‹ Les survivances françaises au CanadaChapitre 2 sur 6 · CONFÉRENCE DE M. ÉDOUARD MONTPETIT · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DE M. ÉDOUARD MONTPETIT

PROFESSEUR A L'’UNIVERSITÉ LAVAL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU COMITÉ FRANCE-AMÉRIQUE DE MONT- RÉAL.

MonsIEUR LE PRÉSIDENT,

Mespames, Messieurs,

Je ne sais pas comment remercier le Comité France-Amérique, l'Association « La Canadienne » et l’École des sciences politiques qui ont bien voulu réunir leurs influences pour que ces conférences aient lieu. Tant de générosité, tout en m'enrichissant le cœur, appauvrit singulièrement mon éloquence.

Je voudrais vous dire aussi, monsieur le Président, toùte l’admiration que les Canadiens français éprouvent à votre égard et en faire un remerciement digne de vous. Un journal du soir annonçait hier que vous deviez prononcer

une conférence sur les survivances françaises au Canada. Je regrette que cela ne soit pas, pour l'auditoire et surtout pour moi. Si c'était

vous, mon succès serait assuré.

La dernière campagne du Canada avait été glorieuse; car la défaite ne diminue pas le geste héroïque, presque désespéré, de cette poignée d'hommes qui avaient reçu ordre, qui s’étaient imposé à eux-mêmes, de défendre malgré tout les droits de la couronne de France. Ils furent écrasés sous le nombre, non sans en avoir plusieurs fois triomphé. Cette épopée française, comme toutes les autres, n’a pas été stérile. Le peuple se souvient surtout de ces dernières batailles : il y puise, fût-ce inconsciemment, la force de ses résistances. Toute l’histoire du Canada français sans la France est une longue et patiente revanche.

Le 25 juin 1759, Wolfe paraît devant Québec où commande Montcalm. Le général anglais

bombarde la ville et dévaste la campagne. Les troupes françaises et canadiennes attendent le combat. Repoussé une première fois près de Montmorency, Wolfe allait abandonner ses projets de conquête et retourner en Angleterre, après un siège de plus de deux mois, lorsqu'il osa un dernier coup d’audace qui lui fut favorable. Il contourne, la nuit, le rocher de Québec qui oppose aux tentatives ennemies sa masse abrupte et lourde. Un chemin creux formé par une cassure du roc conduit du fleuve jusqu'au plateau. Wolfe s’y engage, suivi bientôt de ses troupes et, le 13 septembre, l’armée anglaise est dans la plaine, aux portes de Québec.

Montcalm avait l'habitude de la victoire. Il accepta une lutte inégale. Il fut vaincu. Les deux généraux rencontrèrent la mort dans ce combat. Wolfe connut son triomphe avant d’expirer; Montcalm blessé fut témoin de sa défaite. La postérité vénère également ces héros. Par un revirement heureux leur coura-

geuse rivalité s’est apaisée dans la mort; seul

subsiste aujourd’hui le souvenir de leurs vertus, rapprochant dans une admiration commune deux races longtemps ennemies.

Le 18 septembre, Québec tombait aux mains des vainqueurs. Le chevalier de Lévis vint prendre le commandement des forces françaises; mais il fallut suspendre pour un temps les hostilités. L'hiver fut employé à réparer les pertes que l’on avait subies. La désolation régnait partout. Les moissons étaient pauvres, car la population entière avait été appelée sous les armes. Les vivres et les munitions manquaient. Cependant, un mot de Lévis suffisait à maintenir les énergies. Les noms des batailles gagnées devenaient autant de mots d'ordre qui réveillaient chez ces hommes, exténués de fatigues et de privations, l’espoir d’une revanche prochaine.

Au printemps, Lévis se mit en marche. Le 26 avril il est devant Québec : il a choisi pour champ de bataille la plaine où Montcalm est tombé. Le choc fut violent et bref. Les

nôtres avaient juré de vaincre; et ce fut une

LA

victoire française, la dernière. Le lendemain commençait le siège de la ville; mais les Fran- " çais n'avaient plus d'espérance que dans les secours qui leur viendraient de France. Eux qui luttaient depuis si longtemps pour leur pays, pouvaient-ils croire que la France les eût oubliés? Ils attendirent vainement. Le premier navire qui parut dans le port de Québec arborait les couleurs anglaises : l'ennemi triomphait. Le vainqueur dut quitter la place. Lévis dispersa une partie de ses troupes et les replia sur Montréal où il réunit un peu plus de 3000 hommes. La ville était sans ressources et à peine fortifiée. Trois armées anglaises refermaient sur elle leur cercle de fer : elles étaient fortes de 17000 hommes. Toute résistance devenait impossible et folle. « Si j'avais | plus de poudre, disait M. de Vauquelin blessé à un officier anglais, je causerais encore avec vous. » Voilà pourquoi il fallut cesser de se battre : il n’y avait plus de poudre. Le 8 septembre 1760 Montréal capitulait; et la France

eût perdu le Canada sans retour si elle n’eût

laissé là-bas quelques milliers d'hommes qui ont mis toute leur orgueilleuse énergie à lui rester fidèles (1).

