LES SU1MM,I.\NTS 13D
leur émotion fut si douce, qu'avant d'entrer, ils s'assirent sur un banc qui était là.
Maximilien vit celle qu'adorait son frère.
Et à la voir, il s'étonna mélancoliquement, car elle était sans beauté, sans rien qui la désignait parmi les femmes.
Pourquoi Jacques lavait-il prise plutôt qu'une autre pour en souffrir et pour la supplier?
r.ertes, la blondeur de ses cheveux et la jeunesse de sa chair l'éclairaient. D'ailleurs, sa pûle robe de vierge était d'une couleur de lumière. Elle avait le rayonnement de son âge et de son sexe, pareil à l'enfance, mais rien de plus. Non, elle n'était ni jolie, ni belle et n'avait rien qui la désignait.
Kt pourtant Maximilien vit tant d'éblouissement dans le [u-emier regard de Jacques sur elle qu'il comprit à quel point il avait besoin d'elle.
Maximilieu s'approcha de la jeune fille, l'écouta, chercha ses sentiments, ses pensées. Il la vit fuyante, frivole, peu pensante, incapable de comprendre et riant, riant toujours. S'il lui arrivait parfois de sourire, tout de suite son sourire se flétrissait en rire, et son rire débordait aveugle comme un chant d'oiseau.
Vers la fin de l'après-midi, à l'heure où un silence déjà sombre s'étendait sur tout, rendant les choses tremblantes avant de les mêler, elle apparut sur 'le perron de la maison. Elle était enveloppée d'Une
robe bleu ciel qui montait en un seul geste un peu courbé et un peu flottant hors du perron lourd, inerte —, comme un lambeau de jour respecté par l'ombre, comme une vapeur suave, comme un grand parfum. Ses bras retombaient le long de son corps en rayons tranquilles, en charité calme. Dans sa figure très blanche, entourée de la faible clarté blonde que recueillaient ses cheveux, ses yeux, sa bouche formaient trois taches sombres, pleines de l'abîme de sa vie. Le soir écartait l'expression de son visage. On ne voyait que sa présence. On ne pouvait dire d'elle qu'une chose : elle est.
Et Maximilienvit Jacques, qui se dirigeait avec lui, du jardin vers la maison, s'arrêter et s'émerveiller...
Le simple et bref spectacle de Jacques ainsi immobilisé, fut un des plus graves auxquels il eût jamais assisté... Ni dans ses plus vastes rêves, ni dans ses moments les plus généreux d'enthousiasme et de révélation, il n'avait rien vu de i)lus beau que cet homme adorant, dans ce coin effacé de jardin, la beauté de cette femme qui, aux yeux des autres, n'était point belle.
Et debout à côté de cette scène, pareil à ce qu'il fut toujours, il avait presque les mains jointes devant le cœur des hommes.
... Car l'être aimé n'est rien par lui-même; il est tout entier dans les regards qui le demandent.
Que de croyance et de réalité dans les yeux que Jac(iues, debout dans Iherbe noire, levait vers cette Jeanne qui était là, semblable à tant d'autres,
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n'ayant, pour l'orner, que son enfance riche de vierge et sa robe bleu pâle qui, dans le gris du soir, semblait du blanc plus intense. Le crépuscule, qui fondait harmonieusement les choses, n'était pas plus fort que ces regards d'amour...
L'âme du jeune homme embellissait cette figure perdue, animait cette petite âme qui ne voyait rien, n'entendait rien, ne savait pas ce" qu'elle disait, cette poupée... Une poupée ! 11 l'animait, — comme une fillette aussi croyante et commençante que lui, et naïvement amoureuse, — fait vraiment palpiter la petite chose qu'elle berce et qu'elle aime, et se crée autour d'elle un paradis maternel.
Oh! tout le proclame en paroles qui nous sacrent: L'être aimé n'est que la chose d'un amour... Maximilien s'était étonné tout à l'heure que Jacques admirât Jeanne, pauvre de beauté, d'intelligence et de cœur. Étonnement sacrilège ! Elle était sou idole, et l'idole, c'est l'adorateur.
Et en ce moment, pendant le fugitif instant où tout fut immobile et pareil autour d'eux, il sembla à Maximilien revoir d'un seul coup tous les regards qu'il avait surpris dans sa vie s'élever sur les rêves, les espoirs, les firmaments, les vérités suppliées.
Et il avait presque les mains jointes devant le cœur des hommes, qui contient toute la divinité des idoles!
Lorsqu'ils se retirèrent tous deux, de grands rayons d'or reposaient dans les campagnes.
Ils cheminèrent quelque temps sans se parler sur le chemin du bord de l'eau, le long des buissons de lilas qui, non encore en Heurs, n'exhalaient que de la fraîcheur, ce parfum des feuilles. Jacques, au premier coude du sentier, se retourna pour voir disparaître la grille et le toit de la maison.
Ils ralentirent le pas, se regardèrent, se sourirent. . ,
Maxirailien n'eût su que dire. 11 était infiniment triste ; il était plus vaincu qu'avant d'avoir aperçu de ses yeux celle vers qui Jacques allait tout entier ; et puis, il avait vu nettement en le voyant à côté d'elle, que les êtres n'ont rien qui les unit, et qu'il faut un hasard terrible pour que deux êttes se regardent, pour que ce qui est adoré ne se détourne pas de ce qui adore...
Nous n'avons rien qui nous unit...
Kt il n'eût su que dire, tandis qu'il attendÀil de Jacques les paroles de dé.^espérànce, d'angoissé, que cette journée de délaissement avait dû mettre 'en iui.
Jacques parla, l'^t ce fut une parole d espoir et de joie qui sortit de ses lèvres, tandis qu'ils s'avançaient sur le chemin au bout duquel brillait le globe rouge du soleil.
Sans doute, il n'avait pas é|)uisé 1 élonnement de
la voir. Les mots de beauté, d'aniour lui étaient encore assez neufs pour avoir à ses lèvres des contacts de baisers. L'aimer suffisait à récompenser son cœur, et la clarté desafigure suffisaità lapaiser.
Il parla de toutes choses, des personnes qu il avait vues autour de Jeanne, d'eux-mêmes, delà vie, avec de l'émotion, du respect voluptueux. 11 ^'.ivoiutii en douceur.
Puis, tandis qu'autour d'eux le paysage se noircissait d'azur, et qu'ils s'avançaient face à face avec le soleil, Jacques lit entendre des paroles de vénération et de culte pour tout ce qui l'entourait : la nature, l'espace, la terre, le ciel.
Ses lèvres de suppliant s'avouaient confusément, s'avouaient en jumière, dans léglise de l'ombre.
