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I.KS SIE^PI.IANTS

A ce moment, ses yeux rencontrèrent le berceau qui était dans un coin, derrière une chaise, comme quelqu'un dans lombre.

Elle eut un frisson terrible et demanda :

— Si mon enfant revenait, je ne serais donc pas heureuse toute la vie, je ne serais donc point satisfaite à jamais?

Elle se répondit elle-même dans un sanglot splendide : non !

Car elle avait bien senti que lorsqu'on a ce qu'on voulait, on veut autre chose, que le cœur immense refuse tout, puisqu'il se jette sur ce qu'il n'a pas, qu'il a faim d'avoir faim, qu'il est trop grand... trop grand !...

Elle passa sur son front ses mains vacillantes, réfléchit éperdument, implora la vérité. On la vit dans la demi-obscurité, joindre les mains au hasard puis les crisper vers la fenêtre, chercher hors d'elle, au loin, un appui, une présence, un secours qui calmerait et rapetisserait le besoin de son cœur. Elle ne vit que les cieux. les cieux de sa solitude.

Malgré quelle sç débattît, elïarée, qu'elle essayât de se cacher à la réalité, elle sentait qu'elle ne pouvait se contenter d<^ rien, quelle s'étendait parmi ce qui n'est pas, parmi ce qui n'est plus, qu'elle ne pouvait se débarrasser de son envergure, et ses yeux brillèrent de larmes, de martyre humain, d'impossible et dininiensité.

El pourtant à ce moment même, sa ligure damnée, d'iulini sourit avec un peu de gloire.

Sourire triste de toute la tristesse, sourire vrai de toute la vérité...

Et comme elle était là, profonde et illimitée, Maxiniilien crut pouvoir laisser tomber ces mots dans l'ombre fertile :

— C'est pourquoi nous sommes divins.

— Divins !... murmurèrent-ils ensemble. Divins, nous?

Ce mot, appliqué à eux, les éveilla brusquement de leur caucheniar commençant de vérité.

— Ah ! dit la femme avec découragement, ce sont là des paroles.

Une image religieuse était accrochée au mur couleur de terre : une chromo d'après un grand peintre, La V{ei'(ji' et rEiifiinl. Elle brillait comme un vitrail à travers le mur.

— C'est elle qui est divine, lit l'homme en la désignant du doigt. Elle est parfaite.

La femme, plus subtile et plus pénétrée, dit :

— C'est elle qui serait divine 1

Ils regardèrent, par une dernière tentation terrestre, leurs haillons, leurs épaules frappées, écrasées, leurs mains d'argile et h'iirs fiiiiirt's (|iu' le soii- cniplissait de poussière.

Ils avaient commencé de sourire, et maintenant les voilà qui pleuraient.

Maximilien ne s'étonna pas que ses paroles eussent

été jusque-là mal comprises. Patiemment, il voulut leur faire toucher du doigt la vérité à l'aide de cette image même. Les petits ont besoin d'images. Il dit : >^

— Elle est la perfection...

A ce mot plein de lumière, leurs ombres soupirèrent de nouveau.

Il reprit — et ses paroles une à une effacèrent la sainte des saintes :

— Elle a tout... Elle peut tout... Elle n'a rien à désirer — sans cela elle ne serait point parfaite — rien à regarder, rien à faire... Elle n'a rien, elle n'est rien... Elle est immobile de perfection, murée, ensevelie dans la clarté, comme d'autres dans la terre. La perfection, c'est quelque chose d'arrêté toujours, c'est l'immobilité, c'est le silence; c'est exactement la mort ; elle est morte ; ce n'est pas quelqu'un, c'est quel(|ue chose...

Comme ils ouvraient les yeux plus grands, secouant le front, il ajoutrv:

— Croyez-moi, le mot « inlini > ne convient qu'aux pauvres. Ce n'est qu'un vain mot pour les idoles, et c'est le cœur des humains... Les pauvres femmes de la terre (jui appellent, qui demandent, qui mendient, toujours, toujours, sourient l'infini, le pleurent, s'y mêlent tragiquemenl,vivent l'infini... La Madone est finie, et la femme ne l'est point.

A mesure que la reine des cieux se fiétrissait paiement de la vie, se décolorait de la vérité; comme, à sa i)lac(\ la femme se redressait, remuée,

mise en cause, appelée jusqu'aux entrailles. Elle trouva pourtant un tremblement lugubre pour dire :

— Elle a son enfant dans ses bras.

L'enfant 1 A ce mot, toute la chambre, dans ses moindres détails, sembla se souvenir et frissonner.

Maximilien dit :

— Elle n'est pas une vraie mère, puisqu'elle n'a point de pauvreté. Elle sait tout, elle peut tout, elle a tout, lorsqu'elle regarde l'enfant qu'elle porte dans ses mains fines et toujours neuves, comme si elle ne portait rien. Où trouvera-t elle le saignement de tendresse et le déchirement d'amour? Où est-il l'enfer d'angoisse, et d'incertitude et de peur qui ferait sourire son sourire? Elle sait sa divinité, elle sait l'avenir, un ange est venu tout lui annoncer, et je dis que cet ange lui a épargné l'immensité maternelle, l'a sauvée de la soullrauce extraordinaire, l'a repoussée de l'infini. Car, je le répète, l'infini est aux pauvres. La maternité surhumaine est aux pauvres mères défaillantes et solitairement humiliées des matins et des soirs.

« Ah ! les attributs abstraits de la Madone, les autres mères obscures en out divinement manqué. Vous laissez entrer en vous, en pleurant, tout l'impossible. Elle, elle est close comme un tombeau. Vous êtes grandes ouvertes, étant l'absence luéme de limites, étant le néant des horizons. Seules, vous vous déployez au-dessus de tout, par la force

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de l'espoir, et du désir, et du regret, seules vous vous étendez, seules vous avez les pieds dans les ombres de la terre et le front dans les étoiles! »

La mère sans enfant regarda autour d'elle avec les plaies de ses yeux vides.