Apprenant que l’on refusait les honneurs de la guerre aux armes françaises, Lévis se réfugia sur l’île Sainte-Hélène avec 2 000 soldats. Intrépide, il était résolu à mourir l'épée au poing puisqu'il ne pouvait plus faire mieux pour son pays. Il n’abandonna son dessein que sur les instances du marquis de Vaudreuil, mais non sans avoir par un dernier geste satisfait à son irréductible fierté.

« La reddition des armes devait s’opérer le lendemain, écrit M. Achintre; le chevalier convoqua ses troupes pour une heure assez avancée de la soirée... Au mouvement décrit par l’épée du commandant en chef, les tambours de toutes les compagnies éclatent à la fois, comme un coup de tonnerre.

« À ce moment, trois hommes sortent de la

profondeur des rangs et se dirigent vers le bra-

(1) Cf. F.-X. GarNeau, Histoire du Canada, tome II.

sier; ce sont les porte-étendards de chacun des régiments, tous trois tenant d’une main ferme mais le front incliné, la hampe du drapeau dont les plis déchiquetés par la mitraille retombent en lambeaux.

« Au second signal de l'épée du chevalier de Lévis, les officiers abaissent vers le feu, qui fait son œuvre, l’image de la France militaire.

« Pendant que s’accomplit cet holocauste de l'honneur, les tambours battent aux champs, les troupes présentent les armes, les officiers saluent de l’épée; on dirait l’éclat d’une parade à Saint-Germain, sous les regards du roi. Puis, lorsque la dernière fleur de lis eut crépité... un cri, un seul, formidable rumeur, jaillit à la fois de toutes les poitrines : Vive la France! et les échos du rivage voisin répétèrent : Vive la France! è

« Le chévalier de Lévis venait de brûler ses drapeaux plutôt que de les rendre à l’ennemi. Tout était perdu pour la France au Canada,

tout, fors l'honneur, comme l'avait écrit jadis

de Pavie le plus chevaleresque des Valois (1). »

Voilà, mesdames et messieurs, un des traits de notre histoire que nous aimons rappeler.

Nous relisons ces pages avec une émotion recueillie. Vous les avez écrites, dois-je vraiment vous les vanter? Mais vous sentez palpiter en elles la vie qui nous anime; elles vous livrent le secret de notre survivance. Nous y trouvons la pleine satisfaction du sentiment d'honneur que vous nous avez légué. Elles nous consolent et nous gardent : ce sont de

vraies pages françaises.

L'œuvre accomplie par la France en Amérique avait-elle été sans résultats? Ces longues années d’une lutte acharnée avaient plongé le peuple dans la misère et le deuil. Et pourtant, malgré la guerre iroquoise qui fut particuliè-

rement funeste aux colons de Montréal et les

(1) Cf. Lenconn ne Brumaru, Histoire de Montréal.

éloigna pendant dix années du domaine seigneurial; malgré la lutte contre l'Anglais qui nécessite, avec l’appel aux armes, l’envoi sur le champ de bataille des hommes les plus aptes à la culture; malgré la traite qui prend aussi sa part des plus vigoureux et les entraîne au fond des bois à la rencontre des indigènes; malgré l’émigration des Français vers le sud, vers la Louisiane; malgré les famines et les épidémies qui sévissent par intervalles ; malgré la pauvreté, le manque de numéraire et de moyens de communication; malgré la rareté de la maind'œuvre et le faible mouvement d'immigration, que corrige heureusement une étonnante vitalité; malgré l'extrême difficulté d'exploitation, difficulté sur laquelle on n’a pas insisté suffisamment et que Charlevoix caractérise d’un mot quand il écrit: « Les hommes sont ici les chevaux et les bœufs »; malgré l’Europe qui retient toutes les forces françaises et le peu d'intérêt que provoque cette terre lointaine; malgré ce formidable ensemble d’obs-

tacles, le succès de la colonie était assuré

lorsque le sort des armes la sépara de la Mère Patrie (1).

La France avait institué au Canada le régime féodal qui constitua longtemps un des prineipaux moyens de colonisation. Successivement le fief est devenu paroisse, bourg, village, ville; et c’est là, comme dans autant de retranchements, que va s'organiser silencieusement la longue et victorieuse résistance des Canadiens. Si l’on jette aujourd'hui un regard sur la carte, le Saint-Laurent apparaît enguirlandé de noms français. De ces noms, les uns sont d'hier seulement mais beaucoup sont d’autrefois et c'est grâce à l’humble manoir ancien que la France a pu tout autour du grand fleuve laisser, comme en relief sur le sol, son empreinte ineffaçable.

