A EVELINE
J'écris ton nom ici parce que je veux qu'il y ait quelque chose qui respire, qu'il y ail un cœur au seuil d'une œuvre qui essaye de parler du cœur humain, et d'en balbutier h la fois la misère et l'infini.
Au cours de ces pages, je n'ai pas voulu montrer autre chose qu'un être qui demande tout le |)()ssii)lr, qu'une figure alTamée de lumièfe, ([u'un homme près d'une fenOtre, mais je voudrais qu'on y assistât de plus en plus.
Je voudrais que, guidé par la ferveur de ma pensée qui, ici, s'avoue, on s'unît avec lui dans la tragédie de chercher ce que nous sommes, et ce (|u'il y a de secours, et ce que devient la prière, .le voudrais que, passionné de toucher du réel, violemment et religieusement jaloux du néant et du silence, il apparût ce qu'il est. malgré
YI DEDICACE
ses négations : non un négateur mais un croyant, et, même à ceux qui ne l'aiment pas, et ne le reconnaissent pas, un frère.
Et pour me secourir de la foi de vie et de simplicité, j'ai besoin d'écouter ici ton nom, j'ai besoin de regarder dans ces ombres-ci ton sourire, ce rayon qui m'unit à toi.
M. Desanzac, homme de bureau et critique d'art, avait, à la suite de divers ouvrages de vulgarisation et d'encouragement artistique, amassé quelques modestes rentes lui permettant de s'établir. Il se fixa à Paris, après avoir beaucoup voyagé loin de son midi, et se maria, à quarante ans, avec Anna Laner, une douce, timide et blanche Suédoise.
Elle vécut, étroitement aux côtés de son mari, à son image.
Ils habitèrent Montmartre, au bout de Paris. Le quartier n'était alors guère bâti. C'était un peu la campagne; parfois un coq y chantait; l'automne y trouvait bien des choses à dorer. On y voyait des bourgeois épris d'air libre, et des artistes bohèmes qui se ressemblaient comme des frères.
Dans ces derniers Ilots de la vie urbaine, sur un boulevard planté de maigres platanes, la maison que les deux époux occupaient seuls s'élevait face au nord. On eût dit une maison de province, vue à travers une sorte de soir et de tranquillité.
Au bout de sept ans, le ménage eut un fils qui reçut le nom de Maximiliea. La mère l'adoraéperdument. Elle se faisait avec lui petite et balbutiante ; elle fut, près de son enfant, un enfant merveilleux. Chaque jour, quand le crépuscule emplissait la chambre jusqu'à Ihorizon — par économie, on tardait à allumer la lampe — elle entrait, elle le regardait, infiniment, uniquement, comme si elle était veuve.
Elle mourut trois ans après la naissance de son fils. L'enfant ne garda d'elle que sa dernière image : celle de sa figure morte, mêlée profondément au lit et aux choses. Dans ce souvenir, seul resté d'une époque effacée, il revoyait aussi son père. L'homme pleurait, debout auprès de la fenêtre, et sa figure en larmes brillait comme les étoiles.
Veuf, M. iJesanzac eut une vie extrêmement retirée. Il travaillait, lisait, puis, levant la tête, regardait lenfant. Celui-ci gi'andit, entouré des soins d'une vieille bonne, Léonore, très attachée, mais très humble, comme si elle était l'ombre de la more.
On sortait, l'après midi; on allait au square, à deux pas. Sur un banc, M. Desanzac s'asseyait, rêvait, les yeux errants. La figure de son père!... L'enfant sentit vite qu'elle était tendre; il lut jk^u à peu qu'elle était triste, puisqu'elle était tendre et rcarardait fout
Quand le soleil déjA bas emplissait horizontalement le boulevard de son poudroiement vermeil, -illuminait les visages et les mains, les trois personnes rentraient pas à pas. Le père avait un manteau d'artiste, à pèlerine, bleu, et tout broché de lumière violette. Quant à l'enfant, les passants souriaient doucement en voyant de loin son teint très pâle et ses cheveux couleur de vin dans l'automne du soir.
A la maison, jamais personne. De loin en loin |)Ourtant, un parent mt'ridional venait y crier avec sa joie qui résonnait comme si l'appartement était vide.
Maximilien ne se distinguait pas des enfants de son âge, sinon qu'il avait en lui quelque chose de doux et d'isolé. Il levait les yeux bleus, profonds et spacieux de sa mère. Il ne montrait pas beaucoup de goût pour les sorties. II aimait mieux rester à la maison, se fondre dans le jour tombant. Il aimait mieux la lumière pauvre.
Il se révéla enveloppé d'une si grande sensibilité ([ue ce seul mot le peignait vaguement.
Souvent, des larmes jaillirent de ses yeux, son Ame défaillit, h mille causes qui ne touchaient point encore les autres. Plus que n'importe qui, bien que sa vie manquât dincidents, il avait le cœur à nu.
Mais sa sensibilité était simple et droite. C'était
comme s'il était marqué, — dans ce déclin d'une époque où l'infinité des choses semble encore multipliée, émiettée — par un attendrissement plus innombrable et plus juste.
Il aimait poser ses regards partout, mais, de plus en plus, il choisissait et préférait le soir : le jour captive et éblouit les yeux avec le voile de clarté qui le revêt ; les ténèbres font que tout vient vers le cœur ténébreux qu'on cache.
Ce que le crépuscule était parmi la lumière, la maison l'était parmi les choses : plus vivante, plus mêlée.
...La construction, petite, manquait totalement de caractère. La façade tombait de vieillesse, se présentait tout usée d'avoir été habitée, ce qui la rendait, dans la file des maisons, plus grise, et pourtant plus lumineuse.
Trois marches de pierre, doucement déformées, conduisaient au vestibule. Toutes les chambres avaient beaucoup servi ; les murs, les plafonds, les marbres des cheminées, se délabraient tendrement. On eût dit, (|uîi hi longue, la pierre s'en était amollie.
Au rez-de-cliaussée, dans le vestibule, à droite, la cuisine, dont la porte au vitrage dépoli était, le soir, tout en or. A cùlé, la salle à manger. Dans cette pièce, d'une complète banalité, la table, le poêle, et
un petit bahut très vieux, aux angles noirs duquel le passé et l'habitude familiale resplendissaient.
En face de la porte de la cuisine, le salon, qui, peu fréquenté, sentait labaudon. Les tentures, les portières, les meubles en étaient rouge grenat, d'un ton qui se fane, s'est donné.
Un petit escalier maigre et tordu, traversant au milieu de sa montée une zone d'ombre, menait aux deux chambres : celle de Maximilien, où tout d'abord Léonore coucha aussi, et, à côté de la sienne, la charùbre de son père et de sa mère morte. Il n'y entrait jamais ; il n'avait jamais vu ce lit défait.
IMen que la maison s'ouvrit au ciel, le matin, quand on faisait le ménage, avec les courants d'air et la fraîcheur, etaussi le soir, parce que tout est sombre et sans borne — ,elle était pénétrée de tous ceux qui y habitaient et y avaient habité, pleine d'usure comme d'une aveugle fraternité.
11 s'y attacha peu ii peu, à tâtons. On devient ami des choses sans le savoir jtlus ({u'elles.
M. Desanzac se trouvait presque dans la gêne ; Léonore devait, pour administrer la communauté, recourir à des miracles d'économie et à une patience que sa religion de Bretonne lui donnait.
Cette médiocrité empêcha M. Desanzac de voyager, comme il l'aurait tant désiré. L'enfant grandit
e LES SUPPr.lANTS
en toute simplicité dans la grande ville où il était emprisonné, dans la foule, dans les pierres.
Autour delà maison, vivaient quelques boutiques qu'un seul regard embrassait, depuisla merceriedont l'étalage avait un sourire féminin, jusqu'au marchand de vins, dont, vers le soir, tant de gens avaient besoin.
Ce bout de rue était un coin du monde plus beau, parce qu'il était là, à toucher la maison. Les couleurs des devantures s'harmonisaient curieusement, ' profondément. Plus loin, les maisons inconnues, bien que plus hautes, étaient plus légères.
Ouant aux êtres humains, Maximilien en eut peu à peu l'élonnement, l'attention, la timidité. Mais il s'étonnait moins de leur multitude que de chacun d'eux. Les figures le saisissaient.
11 regardait les passants passer; il s'arrêtait devant les pauvres, moins par un sentiment de charité que parce que ce sont des hommes plus dénudés, plus visibles, plus avoués.
(Juelques mendiants hantaient le (juartier. Un |)elit garçon y rôdait, traînant le pied. On le croisait tantôt ici. tanlùl là. 11 avait une veste si amincie (ju'on voyait Itallro son cd'ur. Maximilien avail un peu de vertige lors(|U(' cet enfant sapprocliait doucement pour tout lui dire. Près du square, un vieux sans cils, elTrayamment courbé, s'accolait au mur; il se tenait debout, désespérément, comme on s3 jette par terre. Il murmurait sa vie, et la foule emportait ces haillons divins de confession aux (luatre coins dy Tt^spare, comme iingiand vent. l''n fac(ïdu
LKS SUl'PLIANTS 7
collèg-e, une femme se voyait tout le jour, aftalée sur un banc, les yeux mi-clos, et seulement aux luMires assombries et douces, elle tendait la main... 1/ange du soir l'aidait.
Maximilien nosait guère rester près des êtres. Il tiourrissail au ((md de lui la notion vafj:ue de leur immensité.
Son père laissa pendant quelques années sa pensée dégagée de toute discipline. Il retarda plus longtemps qu'il n'est coutume son instruction proprement dite, pour perineltre à sa personnalité de se développer à sa guise, pour que l'enfant, quel que filt son destin sur la terre, fleurit selon lui-même.
11 se garda de lui inculquer le moindre élément (le religion. L'absence de religion mit en Maximilien une sorte de simplicité démesurée.
A grandir sans lien, dans une enfance libre de saint, son âme s'élargit en se ressemblant. Chacun (le ses gestes émanait du fond de son être; son sourire le peuplait tout entier.
Vers la neuvième année, M. Desanzac, pensant ([u'il était temps d'enrichir ses yeux et son esprit, le fit beaucoup sortir, lui montrant tout du doigt, lui parlant sur tout longuement, mais sans intervenir dans ses réflexions.
Maximilien lui, ne parlait guère. Sa mémoire n'était |)as celle des images ni des paroles. Il se
pelait mal les formes, les lignes, les couleurs, les noms : tout ce qui est sur le monde. Il en avait comme un pieux oubli. Les successions le fatiguaient. Son imagination n'était pas descriptive, multicolore, mais profonde, sombre et troublée.
Après leurs longues courses à travers Paris, quand ils revenaient dans le reflux de lassitude, Maximilieu rapportait non pas des souvenirs pittoresques, mais des frissonnements. Il avait avec lui le silence de tous les bruits de pas, Tarrachement de toutes les directions diverses, le deuil de tous les passants, ces amis qui s'efïaccnt.
Un jour, dans une aube, ils montèrent jusqu'au sommet de la Butte-Montmartre. A peine au loin, le point du jour s'entr'ouvrait blême, parfumant tout d'une odeur de ciel.
Plus dune fois, depuis, les gens du quartier, qui ouvraient en grelottant leur boutique, virent s'élever sur la colline un enfant, et un homme qui regardait l'enfant avec des yeux paternels et se laissait guider par lui.
En haut, la terre de la Hutte était nue comme aux premières épo(|ues du monde. I.a nouvelle église en construction y surgissait, blanche, pauvre aurore essayée par les hommes, et le monument avait déjà la forme de ses ruines.
Au pied de l'église, Maxiniilicn, penché près de
son père, el comme en dehors de lui, regardait Paris. II était insensible aux innombrables détails de cette énorme image, aux perspectives miroitantes de cet océan pétrifié qui finissait là-bas en poussière, en douceur, mais il éprouvait l'angoisse et la chute de ce qui y naufrageait : la vie.
Puis les yeux mendieurs de l'enfant s'emplissaient de questions auxquelles nul n'aurait pu répondre. Il songeait au nombre infini des maisons, au nombre plus infini encore des chambres, des chambrettes, qui s'entassent, pullulent, et dont chacune pourtant est grande comme la vie !
Et ses regards erraient, repoussés et chassés dans l'espace, et comme trop grands, s'arrêtaient au hasard, sur quelque maison parmi les autres, et pensaient sans bornes à une âme, ou à deux âmes.
La campagne qu'il fré(iuenta et qu'il aima surtout ne fut pas la nature verdoyante et libre dont le rire fait oublier la ville ; ce fut la banlieue abîmée, les faubourgs où a soufflé le vent noir de l'humanité, les plaines ensanglantées de boue, tourmentées d'une régularité humaine, et sur les flancs <i vif desquelles l'hiver est plus vrai et plus déchaîné qu'ailleurs.
L'enfant illuminait ce pays dune douceur inconsciente de prédilection. La main dans la main de son père, il allait, presque heureux, le long
(les grandes avenues labourées par les pas, songeant, encore balbutiant et déjà indomptable, que .cette nature mortelle est plus belle que la nature...
Quand on s'aventurait, un autre jour, dans les fouillis désordonnés et spontanés des bois, il ne trouvait pas devant lui autant de délice et dinfini.
11 demandait à retourner là-bas. La campagne humaine et pauvre lui avait laissé un souvenir de grandeur dont il ne pouvait pour ainsi dire se consoler. Quelque chose le ramenait des arbres aux maisons.
Même dans les promenades quon faisait le soir — dans ce cas les deux ombres qui se donnaient la main marchaient plus lentement et n'allaient pas loin, — Maximilien, fidèle à rini|)ulsion monotone de son être, recueillait l;i pal|)ila(ion lnim;n'ne de la nuit et cela seulement.
Quelques fenêtres brillaient, éparses, en haut. 11 y a une douceur blonde, une douceur de miel, sur ceux qui restent tard à veiller et dont ou ne connaît pas les noms. En bas, la multitude des réverbères constellait les rues et les places, étoilement qui donne une lueur, étoilemenl (jui embrasse les hommes.
Sur le boulevard mal hanté, l'enfant était garanti parla pénétration même de ses regards. Il ne savait pas des ombres de femmes qui passaient et repas-
r.l£S SUPPLIANTS 11
saient, en quête, autre chose que le pur sentiment de leur mendicité.
On entendait la musique d'un concert, d'un bal de nuit. Il ne connaissait pas la musique; il n'admirait point le chant de celle-ci, mais il l'écoutait parler, voix plaintive, malade, langoureuse, (]ui sexhalait de doigts cachés, de cœurs noyés, et montait dans lazuret l'immensité comme une sorte d'immensité.
Il rêvait, comme toujours, à la profondeur qu'on a et qu ou oublie, au sombre cœur humain et, fermant les yeux, il entrevoyait confusément, il ressentait (|u'il y a là une autre grandeur, et comme un autre ciel...
11 se concentra dans cette attention de lini inense invisible. Il communiqua de moins en moins ses impressions, que, du reste, il ne se for Ululait guère à lui-môme. Il s'élaborait dans le silence qui est de la teinte du cœur. Son père comluenrail à l'ignorer.
Son peu de goût pour les sorties, les nouveaux >pectacles, s'accentua vite. A quoi bon? Il n'y a pas h.^soiu d'aller loin : il suffit de rester là, avec de -rauds regards. Il y a comme une fausseté et une iioiuperie dans la variété de l'extérieur. Dehors, on est en contact, non avecla vie des êtres, mais avec leur personne, non avec leur grandeur, mais avec leur i)elitesse.
Quand, au sortir de l'oppression du plein air et du retentissement glacé des inconnus, on se retrouve près des siens, on sent la tiédeur des regards ; et si, autre part, la douceur de la vie est toujours à cueillir, dans la maison, elle se cueille ellemême, comme un baiser.
Bien souvent, en ces temps lointains, l'enfant s'attardait à regarder avec ses yeux d'espace quelque humble besogne de la vie ménagère, quelque banal spectacle intime. Par la porte entr'ouverte de la salle à manger, où la chaleur du poêle rayonnait, admirable comme du beau soleil sombre, il se glissait dans la cuisine pour voir la vieille Léonore préparer le dîner. Sous le dôme de la cheminée, à la lueur du fourneau, empourprée utilement, affectueusement, elle régnait, à cause de la splendeur de ce qui pense et de ce qui veut.
Il avait appris à lire de la bouche de la vieille servante ignorante.
Puis son père s'approcha beaucoup de lui. Souvent, après dîner, autour de la table de la salle à manger rocouvcrfe d'une toile cirée, où se noyait l'image de la lampe, il lui fit des lectures, ou lui parla sur tous les sujets.
Maxiniilien écoutait mal. Tout ce qu'on apprend ainsi, les notions qu'on s'ajoute artificiellement, au hasard du maître, les faits, les chilires, ne lui sera-
blaient être que peu vrais et n'atteindre pas le fond de l'être, ce qu'on embrasse quand on embrasse.
Du sein de cette chambre qui n'avait pas d'ornements, où les quelques meubles ne parvenaient même pas à être le nécessaire, où la flamme de la petite lampe éclairait tout juste, sans chaufler, comme une fleur sans parfum, où toutes les connaissances humaines dans leurs formes élémentaires, passaient avec le souffle des paroles, Maximilien ne voyait que la figure de son père.
Et, peu à peu, tout s'eflaçait autour, et elle existait seule.
Inattentif aux lectures, il s'instruisait d'une façon sublime, à cause du liseur. S'accoudant sur la toile cirée profonde, il écoutait le visage que la faible lampe s'usait à montrer avec soin. Lui qui, dans les choses, choisissait les figures, il choisissait cette figure entre toutes, il se préoccupait de ces cheveux soyeux enroulés autour du pétale de l'oreille, de celte barbe un peu blanchie par la vraie lumière ineffaçable qui ne vient que peu à peu récompenser la vie, et sous les paupières fatiguées, et roses comme des roses, de ces yeux toutpuissants, ces yeux à la nuit qui pense et au vaste silence d'étoiles.
Ainsi l'attention de l'enfant ne s'éveillait que de douceur. A un bout de la table, toute la personne enfouie dans l'ombre, comme un cœur, il se tendait vers la présence réelle de son père, et il l'admirait, et il épiait sur sa figure l'arc-en-ciel que fait l'ùme,
depuis ridée llottante, fluide et changeante, jusqu'à 1 émotion, pensée totale qui a toute la hauteur de l'être.
Un jour qu'il faisait froid et pluvieux, M. Desanzac parla d'un voyage qu'il avait jadis accompli dans un archipel d'éternel printemps; il était pelotonné dans sa robe de chambre, morne, et il baissait un peu sa voix et sa figure, qu'un immense'regret de soleil éclairait ; et tout l'azur poudroyant du ciel, et tout l'azur ruisselant de la mer s'ouvraient en lui comme deux ailes.
Ou bien, il lisait des livres de lui ou d'autres, sur l'idéal, sur l'art et les grandes époques. 11 lisait cela d'une voix désillusionnée, (jui tremblait aux passages enthousiastes.
D'autres soirs, il s'exprimait distraileraenl; il songeait à des choses inconnues, mais toujours quand ses yeux se levaient et croisaient ceux de l'enfant, il souriait, et celui ci pensait qu'un sourire hrille sur une ligure, autant que des larmes.
Puis, de l'attendrissement tombait sur la veillée ; il était r.nre que vers la lin de ces leçons, (|uelque association d'idées ne ramenât pas le souvenir de Mme Desanzac. M. Desanzac s'interrompait, se penrliail tendrement vers son llls, et murmurait, mêlé à lui : notre mère...
La soirée s'écoulait; le feu en ruines ne protégeait plus contre lo froid. On fermait les livres. C'était l'heure <lu >oinnieil.
Ils se levaient. Debout, ils appai-aissaient nùiices.
LKS SUPPLIANTS IS
fluets ; et c'était un couple beaucoup plus petit qu'un autre qui se dressait au-dessus de l'abat-jour, dans le crépuscule de la lampe.
Ils s'embrassaient, les lèvres enfin muettes. L'étreinte étroite les rapetissait encore, mais Meximilien avait conscience de s'aj^randir de l'autre grandeur, la vraie, taudis quil s'adonnait à l'ombre de son père, la tête dans la nuit de son épaule.
... Oui, son père lui apprenait la vérité, mais ce n'était pas celle qu'il croyait lui apprendre avec ses livres ou ses phrases. Ce n'était pas celle de la multiplicité indéfinie des choses; c'était celle de l'inirni d'une seule personne.
Lui, il était simple d'esprit. S'il avait quelque chose de surprenant, c'était cette simplicité. Il était simplement un enfant qui s'arrêtait devant l'immense nudité des figures. Il était cela, aidé d'amour l't cause de son père, de son créateur, de celui qui était au-dessus de lui dans les temps, comme un ciel vivant, et en mènu' temps son sang, le frère de ses entrailles.
Et si, montant à sa chambre, accompagné par la petite lampe de cuivre qu'il tenait, Maximilien avait parlé, il aurait dit : Mon Père, ([ui êtes là...
La figure de Léonore aussi l'attirait. Cette figure était pour lui plus facile, plus commode. Une plus
continuelle familiarité réunissait la vieille bonne et l'enfant auquel elle avait prêté à jamais son amour maternel.
Léonore était fort âgée; sa tête ridée, ravagée, était penchée sur le côté et ne se relèverait plus, déjà pliée par la destinée. En la regardant, il ne pouvait s'empêcher parfois de penser qu'elle mourrait bientôt, peut-être, et cette vieille tête lui paraissait d'autant plus précieuse qu'elle était plus fragile.
La servante était extrêmement pauvre ; pas de famille, pas d'argent, pas de maison ; elle n'avait rien ; à peine, au loin, les rues d'un village... Son histoire passée, elle ne la portait plus en elle. Uiïe croix d'or pendait à son cou : un souvenir, un de ces objets morts.
Elle ne regardait jamais en arrière ; une vaste ignorance lui faisait croire à tout ce qui est en avant. Pour elle, toutes choses étaient possibles, et tout de suite cette possibilité se changeait, dans son idée, en universelle espérance, tellement son cœur était fort. Pas de critique, pas de leçons, pas de progrès ; rien que des espèces de prières.
Près de la fenêtre de la salle à manger, aux rideaux trop bleuis par le blanchisseur, innocemment fardés d'azur, était hi place qu'elle occupait une partie de l'après-midi, à coudre, après le ménage, et avant la cuisine. Maximilien venait là, aussi, désœuvré. Elle lui parlait, ou plutôt, elle parlait toute seule, par candeur, par faibles.se, parce que les
hommes livrés à eux-mêmes ouvrent leur cœur comme les oiseaux ouvrent leurs ailes.
L'enfant resta longtemps, dans la vie, sur le même rang qu'elle. Ses petites mains maladroites et guidées valaient ses vieilles mains dépendantes, maniées par d'autres mains. 11 l'appelait Léonorette quoiqu'elle fût grosse; (juand ils habitaient la même chambre, leurs petits lits étaient exactement semblables.