Maximilien l'entendait totalement : le soir rend les paroles plus précieuses, plus donnantes, le soir bénit les lèvres.
Ils retournèrent bien des fois dans la maison du bord de l'eau ; ^ien des fois, Maximilien s'y laissa conduire avec l'esppir que Jeanne changerait et aimerait Jacques. Mais elle ne changeait pas; elle mpntrait toujours la même vaste ignorance de toute chose et de lui.
Rien i^" ayait de prise sur elle ; rien ne touchait à sop âpïie, i>i ipôme à son rire. Les yojx pe faisaient autour d'elle qu'un murmure sans paroles. Elle al-
lait, parfois indolente et parfois vive, mais sans raison autre qu'elle seule. Elle n'avait pas d'amie, pasde compagne, sinon Marguerite Ternisier, l'institutrice de Rueil, qui, tranquille, modeste, triste, comme en deuil de tout, semblait auprès d'elle une âme.
Une fois, cependant, Jeanne fut immobile et attentive... Ce soir-là, par un hasard aussi affolant que son rire, son rire s'était arrêté... Fragilement, sans doute, mais il s'était arrêté... Et on avait peur qu'il ne s envolât, et on la voyait grave, tranquille, avec des yeux présents...
Mais ce ne fut qu'un instant; elle ne parla même pas, et on ne la revit jamais ainsi.
Elle échappait, déconcertait. On l'entrevoyait, on ne la voyait pas. On ne pouvait pas l'approcher ; elle était infiniment vierge.
Un jour magnifiquement plein de soleil, où ils allèrent là-bas, fut le plus triste de tous.
Ils trouvèrent Jeanne les j'eux alanguis, les paupièreslargementcernées, lesjoues d'un rose brûlant. Ils la trouvèrent, dans son mystère de jeune fille, plus étrangement désirable et i)Out-êlre désirante.
Jamais Jacques ne fut si troublé devant elle. Jamais M.'iximilien ne vit les yeu.\ du jeune homme apporter à la jeune fille une telle imploration... Les premiers jours, c'était l'image de sa figure qui le hantait. et mniutenant c'était davantage, c'était elle, le secret exlraordinnire qu'elle portail.
Dans la demi-fraîcheur du salon aux stores ardents, elle renversa la tête sur le dossier du fauteuil pour s'éventer, et comme elle était très décolletée, ellelaissaitvoirainsilescommencementsde sa gorge; et, les paupières mi-closes, elle paraissait confusément heureusede lacaressedesyeuxqu'elles'attirait.
Elle avait un petit miroir dans les doigts. Elle se regarda, se trouva trop rouge, sortit, vive, avec un bruit d'ailes et un épanouissement de parfum.
Elle reparut un instant après, recoillée et avec de la poudre sur les joues et le cou; elle venait de se sourire et de se caresser...
Elle voulut cueillir des fleurs. Maximilien et Jacques se levèrent pour l'accompagner... Mais tous deux s'arrêtèrent un instant sur le perron, au seuil du jardin éblouissant de rayons, étourdis et gênés de tout le soleil.
En avant, dans l'allée, elle courut, insouciante, enfantine. Une branche tombée barrait 1 allée. Pour franchir ce léger obstacle, la jeune fille releva ses jupes, de chaque côté, à pleines mains, et le temps d'un éclair, on vit jusqu'à la dentelle blanche de son pantalon, ses jambes admirablement faites et fortes comme de jeunes arbres, dans un nuage de broderies et de blancheurs.
Jacques ne put retenir un léger cri et il frissonna tout entier d'émotion et de douleur... Puissance de la femme, dont un seul geste au loin peut tant blesser!...
Pourquoi avait-elle fait ce geste, pourquoi avait-
elle révélé anpeu deson corps sacré èl tragique ? Impudeur cruelle?... Indifférence deux lois cruelle? Se souvenait-elle qu ils étaient là ; ou pourquoi l'avaitelle oublié ? On ne savait pas... On ne saurait pas.
Jacques était devenu plus pâle, presque livide, et lerma les yeux, assailli par des rêves.
Maximilien, à côté de Jacques, avait ressenti une angoisse aiguë, où malgré tout se mêlait une sorte d obscur et acharné plaisir.
Autrefois, quand il était adolescent, c'était par instant que des crises de désir charnel le bouleversaient Maintenant, cétait toujours. Toutes les fois quil se trouvait devant une femme, il était tourmenté par 1 obscurité divine de sa robe. Et il rie pouvait pas faire taire en lui la confidence de son désir, et souvent, ses yeux s'emplissaient jusqu'à faire trembler ses mains, de tout le possible et de tout l'impossible.
Et à ce moment, devant ce jardin ardent comme un enfer, malgré la sainteté de Jacques à son côté, malgré sa tendresse et sa pitié, malgré lui, il était heureux et pantelant de posséder un peu du mystère délie, d'avoir volé ce rayon à la réalité sublime. Plus que chez un autre, le désir chez lui, était condamné à vivre et à crier, puisqu'il n'apportait au monde que son co&ur.
Sur le chemin du retour, le souffle fiais du crépuscule où lu nature s'éteiguait, les lit oublier un peu, les bénit. Ils rapprochùrent leurs pas suri herbe sombre et sage.
Jacques raconta à Maximilieu, avec une voix sin-
gulièrement émue, que, vers le soir, à travers une fenêtre, il avait vu Jeanne pleurer.
— J'étais assis sur une chaise parmi les feuilles, non loin de la fenêtre du salon. Elle vint dans le salon avec son amie Marguerite. J'ai vu leurs images trembler,puis apparaître, j'ai perçu !e murmure de leurs voix. L'amie est partie. Klle est restée seule, s'est approchée du carreau, a regardé devant elle, au-dessus des arbres, au loin. Le poli de la vitre moirait, faisait palpiter cette apparition d'elle. J'ai vu ses yeux dans un immense essor s'emplir de tout le désert du ciel. Elle était triste; tout d'un coup, elle baissa la tête, et elle essuya ses yeux...
« Elle ne me voyait pas. Elle pleurait. Pourquoi ? Elle seule le savait, peut-être, — et même, sait-on cela! Ses pleurs seuls le savaient! Mais, moi, j'ai frissonné de la voir si proche. Elle était là, tout entière, se croyait seule ; elle était seule. Et pourtant je la contemplais. Je n'ai jamais vu quelque chose de si près. Il me semblait que je touchais du doigt son âme ouverte. Ah ! quel spectacle presque surhumain je ressentais, cramponné sur ma chaise !