Après la conquête, la noblesse, l’armée, les notables, les négociants et les fonctionnaires abandonnèrent le Canada. Les paysans se reti-

rèrent sur leurs terres et se groupèrent autour

(1) Cf. Émile Sarowe, la Colonisation de la Nouvelle- France.

du clocher. Ils ignoraient le sort que leur ferait le vainqueur. Le Canada fut la proie de quelques aventuriers ambitieux qui se crurent les maîtres. C’est une histoire assez commune : tous les lendemains de défaite se ressemblent. Les haines sont longues à s’épuiser. Ces quelques Anglais, marchands et fonctionnaires, voulurent prolonger la conquête jusque dans ses conséquences extrêmes et anéantir ce peuple qu’ils avaient si difficilement vaincu. Les Canadiens furent éloignés des emplois et soumis à l'arbitraire des fonctionnaires et des juges. Le régime militaire fut institué par tout le pays et les autorités prirent trop volontiers conseil d’un groupe intéressé. La lutte commença. Les Canadiens subirent toutes les tyrannies faciles et brutales que la victoire, si souvent mauvaise conseillère, entraîne après elle. On leur imposa le serment du test qui comportait l’abjuration de la foi catholique et on voulut toucher à leurs lois. En 1764, au lendemain du traité de Paris, une ordonnance

substitua la législation anglaise aux anciennes

coutumes de France. Ce fut le désarroi. Conseillés et protégés par leur clergé, dont le dévouement fut admirable et la sagesse éclairée, les Canadiens s’étaient d’instinct rapprochés du sol; ils s’y étaient piétés dans une attitude. inébranlable. Ils y avaient pris leur point de contact. Race de paysans têtus et tenaces, la terre leur offrit un moyen de résistance passive et sûre. La propriété séculaire triompha de ces attaques d’un jour. Elle concrétisait en quelque sorte l’ensemble des vieilles lois civiles françaises; elle en gardait les racines profondes. Les Canadiens refusèrent nettement le nouvel ordre de choses. Ils rejetèrent les tribunaux qu’on leur imposait et soumirent leurs litiges aux plus sages d’entre eux. En vain les juges anglais tentèrent d'appliquer les lois étrangères à des institutions françaises. La situation déjà compliquée se fit intolérable. La justice devenait une sorte de sacrilège.

Cependant, les colonies américaines entraient en révolution et la France apportait aux armées de Washington l’appui de ses armes et de sa

sympathie. L’Angleterre dut se rendre devant le danger qui menaçait sa domination. Les idées de liberté qui naissaient près du Canada profitèrent aux Canadiens français; et la pensée française, qui avait contribué à donner aux Américains la notion des libertés nécessaires, servit, pour la première fois, les intérêts des Français du Canada. Pour lutter contre la diffusion de ces idées, l'Angleterre leur emprunta quelque chose. La loi organique de 1774, — dite Acte de Québec, — d’accord avec la lettre des traités et les principes du Droit des gens, reconnut les droits des catholiques et restaura les lois civiles françaises. C’était une première victoire.

Mais la Révolution américaine eut, pour nous, une autre conséquence, assez inattendue.

Dès le début des hostilités, le Congrès de Philadelphie avait envoyé plusieurs messages aux Canadiens français, leur demandant de se joindre au mouvement d’émancipation. Ils avaient résisté à ces appels, satisfaits des con-

cessions qui venaient de leur être faites. En

même temps les armées révolutionnaires franchissaient la frontière et pénétraient jusqu’à Québec où elles furent repoussées avec le concours des Canadiens. Cependant l’autorité redoutait l'influence des émissaires américains. Elle redoubla de sévérité, voulant retenir par la crainte ces Français qui donnaient chaque fois des preuves de leur attachement aux institutions britanniques. Plusieurs Canadiens furent emprisonnés sur un simple soupçon et sans procès. La population fut condamnée aux pires corvées. Ce nouveau régime de terreur et de despotisme dura jusqu’à la fin de la guerre anglo-américaine, mais il contribua à réveiller chez le peuple le sentiment de sa puissance et à faire naître en lui un nouveau besoin de liberté.

