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compris pas bien pourquoi cette pension était installée chez moi, puis je devinai rattention délicate du prince, c'était un harem dont il me faisait présent. Il l'avait choisi fort jeune par excès de gracieuseté. Car plus le fruit est vert, plus il est estimé, là-bas.
Et je demeurais tout à fait confus et gêné, honteux, en face de ces mioches qui me regardaient avec leurs grands yeux graves, et qui semblaient déjà savoir ce que je pouvais exiger d'elles.
Je ne savais que leur dire. J'avais envie de les renvoyer, mais on ne rend pas un présent du souverain. C'eût été une mortelle injure. Il fallait donc garder, installer chez moi ce troupeau d'enfants.
Elles restaient fixes, me dévisageant toujours, attendant mon ordre, cherchant à lire dans mon œil ma pensée. Oh I le maudit cadeau. Comme il me gênait! A la fin, me sentant ridicule, je demandai à la plus grande :
— Comment t'appelles-tu, toi?
— Elle répondit : « Châli »•
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Celte gamine à la peau si jolie, un peu jaune, comme de Vivoiro, était une merveille, une statue avec sa face aux lignes longues et sévères.
Alors, je prononçai, pour voir ce qu'elle pourrait répondre, peut-être pour Tembar* rasser:
— « Pourquoi cs-luici?»
Elle dit de sa voix douce, harmonieuse : « Je viens pour faire ce qu'il te plaira d'exiger de moi, mon seigneur. »
La gamine était renseignée.
Et je posai la même question à la plus petite qui articula nettement de sa voix plus frèlc : « Je suis ici pour ce qu*il te plaira de me demander, mon maître. »
Elle avait l'air d'une petite souris, celle-là, elle était gentille comme tout. Je l'enlevai dans mes bras et l'embrassai. Les autres eurent un mouvementcommopoursc retirer, pensant sans doute que je venais d'indiquer mon choix, mais je leur ordonnai do rester, et, m'asseyant à l'indienne, je les fis prendre place, en rond,
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autour de moi, pais je me mis à leur contor une histoire de génies, car je parlais passablement leur langue.
Elles écoutaieatde toute leur attention, tressaillaient aux détails merveilleux, frémissaient d'angoisse^ remuaient les mains. Elles ne songeaient plus guère, les pauvres petites, à la raison qui les «ivait fait venir.
Quand j*eus terminé mon conte, j'appelai mon serviteur de confiance Latchmân et je fis apporter des sucreries, des confitures et des p:\iisseries, dont elles mangèrent à se rendre malades, puis commençant à trouver fort drôle cette aventure, j'organisai des jeux pour amuser mes femmes.
Un do ces divertissements surtout eut un énorme succès. Je faisais le pont avec mes jambes, et mes six bambines passaient des^ sous en courant, la plus petite ouvrant la marche, et la plus grande me bousculant un peu parce qu'elle ne se baissait jamais assez. Cela leur faisait pousser des éclats de rire assourdissants, et ces voix ieuncs sonnant
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8oas les voûtes basses do mon somptueux palais le réveillaient, le peuplaient de gaieté en* fanline, le meublaient do vie-
Puis je pris beaucoup d'intérêt à Tinstallation du dortoir où allaient ooucher mes inuo* contes concubines. Enfin je les enfermai chez elles sous la garde de quatre femmes de service que le prince m'avait envoyées en même temps pour prendre soin de mes sultanes.
Pendant huit jours j*eus un vrai plaisir à faire le papa avec ces poupées. Nous avions d'admirables parties de cache-cache, de chatperché et de main-chaude qui les jetaient en des délires de bonheur, car je leur révélais chaque jour un de ces jeux inconnus, si pleins d'intérêt.
Ma demeure maintenant avait l'air d'une classe. Et mes petites amies, vêtues de soieries admirables, d'étoffes brodées d'or cl d'argent, couraient à la façon de petits animaux humains à travers les longues galeries et les tranquilles salles où tombait par les arccauy une lumière affaiblie.
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Puis, un soir, je ne sais comment cela §e fit, la plus grande, celle qui s'appelait Chàli et qui ressemblait à une statuette de vieil ivoire, devint ma femme pour de vrai.