« Et je pensais à sa pensée, à son cœur, à son consentement, tout ce qui était là, à côté de moi. Consentir, cette divinité absolue des êtres ! »
Il se recueillit, plein d'une impression dévote ; puis il ajouta :
— Elle me dirait de croire en Dieu que jy croirais, j'y croirais sincèrement, à cause du miracle d'elle !
Marguerite Ternisier habitait, à Rueil, une maison située sur la grande route pavée qui va à Paris. De la route, on voyait facilement toute cette maison, à cause de la petitesse de la grille et du jardin qui étaient devant elle. Marguerite faisait la classe à l'asile de Uueil. Elle travaillait beaucoup, et comme elle était très jeune, se fatiguait la voix et les yeux. Le jeudi et le dimanche, elle était libre, n'avait pas à parler et, à la maison, elle chantonnait.
Ce dimanche-là, elle venait de finir de balayer et de ranger. Elle était dans une courette donnant derrière la maison, de plain-pied avec la cuisine, entre (juatre murs tristes. A côté délie, un petit tertre avec des fleurs rangées semblait un hôpital de fleurs pauvres.
Elle quitta cette cour, traversa une chambre humide et carrelée où sa mère était couchée, à demi paralysée, prés d'une fenêtre aux rideaux d'indienne, d'où, en se soulevant péniblement sur le coude droit, elle voyait {)asser sur la route, la se-
LES SUPPLIANTS IW
maine, les travailleurs, le dimanche, les promeneurs.
Puis Marguerite entra dans sa chambre, s'habilla pour sortir, très morne, très abandonnée, mais pourtant avec la vertu d'être coquette. Elle mit sa robe noire de toujours, condamnée qu'elle était par l'exiguïté des ressources, au deuil de cette seule robe, son chapeau de paille noire garni d'une rose. Elle avait un doux ovale de visage, la nuque jeune, le teint frais, et ses yeux faibles étaient rougis d'une inconsolable fatigue.
Puis elle sortit sur la route ensoleillée —il faisait ce jour-là un temps d'été —, longea le pont brillant et plein d'une poussière qui bientôt recouvrit ses souliers h bouts ronds ; regardée et reconnue par quehiues petits enfants au seuil de boutiques.
Elle fut bientôt devant la porte de la maison de son amie Jeanne Roger et elle entra.
Elle tressaillit ; ses paupières battirent. Dans le jardin, quatre personnes, (joelle connaissait, faisaient un groupe un peu désuni. Un prêtre, un parent de Mme Roger, taillait un arbre, — silencieux comme cet arbre. A quelques pas, Jacques parlait à Jeanne, qui avait une Heur aux lèvres. Marguerite vint à eux. A côté de Jeanne, elle s'atténuait, semblait tout de suite à l'écart, dans l'ombre... Elle se tourna vers un jeune homme qui ne disait rien, un peu pâle, au nez fin, aux yeux bleus, l'air mélancolique.
— M. Maximilien...
ITjO les suppliants
Elle mit dans sa main sa main gantée de fil noir, avec un tremblement.
Il avait trouvé deux ou trois fois du plaisir à s'entretenir avec elle : elle semblait désirer infiniment écouter, entendre et comprendre, et venir pour des entretiens graves- Elle était pleine d'attention ou de tristesse.
Ils marchèrent à pas lents, côte à côte, dans le jardin. Elle baissait la tête et, du bout de son ombrelle, remuait des fleurs. La ligne de son cou était gracieuse... Dans ses modestes et mornes atours, elle avait la lumière d'être une femme.
Et il eut envie, inconsciemment, innocemment, de donner quelque chose d'un peu caché, un secret peut être, à cette femme qui respirait i)rès de lui, et d'en recueillir un. peut-être, de sa bouche virginale.
Il lui montra Jacques et Jeanne.
— Hegardez-les.
Elle répondit :
— Jeanne m'a dit que M. Jacques l'aimait.
— L'aime-t-ellc?
— Je ne crois pas. Elle m'a annoncé cela comme une nouvelle insignifiante.
Comme il ne répondait rien, elle dit :
— Il doit bien suulTrir.
— Il espère (lu'elle finira par l'aimer. Marguerite secoua la tête. Puis elle dit :
— Après tout, on ne sait jamais.
Ils se Inrcnl, cl furent sous l'impression de ces
LES SUIMMJVNTS 151
mots. On ne sait jamais... Quel désorientementl Autour d'eux le soleil s'étendait, accablant. C'était un de ces jours où l'on est las, las à mourir, las à ne plus savoir où l'on est et ce qu'on est.
Ils revinrent sur leurs pas. Elle regardait le jardin avec ses yeux mauves ou gris aux tristes paupières.
— C'est bien malheureux, tout cela, fit-elle ; on n'a jamais ce qu'on désire...
— Parce qu'on désire ce qu'on n'a pas.
— Oui...
Elle soupira.
— Les êtres sont condamnés à ne pas être heureux sur la terre, n'est ce pas, monsieur l'abbé, ditelle, interpellant le prêtre auprès de qui leurs pas les avaient reconduits.
L'abbé Lrsleur leva la tète :
— Nous ne sommes pas par nous mêmes capables d'être heureux. Oui, l'homme est condamné au malheur, s'il prétend rester seul avec lui-même.
11 se remit au travail.
Ouelques pas plus loin.
— Croyez vous ce (ju'il dit? demanda-t-elle.
— Non ! répondit Maximilien. Je ne crois pas en Dieu.
Elle trembla à cette parole comme à l'annonce d'nn malheur personnel, immédiat.
Mais elle nia de la tête, et, doucement, obstinément positive, appelant à sa défense les souvenirs de son instruction et aussi le pauvre bon sens qui
était toute la règle de son esprit, elle répondit, comme si c'était là l'indéniable et suprême argument :
— Personne n'a jamais dit cela. Aucun penseur n'a pensé ainsi.
Elle reprenait un peu d'assurance :
— Personne... Dites-moi, demanda-t-elle, les noms des plus grands philosophes ?
— Aristote, Descartes, Kant...
— Eh bien, ceux-là attaquent l'athéisme, n'est-il pas vrai ?
— Leurs philosophies y conduisent. Dieu n'est pas la conséquence de leurs systèmes. Ils imposent cette conclusion de Dieu à des doctrines^ qui, de toute la force de leurs préludes, la refusent... Vous connaissez leurs idées ?
— Un peu, dit-elle, un peu sincère.
— Ils font sortir tous trois la vérité de l'être pensant. Et on ne peut pas édifier Dieu sur ce commencement-là— , qui est le seul commencement.
Mais elle avait déjà assez de cette discussion. Elle ne voulait pas discuter avec des mots, alors qu'elle était là, elle.