La conduite des affaires avait été confiée, par l’Acte de Québec, à un Conseil composé de vingt-trois membres, dont huit étaient des Canadiens français. Nommés par la Couronne britannique, les conseillers étaient choisis parmi les partisans éprouvés. Le Conseil exer-

çait tous les pouvoirs. Il était à la fois exécutif,

législatif et judiciaire. C'était un gouvernement absolu et de bon plaisir, d’où le peuple était banni. Les hauts fonctionnaires constituaient une classe privilégiée, indépendante, volontiers autoritaire et dominatrice. Ils n'avaient guère d'autre souci que d'assurer leur prédominance et de conserver pleinementla jouissance d’abondants privilèges. Les marchands anglais, de leur côté, eussent voulu conquérir le pouvoir. Hostiles à toute influence française, ennemis irréductibles des vaincus, qu'ils traitaient avec superbe « de race inférieure », ils réclamaient une constitution pour eux-mêmes, comptant bien que l’Angleterre ne confierait jamais à des Canadiens français catholiques la moindre parcelle du pouvoir politique. La majorité française hésitait. 'L’Acte de Québec lui avait apporté un certain repos. Le peuple, habitué de souffrir et d’être gouverné, acceptait la volonté du roi. Il avait d’ailleurs vécu sous un régime d’absolutisme intransigeant. La domination française avait été, de ce chef, particulièrement

rigoureuse. La France coloniale participait de

la France monarchique. Le roi régnait et gouvernait partout. « Il est bon, avait écrit naguère Colbert à un gouverneur du Canada, que chacun parle pour soi et que personne ne parle pour tous. » Le peuple avait accoutumé de s’en rapporter en tout aux décisions royales. Cela explique pourquoi les Canadiens voyaient d’un mauvais œil les projets de constitution. Ils ne savaient pas encore l’usage qu’ils pourraient faire de cette arme nouvelle et inconnue, qui eût été dirigée contre eux si le maniement en avait été confié aux Anglais seuls. Cependant les abus se multipliaient. Les lois françaises garanties par l’Acte de Québec n'étaient pas appliquées. Les juges prenaient attitude sur leur fantaisie. Le Conseil était partagé entre deux factions; les arrêts étaient mal vus. L'opinion s’agitait. L’Angleterre se décida d'agir. En 1791, le Canada fut divisé en deux provinces, ayant chacune leur gouvernement propre : le Haut et le Bas-Canada. L’Angleterre voulait ainsi respecter les institutions des deux races.

« Cette division, disait M. Pitt à la Chambre

des communes, mettra fin à la rivalité qui existe entre les anciens habitants français et les émigrants..… rivalité qui occasionne des dissensions, de l'incertitude dans les lois, et d’autres difficultés d’une moindre importance qui troublent depuis si longtemps cette contrée (1). »

Lors de la capitulation de Montréal, Vaudreuil ayant demandé au nom des Canadiens le respect des lois françaises et le maintien des impôts, le général Amherst avait répondu par ces simples mots : « Ils deviennent sujets du Roy. » La nouvelle constitution confirmait ces paroles. Les Canadiens obtenaient le droit de se gouverner eux-mêmes, de participer au pouvoir et de légiférer. Le peuple était enfin en possession d’un puissant instrument de conquête. Ce fut la seconde victoire.

Les Canadiens français surent gré à l’Angleterre de sa libéralité. Si la nouvelle constitution

(1) Cf. Garneau, loc. cut.; — A.-D. DeceLLes, diverses études sur l’origine des libertés constitutionnelles au Canada et ses ouvrages : Papineau, La Fontaine et son temps, Cartier et son temps; — P.-B. MicneauLr, Droit parlementaire, Introduction; — Paul-Émile Lamarcue, le Droit civil français sous la dominalion anglaise.

30 LES SURVIVANCES FRANÇAISES n’était pas en réalité aussi large qu’elle le pouvait paraître, elle reconnaissait du moins un principe qui devait être pour eux singulière: ment fécond. Elle apportait un premier germe de liberté : le droit de cité. Les Canadiens n'étaient plus des soumis, des vaiñcus; on les consultait. Ils pouvaient parler haut et ferme, défendre leurs intérêts, exprimer leur pensée. Et puis la constitution apportait, incorporé à sa lettre même, son esprit, l'esprit politique anglais. Avec une vive clairvoyance et une compréhension très nette du parti qu'ils en pouvaient tirer, les députés canadiens étudièrent l’histoire constitutionnelle de l'Angleterre pour y puiser des idées nouvelles et se les assimiler. Ils se préparaient ainsi au combat, ne laissant rien perdre des moyens d'action dont ils disposaient. Petit à petit ils élaborèrent une doctrine précise, d'autant plus forte qu’elle restait dans la logique rigoureuse des institutions auxquelles nous devions notre existence politique. Quelle n'était pas la puissance de ces hommes qui réclamaient de l’Angleterre le res-

AU CANADA 31 pect de ses propres principes constitutionnels

et qui opposaient à ses refus les arguments

mêmes dont elle s'était servie pour conquérir

jadis ses droits les plus précieux. Ainsi la

Chambre du Bas-Canada devint le centre des

résistances «canadiennes. C’est là que l’élo-

quence française, un instant endormie chez ce

peuple de soldats et de paysans, se réveillera

soudain et, fidèle à ses qualités de race, continuera de défendre les idées de justice, de tolé-

rance et de liberté.