11 l'écoutait parler, jamais de faits banaux, usuels, mais de contes, de légendes, de paradis, de choses merveilleuses. 11 l'écoutait parler de rois et de princes comme s'ils allaient frapper à la porte, habillés ainsi que des rois mages, car elle mêlait les siècles ; et du printemps prochain comme si on allait rencontrer, en avril, des saints nimbés voleter parmi les troncs d'arbres, pl de Dieu romnie si on allait le voir se pencher.
Pendant toute son enfance il l'écouta. Elle soupirait ; elle disait: bientôt; elle disait: peut-être... Elle avait souvent de ces expressions pauvres, mais grandes ouvertes. Elle était prête à tous les miracles, aussi grande que toutes les merveilles.
Maximilien ne croyait pas à ce qu'elle disait ; il n'y faisait même presque pas attention ; il ne croyait qu'à elle, à son ombre saignante, aux racines de ses paroles. Réelle ou pas réelle, la signification de ses mots, qu'importait ! La réalité de sa voix était.
Cette voix sourde, gauche, était belle à cause de
l'amour qui la faisait vibrer, et c'était là comme une chanteuse qui chantait.
... A la voir de si près, si pure qu'on distinguait presque en elle le conflit de l'ombre et de la clarté, il éprouvait qu'il lui ressemblait, et il fraternisait bientôt totalement avec cette humble créature qui, enfouie là, désirait obscurément toute la lumière.
Lorsque le crépuscule arrivait, Maxirnilien appuyait, assis par terre, la tête sur les genoux de la vieille servante qui, n'y voyant plus assez pour coudre, s'arrêtait, les mains ouvertes, regardait devant elle, complètement épanouie.
La nuit tombait, les engloutissait. Us demeuraient immobiles tous deux, groupés sur l'épave du plancher, avec la blancheur de leur figure tournée vers la blancheur de la fenêtre, les yeux mêlés au ciel.
Ainsi, le fond de la vie a des formes d'appel. Ce qui fait que Léonore est Léonore, que lui est lui, c'est cette force de désirer, de vouloir, de prier. . . Ce qui surgit de lui et d'elle, dans le calme des choses indilTérentes, mortes, ce qui esl, ce sont leurs figures, ces choses incurables.
Alors, sou «Mitauce rouimenra à être o|)press('»e ; une précoc»' in(|iiiéhi(le arcpulua sa sainte diiTérence d'avec les enfants. î>ouvent sa uiéditation le bouleversait en silence. La vérité de la vie lui paraissait le conliaire de la Iranquillilé. Une parole
LKS SUPPLIANTS 1^
qui ne tremble pas ne vient que des lèvres, les gens calmes ne savent pas, sont fous.
Cette réalité humaine et sentimentale que son étrange ferveur lui découvrait partout et toujours, était indistincte, sans limite, trop vaste. Cela était trop important, trop absolu... Il ne voyait pas où reposerait la pensée qui s'attache à cela et ses rêveries s'assombrissaient tout h coup, comme l3 ciel, de grandes menaces supérieures. 11 eut souvent la détresse de ne plus savoir vivre, de ne plus savoir marcher ; souvent, il sentit un souflle de désert venir contre sa figure. 11 éprouva les défaillances des petites tètes couronnées d'innni.
(Vest ainsi qu'il i)oussa, ([u'il atteignit douze ans. Il n'était pas fait pour accomplir œuvre usuelle et unie] aux œuvres, mais pour s'occuper de la vérité même. Il était absorbé comme ceux qui écoutent des voix et que d'extraordinaires révélations travaillent. Pourtant son inspiration était grandement dépourvue de tout surnaturel. Il n'écoutait que ce qui était là, à respirer. 11 ne voyait pas « d'apparitions », mais il voyait plus que quiconque l'apparition des autres et l'apparition de lui-même. Pas de fantômes ; mais l'ombre du soir, rellet de tous les autres cœurs perdus, nudité du vrai, venait autour de sa tête comme une présence et une parole.
Im[)uissant et petit parmi les rues, parmi les chambres, du fond de son impuissance, de son humble emploi, il noyait tout dans son cœur. Mais
si incertain, étreint de petitesse, étouffé d'enfance, il le faisait d'une façon frêle, dune façon pauvre, qui tombait. Bien des soirs, il s'arrêta de voir et d'entendre pour penser à la fuite du temps qui passe, avec ses grands noms émouvants parce qu'ils saignent sur nous, et que leur mort nous fait mourir : printemps, été, automne, hiver ; et quand il pensait à cela, tout le reste lui était indiîïérent.
Bien des fois, M. Desanzac regarda son fils avec inquiétude dans cette saison de sou enfance.
Physiquement, Maxirailien venait bien. Une santé inébranlable le soutenait dans une apparence délicate. Sa figure s'approfondissait, ses yeux s'emplissaient de limpidité, son front de blancheur. 11 était calme et doux à voir, même pour un étranger...
Mais pourtant, il différait peu à peu des autres enfants.
Pourquoi ?... 11 y eut, dans la petite maison, des scènes muettes de contemplation. Parfois, cramponné aux bras de son fauteuil, et se tendant en avant, anxieux, l'homme épiait l'enfant qui respirait quelque part, dans le bleu du jour, assis, les mains sur les genoux, et il essayait éperdument de le voir, de l'entendre doucement changer...
M. Desanzac soupirait et disait: « C'est ma faute. » 11 passait des nuits sans dormir. N'avait-il pas laissé son lils grandir trop solitaire, enfermé en lui-même,
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ne lavait-il pa§ ainsi voué à celte pudeur de se mêler à tout qui le défendait comme une vertu ?
Nayant jamais réfléchi à toutes ces choses, effacé de la vérité comme presque tous les hommes, l'homme ne savait que faire, hésitait autour de son Jils. Avant tout, il aurait voulu bien le connaître, le pénétrer. Il le regardait, à la fois suppliant et timide ; il regardait autour de lui ; ^1 regardait l'étendue, le front pâlissant et les mains tremblantes, comme si ses pauvres bras étaient presque des ailes. 11 cherchait, en lui et ailleurs, la vérité, cette religion qu'on ne sait pas.
A force d'application, il fut exaucé d'un peu de clairvoyance. A contempler son fils avec un besoin violent de le voir, avec uq besoin maternel, il le vit : l'enfant n'était rien que son cœur.
il n'était que son cœur... De la vérilé, il n'entendail (|ue celte voix basse. Une respirait que l'émolion, le désir et l'amour.
Pourquoi cela le faisait-il différent des autres? l*our(|uoi cola l'isolait-il i)arnii Ions ?
Laisser rogner son cœur, n'est ce pas, au contraire, venir vers les autres?
Non!... L'homme, élevé un instant au-dessus de ses habitudes do pensée, de ses ignorances, dans l'acuité (Iv sa vision comprit ceci : co n'est pas par
LKS SUPPLIANTS 23
le cœur que l'être se rapproche des êtres. Au concontraire, le cœur fait tomber chacun eu soi uiôuie.
11 y adaiiv* le surnaturel de notre pensée, des pen séesqui nous rattachent au monde et aux hommes : la raison, les principes premiers, pareils chez tous, lot commun à tous, parcelles de làrae spacieuse et de liuterminable vie de Ihumanilé.
iMais le cœur, c'est chaque homme, c'est la part individuelle, la personnaltlé, la solitude. Le C(pur, c'est un élément de ténèbres, de séparation et (l'abime. Celui qui s'émotionne, pense à soi, celui (|ui jouit ou qui soullre, pense, ébloui, à soi.
Et le père voyait cela chaque jour, lorsque lenfanl, près de la fenêtre, embra.ssait du regard la rue pleine de monde et de soir mêlés. Debout, il S'élevait hors des calmes ruines sombres de la pièce. Un uniforme puéril de marin à large col tout blanc le levêtait. 11 n'était pas encore très différent. Sa voix disait, lorsqu'elle parlait, les choses que disent d'ordinaire les voix de douze ans. Il était pâle, mais comme tous les enfants qui vivent dans les villes, un peu étiolés, lapidés vaguement par les rues et les murs. II était encore innocent de vivre et de souffrir. Rien n'avait encore fait mal à son sou rire. 11 était encore ensommeillé dans l'exemple général, encore tout enlacé dans les chambres par l'ombre familiale.
Mais déjà, pourtant, on voyait qu'il se déshéritait un peu des hommes qui sont là. Le front posé sur 1 1
vitre, le front brillant, céleste, comme la grande perle du crépuscule, tandis que ses vêtements s'effaçaient de cendre, on voyait qu'il se désorientait sans bornes entre ces murs, et qu'il ne voulait pas imiter l'humanité... Il s'isolait, il s'isolait... Il vibrait, il frissonnait, il s'étendait en lui-même. L'émotion, c était son émotion ; les cœurs, c'était son cœur, et tout cela' c'était lui seul, lui seul, hélas !... Et il s'enchaînait à sa solitude, et il semblait pencher dans l'attente de quelque avenir inouï de bonheur, — d'apothéose personnelle, — son pâle visage qui ressemblait à de la gloire.
Ainsi, il venait comme la révolte individuelle en personne. Il venait vivre et souffrir cette croyance : la vérité est en nous, et non ailleurs. C'était l'impossible revendication des hommes contre tout ce qui existe plus que les hommes, la lulte pour la défaite, à laquelle il allait sadonner, sans doute... Et il serait de plus en plus seul, avec son cœur, assiégé par l'ordre des choses dont il se détournait et qui, pourtant, était plus fort que lui. Petit aveugle sans limites, il serait heurté h tout, perdu et malheureux. Et comme il souffrirait à sentir l'inévitable abandon se révéler de soir en soir, à mourir sinci'TenuMit, et il n'aurait ri(în pour s'a()|)uyer, cramponné (|n'il était ù sa propre chute 1
Vli le p(''re se martyrisait les regards ù constal(!r que son enfant serait exclusivement, jalou-
sèment, surhuraainement humain, avec sa face qui, dans le déclin splendide des jours, voulait pour elle la lumière.
Que faire? Que faire? Ktoufier avant qu'elles ne pussent s'épanouir ces idées d'individualisme à outrance, mêler davantage le sentimental rêveur à la vie pratique et lui montrer en dehors de lui l'énorme réalité. Comment ? M. Desanzac ne savait guère.
11 était embarrassé, gauche. A plusieurs reprises, il entreprit de parler à son fils. 11 lui dit des paroles faibles, inutiles, sans suite. Il ne savait ni commencer, ni finir.
— 11 faut changer, vois-tu, tenir compte de tout ce qui t'entoure... Sortir de toi-même... Prends garde, tu rencontreras la vie positive, le monde...
Il répétait toujours les mêmes mots ; il répétait toujours « il faut » ; il ne disait pas pourquoi, mais essayait,avec ses seulsregards, de convaincre sonfils, avec ses seules mains, de l'empêcher de s'en aller.
Le père n'avait bientôt plus de paroles et ne savait plus que regarder la tendre créature que la vie martyriserait. Ainsi, le long des âges, d'indécis parents ont dû s'effarer à voir grandir l'immense nouveauté, l'énorme désobéissance des petits <:>\\\t< qu'ils ont mis au monde.
Alors M. Desanzac s'engagea plus grièvement dans cette situation pathétique de son fils qui s'emmurait en lui-même. 11 guetta les moindres mani festationsde ses émotions pour les arrêter, les frapper, les meurtrir, forcer violemment Tenfatit à quitter ses propres ténèbres.
Il le faisait avec de la mélancolie, et pourtant avec de la joie. Il s'éprenait des réalités positives par haine du malheur qui résulte de l'excès de la vie intérieure. 11 retrouvait ses enthousiasmes de jeunesse, hagards d'être ressuscites depuis si longtemps, pour dire que l'homme par soi-même n'est ri'.'n, qu'il ne faut se consacrer qu'aux occupations communes et éternelles — , les émotions et lès sensibilités, étant brisées les unes les autres et émietlées dans le temps et l'espace.
Il exagéra, meutit. Tandis que le recueillement de l'enfant songeait : comme on est grand ! Le père n'iiélail brusquement, montrant le spectacle de riiorizon cl le (It'idoi.Mnout de l'histoire : coniino ou est petit !
Ils étaient l'un contre l'autre dans leur faron de penser, <le regarder, de croire : l'un, du fond de l'être humain, l'autre, du haut des choses. La vérité est-elle dans l'individu? Lsl-elle dans l'universel?
Problème dcuiesuré (|ni a lourmenlé et divis('i loii^ les [(('liseurs, dcfiuis (|U(' les penseurs oui ba-
taillé au-dessus des hommes, et qui se retrouvait k nu dans l'humble maison peu savante.
... Le mois d'août finissait, et le jour aussi. L'air était plein d'une douceur qu'on caressait. Le père et le tils se teiiaifut dans le hur«'au du rez de-cliaus sée, oisifs.
Ce jour là M. Desanzac fil un grand elïort sur lui-môme. Cette crise d'individualisme trop pur qui débauchait son fils à l'écart, il voulut en hâter le dénouement i)ar une tentative suprême. 11 avait résolu de se mettre en scène en face de l'enfant, de lui oITrir son exemple pour le décider à ne pas se confiner en soi, pour détruire sa solitude. Il s'était préparé à un colloque d'amour et d'aveux. Il avait peur ; il tremblait.
Du fond du grand fauteuil où il trùuait de tendresse, il lendit les bras, attira son fils, qui vint, et débordant de devoir, par phrases hésitantes, ébloui lui-même de sortir ainsi, sentimental, de l'obscurité et de l'oubli, il parla de son passé et dit: regardemoi.
11 raconta des désirs, des ambitions qu'il avait eus, des rêves qui ne se réalisèrent pas, d'autres qui se réalisèrent, hélas; des soulîrances endurées, desjoies. Et de tout cela, qui fut son cœur tout entier, il ne restait, disait-il, plus rien.
C'est là où il voulait en venir: « Par nous-mêmes,.
vois-tu, nous ne sommes que du provisoire, du passager... Nos désirs et nos rêves et même nos sentiments sont éphémères, ne sont pour ainsi dire pas. »
Il prit la petite main de son enfant, et lui dit de cette voix changée et lointaine qu'on a lorsqu'on dit uue prière ou de la poésie :« Ouesuis-je,que suis-je au milieu de la réalité, moi ? Je ne me maintiens que par celte puissance impuissante du souvenir...
Et avec une ardeur dévote : « Tandis que le monde demeure, chargé à jamais de toutes ses vérités, que le temps et l'espace s'envolent éternellement, que l'infini est toujours vierge, l'homme tout entier n'est qu'une goutte d'eau, un point de poussière, Ihomme tout entier n'est rien.
«... Nous deux, qui nous tenons là, regarde comme nous sommes peu de chose, regarde comme l'immensité nous chasse loin d'elle !
« Il faut mettre sa foi dans quelque chose d'éternel, pour qu'elle ne vieillisse point et ne meure point... »
Il se tut ; leurs mains se détachèrent. Ils se sourirent sans se comprendre ; leurs deux sourires étaient tout seuls comme deux simples offrandes.
(-omment allait finir cette confrontation, entre les deux personnes crépusculaires, voilées do rapprochement, et pourtant par leurs croyances si lointaines l'une de l'autre ?
Maximilien demeurait immobile. 11 ne savait pas parler. Parfois, une espèce de joie s'élevait en lui et le persuadait, mais il ne savait pas parler. 11 essaya de se chercher, il essaya de se remémorer ce qu'il avait fait, ce qu'il avait ressenti jusque-là... Il avait été simple comme tout ; il avait grandi bien sage et bien droit. Plus tard, aux heures pieuses où le jeune âge communie avec ce qui est, la figure de son père lui avait confirmé la place de la vérité même, avec génie, avec simplicité, avec lumière.
11 la regarda encore dans ce moment profond pour lui demander secours.
La nuit est presque venue avec ses rayons bleus, car elle est du jour aussi, du jour sans nuages, sans formes, du jour sans tache. Le père est muet, plus incertain que jamais de ce qu'il doit dire et faire. Ses yeux blêmes regardent à la fenêtre, par-dessus la ville de pierre, qui est comme l'hiver, le ciel étoile qui est comme le printemps. Sa figure est toute perdue au sein de ses évocations de lois universelles, de choses extra-humaines. Elle contemple la nuit ensoleillée, elle contemple les constellations, vénère leur ordre, murmure leurs noms, rêve aux vérités extérieures et immuables dont elles sont les signes et que notre sort est de quêter petitement ; elle s'étend, pleine de la négation d'ellemême, pleine de la certitude qu'elle est écrasée et
doucement et infiniment foudroyée par l'immensité des choses et des clartés. Et cette figure s'abîme dans son rêve, se sacrifie, s'efiace, se donne au ciel.
Maintenant le crépuscule est entièrement là avec sa fertilité. L'ombre chasse les apparences, les couleurs, les détails, l'ombre dénude la beauté. C'est une pudeur sublime de ne montrer que le cœur.
Elle vient assister l'enfant. Une fois de plus, celuici se sent ramené du murmure des paroles, de la signification douteuse des pensées, à l'ombre humaine d'où elles éclosent infailliblement.
Tout l'infini se retourne; la simplicité s'accomplit toute . Le père rêve... Son rêve, c'est le monde ? Non, son rêve, c'est lui.
Son rêve, c'est lui qui pense et c'est lui qui voudrait !
Il regarde l'univers comme Léonore regarde le paradis. Y a-t il un paradis, jardin d'àmes cueillies ? Peut-être oui, peut-être non. Mais il y eut parfois dans l'angle de ces mômes boiseries une femme candidement ouverte, qui avait la magnificence et l'envergure de l'Au-delà. Y a-t-il une réalité extérieure qui correspond exactement à celle que cet ho'rtime implore et veut qu'on implore ? Oui sait? Mais (fuel (pie soit l'inconnu, cet liomnje qu'on voit là, presque pareil à ce coin gris, vit les étoiles, res- ])ire l'inlini. Il tient l'univers dans son ombre. U
LES SUIM'IJANTS 31
cache les étendues, les problèmes et les inquiétudes, et les désirs démesurés, sous ses haillons déchirés par le soir. Et chacune de ses paroles de néant et de mutilation l'atteste et le célèbre, et il ne peut que rayonner de plus en plus.
Et comme toujours sa figure apparaît comme la chose pn^mière, la grande chose maternelle : sa ligure qui pense, astre accueillant, astre des astres.
Malgré son vouloir lui-mérae, bien plus, malgré sa foi, c'est elle qui existe tout d'abord avec sur elle toute la distmce qui la rattache au passé, avec sur elle toute la distance qui la rattache aux étoiles, avec toute la distance changée en grandeur, ornée de tout ce qui est et de tout ce qui fut, et plus encore, du vaste sacrilice vers l'étendue pâle dont elle se pâlit comme une hostie.
Mais sa figure n'est, dans la large poussière de la pénoribre, que l'ostensoir de son cœur, et c'est son cœur dont on est témoin quand on regarde. Son cœur est la racine, la raison d'être de sa pensée. Le cœur est le dieu de la pensée.
Ainsi c'est la personne humaine, dans son individualité, sa solitude, qui est au commencement; la personne humaine est ce qui commence. Les choses ne sont jamais seules ; toute chose linit par avouer un cœur ; tout spectacle désigne, à la fin, dans l'ombre, quelqu'un.
Et l'enfant adora d'uQ humble sourire cet homme vaguement azuré dans ce soir plus vrai qu'un autre soir, cet homme dont les dessins des rideaux caressaient l'éclairement, cet homme qui était là, avec un battement, un tremblement de source.
Alors M. Desanzac, à son tour, se sentit saisi, troublé.
Inquiet, il éprouva le besoin de proférer, en souriant de son sourire abîmé par la vie :
— Nous ne sommes rien, nous ne sommes rien.
Mais il baissait la voix malgré lui, comme s'il blasphémait, comme si quelque chose de pur et de terrible se réveillait et surprenait son accent ; et l'enfant saisit cette nuance, cet étonnement divin de sa parole.
Le vieillard commençait à sentir, à voir, à toucher le miracle de la pensée — miracle si simple et si proche qu'on l'ignore — il commençait à se rendre compte que la pensée signifie l'homme et non les choses.
Il commençait à se rendra compte que ses souvenirs, ses idées, ses croyances, ses affirmations, tout ce qui sappelle le vrai, tout cela est sorti de lui. Kt ce soir, c'est lui qui reste au delà de tout cela. Sa présence est pareille à une suprême victoire sur le temps et rcsi)ace et ce (jui les peupla, et ce (jui les peuple. I.a vie el le monde sont, brumeuse-
ment, les épaves de lui. Puisqu'il est là à réunir la lumière, à maintenir les époques, à penser charitablement...
11 trembla comme sortant d'un rêve, redressé à demi dans le silence. 11 promena ses mains chancelantes sur son front entouré de l'immense naufrage obscur et radieux de tout.
Il ne savait pas sa grandeur ; il ne la savait pas. Toute son éducation, ses idées acquises ne pouvaient plus le lui permettre. Il lui aurait fallu recommencer à épeler en ce sens, mais il agissait, stupéfié et pur comme un pauvre prophète d'ignorance, chefd'œuvre aveugle de la vérité. Il mit religieusement ses mains sur ses yeux de révélation, et il pleura, ayant senti, pour la première fois, toutes les choses de la destinée et de l'univers retomber sur sa seule tète. 11 croyait sans doute s'attendrir à ses souvenirs, mais ses larmes tombaient à cause de la solitude trop invincible du cœur, à cause de la grande gloire abandonnée de chacun des hommes.
M. Desanzac ne se souvint bientôt plus de cette soirée. Mais, peu à peu, il cessa de s'occuper tant de son enfant. Son elTort se ralentit, se découragea. Il s'en éveilla comme d un songe. Tous deux s'écartèrent l'un de l'autre comme il est naturel à deux êtres.
Quand Maximilien eut treize ans, son père pril cependant une résolution. Puisqu'il s'agenouillait de plus en plus dans la vie intérieure et frissonnait inutilement, il valait mieux que le monde le touchât le plus tôt possible, et il le mit au collège pour le rendre semblable aux autres.
Un matin d'octobre, où grelottait du vent mélangé de pluie, M. Desanzac le conduisit dans la vaste école et l'y laissa.
Au milieu do la cour d'honneur, enserré, un jardinet était captif. Tous les couloirs étaient revêtus (le la môme livrée de couleur brune. En suivant le chemin qu'il fallait suivre, l'enfant se trouva dans une cour <l(^ récréation, sombre comme une cham-
bre. Des centaines denfants y erraient, isolés. Parfois ils formaient des groupes, qui marchaient le long des murs. On se sentait tellement prisonnier que lorsqu'on levait la ItHe dans le temps pluvieux, ou était étonné de 1 eau du ciel.
La cloche ordonna l'entrée en classe ; le professeur édicla le programme, l'emploi du temps; prit d'avance toute l'anuée. Puis ce fut la salle d élude, le maître à l'affût. Les règlements étaient là, stricts, déformant tout de leur forme.
La nuageuse présence de Maximilien était refoulée par une froide présence nouvelle. Inaccoutumé à compter avec l'extérieur dans ses grands essors d'intimité, il se sentit frappé par tout, autant [)ar ces murs que par ces ordres, que par ces enfants.
