconnaître, ô Providence ! les traits où respirait avec la grâce d'une femme toute la majesté d'une reine I »
Notez que cette tête royale gisait sous une couche de chaux depuis vingt-deux ans !
Par contre, les restes des grands révolutionnaires n'ont rien de majestueux, aux yeux de Ghâteauhriand ; et s'il y parle de Napoléon, considéré comme successeur et continuateur de la Révolution, voici dans quel style :
« Buonaparte que tant de bras environnaient, il y a peu de temps, ne saurait même se flatter de trouver aujourd'hui une main d'esclave qui lui rende le service de le tuer. Au-dessous de l'efféminé Othon, plus malheureux que Néron, il n'a pas su se donner la mort et n'est pas assuré maintenant de l'obtenir, etc. »
[Journal des Débats du 10 août 1815).
Ces deux passages du fameux écrivain caractérisent bien le déplorable esprit de la réaction à cette triste époque de notre histoire, que l'éloquent Manuel devait appeler, en 1823, une halte dans la boue !
Quoi qu'il en soit, les députés de la Chambre introuvable et les pairs de 1816, rivalisant de zèle royaliste, votèrent non seulement un monument expiatoire à la mémoire de Louis XVI ; mais ils en firent autant pour la reine, pour Madame et pour le duc d'Enghien.
De toutes ces chapelles dites expiatoires visées par la loi du 17 janvier 1816, une seule fut construite : c'est celle qui s'élève rue d'Anjou, sur l'emplacement même oti le cadavre de Louis XVI avait été enseveli, dans le cimetière de la Madeleine, le 21 janvier 1793, à 11 heures du matin.
CONSULTER POUR CE CHAPITRE '
Henri Martin. IV* volume, chapitre V, pages 218 à 225. Vaulabelle. IV* volume, pages 45, 128, 140, 141, 169,
A. Maurin. Pages 74 à 84.
Vers la fin de 1813, lorsque fonctionnent activement les Commissaires du roi, les Comités royalistes, les Cours prévôtales ; lorsque les départements sont administrés par des nobles émigrés ; lorsque la justice est rendue par des ultras, la seconde Terreur blanche est dans tout son épanouissement. Une effroyable tyrannie règne sur la France ; l'abominable fléau de la délation pénètre jusque dans les familles et pour obtenir les faveurs du pouvoir une foule de misérables signalent partout des « suspects ». Il est ordonné à tous les fidèles sujets du roi, aux fonctionnaires et employés de tous les ordres, aux aubergistes, aux logeurs, de dénoncer les individus coupables d'attachement à la Révolution ou à l'Empire.
« Mieux vaut être assassin ou voleur que soupçonné de regretter le passé ou d'espérer dans l'avenir. »
Yous dites un mot en faveur des bannis, crime 1 Vous parlez du courage de nos soldats en plaignant leurs malheurs, c?ime ! Vous ne participez pas aux indécentes vociférations des énergumènes royalistes, crime ! Vous vous renfermez dans votre douleur, vous n'allez pas répétant partout que les Bourbons sont les sauveurs de la Patrie,
crime ! crime ! Dénoncez si vous voulez être considéré comme un bon citoyen. »
« Le docteur Montain, médecin de l'Hôtel-Dieu de Lyon, est condamné à cinq ans de détention, pour non révélation d'un complot non suivi de commencement d'exécution, dont il a entendu parler chez un de ses malades. »
Une prime est accordée aux dénonciateurs. Les préfets du Rhône, de la Côte-d'Or, de l'Eure, du Cher, se distinguent par leur zèle furieux. En Vendée, le baron de Ménars condamne tout citoyen convaincu d'avoir tenu des propos contre le roi ou ses loyaux serviteurs, à recevoir de vingtcinq à cinqicante coups de bâton, sans préjudice de poursuites ultérieures devant les tribunaux.
Cette fureur délirante s'attaque aux choses comme aux personnes. Le baron de Talleyrand, préfet du Loiret, se signale le 22 février 1816 par une exécution bizarre : sur un immense bûcher, dressé place du Martroi, à Orléans, on jette les tableaux, les estampes, les écussons, les livres de l'époque impériale ; le portrait en pied de Napoléon,, suspendu à un mât, s'élève au-dessus des autres emblèmes. Lorsque tout le monde officiel, toutes les autorités civiles et militaires ont pris place, le préfet, le premier président et le maire mettent simultanément le feu au bûcher ; la musique de la garde nationale éclate en airB joyeux ; les officiers donnent des coups d'épée dans les
statues et les bustes exécrés, tandis que M. de Talleyrand et les autorités, en grand costume, dansent en rond autour du bûcher ; leur délire gagne la garde nationale, puis la foule, et bientôt tous, pêle-mêle, gesticulent, sautent, tournent et chantent jusqu'à épuisement : « On va leur percer le flanc, ran, tan, plan, tire lire... »
A cette même époque, le gouvernement luimême se rend coupable d'un crime de lèsenation : il ordonne l'érection d'une statue au traître Pichegru, sur une des places de Besançon. Ainsi, non contents de verser le sang des plus vaillants défenseurs de la France, les Bourbons glorifient le général criminel qui a voulu vendre la Patrie à ses ennemis. L'Histoire ne leur pardonnera pas cet outrage à la conscience publique et à la morale.
