‹ Les survivances du culte impérial romainChapitre 21 sur 51 · F. Marnas, Conférence sur le Jafon (Lyon, 1891), p · texte numérisé non relu

F. Marnas, Conférence sur le Jafon (Lyon, 1891), p

neur de tel personnage fameux de l'Empire. Je connais quelqu'un qui, ayant refusé de répondre à cet appel, se vit contraint de donner sa démission d'une fonction officielle. Nos enfants, qui ne veulent pas aller aux temples, s'absentent à certains jours de l'école contre l'ordre de nos gouvernants. A cause de notre abstention de certaines cérémonies officielles ou privées, et qui sont fréquentes, notre situation est très délicate, et nous sommes considérés comme des antipatriotes. »

Le cas de conscience japonais a plus d'une analogie avec celui des chrétiens de l'histoire ancienne de l'Eglise. Ce n'est pas à un historien de s'en étonner, et on ne lui refusera pas le droit de chercher dans le passé des solutions applicables aux scrupules actuels.

Ecartons d'abord le culte rendu par le shintoïsme aux personnifications des forces naturelles, comme la lumière, le feu, le vent, la mer, les fleuves, les montagnes. Ce culte rentre, selon toute apparence, dans la superstitio et ne peut être qualifié de civil et de politique^.

Pour le culte des ancêtres, culte de famille, on doit s'en tenir aux règles formulées par Clément XI sur les rites chinois.

Reste le culte rendu au fondateur de la dynastie impériale,

I. On peut rappeler à ce propos le canon 23 du concile d'Arles de 452 : i< Si in alicuius episcopi territorio infidèles aut faculas accendunt, aut arbores, fontes, vel saxa venerentur, si hoc eruere neglexerit, sacrilegii reum se esse cognoscat. » Mansi, t. VII, p. 881. — Il n'y a pas lieu de parler des mesures indulgentes conseillées par le pape saint Grégoire aux missionnaires en Angleterre. Le pape ne voulait pas que l'on détruisît les temples des faux dieux, mais qu'on y détruisît les idoles et qu'on les consacrât au vrai Dieu et aux martyrs. Il permettait que l'on tuât des bœufs comme on avait coutume de faire en vue des sacrifices et que ces bœufs fussent mangés dans les religiosa convivia qui seraient donnés à l'occasion des fêtes des temples devenus chrétiens. (( Nam duris mentibus simul omnia abscidere impossibile esse non dubium est, quia is qui locum summum ascendere nititur necesse est ut gradibus vel passibus,, non autem saltibus, elevetur. » Gregor. Epistul. lib. XI, 76, ad Mellitum abbatem. Saint Grégoire substitue une fête chrétienne à une fête païenne, le culte chrétien au culte des idoles. Nous pensons, au contraire, à un culte païen qui se vide de toute signification idolâtrique, et reste vide tout en subsistant : telle une libation qui devient un toast.

au mikado régnant, aux hommes célèbres, culte public. Pour que les Chrétiens puissent y participer en sûreté de conscience, il ne suffit pas qu'ils fassent connaître publiquement qu'ils n'y apportent qu'une intention civile et politique, il faut que le législateur ait déclaré que son intention n'est pas autre. Les empereurs chrétiens avaient déclaré rejeter toute super stiiio , les survivances du culte impérial, qu'ils toléraient, qu'ils acceptaient, qu'ils imposaient, étaient donc vidées de toute intention idolâtrique, quelque apparence qu'elles en conservassent parfois. Il faudrait donc, pour que valut l'analogie entre le culte impérial romain et le shintoïsme, que le shintoïsme officiel fut par l'autorité impériale dont il dépend déclaré chose purement civile et politique.

Cette déclaration faite, il est possible que des Chrétiens d'aujourd'hui fussent plus près regardants que ceux du temps de Théodose et de Justinien, précisément parce qu'ils feraient moins confiance à un mikado sans religion qu'on n'en faisait aux très pieux empereurs, et peut-être aussi parce que des Chrétiens d'aujourd'hui jugent plus sévèrement que ceux d'autrefois les condescendances pour le pouvoir civil. Il y a eu dans les survivances du culte impérial bien des traits qui nous paraissent excessifs, parce que nous ne nous faisons plus de l'autorité, fût-elle impériale, l'idée très sublime que s'en faisaient les Romains et les Byzantins, et sans doute aussi parce que les vocables et les rites religieux sont pour nous plus sacrés et plus incommunicables : l'Eglise contemporaine des premiers empereurs chrétiens était plus indulgente.

Pierre BATIFFOL.

Paris, mai 1920,

On a montré souvent que l'ancienne religion impériale avait inspiré un grand nombre des usages et des cérémonies de la cour de Byzance. On a constaté des traces du culte de l'empereur dans les institutions byzantines *.

Mais c'est là une vue insuffisante et l'on peut aller plus loin. Non seulement la religion impériale n'a pas disparu à Byzance, mais elle y a été au contraire organisée, fortifiée et adaptée en quelque sorte au christianisme, et elle y a vécu jusqu'à la conquête des Turcs sans rencontrer d'opposition.