Hélas, par les enfants eux-mêmes... Ils lui ressemblaient, sanfe doute, obscurément. Mais les êtres qu'on réunit tout d'un coup ne sont pas en con tact par leur profondeur souriante, mais |)ar leur surface, leur obstacle, leur choc de dureté. La foule, ce sont les hommes sans les hommes ; la foule autour d'un être se change en choses, se change en pierres, et repousse, et lapide...
11 vit bien que s'amoncelait autour de lui toute une organisation hostile : celle que son père avait essayé de voir et de lui faire voir lorsqu'il gémissait tout bas, en l'enveloppant du fantôme de ses i)ras : ^ Prends garde, tu rencontreras le monde. »
C'était sa première rencontre avec le monde.
A l'autre récréation, il recula doucement, jusqu'au
mur de la cour, et s'y adossa, lassé, quoique ce fût le matin.
Il retourna là de chaque matin à chaque soir. Les habitudes, les études menaçantes et innombrables, le bourdonnement des voix l'enveloppèrent, l'assiégèrent, essayèrent de le disperser dans le monde extérieur, dans le grand espace impersonnel et contraire.
Il s'elïaça à moitié et aurait pu s'efïacer tout entier, tomber, dans cette mêlée de la vie commune où, le premier jour, il chancela.
Le petit écolier, à la fois plus fraternel et plus étranger qu'un autre, à la fois plus savant et plus ignorant — lui qui voyait les figures se transfigurer et qui balbutiait dans les détails des leçons — avait tout contre lui.
Il errait, rêvait, en peine et eu péril, avec sa simplicité qu'on n'admirait pas.
Mais il était déjà trop vivant pour succomber, et il se trouva que cet assaut de la banalité, en le frappant, le confirma. Il résista brusquement,se recueillit avec violence.
Mais il perdit le peu (juil |)Ossédait de qualités sociales dans sa hâte à se garder. Il ne se liait avec personne, ne parlait jamais assez haut (|iiaiul on
LKS SUPPLIANTS 37
'iaterrogeait, mettait du temps à comprendre les Ivoix et même à les entendre.
Il travailla ses devoirs, ses leçons, avec une docilité copiée, sans joie. Il lâchait de retenir, mais toujours, mais partout, il s'étonnait de la petitesse de l'enseignement positif, de la faiblesse des faits et des dates, de la mort des formules; il s'étonnait de toute la maigre science.
Et à chaque instant du jour, il oubliait impérieusement les préceptes parlés et écrits, pour adorer ce qui est adorable, et son recueillement s'en allait, s'envolait, s'enfuyait dans son cœur.
(Jue de fois, à travers l'existence dune monotonie contagieuse, il laissa tout, pour se mêler ainsi infiniment à l'inlini de son être!
Que de fois, dans quelque coin de la cour de récréation fourmillante et bruyante, à genoux sur un banc, un peu alïaissé, les bras posés sur la barre du dossier, presque dans une attitude de prière, il refusa toute l'apparence présente, il entra dans ses émotions, dans les choses sacrées ! Il pensait à n'importe quoi de ces choses : à la maison paternelle, au silence qu'elle faisait, ou, plus loin, à des jours d'autrefois. Déjà le délice des inguérissables souvenirs. Déjà — oh 1 angoisse — le paradis d'un passé!... Et les détails des anciennes époques remontaient à ses yeux comme des larmes.
A travers les murs rêches du collège, le sol boueux, il voyait sa rêverie respirer, sanimer de deux existences qui étaient divinement la sienne : sou père, le bienfaiteur, sa mère, la fée...
Dans l'ambiance insignifiante et abstraite, il rêvait, exilé dans une immensité qui n'était pas celle du temps et de l'espace, qui était l'immensité pure.
H lui fallait longtemps pour se remettre au point de la réalité, se rapetisser, se cacher dans l'apparence extérieure, et cet effort lui faisait mal.
Ainsi, sa vie intérieure prenait toute la place, s'exhalait en appel immense. Appel de quoi ? De tout ce qu'il n'avait pas. Le cœur, c'est appeler tout, et il n'était que son cœur.
Des privations s'établirent en lui, vite amplifiées. Le long du jour, il allait demandant le soir ; le long de la semaine, il vivait cherchant le dimanche.
Il désira la liberté. La liberté est douce et paisible comme le pain : on n'y fait pas attention aux jours suffisants ; mais dès qu'on ne l'a plus, on se rappelle le bon goût qu'elle avait. Il adora sa liberté perdue, sa liberté future. Souvent, la face aux carjoaux grillagés, serré au front par la prison, il fixait les rues, les rues inaccessibles, les rues surnnlurelles. Kt vraiment, A le voir, on eût dit qu'il rherchait quelqu'un, qu'il im|>lorait une absence, cet infini criicl de ceux qu'on aime.
Ml il s'immobilisait, attentif dans la cour, iuat-
tenlif dans la classe, purifié des détails, songeant au grand salut de la destinée : le bonheur.
Puis, continuellement désillusionné, pt£ reculé par l'ennui, il leva sa tête, qui était contre tout.
Il quêta un soulagement, sinon une délivrance. Il quêta quelque chose remplissant enfin ses yeux, qui éclairaient ses privations, ses mains, qui fai saient fuir l'azur devant elles, son front, mur terrible de son ombre.
('e fut une envie dètre complètement lui même, de faire cesser cette disproportion aiguë entre ce qu'il était vraiment, sa pensée palpitante, et ce qu'il était dans le monde extérieur : un peu d'argile meurtrie de tous côtés, un peu de place disputée. Être si grand et si petit !
11 se dressa avec un orgueil plus sourd, sagita, alla plus résolument à rencontre de l'existence qu'on lui faisait.
Il n'en sentit que plus fortement la loi d'élroitesse qui le tenait, la grilTe des choses, qui le réduisait à n'être ici-bas que le fantôme de lui-même.
Il se fit résistance, montra ce mauvais esprit qui attire la haine des maîtres. Les réprimandes, les punitions tombèrent sur lui. II les aima. Elles lui donnèrent un sourire plus vrai. II lui plut de sortir des rangs, dénoncé, coupable, dans une honte qui ressemblait à de la gloire parce qu'on le contem-
plait. Ses lèvres prirent goût à dire : non. Il lui semblait faire aux empereurs de son enfance des refus impériaux.
Quoi de plus, quoi de plus? Régner, régner tout entier. Réaliser toute sa grandeur cachée. Il avait besoin de lui-même. Ses rêves d'espoir l'appelaient réellement comme un sauveur. Quelaire?
S'échapper, s'enfuir, loin, n'importe où, créer de la distance? 11 pensa à cela, un jour, la main crispée sur cette extase... 11 vécut pendant quelque temps dans l'émerveillement de pays autres qu'il découvrirait, de campagnes exquises qu'il cueillerait... Des chemins où la rosée multiplie et illumine le soleil levant ; des vieux mails herbeux dont les murs adoucis et verdis s'efleuillent avec les marronniers ; des villages qui auraient h ses yeux, de par la décision auguste qui l'y pousserait, des délices et des reflets d'œuvres...
Mais non ! fuir, bientôt cela lui sembla vide, flétri, le contraire dune action... Et puis, on ne peut pas fuir ; quand on est entouré de ses amours, cet horizon-là est comme l'autre : l'homme est trop homme pour s'en enlever...
Il retomba dans son insatisfaction, dans l'ivresse de se dire : Oh ! tout ce que je serais si j'étais ! Kt il médita de grandes révoltes, et il pensa que la violence doit être frappée.
Ainsi, cette réalisation urgente de son importance lui apparaissait sous une forme de plus en plus directe, concrrte, bru la h'.
Son enfance lui avait appris à désapprendre les choses extérieures, les biens terrestres, et pourtant, c'est vers cela qu'il tendait à présent ses mains. C'est de cela qu'il voulait voler pour s'en accomplir.
Il se trouva que l'opinion s'entretenait alors de récents exploits d'anarchistes. Des bombes avaient éclaté dans la bourgeoisie, qui se soulevait de haine éblouie.
Les coupables avaient été pris. On lisait, éparses dans les journaux, leurs tliéories d'enfants, à la portée des grands et des petits enfants. Ils étaient pleins de beaux rêves d'amour, de justice et de joie. Et ils voulaient réaliser ce paradis, ils voulaient que leur bonté fùl. Ils essayaient qu'elle fût malgré tout, tant ils avaient besoin du bonheur des hommes. Ils étaient persuadés qu'il fallait détruire la société actuelle pour faire [)lace à la meilleure. Ils n'avaient pas des formes de méchants, ils avaient des formes.de rêveurs qui veulent toucher leur idéal; ils avaient des formes de foules qui, innocemment, tout droit, vont peupler leurs rêves.
11 était leur frère ; mais il était arrêté au fond de son coin et de son enfance. Il avait leur forme, mais ses rêves à lui n étaient que des rêves.
Cette ressemblance le fit tressaillir. Et il écouta, en tremblant plus que les autres, le tumulte que
ces gens faisaient dans le monde en jetant leurs aveux de flammes.
Un jour, très tôt, dans Taube bouleversée, assis sur son lit froid, hésitant au bord du jour comme au bord dun abîme, il crut qu'il devait faire comme eux... Oui... Tuer la violence qui, monstrueuse, l'enserrait et le cachait, et puisqu'une maison écrasait sa sombre importance, s'armer du tonnerre qui casse et qui immensifie les maisons.
Mais, à mesure que l'idée le pénétrait, un effroi s'éveillait, inconnu, répercuté du fond de lui. Cela serait mal, cela serait réprouvé et odieux, cela serait une effroyable désobéissance.
Une désobéissance à quoi? 11 avait la notion du bien et du mal. Parfois, il s'était aperçu que certaines actions: le mcnsonj^e, par exemple, deviennent à accomplir, gênantes, angoissantes, impossibles. C'était un confus instinct venu il ne savait d'où, comme un cauchemar innomé, fini, mais dont l'inerte souvenir pèse encore sur le geste délivré du réveil. Il avait cette lourdeur qui s'opposait <i sa volonté émotionnée. C'étaient deux forces en lui, mais l'une était morte, et l'autre était vivante.
En allant au collège, ce jour-là, il considéra, tout changé par sa résolution, les murs haineusement debout.
Une bombe... c'était celai Une bombe ferait à tra-
vers ces murs, au hasard, une fleur grande comme son cœur. Une bombe lui ressemblerait. 11 frémit d'impatience.
Dès lors son existence tomba dans des détails. Il s'approcha de ses camarades. Du milieu de son angoisse, qu'il faisait taire, du milieu de son antique pudeur, qui se dissipait, il les appela. 11 lui en fallait un, il lui fallait un aide, un soldat. A ceux qui lui parurent attentifs, il parla de rancune, de rébellion, étonné d'abord du son de sa voix.
Luu des petits collégiens vint à lui avec facilité, lui confia sa tendresse que la vie abîmait de jour en jour. Il s'appelait Serge, était blanc et faible. Lui parlerait-il de la bombe? Il n'osa pas: il était trop blanc et Irop faible, il ne comprendrait pas; il ne comprendrait qu'après...
Ce fut un mauvais écolier, borné et brutal, au front bossue comme des pierres, aux lourdes mains entraînantes, qui devint son complice. Celui-là ne vit dans l'entreprise qu'un coup de méchanceté et de. vengeance, rien de plus.
Cette face sourde participait tout de même un peu à la fête d'espoir, et parfois au milieu des études et des classes, à travers les fantômes de ceux qui ne savaient pas, ils se regardaient tous deux et se souriaient graduellement dans l'éblouissement futur.
Dans la maison de ce dur et sûr complice, en haut de Montmartre, se trouvait une cave vide où un jour ils s'enfermèrent pour faire une bombe à leur image.
Un rayon pâle filtrait là, martyrisé de poussière, n'atteignait que leurs ligures et leurs mains. Le cachot était si profond qu'on voyait le ciel se mêler aux barreaux du soupirail.
Au milieu de cette ombre, les drfux enfants se ressemblaient à cause de leur grand désir; Maximilien ne se rendait pas compte que la douceur qu'il éprouvait provenait aussi de cette présence qui l'assistait ; il ne s'en doutait pas, mais, malgré lui, il tournait la tête et regardait son complice.
Ils firent, avec des cartouches de chasse, un petit paquet charbonneux d'où traînait un filament.
Quand leur bombe fut finie, ils se mirent à genoux devant cette petitesse pour la voir de plus près. Ils la contemplèrent longtemps. Us frissonnaient d'un immense espoir, d'un espoir d'anges tombés.
Ainsi Maximilien cherchait à imiteravec sesmains l'infini de lui-même. Rien que l'abîme informe du cœur défende; (pion en fasse des images concrètes, l'enfant, tenté, empoisonné parles choses et les faits matériels, s'agenouillait devant l'idole de son cœur.
Quelques jours après, le soir, il sortit du collège, seul parmi les autres. Il avait un grand capuciion d'écolier, sous lequel ses mains tenaient diffu-ilement la bombe tremblante, semblaient contenir les battements démesurés d'un rêve. Une petite pluie fine voilait, vidait les rues, faisait luire les pavés. Nul ne le vit s'arrêter sur le long trottoir droit, près d'une fenêtre de classe.
Puis après, sur un banc du square, à quelque distance dans l'ombre, il épia, les yeux déjà resplen dissants. La foule, au loin, murmurait à peine, puérilement ; des voitures grondaient, s'eiïaçaient dans le temps morne. Il attendit... 11 attendit que sa vie étoulïée, méconnue, apparut à tous de loin, de haut, dans son envergure et son soleil. Il attendit la péripétie de vérité.
Ainsi, parfois quelque loqueteux criminel, posté dans la boue à proximité d'une porte cochère, a attendu impérieusement de voir enfin éclore l'arcen-ciel de justice qui se torturait d'ombre au fond de lui !
Il commençait à être tard, l'assombrissement venait vite. Le ciel était encore assez terrestre pour montrer les hommes, assez profond déjà pour montrer une étoile. Il y avait des arbres alentour. A ce moment de l'année, la nature est charmante. La saison matinale et enfantine ne s'occupe encore
qu'à se parer. Avec ses minces et insuffisantes guirlandes, le printemps joue au printemps.
Mais les yeux de l'enfant étaient graves ce soir. D'ailleurs, les vrais yeux sont toujours graves, le soir. Le soir a une forme pathétique. C'est un grand désir de ne pas mourir. Il n'y a plus, le soir, qu'une faible lueur qui voudrait toute un nouveau matin, qu'une douceur pauvre qui a besoin de la douceur de lumière, qu'une harmonie qui attend, triste, comme une demande, un espoir, comme quelque chose de chrétien.
Une demande, un besoin... Il tourna ses yeux malheureux vers la fenêtre où respirait la bombe.
11 y eut une brusque lueur, une détonation sourde ; la fenêtre s'incendia, s'éteignit dans un fracas de vitres cassées, un nuage blanchâtre fusa, s'arrêta mollement, en l'air. Quelques cris s'élevèrent dans la rue, puis des gens coururent vers la fumée... Il en venait de partout. 11 se leva, ivre de gloire, et alla, lui aussi, vers la fenêtre, poussé, porté triomphalement par la curiosité surnaturelle de la foule. Il avait dans la tête, dans la gorge, le cri de la bombe, et il se répétait royalement : « J'ai été, je suis! On m'a vu, on m'a vu tout entier! »
II s'approclia, se haussa hors du Ilot de curieux, regarda infiniment, regarda...
Oiryal il? Il y a, autour (rnii Iron noii- formé par
deux vitres fracassées dont les morceaux ont glissé par terre, des traces fumeuses qui rayonnent et figurent assez la trace d'une main géante ; sa main, sa vrai main sur les choses...
Avide, il regarda... Puis il s'apen^ut, bien qu'il ie défendît, qu'il se débattît, qu'un grand calme glacé tombait sur lui.
Le spectacle de la ville était, de nouveau, toute tranquillité, toute innombrable tranquillité. Il n'y a rien de changé dans l'étendue.
Le bruit, le cri de tout à l'heure n'est plus ; le silence l'a anéanti ; la fleur de flamme est à présent noyée dans toute l'ombre, et la blessure du mur qui reste est tellement intime qu'elle est perdue, qu'elle est oubliée, morte.
11 sentit, avant de le comprendre, (|ue les choses extérieures sont toujours petites, étant toujours plus petites que d'autres; que le temps et l'espace étagent autour de nous un mirage continu, une perpétuelle illusion, qu'il n'y a rien à faire avec le temps et l'espace... r/est le mensonge de la grandeur; c'est (lu néant.
Les choses du monde sont du néant, et l'action matérielle n'est rien non plus. S'occuper des choses, c'est jouer avec rien, c'est se changer en chose.
Maintenant, sa fièvre de ces derniers temps s'en va — triste, comme tout ce qui s'en va — le laissant
dénudé, frileux. Il voitsarracher de lui toute cette idolâtrie à laquelle il s'est donné, qui a été la punition de son ignorance et de sa faiblesse. Il ne sait plus ; il souffre. C'est un moment grave. Il s'arrête, s'adosse à un réverbère, qu'on vient d'allumer, qui dore un peu le drap de son capuchon, de son béret, de son candide et jeune habillement.
... Il se mit en marche, oubliant immensément la crevasse du mur, les traces rayonnantes de fumée, tout ce dégât noir et lourd, singeant une étoile. Il redevint lui-même comme on devient nouveau. 11 tourna sur le boulevard, alla vers sa maison.
Une ombre se tenait près du seuil de la porte ; elle vivait, c'était quelqu'un.
Il reconnut cette présence : le petit orphelin boiteux, dont on voyait battre le cœur. Maximilicn vint à lui. Sa sensibilité, si grande et si délicate qu'elle était remuée par tout souflle humain, se pencha ce soir-là plus qu'un autre, pour essayer d'admirer ce visage.
11 s'arrêta en face de l'enfant, il le contempla.
11 n'avait pas changé depuis qu'on le voyait. Dans le (juarlier vivant, il restait Umjours aussi petit, comme un bijou. Son cou était mince comme une tige. Ses mains, trop maigres, se reliraient de la vie. Son front, ses tempes, ses formes saillissaient, blanchis.sanles, mettant à peine un p»Mi d'ombre sur son .squelette; et sur ses petits pieds charmants — car les enfants ont malgré (oui, parmi les
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hommes, lindélébile aristocratie de leur petitesse — il était posé légèrement, hélas I comme une apparition.
Et Maxiniilien sentit combien la mendicité de ce petit était vaste, combien chaque chose précise qu'elle mendiait était infime et l'exprimait mal. Sa pauvreté n'a pas de cesse, et monte toujours comme le ciel. Et il lut sur cette face Tillusiou des choses matérielles.
Qu'est-ce qu'une aumône terrestre pour un vrai pauvre, pour un petit pauvre? Chaque chose d'aumône est si vite elTacée par le vide allamé, acharné du mendiant, tombe si profondément en lui, que c'est presque du mépris et presque de l'erreur. Tendre une obole à un pauvre, c'est choquer et non défaire sa solitude affreuse. Tendre une obole à un pauvre, c'est toucher sa plaie. Lui donner, c'est lui donner de la pauvreté.
11 faut penser aux sources de misère pour les tarir. Quand on est pur, on pense aux sources de tout.
11 faudrait à cet orphelin un don suprême, et un seul : sa mère qui est morte. Tant qu'il sera vivant, elle sera morte ; voilà sa signification profonde et douloureusement infinie, voilà l'éternel commencement de sa misère. Elle lui donnait tout ce dont il avait besoin. Elle est morte... Elle n'est plus quelque part, elle est partout. Quel malheur pour lui, qui est si petit! Alors il fait ce qu'il peut, il mendie une à une les choses qu'elle avait pour lui. Le pain, le sommeil, la chaleur, ce sont les autres noms de sa
r>0 LES SUPPLIANTS
mère. Il mendie sans arrêt au milieu de la foule une maternité anonyme et émieltée. Ceux qui passent doucement parmi tous ceux qui passent, lui donnent un peu, du bout des doigts, et, à la fin de la journée, sa mère finit par être venue. 11 mendie sa mère, et à cause de cela, à cause de la grandeur extraordinaire, impossible, de cette mendicité, les gens de ce monde, les choses de ce monde, ne peuvent lui donner qu'un peu et quun moment. On ne le guérira jamais d'aumônes.
Maximilien eut l'intuition de tout cela et, se penchant tout près du petit, il lui dit, à voix basse, dans l'ombre :
— Tu es bien pauvre, n'est-ce pas?
— Oui, répondit l'enfant.
Il ne dit que cette parole, mais si sincèrement (|u'on sentait qu'elle s'arrachait de ses entrailles, qu'elle saignait de lui et que la dire, cela l'affaiblissait. En somme, dire oui, c'est dire tout; c'est dire l'infini !
Maximilien s'en alla après avoir donné les quelques sous qu'il avait à ce frère d'enfance. Il dépassa la maison, marcha devant lui.
Kn approchant de ce petit et en le quittant, il avait vu qu'il était pareil à lui. Il avait éprouvé à le regarder ce secours aveugle : la ressemblance.
Il allait, obscurément tourmenté, travaillé par le besoin de penser enfin sur soi des paroles justes, de .se savoir.
Il Iros.saillit ; il s'arrêta en chemin; il avait trouvé
un mot auquel il se livra tout entier, le mot de pauvreté.
Pauvre.!... Lui aussi était pauvre et n'était même i^ue cela, puisqu'il demandait toujours quelque chose, toujours autre chose... Il était pauvre comme ce petit dont le cœur était si proche qu'on le voyait.
Comme pour ce petit, sa pauvreté était plus vaste que les choses. Les avantages matériels qu'il implorait tout à l'heure encore n'étaient que d illusoires, que d'évanouissantes aumônes. Les gens du monde, les gestes du monde ne pouvaient lui donner qu'un peu, et qu'un moment. La bombe était un geste terrestre. Son infini ne s'apaiserait pas avec des gestes terrestres. Il était plus grand que toute la charité du monde.
II s'était enfin un peu compris. Pour la première fois, depuis qu'il s'accomplissait, il avait une notion forte de lui. 11 s'apprenait avec angoisse, avec étonneraent. Cet isolement invincible de l'homme au sein du mirage des choses, cette séparation suprême, il en avait parfois surpris l'importance, de face en face. Ce soir, il sentait cela se déchaîner dans ses entrailles. 11 avait jadis entrevu la vérité, maintenant elle était là ; sa sincérité, cette blessure, saignait.
11 était pauvre, il était seul, il était orphelin.;. Orphelin vague... Et tout d'abord, un moment, il resta là, implorant, suppliant, comme un petit enfant perdu, trop jeune, trop confus pour bien savoir sou non».
Puis dans l'averse devenue rare, dans le temps encore brodé de pluie, il retourna sur ses pas, reprit le chemin de la maison. 11 n'en était plus qu'à quelques pas, déjà il en goûtait l'ombre, lorsqu'il eut la vision de son avenir.
Il s'aperçut doucement, tout près... Il était arrêté enfin au bout de la grande voie abandonnée quil prenait dans la vie. Il s'aperçut, assis, pareil à luimôme et pareil à tous les mendiants, car ils sont pareils d'attitude et de mise, malgré les pays, les jours, et hélas ! les saisons de froid et de chaud, à cause delà simplicité suprême des haillons.