En ces jours de honte et de démence, les ultras perdent tout sentiment de dignité : leurs principaux meneurs se réunissent en un banquet au Palais-Royal « pour fêter le jour anniversaire de l'entrée des armées ennemies dans Paris ». Ils ne craignent pas de raviver nos humiliations, d'insulter aux douleurs nationales, et ils renouvelleront durant plusieurs années ces fêtes impies, ces crimes odieux !
Voilà en quelles mains est tombée la France, depuis que Louis XYIIl a été ramené à Paris par les bayonnettes étrangères ! Voilà les hommes qui
traitent les républicains de scélérats, et nos vieux soldats de « brigands de la Loire ». Avec les diverses catégories de suspects qu'ils ont établies et les primes accordées aux dénonciateurs, les résultats de la délation ne se font pas attendre.
En moyenne, plus de mille citoyens par département sont incarcérés. A la date du 10 janvier 1816, le Journal des Débats annonce que la seule prison de F Abbaye, à Paris, renferme, outre sa population habituelle, « les généraux Belîiard, Berton, Cambronne, Debelle, Decaen, Drouot, Dufour, Ornano, Tamiral Linois, les colonels Bbyer et de Faudoas, le capitaine Thomassin, etc., etc. »
Bientôt les prisons ne sont plus assez grandes. Pour faire place à de nouveaux détenus, plusieurs préfets convertissent en exil la détention des prisonniers les moins mal notés. Un jour M. de Saint-Ghamas, préfet de Vaucluse, se rend à Carpentras, s'asseoit à la place du président du tribunal, et fait amener devant lui vingt-huit détenus, qu'il morigène ainsi :
« Vous allez rentrer dans la société qui vous avait rejetés de son sein ; vous le devrez à la faiblesse et à la compassion déplacées qui ont fermé la bouche à ceux qui avaient des plaintes à former contre vous... La surveillance la plus rigoureuse suivra partout vos pas ; un propos, une démarche tendant à intervertir l'ordre public, seraient punis
avec la dernière rigueur. Repoussés à jamais d'un pays dont vous seriez l'opprobre, vous iriez expier, sur des bords lointains, votre incorrigible endurcissement. »
Puis ces malheureux sont expulsés de Carpentras, immédiatement, à la minute, sans pouvoir même rentrer chez eux pour changer de vêtements : sous la seconde Terreur blanche, cela s'appelle rendre la justice.
Pour avoir le prétexte et le plaisir de condamner, de frapper, la Restauration ne se contente pas de payer les délateurs, elle fait exciter, par sa police, les mécontents à d'imprudentes démarches ; elle imagine des complots. Malheureusement une vraie tentative de révolte a lieu le 4 mai 1816. Un nommé Didier, esprit inquiet et ardent, conspire en faveur du duc d'Orléans, et en se servant du nom de Napoléon II, « qu'il juge plus capable d'émouvoir les masses ». Il s'agit d'abord de s'emparer de Grenoble. L'entreprise, dénoncée avant d'avoir reçu un commencement d'exécution, vient avorter aux portes mêmes de ia ville, où les paysans et les montagnards, pris comme dans un piège, sont reçus à coups de fusil par les troupes.
Six insurgés sont tués, les soldats n'ont pas un seul blessé : ce n'est donc qu'une échauffourée.