Nous nous proposons de montrer :

i" Que cette organisation est due à Constantin le Grand;

2" Qu'elle s'est perpétuée, à plusieurs reprises même renforcée, jusqu'au quinzième siècle. Loin de s'atténuer, elle a été en se développant.

Il nous faut aujourd'hui un effort de réflexion pour comprendre toute la portée d'un événement aussi capital que la conversion de Constantin au christianisme. C'est par une véritable révolution que l'empereur, providence visible, Dieu terrestre, maître du monde, est devenu un fidèle de la religion du Christ, soumis comme tel, lui la loi vivante, à la loi supérieure dont l'Église a le dépôt, mis au même rang, lui, le maître du monde, que le dernier de ses esclaves. On a peine à se représenter le bouleversement profond qu'une telle déci-

I. Beurlier, « Sur les vestiges du culte impérial à Byzance », Congrès international catholique (Paris, 1891), I, Sciences religieuses.

sion devait produire dans les consciences des contemporains. Logiquement, Constantin eût dû abdiquer, l'institution impériale et ses bases juridiques étant incompatibles avec le christianisme, un même homme ne pouvant à la fois être adoré comme un dieu, légiférer sur la religion et obéir à l'Église.

La contradiction était tellement flagrante, que même après sa conversion au christianisme en 3 12, Constantin resta catéchumène et ne seât baptiser qu'à la veille de sa mort (mai 33/) ^. Et c'est ce qui explique le caractère complexe de la conduite de Constantin, illogique seulement en apparence. Tantôt on a vu en lui un profond politique quelque peu retors, tantôt un caractère hésitant. Il n'a été ni l'un, ni l'autre, mais il a voulu devenir chrétien sans cesser d'être empereur et c'est cette volonté ferme qui explique tous ses actes.

L'idée de détruire l'institution impériale comme incompatible avec le christianisme ne pouvait lui venir etlesévêques eux-mêmes ne l'eussent pas admise. L'empire, c'était l'ordre de l'univers : en dehors de lui, il ne pouvait y avoir que chaos. C'était une organisation savante, un édifice dont l'empereur était la clef de voûte. Son maintien était nécessaire à l'avenir même du christianisme.

Et il est clair qu'il eût été impossible de sauvegarder l'institution impériale, si on lui avait enlevé ce qui faisait sa force principale, son caractère surhumain. Les guerres civiles et les révoltes militaires du troisième siècle avaient montré la nécessité de placer l'empereur si loin des hommes que la pensée même d'une résistance à ses ordres apparût comme un sacrilège. Telle fut la raison du système compliqué imaginé par Dioclétien, le cérémonial emprunté à la cour de Perse, l'adoration de la personne et des images de l'empereur, le culte de l'empereur vivant, hypostase de Jupiter ou d'Hercule'. Mais Constantin n'était-il pas l'héritier de ce système politique

1. J. Maurice, « la Politique religieuse de Constantin le Grand ». (Séances de l'Académie des inscriptions, mai 1919.)

2. Babut, « l'Adoration des empereurs et les origines de la persécution de Dioclétien », Revue historique, CXXIII, 1916, p. 225.

et, avant sa conversion au christianisme, ne s'était-il pas rattaché d'abord à la dynastie herculéenne, puis après sa brouille avec Maximien, à celle du Soleil^? Même après l'édit de Milan les monnaies frappées à Tarragone en 3i3 montrent au droit les bustes de Constantin et du Soleil accouplés avec la légende : Invictus Constantinus ou Soli invicto comiti^.

Or, cet héritage politique, Constantin ne pouvait le répudier sans compromettre l'institution impériale elle-même. Il fallait donc mettre le culte de l'empereur en harmonie avec la loi chrétienne et ce fut dans l'ardeur même de sa foi que Constantin trouva la solution de ce problème redoutable.

Constantin, en effet, paraît avoir été avant tout un mystique. Il s'est cru l'objet d'une protection particulière de Dieu. Il disait que dans sa jeunesse et pendant tout son règne Dieu lui avait fait découvrir les embûches de ses ennemis^. La victoire du Pont Milvius, celle qu'il avait remportée sur Licinius, n'étaient-elles pas des preuves de la protection divine? En reconnaissance il voulait être « le bon et fidèle serviteur de Dieu^ )). Et la meilleure manière pour lui de servir Dieu, c'était de mettre à son service l'autorité impériale qu'il avait reçue de lui. Il sera donc vis-à-vis de l'Eglise « l'évêque du dehors, tûv è>cToi;... stclcxotvoç^ ». De même que les évêques sont préposés à la vie intérieure de l'Église, lui s'occupera de la place de l'Eglise dans la société : il sera son défenseur'^.

De ces principes découlent toute la politique religieuse de Constantin et la forme qu'il a donnée au culte impérial. C'est lui qui a fixé la tradition qui devait lui survivre jusqu'à la chute de Byzance.

L'empereur reçoit de Dieu une protection particulière.

I. J. Maurice, Ntimistnatique constantinienne, 1. 11 (191 1), p.XX-xxx. T.. Ibid., t. I (1908), p. LV.

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