Toujours le vertige d'illimité qui revenait sur elle; toujours la voix du nouveau venu la remettait dans l'infini. Elle balbutiait:

— Mais oui...

Les adorations et les grandeurs éparses dans les légendes, dans les églises, dans les mystères, rentraient en elle, revenaient au sein de son cœur. Et toute vibrante des battements déréglés de son être, elle sourit de nouveau, timide, fraîche éclose du fond de la vérité vraie.

Alors, très candidement, les yeux restés attachés sur l'image sacrée, elle essaya de faire valoir la pauvreté de la Madone anéantie d'azur, de lui donner une aumône de misère, un rayon d'ombre...

— N'a-t elle pas souflert? La religion le dit. Elle a d'abord été une femme ordinaire. Jésus aussi a soulïert, n'est-ce pas?

Elle ajouta par une sorte d'urgente solidarité envers la mystérieuse étrangère :

— (l'est vrai qu'elle était providentiellement avertie ; mais vous savez, le cœur est si fou !

— On a dérobé un peu d'humanité, dit Maximilien, pour en orner les dieux. On a tenté d'appauvrir magnilifiuement la perfection ; l'erreur s'est

cl)louie dua peu de vérité... Mais ou s'est attaché là à une union impossible, on a proclamé là un mensonge qui se détruit lui-môme. 11 n'y a d humain que l'homme.

<t Ah! comme la religion et la vérité sont lune contre l'autre, comme la religion est un blasphème à la vérité !...

« Si elle est sainte, cette image de sainte supnMue, -i elle est grande, si elle est belle et rayonnante, (•est que cette image est aussi, en somme, un portrait de femme. Si vous l'épiez à travers la religiosité abstraite dont elle est fardée, à travers les pures ouleurs invraisemblables, le masque du sourire perpétuel, et toute celte banale propreté de la perfection arlilicielle, vous la verrez être pauvre et luire! Vous découvrirez en elle les grandes marques de misère : Les lèvres humaines de baisers et de paroles, qui montrent la désunion des êtres, les lèvres humaines qui font penser si fort et si cruellement au silence ! Les yeux humains, celte œuvre tragique et mal connue et inavouée toujours : les yeux muets !... Les mains humaines, les mains des femmes, de travail et de caresses, de poussière et d'ombre, avec toute leur mission ardue et douce qui arrache aux croyants d'un instant de vrais are Maria maladroits... Et la robe, voile terrible, mul heur et rêve impossible de tous les hommes, malédiction autour d'eux. Et alors, vous verrez la vague déesse qui grandit, qui scintille d inachevé, d'inconnu, qui s'ouvre... Et alors, malgré l'azur imma-

culé et le nimbe, cercle exact et doré, et lovale géométriquement parfait de son visage, elle se divinise, comme vous. »

Cette fois, ils ne se révoltèrent plus^car ils avaient senti la damnation de vertige.

Ils s'occupaient à comprendre. Ils s'épanouissaient. Ils se prenaient la main, se regardaient vraiment. Ils regardaient les choses...

Cet acte si pur : regarder... Regarder, c'est se saisir du fantôme des choses, de la fragilité et de l'apparence de l'apparence; regarder, c'est exprimer notre présence à l'aide de toute la vérité ; regarder, c'est se voir universellement.

Ils se caressaient de vérité, tout doucement d'abord ; se déshabituaient de leur petitesse ; essayaient leurs âmes comme les petits oiseaux essayent l'espace. Et ils contemplaient vaguement les restes de lumière, et la lumière, devant eux, s'étendait et s'écroulait comme des murs, et les cieux s'ouvraient, et tous deux allaient en frémissant dans la grandeur de Dieu, et les deux êtres reprenaient à Dieu ce qu'ils lui avaient donné, reprenaient Dieu.

Mais cela n'était-il pas une consolation?... Si... Ils n'auraient pas cru ; ils s'étaient imaginés qu'il allait les détourner de leur douleur, et il les avait amenés dans les entrailles mômes de celte douleur. Us s'étaieni imaginés que ce serait une sorte de distraction, alors (lue c'était, auconh;iin>, plus de souvenir et plus d'attention.

Maxiniilieu les considérait.

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— Oui... c'est plutôt une bonne nouvelle que je vous ai apportée.

Et il leur dit :

— Heureux ceux qui pleurent; car ceux-là voient l'infini humain en esprit et en vérité. Grands ceux qui soulïrent, car ils assistent à eux-raOmes, car ils touchent à la vérité, et la vérité c'est la même chose que la gloire.

« Soyez simples d'esprit pour accomplir cette œuvre de gloire, soyez totalement, admirablement simples, et tout le reste n'est que pratiques.

« Car tout ce qui est en dehors de nous est apparence, petitesse; s'enoccuper,c'est illusion; y croire, c'est idolâtrie. N'enviez pas les riches, les forts et les puissants du jour, les conquérants et les génies. Ils ne valent que par des biens, des actions ou des œuvres terrestres, et tout cela est noyé dans la grande demande infinie du cœur.

« Car tout ce qu'il peut tenter et réaliser avec ses mains, ses lèvres, son esprit, n'agrandit pas le pauvre qui ouvre les yeux et qui pense. A quoi bon ces bribes d'a[)i)arcnce sur le cœur (jui se démesure ? A quoi bon des oripeaux superficiels d'œuvre sur le mendiant qui réclame au fond du goullre de nous, sur l'ange intérieur?

