‹ Les sœurs RondoliChapitre 3 sur 26 · LUIT · texte numérisé non relu

LUIT

la seule chose gaie et bonne au monde, de couper Taile à la fantaisie qui nous pousse sans cesse à toutos les femmes, etc., etc. Plus qiio jamais je me sens incapable d*aimerune femn^o parce que j'aimerai toujours trop toutos les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et mille... tempéraments pour pouvoir élreindre en même temps une armée ^de ces èlrcs charmants et sans importance.

El cependant je me marie.

J'ajoute que je ne connais guère ma femme de demain. Je l'ai vue seulement quatre ou cinq fois. Je sais qu'elle ne me déplaît point; cela me suffit pour ce que j'en veux faire. Elle est petite, blonde et grasse. Après demain, je désirerai ardemment une femme grande, brune et mince.

Elle n'est pas riche. Elle appartient à une famille moyenne. C'est une jeune fille comme on en trouve à la grosse, bonnos à marier, sans qualités et sans défauts apparents, dans la bourgeoisie ordinaire. On dit d'elle : « SP* LajoUe est bien gentille. » On dira demain :

LUIt 105

^ ' « Elle est fort gentille, M- Raymon. » Elle appartient enfiik à la légion des jeunes filles honnêtes « dont on est heureux de faire sa femme » jusqu'au jour où on découvre qu'on préfère justement toutes les autres femmes à celle qu'on a choisie.

Alors pourquoi me marier, diras-tu?

J'ose àpoine t'a vouer l'étrange et invraisemblable raison qui me pousse à cet acte insensé.

Je me marie pour n'être pas seuil

Je ne sais comment dire cela, comment me lairo comprendre. Tu auras pitié de moi, et tu mo mépriseras, tant mon état d'esprit est miséluLlo.

Je ne veux plus être seul, la nuit. Je veux sentir un être près de moi, contre moi, un être 4'JÎ peut parler, dire quelque chose, n'importe qnoî.

Je veux pouvoir briser son sommeil; lui poser une question quelconque brusquement ^e question stupide pour entendre une voix.

pour sentir habi lue ma demeure, pour sentir ^e ftme en éveil, un raisonnement en travail»

ÎH LUI?

pour voir, allumant brusquemenl ma bougie, une figure humaine à mon côté.., parce que... parce que... (je n'ose pas avouer cette honte). •• parce que j'ai peur, iout seul.

Oh! tu ne me comprends pas encore.

Je n'ai pas peur d'un danger. Un homme entrerait, je le tuerais sans frissonner. Je n'ai pas peur des revenants; je ne crois pas au surnaturel. Je n'ai pas peur des morts; jo crois à l'anéantissement définitif de chaque être qui disparaît!

Alors!... oui. Alors!... Eh bien! j'ai peur de moi ! j'ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s'affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible.

Ris si tu veux. Cela est affreux, inguérissable. J'ai peur des murs, des meubles, des objets familiers qui s'animent, pour moi, d'une sorte de vie animale. J'ai peur surtout du trouble horrible de ma pensée, de ma raison qui m'échappe brouillée, dispersée par une mystérieuse et invisible angoisse.

Je sens d'abord une vague inquiétude qui

Luir m

mo passe dans TAme et me fait courir un frisson sur la peau. Je regarde autour de moi. Rienl Et je voudrais quoique chose! Quoi? Queloue chose de compréhensible. Puisque j'ai peur imiquement parce que je ne comprends pas ma peur.

Je parle! j*aipeur àë ma voix. Je marche I j'ai peur de Tinconnu de derrière la porte, de derrière le rideau, do dans l'armoire, de sous le lit. Et pourtant je sais qu'il n'y a rien nulle part.

Je me retourne brusquement parce que j'ai peur de ce qui est derrière moi, bien qu'il n'y ait rien et que je le sache.