L’ennemi n'avait pas désarmé. À son tour il subissait une défaite que ses pareils lui infligeaient. L’Angleterre n’avait pas voulu favoriser ses desseins ambitieux. Il en avait naturellement conçu de l'humeur sans rien abandonner de ses projets de domination. Il essayera de tirer un avantage immédiat de la situation et de détourner à son profit le sens de la nouvelle loi organique: À côté de la Chambre des députés, dont la majorité était française, l'Angleterre avait constitué un Conseil législatif indépen-

dant dont les membres étaient nommés par le

gouverneur. C'était une porte ouverte sur l’arbitraire et le favoritisme. Les hauts fonctionnaires et quelques Anglais enrichis trouvèrent un refuge dans ce château fort. Ils y abritèrent leurs privilèges. De là ils pouvaient défier l’opinion et faire échec aux Canadiens français en s’opposant, pour un prétexte quelconque, à leurs initiatives. Voilà donc les deux adver- -saires en présence, chacun dans son retranchement.

Cette fois, c'était la lutte politique.

Elle fut menée avec fougue par les orateurs canadiens. Au nom de leurs compatriotes, ils ne laissèrent pas de réclamer le maintien de la langue, la liberté de la presse, la séparation des pouvoirs, le droit d'imposer le peuple et de disposer des deniers publics. Le Conseil législatif se réfugiait dans la constitution et, fort de l’autorité de la loi, rejetait les revendications populaires qui lui déplaisaient. La difficulté était sans issue. Plusieurs fois la Chambre refusa les crédits : l'autorité passa outre. Les

Canadiens portèrent leurs doléances en Angle-

terre : ils ne furent pas écoutés. Les représentants de la métropole redoutaient toujours la pénétration américaine et le réveil des sympathies françaises. L’attitude des Canadiens était suspecte : on les traitait volontiers d'insoumis, de rebelles, et la légende accréditait ces bruits. Leur patience finit par s’épuiser. Les esprits s’échauffaient. Les politiques canadiens, hostiles à tout compromis, dirigeaient leurs attaques contre l’exécutif, instrument aveugle des volontés du Conseil, et contre le gouverneur, qui fut pris à parti avec violence. La lutte descendit dans la rue. Les idées révolutionnaires germaient de tous côtés et trouvaient leur expression dans le vocabulaire enflammé du romantisme naissant. On apprit un jour que les chefs canadiens étaient menacés. Le peuple se crut provoqué. La révolte éclata.

Il n’est pas facile de porter un jugement sur cette période troublée. Faut-il louer, faut-il blämer ce mouvement qui, sous sa forme extrême, ne fut pas prémédité? N’est-il pas un peu vain

de se le demander, aujourd’hui que tout est

LS

apaisé? Il reste que ces hommes ont grandi notre histoire française non seulement par leur courageuse énergie, mais aussi par leur confiance, par la beauté de leur sacrifice si généreusement consenti, par leur mépris de la mort. La veille de son exécution, l’un d'eux, le chevalier De Lorimier, écrivait : « Mon cœur entretient encore du courage et des espérances pour l'avenir; mes amis et mes enfants verront de meilleurs jours; ils seront libres, un pressentiment certain, ma conscience tranquille me l’assurent. Voilà ce qui me remplit de joie quand tout est désolation et douleur autour de moi (1). » Beaucoup d’entre eux ont payé de leur vie leur rêve de liberté; d’autres ont subi l'exil. La piété populaire entoure leur mémoire. Le peuple ne discute pas leur patriotisme : il leur fait place dans ses traditions les plus glorieuses et leur garde une douce reconnaissance.

Le lendemain de cette insurrection, aussitôt

réprimée par les troupes anglaises, le gouver-

(1) Cf. L.-0. Davin, les Patriotes de 1837-38.

nement britannique donna plein pouvoir à un haut commissaire, lord Durham, et lui confia de faire enquête sur la situation de la colonie. Celui-ci laissa percer quelque sévérité à l’égard des autorités anglaises et reconnut le bien-fondé des revendications de la Chambre des députés. Mais la race française ne lui inspirait guère de sympathie et il s’en exprime durement : « On ne peut guère concevoir, écrivait-il, de nationalité plus dénuée de tout ce qui peut donner de la vigueur et de l’élévation à un peuple, que celle que représentent les descendants des Français dans le Bas-Canada, par de suite de ce qu'ils ont retenu leur langue et leurs usages particuliers. Ils sont un peuple sans histoire ni littérature (1). » Ces paroles expliquent les conclusions du lord anglais. Si les Canadiens français tirent leur infériorité notoire du fait qu’ils ont conservé leurs coutumes et leur langue, ne vaut-il pas mieux les supprimer et les fondre de vive force dans l’élément anglais? C’est ce

(4) C£. Camille Rov, Nos. Origines littéraires.

que l’on tenta de réaliser par une loi impériale de 1840.