H Allez, il n'y a rien, il n'y a pt-rsoime qui soit vraiment [)lus que vous. Soyez infinis en paix.

« Celui qui s'enrichit dans l'apparence sera dépossédé, car l'étendue et la durée reprennent ce qu'elles donnent. Celui qui ne vit pas à l'écart du temps sera toujours petit, car il comptera. Celui qui grandit dans lespace périra par l'espace. Ceux qui s'élèvent seront abaissés; croyez à cette parole-là, croyez surtout à celle-ci, qui en est la sœur, comme la clarté est sœur de la nuit : ceux qui s'abaissent seront élevés. Mais c'est cela sans intervention surnaturelle, c'est cela tout simplement, tout seul... «

Ainsi il les menait dans la grande simplicité, orageusement, tumultueusement, comme on conduit à boire du bétail ébloui.

La femme le regarda.

— Ah 1 Monsieur, murmura-t-elle. il y a un empêchement de distinguer ce qui est, de comprendre que la vérité est la vérité... C'est, autour d'elle, de la poussière, du brouillard, du mal. Vous avez dissipé cela, ce soir. Vous faites qu'on ouvre les yeux. Vous êtes comme le sauveur de tout ce qui est là, et qu'on ne voit pas.

Au moment où elle prononça ces paroles, elle était vraiment toute pureté et elle s'éleva aussi haut qu'une àuie peut s'élever. Mais elle défaillit vite. A |)eine avait-elle parlé qu'elle succonjba à l'en'eur roMunune, qui consiste à réaliser les idées, à les personnitier, à faire des idoles, et, frappée de l'importance (iu'(''tait venu prendre près d'eux ce jeune homme au charmant visage, elle ne ])u\ retenir cette (juestion étrange :

Lb;s SLPi-r.iANTs 27»

— Alors... c'i'sl mus:'

Elle avait compris la première et la première elle laissait s'en aller la vérité. Elle fut l'oiseau qui prévoit la tempête et puis qui s'y perd, selon la nature des femmes. L'homme avait compris, plus lentement, plus fort, et il haussa les épaules...

Cependant Maximilieu se dirigea vers la porte, bouleversé d'avoir vu un instant deux cœurs de près.

L'homme le reconduisit, ouvrit la porte. Dehors, il faisait bien moins sombre que dans la chambre. L'homme regarda l'espace, le ciel blême, souverainement, comme s'il s'y envolait, et dit :

— C'est beau... On voit qu'il n'y a rien. Maximilien fit quelques pas sur la grande voie...

Il leur a enseigné le paradis de vérité, et il les y a fait pénétrer, ne fût-cequ'un moment, intrus magnifiques. H a en quelque sorte découvert une seconde fois la simplicité. D'autres ont apporté une manne délicieuse ; lui, a retrouvé le pain.

Et sur un banc du boulevard il s'assit, fatigué de vérité et de gloire.

Fuis il se leva et marcha. La soirée lourde de pensées, sa grande soirée maternelle n'était pas terminée.

Dans l'ensevelissement du soir, les arbres étaient pareils aux arbres de toujours. Les constructions transparaissaient, basses, sans style, très pauvres, et

la ville où il allait ressemblait, dans l'ombre, à toutes les villes du passé. Il prit une rue qui l'attira par son silence et sa tranquillité. 11 eût dit qu'il errait dans quelque Jérusalem crépusculaire, entre un mur de jardin et des boutiques fermées, à la fin du travail et du trafic.

Dans la demi-ombre'qui mêle les époques et place le rêveur au delà des siècles, car le temps n'est rien, il songea qu'un homme était venu pour simplifier les hommes, et il réfléchit à cet homme, car il se sentait proche de lui.

Jésus avait été comme de la transparence sur la notion de Dieu : « Dieu, avait dit Jésus, n'est pas un étranger. C'est une personne avec laquelle on est en contact dès qu'on se recueille, et qu'on sert dès qu'on fait le bien. »

11 n'a pas dit autre chose que cela, que cette grande parole simplificatrice.

Maximilien ralentit beaucoup le pas le long du trottoir de la rue déserte. 11 s'avançait à peine.

Et il songea que cette simplification, que Jésus était venu aj)porter comme un trésor, il fallait la faire à présent à la doctrine de Jésus.

Car ce n'est pas assez de dire : adorez non la religion, mais Dieu, source de la religion. 11 reste à dire: adorez non pas Dieu, mais le cœur humain, source de Dieu.

Et Maximilien se sentait parler au Christ, comme le Christ parlait aux autres. 11 lui disait dans l'ombre millénaire et éternelle qui les réunissait: « C'est

plus simple, c'est plus simple encore... C'est la simplicité même. 11 n'y a pas d'étranger... Il n'y a que le cœur humain ; tout vient du cœur humain, et ceux qui voient ce suprême commencement sont, où qu'ils soient et quels qu'ils soient, dans la cité de lumière, et régnent en môme temps que la vérité. ■>

Poursuivant sa marche grave, pesante, fertile, il arriva au porche d'une église. Elle était d'aspect modeste : sa grande façade émergeait du mur, triangulaire, surmontée d'une croix. Aux abords du monument ouvert pour quelque cérémonie de nuit, la rue s'animait. Des gens quittaient ce seuil, ou y venaient, sortaient de l'ombre ou y entraient, aveugles de débordantes pensées.

Il entra lui aussi. Il entendit ses pas solitaires sous le grand vaisseau au ciel de ténèbres, il s'approclia, indistinct, des indistinctes images placées là.

Le long du mur, les stations du chemin de croix s'ébauchaient obscurément... Une phrase, toujours la même, sortit tout bas de sa bouche, simplifiant la religion ..

