‹ Les Supercheries Litteraires Devoilees (volume 5)Chapitre 19 sur 205 · HAROLD · texte numérisé non relu

HAROLD

O ragel

BOGXR.

Va porter ma réponse à RoUon ; Va d*un défi mortel lui présenter ce gage.

(Ujeti9 son gantelet.) Demain nous nous verrons.

« Or, Monsieur, voici comment vous rendez compte de ce passage, que le public a eu la sottise de trouver fort à son goût :

« L*orgueil d'Harold gâte tout. L'offre coiQugale de Rollon est rejetée par le comte et par son fils. Chassez i 8*écrie Roger, en désignant Harold,

Chassez, chassez d'ici cet importun frelon. Va porter de ce pas ma réponse k RoUon* O rage ! — réplique Harold.

« Admirons ces trois chauez, le de ce pas! Il faut bien des ressources dans l'esprit pour faire le métier de critique. Ces deux vers sont parfiiitement ridicules; je suis de votre avis; mais c'est vous. Monsieur, qui en êtes le père.

QUATRifciiB FAUTB D*AiTKNTiON. — Harold dit à Roger :

Vols des Français combien nous différons I Le titre de hérault, toujours nous Thonorons i Vous, dont la nation Inscrit sur ses bannières : « J'ai le sceptre des mœurs et celui des lumières... •

• Lisons votre version :

« Eux dont la nation Inscrit sur ses bannières « J'ai le sceptre, etc. •

Comme cet eux est aimable!

ciNQUifcm FAUTB D* ATTENTION. — En Citant simplement ces vers, que le comte adresse à sa fille :

De tes charmes, tu sais quel éloge on publie? Par ta pudeur encor ces charmes embellis Tont jusqu'ici d'Évreux fait surnommer le Igs^

vous n*aiiriez déridé le firent de pas un de vos abonnés ; or, il faut que Tabonné s'égaie; donc cette citation :

« Vous êtes impatient de voir Gyselle, et je le comprends, Gyselle que:

« Ses charmes embellis

« Ont jusqulci d'Ëvreux fait surnommer le lys ».

148 LOYAU DE LACY

« On ne saurait vous rendre trop de grâces pour la délicatesse dfe cette réticence >.

L*auteur, dans sa réponse, signale encore sept autres fautes d*atteiitioD, et termine ainsi :

« Vous avez, il faut Tavouer, d'étranges confrères. Le jour même ob paraissait votre article, plusieurs journaux à grand format (je sais que vous tenez fort peu de compte des sentiments de la petite presse) parlaient du Lys d'Èvreux comme d*une œuvre sérieuse; en faisaient Texamen, employaient, pour blâmer, un ton calme et digne, et plaçaient Téloge à côté du blâme. Voilà bien des gens qui vont s*accuser de ne pas s*y connaître. Mais quel embarras pour le public ! comment s*y prendra-t-il pour concilier leur approbation et vos railleries! Fi donc? Vous l'avez habitué à ne jamais douter ni de votre impartialité, ni de Téquité de vos décisions. Je voudrais voir que vos paroles ne fussent pas reçues avec le mâme respect que des oracles! *

< Est-ce que je ne donne pas l'exemple? Sur votre afQrmation, Je me omsidère déjà comme un crétin littéraire ; j*ai honte d'avoir écrit une pièce qu'on a applaudie, mais par pitié, par ignorance ; je me crois indigne de prétendre aux lauriers poétiques; je me condamne au simple labeur de la prose, et, renonçant à feuilleter Corneille et Racine, je me bornerai à étudier vos ouvrages... pourvu que vous consentiez à m'indiqner. Monsieur, chez quel libraire on se les procure.

< Agréez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

« LOTAU DE Lact. »

Après avoir donné lecture de ces deux pièces, M<» Jobannet reprend :

En vérité, je ne puis comprendre le langage du feuilletoniste, et d'abord je proteste contre au nom de la vérité. M. Loyau de L^cy est allé lui-même chez le feuilletoniste du Constitutionnel ^ il lui a offert une loge que celui-ci a acceptée, et, de plus, il lui a remis un exemplaire de sa tragédie, en l'avertissant qu*un grand nombre de changements importants avaient été faits à la représentation...

