‹ Les survivances françaises au CanadaChapitre 1 sur 6 · DISCOURS DE M. LOUIS MADELIN · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. LOUIS MADELIN

Mespames, Messieurs,

Rien ne pouvait m'être plus agréable que de vous présenter M. Édouard Montpetit.

M. Édouard Montpetit est professeur de cette Université Laval de Montréal, qui est là-bas un foyer de l'esprit français, de la langue française, de l’histoire française. De

tout temps et d’avance; j'ai aimé cette

belle école où notre langue se parle et s’enseigne. Mais, depuis cette soirée de février 1908 où j'ai parlé à l'Université Laval, devant les étudiants, les maîtres et les amis réunis, la plus vive reconnaissance s'ajoute chez moi à la sympathie d’autrefois. C’est dans cette grande salle de l'Université Laval, toute vibrante d'affection cordiale, que j'ai senti que, même dans notre amitié pour le Canada, nous nous trompions encore : j'étais, avant de visiter Montréal et Québec, persuadé que nous avions là-bas d’excellents cousins; en ces journées de février 1908, j'ai constaté que, séparés de nous par cent soixante ans d'histoire et l’énorme Océan, ils sont mieux que des cousins, des frères, et des frères pleins de délicate et franche affection.

C’est donc pour moi un grand plaisir que d'accueillir ici un des représentants les plus distingués — je le dis en connaissance de cause — de l’Université française de Montréal, un des fils de cette nation sœur à laquelle, en la personne de M. Montpetit, vont ce soir nos pensées et tout notre cœur.

Même dans ce foyer d’amitiés françaises, M. Édouard Montpetit a trouvé moyen d'être plus Français encore. Dès que, grâce à M. Gabriel Hanotaux, s'est fondé en France ce Comité France-Amérique qui, en trois ans, a plus fait pour nouer sur les deux rives de l'Atlantique relations utiles et relations charmantes que cent ans de rapports trop intermittents, M. Édouard Montpetit s’est offert et a été choisi pour être là-bas le secrétaire général du comité correspondant de Montréal.

C’est donc, monsieur, à un double titre que” je vous salue ce soir ici : Français de nom, de sang, de traditions, vous avez voulu être un Français d'action. Nous vous en remercions et estimons que la meilleure façon de le faire est de vous dire que vous êtes ici chez vous.

Je me rappelle avoir fait à Québec la connaissance d’un homme tout à la fois bien distingué et bien excellent : M. le juge Charles Langelier, et qui me servit de cicerone sur ces champs de bataille où, entre Montcalm et Wolff, se joua le sort du Canada. D'avance, M. Langelier m'était un

ami. J'avais relevé, quelques années auparavant, dans un discours prononcé par lui, une parole qui m'avait ému par la simplicité même avec laquelle elle avait été dite.

On inaugurait à Québec, monsieur, la statue de votre noble et infortuné compatriote, le poèle Crémazie, qu’une vie de misère avait acculé à s’expatrier et qui était mort chez nous. Rendant à Crémazie l'hommage qu’aucun Canadien ne lui peut refuser, M. Langelier s’écriait : « Ah! comme il l’a profondément aimée, sa patrie, lui qui devait mourir pourtant — 7e ne dis pas sous un ciel étranger puisqu'il est mort en France... »

Cette parole ne nous était pas destinée ainsi que celles toujours si caressantes qu’on nous adresse lorsque nous allons là-bas. Elle était prononcée entre Canadiens; elle n’exprimait pas simplement la pensée de l’orateur, mais celle de l’auditoire que je vois d'ici approuvant de la tête. C’est bien ce caractère intimement canadien qui donne au mot sa valeur. Il fut dit naturellement. Ce ciel de France, jamais ne paraît étranger aux Canadiens. Un des plus éminents de vos hommes

politiques, monsieur, me racontait un jour sa première visite en France. Il était le petit-fils de Normands partis {rois cents ans avant de Honfleur. Et, parlant de ce premier voyage, il employait un mot qui, sans qu'il s’en doutât, m'émouvait beaucoup : « La première fois que je suis revenu en France. »

Aïnsi, dans sa pensée, il abolissait un instant trois cents ans de conquête âpre, de travaux acharnés, de bataille contre la nature et les hommes, de gloire et de misère, de chagrin et de joie; et le petit-fils de ces paysans français, devenu représentant du Dominion du Canada, supprimant les siècles, représentait l'aïeul, sujet de Louis XITT, qui était parti sur le bateau fleurdelisé. Et 1l revenait en France.

Cette fidélité au souvenir est un phénomène prodigieux. C’est un de ceux qu’on

étudie là-bas avec autant d’étonnement que

de joie. Les Canadiens sont tellement de notre race que, loin de s'être défrancisés, ils évoquent à nos yeux notre vieux passé français intégral. Je me vois d’ici dans le traîneau qui, par un froid intense, mais joyeux, au moment où le soleil se levait du côté de

l’Atlantique, me faisait escalader les pentes de cet Acropole aux rues tortueuses qu'est la vieille ville de Québec. J'avais quatre mois d'Amérique anglo-saxonne dans les yeux; j'avais reçu certes aux États-Unis la plus cordiale hospitalité et goûté de grands plaisirs. Mais plus d’une fois cependant, pris de nostalgie, j'avais rêvé de me précipiter, dès mon retour en France, dans une de ces villes de chez nous où il y a de très vieilles choses noircies et frustes, de vieux logis, de vieilles enseignes, des rues mal alignées — et des souvenirs que les pierres vétustes rendraient présents. Et voici que, sans quitter le sol d'Amérique, mon rêve se réalisait. J’apercevais, entre des échoppes qui peut-être dataient de l’époque où les domestiques de M. de Frontenac ou de M. de Vaudreuil venaient s’y approvisionner d'épices ou de droguerie, des églises bâties dans le style de Notre-Dame-des-Victoires, et, çà et là, une auberge sur la porte de laquelle il était dit que « Lafleur loge à pied et à cheval ».