— C'est plus simple que cela... C'est tout cela sans autre miracle que celui de vivre et de penser. Notre existence est un calvaire sans calvaire, sans cause... Nous sommes punis, mais nous n'avons point péché ; la tristesse et la mort, c'est la même

chose que la vie, voilà tout : punition primordiale et non méritée, punition toute nue, douleur 1... Vivre, penser, c'est tomber vers ce qu'on n'a pas, et voilà la chute originelle.

Au fond de la nef... Il leva la tête vers un grand crucifix.

Le torse criait en silence, distendu parla pesanteur terrestre, déchiré par lui-même, martyrisé d'humanité. Nous sommes martyrisés d'humanité. Chacun de nous ouvre éperdument les bras pour embrasser toute chose, et ne peut pas, et ne peut pas refermer les bras. L'homme est un crucifié plus simple, c'est un crucifié sans clous. La couronne d'épines qui le fouille, c'est sa pensée pleine de désirs aigus. 11 se leva de nouveau, désireux de la gloire de cette couronne. L'orgue commençait. L'église était remplie de monde. Il s'arrêta près d'un pilier.

Là-bas, dans le chœur, au delà des lampes, on distinguait encore la splendeur des vitraux, où les couleurs du spectre se décomposent, celte splendeur que la lumière crie de toutes ses entrailles, et que le soir tombant embellit d'un calme océan d'harmonie.

Lt le soir rendait presque vivante la rose du transept, la rose toujours ouverte, la rose morte, d'où émanait l'immense parfum de l'encens.

L'hymne vibra, glissa, et ce fut comme toute riiymno des religions, ces tombeaux des mondes.

Il admira les religions, il admira le cri humain

M.IANTS 28:J

qui s'évade avec son besoin, sou aciiarnement d'infini et d'absolu, et le passage immense de ce cri dans le néant.

Alors il se demanda :

— Est-ce que je suis seul à penser ce que je pense, est-ce que je suis tout seul ?

Sa tête nue et malheureuse se redressa comme à une réponse lointaiue au delà des brumes. Ses yeux virent au loin, ses oreilles entendirent quelque chose. Quoi ? La confuse approbation de tout ce qui, parmi les humains, a célébré la douleur et la passion comme une chose sainte.

11 s'exhale de tous les souvenirs possibles une immense vénération pour le cœur humain. Les poètes, chantres aveugles, les poètes, vagues Homères, l'ont célébré confusément avec toute leur voix, et ce fut vers le^-œur un pardon démesuré, et ce fut un hommage indistinct, resplendissant, un culte plus haut que la vertu et que la religion.

Et Maximilien assistait seul, à travers les croyants, à ce culte des cultes enraciné en nous, et il communiait par delà toutes choses avec ceux qui ont ressenti que la douleur, c'est le cœur de la vérité.

Il était plus loin que les autres, que ces hommes et ces femmes venus dans cette église pour supplier, appeler au bord d'eux-mêmes.

284 LES SUl'I'LIANTS

Il traversa le vestibule dans sa largeur. Une vieille femme traîna une chaise sur les dalles.

Le silence se rétablit; il entendit ses pas importants.

Comme il se dirigeait vers la porte, qui de temps en temps s'ouvrait pour livrer passage à une âme, et se refermait avec un soupir, il se trouva face à face avec l'abbé Ursleur.

— Vous me cherchiez ? demanda celui-ci.

— Non, je me cherchais moi-même.

Ensemble, à pas lents, ils sortirent de l'église.

Ils marchèrent longtemps, franchirent les portes de la ville. Le prêtre semblait inspiré, on le voyait plein de sincérité, de sécurité et de génie pacifique.

Ce fut lui qui, le premier, parla. Des paroles sortirent de ses lèvres comme s'il avait été vaincu par la trop grande beauté du soir qui débordait. Il étendit la main vers toute chose :

— Dieu est là, dit-il.

Et détaillant, extasié, son extase :

— Il nous endort, nous touche: fatigue... 11 pleure : poésie. 11 nous écoute : attendrissement de nos paroles...

11 ajouta, plus frissonnant :

— Il est là : ténèbres...

« Comme nous sommes petits, mais comme nous sommes aimés! »

Maximilien répondit :

— Vous êtes un païen !

Le prêtre regarda son interlocuteur avec un immense et beau sourire.

2S(> LES SUI>PLIAM"S

— Vous êtes un païen ! répéta le jeune homme, vous croyez à une idole, l'idole de l'infini. L'infini n'est pas dans le monde.

— ■ Où est-il ? demanda l'abbé Ursleur. Comme jadis à une question pareille, comme toujours, il répondit :

— Ilélas. il est en nous !

Le prêtre ne s'était pas départi de son magnifique calme. 11 n'avait même pas eu de la pitié dans les yeux. Pour toute réponse, il leva la main et montra le ciel constellé.

La lune s'épandait dans un vertige d'étoiles. Toute cette clarté, qu'on voyait demi-nue dans l'ombre, avait quelque chose de bénissant et d'appelant... Une invite extraordinaire à s'endormir doucement^ sans force et sans volonté, dans les mouvements du monde, à être persuadé qu'on est vraiment petit et qu'on est vraiment aimé.

L'immense révolte contre l'apparence ne fit pa& peur il Maximilien et il s'écria, à ce moment même où tout était rempli d'écrasante splendeur, où tout semblait retirer aux êtres humains la grandeur:

— L'infini du firmament est en nous!

Puis il dit:

— Ah ! regardez toute chose avec toute la simpli-

cité. Regardez toute chose avec de la pensée grande ouverte dans les yeux, et non avec une croyance devant les yeux.