11 s'était un peu compris... 11 s'était entrevu. Plus loin que ce qui serait bon, plus loin que ce qui serait doux, que ce qu'il fallait, il avait ressenti ce qui est. Ses yeux s'attiédirent de larmes, cette eau déchirée et tremblante qui nous ressemble.
Il s'avançait sur le boulevard, les épaules déjà chargées de pénombre, les vêtements déjà appauvris de bruine, tandis qu'au-dessus de sa tête, en proie au pâle .soleil d'or, l'azur, fécond, verdoyait.
Le crépuscule faisait la maison grise et sage lorsque les yeux pleins de larmes et de lumières, il gravit les deux marches de pierre, et ouvrit la porte. Il voulait se réfugier dans sa chambre. 11 chercha d'abord, par la maison, son père pour l'embrasser.
11 entendit un bruit de voix. Le bureau de M. Desanzac contenait des visiteurs. Depuis quelque temps, l'ancien critique s'elTorçait de retrouver, de réunir des amis d'antan, pour leur parler de Maximilien, leur demander des conseils, leur demander de l'aider à le sauver.
C'était presque tous des hommes éminents ; M. Desanzac les avait connus au collège ou à la Faculté de Bordeaux, et lorsqu'ils étaient là, le père voyaient ses souvenirs de jeunesse revivre autour de la jeunesse réelle, triomphante, de son fils, et c'était un mélange délicieux d'enfances.
Ce soir-là, ils étaient trois : un professeur, un
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«crivain et une autre personne que Maxirailien n'était pas bien sûr de connaître.
Ils avaient déjà parlé du caractère anormal de l'enfant, de sa sensibilité mystérieuse et exclusive, lorsque celui-ci, timidement, poussa la porte et se présenta.
Un peu merveilleusement, il sentit une à une les têtes se tourner vers lui, marquées de surprise, comme si ces hommes le contemplaient pour la première fois.
Il fut reconnu confusément, lui si méconnu. N'avait-il pas l'aspect libéré, détaché, de ceux qui viennent modifier les choses acquises, retourner les étendues piétinées, durcies et acharnées? N'avait-il pas sur sa tête une sorte d'auréole ennemie ?
Un instant de silence eut lieu autour de lui, puis la conversation reprit, plus sérieuse, plus grave et comme bénie. Elle s'engagea dans des voies simples. On l'interrogea sur ses études. II répondit en peu <le mots, occupé tout entier à penser qu'on est orphelin...
— Il a l'ûme religieuse dit quelqu'un.
— Oui, dit M. Desanzac. II est plein de grandes pensées vagues, il a l'âme religieuse...
Le père, très libre-penseur, avait l'air déçu. Le l)rofesseur considéra alTectueuseraenl l'enfant et dit :
— Au lieu de chercher à jouer, il cherche de la lumière; il est plus limpide que les autres.
II ajouta :
— U s'approche de Dieu.
« Ce n'est pas un mal, au conlraire. C'est magniliqueraent naturel. C'est beau. Dès qu'on lâche les petites choses précises, et qu'on va droit, on joint l'absolu. Dès qu'on se désintéresse des heures, on se met à jjenser à réternité, vertu de Dieu. Au delà <le la vie quotidienne, on touche Dieu, puisque Dieu est au bout des lioiiimes et des choses.
— Et il n'est jamais trop tôt, dit un autre interlocuteur, pourvoir la vie de cette grande manière blanche. Les principes infinis sont tous plus faciles les uns que les autres ; ils sont paternels, ils sourient. Dieu est candide, et digue des enfants.
— Crois tu en Dieu, mon petit? deraanda-t-on.
— Non, dit Maximilien.
Cette réponse, et le ton catégorique dont elle fut prononcée, amenèrent des sourires entendus. Le l)rofesseur passa sa main sur sa ligure ridée et compliquée, et dit :
— Tu y crois sans le savoir... Tu es près de lui, mais lui seul le sait.
« Vois-tu, mon enfant, tu essayes, et tu as raison, (le te troubler grandement dans la vie : tu te troubles en Dieu; mais tu ne connais pas encore le nom de la joie. Tu penses à Dieu à tâtons. »
Une nouvelle pause succéda à ces paroles. Quand on parle de choses religieuses, on a comme la pudeur de la vérité vraie, et des silences viennent souvent sur les voix.
~ Ne pas croire en Dieu ! murmura enfin un des hommes qui étaient là. Pauvre petit, tu verras peu
à peu comme toutes les autres croyances, toutes, sont liées à celle-là, combien toutes les vérités supposent cette vérité suprême I Si Dieu n'était pas, ce ne serait pas la peine non seulement de vivre, mais de penser.
« Tu verras la diflérence universelle qu'il y a entre croire et ne pas croire ! »
Et l'homme mit sa main sur l'épaule de l'enfant pour le caresser et le prendre.
... D'autres voix s'élèvent, et parlent avec un calme qui n'est pas vivant. Elles n'interrogent plus l'enfant, le laissent à lui-même, mais elles parlent toujours de Dieu, à cause de lui.
Lui, est accablé d'une indicible fatigue. Ses yeux se brouillent, il entend mal. Adossé au mur, il se referme, mais tel qu'il était tout à l'heure dans la rue, pensant à la solitude qui sillimite. Petit, il est éclairé jusqu'au front par la fenêtre. Il demeure là, insensible comme une fleur, dans la gloire de sa simplicité.
En ce moment, tandis qu'il s'endort ainsi au milieu de son parfum, il perçoit une parole qui s'exhale des assistants. Il la pen'oit |)ar('(': qu'elle a été proférée en frémissant, coninu' nn cri d'horreur à demi étouflé.
— Si Dieu n'est pas, il n'y a que nous qui soyons vivants, il n'y a (pie nous, et la mort...
Il se dit machinalement, ne retenant que la vérité pure, comme un écho sublime :
— Il n'y a (|ue nous...
... Maintenant, tandis qu'ils causent, groupés dans la brume, et qu'au milieu d'eux, son père est le plus beau, il rêve au delà d'eux, aidé par la musique de la fatigue. 11 rêve sans comprendre — car que comprend il ici-bas?— à tout le bien immédiat, intime, dont il jouirait, si la grandeur et la bonté vivaient, si l'infini était quelqu'un !
Dieu, ne serait-ce pas tout de suite, dans cette chambre, l'aumône même, la guérison de la pauvreté, la maternité toujours miraculeusement riche ?... Alors... Sa ressemblance avec le petit mendiant du soir se formulait mieux encore. 11 entendait son propre nom : 11 était orphelin du bon Dieu.
Une mélancolie au-dessus de son âge l'envahit dans les derniers reflets du jour; il eut l'inexprimable regret, le remords de n'avoir jamais et nulle part vu Dieu.
Et môme, doucement, avec une sorte d'espoir égaré, de folie prête à tout oser, le petit garçon leva les yeux ; il regarda devant lui, là-bas, il regarda éperdument, avec envie, avec création...
Mais nos yeux n'enfantent rien que notre grandeur. Regarder, cest dans nos entrailles; regarder, c'est la façon humaine et grise de rayonner.
Ses regards s'étendaient, impitoyables, invincibles, seuls, seuls...
On ne voit de Dieu que la place vide, on n'en voit que le ciel, on en entend que le nom ; on n'en ressent que le besoin béant.
Ses paupières se ferment de sommeil, ses tem-
pes bourdonnent. Il ne sait pas, il ne sait pas, sinon que la nuit est tout à fait tombée et qu'on est dans le ciel.
Il reprit son existence de collégien dans un état •d'orphelinat. Cela lut nouveau d'abord, puis cela fut triste.
Il continua tant bien que mal ses études. Sa vie fut toutefois plus sérieuse, dédaigneuse de toute manifestation extérieure. Ses livres et ses cahiers furent mieux rangés, ses actes plus mesurés. Mais tout seul, il s'ennuyait, s'inquiétait, regrettant, espérant, dépassant les jours. C'est terrible d'être un peu orphelin, toujours, malgré les splendeurs de la maison dans laquelle on rôntre !
Parmi ses condisciples, il n'avait pas d'amis. Pourtant comme il ne faisait de mal <i personne, il n'était pas détesté; il n'était qu'étranger. Il posait parfois de grandes questions importantes qu'on a pas coutume de se poser, qui sont en dehors de la conversation :
— Etes-vous heureux? Croyez-vous en Dieu? Les uns, interloqués, faisaient des gestes de sur-
])rise, d'ignorance, ne savaient que répondre. Ils avaient plus ou moins parlé de cela avec des grandes personnes ; mais ils n'y avaient jamais pensé avec des enfants de leur ;lge.
— Ah ! disaient-ils, on ne peut pas savoir !
D'autres se moquaient de la signification trop démesurée et trop douce de sa question.
D'autres disaient : « Je" crois, mais cela est mé langé de beaucoup de doute. » Et ils n'avaient pas de conviction, quoiqu'ils soupirassent quelquefois.
11 y ei^ avait qui raisonnaient,dissertaient,nffraionl de petites idées qu'ils croyaient avoir inventées :
— 11 faut bien quelque chose au-dessus de nous, que ce soit Dieu ou autre chose... 11 a bien fallu un commencement...
Mais aucun ne sentait 1 importance de Dieu. C'est pourtant la question humaine. Le Dieu de bonheur est il? Notre supplication est-elle recueillie là-haul? Kst-ce qu'elle vit? Oh ! est-ce qu'elle est resiée sur nous, morte depuis toujours? Vraiment il n'y a rien de plus pathétique que cette aventure mystérieuse de la prière.
Maximilien, délaissé, se mettait à éprouver cruellement le néant. Son cœur, où tout s'engloutissait, allait pourtant en quête de quelque chose. 11 levait dans la fuite du temps sa tête adorante. 11 appelait au secours du fond de ses profondeurs.
Une annét3 passa. Un autre printemps vint avec ses tremblants émois. L'air s'attiédit, les soirées s'éclaircirenl, puis s'illuminèrent ; il y eut de nouveau du soleil et de la chaleur. Sou cœur eut, aux déclins des jours, d'étranges frissonnements.
Ses fatigues étaient tristes, plus tristes qu'avant. Cette grande pauvreté, où le mènerait-elle? Car il irait jusqu'au bout de ses instincts ; il s'acquitterait parfaitement avec la vérité.
Un soir, il revenait de classe, il lonu:cait le boulevard. L'exil qu'il vivait le remua i)lus grandement, plus mûrement, plus définitivement que jamais. Cette soirée était la soirée de toutes les autres.
Il avait quinze ans. II était là, orphelin, avec tout dans les mains, avec rien dans les mains. Ses yeux étaient comme ceux (1 lin naufragé, usés, lavés par rétendue fuyante et immense et abstraile... Il contempla en j)assanl les bouti(|ues connues ; le bric-àbrac, le débit de vins, la mercerie. Rien n'avait
changé. Dans cette bataille contre le monde, qui était l'histoire de sa pensée, on eût dit que c'était lui qui s'ellaçait, lui qui disparaissait.
Une défaillance morale le prit. Jamais un tel accablement ne l'avait courbé, rapetissé. Sa douleur était si profonde qu'à un moment il s'arrêta. Il s'assit sur un banc, un peu tremblant, comme s'il avait froid.
Quoi? où en est-il? où est-il? Que demanderait-il s'il pouvait ?
Un couple passa.
Une femme? Non, ce n'était pas une femme... Peut-être si pourtant, peut-être était-ce aussi une femme...
Un oiseau, sur une branche verte, pas bien loin de lui, dans ce paysage de ville, chanta. Il l'envia machinalement. Cet oiseau épanoui en chant tenait plus de place que lui!
Alors se fit jour en lui une aspiration qui était déjà venue jadis. Se révéler... Parler... S'avouer...
Oh ! n'était-il pas trop muet, trop caché... Ne mourrait-il pas, en somme?
11 baissa le front, regarda le sol, maintenant sa serviette sur ses genoux, avec ses deux mains blanches, et il pensa tout bas :
— Oh ! si mes idées, les choses de moi pouvaient s'exprimer, prendre forme, demeurer ! Si mon rêve des rêves humains pouvait'enlm éclore !... Le silence fait mal et fait mourir... Ne pas mourir à mesure qu'on vit, ne pas mourir, ne pas mourir !...
Une forme humaine, homme ou femme, assise
presque contre lui, de l'autre côté du banc double, se leva, partit. Il entrevit ce départ, et mit la main sur son cœur.
Et il comprit que ce dont il avait besoin, c'était cette chose profonde : quelqu'un.
Quelqu'un où parler, quelqu'un où s'écouter, se loucher. Oh! quelqu'un où ne plus mourir!... Un confident, un ami par qui sa grandeur deviendrait une parole et serait là.
Quelqu'un, c'est la même chose que parler.
Mais il n'avait personne.
Ses camarades de classe ? Trop de familiarité obscurcissait à jamais leurs rapports avec lui. Les siens? Léonore ne le comprendrait pas, parce qu'elle ne pensait pas. Son père ne le comprendrait pas, parce qu'il pensait autrement ; et leur parler c'était ne rien dire.
A ce moment, levant les yeux, il aperçut, arrêté tout près de lui, un passant qu'il n'avait pas vu s'approcher, et qui lui dit dans la pénombre :
— ('/est toi, Max ?
Maximilien lui tendit la main.
(Vêtait un condisciple ])eu connu de lui : Jacques Ilcilin. Eu tWnanl après la chisse, il était venu là, par hasard, par le luiracle du hasanl.
Il restait debout, hésitant. Il avait une figure sérieuse et studieuse, Inclinée légèrement sur l'épaule.
— A quoi penses-tu ? demanda-t-il doucement en s'asseyant sur le banc.
— A ce que je ferai dans la vie, dit Maximilieu. Je viens de comprendre qu'il faut faire (juelque chose.
— Mais certainement, dit Jacques, ne comprenant pas encore.
Il se retourna à demi vers Maximilien et le considéra avec un sourire qui n'était qu'un meilleur regard.
Alors Maximilien se mit h parler de lui-même, ce qu'il n'avait jamais su, jamais pu faire jusque-là. Et sur ce banc où il était venu se réfugier, il murmura enfin :
— Je ne suis pas comme les autres...
L'enfant se tut et môme se recula un peu en arrière, ramenant sur lui le voile de la pénombre.
Je ne suis ])as comme les autres. ..
C'étaient là des paroles inattendues. Le nouveauvenu fut d'abord déconcerté, gêné par la totalité de cet aveu. Puis il regarda le parleur et de nouveau lui sourit. Il s'était assis là pour se reposer, mais il se mit à écouter. Il avait un grand front intelligent, accueillant ; enfant, il paraissait avoir
déjà la douceur d'un homme. Et comme Maximilien ne disait plus rien, il lui demanda :
— Pourquoi n'es-tu pas comme nous?
Et Maximilien sur le boulevard à 1 hospitalité si pauvre, longuement, sans assurance, avec son vocabulaire maladroit de commençant, essaya de se raconter. Il offrait ses paroles en tremblant, tellement elles étaient précieusement profondes.
Il dit à Jacques, il se dit à lui-môme, qu'il n'y avait rien dans sa vie d'extraordinaire, rien que les événements de tout le monde. Mais ses yeux s'étaient dirigés autre part que vers les choses usuelles, et sa vie avait pris la forme de chercher au travers, au-delà des détails dont on se contente d'ordinaire, quelque chose... Quoi ? l'enfant ne savait pas les noms, il ne savait pas que c'était simplement la vérité, etil murmurait d'une voix tendre : « J'ai essayé de choisir quelque chose de grand, quelque chose de suffisant, quelque chose de bon... »
Alors, de soir en soir, de douceur en douceur, de figure en figure, il avait choisi son cœur.
Et c'était à cause de cette élection de son cœur, qu'il avait l'air simple et monotone parmi les autres, qu'il était embarrassé de vivre.
Il parlait par phrases hésitantes, difficiles. Au bout de quelques phrases, il demeurait muet, selon le rythme de la pudeur. Jacques se taisait, cliarilable, et Maximilien se remettait à penser tout haut, à voix basse, pleine de l'ombre de son couir. Il s'étonnait de parler, c'était comme la première fois qu'il
se servait de la parole Et il recommençait à célébrer de sa voix balbutiante et nouvelle, l'importance, la beauté, de la personne humaine.
— Vois-tu, disait-il, il ne faut pas se laisser prendre aux formes, aux lignes, qui sont sur les choses, sur les êtres, sur le papier des livres. Tout cela est un peu faux. Les choses, l'espace, les nombres, les calculs, c'est d'une autre espèce que la vérité. Vois-tu, nous qui sommes, nous ne sommes pas précis, quoique nous en ayons l'air, nous sommes vagues...
Jacques, tout troublé, ne sachant plus ce qu'il avait pensé jusque-là, dit :
— C'est vrai.
11 avait compris, aussi fortement qu'on comprend une confidence intime, intimement balbutiée, qu'en elïet le vague, ce sont les anges de la vérité.
Maximilien ooiiliiiua parce quil était écouté fertilemeut. 11 baissait la tête ; ses mains, restées sur ses genoux, continuaient à maintenir sa serviette. Il ne faisait pas de gestes; parfois, pourtant, il balançait légèrement le buste en parlant, ou il levait ses yeux bleus, cherchant des expressions, des comparaisons pour se raconter, tâtonnant tout entier vers des paroles.
11 aborda une autre phase de son existence. Croyant en son cœur, n'étant que cela, il avait voulu
que cette ombre régnât, il avait dit : que mon ombre soit I
Il s'était trompé en essayant de faire de sa vie profonde une image matérielle, de se copier avec ses mains. C'était lui qui avait mis la bombe dont on avait parlé l'année précédente.
Puis il avait erré sans même savoir ce qu'il fallait vouloir : trop de solitude, trop de grandeur. 11 n'avait pas été heureux, sans raison du reste, pour rien, pour tout. Il ne savait que faire.
— Tu ne crois donc pas en Dieu ? demanda Jacques.
— Non.
— C'est triste d'avouer cela, dit l'enfant.
Maximilien lui prit la main avec reconnaissance.
Puis il lui montra très doucement, très simplement, avec sa sublime naïveté, que Dieu n'était qu'un mol quand on le comparait à la puissance et à l'intensité de notre cœur. C'est ce qu'il faudrait et non ce qui est. C'est la formule théorique du bonheur et de la paix... Dieu, c'est un mot, un cri; Dieu, c'est la place de Dieu; Dieu, c'est une négation...
Si on adresse une immense interrogation vivante h la desliné(î, on ne revoit pas do rinllni d'immense réponse vivante. On n'est pas embrassé. On est orphelin. Kt il avoua qu'il s'était senti en elTel orphelin, m.iis un orphelin <i rebours, qui remonterait de plus en plus, de mieux en mieux, vers le vertige de son deuil et (|ui sentirait l'oubli, au lieu de l'assister, le (piitter lui aussi !
11 y eut un silence.
— Et puis? dit Jacques.
— Et puis... G est maintenant, c'est ce soir. 11 nosait pas ajouter : *
— C'est toi.
Il n'osait pas ajouter, que, depuis une beure, il était plus heureux qu'auparavant parce qu'un étranger s'était approché de lui pour le recueillir; parce qu'il sentait bien qu'il cessait de mourir et qu'il devenait plus vrai à mesure qu'il parlait : parler, donner son rêve à la réalité, parler, penser maternellement!
11 n'osait pas dire, il n'osait même pas encore tout à fait comprendre, tant c'est de la grande vérité nue, que puisque le cœur a besoin, non de réalité fausse, mais de réalité vraie comme lui, il a besoin d'un cœur; que le frisson d'un être, c'est celui d'un autre.
11 n'osait plus rien dire, mais il sentait combien son enfance avait raison, puisqu'elle l'avait amené là, combien sa sim|)licité avait été la vertu de la vérité, puisqu'il s'épanouissait maintenant, en pleine vie, puisqu'il touchait enlîn, ce soir, quelque chose de divin et pourtant de réel...
Les deux enfants, assis côte à cùle,t'taieiitsombres, ils étaient bleus... Ils se sentaient gauches, mal assurés, troublés, de s'entrevoir le cœur, alors qu ils se
68 LES SUPPLIVNTS
connaissaient à peine d'apparence, savaient à peine leurs figures et leurs noms.
Ils parlèrent encore un peu, et toujours à mi-voix, de leurs habitudes, de leurs détails, de leurs jours, ils s'apprirent.
Puis ils se levèrent pour rentrer chez eux. La rangée de maisons qui leur faisait face s'était assombrie, et à la faveur de cet assombrissement, les fenêtres éclosaient en lumière, les maisons brillaient de tout leur cœur.
Le ciel avait un beau nuage orangé devant lequel passaient des oiseaux. Le trottoir s'étendait, uni. Les passants étaient rares et précieux.
Uoe file de petites ouvrières passa, un rayon du couchant les prit en écharpe, fit leurs figures rose vif et leurs yeux luisants. Elles se moquèrent, en passant, des deux adolescents, parce qu'ils avaient l'air étrangers et absorbés.
Ils se quittèrent après s'être regardés. On était au premier jour de mai. La pénombre qu'ils respiraient avait une douceur d'idylle.
Et peu à peu, une grande tendresse les unit à travers les raille occupations de la vie scolaire. Ils voyaient raal ce qui n'était pas eux; ils se détournaient des figures pour se regarder.
Les circonstances de leurs vies étaient identiques. A tous deux, l'absence d'un cœur de leur âge avait gardé le cœur solitaire. Maxirailien s'était isolé de jour en jour dans la maison des siens; Jacques, — dont le père, retiré des affaires, habitait la province — , vivait avec sa sœur et son beau-frère, négociant dans le quartier; et l'adolescent avait une chambre à l'écart, donnant sur la cour.
L'existence commune, aux devoirs réguliers, était comme le cérémonial simpledeleur rapprochement. Ils éprouvaient des étonnements à se voir, comme si c'était la première fois, des tristesses à se quitter, comme si c'était la dernière fois.
Autour d'eux, le spectacle des choses les plus ordinaires fleurissait; leur vie était pleine, leur lumière était douce. A la fin des leçons, ils se rejoi-
gnaient dans un coin de la classe, ou dans la cour, près de la porte. Quand la journée de classe était terminée, ils marchaient côte à côte dans la rue. Us étaient à peu près de la même taille; à leurs pieds, leurs deux ombres étaient exactement pareilles.
L'été brillait alors de tout son éclat. La splendeur et la tiédeur du soleil inondait les abords du collège, comme l'admirable soir où ils s'étaient rencontrés, et d'où ces soirs-là éclosaient tout entiers.
La chambre de Jacques devint leur asile.
En sortant de l'école, ils suivaient le boulevard, dont les aspects et la vie se mêlaient à leur émotion et qui en devint l'immortel décor.
La physionomie et les couleurs des boutiques, des maisons, les accompagnaient vaguement; les êtres habituels de ce coin de ville leur étaient tendrement présents. Les mêmes passants passent, ou les mêmes gens sont là, aux mêmes endroits, aux mêmes heures, dans le rayonnement de juillet où l'on va à pas lents. Près de l'endroit où l'on traverse, une boutique, à la brune, s'éclaire; sur le seuil, une femme enceinte regarde avec maternité...