— A quoi croyez-voùs, alors ?
— Je ne crois qu'au cœur humain, dit-il avec un accent do fierté.
— Mais le cœur humain, que voulez-vous qu'il fasse?... Alors, il n'y a rien pour le conduire, rien pour le calmer, rien pour le sauvei? Au dessus de nous, il n y ;i rien ?
— Non, rien...
- Ah ! dil elle, vous avez peut-être raison... Mais vous avez peut être seul la force d'avoir raison I Mais les autres !...
Elle ajouta :
— Mais moi, moi !
Elle élevait la voix. Elle revenait à la pensée d'elle-même, désespérément. Elle disait : moi ! comme une plainte, un cri, comme un adieu déchirant !
- Que voulez-vous que je fasse, s'il n'y a rien... De quelle idée, de quel rêve voulez-vous que mou cœur vive?
Maximilieu la regarda, déconcerté.
(Jue lui répondre? Il ne trouvait rien. Peut-être ne savait-il pas; peut-être n'y avait-il rien.
Quand un cœur soullre et demande le bonheur, ' c'est-à dire tout l'iniini qu'il peut demander, que lui dire, que trouver pour lui sur la terre, ces ruines? Quelle parolt;, qui ne soit pas vaine et inutile, donner à une pauvre lille (jui dit : « Et moi? » et réclame tout pour elle ? On ne peut rien changer ni même rien prévoir du cœur humain ; alors, quelle impuissance de le secourir! Ignorance des êtres les uns contre les autres, obstacles et néant entre eux, chocs obscurs, haine, misère !
Pourquoi? Parce qu'on est seul. Parce qu'aux sources mêmes de la vérité, il y a une contradiction effroyable entre le profond d'un être et ce que lui livrent les choses et ce que permet la forme du
loi LES SLITLIANTS
monde, entre ce qu'il pense et ce qu'il a... Parce que les gestes du temps et de l'espace sont les ennemis, avec leurs multiplications et leurs délais, de l'intérêt de nos cœurs, et que les déploiements du soleil et que la lumière du jour méritent d'être ha'i's et maudits !
Et tout cela, qu'il avait tant de fois entrevu, se révélait à lui en désordre, à cause de la simple question qui lui était posée et qui ouvrait l'abîme. Et il ne sut rien répondre à la femme qui pourtant le regardait.
Elle chemina en silence avec lui ; puis, elle lui dit à voix basse, avec, dans ses yeux si proches, un trouble, une hésitation, qui était à la fois plus de pudeur et plus d'aveu :
— Cette nuit, j'ai rêvé d'un sauveur...
Et au seul contact de ses regards et de sa voix basse, il sentit qu'elle l'aimait.
- Elle n'avait pas la force do ne pas le montrer, môme dans la pleine lumière du jour et sans prétexte ; elle n'avait pas la force de laisser son cœur mourir tout seul...
Il ne l'aimait pas. lui. 11 baissa la lélo, honteux des maux qu'on donne malgré soi, des crimes de la vérité, de l'infamie du destin des êtres, de tout ce que décliire ce destin.
Et ils repassèrent devant le prêtre, occupé, dans son labeur obstiné, à couper de toutes petites brindilles sur un arbre fruitier. Sans qu'ils l'interrogeassent, il leur dit, s'arrêlant, 1res grave :
— Pour se consoler, il faut croire à <iulrc chose. El alors, c'est tout de suite le soulagement : ce sont ces pelouses ci, ce sont ces arbres que voilà, qui sont le paradis.
Il s'adressa à Maxiinilien. Il le connaissait un peu, l'avait parfois entendu parler, et il le plaignait :
— l'n jour où vous n'aurez plus besoin que d'entendre ledire ces choses pour les croire, vous viendrez me trouver...
L'homme souriait.
Maxirailien, tellement il avait écouté MarguerUe pleurer, tellement il l'avait entendue soullrir, tellement il croyait à elle, trouva que le calme était tentant qui remplissait les contemplations et la vie de ce prêtre. Mais comme sa tran(|uillité était inaccessible ! Comme sa ligure était pleine de mensonge et d'aberration ! Et brusquement, à cause de la religion de la vérité, .Maximilieu osa entraîner Marguerite qui palpitait, et se détourner avec elle du surnaturel sourire !
11 la détournait de la croyance, et pourtant il ne >ut quoi lui dire.
Mais il rêvait déjà que la vérité de simplicité, que la vérité vraie portait dans son sein plus de consolation que l'erreur, et qu'un jour viendrait peutêtre où sa bouche, à lui, saurait répondre à la ouITrance, à ce grand cri qui s'exhale hors de toutes les bornes, cherchant une réponse.
M. Desanzac manifestait depuis quelque temps le désir de faire un voyage en Corse, où il était né. Il voulait, disait-il, revoir encore ce pays.
Il prit une résolution :
— Je vais retourner là-bas pour la dernière fois.
Maximilien protesta contre cette expression de dernière fois.
Il regarda son père et remarqua qu'il avait lair presque très vieux. lisse ressemblaient: il n'y avait guère entre leurs traits qu'une différence d'années, de souflrances. Il réfléchit : depuis longtemps son père avait dépassé soixante-cinq ans.
— Si, dit M. Desanzac, la dernière fois... Je n'aurai pas envie d'y retourner après. Pour ce pays, pour son soleil où je passerai, je scr.ii comme à la veille de ma mort. Il y a un inomcnl (l;ms la vie où chaque pas dit adieu.
Puis il évoqua le lointain souvenir.
— Si tu savais 1.., La baie... la mer immense, hé-
misphérique, éclatante comme un astre : le jour, quand elle scintille et aveugle, on dirait le soleil même ; la nuit, quand elle est pâle, on dirait la lune... Et dans cette baie, du vent toujours. Les yeux s'enflamment, les cheveux s'envolent. Le vent du large courbe les pins, déploie les crinières des chevaux qui paissent sur les hauteurs du golfe, pousse la mer, qui semble parfois se soulever et s'incliner tout entière dans un sens... San-Donato ! Tout ce monde, toute ma jeunesse, ce n'est pour toi qu'un mot, mon enfant !...
Il regardait au loin...
— De la maison on voit la mer.
« Mon enfant, une fenêtre mélangée de vigne ; un balcon de bois. C'est cette chambre-là où je suis né. Sous la fenêtre, un chemin, des champs. C'est là que tant de fois je suis rentré en me hâtant, le soir, vers la façade dominant le carrefour et qui se teignait d'orabra. Elle était seule sur cette croix des deux chemins. Depuis, dautres maisons ont dû venir saccager sa solitude... Les pins, les rochers ne sont pas loin, ni l'eau qui va à perte de vue, l'eau de rêve, qui louche tous les autres continents splendides et magiques de distance et qu'on touche j)Ourtant, en se baissant ! »
Il avait un sourire d'extasié. L ne émotion grandiose venait du passé, venait sur lui comme le seul ange.