« Si vous regardez ainsi le monde, vous n'y verrez pas l'inlîni, car on ne peut pas voir l'infini avec les sens ; on ne peut pas plus le toucher avec les regards qu'avec les mains. Pour qu'il soit, il faut le faire avec soi-même.

« Quand on dit : « Le firmament est infini, les étoiles sont toujours », on crie qu'au delà de celles qu'on voit, au delà de celles qu'on constate, qu'on a, qu'on sait — et dont le nombre à un moment donné s'arrête et meurt — il y en a éternellement dans tout ce qu'on ne sait pas. Mais crier cela, c'est abandonnerprodigieusementle monde, c'est s'envoler hors de toute la réalité sensible ; c'est aller chercher toutes les étoiles qu'on annonce dans les abîmes de soi-même. ..

« Comment trouver de^ muis [hmh- dépeindre l'immensité et la solitude de ce geste, de cet acte sublime d'audace et de liberté. Elles sont toujours ! Cri, hypothèse démesurée, rêve en qui naufrage le monde tout entier, pensée, pensée, être humain ! Dans la confrontation pleine d'infini de nous et du monde, c'est de nous que jaillit l'infini, lorsque nous disons : toujours 1 C'est nous qui faisons le miracle de l'illimité. »

L'abbé Ursleurle regardait comme on regarde un iou.

— Nous... l'infini... Mais nous ne pouvons rien

faire, nous ! Notre pensée calque, lit, se guide sur ce qui est, obéit; elle est un regard pour ce que n'atteint pas le regard, voilà tout ; elle ne crée rien. Par elle-même, elle ne donne que des fantômes, que des mirages... Oui, des mirages, voilà le mot, je l'ai trouvé : des mirages ! Le marin halluciné d'espoir, le voyageur bouleversé de fatigue ne créent pas le port ou l'oasis qu'ils croient voir se dresser, qu'ils pensent ! La pensée par elle-même n'est rien.

— Le mirage, dit Maximilien, nie le monde et prouve Ihomme. Ce qui avorte, c'est l'oasis et le port, et non l'espoir doré et la fatigue grise qui les évoquent et les yeux nus qui y croient. Le mirage existe, non comme décor érigé ailleurs, palpable, mais comme ombre qui souffre et qui voudrait. Ah! le mirage dit tristement que nous sommes et cela seulement...

« Et ce que je viens vous apprendre, ce n'est pas autre chose que le mirage. Je dis que l'infini, construit en dehors, au delà du monde, avec les matériaux de l'impossible, est toujours un mirage. Donc il est en nous. Donc c'est nous qu'il désigne infiniment, nous seuls, nous seuls ! »

Le prêtre avait croisé les bras, s'était arrêté, et il se tenait immobile comme une borne, sur la lisière du chemin.

Il dit d'une voix irritée et grondanic :

— L'inlini est eu nous en mir;ii:v; in;ii>i il <'sl ailleurs eu réalité.

" Notre imagination est universellement secou-

LES SUPPLIANTS -jbfà

rue. A celte grande et frémissante hypothèse correspond ])lcinenient et divinement de la vérité.

— Non, dit Maximilien. Rien ne ledit, rien ne le montre, rien ne le prouve, rien, rien... Kt, par conséquent, toute la vérité le nie. La vérité commence par se poser en nous, en nous seuls, et non ailleurs; l'affirmation de nous-mêmes est la seule chose qui soit certaine. Mais affirmer ailleurs, sortir de nous-mêmes, considérer nos pensées comme autre chose que des pensées, comment cela est-il possible! La pensée est le fantùme du monde, ditesvous. Non, c'est le monde qui est le fiinlônn' <!.' la pensée !

Le front de l'abbé L rsleur se plissa, brutal, presque féroce. La trap:édie de la vérité commençait à se déchaîner plus grièvement dans le collo((ue de ces deux êtres, qui luttaient pour le bonheur et le salut, et se regardaient face à face, dans l'Ame, avec les grands yeux aveugles des penseurs.

— Tout en nous prouve, au contraire, dit le prêtre, que nous ne sommes pas seuls. Nous sentons indé niablemeut, invinciblement en nous le besoin d'un infini qui n'est pas nous !

— C'est un besoin infini, c'est nous.

— Nous avons une croyance dont nous ne pouvons pas nous débarrasser : la croyance à une cause.

— C'est une croyance, ce n'est pas une cause. C'est une croyance, c'est nous.

Le prêtre se tut en un cou|» d'elïaremeut. Ce que faisait son interlocuteur, ce vague et vaste arra

cheraent des preuves de Dieu, — ô folie ! — ne lui semblait plus si fou.

Maximilien reprit, implacable, décidé à tout dire :

— Je dis que vous êtes un païen et un idolâtre, parce que vous faites, d'un mirage enraciné en vous, une réalité extérieure à vous. Vous séparez la contemplation du contemplateur, et vous dites : c'est une chose !

Ursleur haussa violemment les épaules ; ses poings se crispèrent, sur sa figure se peignit une expression de rancune et d'hostilité.

— Ah! fit-il d'une voix sourde, à quelle ignorance vos raisonnements vous mènent ils !

— Quand vous brisez le fétichisme, dit Maximilien, vous dites aux pauvres êtres qui ont besoin de toucher ce qu'ils adorent, et de manier le Soleil : i> 11 ne faut pas faire d'une splondeui" éparse un objet. » Vos livres enseignent aux croyants à ne pas faire de représentation matérielle de la divinité : « Tu ne feras pas d'images taillées », — de peur que par un éblouissement de i)elitesse et de réalisme, on ne liuisse par prendre limage pour le I)ieu.