La division des provinces, créée par la Constitution de 1791, disparaissait. Le Canada central retrouvait son ancienne unité. La population en majorité anglaise du Haut-Canada était de beaucoup moins nombreuse que celle du Bas-Canada; cependant on accorda à chacune égalité de représentation. On espérait ainsi remettre la toute-puissance entre les mains des Anglais qui, maîtres chez eux, trouveraient des partisans dans les circonscriptions anglaises du Bas-Canada. De plus, le Haut-Canada était endetté et condamné à une faillite prochaine; le Bas-Canada au contraire était franc de dette : on fit reposer le fardeau financier sur les deux anciens États et l’on puisa dans le même trésor public de quoi payer les travaux qui avaient été exécutés pour le compte d’une seule province. Cette combinaison financière, très avantageuse, détermina le Haut-Canada à accepter l’union et eut raison de ses dernières répugnances. Enfin,

la langue française n’était plus reconnue.

Ce plan, si admirablement, si hermétiquement conçu, échoua complètement.

La Constitution de 1840 poussait plus loin encore l’application des principes constitution- .nels anglais en introduisant chez nous la responsabilité ministérielle. C’était nous accorder la plénitude des libertés politiques. Les ministres répondaïent au peuple de leur conduite et de leurs actes; et le gouverneur représentant l'autorité impériale devait consulter ces délégués de l’Assemblée populaire. Certes, la chose n’alla pas d’elle-même. Les premiers gouverneurs, peu rompus à cette nouvelle politique, concevaient difficilement qu’on pût être à ce point tolérant et traiter aussi largement les colonies. Ils durent pourtant se rendre. Un de nos plus grands hommes politiques, et qui porte un nom bien français, Lafontaine, exigea la reconnaissance et la mise en œuvre de ce principe essentiel. Il triompha, grâce à l'appui unanime qu’il sut trouver chez ses compatriotes et chez les libéraux anglais. Car la population anglaise sur laquelle on, avait compté tout

d’abord s'était scindée en deux groupements opposés. Ayant souffert, dans l’ancienne province du Haut-Canada, d’un régime assez analogue au nôtre et d’un gouvernement de caste, les libéraux anglais réclamaient les mêmes droits que les Canadiens français et faisaient cause commune avec eux. Sous le ministère Lafontaine-Baldwin, le triomphe fut donc définitif. La Constitution anglaise fut appliquée dans toute son ampleur. Les Canadiens obtinrent le rétablissement de la langue française, une amnistie complète en faveur des condamnés politiques et le vote de certaines indemnités qui furent versées aux victimes de la révolte de 1837 (1).

Cette œuvre de réparation ne s’accomplissait pas sans provoquer, de la part d’une partie de la population, des réprobations et des blâmes. Le cri de race n’était pas encore étouffé. De plus, la population anglaise avait grandi en nombre; elle dépassait maintenant la popula-

(1) Cf. L.-0. Davin, l'Union des deux Canadas : — Histoire du Canada depuis la Confédération.

AU CANADA 39 tion française et réclamait plus de représentants. Pour mettre fin à tous ces dissentiments, les hommes politiques des différentes provinces arrêtèrent les grandes lignes de la Constitution actuelle, qui remonte à 1867. L'unité politique était de nouveau rompue. Le Canada adoptait le régime fédéral. Les provinces ne sont pas fusionnées ; elles subsistent l’une à côté de l’autre, parfaitement indépendantes, détachées, autonomes. Elles abandonnent seulement une partie de leurs pouvoirs au gouvernement fédéral. Ainsi de la France, si les anciennes provinces avaient chacune acquis le droit de se gouverner en cédant au pouvoir central, en compensation, un certain nombre de leurs prérogatives. Les Canadiens français, au moins dans la province de Québec, que dirige avec tant d'autorité sir Lomer Gouin, sont donc les maîtres de leurs destinées. Ils sont chez eux, ils parlent librement leur langue; ils ont leurs lois qui sont francaises. Au Parlement fédéral ils exercent leur influence. De 1896 à 1911, la gouverne des

affaires publiques fut confiée à un des leurs,

Français de race et de cœur, sir Wilfrid Laurier. Tous ces noms que je vous ai cités, et d’autres encore, Pierre Bédard, Joseph et Louis Papineau, Morin, sir Georges-Étienne Cartier, à qui nous devons la Confédération, vous disent le rôle que les Canadiens français ont joué dans la politique canadienne et quelle part ils ont prise à l’élaboration de cette admirable politique coloniale anglaise que la métropole appliquait hier encore dans ses possessions sud-africaines.

Cette histoire, mesdames et messieurs, est droite « comme une belle route de France ».