Jamais entre eux, depuis les confrontations gauches et inquiètes d'autrefois, il n'y avait eu d'eflu-
1,").? LES M l'l'l.l.V>TS
sions. t^e mutuelle réserve, un peu inexplicable, un peu brutale dans sa douceur, faisait vivre leurs deux cœurs à l'écart Tun de l'autre. Entre le père et le fils s'était établie une sjrle d'amitié incomplète avec des lacunes, de la négligence : amitié mal faite.
M. Desanzac reprit, changé à cause d'une suprême ferveur :
— Quel abandon, que dd vivre ! Tu ne sais pas, toi, mon petit... Tu verras plus tard. Tu ne sais pas ce que c'est que la vie d'un homme, comme cela est plein dangoisses, de recommencements sur des ruines, de remords d'avoir fait et de n'avoir pas fait. ..
« Vois-tu, je suis sûr d'une chose : On ne vieillit et on ne meurt que de tristesse. Ma vie va bientôt finir... Ce n'est pas aussi triste que si elle recommençait !..
Maximilien, levant timidement les yeux, lut une indicible et insurmontable douleur d;nis ■^on pprc. cet étranger.
M. Desanzac penchait sa tête de coté, rêveur.
— Veux-tu venir avec moi, mon enfant?
. Il refusa doucement.
LéoQore accompagnerait M. Desanzac; elle lui était nécessaire ; elle le suivait étroitement.
Sou père s'en alla un soir, baigné des vieux rêves et plein d'une émotion inconnue qui avait pleuré déj;'» bien avant (piil fût né, lui.
11 vint eulin, le jour où il ne suffit plus à Jacques daimer. Et, à mesure que l'été torride remplaçait les doux mois frissonnants qui, d'ôtre'mêlés d'hiver comme de souvenirs, semblent des âmes, il voulut être aimé.
Et maintenant, chaque matin, il espérait plus fort, et chaque soir, il souffrait davantage.
Quand on lui parlait, il levait ses yeux purs et sortait du yrand étonnement où il vivait. Ses livres, ses papiers, restaient des jours entiers à la même place. Parfois il s'asseyait, penché eu avant, les coudes sur les genoux. Ses épaules semblaient lassées et, dans le demi jour, les ombres de son visage étaient comme de la douceur et de l'amour...
Un soir, il avait dit :
— Peut-être qu elle monte son calvaire, elle aussi.
Et il avait tressailli lumineusement. La douleur était un prodige ; peut être qu'un jour la douleur l'appauvrirait jusqu'à lui...
Ils allaient « là bas «, poussés par une sorte de nécessité. Parfois c'était l'un, parfois c'était l'autre
qui disait : « Viens ». Et s'arrachant du repos, aux heures chaudes du jour où la rue fait peur, ils y allaient, fatigués, blessés d'avance.
Ils parcouraient la rue toute blanche, le grand désert de petite ville, le pont. Au loin, la pleine lumière dévorait les champs. Ils longeaient des jardins frais, feuillus, mais dautant plus cachés au passant qu'ils sont plus exquis.
Là-bas, on les accueillait maintenant avec de la contrainte. La naïve volonté de Jacques, dont chaque regard sur Jeanne était un aveu, n'échappait plus à personne. P]t ils étaient comme abandonnés, dans la maison, dans le jardin.
Un jour, la maison était vide lorsqu'ils se présentèrent. La bonne dit : «Ces dames ne sont pas là, peut-être ne vont-elles pas tarder. » Tandis que cette fdle se remettait à son travail, ils s'assirent dans le salon.
Près du piano, les partitions de Jeanne attendaient. Sur une petite table, son buvard reposait, et le porte-plume, tant manié par elle, était là. Jacques se leva bientôt, erra dans cette chambre, attentif à ces choses, les eflleura de .ses doigts.
Tous deux, dans un recueillement commun, évoquèrent, sentirent sa présence, dans cette maison qu'elle venait de (|uiltcr.
La porte d'une chambre, (ju'ils savaient être celle de Jeanne, était à côté d'eux, entr'ouverte. Troublé du silence qui élail plcit» (relie, Jacques poussa cette j)orlc.
LES SLIM»LlANrS 161
Sa chambre !
Ils demeurèrent sur le seuil; ils la volèrent des yeux...
Sur la table de toilette, un étoilement de llacons, des boîtes de cristal, une glace ; tous ces objets pensaient à elle... Et au fond, dans de la mousseline et du demi jour, son lit !
Les yeux de .Jacques se posaient sur ce lit... Dans cette chambre à coucher, la jeune fille semblait être profondément, magnifie} uement et infiniment présente, dans toute sa splendeur et dans toute son importance, comme Dieu est présent dans les églises où entrent les croyants.
... Elle ne vint pas, ce jour-là. L'immense espoir de la voir mourut.
Ils s'en allèrent à la nuit tombante, misérables sur le chemin.
Jacques dit, ayant l'air de sourire :
— Je suis aussi malheureux que si je l'avais vue.
Quelques jours après ce jour, Jacques dit à Maximilieu :
— Tout est fini, elle est fiancée.
Son visage était d'un calme qui faisait mal à voir, à ressentir.
— Nous n'y retournerons plus. C'est fini...
11 expliqua qu'il était venu là-bas, un homme, un bellàtreet que, devant cetôlre,ilavait vu Jeanne toute
frissonnante et heureuse. Elle aimait sa tête grossière, elle regardait avec plaisir ses grosses mains. A ses paroles, à ses gestes, elle riait, elle riait d'un rire alïreux, pantelant, d'un rire de toute sa chair.
— Ah 1 fit Jacques, à ce souvenir.
La respiration lui manqua un moment, puis il termina :
— Elle est fiancée avec lui !
Ils allèrent à travers les rues, devant eux. Jacques regardait et marchait docilement. Il fut vite fatigué. Ils s'arrêtèrent surle pont du Louvre, saccoudèrent, considérèrent l'eau.
Des bateaux pesants glissaient; dos travailleurs fourmillaient sur les bords autour des machines à décharger ; et l'on voyait des ombres bleues, à perte de vue, fleurir les dalles sablonneuses et ensoleillées des quais.
Jacques regardait cela. Maximilieu lui parla, il ne lui répondit pas. En présence de tout le remuement des êtres, de toute Tactivité soutirante et mortelle et mourante, sa figure penchée murmura :
— Hélas, tout est vivant 1
11 observa à ses |»ieds quelques-unes de ces formes humaines, puis ses regards, incapables de suivre imperturbablement la vérité, se perdaient dans leur njmbre.
