Inter GreGOR. Epistul., éd. EWALD, t. I, p. 18 et
même formule se retrouve dans des actes de rois ostrogoths, sixième siècle encore, et elle est une fois appliquée à une reine, a divae recordationis Amalafridam'^ ».
L'exposé qui précède aura mis en lumière, pensons-nous, l'évolution qu'a suivie le culte d'Auguste et en a fait, du culte religieux qu'il fut d'abord, un protocole et un langage de cour. En tant que culte religieux, il fut pour les Chrétiens des trois premiers siècles une idolâtrie qu'ils repoussèrent, fût-ce au prix du martyre. La première condition de la conversion des empereurs au christianisme fut la répudiation de l'idolâtrie dont ils étaient l'objet. Cette répudiation est absolue et publique, elle est déclarée par des lois : « Omnis suferstitio penitus eruenda. »
Aussitôt cependant, d'une part, on constate que des formes subsistent du vieux culte, des formes qui ont l'apparence de maintenir les hommages idolâtriques qu'on rendait à l'empereur, comme l'adoration de sa personne et de ses images, comme la persistance de titres qui sont des attributs divins. D'autre part, on constate que l'Eglise, sans pratiquer d'ordinaire ce protocole et ce langage, ne s'en scandalise pas, ne le condamne pas, le tolère, et que des princes d'une piété sincère et éclairée l'acceptent. Cette apparente contradiction ne peut s'expliquer, que si l'on suppose que ces survivances du culte impérial païen, vidées de la suferstitio qui les rendait jadis inacceptables, revêtent désormais une signification purement civile et politique.
L'Eglise ne répugnait pas à cette interprétation, au temps de Théodose et de Justinien. Elle-elle devenue, depuis, plus rigoriste ?
Dans l'affaire fameuse des rites chinois, le pape Clément XI, par sa constitution de 171 5, déclare ne pas interdire les hon-
I. Inter Cassiodor., Variae, éd. MOMMSEN, p. 247, 252, 256, 267, 283, etc.
3o L'ÉGLISE ET LES SURVIVANCES
neurs rendus aux morts, à condition qu'il n'y entre pas de suferstitio, et qu'ils n'aient pas l'apparence de la suferstitio, mais qu'ils se maintiennent dans les limites des rites civils et politiques, (( quae veye super stitiosa non sint, ne super stitionis speciem prae se ferant, sed inira limites civilium et politicoruni rituum contineantur ». Notez que Clément XI, plus sévère que l'Église contemporaine de Théodose et de Justinien, interdit même l'apparence de la super stitio. Mais il admet qu'il peut exister des rites purement civils et politiques, et nous pouvons penser que ces rites deviennent tels, soit du fait de lois qui les déclarent tels, soit du fait d'une évolution progressive de l'opinion qui peu à peu, les laïcise et, de religieux qu'ils étaient, les rend areligieux et indifférents ^
Qui dit évolution progressive admet la possibilité d'étapes. C'est ce que Clément XI exprime excellemment, quand il signale comme inacceptables les cérémonies, soit publiques, soit privées, qui ne peuvent être discernées de la superstition : « Ita peragi comperta sunt ut a super stitione separari nequeant. » Un chrétien n'y peut participer, eût-il protesté, soit publiquement, soit secrètement, qu'il n'y voit qu'un culte civil et politique rendu aux morts, auxquels il ne demande rien, a praemissa publica vel sécréta protestatione se non religioso, sed civili ac politico tantum cultu erga defunctos illa praestare, nec ab eis quidqùam peter e aut sperare- ». Le chrétien ne peut devancer la laïcisation des rites officiels ou populaires , il ne sera autorisé à y participer que le jour oii ses pasteurs légitimes estimeront que cette participation ne comporte plus ni équivoque, ni scandale.
Le culte que le Shintoïsme japonais rend aux morts et
1. Nous avons un spécimen de cette évolution de l'opinion dans l'usage de l'encens, qui pour les Chrétiens du temps des persécutions fut considéré avec horreur; au quatrième siècle, on s'en accommoda ; plus tard, on lui fit une place dans la liturgie. On pourra consulter le livre de Cuthbert Atchley, A history of the use of incense in divine Worshi-p, Alcuin Club Collection, XIII (1909).
2. La constitution de Clément XI, dans J. Brucker, art. <( Chinois (Rites) » du Dictionnaire de théol. cath. de Vacant, t. II, col. 2382.
DU CULTE IMPERIAL 3i
aussi bien aux éléments, est-il un culte auquel un chrétien puisse être autorisé à participer?
M. le commandant Yamamoto nous disait, à Paris, en 1919 : « Les défunts divinisés et les éléments divinisés sont appelés Kami en japonais, ce qui signifie tout simplement au-dessus ou plus haut. L'empereur Meiji est mort, on lui bâtit un temple ; le général Noghi s'est suicidé, on le vénère tout de suite comme un Kami. Tous les membres de la famille impériale, tous les héros, tous les hommes illustres sont adorés publiquement dans leurs temples, et les familles rendent leurs devoirs à leurs membres morts, Kami privés. On a raison d'appeler le Japon le Shinkeku, le pays des dieux : on dit, en effet, qu'il y a huit millions de dieux dans le Shinto, et on en est fier. Mais dans cette religion, aucun dogme, ni ciel, ni enfer. Les temples sont situés la plupart du temps au sommet des montagnes ou au fond des bois. Les cérémonies sont des plus simples et des plus austères : n'importe qui, habillé en bonze, peut les accomplir. Aussi plusieurs savants déclarent-ils que le shintoïsme n'est pas une religion, et par conséquent, que les cérémonies faites dans les temples n'ont que le caractère strictement civil '... » Mgr Marnas écrivait voici trente ans déjà : (( Les dieux du vieux Japon se meurent, et le mikado, si respecté qu'il soit encore de son peuple, n'est plus adoré^. »
M. Yamamoto nous disait encore : (c Le gouvernement, d'accord avec les shintoïstes, s'efforce de convaincre le peuple que les cérémonies shintoïstes n'ont nullement le caractère religieux, mais qu'elles sont purement et simplement civiles, et il cherche à les lui imposer. Il nous force directement ou indirectement à participer aux cérémonies et fêtes shintoïstes. Le gouvernement nous ordonne, à nous militaires, d'aller aux jours fixés vénérer d'une certaine manière le temple des héros. On nous demande nos cotisations pour bâtir des temples en l'hon-
1. Voyez J. Dahlman, (( Les religions du Japon », dans Christus (1912), p. 127-137. — A. Brou, art. (( Japon », du Dict. Afologét., t. II, p. 1199-1210. — M. Revon, le Shinntoïsme (Paris, i9o5), p. 229.