Elle est loyale. En 1775 et en 1812, les Canadiens français ont combattu pour l’Angleterre; ils acceptent aujourd’hui pleinement la domination anglaise. Qui donc le leur reprocherait, si la loyauté est un des plus beaux caractères de l'esprit français? Là même où quelques-uns pourraient croire qu'ils oublient, ils servent encore la France, en gardant la foi des traités.

Certes, ils n’ont pas su conserver toutes vos qualités et l’on pourrait retracer dans vos

aimables défauts un dernier trait de parenté

qui les rapproche encore de vous. Ils eussent désiré, eux aussi, cueillir et respirer des fleurs ; ils ont dû traverser des forêts et abattre les arbres, pour passer. Ils ont subi la loi de la nécessité. Ils ont dû cultiver leurs champs et se résoudre à savoir moins pour pouvoir vivre.

Ceux-là sont à plaindre bien plutôt qu'à blâmer qui, aimant la France par-dessus tout, n’ont pas pu pénétrer la beauté de sa culture et ont dû, pour mieux mériter d’une patrie absente, consentir à ignorer sa pensée.

La persistance du sentiment français se retrouve surtout chez le paysan. Éloigné des luttes politiques, il a grandi près du sol. Il est resté vieux Canada. Gai, gaillard, un peu routinier, âpre au gain, mais hospitalier et très ouvert, il travaille dès l’aube : c’est un robuste. Très attaché à sa foi, à ses institutions et à ses lois, il est obstiné à sa tâche de vie. Dans les villes, au sein des ambitions qui se croisent, la situation est plus difficile, plus compliquée. Les querelles anciennes ont disparu, maïs il faut lutter encore contre l'absorption qui est une

disparition lente et contre les envahissements de cet américanisme débordant qui conquiert le globe et pénètre jusqu’au Paris cosmopolite.

Ce sentiment français, je pourrais vous le montrer dans mille traits de mœurs. Il s’avive surtout chez la foule. Au lendemain du Congrès eucharistique de Montréal, Mgr Bruchési disait

“évêque d'Orléans, en suprême adieu : « Souvenez-vous, Monseigneur, qu’au pied du mont Royal dix mille poitrines ont crié : « Vive la « France! » Ceux qui ont apporté aux États- Unis le buste de la France et qui ont visité le Canada, non sans y laisser un impérissable souvenir, ont éveillé les mêmes sympathies spontanées, sincères, vibrantes. Nous pourrions encore, à la suite d’un de vos meilleurs critiques, M. Gaston Deschamps, rechercher une expression délicieuse et poétique des survivances françaises dans ces chansons de France qui ont si souvent endormi nos craintes et bercé nos espérances, si notre littérature entière ne nous offrait ses pages françaises où

puiser longuement.

Trop souvent nos auteurs hésitent et tâtonnent. Ils cheminent sans appui, sans conseils et sans guère d'espoir sur une route étroite qui n'a de charme que sa solitude. Rien qui les aiguillonne, si ce n’est parfois le blâme irritant et stérile. Ils ignorent la valeur et la portée de leurs ouvrages. Ils finissent par douter cruellement de leurs propres forces. Ils sont condamnés à ne jamais savoir la limite exacte où leur effort triomphe. Un peu plus de sympathie pourrait les aider, les encourager, les guider; leur indiquer les écueils; leur ouvrir des voies inconnues où s’avancer d’un pas plus assuré; leur déceler les richesses nombreuses, les puissances ignorées que renferment notre passé valeureux et les fières leçons de notre histoire française; leur révéler la gravité large et sereine de nos paysages, l’orgueilleuse sauvagerie de nos forêts, la tranquille et chaude mélancolie de‘nos montagnes; — tout ce monde nouveau dont le caractère sobre et dur exprime l’infatigable énergie de notre race à le con-

quérir. Ainsi notre littérature deviendrait vrai-

PS

ment nationale; car on peut demander à nos écrivains d'observer de préférence les choses qui les touchent, dont ils subissent l’influence et qu’ils exprimeront d'autant mieux qu'ils les auront davantage aimées, comprises et méditées; de peindre le détail de nos mœurs; de pénétrer jusqu’au silence de l’âme canadienne, pour en manifester les sensibilités profondes et

atteindre les sources de notre vie. Nous sommes

‘une province de France, la plus éloignée, la

moins connue, la plus oubliée, mais une province de France quand même. Cette pensée nous devrait inspirer et fournir à la parcelle d'esprit français qui nous est restée un aliment nouveau, une occasion de plus de se révéler créatrice. Notre histoire est éloquente, notre terre lourde de souvenirs autant que de moissons, et notre passé sans laïideur, « sans recul » Il faut que de cela germe un jour, sous le souffle vivifiant d’un auteur impatiemment attendu, une expression renouvelée de beauté française.