— Chacun esl seul... ("-ommeiit cela est-il possible? On ne comprend pas bien tout le malheur!
Maximilien elîaré de voir que Jacques, abandonné, l'abandonnait, lui, plus que jamais, iiasarda :
LKS SUPIM.IANT.S Ifi'.i
— Nous vivrons ensemble.
Jacques le regarda longtemps, comme si se& yeux étaient le repos des siens.
— Ali ! .Max, dit Jacques, sans toi, je n'aurais pas compris les choses comme je les comprends, comme je vais les comprendre. Ah ! Je ne l'oublierai jamais !
Et ils se sourirent, et c'étail rtuninc s'ils se disaient adieu.
. Le lendemain soir, il alla voir Jacques comme il faisait chaque jour. Dans l'escalier, levant la tête, il l'aperçut, appuyé sur la rampe du palier, parmi le décor triste, l'attendant.
Ils entrèrent en se donnant la main. Ils avaient pris l'habitude de se tenir par la main depuis qu'ils s'étaient abandonnés l'un l'autre.
Us s'assirent côte à côte sur le lit.
La ligure de Jacques était vague et se détournait. Ses yeux qui ne vivaient jadis que pour .Maximilieu étaient emplis d'une détresse à la fois connue et inconnue !
Jacques, celui (jui fut sien, vit et respire, etïrayammeut autre. 11 regarde ailleurs, et sa splendeur fraternelle est flétrie. 11 regarde ailleurs. Sa face est pleine d'une autre vie, est pleine, pour son frère, de mort.
— Parle-moi ! dit tendrement Maximilien rompant le mortel silence.
16i LI£S .SUPPLIANTS
— Tu ne peux past'iraaginer,dit Jacques, comme je l'aime. C'est un de mes chagrins qu'il me soit impossible de l'exprimer à toi, toi, qui comprendrais peut-être ! Hier, revenu ici, jai retrouvé la chambre froide et éteinte. Jai frissonné, malade. Et alors, tout d'un coup, mes yeux glacés ont cru la voir, vaporeuse, vers la fenêtre. Elle émergeait dune sorte de brouillard, à l'endroit où tu as Ihabitude de te tenir et de mécouter. Vêtue de noir, elle était illuminée à peine, un peu penchée, les mains vert pâle, le cou mystérieux de nacre, et je ne savais pas si c'était sa figure ou celle de Vénus. Et j'ai tendu les mains.
Et Maximilien en le voyant si lointain, si étranger
— qui dit étranger dit inconscient et pauvreennemi
— se rappela les temps où, étrangers, ils s'étaient rapprochés en disant de la vérité, et songea :
— Si c'était un nouvel ami !...
Et il voulut essayer de chercher avec Jacques dans les idées et daus les choses, quelque chose de vrai à voir et de doux à dire.
Mais Jacques se révoltait d'une révolte triste, impénétrable et entêtée.
— Je voudrais croire ! croire à autre chose (|u'à moi-môme. A quoi est-ce que je crois?
Il s était dressé comme un blessé qui lutte contre la pesanteur de sa blessure.
— Nos idées, hélas, nos idées ! r.ela est vague, cela est sans fin ; cela n'est rien ! Je voudrais m'appuyer sur (|U('lqi,>e chose. J'en ai besoin. J'en ai
besoin. J'ai besoin d'entendre d'autres paroles que les nôtres.
Et Maxiinilien sans force pour s'iosurger et sans paroles encore pour répondre, se souvint que l'abbé l'rsleur lui avait dit : « Vous viendrez me trouver lorsque vous n'aurez plus besoin que d'entendre une parole pour croire ». Il répéta cela à Jacques, et dit :
— Veux-tu que nous allions le voir ?
Et tandis qu'il faisait cette proposition, que Jacques accepta par un regard de détresse, un espoir vibrait en lui, et il ne savait pas, tellement les douleurs sont des naufrages pour ceux qui les voient.sicetespoir était celui de Jacquesou le sien...
Et ils se levcren4. .Sur le seuil de la porte, ils se regardèrent en silence.
— Ah ! mon ami ! fit Jacques.
Ils tombèrent dans les bras 1 un de 1 autre, ils s'embrassèrent, unis comme deux ombres, ayant l'air d'être profondément des frères, et pourtant à jamais déchirés l'un de l'autre...
Car la vérité n'est pas une chose de la terre...
De grandes avenues les conduisirent longuement, lentement dans la campagne. L'ombre tombait de partout, comme si la douleur était de l'ombre.' ., Les rues étaient pleines de passants hâtés, c'est-àdire pensifs. C'est l'heure où chucun, lassé, délivré de la journée, est seul, et pense à soi, et souffre son rêve de bonheur. Ils trouvaient partout leur propre fantôme A travers les vitres des cabarets, on voyait des groupes confus, assoiffés d'espérance, d'impossible.'
Il fil plus sombre encore. Ils se rapprochèrent. Mais la nuit qui tombait les noyait dans leurs deux solitudes. Les passants se raréfièrent, les abandonnèrent, moururent.
Ils se taisaient ; ils n'avaient plus de paroles. Ils voulaient entendre des paroles.
Dans les terrains vagues, où ils anivèront, personne, rien. Des enclos entrouverts par pauvreté ; des maisons pauvrement fermées. La Seine est là. Ils longent les rives comme deux ombres entre les
Ironcs darbres. De l'autre côté du flot glacé qui coule, une raugée de maisons, face au couchant, s'étend à l'inûni, paiement éclairée. 11 n'y :a pas de vent ; il n'y a rien.
Une fatigue de plus en plus lourde ralentit leur marche. Ils oublient où ils allaient. A quoi bon aller ? Ils vont s'arrêter de misère.
Mais ils entendent sur la berge des bruits de pas. et voient remuer en avant d'eux sur la j)énombre blême du chemin.
C'est quelqu'un qui est là... C'est quelqu'un qui est là, comme de la nuit dans le soir...
Quelqu'un qui vit, quelqu'un qui pense et qui compreufi ! Quelqu'un qui parlera peut-être. Tel est ce soir leur dénuement qu'ils espèrent de ce passant tout ce qu'un inconnu peut faire espérer d'aumùne.
Ils entendent chuchoter... Soul-ce deux parleurs? Non, c'est un seul passant qui chantonne. Cette chanson qui vient à eux les ranime dabord. L'homme approche : il surgit hors de U distance et du noir... Ah 1 il s'agite ridiculement dans la lenteur du soir, bégayant un refrain insipide. 11 trébuche, il rit. 11 est ivre ; il rit,, il est fou ..