Le feuilletoniste du Constitutionnel était donc bien prévenu, et n'a pas péché par ignorance. C'est avec toute connaissance de cause qu'il a ridiculisé deux héros, Gysèle et Rollon, lequel, à titre de quasi -homonyme, aurait dû obtenir de lui plus d'égards.

M. Loyau de Lacy ne s'est pas borné à couvrir son manuscrit d*nn papier café au lait, dont la couleur a tant déplu au feuilletoniste du Constitutionnel ; il a donné à son œuvre le nom de Lys d'Èvreux,

Le Lys!,., mais rien que cela a dû faire hurler le ConstitutionneL Le Lys et lui, c'est tout un contraste : le feu et l'eau, le blanc et le noir. Donc la tragédie de M. de Lacy a été jugée, que dis-je? condamnée sur son seul titre.

Enfin, M. Loyau de Lacy est un jeune homme aux mœurs austères, aux convictions monarchiques et religieuses ; son œuvre est empreinte de toutes les pensées et de tous les sentiments que les bons principes peuvent inspirer. Or, il faut bien le reconnaître, le Constitutionnel n*a pas précisé-

LOYâU D£ LACY \U9

ment été fondé poar soutenir ceux qui, comme M. Loyau de Lacy, marchent inyariables dans cette voie.

Une tragédie en cinq actes et en vers, du genre du Lys d'Evreux, est une œuyrequi, certes, méritait au moins d*être jugée après une représentation, ainsi qu'elle l*a été par les critiques les plus distingués, entre autres MM. Merle, Hippolyte Lucas, qui se sont plu à y reconnaître de grandes beautés et à donner à Pauteur d'excellents conseils dont il profitera.

Le Constitutionnel avoue qu'il a commis des fautes d^attention! Mais son orgueil, son autorité, auraient mieux aimé donner le prix de cinq cents de ses lecteurs à M. Loyau de Lacy, si ce dernier eût pu accepter un pareil marché !

En indemnisant, par votre arrêt, M. Loyau de Lacy des tribulations dont il a été assailli, vous comprendrez la situation que je viens de vous signaler, et vous donnerez à certains feuilletonistes une utile leçon. Vous leur prouverez que ia justice est là pour délimiter les pouvoirs qu'ils s'arrogent, et les forcer, quand ils s'écartent des bornes, à leur dire : « Vous nuirez pas plus loin ! > à réparer le tort de leur coupable conduite.

Vous condamnerez donc le constitutionnel, non pas à aller voir le Lys tCÉvreux, car cela lui donnerait des remords qui ressembleraient trop aux dommages auxquels M. Loyau de Lacy renonce, mais à insérer la réponse ^e dès l'origine il aurait dû s'empresser d'accueillir.

La parole est donnée à M* Philippe Dupin, défenseur de M. Charles Merruau, gérant du Constitutionnel.

Messieurs, dit le défenseur, le Constitutionnel devait s'attendre à ce qui lui arrive ; M. Loyau de Lacy est un poète infatigable, «mais c'est en même temps un infatigable plaideur ; il a trouvé le secret d'allier deux choses bien opposées, la poésie et la prose ; il a fait de la justice une annexe à Ja poésie ; il passe avec une licence très peu poétique du papier libre au papier timbré, du rhythme sonore et majestueux de l'alexandrin à la prose lourde et diffuse de l'exploit ; il a fait une première pièce dont le dénoûment a été un procès avec le théâtre Beaumarchais^ et c'est par autorité de justice que son Lys d'Évreux a vu le jour de la rampe de l'Odéon.

M. Rolle, qui savait le mode d'éclosion du Lys d'Évreux^ qui n'aime pas ces fleurs du Parnasse, mûries par la froide chaleur d'un jugement, M. Rolle ne voulait pas savourer les premiers parfums du Lys d'Évreux ; il ne voulait pas aller à l'Odéon ; il ne le voulait pas, et voilà que M. Loyau de Lacy le cherche, le guette, l'appréh^de, et lui plonge un billet dans le sein. La blessure ne fut pas mortelle, M. Rolle n'en alla pas plus à l'Odéon. On ne lui tint pas compte de sa mauvaise grâce ; il n'a pas vu le Lys d'Évreux, il le lira, et on lui fait remettre à domicile, dans sa chambre, sur sa table de nuit, un exemplaire de la tragédie.