IL faut avoir passé son enfance dans nos vieilles villes de province pour comprendre

tout ce que dit ce vieil appel au voyageur.

Il faut aussi avoir quatre mois fréquenté les Palace Hôtel de New-York, de Chicago, de San-Francisco pour se rendre tout à fait compte de la joie singulière que ressent un Français en apprenant que Lafleur loge à pied et à cheval.

Ce sont, mesdames et messieurs, de très petits traits, mais qui ont une valeur bien grande et qui, si minces qu'ils paraissent, ne doivent pas nous inspirer seulement une joie amusée ou attendrie, mais une sorte d’orgueil.

En 1760, le gouvernement de Louis XV, vaincu, à abandonné sur le sol américain 60 000 paysans descendants de Normands, de Bretons, d’Angevins et de Charentais. Le vainqueur anglais s’installait en maître et l’on pouvait prévoir qu’à très brève échéance, le flot anglo-saxon, s’il ne la balayait pas, noiïerait cette poignée d'hommes.

Aujourd'hui une race française forte, bien portante physiquement et moralement, s’est développée là-bas. Près de quatre millions de Canadiens français occupent la province de

Québec, débordent des frontières, essaiment aux États-Unis où, seule parmi dix races d’immigrants, celle-là ne se laisse pas absorber. J’ai vu à Holyooke, ville du Connecticut, une population de Canadiens qui, depuis vingt ans, se bat, paroisse par paroisse, contre les Irlandais pour que le catéchisme soit fait en français à leurs enfants. Qu'est-ce sur le sol même que nous avons jadis arrosé de notre sang, après l’avoir fécondé de nos sueurs!

Ces descendants de 60 000 Français ont fait respecter par le vainqueur la langue, le sang, la religion, les coutumes de France et ce vieil amour de l’ancienne mère patrie qu'ils ont su admirablement accommoder au loyalisme anglais. Ils fournissent à leur pays, devenu quasi indépendant de la couronne britannique, des hommes d'État, à la tribune des orateurs, à l'Université des professeurs, à la littérature des poètes et des historiens qui portent de beaux noms français sonnant joyeusement et parlent cette langue française qui, un peu archaïque parfois, n’en a que plus de charme.

M. Étienne Lamy a récemment, d’une fa-

çon admirable, dit par quel miracle cette race s'était sauvée et gardée. J'espère qu'il nous le redira vendredi prochain, et tout à l'heure, M. Montpetit, nous édifiant sur les survivances, nous en dira assurément la raison.

Moi, Français, on me permettra d’en tirer de l’orgueil pour notre pays même. C’est, avec ses allures révolutionnaires, un pays extrêmement traditionaliste, foncièrement traditionaliste que le nôtre. Sous les agitations de surface, il reste dans ses couches profondes un pays à longues survivances.

Nulle part ailleurs, pour reprendre l’admirable formule d'Eugène-Melchior de Vogüé, les morts ne parlent à certains moments avec plus d'énergie et de succès que chez nous.

Car nos morts, messieurs, sont de bon conseil. Si, soudain, leurs voix se font entendre, nous ne connaissons plus d'obstacles, il faut leur obéir. C’est ce qui explique ces réveils soudains qui déroutent l'étranger, déconcertent l’ennemi et nous étonnent nous-mêmes.

Ces réveils de l’âme française viennent d’une masse de survivances. Au fond de nous

sont accumulés d’inconscients sentiments d’où jaillissent soudain les élans imprévus qui, du bas de l’abîme, nous portent aux cimes.

Si l'arbre français conserve toute sa vieille sève, si, des racines profondes qui courent dans le sol, une inépuisable sève monte aux belles branches pour s'épanouir en fleurs et se muer en fruits, est-il étonnant que les rejetons de l'arbre, de leur côté, portent, malgré les greffes qu’on a essayé d’y pratiquer, fleurs et fruits de France? Tout près de nous, deux provinces récemment séparées font voir, qu'en dépit de toutes les entreprises, un rejeton français reste français : la culture française est aujourd’hui, plus même qu'à la veille de la guerre, en honneur dans nos provinces d'Alsace et de Lorraine. Et nous en tirons légitimement de la gloire. Mais qu’estce, quand, après cent soixante ans d'absence, le Français, qui retourne au Canada, constate à-bas la force de nos survivances!

Il en conçoit de la reconnaissance, certes, à ces frères séparés qui ont su garder leur sang et leur langue et les faire pulluler. Mais

il en conçoit aussi de l’orgueil et en conçoit de la confiance.

Oui, monsieur, vous nous apportez un singulier réconfort. En restant « Français », vous nous faites plus fiers de l’être. Notre race pourrait-elle déchoir, après avoir semé à travers le monde de tels éléments de vie tenace et féconde? Nous acclamons, mesdames et messieurs, dans le Canada un témoin de la vitalité de notre sang et nous puisons une fois de plus dans le spectacle de notre race, partout où nous la rencontrons, le droit d’avoir confiance en son avenir. ( Vifs applaudissements. )

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