Et lorsqu'il est passé, les frôlant sans même les voir, ils resteDl îmnaobiles, plus perdus qu'avant, car ils avaient eu un instant le mirage d'un vrai €0'ur humain.
— Nous sommes presque arrivés, dit Maximilien, regarde.
Sur la lisière d'un champ, une lumière brillait. C'était la maison qu'ils cherchaient ; c'était peutêtre tout ce qu'ils cherchaient.
L'abbé Ursleur habitait entre deux communes, une petite maison sur la route, à portée de la main.
Il n'exerçait pas le sacerdoce. Il passait sa vie à faire la charité. On ne le voyait que lorsqu'il avait besoin d'une aumône pour d'autres, ou bien on le voyait passer. On ne savait rien de lui. Ses traits étaient déconcertants, vulgaires, grossiers, sa pensée fermée et cachée à ceux qui l'entouraient comme celle d'un chien.
Ils connaissaient sa petite maison, dressée seule et nette entre les champs immenses et la route immense comme entre l'espace et le temps, et qui, le soir, appelait les piuivros par la lumière de sa fenêtre et par l'ombre de sa porte entrouverte.
C'est à cette porte, que, plus pauvres que les plus pauvres, ils frappèrent. Elle s'ouvrit grande, rien que sous leurs doigts.
Le pn'^tre est là, tout seul. Il s'est dressé dans le couloir, au sonil d'une pièce éclairée. Il les reconnnît avec un tressaillement de triomphe, leur tend les mains, les fait entrer dans la chambre dont la
LES SLITM.IANTS ]69
lumière luit au-dehors, la lumière vers laquelle tous les mendiants s'arrachent à la nuit.
11 voit leurs fronts mornes, désappointés, fatigués. Il croit qu'un deuil vient de les frapper. Il leur demande :
— Quavez-vous?
Il est debout, appuyé au mur, contemplant ses hôtes, et tout ensoutané de ténèbres. Sa figure prend tout l'éclairement. Elle est forte, violente, brutale, le front dur et droit comme In ]tierre d'un tombeau.
Mais il ne faut pas juger d'un liomme sur sa figure. Une figure est une œuvre parfois mal faite qui est le signe et non l'image d'une âme. On ne peut rien conclure d'un visage, sinon qu'il existe profondément.
— Qu'avez-vous ?
— Nous ne sommes pas heureux, dit Jacques.
Et ils regardèrent les yeux de l'homme avec cette incertitude dont un chrétien regarde le ciel.
Sa physionomie s'est apitoyée. Il a compris cette grande absence de joie, il sen émeut, c'est-à-dire qu'il l'exauce d'abord, pauvrement, humainement. Puis il répond par tout ce qu'il sait.
— Pour être heureux, il faut croire à quelque chose de fort et d'éternel, et situé en dehors de nous. Croyez-vous en cela ?
Maximilien, comme s'il ne savait plus rien, tellement il espérait, chercha naïvement s'il croyait en quelque chose d'éternel et d'étranger, puis il répondit :
170 LKS S ri» PLIANTS
— Non!...
— Alors, je vous plains, car vous êtes perdus.
— Oui, nous sommes perdus, dit .lacques.
-^ Fixité, immobilité dune croyance, quelle qu'elle soit, tout est là. Un anneau où nous tenir dans le naufrage du temps. Un anneau 1 Sinon on tombe de jour en jour.
. Maximilien soupira.
— Ya-t-ilendehorsde nous quelque chose à croire 1 Le prêtre le regarda, effrayé de ce blasphème, et
comme ébloui divinement de tout ce quil aurait à répondre. Puis il dit simplement :
— 11 y a le lîien.
(* Je ne vous parle pas religion ; je vous dis seulement : il y aie Bien. »
— Le Bien ne peut pas nous consoler de notre cœur.
— Il console pourtant, dit le prêtre.
(]omme il y eut un silence, il chercha une parole à leur donner. Mais on ne convainc pas avec des paroles. 11 n'y a que la vérité elle-même qui convainque, et pur conséquent la confidence. D'être à être, la vérité est toujours un commencement de tendresse.
— 11 m'a consolé, moi.
— V^ous êtes heureux? demanda Jacques.
— Oui, répondil-il magnifiquement, je suis heureux.
Heureux ! Ils le regardèrent, frissonnants et ioiu- Inins, coMime on regarde un faux dicn.
xMais pour ne pas les écarter, il leur dit lu chose la plus simple qu'il pût dire, la meilleure.
— Moi aussi, j'ai soullert.
" Oui, j'ai été pareil à vous, exactement, tendrement pareil... Vous ne soulïrez pas i»lus que je ne souffrais un soir qui ressemblait à celui-ci. »
Et alors, sans réticence, sans artifice de langage, il leur raconta les douleurs sans nombre qu il avait reçues sur son cœur. Et il parlait avec tant de douceur qu'il convainquait de son malheur comme d'une foi nouvelle. Le malheur d'un autre, n'est-ce pas toujours une foi nouvelle, si diflicile à croire 1
Appuyé au mur nu, |)rès d'un meuble nu, il parhiit, dévoilait sa vie, il parlait, révélait les ténèbres de son passé et de lui-même, et ainsi il s'assombrissait comme un ange qui s'illumine !
Après la dernière confession, celle de la nuit où la mort lui arracha tout et le jeta dans l'atroce et invincible regret de tout ce (jui n'était plus, même la torture, même la honte, où, chassé sans cesse, malgré lui, de l'immense passé, il s'était enfui au hasard sous la pauvre malédiction de la morte aimée, il ajouta :
— Cette nuit-là, je suis venu dans les parages où nous sommes, au bord de la Seine. 11 était rheui"e qu'il est maintenant ; c'était maintenant. J'étais sans but, sans lien. Je me suis approché de l'eau. J'étais de ceux qui nont plus qu'un faible et doux mouvement à faire pour se tuer. J'étais aussi inallieureux que vous pouvez 1 être ce soir.
« Maintenant je ne souffre plus parce que, m'étant installé ici, j'ai fait du bien autour de moi.
« Faire la charité, faire la justice... C'est difficile d'abord... C'est gauche et incertain de sortir de soi, d'aller vers les autres, mais cest confusément voluptueux comme un air de musique qu'on aime et qu'on ne sait pas bien... Puis c'est de plus en plus simple, et de plus en plus vrai.