M. Rolle la lut, car les gens d'esprit ne tiennent pas longtemps rigueur; il la lut, et en fit la critique. 11 dit qu'il n'a pas parodié, qu'il n*a fait que l'analyse de l'ouvrage , qu'il a cité sans vouloir commettre d'erreurs, et, ce qui le prouve, c'est que, sur 86 vers cités, il y en a 74 déclarés irréprochables, innocentés par M. Loyau de Lacy, qui lesrecoQ^ xialt comme ses fils, les enfants de son sang le plus pur.

150 LOYAU DE LAC Y

Le défenseur passe en revue les douze yers rétablis dans la réponse, les met en comparaison de ceux du feuilleton, et soutient que, sMI y a eu des interpositions , quelques légers changements , d*une syllabe , d'une lettre, d*un jambage, cela doit être attribué à des fautes d'impression. C'est ainsi, dit Tavocat , qu*on a vu sans malveillance aucune, dans des ouvrages bien connus, un chako remplacer le chaos, et un poulet à ta wmrigoul mis à la place de Desaix mort à Marengo,

Abordant la question de principes, M' Philippe Dupin soutient que, pour des erreurs très légères de typographie , le Constitutionnel ne pouTait admettre la réponse de M. Loyau de Lacy , réponse beaucoup plus longue que le feuilleton entier. Il a dû résister, et il a pour appui de sa résistance Tarlicle il lui-même de la loi de 1822 qu*on invoque contre lui. Toute personne, dit-on, nommée dans un article de journal, a le droit d*y répondre. Dans un feuilleton, on a le droit de parler de tous ceux qn! Concourent à la représentation dramatique, des auteurs, des musici^is, des machinistes, des comparses, des décorateurs, du souffleur ; et parce que le feuilleton aura nommé toute cette armée, généraux , soldats et tambours, il faudra qu'il subisse les réclamations de tous ! Gela ne peut être admis : autant proclamer la mort des journaux,

H. de Lacy, en faisant jouer sa pièce, Ta livrée à la critique ; il B*à pu plus le droit d'attaquer Técrivain qui Ta critiquée , qu'il n*aurait oehii d*attaquer les spectateurs qui auraient sifflé sa pièce. Ce n*est pts lui qu'on a critiqué, c'est son œuvre, œuvre publiquement représentée, abandonnée au jugement de tous, qu'ils aient à la main un sifflet ou une plume. C'est donc un mauyais procès que nous a fait M. de Lacy, elle tribunal, je suis loin d'en douter, se hâtera de le lui prouver.

if. de noyer , avocat du roi : Messieurs , ce procès a son importance ; il n'est pas indifférent pour l'homme de lettres, qui vit de sa renommée, de savoir jusqu'où va la limite de la critique et où s'arrête ce qu'on appelle des fautes d'attention dans la reproduction, par courts fragments, d'une œuvre littéraire. On vous a lu le feuilleton ; on vous a' lu la réponse. Vous avez à décider si, aux yeux de la loi , l'un a justement provoqué l'autre.

M. l'avocat du roi se livre à l'appréciation des citations incriminées. Quelques-unes des variantes lui paraissent légères et cependant peu capables soit de défigurer l'œuvre, soit de provoquer la susceptibilité de Tauteur ; mais d'autres lui semblent plus graves, et ne pouvoir être mises sur le compte de l'erreur ou d'un défaut d'attention. Il faut ajouter que, dans son feuilleton, l'auteur a le soin de dire lui-même, ayec son esprit habituel , qu'il a lu la pièce, mais qu'il ne l'a pas vu représenter, ce qui ' exclut Vidée que son oreille ait pu prendre un mot pour un autre.