mais elle sert de prétexte à d'abominables fureurs. Le général Donnadieu et le préfet de Montlivaut, deux noms à jamais exécrables, pour se poser en sauveurs du pays, transforment cette équipée ridicule en une vaste insurrection capable de renverser le trône. La dépêche du général au ministre de la guerre commence ainsi :
« Vive le roi ! monseigneur. Les cadavres de ses ennemis couvrent tous les chemins à une lieue à l'entour de Grenoble... »
Au lieutenant-général Partouneaux, commandant à Lyon, Donnadieu écrit :
« Vive le roi ! mon cher général ; depuis trois heures le sang n'a cessé de couler ! Vive le roi ! mon cher général^, les cadavres de ses ennemis couvrent tous les chemins qui arrivent en cette ville... »
La répression est en rapport avec ces exagérations odieuses : elle est atroce. Un conseil de guerre est institué sur-le-champ, et qui le préside? le chevalier de Vautré, colonel de la légion de l'Isère, celui-là môme qui a réprimé la tentative d'insurrection et qui se pose en exterminateur des insurgés. Jamais Ilermann, au Tribunal révolutionnaire, n'eut des procédés plus sommaires, plus brutaux, que Vautré au conseil de guerre de Grenoble. Aux accusés qui veulent faire la moindre observation, il crie : « Tais- toi, coquin ! veux-txi bien te taire ! » Aux avocats qui
demandent des preuves, il dit : « Des preuves, je iiHen ai pas besoin. Vous devriez rougir de défendre un pareil scélérat ! »
Aussi quatorze condamnés, innocents ou coupables, sont fusillés le 10 mai. Huit autres, pour qui un recours en grâce a été formé en vain, sont encore passés par les armes le IS mai. Parmi ceux-ci se trouve un enfant de seize ans, Miard, qu'il faut fusiller trois fois pour l'achever.
Sans compter deux premières victimes. Brevet et Buisson, condamnés par la Cour prévôtale, et guillotinés le 8 mai, sur la place Grenette.
Quant à Didier, réfugié d'abord en Savoie, il est découvert, livré aux autorités françaises, ramené à Grenoble, et il meurt sur Féchafaud le 10 juin.
Pendant que le sang coulait dans le chef-lieu de l'Isère, la police organisait à Paris et réprimait une prétendue conspiration. Des patriotes se réunissaient ]e soir dans quelques cabarets du quartier Saint-Martin et échangeaient entre eux des cartes ornées d'un triangle, avec cette devise : « Union, Honneur, Patrie. » Cela n'avait rien de coupable, mais un agent de police, nommé Scheltein, s'introduisit parmi les patriotes « dans le but de suivre l'affaire », se lia avec les organisateurs de l'association, Plaignier, Carbonneau, Tolleron, les poussa, les excita, les provoqua à rédiger une proclamation séditieuse, à tenir des dis-
cours subversifs ; puis ce misérable alla les dénoncer comme conspirateurs. Le 26 avril, on arrêtait vingt-huit individus.
Après un procès inique survint un jugement odieux qui condamnait Plaignier, Carbonneau et ToUeron à la peine des parricides; six de leurs co-accusés à la déportation ; les autres à la détention, et tous au carcan!
Le 27 juillet eut lieu Fexécution des trois condamnés à mort. On eût dit un auto-da-fé. En sortant de la prison, les patients avaient les pieds nus ; ils étaient recouverts d^une chemise blanche ; un long voile noir enveloppait leur tête et cachait leur visage. Tolleron mourut le premier : le bourreau lui abattit d'abord le poing d'un coup de damas avant de le guillotiner ; ce fut ensuite le tour de Carbonneau, puis de Plaignier.
On ne saurait trop répéter que ces malheureux avaient été attirés par la police dans le piège où ils étaient tombés. Quelle prostitution de la justice, cette chose sainte entre toutes ! Le gouvernement complice de ces perfidies sanglantes ne mérite-t-il pas l'anathème de la postérité ?
Les procès militaires, clos en 1815 par la condamnation du maréchal Ney, continuent en 1816. Le 6 mars, l'amiral de Linois est acquitté, mais le colonel de Peireleau est condamne à mort !
Le 20 mars, nn conseil de guerre siégeant à Rennes prononce également une sentence de mort contre le général Travot.
Le 22 mars, peine de mort prononcée contre le général Debelle, à Paris.
Le 6 avril, le brave et respecté Drouot comparaît aussi devant des juges : il est acquitté à la minorité de faveur.
Le 20 avril, c'est au tour de Cambroîine, qui est également acquitté.
Là-dessus les ultras s'indignent, et comme survient la tentative de Didier à Grenoble, la fureur royaliste s'en accroît. La peine de Debelle et de Travot a été commuée, mais à présent il faut que le sang coule encore !
Le 22 mai, le général Chartran est fusillé dans la citadelle de Lille.
Le 8 juin, le maréchal de camp Bonnaire s'entend condamner à une peine bien pire que la mort pour un brave et loyal soldat comme lui : « la déportation et la dégradation militaire. » Le 29 du même mois, le vieux Bonnaire, tout pleurant, est conduit à la place Vendôme, devant un émigré, un traître à la France, le duc de Maillé, qui le déclare indigne de faire partie de la Légion d'honneur. Pendant ce temps, on fusille à Grenelle son aide-de-camp, le lieutenant Mietton.