Lor.s(juils rentraient plus tard et que le soir était tombé, ils voyaient surgir au coin du carrefour, où parfois des ombres attendent, une femme aux cheveux d'encre, et dont la ligure fardée et artificielle ressemblait [)Ius à une rose tju'à une ligure... Elle était là avec ses yeux usés par tous les yeux qui les ont regardés, avec sa chair crucifiée par chaque lK)urn;aii (pii passa. .
Ce quartier qu'ils parcouraient quolidienuement en se donnant parfois la main dans l'ombre, c'était la cité de leur cœur qui s élevait. Une évidence délicieuse s'y établissait. Avec ces humbles éléments, se préparaient des souvenirs qui régneraient, et, sous ces cieux-là, l'avenir était déjà raystérieusemeat ea- •;-agé.
... On quittait le boulevard pour monter une rue. On arrivait à la grande maison de Jawjues, à 1 heure où la tombée du soir anime les rues et y fait une fôte sérieuse. On traversait une vo«ite, puis une étroite cour. Le rez-de-chausée des bâtiments de la cour était occupé par les magasins du l>eau frère de .Jacques. Le pavé était encombré de caisses et de ballots, parmi lesquels il fallait se frayer un passage. On atteignait la porte basse d'un escalier; on distinguait à peine la mince lueur de la rampe, humide le soir, et les premières marches, noyées de profondeur.
A mesure qu'on montait le grand escalier pâlissant, les rumeurs de la rue s'unissaient et se faisaient plus lointaines; on eût dit que cette maison était consolée. Au quatrième, au bout d'un làtonnaut couloir, s'ouvrait la chambre de Jacques. (',ette chambre, exiguë, et que pourtant une étroite fenêtre n'éclairait que péniblement, était meublée d'un lit, d'une chaise, d'une table placée tout contre la («mètre pour que la clarté faible la touchât.
U», tous deux s'attardaient longtemps. Parfois la chambre, puis le ciel, graduellement, s assombris-
saient, sans que Jacques allumât la lampe, Leurs paroles se retrouvaient précieusement dans l'ombre.
Maximilien, debout près de la fenêtre, appuyait au carreau son pâle visage. Jacques, d'ordinaire, s'asseyait sur le lit, qui est la plus douce des choses, et regardait le reste du jour.
Et rien ne semblait à Maximilien aussi important que le visage de Jacques, attentif à la fenêtre qui apporte le ciel, à la fenêtre, parole du ciel. La figure de son père s'efîaçait devant cette figure d'ami ,deconfident et de sauveur, cette figure pleine de la sienne.
Les hommes ont bien des espèces d'amours. La gloire instinctive qui pousse un être vers un autre peut s'enrichir d'éléments diiïérents : souvenirs, idées, ou caresses, mais tout cela ne sont que les détails et les petitesses de l'amour immense. Quel que soit l'amour, on aime une figure humaine.
Peu à peu, ils se ressemblèrent. Jacques ressembla à Maximilien, parce que Maximilien était plus simple que lui. Avec les notions de religion, de morale, de principes rationnels qui s'ancraient en lui, éparses et parfois contradictoires, Jacques était davantage comme tous, lorsqu'ils s'éloignèrent de tous l'un vers l'autre. Tout d'abord, ils s'aimèrent sans être pareils; tout d'abord, ils furent frères, non de ressemblance, mais seulement de fraternité...
Jacques, dès qu'il |)ouvail s'abstraire du jour le
Jour, et se recueillir, était ébloui par le Nombre, rÉtendue et la Durée, tous les vertiges de l'apparence, (^est à cela qu'il croyait, et il pensait à l'histoire et aux voyages. Comme Léonore, comme M. Desanzac, mais plus riche d'idées que l'une, plus riche d'espoir que l'autre, dans ses moments de rêverie et d'élévation, il suppliait le temps et l'espace. Un soir qu'ils étaient restés fort tard à causer, enfiévrés de la chaleur et de la petitesse de la chambre, ils ouvrirent la fenêtre, s'y accoudèrent. Il faisait si sombre qu'on ne voyait que le ciel.
Et Jacques, en contemplant les étoiles, pensa à tous ceux qui les ont contemplées, et il le dit avep une sincérité illuminée : les pâtres chaldéens avides de l'azur nocturne, debout comme des ombres sur les piédestaux des collines, les navigateurs phéniciens, et les pilotes hellènes, cramponnés d une main obscure sur les proues des navires, et levant leurs figures astrales, et les grands marins de la Renaissance, qui dirigeaient leurs bateaux dans de nouvelles directions, tout voluptueux de constellations qui se révélaient et d'immensités surprises... Et les hauts vaisseaux noirs aux flancs bondés d'inconnu et de distance, se rangeant le long des quais, près des portiques, cadres d'iulini, tandis que, dans les grands bassins pleins d'eau et de soleil couchant, les barques s'avancent en tremblant, et que l'azur s'allume, et (|ue se prépare le soir, nudité des mondes, heure de l'universelle lumière 1...
Et les croyants et les dévots agenouillés dans le vague décor de partout, épiant cette suprême clarté qui, de l'infini, tombe, tombe jusqu'aux étoiles...
Jacques se tut, accablé.
— Ah! quel vertige pour nous qui sommes sur les siècles et au milieu des espaces, murmura-t-il enfin... Puis, les yeux lumineux :
— J'adore tout cela, et toi ?
Maxirailien un instant se troubla :
— Je n'y ai jamais pensé comme toi.
Il était trop tendre pour être à chaque instant sûr de soi. Ces évocations, empreintes de lintense poésie des siècles écoulés le sollicitaient hors de lui-même, somptueuses tentations du monde extérieur.
Non, en vérité, il n'avait jamais pensé à cela... 11 ne connaissait pas les races, les générations, les époques, les âges, les immémoriales phases humaines, terrestres, cosmiques ; il ne connaissait pas les constellations dont le léger réseau fuit sur toute l'ombre ; ni l'antiquité sans borne, goullre qui s'engoulïre. H ne connaissait pas l'espace et le temps...
Kl Ja('(iues, oppressé, pourchassé par la grandeur de l'appareuce, demandait, pres(iue adorant : Ou'est-ce donc que l'espace et le temps ?...
Maximilieii, la tête baissée, sentit que Jacques le regardait. 11 le regarda à son tour, vit son ombre pleine de pensée éblouissante et éblouie, pleine de luMiicre, et répondit en souriant avec émotion :
Li:S SL'I'PLIA.MS "fô
— C'est toi...
Toi ! T'ela répoiiiljiiL à luiil. i.cspiici- cl le u-mij.>> soDt comme les grands cris, les grands apjtels de sa pensée. Une réalité égale soutient-elle le rêve qu'il en fait ? C'est une erreur, c est presque un mensonge de répoudre oui, car on ne sait que ce rêve... On ne sait qu'une chose, c'est qu il faut un regard pour déployer l'horizon et pour verser l'espace, qu'il faut un être vivant pour vivre le monde, et que l'espace le plus grand a pour espace la pensée, et que le temps a la pensée pour éternité.
Toi ! Toi I... Le front de l'adolescent se creusait d'un effort s|)lendide et béant. Il balbutiait, hasardait, raal armé malgré tout contre la plus formidable des illusions :
— Débarrassons-nous de la ci'oyance à la réalité des choses sensibles — cette réalité (|ui nous changerait en poussière. Xe croyons qu'à la pensée qui donne ; restons dans l'absolu de nous-mêmes. Une irrésistible simplicité nous conduit là en elïaçant les spectres des sens et des raisonnements artificiels...
« Bénis ceux (|ui ont l'immense sincérité de ne pas croire au tem|)s et à l'espace... >
Puis il trouvait des paroles d'une vérité pluscarressante :
— J'adcre en toi ce que tu adores...
.lacques secouait la tête. 11 n'admettait pas ainsi que le vrai fût à nous. Kt pourtant, à certains moments, cela lui apparaissait trop pur pour n'être pas.
Entre eux naissaient d'abondants silences religieux.
Ils levaient la tête exactement en même temps, faisaient ensemble un seul sourire.
— Avons-nous de l'orgueil ? demandait l'un.
— Non, répondait l'autre gravement.
A la suite de scènes semblables, Jacques, poussé autant par l'évangéliquepersuasion de tendresse que parla rectitude de son esprit, disait : c'est vrai... Il n'est pas sûr que la vérité, qui commence en nous, continue ailleurs. Et il ne croyait plus bien à ce qu'il croyait jadis. A s'approfondir ainsi, il fut moins calme, moins appliqué à ses travaux de collège, plus purement distrait. Souvent, vers le soir, au lieu, de préparer la classe du lendemain, il s'attardait aux grandes fenêtres sans rideaux des magasins de son frère — vitraux sans couleur, vitraux humains, d'où l'étendue prend sa source — à lever les yeux, à éprouver que l'absolu n'était pas au ciel.
Il réfléchissait parfois au phénomène de la perspective : déformation des choses selon nous, humble et enfantine illustration de la loi de vérité vraie et de la logique de l'absolu. Cette déformation serait-elle plus réelle (|ue r;iffirmalion qui afiirme que l'étendue s'accomplit homogène et monotone, malgré nous ?... D'où vient cette affirmation? De nulle part. Elle viendrait de Dieu. Jacques pensait à Dieu, il n'y avait jamais cru avec une conviction arrêtée, et maintenant il ne trouvait ]»lus cette existence dans son âme.
LKS SUI'I'LIANTS 77
Maximilien, lui, se confirmait et croissait dans sa dévotion de toujours, la main dans la main de Jacques. 11 pensait avec plus d'ampleur; l'être apparaissailàsesyeux de plus en plus seul, puisqu'il lui apparaissait prendre de plus en plus de place dans la vérité. Kt pourtant il soufirait moins de penser cela, parce que l'amitié de Jac(|ues donnait à ses pensées la joie de vivre. Leur jeunesse était son enfance plus sûre, plus appuyée, plus heureuse. C'était bien cela qu'il avait pressenti sur le banc du boulevard, le jour où le jeune passant de hasard s'assit pour l'écouter.
Les vacances allaient s'ouvrir quand Maximilien et Jacques s'étaient rencontrés. Durant ces jours oisifs, quotidiennement ils se virent.
Souvent Maximilien allait trouver Jacques le soir. Dans les hauteurs de l'escalier, pleines de plus de silence et de clarté (lu'ailleurs, Jacques est là, l'attendant toujours. Ils se serrent la main — long baiser aveugle des amis.
Quand ils voulaient écrire ou lire et qu'il faisait sombre dans la chambre, Jacques s'approchait de la lampe, frottait une allumette. Le soufre, eu s'allumant, faisait une petite tache bleue au milieu de l'ombre, et, tendrement, l'ami apparaissait — avec ce myosotis divin entre les doigts.
Parfois, Maximilien partait après le déjeuner,
daus le lourd soleil, pour retrouver son ami. 11 longeait les rues éblouissantes qui vont vers lui. La grande maison le louchait de toute l'ombre de sa voûte; il traversait la cour ardente et blanche, montait les marches. Quelquefois, la porte à laquelle il frappait était muette et immobile : par suite de quelque malentendu, de quelque erreur de paroles, Jacques n'était pas là. Maximilien redescendait, et tout l'après-midi était inutile; il allait comme privé de lui-même, tant Jacques l'aidait à vivre.
Rarement ils dépassaient les limites du coin du ville où leur vie s'écoulait, où on les voyait ensemble, où, dans un peu de distance et dans un ])eu d'ombre, on les prenait lun pour l'autre.
Parfois, cependant, les dimanches et les jours de fête, lorsqu'ils avaient plusieurs heures de liberté, ils allaient cote à cùte sur le boulevard, jusqu'à cette banlieue sombre qui vient toujours ai)rès les villes, qui en est l'inévitable crépuscule.
Ainsi ([M(; Ma\i milieu autrefois, q.uand il commençail à ouvrir les yeux à la vie. les pauvres maisons Jes attiraient comme les pauvres, parce que, délabrées, sales, irrégulières, elles avouent davantage. Plusde vieetd'humaniléy transparaissent, La misérable pierre de ces maisons a des nudités de statue.
Ainsi que Maximilien autrefois et de plus en plus
fervemment, ils découvraient, au fond des foules qui remuent et qui passent, une splendeur de cœur, invisible d'ordinaire comme les étoiles dans le jour.
Que de fois tous les deux sentirent ce frisson se déchaîner à la fin des journées de fête, lorsque la ■foule, après s'être épanouie eu gaieté, en oisiveté, s'apprête à rentrer... A six heures, un nuage a passé sur le soleil; quand l'astre reparaît, il a perdu de son éclat; un souffle frais a glissé, venant déjà du soir mystérieux. La journée de fête est linie; il n'y a plus rien à attendre d'elle. 11 faut songer au retour et aux jours qui vont venir. 11 faut chercher de nouveaux espoirs, et la foule, tout à l'heure brillante et insouciante comme un jardin, change de rêve, incertaine encore et désorientée, entre le soleil et le soir...
Puis elle se remet en mouvement, et retourne aux lieux d'où elle est partie.
Va ou sent que chacun, la journée perdue, met confusément sa foi dans l'avenir. De la table rustique où ils sont installés l'un en face de l'autre, ils dominent la vaste plaine, les rideaux d'arbres, la route qui s'enfonce vei s l'ouest et sur laquelle arrive le soir, et voient s'accomplir cette mendicité de l'avenir qui est le cœur humain.
Les marchands ambulants plient bagage et sentent la fatigue, le cabaretier compte sa recette, et, se désintéressant du jour llétri, sa ligure, dans l'enfoncement de sa boutique, suppute le gain des prochains
jours. Et tous les gens qui passent, dont la retraite se généralise, s'unit, et sur lesquels le soleil jette une sombre lumière, rêvent avec consolation que l'été n'est pas encore fini et — qui sait? — envisagent peut-être même la splendeur de l'été suivant ! Les enfants, poussiéreux, traînés, attendent désormais l'autre dimanche. Les couples, qui pensaient ce matin à l'ivresse de la liberté ensoleillée, pensent maintenant à la maison et à la nuit; la femme plus appuyée; la nuit, amour, sommeil; la nuit, caresse. Les promeneurs solitaires songent que bientôt peutêtre, bientôt sans doute, ils ne seront plus seuls. Et les faces, de temps en temps, se lèvent, consultent le ciel ou le contemplent : le ciel d'où viendra toute lumière, le ciel d'où tombera demain !...
Les gares de banlieue s'emplissent, les trains sont bondés de voyageurs, ces mendieurs qui mendient de toute leur personne. Au fond des tranchées à vif se déchaîne la révolution des départs. Les rails font de grands éclairs tranquilles, et les trains, au milieu de leurs nuages, tombent avec fracas d'un horizon à l'autre. On dirait que tout le bonheur est là-bas, au but où l'on se précipite. I^e halètement et la clameur déchirante des convois aux entrailles humaines est vraiment comme une parole énorme <le désir et de besoin; tous les trains se jettent vers de l'idéal, tous les trains déraillent delà terre.
La foule est (jnehiue chose de bien plus vaste qu'une foule. Dans la vérité vraie, elle est une espèce de prière. El faite d'un incessant désir qui
s'épanouit vers du vague et du lumineux, la vie est vraiment le royaume des cieux.
L'automne de cette année fut admirable. Les resplendissements del'arrière-saison eurent des prolongements infinis. Dans les crépuscules qui tombaient de plus en plus tôt, Maxirailien et Jacques s'attardaient aux alentours du collège, marchaient ensemble pendant longtemps sans oser se quitter.
En face de la chambre de Jacques, au même étage, de l'autre côté de la cour, habitait une maîtresse de piano. Elle laissait sa fenêtre ouverte jusqu'à la nuit tombée. On l'entendait jouer des gammes, des exercices, puis, après un silence, un fragment, toujours le même, d'une sonate allemande; les autres morceaux c'était son travail, ses élèves; celui-là c'était elle. Par suite de la disposition du piano par rapport à la fenêtre, on ne la voyait jamais; mais on voyait ses mains sur le clavier. Ils n'avaient jamais ren contré cette femme, ignoraient son âge et sa figure, ne savaient pas si la mélodie splendide à laquelle, une fois son labeur terminé, elle s'adonnait, était de l'espoir ou du regret. Mais lorsqu'ils entendaient ces accords-là s'exhaler de la fenêtre entr'ouverte à la tiédeur des jours finissants, ils se taisaient, ou parlaient plus bas, pour que cette musique vécôt dans leur vie.
Aux premiers froids, la fenêtre se ferma. L'hiver
était venu; presque toutes les soirées glacées et brumeuses, ils les passèrent devant la table encombrée ou bien au coin du feu caressant, à s'éblouir des papiers, à causer, c'est-à-dire à penser plus chèrement les choses qu'ils pensaient chacun, ne désirant rien d'autre que la monotonie maj^^nifique de leurs jours, ne demandant riiMi que la lampe si sûre et que le feu si bon.
A la fin de l'hiver, M. Desanzac conduisit son lils plus fréquement dans les musées, pour lui montrer les chefs d'oeuvre de la peinture, ces chefs-d'œuvre qu'il avait lui-même tant aimés et servis dans ses livres, qu'il était timide en leur présence.
Le père espérait inlluer heureusement sur son fils en l'éblouissant des lois éternelles du Beau. La croyance à un princij)e supérieur et extérieur d'harmonie pouvait enfin faire douter cet esprit de luimême, l'empôcher de s'isoler dans le culte des choses intimes.
il disait, dès qu'on abordait les galeries où les pas ont des échos graves qui semblent répondre de très loin à l'approche des humains :
— (l'est ici un sublime et mystérieux domaine.
Il avait pres(|ue peur en prononçant ces mots ; et avec une joie triste, faite de ses joies mortes, il j)arlait d»; l'Idéal, du l'eau, de la peinture et de la
LEH SUIM'LIANTS H'i
sculpture, double fête silencieuse du genre liuuiain,
il disait que celte fête est quelque chose d'extraordinaire et de bien au dessus de nous, ([u'elle brille en des régions inaccessibles, dont le reflet seul nous est prêté, comme le Vrai et le Bien. Le Beau est le firmament du Vrai.
Maximilien, dans les salles de musées, s'arrêtait (le préférence devant certains tableaux :
Un ancien paysage flamand représentant un layon oblique du couchant qui dore, par-dessus un rivage fluvial de hautes maisons sombres, la mitre dune cathédrale.
Ou bien, de la même époque, de la même école : la tombée de la brune dans rarrière-boutique dun menuisier, à la grande baie pâle et nue régulière ment divisée i)ar les lignes des carreaux qui en font un jardin d'azur, tandis que l'apprenti, que l'ombre amoindrit et que la fenêtre d'argent ne fait pres((ue plus qu'auréoler, travaille, penché sur l'établi, et écoute le rêve qu'écrivent les copeaux d'or qu'il évoque...
Et aussi les portraits (|ui sortent de l'ombre et du passé.
Dans ces tableaux, le peintre montrait son cœur. 1 1 apportait là son cœur, qui fut ébloui au seuil d'une ville, d'une demeure, d'une chambre où trônait un visage. 11 avouait son étonnement, son ravissement. >()n admiration ; il s'avouait. Confidence cherchée dans l'ombre informe, cherchée contre l'ombre, et qui trouva sa parole de lumière. Le rêve de forme
et de couleur qui fut en lui eut la force du printpraps qui est dans la terre.
Grande harmonie extérieure, principe suprême entrevu, étincelle arrachée à un trésor énorme de perfection et de lumière? Non : émotion, solitude. C'est de cette solitude que vient le génie, c'est en elle que tombe tout entière l'admiration, génie sans génie ; c'est cette solitude qui, au delà de l'œuvre, nous anime avec sa vie et nous étreint avec son souffle. Le beau est une forme tendre du vrai.
Et lorsque son père murmurait : Idéal, Lois Suprêmes, Harmonies : Étoiles qui nous dominent, iMaximilien haïssait ces mots comme des tombeaux. Il y n'a rien qui nous domine; c'est nous qui donnons les étoiles aux étoiles. De môme que toutes les paroles que disent les hommes retombent sur eux et les montrent, de même la contemplation des tableaux ramène à la palpitation d'oii ils sortirent : Jamais l'œuvre, jamais l'idole, toujours le suppliant, toujours l'ouvrier ; jamais la lumière, toujours la respiration sombre qui l'a faite.
Ainsi, le spectacle des (puvres d'art fut dans sa vie orageusemenl cherchante, un bon éclair, un signa! de secours, d'asile, de ressemblance, de parenté. Ainsi ce vœu indomptable de s'avouer et de vivre qui est les entrailles de chacun, a crié en chefsd'œuvre, et lt)ut, l'espace et le temps, dont on perçoit ici la défaite, s'est elïacé devant lui, et tout jusqu'ici s'est noyé dans le ctrur Imniain.
Il retourna seul aux musées, puisqu'il se volait de plus en plus à son père. 11 y retourna avec Jacques. Ils faisaient un choix parmi les tableaux rencontrés. Ils apprenaient à les connaître chacun plus intimement, à fraterniser mieux avec celui dont ils sont le sourire, l'extase ou l'émotion, avec le sublime ami lointain qu'on écoute en les écoutant... Ils en abordaient un ou deux nouveaux : un tableau sacré où avec une ferveur si ardente qu'elle était presque sacrilège, un moine avait confié à l'éternité les choses ravissantes que le dialogue de ses prières lui inspirait... Un portrait de femme précieusement chargé des regards de l'artiste qui l'a regardée : un portrait miraculeusement adoré...
Us sortaient des musées avec une foi plus ferme et plus sauvée, avec des regards plus pénétrants et plus beaux pour le remuement de la vie, pour les hommes, les femmes, les enfants, pour la foule qui rentrait le soir, marchant dans le même sens, comme une armée vaincue.
Ils levaient les yeux et tous les deux goûtaient pleinement le calme et l'abondance de l'azur, comme un aveugle qui verrait, qui donnerait la lumière au monde.
Du fond de cette iiiendicilé (|u il vivait, l'agrandissant et le déchirant, Maximilien eut un frisson nouveau, celui des sens. Sa simplicité délicieuse de frère proche de son frère se troubla; sa chair ressentit la blessure d'être seule.
De nouveau, comme au temps où il était abandonné, et n'avait point de frère, il eut besoin d'un être vivant. Non plus d'un enfant pareil à lui, attentif à sa pensée, mais d'une femme, n'importe la([uelle, à la figure non de regards, mais de baisers, sœur aveugle de caresses.
Depuis longtemps, ce désir l'avait averti, puis ému. Cela avait commencé autrefois par un étonneraent un peu divin à voir toutes les femmes. Il aurait voulu na'ivement, puis tristement, les toucher, l'^t MKiinleuant, il n;ssentait d'une faroii de plus en plus aiguë le mal tle voir dans la rue les passants s'enfuir et s'cîlTacer. Parfois, dans la maison, il s'ai)prochait d'une fenêtre, soulevait un coin de rideau en tremblant comme si c'était un coin de
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robe, el s'éblouissait de chaque passante... Il les regardait toutes, les regardait, pauvres caresses veuves et vaines dont elles ne s'apercevaient pas plus que l'azur ne s'aperçoit des prières. Et il restait là, enterré dans sou coin, repoussé par toutes les robes, inuojnbrablement abandonné, et malgré la main de Jacques qu il sentait encore dans sa main, haïssant sa solitude, se haïssant. Ses nuits, alors, s'illuminaient de grands rêves contraires, le touchaient d'aumônes de femmes, et il se réveillait, brisé de séparation, et torturé d'un grand néant de volupté.