Il faut tout de suite, dit M. l'avocat du roi, faire à la cause la part qui lui appartient. La pièce a été reçue, elle a été jouée. Les feuilletonistes ont eu le droit de l'apprécier, mais à leurs risques et périls. La critique peut être sévère, amère même, mais elle ne peut devenir tellement cruelle qu'elle entame la vie privée. Alors l'auteur a le droit de recourir à la loi sur la diffamation ; mais il ne s'agit pas, dans la cause, de diffamation , il

LOYAU DE LACY 151

s^agit d'un autre droit toit daifs Tarticle 11 de la loi de 1822, étendu dans la loi du 9 septembre 1855. D'après ces lois, il faut avoir été nommé, désigné, pour avoir le droit de réponse. En conclura-t-on que ce droit doit s'appliquer aveuglément, d'une manière absolue ? Non, il faut un lien entre l'article et la réponse, et ce lien se trouve lorsque l'article a dépassé certaines bornes.

Or, lorsqu'un homme a été nommé, apprécié, discuté dans son œuvre, comment pourrait-on dire, quand il a à signaler des erreurs, des fautes volontaires, des actes de mauvais vouloir, qu'il n'a pas intérêt à répondre!

Dans l'espèce, nous disons que M. de Lacy avait intérêt à répondre. C'est rbomme attaqué qui peut seul apprécier le degré d'intérêt qu'il doit attacher k sa réponse. Vous, messieurs, vous n'êtes pas juges de ce point, mais vous êtes juges de la question de savoir si cette réponse ne contient rien d'ii^urieux pour la personne à qui elle s'adresse ni pour des tiers, et si elle se lie essentiellement à Tarticle dont on se plaint.

11. Tavocat du Roi invoque à l'appui de sa doctrine l'opinion de IL Ghassan, et conclut contre M. Charles Merruau, gérant du constitution' n»U à l'application de l'article 11 delà loi du 15 mars 1822, et de l'article 17 de la loi du 9 septembre 1835.

Après une réplique de M* Dupin, le tribunal remet k huitaine pour prononcer le jugement (1). Le 13 mars, le Tribunal condamna U Constitutionnel à insérer la réponse de M. Loyau. Un nouveau feuilleton du 17 donna naissance à une nouvelle lettre, qui fut aussi refusée, et fut le suget d'une nouvelle instance de la part du processif auteur du Lys d^Èvreux.

XI. Lettre de l'auteur du t Lys d'Évreux • au gérant da « Constitutionnel ». — Imprimée dans la a Revue et Gazette des théâtres », da 16 février 18&5. {&355]

XIL Lys (le) d'Évreux contre les tempêtes de M. Rolle. Paris, de rimprimerie de Maulde et Renoo, 1845, in-8 de 36 pages.

Le Constitutionnel, ayant rappelé du jugement du 13 mars, près de la Cour de cassation, l'affaire Ait renvoyée devant la cour d'Orléans, qui confirma la singulière juridiction de celle de Paris. Quelques jours après le {NTODoncé de ce jugement, le National, dans le feuilleton de son numéro du 15 juin, donnait la critique suivante sur les conséquences des arrêts des deux tribunaux, qui parut sous le titre de la Jurisprudence Loyau.

< Nous voici morts ou à peu près : la justice de province nous immole décidément à nos mortels ennemis, les auteurs siffles, et vous allez voir s'exercer d'affreuses représailles...

La Ciour, considérant qu'aux termes de la loi toute personne nommée dans unjoumal a ledroit de répondre dans les termes et de la façon qu'il lui plaît, considérant encore qu'il n'y a point lieu de faire une exception

(i) Gaxetteies Tribunaux^ no du 7 mars i845.