Le 29 juillet, le général Mouton-Duvernet est conduit au supplice, à Lyon. Le lendemain, de
grandes dames royalistes vont danser sur le sol môme où le condamné a été fusillé. Quelques jours après, un banquet a lieu pour célébrer la mort du général, et les convives se font apporter un foie « de mouton », qu'ils percent de cent coups de couteaux.
A cette époque de cannibalisme royaliste, la peine capitale est prononcée contre bien d'autres généraux, qui, heureusement, sont hors d'atteinte : Lefebvre-DesnoiietteSy Rigaud, Gilly^ Brouet-d' Er- Ion, les deux Lallemand, Clausel, etc.
Et dans tout le royaume, les Cours d'assises, les Cours prévôtales rivalisent de rigueur et d'injustice avec les Conseils de guerre : des milliers de. personnes sont condamnées « pour avoir dit des paroles inconvenantes, pour avoir manqué de respect à des bustes vénérables, pour avoir manifesté l'intention d'avilir des images révérées ». Le capitaine de gendarmerie en retraite Paul Sassar est cité, le 30 mars 1816, comme témoin,, à la Chambre correctionnelle de Rennes. Tout à coup le président lui dit : « Vous portez sur votre redingote des boutons séditieux. Asseyez-vous sur le banc des prévenus. » En effet, en regardant de très près, on peut voir au-dessous du collet de la redingote du capitaine un bouton portant ces mots : « Gendarmerie impériale. » Vainement le malheureux officier proteste contre l'intention séditieuse qu'on lui prête ; vainement il affirme qu'il
n'y a dans ce fait qu'un oubli de son tailleur et pas autre chose ; Sassar est condamné, séance tenante, « à trois mois de prison, à deux ans de surveillance de la haute police », sans compter les amendes et les frais !
La fureur et la démence de ces temps maudits sont encore caractérisés par un trait du baron Trouvé^ préfet de l'Aude. Ce fonctionnaire, dans sa servilité, voulant témoigner avec éclat de son zèle pour la cause royaliste, renouvelle la cérémonie bizarre imaginée quelques mois auparavant par le préfet du Loiret. La fête, où doivent être détruits les emblèmes impériaux, a lieu avec des proportions moindres peut-être qu'à Orléans, mais une particularité absolument neuve lui donne une saveur originale. Quand, aux cris de : Vive le Roi ! Vivent les Bourbons ! on a brisé les bustes et jeté dans le feu les drapeaux, les guidons, les tableaux, les portraits, « un aigle est attaché sur le bûcher et consumé vivant par les flammes ».
On ne saurait imaginer à quel degré de folle colère en étaient arrivés les ultras contre tout ce qui rappelait la Révolution. La France étant terrorisée par eux depuis longtemps, ils avouaient hautement leur projet a de supprimer la Charte et de rétablir le vieil ordre politique et religieux ».
Le vicomte de Chateaubriand se faisait l'organe
bruyant de ces prétentions d'émigrés. C'est nn grand écrivain que Chateaubriand, mais sa gloire littéraire ne saurait lui faire pardonner son manque absolu de patriotisme. Deux fois il vit la Patrie au milieu des coalisés ; il insulta les braves gens armés pour défendre la France contre l'invasion ; il demanda pour eux des persécutions et des supplices, et il n'avait alors des anathèmes que pour les vaincus.
Vers la fm d'août 1816, ce mauvais Français écrivait : « Je ne demande que sept hommes par département : un évêque, un commandant, un préfet, un procureur du roi, un président de la Cour prévôtale, un commandant de gendarmerie et un commandant des gardes nationales. Que ces sept hommes-là soient à Dieu et au roi, je réponds du reste. »
Or, les sept hommes demandés par Chateaubriand existaient dans chaque département, et y entretenaient la Terreur blanche. Ils noyaient l'esprit moderne dans le sang, ils étouffaient l'âme de la France ; et rien ne semblait devoir entraver leurs sinistres projets, lorsqu^il se produisit une sorte de coup d'Etat qui enraya, momentanément du moins, le mouvement rétrograde que les ultras imprimaient au pays.
CONSULTER POUR CE CHAPITRE
Henri Martin. IV* vokinie, pages 226 et suivantes. Yaulabelle. IV« volume. Pages 224, 225, 226, 229, 231,
A. Maurin. Pages 85 et suivantes.
184 SECONDE TEl'.REUÎl BLANCHE