C'était un adorable petit être, doux^ timide et gai qui m'aima bientôt d'une affection ardente et que j'aimais étrangement, avec honte, avec hésitation, avec ime sorte de peur de la justice européenne, avec des réserves, des scrupules et cependant avec une tendresse sensuelle passionnée. Je la chérissais comme un père, et je la caressais comme un homme.
Parâon, mesdames, je vais un peu loin.
Les autres continuaient à jouer dans ce palais, pareilles à une bande de jeunes chats.
Chàli ne me quittait plus, sauf quand j'allais chez le prince.
Nous passions des heures ex^^uises ensemble dans les ruines du vieux paf js, au miUeu des singes devenus nos amis.
Elle se couchait sur mes genoux et restait là roulant des choses en sa petite tête de sphinx, ou peut-être, ne pensant à rien, mais
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gardant cette belle et charmante pose héréditaire de ces peuples nobles et songeurs, la pose hiératique des statues sacrées.
J'avais apporté dans un grand plat de cuivre des provisions, des gâteaux, des fruits. Et les guenons s'approchaient peu à peu, suivies do leurs petits plus timides; puis elles s'asseyaient en cerclé autour de nous, n'osant approcher davantage, attendant que je fisse ma distribution de friandises.
Alors presque toujours un mâle plus hardi s'en venait jusqu'à moi, lamain tendue comme an mendiant; et je lui remettais un morceau qu'il allait porter à sa femelle. Et toutes les autres se mettaient à pousser des cris furieux, des cris de jalousie et de colère, et je ne pouvais faire cesser cet alTroux vacarme qu'en jetant sa part à chacune.
Mo trouvant fort bien dans ces ruines, je voulus y apporter mes instruments pour travailler. Mais aussitôt qu'ils aperçurent le cuivre des appareils de précision, les singes, prenant sans doute ces choses pour des engins domort.
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8*0 n Tinrent de tous les côtés en poussant des clamours épouvantables.
Je passais souvent aussi mes soirées avec Châli, sur une des galeries extérieures qui dominait le lac de Vihara. Nous regardions, sans parler, la lune éclatante qui glissait au fond du ciel en jetant sur Teau un manteau d'argent frissonnant, et là-bas, sur Tautre rive, la ligne des petites pagodes, semblables à des cbampignons gracieux qui auraient poussé le pied dans Teau. Et prenant en mes bras la tète sérieuse de ma petite maîtresse, je baisais lentement, longuement sont front poli, ces grands yeux pleins du secret de celte terre antique et fabuleuse, et ses lèvres calmes qui s'ouvraient sous ma caresse. Et j'éprouvais une sensation confuse, puissante, poétique surtout, la sensation que je possédais toute une race dans cette fillette, cette belle race mystérieuse d'où semblent sorties toutes les autres.
Le prince cependant continuait à m'accabter de cadeaux.
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Un jour il m*en voya iih objet bien inattendu qui excita chez Châli une admiration passionnée. C'était simplement une botte de coquillages, une do ces bottes en carton recouvertes d'une enveloppe de petites coquilles collées simplement sur la p&te. En France, cela aurait valu au plus quarante sous. Mais là-bas, le prix do ce bijou était inestimable. C'était le premier sans doute qui fût entré dans le royaume.
Je le posai sur un meuble et je le laissai là, souriant de l'importance donnée à ce vilain bibelot de bazar.
Mais Chàli ne se lassait pas de le considérer, de l'admirer, pleine de respect et d'extase. Elle me demandait de temps en temps: « Tu permets que je le touche?» Et quand je l'y avais autorisée, elle soulevait le couvercle, le refermait avec de grandes précautions, elle caressait de ses doigts fms, très doucement, la toison do petits coquillages, et elle semblait éprouver, par ce contact, une jouissance délicieuse qui lui pénétrait jusqu'au cœur.
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Cependant j^avais terminé mes travaux et il me fallait m'en retourner. Jo fus longtemps à m'y décider, retenu maintenant par ma tendresse pour ma petite amie. EnGn» je dus en prendre mon parti.
Le prince, désolé, organisa do nouvelles chasses, de nouveaux combats de lutteurs ; mais, après quinze jours do ces plaisirs, je déclarai que je no pouvais demeurer davantage, et il me laissa ma liberté.