152 LOYAU DE LAC Y

pour la critique littéraire; et que, s*il en était ainsi, « les auteurs pourraient être livrés sans défense suffisante aux appréciations d'une critique qui ne blesserait pas seulement leur amour- propre, mais qui pourrait nuire à leur considération et aux avantages matériels de la propriété littérùire ou scientifique,. . » accorde à tout auteur critiqué par un journal le droit de répondre à cette critique, et dans ce journal même, — le laissant seul •Juge de l'opportunité y de la nécessité et de la forme de sa réponse» •

On savait, depuis qu*il est de méchants écrivains, que la critique a toujours causé à ces gens-là une foule de préjudices et de chagrins domestl^ ques, prêtant des armes contre eux à la malice de leurs iroislns, les empêchant de marier leurs filles, nuisant à la location de leurs maisons, etc. — Vraiment donc il est bien juste que les tribunaux intenriennent pour réparer un peu tous ces dommages, et que désormais les auteurs de maivais vers ou de détestable prose ne soient plus troublés dans la jouissauee de leurs œuvres.

Nous respectons fort ce qu'on appelle la chose jugée; mais le bon sens aussi a bien quelque droit à nos respects. Avec la permission de mes* sieurs de la cour d'Orléans, voici une petite suitQ;de raisonnements, qsi nous semble découler de Tarrét qu'ils viennent de rendre : — Plus une pièce est mauvaise, plus la critique la doit traiter sévèrement, plus alors Fauteur se trouve lésé dans sa considération ou dans sa fortune, et plus fort est son droit de réponse. Or, la critique étant ainsi sous le coup de la jurisprudence-Loyau, plus une pièce sera mauvaise, plus H faudra prendre de précaution pour en parler, plus il faudra ménager ses termes, adeudr son blâme, — de peur de s'exposer à la réponse ; — donc, quand sera jouée une mauvaise pièce, la critique se verra dans ralternatlve fâcheuse ou de dire le bien au lieu du mal , ou de ne rien dire du tout, — auquel cas il n'est pas bien sûr encore que les Loyau de demain n'intentent un procès au silence même de la critique , comme en recevant préjudice dans leur considération ou dans les avantages matériels de leur propriété littéraux!

Que les choses suivent leur cours naturel, et le public lui-même perdra, vous le verrez, le droit, qu*il achète à la porte, de siffler et de huer les mauvais ouvrages. — M. Loyau est bien homme à obtenir de la cour royale du Loiret l'autorisation de siffler à son tour les siffleurs.

La question pourtant serait de savoir si l'œuvre d'art n'est rien autre chose qu'une propriété privée, comme la pièce de drap appartient au drapier, ou bien si , dès que l'auteur l'a mise au jour, elle ne fait pas aussitôt partie de la chose publique, justiciable de tous parce qu'elle est possédée par tous. On aura beau faire, il s'attachera toujours aux productions de l'esprit je ne sais quoi d'impersonnel que l'égoïsme jaloux des auteurs ne pourra détruire : un mauvais livre, à notre sens, est presque une sottise publique , de même qu'une belle œuvre semble faite de ce que chacun de nous a de meilleur dans l'esprit et dans le cœur ; et voilà pourquoi la critique n'est pas seulement un droit , mais une faculté même de l'esprit, un sens intellectuel pour ainsi dire.

Jusqu'ici du moins cela ne faisait point de doute. Pendant les deux siècles qui nous ont précédés, quoique le respect de la communauté ne fat

LOYAU DE LACY 15S

certainement pas poussé aussi loin qu*il Test aujourd'hui , on ignorait ces mots étrangement personnels de propriété littéraire : surtout il ne pouvait tomber dans l*esprit de personne qu'une pièce de tliéàtre, qu'un livre, qu*an tableau, appartinssent si proprement, si exclusivement à l'auteur, , qu'en faire la critique, ce fût porter atteinte à cette propriété. On sifflait, on bernait les grimauds, barbouilleurs de papier , les gredins reliés en * veau, comme dit Molière; on exécutait sans pitié les Trissotin et les Vadias. — Et c'était vraiment une des gloires de l'esprit français que cette belle façon dont il faisait justice lui-même de ses méchantes productions. La critique alors semblait être comme la lumière du goût public, et aussi comme la part de possession que chacun revendiquait i bon droit sur l'œavre individuelle.