Je m'agite, je sens mon effarement grandir; et je m'enferme dans ma chambre ; et je m'enfonce dans mon lit, et jo me cache sous mes draps; et blotti, roulé comme une boule, je ferme les yeux désespérément, et je demeure ainsi pendant un temps infini avec cette pensée que ma bougie demeure allumée sur ma table de nuit et qu'il faudrait pourtant Tête n* dre. Et je n'ose pas.

tfi . Luir

N'est-ce pas affreux, d'être ainsi t

Autrefois je n'éprouvais rien de cela. Je rcn4 trais tranquillement. J*allais et je venais en mon logis sans que rien troublât la sérénité do mon âme. Si l'on m'avait dit quelle maladie do peur invraisemblable, stupide et terrible, devait me saisir un jour, j'aurais bien ri ; j'ouvrais les portes dans l'ombre avec assurance; je me couchais lentement, sans pousser les verrous, et jo ne me relevais jamais au milieu des nuits pour m'assurcr que toutes les issues de ma chambre étaient fortement closes.

Cela a commencé Tan dernier d'une singulière façon.

C'était en automne, par un soir humide.

Ouand ma bonne fut partie, après mon dîner, ']) me demandai ce que j'allais faire. Je marchai quelque temps h travers ma chambre.. le me sentais las, accable sans raison, incapable de travailler, sans force môme pour lire. Une pluie fme mouillait les vitres ; j'étais triste, tout pénétré par une de ces tristesses sans causes qui vous donneii^*^ ^^^i^ j© pleurer qui vous font

Lutr t«i

^ désirer de parler à n'împorte qui pour secouer la lourdeur de notre pensée.

Je me sentais seul. Mon logis me paraissait vide comme il n'avait jamais été. Une solitude infinie et navrante m'entourait. Que faire ? Je m'assis. Alors une impatience nerveuse me courut dans les jambes. Je me relevai, et je me remis à marcher. J'avais peut-être aussi un peu de fibvre, car mes mains, que je tenais rejointes derrière mon dos, comme on iait souveht quand on se promène avec lenteur, ae brûlaient l'une à l'autre, et je le remarquai. Puis soudain un frisson de froid me courut dans le dos. Je pensai que l'humidité du dehors entrait chez moi, et Tidée de faire du feu me vint. J'en allumai; c'était la première fois de l'année. Et je m'assis de nouveau en regardant la flamme. Mais bientôt Timpossibilité de rester en place me fit encore me relever, et je sentis qu'il fallait m'en aller, me secouer, trouver un ami.

Je sortis. J'allai chez trois camarades que je ne rencontrai pas ; puis, je gagnai le boulevard, dé-

fU LDir

cidâ à découvrir une personne de connaissauce.

Il faisait triste partout. Les trottoirs trempes luisaient. Une tiédeur d'eau, une de ces tiédeurs qui vous glacent par frissons brusques, une tiédeur pesante de pluie impalpable accablait la rue. semblait lasser et obscurcir la flamme du gaz«

J'allais d'un pas mou, me répétant : « Je ne trouverai personne avec qui causer. »

J'inspectai plusieurs fois les cafés, depuis la Madelei n e j usqu'au faubourg Poissonnière . Des goiis tristes, assis devant des tables, semblaient n'avoir pas même la force de finir leurs consommations.

J'errai longtemps ainsi, et vers minuit, je me mis en route pour rentrer chez moi. J'étais fort calme, mais fort las. Mon concierge, qui se couche avant onze heures, m'ouvrit tout de suite, contrairement à son habitude; et je pensai : « Tiens, un autre locataire vient sans doute de remonter'. »

Quand je sors de chez moi, je donne toujours

«s^PK^^

Llît Ift

à ma porte deux tours de clef. Je la trouvai simplement tirée, et cela me frappa. Je supposai qu'on m*avait monté des lettres dans la soirée.

J'entrai. Uon feu brûlait encore et éclairait même unpeuTappartement. Jepris une bougie pour aller Tallumer au foyer, lorsqu'en jetant les yeux devant moi, j'aperçus quelqu'un assis dans mon fauteuil, et qui se chauffait les pieds en me tournant le dos.

Je n'eus pas peur, ob I non, pas le moins du inonde. Une supposition très vraisemblable me traversa Tesprit; celle qu'un de mes amis était venu pour me voir. La concierge, prévenue par moi à ma sortie, avait dit que j*allais rentrer^ avait prêté sa clef. Et toutes les ciconstances de mon retour, en une seconde, me revinrent à la pensée : le cordon tiré tout de suite, ma porte seulement poussée.

Mon ami, dont je ne voyais que les cbeveux^ s'était endormi devant mon feu en m'attendant, et je m'avançai pour le réveiller. Je le voyaii parfaitement, un de ses bras pendant à droite;

111 Liiir

SCS pieds étaient croisés l'un sur l'autre ; sa tète, penchée un peu sur le côté gauche du fauteuil, indiquait bien le sommeil. Je me demandais : Qui est-ce? On y voyait peu d'ailleurs dans la pièce. J'avançai la main pour lui toucher Tépaule!...