Jacques, aussi, saignait de la même plaie. Ils ne se parlaient jamais de ces choses. Plus ils en étaient chacun intensément accaparés dans l'ombre, plus ils en avaient honte; ces frissons leur paraissaient de criminelles tentations... Une fois, ils rougirent de s'être tous deux machinalement retournés dans la rue pourvoir passer une jeune fille à la ligure d'ange, et aux larges hanches.
Lue nuit que Maximilien, accoudé à lappui de sa petite fenêtre ouverte, songeait à cette fatalité par quoi un homme a besoin d'une femme pour se réjouir et s'a|)aiser, et qu'il rêvait, vaguement et immensément jaloux, il aperçut sur le haut mur gris qui lui faisait face, une ombre s'agiter dans un nimbe de clarté.
< '/était une fenêtre située sur le même plan que la sienne, dont le reflet lumineux se projetait sur le mur d'en face, et l'ombre mouvante était celle,
pareillement projetée, d'une femme qui se dévêtait.
On la voyait mal, on la voyait par illuminations, on la voyait tragiquement.
L'adolescent, étreignant la barre d'appui qui le séparait du vide et l'en repoussait, dévora des yeux les gestes de ce fantôme réel, de ce spectre profond. Il vit cette femme lente, voluptueuse, parfois incompréhensible et parfois s'agrandissant comme un rêve, arranger, les deux bras nus en anse, sa coiffure... Puis il lui sembla voir tomber d'autour d'elle le léger voile qui l'enveloppait encore. Les lignes de sa taille apparurent plus cambrées et plus nettes; elle se tourna, et il vit la forme de son sein; elle se baissa, sans doute pour dégager ses pieds de ses voiles tombés, et il vit dislinctement ses deux jambes séparées, révélation vivante de toute sa nudité...
L'enfant gémit et, ne s'appuyaut plus que du corps au barreau, il tendit les bras vers cette ombre qu'il savait nue et vers laquelle toute son ombre criait...
L'apparition terrible disparut dans l'obscurité, brusquement, le laissa béant, ayant dans ses bras grands ouverts toute la nuit et toute la honte, elle remords et le regret.
Son cœur battait à coups sourds au cœur de toute la réalité. Môme vers la chair, c'est le cœur (jui crie, puisque c'est l'être tout entier. VA il comprit (lue cet ap|»rl dépouillé de nos entrailles n'est
pas une aspiration honteuse ou étrangère à nousmêmes, mais au contraire quelque chose d'immense et de pur. Ce n'est pas une erreur; c'est une forme profondément vraie et par conséquent profondément simple de l'éternel désir d'autre chose. On lève les yeux infatigablement vers ce qui n'est pas, et voilà que maintenant se déclare un besoin plus déchaîné et plus urgent, et (jui s'épanouit infiniment puisqu'il a comme proie la foule des femmes et que tout notre sang le saigne à travers nous. On est une surhumaine pauvreté d'avenir et d'espace; on est aussi une moitié pantelante et déchirée de couple.
Dès qu'une femme vint à lui, il se donna à elle. Ce fut une jeune fille qui, en passant dans la rue, le regarda et lui sourit. La mise de cette femme était pauvre, et sa figure et sa coquetterie elle même étaient pauvres. F^ourtant, parce qu'elle se tourna vers lui, il fut en fête i'i cause de la blancheur cachée de sa chair.
El tout son être ne devint qu'un rêve, et au milieu des passants et des rues, il marcha à sa suite, appelé vers elle...
Elle était vêtue d'une mince robe grise, d'une couleur qui s'elTace aux yeux; la ruche qui se serrait sur son cou était à demi-déplumée; des rubans dépassaient d'elle, toute sa fragile coquetterie frissonnait au vent. Il regardait ces détails sans les voir ;
il ne voyait plus quelle, elle seule, ne se rappelant plus même les traits de sa figure, qui venait de le regarder, tellement il pensait à elle.
Elle s'arrêta au bord dune rue, lattendant peutêtre... Il était tout près... Il osa lui effleurer le bras, il écouta sans l'entendre la supplication qu'il lui balbutia avec n'importe quelles paroles, comme une vraie prière divine.
Il n'entendit pas non plus tout le bavardage quelle lui donna ensuite pour cacher le trouble qu'elle avait : son nom, sa vie, les siens... Ils étaient en proie à la simplicité de rapprochement, à lauguste cérémonie de l'homme et de la femme. Leur double désir faisait entre eux un silence plus grand que les paroles, et, de même qu'ils se voyaient mal, ils ne savaient pas ce qu'ils disaient. Elle tremblait au contact de la main du jeune homme, qui avait pris son bras, et lui, ne pensait même plus à elle : il y croyait.
11 assista comme de loin à tout ce qui les sépara du moment où les vêtements de l'humble fdle tombèrent comme des haillons par terre, où elle se révéla ci ses mains et à ses yeux et où elle lui donna son ventre profond.
Lorsqu'il la quitta, il leiii brassa comme on embrasse un frère. C'était une confidente de son sang; elle avait guéri sa brutale solitude; en elle son rêve enfoui s'était célébré. Elle lui avait dit, elle aussi, confusément : (jue la lumière soit!
Et, pour combler l'appel de l'intense misère inlé-
rieure, elle n'avait pas de pensée, pas d'histoire, pas de passé sur la figure. Elle avait une ligure perdue, sans couleur, oubliée, comme le reflet de la femme sur le mur, comme uu ange des ténèbres.
r.e fut surtout à cette époque que l'existence du jeune homme se détacha de celle de son père et de la vieille Léonore.
Son allectiou pour Jacques lavait un peu séparé de son père parce qu'on ne peut pas partager son cti'iir.
M. Uesauzac, dont lu tendresse paternelle se défendait contre elle-même avec une extraordinaire pudeur, ne sut et ne voulut rien faire pour atténuer l'exclusif enthousiasme de cette amitié. Les commerçants du quartier le voyaient qui, presque tous les soirs, rentrait seul, montait la rue... Et sans qu'en eux-mêmes ils s'attristassent, il semblaitqu'un peu de tristesse fugitive de destinée se rellétait sur les figures de ces boutiquiers.
Et Léonore aussi s'elîaçait. Elle reculait dans le passé, elle se confondait presque aux yeux de Maximilien avec sa mère morte. Elle (jui fut autour de lui, jadis, si proche, si présente — plus que présente, penchée — elle était revêtue par làge d'une sorte de virginité de plus en plus repoussante. Les frissons de la chair éloignent les enfants de leurs parents vieillissants. Les petits, encore presque mêlés à la
chair maternelle, n'admirent tout d'abord dans le monde que les beaux yeux de leurs mères, amoureuses de leur petitesse; ils n'aiment à embrasser que les souriantes bouches de celles qui sont là, à leur apprendre les secrets de la vie et l'idylle de regarder la lumière. ^Nlais lorsqu'ils grandissent, lorsqu'ils palpitent, l'attrait des lèvres inconnues arrache avec fureur au baiser sa vieille signification pacifique et souille dinutilité et de stérilité les étreintes filiales : blasphème de l'être tout entier, l'amour au moment qu'il crie, dégoûte les fils de leurs mères.
On cache cela, on le nie; d'ailleurs, on ne le sait pas bien ; on ne sait rien. On est trop pauvre pour rien savoir de son cœur, cette plaie qui s'ouvre toujours.
La dernière année de collège commença, finit... A la suite des examens qui la terminèrent, Maximilien éprouva un peu de fatigue et de fniblesse.
Son père lui dit : Il le faudrait voyager.
Il soupirait en disant cela. II pensait toujours aux grands voyages impossibles, et il se sentait triste, parce que toute la beauté des autres cieux était perdue pour eux deux.
11 ajouta, un jour :
— Dans les montagnes de l'Auvergne, à R..., j'ai un vieil ami qui est professeur. II s'appelle M. Lise, va chez lui pendant quehjues jours, cela te fera du bien. 11 te recevra très volontiers ; nous nous aimons beaucoup.
Une semaine après, M. Desanzac, Jacques et Léonore l'accompagnèrent à la gare, l'embrassèrent, le regardèrent... Quand le convoi l'emporta loin de ses trois êtres, qu'il les perdit de vue pour la première fois, il éprouva le remords de son départ.
Puis les campagnes se déroulèrent. Le beau soleil
du commeacement de septembre était épandu sur toutes choses ; la nature brillait. Les champs, les coteaux, les rideaux d'arbres, les maisons, passaient subitement près de lui ou s'épanouissaient lentement au loin. Vers la fin de l'après-midi, au moment où les montagnes se dressèrent sur l'horizon, ses yeux de captif s'éblouirent.
A R..., il fut seul à descendre du train. Seul également sous le hangar de la station, un vieillard attendait, qui vint à lui, lui prit la main, et lui dit à mi voix :
— Quand j'ai connu votre père, il avait votre âge. En vous voyant venir à moi, il m'a semblé le voir.
La gare se trouvait loin de la ville. M. Lise et Maximilien s'engagèrent sur une route qui longeait la voie du chemin de fer, n'en était séparée que par une haie vive. On tournait le dos au soleil déclinant. 11 faisait bon : l'air était jjleiu d'une tiédeur qu'on seulaiL chercher les fruits à mûrir. A un carrefour, près d'un noyer entouré d'un banc, M. Lise s'arrêta et, considérant le jeune homme :
— Vous m'avez fait penser à autrefois, à mon tout jeune temps. Je vous accueille bien plulAt fraternellement (|ue |)aternellement.
Cet homme semblait sage et bon. Avec sa ligure ra.sée et ses cheveux gris très longs, il avait l'air d'un
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prêtre sans mystère. 11 souriait volontiers et continuait de sourire en changeant de pensée et de discours : le sourire s'éteignait lentement sur sa fifj-ure.
Ils arrivèrent à des murailles flanquées de louts, dont le haut se couronnait d'une lueur rose: les remparts. Inutiles, débonnaires, ces murs ne regardaient plus les gens qui entraient ; de l'herbe jouait sur eux.
La ville. Des rues aux noirs pavés, aux étroites maisons anciennes. Le professeur désignait, en passant, les plus vieilles, les plus aïeules. Les rues étaient sombres ; on eût dit de grands couloirs. Ln calme incroyable y existait. Sur les chaussées et les trottoirs, personne. Sur la place d'armes, planté» d'arbres aux feuilles jaunes, et bordée d'un côté par les hauts bâtiments de la sous-préfecture, personne non plus.
Si, pourtant. Au bout de la rangée de tilleulsqu'ils suivaient, sur un banc, dans la pénombre et le silence, était une femme.
On la devinait jeune et élégante. Appuyée des deux mains sur le rebord du banc où elle était assise, le buste penc|iéen avant, la figure levée et rêveuse, on eût dit qu'elle écoutait le soir.
Ils allaient vers elle. Sous son grand chapeau noir, sa figure reluisait d'un peu de lumière.
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Maxirailien crut qu'elle souriait, tellement toute son attitude était belle. Quand ils furent à quelques pas d'elle, il vit qu'elle ne souriait pas.
Le professeur la salua. Elle fit une inclinaison de tête. Elle avait de très grands yeux, et sa figure pâle, blanche, sa figure éclairée, était encadrée par deux boucles de cheveux noirs tombant en spirale, ce qui lui donnait lair à la fois très jeune et un peu étranger ou suranné...
Quand ils furent éloignés :
— C'est Mme de Clarens, dit M. Lise. Une parente de nos amis les Lhéritier chez qui elle est descendue quelques jours. Elle habite Bordeaux. Elle passe presque toute sa vie à attendre son mari, officier de marine. Elle est née bien loin d'ici...
iMaximilien ne dit rien. Mais malgré lui, brusquement et chaudement, à mesure qu'ils avançaient dans les petites rues, il sentit éclore en lui le rêve >le venir habiter là à jamais, oublieux de toutes ses angoisses; d'avoir \h, près de cette place d'armes et de ce banc rêveur, une maison, avec un arbre, dans la douceur.
Après le diner, son vieil hôte le conduisit là où il allait tous les soirs ; chez les Lhéritier, disait-il, par une accoutumance dont il n'osait plus se défaire : M. Lhérilier, son compagnon de toute la vie, était mort depuis deux ans. Ils continuaient à voi-
siner régulièrement avec la veuve, par habitude, par tranquillité.
Prêt le premier,M. Lise descendit et, au milieu de la rue où ne passaient pas de voitures, se retourna, attendit son jeune compagnon. Son dos se voûtait, ses cheveux gris, longs, touchaient timidement le col de son manteau noir. Sa main tremblait sur la pomme de sa canne. Sans l'avoir jamais connu auparavant, Maximilien, pensant à la camaraderie de jeunesse qui l'avait uni à son père, le trouvait vieilli et changé !
Ils suivirent la grande rue, puis la rue des Remparts. Ils s'arrêtèrent devant une des antiques maisons qui étaient là à se ressembler, à se rapprocher, le soir.
La sonnette retentit beaucoup. Dans le salon qu'emplissait une lampe à abat-jour rose, Mme Lhéritier s'avança, accueillante, souriante. (Vêtait une vieille personne au corsage scintillant de jais, aux mains chargées de bagues remuantes. Derrière elle, à quelque distance, la femme qu'ils avaient aperçue assise sur le banc de la promenade, se préseat;i. indécise et souveraine comme une apparition.
Maximilien trouva qu'elle était belle. 11 trouva surtout quelle était diJïérente de toutes les femmes. La blancheur extraordinaire de son teint se révélait mieux que tout à l'heure, alors qu'elle était assise avec le crépuscule autour d'elle. Mais son visage était pareillement incliné, sérieux, méditatif, ses yeux pareillement tristes et simples.
Elle était vêtue d'uue robe de soie jaune garnie de rubans noirs, une grande robe dorée à la grâce étrangère. Elle ne faisait pas de gestes, ne portait point de bijoux.
On prit place. Mme de Clarens s'assit un peu à l'écart. Un demi-abandon était peint sur elle. Autour de l'immobilité sculpturale de sa figure, ses boucles en spirales brillaient profondément. Parfois elle les écartait de ses yeux avec sa très longue main blanche, qui semblait un lys pensant.
Pendant toute la soirée, elle ne dit presque rien. De temps à autre, interpellée par Mme Lhéritier, elle dressait son cou flexible, d'un geste d'adolescente, et, sortant de son grand silence, répondait oui ou non.
Mais sa réserve n'avait rien de hautain. La preuve qu'elle n'était point méprisante, c'est qu'elle écoutait et regardait. A plusieurs reprises, Maximilien vit que ses regards magnifiques étaient sur lui.
Les autres parlaient, |)arlaient, couime s'ils avaient besoin de toutes ces paroles. Mais, pour le jeune homme, le silence de Mme de Clarens finit par régner. Peu à peu, à l'entour de lui, la conversation banale devenait plus banale, plus inulile, et s'envolait. Malgré soi, on loui'nait la tôle vers elle, (*omine si elle vous appelai l.
LES SUPPLIANTS yj
Ouand Maximilien eut refermé derrière lui la j)orte de sa chambre, qu'il eut posé la lampe sur la cheminée de bois peint en marbre, il se senlil distrait, dissemblable à lui-même. Il considéra machinalement cette pièce où il allait vivre quelque temps : un lit à rideaux, une table de bois blanc recouverte d'un tapis de serge verte avec un cahier de papier à lettres et un encrier, un fauteuil bas. Le papier des murs figurait un semis de bluets.
il leur sourit faiblement, puis se dirigea vers la fenêtre, louvrit. La nuit était si douce qu'il ne la sentit pas entrer dans la chambre. Il s'accouda à la barre d'appui. La lune brillait, on ne la voyait pas; on ne voyait que les cieux qu'elle donnait. Tout était bleu : les toits, les masses de feuillages qui débordaient des murs, les montagnes, les nuages.
Paris est un souvenir déjà lointain. Paris n'est presque plus. Cette nuit qui s'étend est si profonde et si bleue, qu'elle termine tout. II n'y a plus au monde que l'harmonie sublime qui est là, que le frissonnement tout-puissant, que le cœur éternel, le cœur qui demeure, alors que tout passe comme des fantômes.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, l'aube était encore triste. Il s'habilla avec douceur, descendit, semblable à
une ombre, l'escalier brumeux, ouvrit la porte. Tout était gris et mêlé dans l'extrême matin. A peine au loin, entre les deux maisons d'en face, l'horizon s'éclaircissait pauvrement. Comme il mettait le pied sur le seuil, un souffle de fraîcheur l'atteignit; un coq chanta. Il se sentit confusément glorieux. 11 suivit la grande rue effacée. Une ou deux fenêtres s'ouvrirent : des volets battirent comme des ailes trop courtes dans le brouillard et le commencement.
La rue se raréfiait de maisons, s'épanouissait de jardins. C'était maintenant une avenue aux arbres endormis, agités parfois comme d'un rêve, puis retombant au sommeil. L'avenue se resserra, monta, tourna, et fut une route dans la campagne. De chaque côté, des talus s'élevaient; Maxirailien distingua des châtaigniers, des pins, des sous-bois encore brouillés du bleu de la nuit, semés de demijours d'émeraude, et débordant d'une immense fraîcheur.
Tout à coup, un premier rayon de soleil dora la poussière où il marchait. Il se retourna, vit le soleil se dégager des brumes et la ville s'éveiller, en bas, au fond du ciel.
L'angelus sonna, à peine sensible, bleu dans l'azur. Un troupeau, aussi docile dans la distance qu'un seul agneau, bêla. Des coqs se répondirent. Les blancheurs des maisons et des routes devinrent bhinches ; une douce rumeur s'exhala des enclos, des fermes, des asiles, des nids, de tout ce qui vi-
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vait. L'adolescent sourit de tout son cœur. Jamais il n'avait été si heureux.
Il reprit sa montée. A mesure qu'il s'élevait, la brise fraîchissait, lecaressaitplus,lecaressaitmieux. Les cris des oiseaux éparpillés dans l'azur descendaient vers lui; et les bruits mariés du ruisseau et du moulin, les frémissements et les murmures de toute la vallée venaient à lui, s'approchaient de son oreille.
Il atteignit le sommet du versant. Un plateau aride, légèrement incliné, s'étendit à perte de vue devant lui. L'aurore éclairait de rayons horizontaux ce plateau. Les broussailles dont était hérissé le sol sablonneux faisaient d'amples ombres veloutées.
Debout sur ce champ du soleil levant, adossé à un pan de mur en ruines — un reste d'enclos, où, jadis, un jardin était mort — il vit la clarté du jour envahir le vallon, dorer les plaines, sillonner les gorges, loucher chaque chemin, chaque toit; il la sentit toucher chaque âme.
Il restait en extase devant le matin, le matin qui revient toujours sur le passé, et le fait oublier dans l'éclat de son scintillement suprême, le matin qui luit toujours, au-dessus de tout, le matin, couronne de l'éternité !...
Par la déclivité du plateau, il descendit vers la ville. Tandis qu'il en approchait, les broussailles faisaient place à des champs dessinés, à des haies obéissantes ; les taillis, aux bouquets des jardins; des chemins guidaient exactement les pas, et le vent se calmait.
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Maxirailien suivit bientôt des ruelles bordées de murs d'où dépassaient des branches d'arbres fruitiers et des chemins creux avec des buissons.
Tout à coup, il vit, au bout dune avenue ombragée de platanes aux cimes confondues, Mme de Clarens venir.
Elle marchait sourie semis de lumière que jetaient les feuillages. Elle était revêtue dune robe blanche que la roseur matinale rosait; elle était vêtue de jour.
Elle portait son large chapeau noir avec cette môme grâce languissante, qui, la veille, la rendait si importante. Des brides de tulle noir encadraient sa figure, se nouaientpar un vaste nœud. Ses boucles en spirale, telles qu'on en voit autour des visages des portraits anciens, effleuraient ses joues, s'harmonisaient avec les brides de tulle et remuaient soyeusement à la cadence de sa marche. Une de ses mains gantée de blanc tenait une ombrelle fermée: l'Hutre allait, à demi close, longue, distraite.
Quand elle fut près du jeune homme demeuré à la place d'où il l'avait aperçue, elle leva les yeux, et lui tendit la main.
Elle ne souriait pas, et comme la veille — comme toujours sans doute — elle n'avait point de bijoux.
Il ne l'avait vue qu'aux rayons d(î la lampe et qu'aux rayons du soir. Dans le matin, il remarqua combien son teint, (|uoique merveilleusement pAle, était cependant rose et tendre, et combien ses yeux étaient cercles de bisire. Elle était encoïc plus belle et plus profonde qu'il l'avait cru.
Elle relira ses doigts des siens et, d'être regardée, elle rougit. Les regards semblaient la toucher coin me des souffles. Hlle baissa un instant son visage et demeura là, dnbout, devant lui.
Sans savoir rien d'elle, il sentait qu'elle était grandement simple. Ouelle que fût la raison de l'admirable silence (\m l'entourait toujours : une soulTrauce calmée ou une vision aiguë et mélancolique de la vie, à coup sur, elle était simple. Et la simplicité est un secours entre les êtres : les passants au cœur simple ne sont plus des inconnus l'un à l'autre.
Mais il pensa pourtant avec une surprise presque angoissée qu'il no ^avail inêiiip |»;is <ou potil nom.
Le soleil déjà ardent perça la voûte de feuillage. Elle se pencha j)0ur ouvrir son ombrelle. Dans ce mouvement, ses deux bras s'étendirent un peu, sa taille se cambra en avant et, du bord de sa robe blanche, le bout très effilé de sa bottine dépassa. De sa toilette plus épanouie un parfum lointain, mystérieux et sacré, se dégagea, qui faisait rêver à de Tencens.
Elle le regarda, toujours sans sourire, avec sa seule beauté.
Elle dit : « A ce soir », lit une inclinaison de tête et passa.
Il la contempla s en aller. Et le matin lui parut être un commencement infini, une enfance.
La seconde partie de la journée fut consacrée à une promenade dans la montagne. M. Lise voulait initier le jeune citadin aux formes grandioses que la nature revêt dans ces régions.
Il le mena à d'immenses spectacles de montagnes. Ils suivirent la crête de la vallée. Ils découvrirent tour à tour à leurs pieds des chaos de rochers amassés dans un étrange équilibre pareil à une chute incessante ; d'amples pâturages qui s'étendaient tranquillement, des océans mouvementés e«t enchaînés d'arbres, des ravins verdoyants, où quelque chaumière rayonnait de fumée, d'où montait un murmure que sa grandeur même apaisait, et auquel on prêtait l'oreille en se penchant.