Où en sommes-nous aujourd'hui ? Une mauvaise pièce se produit devant le public, et n'appartient pas au public, et vos sifflets vont être considérés par les juges comme une dépréciation de la marchandise de votre voisin ! Et le plat écrivain aura le droit de monter à votre fenêtre, pour chanter de là son éloge à la foule et se moquer de vous chez vous-même? Alors pourquoi des Yadius, ridiculisés à la scène, ne seraient-ils pas autorisés à foire le lendemain représenter sur le même théâtre une pièce de leur façon oH ils joueraient leur propre panégyrique? Pourquoi les Gottin, les Pradon, trésors de la satire, ne contraindraient-ils pas le satirique à faire une nouvelle édition de son livre et à y placer leurs récriminations en vers 00 en prose? Faut-il donc k présent que tous aient k souffrir de la vanité et de la sottise d'un seul ? Si la critique porte atteinte à l'œuvre, l'œuvre elle-même n'estrolle pas une pire atteinte portée au plaisir ^t au bon goût du public ?

De quel droit enfin cette tyrannie de la médiocrité, cette inviolabilité de

la sottise, cette intrusion triomphante du ridicule et de l'insipide? Je

ne dis pas ça pour M. Loyau.

Espérons que, le cas échéant, la cour suprême réformera cette jurisprudence mortelle, et ne voudra pas donner la presse en proie aux vaudevillistes siffles, aux poètes pour rire, aux écrivains que la boutique réclame. L'art se plaint souvent de la critique; mais si on l'a rend muette, — et le moyen est infaillible, — l'art n'est-il pas privé de son plus vif aiguillon?

Orléans nous condamne Nous ne demandons qu'une chose au Ciel,

c'est que désormais M. Loyau de Lacy aille faire représenter k Orléans ses autres tragédies, sœurs cadettes du Lys d'Évrewc.

Le Constitutionnel avait fait aussi ses réflexions sur l'issue de son procès, mais en des termes qui piquèrent de nouveau la vanité si irritable de M. Loyau : nouvelles poursuites de sa part. Le Constitutionnel publia alors cette note :

c Noos avons rendu un compte parfaitement sincère et fidèle des débats do procès que nous avons soutenu devant la cour royale d'Orléans contre H. Loyau de Lacy. Nous avons dit notre avis sur le droit et sur le fait en peo de mots, en distinguant chez M. Loyau de Lacy « l'homme d'honneur du poète, en persistant k trouver sa tragédie mauvaise et la nouvelle ju-

iSh LOÏÂU DE LACT

lisprudence contraire à la raison. Or, wici qae M. lajwa deLicy bom adresse à ce propos la plas plaisante assignation pour comparaître deuii la er chambre, afin de nous Toir condamner i troater ses TerseioelleBU par autorité de justice, n nous demande 50,000 franc» en lépnntikMi dn tort que nous avons fait à sa tragédie et à sa renommée littéraiie. "50,000 francs ! quelle ressource que les tribunaux pour un auteur rnalbeireux ! Il n*y a pas de représentation qui iraille un bon procès ».

(Tétait en Juin 1846 que cette nouyelle poursuite eut liea. Le S4 du même mois , le charivari donnait un article intitulé : « Cinquante mille francs, s*il tous plaît! ■ dans lequel il s'amuse de la prétention ridicule du père du Lys (CÉvreux. Nous reproduisons cet article :

Hier un monsieur, que je qualifierais de jeune homme sH n'était pas auteur tragique, se présentait dans les bureaux du Camstitutimmti, et, pariant au caissier , le priait de Touloir bien lui payer la somme de claquante mille francs.

Cet auteur n*étail pas M. Eugène Sue , attendu que H. Eugène Sue bb ne procède que par cent mille francs, ce qui est un compte eneoie Infiniment plus rond, ou du moins qui arrondît par&itement on homme.

Le personnage aux cinquante mille francs était M. Loyau de Lacy, qel aspire décidément à prendre vis-à-yis du Constitutionnel la position priie il la Chambre des Pairs par M. de Boissy vis-à-vis de M. Pasquier.

Cest-à-dire qu'il semble avoir juré de le faire mourir à coups d'épingles. — Il est vrai que celte fois un coup d'épingle de cinqimnte mille francs équivaut à un coup de poignard.