Je rencontrai le bois du sîbgre! Il n'y avait plus personne. Le fauteuil était vide!

Quel sursaut, miséricorde !

Je reculai d'abord comme si un danger terrible eût apparu devant moi.

Puis je me retournai, sentant quelqu'un derrière mon dos; puis, aussitôt, un impérieux besoin de revoir le fauteuil me fit pivoter encore une fois. Et je demeurai debout, haletant d'épouvante, tellement éperdu que je n'avais plus une pensée, prêt à tomber.

Mais je suis un homme de sang-froid, et tout de suite la raison me revint. Je songeai : « Je viens d'avoir une hallucination, voilà tout. » Et je réfléchis immédiatement sur ce phénomène. La pensée va vite dans ces momentslà.

LUI? m

J'avaii eu une hallucination -^ c'était là un fait incontestable. Or, mon esprit était demeuré tout le temps lucide, fonctionnant régulière* ment et logiquement. 11 n*y avait donc aucun trouble du côté du cerveau. Les yeux seuls s'étaient trompés, avaient trompé ma pensée. Les yeux avaient eu une vision, une de ces visions qui font croire aux miracles les gens naïfs. C'était là un accident nerveux de l'appareil optique, rien de plus, un peu de congestion peut-être.

Et j'allumai ma bougie. Je m'aperçus, en me baissant vers le feu, que je tremblais, et je me relevai d'une secousse, comme si on m'eût touché par derrière.

Je n'étais point tranquille assurément.

Je fis quelques pas ; je parlai haut. Je chantai à mi-voix quelques refrains.

Puis je fermai la porte de ma chambre à doo* ble tour, et je me sentis un peu rassuré. Personne ne pouvait entrer, au moins.

Je m'assis encore et je réfléchis longtemps h mon aventure; puis je me couchai, et je souf* liai ma lumière.

m LOI?

Pondant quelques minutes, tout alla bien. Je restais sur le dos, assez paisiblement. Pais le bof^oin me vint de regarder dans ma chambre; tl je me mis sur le côté.

Mon feu n'avait plus- que deux ou trois tisons rouges qui éclairaient juste les pieds du fauteuil ; ot je crus revoir Thomme assis dessus.

J^enflammai ime allumette d'un mouvement rapide. Je m'étais trompé^ je ne voyais plus rien.

, Je me levai, cependant, et j'allai cacher le fauteuil derrière mon lit.

Puis je refis Tobscurité et je tâchai de m'cndormir. Je n'avais pas perdu connaissance depuis plus de cinq minutes, quand j'aperçus, en songe, et nettement comme dans la réalité, toute la scène de la soirée. Je me réveillai éperdûment, et, ayant éclairé mon logis, je demeurai assis dans mon lit, sans oser même essayer de redormii.

Deux fois cependant le sommeil m*envahit, malgré moi, pendant quelques seconde^. Deux fois je revis lis chose. Je me croyais devenu fou.

LUI? lu

Quand lo jonrparat, je me sentis guéri et je sommeillai paisiblement jusqu'à midi.

C'était fini, bien fim. J*avais ou la fièvre, le cauchemar, que sais-js? J'avais été malade, enfin. Je me trouvai néanmoins fort béte.

Je fus très gai ee jour-là. Je dînai au cabaret ; j'allai voirie spectacle, puis je me misenchomin pour rentrer. Mais voilà qu'en approchant de ma maison une inquiétude étrange me sa> siL J'avais peur de le revoir, lui. Non pas peur de lui, non pas peur de sa présence, à laquelle je ne croyais point, mais j'avais peur d'un trouble nouveau de mes yeux, peur dd ThaU lucination, peur de l'épouvante qui me saisirait.

Pendant plus d'une heure, Terrai de long en large sur le trottoir; pois je me trouvai trop imbécile à la fin et j'entrai. Je haletais tellement qae je ne pouvais plus monter mon escalier.

Jo restai encore plus de dix minutes devant mon logement sur le palier, puis, brusque-* ment, j'eus un élan de courage, un roidissement de volonté. J'enfonçai ma clef; je me

Page 1