Ils ne rencontrèrent personne. Ils marchèrent longtemps sans quitter les sommets et à chaque pas, le spectacle, le vertige changeait. Maximilien, assailli par l'éternel souffle du vent, en proie à mille impressions diverses, regardait. Ils n'échangèrent pas une parole, mais plus d'une fois, son vieux compagnon et lui .se rapprochèrent, sur quelque crête rocheuse, et se donnèrent la main. i)ar petitesse, par solitude.
Tout laprès-midi, ils errèrent ainsi dans ce séjour de grandeurs. Lorsque le soleil commença h descendre dans le ciel, ils prirent le chemin du retour...
Oh 1 cette magnilicence des choses, Maximilien l'éprouvaitaulanl (|ii'()n pouvait l'éprouver. L'odeur
des montagnes, des forêts, l'odeur profonde de l'espace, il la subissait aussi fort que le vieil homme qui se troublait à côté de lui, et tous deux partagèrent le large frisson d'admiration qui marqua la fia de cette journée, lorsqu'au dernier tournant, subitement, le couclier du soleil régna au travers des montagnes qui leur faisaient face.
M. Lise fit un geste et sortit de son mutisme.
— Regardez ! regardez : le lac !
Ils suspendirent leur marche. Le vieillard restait sans bouger au bord du goulTre de b vallée, se faisant atome de la nature, se faisant immobile comme une chose, se livrant avec tout le calme et la docilité qu'il pouvait donner, à la splendeur de tout. Maximilien s'avança plus près encore du bord de l'abîme, se pencha, s'appuyant sur le tronc d'un arbre aux bras larges et desséchés, d'un arbre plein du ciel.
Un extraordinaire tableau resplendissait. Au fond, un lac d'une insondable douceur se teignait des derniers feux du jour. Puis, le mur de la montagne s'érigeait, noir, à demi-escaladé par une énorme roche aux formes et aux gestes grandioses, groupe colossal d'aveugle et stupide sculpture. En haut du mont, au profil déchiré de sapins, on apercevait les ruines d'un château fort qui s'éternisait là. Et vers cette montagne flottaient les bruits épars du vallon : la vie, le travail semblable aux gestes déchaînés des rocs, le repos comparable à l'espace ; et il flottait aussi, sortant à demi du lac, une écharpe argentée de brume par laquelle commençait déjà le grand
lOG LES SUPPLIANTS
recueillement des nuits. Au-dessus de tout, dominant la vue, une étoile à peine visible, frôle et bonne, une étoile qui venait.
— Ah ! dit M. Lise à mi-voix, sans faire un mouvement, en prière, ah ! il n'y a que la grandeur qui soit douceur.
« N'est-ce pas, reprit-il, que la nature est ce qu'il y a de plus vrai ? »
^laximilicn, lui qui avait jusque-là cherché dans la profondeur même des êtres la lumière, l'enfant du grand cœur humain, sentit deux larmes lui monter doucement aux yeux. Était-ce une volupté nouvelle ?
M. Lise l'observait; il constata son émotion.
— Vous aimez la nature ?
— Oui.
— 11 faut l'adorer, murmura le vieillard.
11 répondit encore: oui. Et les deux larmes qu'il avait senties monter se formèrent dans ses yeux. Était-ce une volupté nouvelle?
lu monde de pensées remuait en lui. 11 regardait. Il regardait tout entier le crépuscule s'accomplir. Le soir... Le soir. Le soir qui naissait serait semblable sans doute à celui de la veillf, et l'amènerait vors la vieille maison de la ville basse, vers la dame à la ligure de lumière.
Oh î c'était à cela qu'il pen.sait tandis qu'il se sentait élreinl par un sentiment religieux. C'était pour cela qu'il avait frissonné comme au delà de lui même en voyant louïber les pourpres du ciel.
Le crépuscule élaborait sa vague espérance, eiïecluait son rêve. Le couchant faisait sur lu montagne le grand rite de son cœur. Lafemmeau silence radieux approchait avec le soir ; l'ombre lavait donnée, l'ombre la rendrait; elle était l'ange de l'ombre, et comme l'ombre naissait j)artout, il était universell'.'ment heureux.
u Blasphème 1 Petitesse ! » aurait dit son compagnon, s'il avait su. Non ! Le pauvre homme en contemplation devant la grandeur de l'apparence se serait trompé (l'était au contraire plus de croyance et plus de sainteté !
Maximilien, qui avait tant compris la grandeur (lu cœur, n'avait point changé. C'était toujours la même -espèce de gloire qui le baignait. Il n'était point tombé dans le piège de quelque spacieuse idolâtrie, et s'il avait pleuré, c'était à cause de sou cdMir.
Il ne devait pas la voir pourtant ce jour-là. II
^ était trop tard lorsqu'ils parvinrent aux faubourgs
de la ville semée de lumières. La journée était
désormais finie pour lui, et il désira le lendemain.
Sur la route, de loin, il vit s'avancer une foule de touristes. Il crut un instant qu'elle était parmi ces personnes : une dame en blanc avec un chapeau noir... Mais à mesure qu'il se rapprochait, laressemlilance se dissipait, impitoyable. Ce n'était pas elle...
H se moqua tristement de lui-même, mais il avait clé touché par la présence réelle que la passante inconnue lui avait évoquée, lui avait prêtée...
/Tes de rentrée de la ville, des enfants et des jeunes filles étaient réunis autour d'une fontaine à colonne. C'était un gazouillement de voix. Il faisait assez sombre. Les mères étaient obligées de se pencher pour reconnaître leurs enfants, qu'elles venaient chercher.
Maximilien dit à M. Lise:
— Il y a longtemps que vous connaissez Mme de Clarens ?
— Oui. Elle vient souvent ici. Je l'ai connue toute jeune fille. Elle a peu changé. Elle s'appelle Évangeline.
Maximilien eut hâte d'être seul. Dès qu'il fut seul, il murmura à haute voix, comme s'il ne pouvait plus contenir en secret ce nom :
— Madame Évangeline.
Et à la fin de ce deuxième jour, appuyé, comme la veille, à la barre tranquille de la fenêtre, il pensa à son passé, aux siens, à son père dans un grand élan reconnaissant de vivre et de sentir, et, les yeux chargés d'attendrissement, il adressa comme une prière d'actions de grâce à celui qui lui avait donné le jour.
Le lendciiiiiiii eu lui une lente et grandissante joie parce que le soir serait. Le matin, du soleil clair entra dans sa chambre. II disposa la petite table de bois blanc j)rès de la fenêtre, s'installa, écrivit à Jacques, dans la lumière neuve.
LES SUPPLLVNTS lO'J
Il lui parla avec un redoublement de tendresse, des soins pleins de trouvailles, une richesse de mots et d'idées. II éprouvait un besoin de raconter les grandes choses qui l'entouraient. Il essaya de dépeindre cette nature et ces horizons, bienheureux effort sacré de donner sa vérité, de sauver son émotion qui s'était toujours manifesté en lui aux moments les plus doux.
Il décrivit la vallée, les montagnes, les crêtes monstrueuses, mit des détails: il dit que la veille, sur un petit sentier, au bord d'un champ d'avoine, il s'était baissé pour regarder scrupuleusement une Heur.
Il était plein d'étonnements. De l'enfance revenait sur lui, lui rapprenant joyeusement les trésors de la vérité, lui enseignant à nouveau l'ombre et la lumière et lexquise différence des heures.
Il avait, de l'enfance, l'envie de confidence et* d'appui, et aussi la naïveté, les petitesses... 11 éprouvait une espèce de timide plaisir à faire les moindres choses. Il se regarda dans une glace, furtivement d'abord, détailla les traits de son visage; il sévit pâle, méditatif, mal assuré, et le front pourtant ambitieux. Et il ressentit une joie ingénue et sacrilège de ce bel air grave, si péniblement gagné.
La journée passa vaguement. Puis, comme le soir approchait, il devint plus tranquille. En attendant le dîner, il s'assit sagement sur une chaise et resta là longtemps, à penser, à espérer, à se baigner dans la belle lumière : celle qu'on ne voit pas, celle qu'on touche.
A dîner, M. Lise lui annonça qu'il se sentait fatigué et qu'il préférait ne pas sortir, ne pas aller, comme dhabitude, voir sa vieille amie; il lui serra la main et monta dans sa chambre.
Une détresse sempara de Maxirailien dès quil fût demeuré seul dans la salle à manger où la bonne desservait. Puis il se leva; il sortit, troublé comme un pauvre qui va voler.
Il traversa la petite ville toute grise sur laquelle la lune neigeait célestement. Il se dirigea vers la rue des Remparts; il ralentit le pas graduellement, de sorte qu'il s'arrêta à quelque distance du seuil qui, malgré lui, l'avait appelé. Une fenêtre était éclairée, dorée dans la façade un peu bleuissante. Et cette lueur dorée lui fit une aumône, et suffit à le reposer.
Puis la lumière s'éteignit et il ne savait que penser. La porte cochère grinça, s'ouvrit, et il vit apparaître les deux dames de la maison.
Il se dissimula dans un coin sans savoir pourquoi, de toute la force de son rêve.
Mme Évangeline se tint un instant assez près de lui, enveloppée de noir, droite, immobile, en attendant que la vieille dame eût fermé la porte à clef. Puis elles se mirent en marche d'un pas très lent. Mme Lhérilier avait dit à mi-voix : « Il fait bon. »
^)uand elles furent déjà loin, Maxiiuilien s(î détacha de fouibre, et les suivit. Elles allaient du côté de la plaine, toujours de leur marche alanguie de promenade. En quelques instants, hors de la
LES SUIM'LIAMS 111
ville, elles s'engagèrent sur une route bordée de champs, ombragée de noyers. A leur suite, loin, il s'y risqua. Pour que ses pas ne fussent pas entendus sur la grande voie déserte, il marcha à cùlé de la route sur la lisière terreuse et douce des champs.
Il allait effleurant de loin cette présence, celte sorte de sourire que cette femme, qui ne souriait pas, avait pour lui, ne pouvant jias ai)pr()<lit'r [»liis. ;i\ :iiii le vertige d'elle.
Les promeneuses ralentirent leur marche, lireut volte-face. 11 s'arrêta, tremblant, quand H la vit, au loin, se retourner dans l'azur sombre avec tout sou souHre.
Il se dissimula. A mesure qu'elles approchaient, on entendait leurs pas, et un chuchotement s'exIia lait délies. Elles passèrent. Mme Kvangeline, un peu penchée selon son indéfinissable grâce, avait sur la figure un reflet suave et bleu. Kt, dans une fraîcheur de brise, il avait senti l'haleine de son parfum.
Il revint plein de son image, rèvantde tout oublier, de tout oublier! Elle changeait la vie, elle changeait les choses, elle était la solitaire sublime du monde.
Les jours passèrent... Bientôt Mme Évangeline allait partir.
Le temps tourna au gris, à la pluie. Des rafales
arrachèrent les feuilles. On dut rester réfugiés dans les chambres sombres et humides, en s'approchant des fenêtres poury voir. Les mauvais jours venaient, avant-coureurs du grand malheur de l'hiver.
Oh! toute cette histoire s'achèverait elle ainsi, sans rien? Ces jours finiraient-ils tout entiers? Ne s'approcherait-il pas d'elle, un jour, pour lui parler enfin, pour lui dire le frisson divin de lui-même, l'Évangile de son cœur?
Mais, près d'elle, il était silencieux et caché comme son cœur.
Les derniers jours. A la fin d'un jour où ils s'étaient fatigués tous à parcourir une des parties les plus étranges des environs' — des vastes landes déclinantes, plantées de pierres tristes, qui semblaient avoisiner la mer — , Maximilien se trouva sur le chemin à côté d'Évangeline et c'était pour la dernière fois. Il avait ralenti le pas, vaincu par Mne sorte de douceur; elle l'avait ralenti, aussi et ils étaient seuls, abandonnés des autres.
I! était déjà quatre heures du soir. Le temps s'était remis au beau, ce jour-là, c'était sans doute aussi pour la dernière fois. Les chemins étaient secs; le ciel très haut. Sous le rayonnement du soleil, la nature songeait à l'été sans mélancolie, et voulait bien mourir, et attendait.
Il reganbi l;i jeune femme, (|ui allait près de lui
avec son âme de silence. Elle était, en ce jour suprême, semblable à ce qu'elle fut le premier jour, sur le banc, dans l'inoubliable crépuscule qui la nimbait. Elle était admirablement semblable à ellemême; elle ne changeait pas. Inclinée un peu en avant, l'air immensément exilée, avec ses boucles de ténèbres, ses yeux très meurtris, sa ligure sans sourire, sans parole, simplement blanche, belle comme le jour.
Et elle lui apparut si sacn'c et si suave au seuil de la séparation qu'il sentit s'élever en lui le génie de s'avouer à elle ; la prière lui vint aux lèvres et aux doigts...
11 approcha sa main de la sienne, la prit et la porta à ses lèvres.
Elle ne dit rien ; elle le regarda, puis détourna la tête.
Et le silence, qui se prolongeait de plus en plus précieusement, devenait une bénédiction, et apprit à Maximilien qu'elle était aussi troublée que lui, et que depuis ces quelques jours, tous deux s'étaient aimés.
Ils s'arrêtèrent, en proie à cette lumière d'être tous deux pareils.
Les autres n'étaient plus en vue ; les autres n'existaient plus.
Il balbutia :
— Évangeline...
— Comme mon nom est doux, murmurat-elle.
Autour d'eux tout était admirable. La brise s'arrêtait, et le soleil aussi s'arrêtait. Les rayons ^étaient posés sur les ctiamps. Toutes les couleurs, vert, rose, mauve, étaient dorées. Là-bas, une maison palpitait, et au pied de celle maison, un verger illuminait l'ombre qu'elle faisait sur la plaine. Des êtres vivaient épars dans la campagne splendide. Dans les champs sillonnés d'ombres, à la fin du travail, on croit voir s'incliner les paysans qui cherchent. Au loin, en silhouette sur le ciel, un vieux laboureur passe, qui traîne ses outils, et dont le rude labeur est uae caresse pour les siens. Une femme, une faneuse, près de disparaître dans un chemin creux, avec sa robe couleur de la terre et de toute l'ombre des vallons, tourne vers le soleil d'or, l'ostensoir d'or de sa face.
Une ère de paix et de tranquillité naissait à partir d'eux, s'épandait sur les chemins gris où ils allaient s'avancer. Leur harmonie se saisissait de toute chose, et loul était encore plus beau que tout.
Et il dit :
— Je vous aime.
Klle était là, immobile, à entendre, à accepter, à diviniser ce qu'il disait; elle était là !
Lours mains se joignirent, leurs doigts se «errèrent, leurs yeux, inutiles, se fermèrent. Et pendant quehjues secondes, ils se tinrent debout, au milieu
LES SUPIM,1\NTS 115
du chemin, iûsensibles à tout le reste, faisant la nuit, vague couple aveugle, amour!
Puis très vite, les feux du couchant s'éteignirent, et les ténèbres s'amoncelèrent. D'un même mouvement, tous deux se remirent en marche, comme s"iis fuyaient. Le vent souflla, déjà glacé. Dans les derniers jours de septembre, dès que le soleil est couché, on voit l'hiver. Ils grelottèrent.
Et s'étant penché, dans la pénombre, vers sa compagne, vers la figure extraordinaire, il vit passer, dans ses yeux divins, de l'épouvante, du vertige.
L'épouvante de la séparation inévitable et prochaine, le vertige du gouiïre où ils allaient tomber lentement, l'un hors de l'autre, et qui était l'éternité du temps.
Et comme tout à l'heure au milieu du chemin ils s'étaient arrêtés d'extase, de nouveau, ils s'arrêtèrent la* main dans la main, songeant qu'ils ne se reverraient jamais plus, que les époques allaient les ellacer, que leur mort commençait.
Comme tout à l'heure, ils regardèrent devant eux, et alors cette idée de la mort, ils la lurent partout. Ils contemplèrent au milieu des champs obscurcis un rideau d'arbres aux sommets encore empourprés, ils levèrent leurs yeux de fugitifs vers ces feuillages que le soleil dorait et que l'automne aussi dorait comme un soleil plus immense. Et cela leur parut le geste, la présence même de 1 infini du temps qui passe et ensevelit tout, et cela lit saigner la plaie commune de leur cœur.
Oh î en présence de toute cette destinée d'adieu qui tombait, de tout ce néant qui prenait place, de cette détresse démesurée qui se préparait et qui était encore douce et lieureuse, ils tremblèrent comme deux feuil'es dans l'orage tranquille du soir.
Elle dit tout bas.
— Nous allons être seuls...
Plus frappée, plus flagellée par la vérité, la femme baissa son visage si important, et elle, qui était pourtant impériale et royale, elle pleura, à cause de l'éternelle raison qu'il y a de pleurer.
— Ah ! dit-il, vous comprenez toute la douleur ! Les mêmes pensées les agitaient, les envahissaient
graduellement, et ils s'enveloppaient d'un même tremblement, dans l'ombre. Ils étaient unis par un poignant frisson dangoisse comme on est uni par un poignant frisson de volupté.
Ils continuaient à regarder, à abandonner leurs regards devant eux, précipitant leur marche, se sentant petits, arrachés l'un à l'autre, près de s'en aller dans l'étendue et dans la durée.
Et dans l'assombrissement, on aurait pu voir ce couple, ces êtres qui tremblaient, (|ni se tenaient et se débattaient lun vers l'antre, l'un pour l'autre, comme les deux ailes d'un grand oiseau...
A l'ouest, se ijrolilail sur les nuages, un tertre rocheux et sur ce soulèvement informe de la montagne, on distinguait un enlassementmégalithique, effort millénair ; de la race. La jeune femme étendit sa main aussi belle, aussi petite, aussi fragile qu'une
fleur, vers ces vestiges, et dit, comme racontant un rôve d'angoisse et de tristesse humaine, de surnaturelle grandeur, d'exacte réalité :
— ... Autrefois, il y a des siècles, un être perdu comme une bête au fond de la nature, est sorti en rampant de cette crevasse de montagne qui a toujours été, s'est avancé sur ce tertre, et s'est arrêté ici devant des ruines !...
Elle ajouta, levant sa figure pleurante, sa ligure vraie :
— Comme nous sommes chassés par le temps et l'espace !
Elle avait de ces paroles profondes, si simples et si véritables. Elle avait l'esprit étrange et divina toire et les gestes définitifs de ceux qui ont un grand cœur ou bien de ceux à qui la vie arrache le cœur et le montre. Ceux (jui s'en vont, les victimes, les mourants.
Mais Maximilien se redressa éperdument en face de celte destinée qui tombait avec le soir, de cette agonie qui régnait. 11 eut un cri de révolte.
Il dit : non ! Il répéta, seul écho à lui même : non !
11 sentit contre ces forces de séparation, de sacrifice, de mutilation, son être se rebeller. Eh ! quoi 1 le cœur n'est il pas plus grand que tout ? Il voulait tendre la main vers quelque chose de stable, de fort, de vrai, pour arrêter le néant. La vérité, la vérité ! Il voulait la saisir avec ses mains.
Alors, il osa porter la main sur cette femme
qui respirait là si saintement, celle qui venait de s'avouer, celle qui, malgré la force du passé, était tout pour lui, sa sœur et sa fiancée, sa beauté, sa tendresse et sa charité... Il osa lui saisir les poignets et lui dire tout bas :
— Si vous vouliez !...
Elle tressaillit... Ils songèrent aiix mêmes choses, à ce qu'on nomme l'accomplissement de l'amour, à ce qui vient toujours après tout... Ces baisers, cette étreinte ... El il serra les fins poignets, avec ses mains tentées et afiolées, avec ses mains pensantes et sublimes.
Ses mains qui pensaient sublimement à arracher tous les voiles de la terre, et la pudeur, premier et dernier voile ; à toucher la vérité, la vérité nue, la lumiôre môme de cette créature, à approfondir ses secrets, à fouiller sa beauté, à eU'acer tout ce qu'il est possible d'ellacer d'ombre entre deux cœurs !
Oh ! que rien ne soit plus caché et dérobé d'elle, qu'elle soit vraiment toute présente, qu'elle soit ! Héve immense: qu'elle soit la totale compagne. Une amante est une amie plus ])arfaite, c'est une sœur plus pure. Oh ! que rien ne soit plus caché d'elle : ce n'est pas autre chose que cherchent ces pauvres clTorts (]u'()n nomme les caresses, cette mendicité tombante (jui s'a|)poll(> l'éiioinlo.co n'est pas autre chose au inonde !
Il l'attirait cimtre Ini. I! vit tout près de la sienne, souftloi'i souflle, tandis qm» leur double faiilAme fris-
LES SUPPLIANTS Ijy
sonnait dans le soir et le froid, sa figure blanche, claire et douce, comme l'astre des nuits, astre d'une profondeur plus profonde que la nuit. Ht il entrevoyait l'obstacle qu'il y a entre les êtres, le linceul d'espace devenir vague, le prodige d'amour et de communion éclore. H entrevoyait plus encore, le dernier but, la dernière chose, l'intense et puissante volupté, le moment où la chair sombre s'éblouit d'un éclair de sang, où la séparation devient folle et doute d'elle-même, et chante, et rit...
11 lui dit plus fort, pensant de tout son poids à elle :
— Je vous aime !
Puis il dit.
— Je t'aime 1
Dire vous, c'est parler ; tutoyer brusquement, c'est toucher.
Elle avait mis sa tête sur son épaule, elle livrait tout le parfum de ses cheveux... Défaillante, petite è cOté de lui, femme après tout, faible comme une biche blessée...
Et pourtant le grand embrassement ne fut pas. Elle refusa. Elle avait été tout à l'heure tellement atteinte, tellement troublée par le vertige du temps (|ui passe et fait tout mourir eu passant; elle était tellement pleine de l'idée de l'intlnie pauvreté, qu'elle dit:
— A quoi bon?... A quoi bon tout?... puisque nous «erons seuls !...
Ce n'était point quelque appréhension morale ou «ociale qui la faisait ainsi penser. Elle était au-
dessus de toute considération artificielle. Mais elle était grande et lucide et sincère et — il l'avait vu — elle comprenait toute la douleur.
Il approchait ses lèvres de sa figure ; elle ne voulut même pas qu'il les posât. Même pas un baiser. Elle répéta d'une voix très basse, presque aussi pure qu'un soupir:
— A quoi bon ?... A quoi bon reculer un peu le commencement de l'éternité ?... Nous ne ferions qu'attiser nos regrets, que martyriser notre avenir.
Et les grands yeux de velours lui demandaient à la fois de l'aimer et de la laisser, lui demandaient infiniment de souffrir. Elle était toute-puissante. Il obéit, machinal, comme un animal dompté... Il s'écarta, et il n'y eut jamais entre eux que ce baiser déchiré...
C'est ainsi que se termina cette idylle qui fut tout l'amour, avec son matin et son soir. Elle finit grandement, dans le silence et dans l'immobilité.
Les deux blessés regagnèrent la vie, ils rejoignirent les autres. Ceux ci les attendaient au seuil d'une auberge, première maison du village où l'on devait s'arrêter. Ouand ils parurent, ou ne leur dit rien; ils ne dirent rien.
On rentra dans la salle à manger. Une servante alluma les lampes.
On la regarda faire. Quelqu'un constata:
— Il commence à faire froid.