On ne sait pas dans le public que ce brave Constitutionnel n'UTult déménagé que pour éviter les visites de son éternel ennemi. En allant rue de Valois, il avait bien recommandé au portier de la rue Montmartre de ne pas donner sa nouvelle adresse, et voici que huit jours se sont è peine écoulés, et déjà M. Loyau de Lacy vient recommencer sa même plaisanterie.

Notez que M. Loyau ne se borne pas à harceler ce malheureux Constitutionnel, en lui répétant invariablement : « Constitutionnel^ Je veux de tes cheveux! >

Il lui crie : Constitutionnel, je veux de tes écus! » ce qui est bien autrement terrible.

Il est vrai que demander cinquante mille francs au Constitutionnel^ c'est âussi lui demander ses cheveux, car il est impossible qu'il ne se les arrache pas tous de désespoir en recevant une pareille assignation.

J'oubliais de vous dire à quel titre M. Loyau réclame cette légère somme.

Il ne s'agit plus de l'insertion de sa fameuse lettre, l'aftaire arrivera ea eour de cassation, — puis quand la cour de cassation aura prononcé, ea €as de condamnation, le Constitutionnel est décidé à avoir recours h l'appel au peuple.

Ainsi les abonnés du constitutionnel peuvent se tranquilliser, ils ne seront pas encore exposés de sitôt k la prose de l'auteur 4u Lys d'Ètreu».

Jl. Loyau qui, avant de se faire auteur tragique, a dû travailler long

LOYAU DE LÂCY 155

temps ches un aYOUé, réclame cinquante mille francs au ConstiMionml pour le tort que lui a causé la critique de sa pièce.

Sans le Cûtutitutionnel le Ijys iVÈweux aurait obtenu un immense succès, et aurait valu à son auteur de superbes droits, du moins telle est l'opinion consciencieuse de M. Loyau qui estime lesdits droits à la somme de cinquante mille francs.

Il parait que c'est la moyenne de ce que rapporte à son auteur une tragédie représentée au théâtre de l'Odéon.

J'ai consulté plusieurs tragiques de ce théâtre qui m'ont certifié qu'effeelîTement les droits d'auteurs rapportaient, à l*Odéon, de cinquante mille à deux cent yingtHsept francs.

Gomme ce n'est pas le constitutionnel seul qui a critiqué le L^s d'Ètreux et que, par conséquent, M* Loyau a le môme procès k intenter à quinze ou Tîngt autres journaux de Paris, il s'ensuit que le Lys iCÈweux rapportera bien de six ou sept cent mille francs à son auteur.

En admettant toutefois que le tribunal ait absolument la même manière de voir que M. Loyau.

Si l'auteur du Lgs £Ètreux empoche les cinquante mille francs de ce pauvre constitutionnel, il ne se doute guère de ce qui le menace, et l'argent qui Tiendra de la flûte s'en retournera au.... sifQet.

Je connais un des habitués (l'Odéon a quelques habitués, parole d'honneur), et cet indigène du pays latin a un plan que j'oserai appeler satanlque.

Cet homme, fort honorable du reste, parfaitement placé dans la société, puisqu'il est électeur, Tacciné et Yoltigeur dans la 11*" légion, a dépensé trois francs pour assister à la première représentation du Lys d*Èvreux,

En dimnant ses trois francs pour voir la pièce de M. Loyau, c'était à condition que ladite pièce allait lui procurer de l'agrément pendant toute une soirée.

Personne, * pas même un Anglais, n'aurait des idées assez baroques pour donner trois francs pour bâiller pendant trois heures.

Or, le Lys d'Èvreux ayant prodigieusement ennuyé notre homme, ce quf 1 peut prouver par témoin, il se propose d'intenter un procès à l'auteur et de lui demander trois mille francs de dommages-intérêts pour soirée perdue et mâchoire démantibulée.

Ça vaut bien cette somme, surtout au prix oii sont les osanores.

Pour peu qu'il y ait cinq ou six cents spectateurs qui imitent l'exemple de ce courageux citoyen, H. Loyau de Lacy maudira les huissiers et les papiers timbrés!