" Mais les hommes tombent toujours vers cette réalisation concrète... L'Ame voit au loin ; mais, peu h peu, la fatigue de voir plie l'être, et les mains

LES .SllM'IJANTS 2yl

aveugles veulent de la terre, La passion de toucher envahit le verlij,^e de croire, comme depuis le commencement des siècles humains, l'habitude, cette chose, envahit la liberté ; la parole, cette chose, envahit la pensée.

« Et l'on incarne, et l'on réalise ses idées, fatalement, comme le temps passe.

« Ah ! j'ai grandi à voir les Ames (|ue j iiimiiiï> pleurer et saigner de mirages, et les admirer et les supplier, et les adorer, ces mirages, comme s'ils n'étaient pas la chair de leur chair. Klrange aberration, terrible et vague c<jmédie ; idohUrie, vous disje ! Dans la brume de mon passé, je reverrai toujours mon père qui me montrait, comme vous, les quelques étoiles du monde visible et tous les mondes de l'invisible (tous ses mondes, à lui), et m'agenouillait devant cette grandeur sans fin, arrachée pourtant parmi son Ame. Il révérait cela, les mains tendues ; il s'embrassait divinement : idolâtrie ! il disait qu'il n'était rien, s'y résignait; et moi, je voyais de mes yeux sa résignation rester sur lui, toute grande, et son éloignement être de la grandeur, et Ihorizon sans bornes entourer exactement sa tête — l'horizon, nimbe infini et éternel des fronts qui pensent! Et c'était devant lui que je me sentais agenouillé.

« Comme j'avais à délivrer mon idée ! On jetait contre moi des créations imaginaires, créées pour m'accabler : l'espace était une chose ; le temps était une chose ; la matière, connue pourtant par la

pensée, la matière, qui est dans la pensée, était une chose. Le Bien était une chose ; la Beauté et la Justice aussi. Le réseau des raisonnements était là, et ces lignes de la géométrie étaient là, implacables. On entassait tout cela comme des armes, pour m'emprisonner et métoufïer.

« Pourquoi ma simplicité n'est-elle pas morte, lapidée par toutes les idoles et les débris d'idoles?

« Parce qu'en moi, j'entendais une parole vibrer et régner : Tu ne feras pas d'images ! Oh ! tant de fois, au cours de ma banale existence, obscur dans un coin obscur, les yeux sur quelque fenêtre, j'ai éprouvé que j'étais la source de l'illimité dont les espaces me présentaient la grossière apparence défendue, et je me suis surpris à sourire ou à pleurer célestement ! L'infini, mais il était dans mes entrailles. Je le sentais respirer ! Je me rappelais que, tant de fois, p;irce que j'étais triste, j'avais vu s'assombrir les plus jeunes, les plus puissamment blanches des aurores ; que, heureux par hasard, comme on l'est quelquefois, j'avais vu ruisseler de perles et de délices les plus misérables, les plus sacrifiés des crépuscules d'arrière-saison ! Rien ne s'o])posait à moi. Et invinciblement, malgré moi, malgré tous, malgré tout, dans les soirs des journées, des aventures ou des époques, je mettais ma main sur mon cœur, fécondité, maternité d'inlini, chose d'infini, et au fond, la seule chose (|ui fût ! n

Le prôtre eut une exclamation sourde et furieuse.

comme celle qu'il atait déjà, un soir, jetée contre Maximilieu.

— Non !

11 tendait les mains, tendait les regards. Mais tous les suppprts de sa pensée et de ses désirs tombaient. Et toute son étreinte, c'était lui, et l'abîme, l'abîme, c'était lui! Tout... Rien... c'est la même chose... Rien en dehors... tout en nous — Ou bien tout hors de nous. 11 était là, vacillant, entre la vérité et le néant.

Un frisson crispait sa figure ; son cou épouvanté se pliait comme si le ciel était tombé sur sa tête. Il voulait se chasser de lui-même, et ne pouvait pas. Et il se redressa et, de nouveau, cria :

— Non !

— J'avais raison, dit Maximilien.

Il ajouta d'une voix basse, et malgré tout, trem blante :

— C'était le vrai Dieu !...

Et contemplant l'homme qui était là, il lui dit. violemment, comme une invective :

— Vous ! vous faites la même chose que tous ceux qui sont venus près de moi pour me changer au nom de l'apparence et de ses formules. Vous faites la même chose que les fétichistes. Et c'est cela que je veux enfin vous crier ce soir !

« La pauvreté humaine vous remplit de tous les désirs, de toutes les soifs, de tous les mirages. Il y a toute une infinité de secours et de douceurs dont vous avez besoiu. Vous avez besoin d'une réponse à

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toutes les questions que vous respirez. Vous avez besoin que l'apparence soit, en réalité, telle qu'elle est à nos sens, et que la lumière soit de la lumière. Vous avez besoin de garantir les principes rationnels et moraux, qui enchaînés les uns aux autres, ne sont, en bloc, enchaînés à rien. Vous avez besoin de secourir les grandes hypothèses qui ne se suffisent pas à elles-mêmes et qui attendent toujours. Vous avez besoin de la durée et de la paix d'un bonheur que vous ne faites guère ici-bas que souffrir, et de la victoire de la justice, qui est vaincue. Et alors, vous divinisez tout cela, pour le toucher ! Tout ce que vous voudriez, vous appelez cela Dieu, pour que cela soit. Vous faites une idole, non à l'image de votre argile, mais à l'image de vos prières... Ah ! je comprends bien vos motifs — et si j'étais fou je croirais en Dieu ! > Et tous deux tressaillirent ensemble.

— Quel est donc votre Dieu?... Regardons-le en face.

— Non ! dit de nouveau le prêtre.