Les adieux de Chàli furent déchirants. Elle pleurait, couchée sur moi, la tête dans ma poitrine, toute secouée par le chagrin. Je ne savais que faire pour la consoler, mes baisers no servant à rien.
Tout à coup j'eus une idée, et, mo levant, j'allai chercher la boîte aux coquillages que jo lui mis dans les mains. « C'est pour toi. Elle t'appartient.»
Alors, je la vis d'abord sourire. Tout son visage s'éclairait d'une joie intérieure, de cette joie profonde des rêves impossibles réalisés tout à coup.
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Et elle m'embrassa avec tune.
N'importe, elle pleura bien fort loin de même au moment du dernier adieu.
Je distribuai des baisers de père et des gâteaux à tout le reste de mes femmes, et je partis.
Doux ans s*écoulèrcnt, puis les hasards du service en mer me ramenèrent à Bombay. Par suite de circonstances imprévues on m'y laissa pour une nouvelle mission à laquelle me désignait ma connaissance du pays et de la langue.
Je terminai mes travaux le plus vite possible, et comme j'avais encore trois mois devant moi, je voulus aller faire une petite visite à mon ami, le roi de Ganhara, et à ma chère 1 petite femme Châli que j'allais trouver bien ; changée sans doute.
Le Rajah Maddan me reçut avec des démonslralions do joie frénétiques II fit égorger
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devant moi trois gladiateurs, et il ne me laissa pas soûl une seconde pendant la première iouméo de mon retour.
T,e »oir enfin, me trouvant libre, je fis appeler flaribadada. et après beaucoup de ques- Uons diverses, pour dérouter sa persp.cacUé, ie lui demandai : « Et sais-tu ce ques dovenue la peUte Châli que le Rajah m avait
donnée. ^ . a -**
L'homme prit une figure tnste, ennuyée, et
répondit avec une grande gêne:
Il vaut mieuK ne pas parler d eUe I
Pourquoi cela. EUe était une genlUle
petite femme.
— Elle a mal tourné, seigneur.
-Comment, ChàUÎ Qu'estKjUe devenue?
Où est-elle?
— Je veux dire qu'eUe a mal fini.
— Mal fini? estroUo morte?
— Oui, seigneur. Elle avait commis une
vilaine action.
J'étais fort ému, je sentais battre mon cœur, et une angoisse me serrer la poitrine.
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Je repris : « Une vilaine action? QuVt-elle fait? Que lui est-il arrivé? »
L'homme de plus en plus embarrassé, murmura : « Il vaut mieux que vous ne le demandiez pas. »
— Si, je veux le savoir.
— Elle avait volé.
— Comment, Châli? Qui a-t-eDe volé)
— Vous, seigneur.
— Moi ? Gomment cela ?
-^ Elle vous a pris, le jour de votre départ, le coffret que le prince vous avait donné. On Ta trouvé entre ses mains 1
— Quel coffret?
— Le coffret de coquillages.
— Mais je le lui avais donné.
L'Indien leva sur moi des yeux stupéfaits et répondit: « Oui, elle a juré, on effet, par tous les serments sacrés, que vous le lui aviez donné. Mais on n*a pas cru que vous auriez pu offrir à une esclave un cadeau du roi, et le Rajah Ta fait punir. »
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— Comment, punir? Qu'ost-ce qu*on lui a fait?
— On Ta aitachéo dans un sac, seigneur, et on Ta jetée au lac, do celte fenêtre, de la fenêtre de la chambre ou nous sommes, où elle avait commis le vol. »
Je me sentis traversé par la plus atroce sensation de douleur que j*aie jamais éprouvée, et jo fis signe à Ilaribadada de se retirer pour qu'il ne me vit pas pleurer.
Et jo passai la nuit sur la galerie qui dominait lo lac, sur la galerie, où j'avais tenu tant do fois la pauvre enfant sur mes genoux.
£t jo pensais que le squelette de son joli pelit corps décomposé était là, sous moi, dans un sac do toile noué par une corde, au fond de celte eau noire que nous regardions ensemble aulrefois.
Jo repartis lo lendemain malgré les prières et lo chagrin véhément du Rajati.
Et jo crois maintenant que je n^ai jamais aimé d'autre femme que Ghàli«