Et sur la vitre grinçait et battait le souffle désolé de l'automne, de l'hiver, et des autres étés futurs.
Le lendemain, veille du départde Mme de Clarens, les deux jeunes gens ne se parlèrent point. Dans l'après-midi, tandis que tout le monde était réuni dans le salon de Mme Lhéritier, la sonnette de la porte cochère retentit.
Un instant après, la bonne monta.
— C'est un monsieur qui a su que la maison était à vendre et qui vient visiter.
— Faites-lui voir les pièces, dit la maîtresse de maison.
On entendit monter des escaliers, ouvrir des portes. Puisle visiteur fut introduit au salon. C'était un homme d'une quarantaine d'années, bien vêtu, gros, pâle, aux yeux bleus hésitants et clairs. En pénétrant dans la pièce, il regarda tout autour. Sa physionomie était timide, et il semblait gêné, avec une arrière-pensée.
— J'ai vu que vous vouliez vendre la maison. J'ai voulu la voir, la revoir plutôt... Figurez-vous que j'y ai habité, moi, autrefois — il y a dix ans... Bien des choses sont arrivées depuis. J'ai voulu voir — mais c'est trop grand, oui, trop grand... Adieu,
Madame, je vous remercie, je vous remercie beaucoup.
Avant de se retirer, sur le seui}, il se retourna et regarda les deux fenêtres et les m^rs. IVlaxinaipen n'oublia jamais la grandeur de ce regard.
Loisqu'il fut parti, la bonne dit:
— En entrant, il a regardé l'antichambre comme on regarde une église.
— 11 a voulu revenir-,, (iit Évangeli^e. Elle ajouta :
— On ne revient jamais... On ne peut pas plus toucher le passé que l'avenir !
Maximilien ne se coucha point. Il sortit aq copiT raencement du jour comme le premier ii)atin qu'il fut à R'**. Ses pas le portèrent sur la route suivie lors de ce premier nialiu. C'était la môrpe heure, les mêmes choses. Eu quinze jours, riep n'avait chîipgé. Au même endroit, le soleil perça les bruines (Je I9 vallée. Il s'éleva sur le plateau que le vent balaygjt, s'arrêta à l'enclos sauvage, cimetière de jardin . H revint par les fermes. Rien p'av^it changé... l'ourlant, (|uelle dilïérence, (luelle diUj^reDce éparsp, «jiicile dilïérence aux cjeuî^ !
I.o soleil, c'est la dévuslaliou uiêipc, c'est l'abj^ttdon et la famine ; le soleil, ce n'est rien. Car la nature est vide; les choses ne sont qne (|<es cj^osps, ejt Ja splendour des choses, c'est nous.
Pmt qui s'arrête à la surface de la réalité, les si3éctacles de retendue seiïiblent revêtus de beaaié, cohime d'un manteau ; mais pour qui voit mieux et plus, la beauté n'est que la charité des passants.
Par une brèche de la montagne, il vit dix villages apparaître, s'épanouir de clarté, et il dit :
— Elle va s'en aller !...
Elle sen alla à quatre heures du soir.
On avait dit : « Il faut se mettre en route pour la gare ». Le tiède soleil emplissait les doux chemins qui y conduisaient.
Les quatre personnes allaient côte à côte. Maximilieu regardait Mme de Clarens comme un petit enfant regarde le monde. 11 suivait ses gestes, les grâces de sa toilette... 11 la voyait mal. Lu départ a quelque chose d'éblouissant; on est déjà parti, lorsqu'on part.
On dépassa les dernières maisons du faubourg. Pi'ès de la haie d'églantiers, une petite fille leva les yeux, et tout d'un coup, sans raison apparente, sanglota.
Mme Évangeline se tourna vers Maximilien :
— Elle pleure comme Ki elle m'aimait beaucoup.
Le soleil dorait ses lèvres tandis quelle donnait cette parole.
M. Lise et Mme Lhéritier, soit intentionnellement»
soit par instinctive prédilection de vieux amis dont les jours s'épousaient, se mirent à marcher ensemble. Elle ne dit pas: « Consolez-vous,vous m'oublierez. » Elle ne dit pas non plus : « Nous nous reverrons. » Elle était comme la vérité même, et la vérité, c'était le silence et le silence.
Les constructions basses de la gare apparurent devant eux. Maximilien répéta, monotone, enfantin: <« Nous allons mourir. »
Ils pénétrèrent sur le quai. Elle monta dans un compartiment, et pencha dans l'encadrement de la portière sa figure blanche. Un coup de sifflet d'un employé, un coup plus fort.
Le train s'ébranla, les arrachant doucement les uns aux autres.
Elle est là, elle est là encore tout près, à la portée de ses mains, pourtant il ne la louchera jamais. E^lle sourit, elle aime, elle est belle, ils seraient heureux, et pourtant elle s'en va, inaccessible, irréelle. C'est vrdiraentunange.IIéhis, l'être estunangepourTêtre!
Le train tourna. Elle n'était plus.
Ils revinrent lentement. Ils stationnèrent devant le passage h niveau, encore fermé à cause du train. Mme Lhéritier, qui avait tout remarqué depuis quelques jours et pourtant n'avait cessé de sourire tant c'était peu de chose, s'approcha tout près de Maximilien et lui dit d'un Ion maternel :
— Vous oublierez... On ne seniit pas un homme si on n'oubliait jamais les petites émotions de son cœur.
Sans qu'il songeiit à répondre, elle ajouta, tout à coup pensive et profonde, atteinte sans doute par la meurtrissure et le délice de quelque souvenir ressuscité en elle :
— Ce serait trop beau, si on se rappelait tout ce qu'on a subi !
Dans les jours qui suivirent, il soulTrit cruellement, plus encore qu'il n'aurait cru. On souUre toujours plus qu'on ne le croyait : la douleur est toujours une inconnue.
11 ne trouvait plus de goût à rien. Sou orgueil, sa force, étaient brisés. Plusieurs fois il voulut retourner dans les lieux où ils étaient allés ensemble. Mais il ne coutiuua pas sa marche : ou ne revient jamais.
11 fut assailli de regrets brutaux, de projets insensés: Aller là-bas, dans la ville où elle respirait, la revoir, lui parler, la voir, voir ses yeux, ses mains, sa robe!... 11 tremblades commencements d'actions... Peut-être... A (juoi bon? Cette démarche matérielle rassasierait- elle leur cœur? Non... le cœur veut toujours plus, toujours plus. Il y a une damnation grandissante de désir en lui. Les actions ne servent à rien à cause de la grandeur qu'on a. Il comprenait, maintenant qu'il nétait plus ébloui et alïolé par sa présence, la signiUcation de ce soir immense où, sublime, elle s'était avouée, où plus sublime
12(5 LES SUr'Pr.IANTS
encore, elle s'était refusée. Si, bouleversés d'un mystérieux frisson, ils n'avaient pas fait de gestes humains, s'ils étaient restés tranquilles, ce n'était pas par huniililé, par défaite, ce n'était point — bien qu'ils l'avaient cru peut-être — , parce qu'ils étaient trop petits, c'est parce qu'ils étaient trop grands. Leur cœur, leur mendicité dépassait tout le pouvoir des gestes, des faits, tout le possible, tout. Rien de ce qu'ils pouvaient faire n'était assez important pour combler le vidé, la soif de leur cœur. Et ils étaient restés tranquilles par immensité. Si l'on souffre, ce n'est pas de faiblesse, c'est d'ouvrir au-dessus de toute chose réelle un trop fort et trop infatigable rêve. Le mal, ce n'est pas le destin des choses, c'est nous-mêmes avec notre déchaînement ! Et c'est pour cela qu'il n'y a pas pour nous d'asile. Il revint à Paris le soir d'un jour où, errant à travers la campagne, il avait éprouvé à chaque pas, dans la montagne, dans les champs, dans le ciel, la révélation divine de son absence.
A Paris, dans la grande gare sombre, voilée, Jacques était seul h l'attendre. Maximilien l'embrassa étroitement, le regarda, le trouva dlllérent.
Jacques, qui savait tout lui demanda tendrement s'il soutirait beaucoup.
— Non, répondit il, puisque je te retrouve.
L'approche de l'ami, de celui qui, en écoutant, console, embellissait déjà son chagrin et sa fatigtre. Là-bas, cela avait été un peu de bénédiction de lui écrire, jour par jour, la vérité. Maintenant, il le revoyait profondément !
Et Maximilien tenait le bras de Jacques, ressentait chaque pas lait ensemble, le regardait, 1 aimait.
Pourtant, cette impression de changement qu'il avait recueillie sur la figure de Jacques, dans la clairvoyance, la pureté du retour, s'affirma, fut
partout. Une nouvelle lumière semblait être dans la lumière. Jusqu'au sein de leur asile, dans cette chambre de Jacques, si douce que son silence était presque pareil au leur, il trouva quelque chose de changé ; et partout, il fut averti par un frisson que leurs deux vies ne seraient plus jamais ce qu'elles avaient été : mêlées et suffisantes l'une à l'autre !...
Parce que lui môme était changé. Bien que brève, cette séparation où il avait beaucoup vécu, beaucoup vieilli, avait ravagé la vérité... Son cœur, qui avait pleuré hors de leur fraternité, cherchait, tout troublé, une satisfaction émouvante et vive dans cette fraternité déjà vieille, et ne la trouvait plus. Trop douce, parce que trop échangée, hélas ! n'ayant plus les dramatiques péripéties du rapprochement, l'amitié n'avait pas la force de l'apaiser, et de rendre désormais heureux ses jours.
Et une parole obscure et déchirante vint à sa mémoire, comme une blessure :
— On ne revient jamais.
Eh quoi ! même lui, lui qui ressentait et comprenait tout, lui, si dilïérent des autres, il était accessible comme les autres aux reniements de l'habitude, aux reniements de l'oubli !
El il eut peur comme au seuil du néant.
Comme avant, plus même qu'avant, puisqu'ils élaieul libres de leur temps, ils se virent à toute
heure du jour. Mais leur paix d'être ensemble n'était plus si parfaite. Souvent l'un près de l'autre, leurs fronts retombant lassés, leurs yeux se quittaient pauvrement. Ils ne se suffisaient plus l'un à l'autre, et cherchaient ; ils étaient en une sorte de solitude enchaînée...
Ils parlaient de l'avenir.
— Qu'est-ce que nous ferons plus tard?...
Ce souci, qu'ils n'avaient point naguère, les fatiguait en les inquiétant.
L'un d'eux ajoutait :
— Nous ne nous (juitterons jamais.
Et cette parole dorait un peu la fenêtre, puisque c'est nous qui donnons la clarté, mais cela ensuite s'effaçait.
De plus en plus fréquemment, ils causaient du passé, lentement, ainsi qu'on s'endort.
Pelotonnés, plies, ayant besoin du feu et des murs, ils sentaient monter en eux et les envahir, le regret de tous leurs jours, et l'amour de revoir ces lumières.
Ils se racontaient les premières fois qu'ils s'étaient connus, les premières choses communes: le collège, les sorties, l'hiver précédent qui fut si bon, et l'été, et Évangeline — Maximilien disait qu'il ne l'aimait plus, mais il était impossible d'effacer ce visage de cet été.
A leurs voix appelantes, à leurs yeux, le présent s'en allait et le passé venait. Ils essayaient de refaire autrefois et ne le pouvaient pas.
— Je ne te vois plus bien, disait Maximilien.
— Ah ! ajoutait il, je voudrais...
Sa phrasé s'interrompait. Il ne pouvait pas, he savait pas dire ce qu'il aurait voulu. Est-ce qu'on peut dire tout d'un coup ce qu'on voudrait quand on né croit pas en Dieu ! Il aurait voulu modifier la réalité, changer les jours, eiïacer ce qui avait été, faire que ce qui n'était pas, fût. 11 aurait voulu être heureux auprès de son frère. Ah ! vouloir limpossible, miriacle du vouloir !
Un jour qui suivit ces jours, un après-midi, Maximilien était seul dans le salon, noyé dans les ombres du mauvais temps, découragé, tHste, en proie à l'ennui, soulTi'ance sans nom, souffrance totale. Depuis le matin, il pleuvait. La feilôtre aux rideaux tombants, llétris, était brouillée et grise. Le jeune homme tournait ses yeux vers ce déluge.
tl entendait de la cuisine un bruit de vaisselle monotone... Kt sou père était aussi dans la maison, mais il n'aurait pas su quoi lui demander pour se consoler, et s'il l'avait su, son père n'aurait pas su que lui répoudre. Il n'avait pas la force d'aller chez .lacfjues — et ses regards sétourdissaicût h chercher l'impossible à la fenêtre endeuillée, presque élteinté par l'éternene pluie. Devant lui, sur un guéridon se Irouvail un albuui el des crayons, Ccir depuis son relour, il s'était mis à étudier un peu le dessin.
Machinal, il essaya de faire, de mémoire, le portrait d'Évangeline... Non, il ne l'aimait plus ; il ne l'avait pas réellement aimée. 11 avait été blessé par sa présence de feminp ; mais il sentait trop la distance, la séparation, l'impossible, tomber à jamais sur ce rêve... Il ne l'aimait plus... Pour qui s'enivre de sa pauvreté, n'aimer plus, c'est presque regretter deux fois !
Les doigts évoquèrent le profil de l'étrangère qui lut si proche. Plus attentif, il se pencha, et fit la forme de son t^'on^, la courbe de ses sourcils, l'ovale (]e son visage, et la nuit ^e ses yeux dans ses paupières de pénombre...
Alors, par un pur l^asijrd, il se trouva (^ue ce portj^ait ébaqché par sa main maladroite fut dune parfaite, dune tragique ressemblance. Dans la chambre humide, glacée, et pleine des fumées de J'iliypr, il vit ces q^elq^^s Iraits s'auréoler divinement de vérité, et, comme un miracle, devenir elle.
Elle était là. C'était bien la paix intense de son Yjsqge, le secret de ses ycpx, et sur son front si simple, l'opabre ^e ses cheveux.
La ligue qui attachait son cou à ^un M^ayt- iaisail penser invinciblement à toute sa grûce ; la timidité trapquillp de spn regard faisait penser à la présence de toute sa pudeur; la courbe de sa gorge était telle qu'on sentait un peu battre son cqeur... Et il assista si plei^emeut à elle qu'il lui sepiblait pprceyoir l'odeur 4fi son parfum préféré, du parfum paffufli^^ d'elle.
Il avait poussé une exclamation de joie et de piété et il n'osa plus toucher au petit dessin, si pareil qu'il n'était plus ni petit, ni inachevé et que parmi les brumes de Ihiver et de la distance, c'était évidemment la merveille d'elle...
Les mains inoccupées, il la regarda longtemps, et lui qui ne l'aimait plus, en la regardant l'aimait, tellement le passé s'arrachait du passé et palpitait.
L'odeur chaude et la fraîche brise des champs et des montagnes souffla sur lui, et le paysage respirait là, et les buissons fleuris de fleurs et de soleil l'entouraient si proches qu'il les aurait touchés s'il avait vculu.
Et dans un frisson, il sentit tout ce que l'art peut donner au cœur humain, et comme c'est une religion.
11 savait qu'ignorant et tâtonnant, il n'avait pas de talent, et que c'était fortuitement que ce portrait était si doux. Mais ses yeux étaient ouverts.
Ce qu'il avait autrefois ressenti devant les tableaux, il le comprenait bien — car on ne comprend bien que lorsque l'on est personnellement impliqué dans le drame de comprendre.
Faire que ce qui est demeure, s'opposer à l'efTaceraent du passé, éterniser, ô doux prodige, le présent qu'on admire ou qu'on adore !...
Évangeline était perdue ; il ne la roverrait pas, et pourtant, en l'évoquant exactement comme elle fut, il se sentait caressé jjar la caresse qu'il avait sentie la première fois quil la vil ; et rien contre cela.
Alors, s'il en est ainsi, plus de regrets, plus de deuil du passé; le passé n'est pas mort : il dort !
Ne pas mourir !
Cri éternel, parole de notre souffle ! C'était de cette supplication totale qu'il se consumait tout à l'heure, les yeux sur la fenêtre appauvrie et stérile. C'était à cette supplication totale qu'il avait toujours essayé de répondre. Elle avait été au commencement de sa fraternité avec Jacques, comme une mère, et c'était surtout cette amitié qui y avait répondu : être entendu, c'est être recueilli ; parler, c'est ne plus mourir.
Et l'art donne ce que donne la tendresse : il nous donne à nous-mêmes; il nous empêche de mourir; il est, lui aussi, la confidence, ce paradis de notre sincérité ; il est, pareillement à l'amour, un effort de notre génie et de notre misère vers notre gloire.
Lhiver sombre s'apaisa. Les jpurs jaunps et tjas s'en allèrent ; le soleil revint. De nouveau, de tjpdes brises gonllôrent les soirées. Une autre ann(âe coinmençait.
Ui^ jour, acpoudé à une fenêtre, il regarda le printpraps dans le matin. Spectacle voluptueux et par cela mépie speptac|e trjste que celui du renpuveaj^. Le printemps illumine l'abandon immense que fait la vie : Sans cesse notre cœur nous arrache, triomphalement, hélas! à ce que nous fûmes, nous fait sourire malgré nous hors du passé. Le printemps décore et ensoleille ce grand déchirement. Le soleil d'avril ensevelit le monde ; plus encore, le monde des souvenirs. Son frais parfum d'avenir, on le respire, remué d'un frisson sacrilège. Il éclaire le vide dans les cieux et le désert dans notre destinée.
Le jeune homme sentait cet engloutissement d'azur. Les yeux sur le linceul de rayons éployés sur toute chose, il songeait (|ue le passé était faible, et que tous, tôt ou tard, l'abnndoFineraienl.
Son frère l'abaiidoniia.
Un soir quils étaient seuls ensemble, il lui dit :
— Jaiine une femme...
Il ajouta tout bas, mais d'une voix ellaréé, comme quand on crie pour jeter sa douleur hors de soi:
— Elle ne m aime pas, elle.
Et non sans un trolible (jui le secouait, il lui raconta toute son histoire d'amour; il évoqua comme un rêve bizarre : des événements, dés noms, des êtres tout à fait étrangers. 11 dit h Maximilien que plusieurs mois auparavant, pendant qu il était à R***, lui, était allé avec sa sœur et soii beau-frère chez des amis de celui-ci, el qu'une jeune fille était là, et qu'il l'aimait, et que depuis des mois, il se réjouissait et soulïrait de l'aimer, et vivait d'elle...
Maximilien lui avait tendu les mains en palpitant et l'embrassa ; puis, assis entre lui et la fenêtre, tourné vers lui, la ligure plongée dans l'ombre et pleine dun invisible sourire, il écouta, partagea ses paroles.
La voix du parleur se tut. Penché, presque agenouillé, près de Jacques rêveur, Maximilien lui serra plus tendremeht là main, et Jacques lui sourit dans son rêve.
Maximilien, en contemplant cette figure. U figure de Jacques, la chose qu'il aimait, comprit qu'elle n'était plus h lui. Elle était pleine d'une autre
pensée, pleine d'une autre présence. Elle se détournait de lui...
Tous les longs mois de l'hiver, elle avait, à côté de lui, rêvé d'autres rêves que lui; depuis de longs mois, elle le regardait et elle ne le voyait pas. Ah ! c'était comme un mensonge qu'avait fait sa douceur fraternelle, sa tendre beauté !
Et triste comme il ne le fut jamais, il ne sut plus qu'une seule chose au monde : Jacques s'en allait, Jacques l'abandonnait. Et il était seul ici-bas.
Que de mensonges on tente pour voiler tous les abandons de la vie, pour nier que toutes nos tendresses, tous nos amours, quels que soient leurs noms, sont les uns contre les autres. On dit: ce n'est pas la môme chose, un père, un frère, une femme.
On ment. C'est la môme chose, puisqu'on abandonne l'un pour l'autre, et l'abandon, c'est l'abandon. C'est la môme chose dans la douleur, dans la vérité vraie, dans l'abîme qu'on traîne.
On ne peut vivre qu'une grande tendresse à la fois. Aimer, c'est préférer; choisir, drame d'aimer ! Quels que soient les rites du rapprochement, on n'aime à la fois qu'un cœur, on n'aime qu'une présence, ou n'aime qu'une figure nue.
Et cette simplicité d'aimer, Maximilien avait le rayon de la voir, et la magiiificence d'en souffrir.
Et comme lorsque dans des éblouissements d'absolu et de jalousie, il avait élu, parmi les choses et les soirs, les figures ; comme lorsqu'il soullrait d'avoir abandonné les regards de son père pour
ceux d'un frère de hasard; comme lorsqu'il souffrait d'avoir abandonné la tendresse grave de son frère pour l'intense attrait des chocs charnels et pour le mirage d'Évangeline mystérieuse, il avait raison.
Jacques, peu à peu, se redressa, s'enhardit, parla, se caressa d'aveu.
— Aujourd'hui,... ce matin, je suis allé là bas. Je t'avais dit de ne pas venir... ('/était pour cela. Et pourtant, je pensais à toi en l'attendant. Elle est entrée. E^lle n'a pas fait de bruit en entrant; rien n'avait révélé ce doux événement, et, tout dun coup, je l'ai vue, ellaçant tout.
Ses yeux par degrés, s'illuminèrent; une sorte d'espoir, de joieconfuseuaissait en lui. Il se souriait.
T- Ah ! dit-il, cela m'a fait du bien de t'en parler! Pourquoi ne t'en ai-je pas parlé plus tôt 1... D'avoir prononcé son nom devant loi, jamais je ne l'ai sentie si proche, si proche...
Jacques se tut. Et alors, tout d'un coup, il vit Maximilieu lui-même devant lui, il le regarda comme s'il l'avait mal aperçu jusque-là et avec un brusque frisson invincible et désemparé, il lui prit les mains en tremblant et murmura :
— Pardon 1
... Haine du passé, besoin du nouveau, qui sans cesse, quels que nous soyons — nous-mêmes, nousmêmes! — nous précipite d'être eu être. Impossibilité pour le cœur de s arrêter d'aimer; fatalité immense et elTroyable d'aimer; terrible douceur qui dévore tout et fait de nos cœurs des monstres d infini...
Une fois qu'ils causaient à mi voix, dans l'ombre^ et quïl voyait Jacques se détacher de la conversation, s'isoler, espérer, aimer, il lui demanda :
— Que vas-tu faire ?
Ce qu'il allait faire ? Mais, aller la voir, essayer de se faire aimer, entreprendre cette œuvre, si simple, hélas!...
Ils allèrent tous deux à la maison de Jeanne par un après-midi d'avril où les bourgeons brillaient comme des étoiles. Au sortir de la gare, ils suivirent le long du fleuve luisant et gris, qui passait par nappes hâtées, une avenue, des chemins, un rivage fleuri, plein d'un vert si pâle qu'il se rellétait sur les figures.
Maximilien s'étonnait de ces lieux, tant ils étaient simples et étrangers. C'était tout l'inconnu où il allait, guidé par son frère, qui, depuis qu'il lui avait confié son secret d'araour, n'était plus pour lui qu'un inconnu tri.ste.
Devant la grill»! de la maison du bord de l'eau,