Xlli. Petite Chronique sur «le Lys d'Evreux». A M. le comte de Hontalembert. Paris, de l'impr. de Maulde et Renou^ s. d. gr. in-8 de 16 pag. [UZ51]

Cetopuacttle, pagmé en chiffres romains, a été imprimé pour être misa la tête du Ift d'Énreux qui n'a été tiré qu'à 30 exemplaires (avant la représentation), et n'a pas été publié.

iQveeUvet pour tous ceux qui n'ont pas admiré sa pièce ou qui L'ont cri«

«56 LOYSEAD

liquée et éloges quand méine da talent do poète, por M-mtee : irolU h dédicace à M. le comte de Montalemberl, aaqnel M. Lofan dit (page zm) : « Je suppose que le Lift éTÈrreux soit on oiTrage digne des appiandisse- « ments da public; se plaindrait-on de Pacte d'anlorité qui loi réonrri- « rait les portes de la scène? Le pablic, dont le sens est ordinairement si ' droit (chaque fois du moins qu'il est rassemblé), ne serait-il pas recon- « naissant de cette sollicitude éclairée pour la cause des lettres? ITai- « rait-il pas quelque plaisir i Toir rhnmiliation de mes détraetenrs, et 11 « leçon que recevraient les journalistes qui les Imitent, ne prolterait-eile

« pasâi la presse? Tai recours i tous. Monsieur; c'est tous que Je

« conjure de tendre i mes espérances une main amie. fTonbliei pas qu'es « cherchant âi tuer le Lys d'twtux, le Camsîitmtimmei a touIq tner on at»- « nir*. — « Le ContîUmtiomnel avait reconnu en frémissant qu'mi poêle « religieux osait aborder la scène, et chose Inconcevable! osait s'ï ftne « applaudir. Le Cûmstituiionnel pouvait-il décemment supporter m td « scandale, en plein dix-neuvième siècle et sous le léginae de la

« Charte! >

L'on a Ici un échantillon de la constante modestie de M. Lqym.

XIV. Sous-Diacre (le). IiDpr. de SaiIlot,aiix kaddjs. — A Paris, chex toos les libraires» 48^9, ia-S. [&358]

Ce volume doit faire partie de la collection mentionnée sons le n* Tit Le rédacteur du Catalogue de la Bibliothèque dramatique de IL de 80lelnne a attribué i M. Loyau deux ouvrages qui ont été Imprinés sous le nom de Léon d*Amboise : i^ (Avec M. A. Decomberonsse) < le Cheval de Créqni >, comédie en deux actes et trois parties, mêlée de chants. Représentée sur le théâtre du Vaudeville, le 26 octobre 1839; t* la Physiologie du parterre, types du spectateur... (Paris, 1841, in-3^; mais nous pensons qu*il y a erreur dans celte attribution, et que Ton doit rendre ces deux ouvrages à M. Léon Guillemin, leur auteur. M. Loyau a dû écrire dans des journaux de religion et de pédagogie.

LOYSEAU (Charles), apocr, [fiRissoN, conseiller aa Parlement de Paris].

CËuvresde Charles Loyseaa. Genève, 1636, 2 voL in-fol. [&359]

Réimprimées plusieurs fois en un seul volume. La dernière édition est la quatrième (1701, in-fol.)

Il existe sur le déguerpisseroent un traité fort célèbre et fort savant, qui fait partie du recueil des Œuvres de cet auteur. Cependant, dit BrillOB dans son Dictionnaire des arrêts^ au mot Déguerpissement^ n* 1 : Bien des personnes croient que Loyseau n*en est point Tauteur, et que tout ce qui u paru sous son nom est de M. Brisson (conseiller au parlement de Paris), qui périt au milieu des fureurs de la Ligue. Sa veuve se réfugia cbei M. Loyseau, qui 'était son voisin, et auquel elle confia ces beaux manuscrits que M. Loyseau mit au jour, et dont il eut tout Tbonneur dans le public. Ce trait fut remarqué dans une assemblée tenue diez M. Arrault, ancien avocat, le 11 avril 1721. M. Bouchevret dit avoir vu des écritures

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