— Pas de preuves, poursuivit Maximilien. Pas de preuves. Rien... Un .silence énorme, le silence même ! Comme l'idole est abstraite, incomplète, contradictoire, et ne s'exprime à nous qiw par l'impossilnlilé d'elle-même! Le monde que nous voyons, ne peut |)as être loi (|u'il apparaît Tous enconvien

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nent: Dieu trompe les yeux de la créature. L'infini du temps et l'espace, que le monde semble avoir n'est pas à lui. A vrai dire, cette notion d'inllni dont vous le revêtez, n'est sur lui que de l'indéfini, ce n'est pas une idée, c'est la fatigue d'une Idée qui s'obscurcit, qu'on laisse divaguer et mentir. Dieu trompe la raison de la créature. Le bonheur? Vous ne pouvez pas voir en Dieu un bonheur (jui ne soit pas exactement la même chose que le néant. ..Ouand vous dites : on ne sait pas quelle sera la consolation, ne sentez vous que c'est comme si vous avouiez un mensonge? 11 n'y a qu'une façon d'être heureux, la nôtre ! Et il est impossible, impossible, de séparer le bonheur que nous voudrions, du malheur que nous sommes. Dieu trompe le cœur de la créature.

« Votre Dieu, chaos de réponses impossibles, de réponses reléguées, exilées au loin, de spectres de réponses... VA ce ne sont même pas des réponses, ce sont des questions dont on se débarrasse et que d'un mot, le nom de Dieu, on prétend animer! Et il est défendu de le scruter, vous-même avez eu peur lorsque j'ai dit : regardons-le. Il est tellement contradictoire, tellement absurde, qu'il faut, pour y croire, se détourner de lui.

« Si votre Dieu était, nous le saurions. Il n'y a pas contre son existence d accusation plus profonde que cela. Pourquoi se déroberait-il? Pourquoi cette pudeur par laquelle il est vraiment complice de ses négateurs, puisqu'il n'y a aucun moyen de le con-

naître, et par laquelle il trompe la religion de la créature? Pourquoi jetterait-il sur l'humanité, si désarmée et si nue de preuves, ce silence plein de blasphèmes ?

— Parce que... commença le prêtre, les yeux hagards.

Maximilien, le dominant et comme supérieur à lui, l'interrompit d'un geste, arrêtant dans sa bouche ces raisons si complexes, si grossières, si cruelles, si infâmes, dont on explique l'abstention de Dieu, créateur et souverain. Et il dit :

— De quelque côté qu'on se tourne, à travers les pauvres précautions et les sophismes qui se dénoncent réciproquement, on voit d'un côté : eiïort immense, énorme, qui se déchaîne ; de l'autre : poussière, entrechoquement et écroulement d'idole.

« Que repte-t-il?

« Celui qui a créé Dieu. Celui dont Dieu est le verbe : l'homme. Nous sommes avec notre cri, et le geste éternel de notre réclamation, une sorte d'ombre et de grandeur et de splendeur vivante d'un Dieu qui n'est pas ; il n'y a de Dieu (|ue l'homme ; Dieu c'est le mot humain ; c'est un adjectif.

« L'absolu existe. Mais comme existe le mirage, comme existe le bonheur, comme existe l'amour; en nous, |)alpilalion pauvre et grande ouverte, au lieu d'être ailleurs, chose.

« L'absolu existe, mais il n'est pas représenté par la figure infirme qu'engendre cette intîrmité scientifique de l'idée de perfection, par la ligure abstraite et écœurante d'un cercle parfait. 11 est représenté par l'espèce de triangle (junn miséreux fait avec lui-môme lorsqu'il lève ses deux bras suppliants, geste dont la divergence saisit vraiment tout l'infini, et qui fouille et commence (buis nos entrailles.

« Des théologiens ont essayé de prouver Dieu eu disant que l'existenccétant un élément nécessaire de la perfection, Dieu existe puisqu'il est parfait par définition. Ce qui est un sophisme abstrait sur utie conception abstraite, s'ancre et prend vie si Ton pose la question dans l'autre sens et par rapport à nous, si on la plonge dans la seule réalité : Nous avons toute la vérité, donc toute la divinité. »

Le prêtre était tellement déconcerté par ce changement de place de la vérité, qu'il ne savait pas s'il fallait parler, se taire, sourire ou pleurer. 11 dit à voix très basse :

— Je vous plains ! Je vous plains!

« J'ai vu, dans ma vie, le doute se glisser partout (même en moi, dans les moments les plus décisifs du culte). Mais jamais je n'ai entendu nier Dieu si totalement ; je n'ai jamais entendu exalter à ce point les ombres de nos cœurs. 'Vous êtes vraiment l'ange des ténèbres !

— Je ne suis pas un négateur, dit Maximilien.

« J'ai le cœur plein de prières... Je crois que

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notre désir ne peut rien créer que sa.propre immensité, mais comme je suis religieux, et comme, pour moi, le vrai est la môme chose que l'adororation !

Un rossignol qui, depuis qu'ils étaient là, chantait dans les feuillages, se tut, comme si, ù miracle 1 il écoutait. Et le silence de cet oiseau était aussi beau que son chant.

Maximilien ne parla plus qu'avec une immense douceur à l'homme qui était devant lui, et qu'il cherchait amicalement des yeux dans l'ombre, en se penchant un peu. '

— Allez, je vous sens plus mon frère que vous ne me sentez le vôtre...

« Charité? non; plus simplement, vérité... » Et l'immobilité du prêtre, au milieu du chemin, avait maintenant quelque chose de poignant, tandis (|u'il entendait ces paroles-là et celles-ci :

— (fest de là vie, c'est de la pureté, c'est de la foi que j'apporte, puisque c'est le vrai Dieu...