« Pourquoi bonheur, et pourquoi simplicité ? Parce que cette pratique nous met en contact avec une grande loi éternelle, nous môle à cette loi suprême. Ainsi, eu servant le bien, quoique nous soyons petits, nous sommes grands. »
Il s'était assis à côté deux. Il causait chèrement, intimement.
— Moi, je suis revenu à la maison où j'avais tant pleuré. Elle était vacante entre deux locations. Et au seuil du petit jardin, debout sur la j)ierre usée, creusée par les pas, par la légèreté éternelle des jours,je me suis dit : i« Je n'ai point oublié. Non, « ce souvenir-là est trop parfaitement la môme « chose que mon cœur, et l'ûme du revenant est « aussi riciie (|ue celle du fugitif... Je n'ai donc pas «' oublié », et pourtant, j'étais tout tranquillisé, rassuré. C'est qiu; parsuitede l'orieiilalion nouvelle de ma vie, je coni|)renais mieux les choses. Je les voyais dans leur ensemble immobile et par consé- (jucMit reposant, au lieu de les voir dans leurs dé-
tails personnels et mortels... Et je me suis surpris, mes amis, à chercher par terre, fraternellement, la trace des pas, des miens, et paternellement, de ceux des autres, de ceux que je n'ai pas vus, (jue je ne verrai pas. Je me disais : d'autres nous remplaceront aux rayons de la joie comme nous avons remplacé d'autres, ('ette maison sera un nid pour d autres, et je pensais à tout l'avenir de caresses que représente un nid, à toute la chaîne de soins et de tendresses qui y est attachée !... Cette maison mourra elle aussi : Après tout, les nids passent, comme si c'étaient des oiseaux. Mais il y aura d'autres nids. Et j'avais en moi un bonheur oppressé d'éternel berceau. C'était un peu comme si j'avais tous les bonheurs de tous à la fois.
« Mon égo'israe, sans cesse frappé jadis, s'était changé en un large sejiliment sans cesse récompensé i)ar la vérité. El tout cela était, en définitive, une grande histoire d'amour: amour des vivants et aussi des morts : les vivants sont faits avec les morts, les revivent et les continuent ; les morts sont les vivants de limmensité.
' Voilà mon anneau dans la tempête de vivre ; voilà ma croyance cramponnée à quelque chose qui ne naufrage pas. Voilà ma tranquillité et mon repos à moi, (jui, comme vous, comme chacun des hommes, ne suis pourtant qu'une feuille, une feuille chassée par le vrai vent !
« Plein de cette vision des autres qui s'appelle la charité, avec l'éternité qui se reflète sur ma face en
sourire, rien ne m'atteint plus. Rassuré, je regarde passer.
<c Un chemin qui est près d'ici mène droit au fleuve. J'y descends a toute lieure du jour. Je regarde couler l'eau et les jours qui accompagnent sans bornes le courant. Je regarde et je murmure comme une prière de remerciements; « Les navires, ces H gouttes deau, les voyages, ces sillons, les villes» « ces rivages ! >>
« Et bien souvent, dans l'herbe mouillée, je souffre du froid qui atteint cruellement les autres ; cela mimmensifie vers les autres. Je frissonne, semblable à l'humanité. C'est comme si je drapais le grand manteau du froid sur mes épaules. »
11 se tût. Ses paroles n'eurent pas d'écho. Au lieu de sourire et dètre heureux, Maximilien restait sombre.
A mesure que la pensée de son interlocuteur s'était précisée, s'était animée, le magnifique espoir qu'il avait conçu d'abord au seul mot d'espoir s'était dissipé.
Que de fois il avait entendu des paroles analogues. Cet ordre de nous retirer de nous-mêmes, de nous rapetisser, de nous émietter !... Cet homme était un iialluciiié, comme tous ceux qui lui avaient parlé daus la vie: il désignait au delà de lui-même la chose du salut, alors qu'au delà de nous, il n'y a lien. Toute sa conduite, toute son attitude était appuyée sur une présence qu'il se figurait. 11 croyait tenir, loucher un idéal, alors (|u"il ne louchait que
LKS SUI'HLIANTS 175-
son rêve d'idéal — et, halluciné, il se faisait la chalité à lui-même.
f^t, poussé contre le repos de cet être malgré lui, à cause de la victoire de la vérité sur l'erreur :
— Vous croyezà une illusion...iitlenteraent Maxiinilien.Vousêtesheureux... Mais nous... Maisnous!...
Le prêtre fronça ses sourcils de conquérant, étonné avant d'être irrité.
— Vous avez trop d'orgueil, dil-il d'une voix rude. Vous ne savez pas. Enfermés dans les villes, vous vous débattez dans l'étau des murs, vous n'entendez que votre cri, vous vous éblouissez de votre ombre. \'ous ne savez pas !
Il répéta ce mot, l'en llagelianl prL-s(iiif :
— Vous ne savez pas !
Il s'était reculé ; il se leva, croisa les bras :
— Si la vérité n'est pas dans la sainte loi du Bien, où est-elle? demanda-t-il, encore tout glorieux de ce qu'il venait de dire.
Maximilien répondit :
— Hélas, elle est en nous !
Et le silence qui suivit semblait répéter : Elle est en nous.
— En nous ! cria le prêtre. Mais nous n'avons rien eu nous de plus réel que la révélation du Bien et du Mal !
u Comme vous, plus que vous, je dis qu'il ne faut
pas chercher la vérité dans les apparences des choses, mais se scruter soi-même. Je rentre en moimême, et j'y trouve la conscience.
« La conscience est ce qu'il y a de plus vrai en nous. C'est la plus forte de nos ombres. C'est la plus grande voix de notre silence. Elle prouve le Bien moral : elle le frissonne indéniablement. La sincérité de chacun est une apothéose du Bien, et, en vérité, l'homme est pour les hommes. »
Maxim ilien fit signe que non.
— L'homme est 'Contre les hommes.
« Chacun heurte tous. Et la grandeur de chacun non seulement combat et ébranle, mais eJïace même la réalité dautrui. L'homme est contre les hommes, et la conscience humaine n'est pas sincère!
« Et votre bonheur, fondé sur la réalité de ce que désigne votre conscience, n'est qu'une folie de bonheur. »
— J'en suis heureux pourtant.
— Oui, dit Maximilien ; mais nous ?
Le front du prêtre se barra d'un pli, et il répéta dune voix acharnée, sous le choc de cette négation :
— Vous ne savez pas.
Et Jacques regardait avec angoisse Maximilien repousser la croyance qui aurait été la consohilion; puis il regarda Ursleur et fut immensément tenté de penser que son sourire de tout h l'heure souriait dans la vérité...
Et il se demanda ce qui! allait penser ; car il y a des moments oij il suffit de vouloir jxmi- croire,