« Ah ! je vous en supplie, continua Maximilien dans un murmure plus haut et plus tremblant, ayez pitié de ce (jue je n'ai pas de génie, de patience, d'habileté, pour vous montrer sur toute chose la répercussion do mon idée...

(( Ne me rcqn'orhez pas surtout d être aiinruial et maladif. Cela n'est pas. lUen ne ui'est jauiais arrivé d'extraordinaire, et je me suis elîorcé toute ma

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vie d'ôtre simple et d'être doux, semblablement à la vérité, cette douceur. Je suis venu avec un cœur et un esprit si dépourvus de complexité, que, parfois, je m'en étonne en souriant... »

Et éperdument, comme à un ami, olTraut sou cœur, ollrant toute la caresse jçraude ouverte de sa sincérité :

— Essayez, essayez de croire...

— Quelle tristesse, balbutia Ursleur, en se détournant, quel abandon de toute joie, quel crime de la pensée I... Oh ! l'humble croyant dont Dieu est aussi le croyant!... L'ascète qui lutte avec le péché corps ù corps!... La dévote qui passe avec son livre de messe et son divin trésor !... Le prêtre qui peut dire au pécheur : 11 vous sera beaucoup pardonné, parce que vous avez beaucoup péché !>..

Et il semblait qu'il y avait dans sa voix une émotion d'adieu...

Mais non, secoué, redressé, l'œil devenu haineux^ il cria :

— Et la consolation, qu'est ce que vous en faites?

— L'infini de la consolation est en nous.

" L'infini de la consolation est en nous, parce qu'il n'y a pas d'autre bonheur au monde que celui de voir, de connaître, d'embrasser la vérité.»

— Des mots ! Qu'est-ce que cette impression devant la réalité d'un vrai chagrin? Rien.

11 dit :

— C'est tout, au contraire.

« Jai recueilli cette victoire de joie — victoire difficile, terrible et dramatique, joie pleine de risque et de vertige, comme toutes les joies, — sur la figure d'humbles gens qui venaient d'éprouver un grand deuil... Et une nuit, vous le rappelez vous, vous étiez là, sur la face d'un damné... J'ai recueilli aussi sur la face de mon père, qui en mourant est devenu athée comme d'autres deviennent chrétiens, cette sorte de récompense que toute la vérité donne à toute la solitude.

« Et c'est vrai que je suis enfin glorieux, ce soir, moi qui n'ai détourné la tête d'aucun malheur, qui plus sensible et plus exposé qu'un autre, ai été déchiré de tous les départs et de tous les abandons, même de ceux que d'autres ne voient pas. Lorsque; presque enfant encore, je fermais chaque année mes livres quotidiens d'écolier, je souffrais un peu de quitter leur morne conversation et les impassibles figures scientifiques qu'ils contenaient. Et je suis malheureux à cause des enfants, ces petits fous, des animaux, ces |)auvres fous; et même de l'oubli qui fait mourir ma suullrance algue. })arce que c'est de la mort. Et j'ai toujours essayé de conserver ma souffrance tout entière, tout innombrable, toute constellée, toute vierge ; je ne savais pas pourquoi ; je le sais maintenant : parce que c'est (Ml moi j>lus de vie, plus d'abîme de vérité. " Personne n'a vu plus (jue moi de désir; per-

sonne n'a plus demandé que moi, personne, plus que moi, ne fut refusé. J'ai tant et tant de souvenirs qui se réunissent contre moi !... »

11 crispa ses mains sur sa poitrine et ajouta, avec une véhémence pleine d'un sanglot :

— Et j'ai la mort de mon père, l'infini de mon père, qui me persécute comme au premier moment!

« 'Je prends tout cela sur moi, comme le fardeau des misères de la destinée, de la vie, du châtiment de ce grand péché innocent : vivre — péché plus immense et plus vertigineux que celui que vous mettez au commencement de votre dogme. Torturé par le temps et l'espace, qui, contrairement à ce qu'on m'a crié toute ma vie, n'empêchent pas ma solitude, mais qui sont comme les éléments mômes de ma pensée et de mon cœur ; le temps et l'espace que je porte en moi, que je porte sur moi indéracinables, qui se croisent sur moi — croix réelle et infinie ! — Je soulïre d'une blessure qui n'est pas une blessure à ma chair, qui n'est pas une blessure à mon cœur, qui est mon cœur tout entier, cette plaie d'où ruisselle tout mon sang.

« Kt de tout cela s'élève une espèce de rayon. Pourquoi?... Je vous l'ai dit tout à l'heure, pourque vous le compreniez ; je vous le dis maintenant pour que vous l'éprouviez : toute la vérité, c'est toute la gloire et toute la divinité ! »

11 se tut, puis ne dit plus que ceci, lentement, comme une bénédiction, avec une douceur qui ressemblait à l'infinie douceur :

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— Si un passant passait et nous entendait, il serait heureux de ce que je dis.

Des lèvres du prêtre sortirent des paroles vacillantes, pleines d'enfance et de commencement :

— Quelle œuvre que desavoir!... Comment peuton savoir? L'absolu est-il dans l'universel, l'absolu est-il dans l'individu ? Le monde est-il en nous? Les uns ont dit oui, les autres ont dit non. Dans cette mêlée pour la vérité et la simplicité, quels sont les vainqueurs, quels sont les vaincus ?...

Et, se levant, il se prit le front à deux mains ; puis ses mains s'élevèrent, tremblantes :

— Ali ! quels sont les vivants, et quels sont les morts?...

Il laissa retomber ses bras, ouvrit ses yeux comme pour regarder la réponse, et écouta comme pour l'entendre... 11 contempla le monde avec, malgré lui, une sorte d'orgueil et de souveraineté...

Et la vérité elle-même, à travers lui, répondait avec tout son silence.

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