Nous possédons un trésor et nous ne savons

\ encore que l’admirer. Il hante l'imagination des

AU CANADA 45 voyageurs étrangers qui s’arrétent parmi nous. Tous nos efforts devraient se porter vers lui. Et nous servirions la France en illustrant cette province qu’elle n'a pas perdue, par une renaissance inespérée, mais toujours possible, de son impérissable génie. Nous la servirions en chantant les clochers de chez nous, les paysages qui en sont les décors harmonieux, les humbles pleins de mérite, la légende même étrangement féconde, tout ce qui, n’étant qu’un coin de France, la contient pourtant tout entière, à la fois héroïque, tenace, vaillante etgénéreuse.

Dans le passé, le sentiment français a toujours inspiré notre littérature. Crémazie, celui de nos poètes que vous possédez, qui dort dans la terre de France, saluait, en 1852, le retour

si longtemps espéré du drapeau français :

Te verrons-nous encore Déployant au soleil ta splendeur tricolore ?

Emportant avec toi nos vœux et notre amour, Tu vas sous d’autres cieux promener ta puissance. Ah! du moins, en partant, laissez-nous l'espérance De pouvoir, Ô Français, chanter votre retour.'

Ces naïfs paysans de nos jeunes campagnes, Où vous avez revu vos antiques Bretagnes,

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Au village de vous parleront bien longtemps.

Et, quand viendra l'hiver et ses longues soirées, Des souvenirs français ces âmes altérées

Bien souvent rediront le retour de nos gens.

Comme ce vieux soldat qui chantait votre gloire

Et dont, barde inconnu, j'ai raconté l’histoire,

Sur ces mêmes remparts nous porterons nos pas;

Là, jetant nos regards sur le fleuve sonore,

Vous attendant toujours, nous redirons encore : Ne paraissent-ils pas?

Plus tard, Fréchette, l’auteur de la Légende d’un peuple, reprendra ce thème. Déjà sa manière est plus sûre, son vers plus riche, sa pensée plus abondante : on sent qu'il s’est prêté aux influences françaises et qu’il a pra-

tiqué le romantisme.

Regarde, mon enfant, ce chiffon souverain

Qui mêle, avec l’azur du firmament serein,

Dans l'éclat radieux de son pli tricolore

Aux rougeurs du couchant les blancheurs de l'aurore! Ces trois couleurs, drapant de leurs pures clartés Trois principes féconds dans un seul reflétés,

C'est — insigne éternel de toute indépendance, — Chapeau bas, mon enfant, — le drapeau de la France!

Aujourd’hui, la littérature canadienne s’élargit; elle devient plus humaine, elle se rapproche

encore de la pensée française dont elle se pé-

nètre. Voici quelques vers détachés d’un poème

inédit de M. Jean Charbonneau, qui sera lu lors de l'inauguration à Montréal, le 14 juillet prochain, d’une statue érigée à la gloire de la . France :

S'il est vrai qu’en ces temps de vague inquiétude Les regards étonnés guettent ton attitude ; Si d'un seul coup tu mets un frein Au geste inquiétant de l'Europe aguerrie, En exaltant l'amour sacré de la patrie Et les gloires du lendemain.

S'il est vrai que ton cœur à cette heure s’afflige, Devant l'humanité tu gardes ton prestige.

Tu traces tout droit ton sentier Et nul n’entravera ta route coutumière, Car tu t’en vas, le front levé vers la lumière. Ton arène est le monde entier.

C'est pourquoi nous l’aimons, la France des pensées, Immuablement grande aux heures angoissées, Aux jours de silence ou de bruit, Et parce qu’elle reste humaine et maternelle, L’entière humanité tournant les yeux vers elle, Aime la France d'aujourd'hui.

Ainsi donc nos vieux poètes ont aimé, chanté,

es acclamé le drapeau de France. Ils y ont reconnu

le symbole de notre survivance. Il y à quelques

années, dans cette méme chaire, mon vénéré

maître Anatole Leroy-Beaulieu, terminant sa

leçon sur le Canada français contemporain,

regrettait « que ses compatriotes d'outre-mer aient un instant voulu abandonner les couleurs françaises ». Écoutez encore un de nos poètes, Albert Lozeau :

« Je sais un drapeau français qui s’est bien conduit.

« Je le porte à l’ordre du jour.

« Hissé depuis la Saint-Jean-Baptiste sur le fronton de mon église paroissiale, il a bravé sans brûlure les flammes d’un monstrueux incendie.

« La foudre a fait cela. Un éclair rapide avait touché le toit et l’église s’anéantissait. Entre deux clochetons latéraux, frôlé par la poussière ardente, au-dessus de la fournaise dont la chaleur empourprait au loin les visages, le drapeau français battait au vent.

« De l'énorme cuve en ébullition montaient des vagues écarlates et jaunes, et des lances de flammes aiguës. Le drapeau français battait au vent.

« Sur la frénésie du feu, sur le sinistre in-

cendie que rien n’apaisait, sur la rage de l’élé-

ment féroce, le drapeau français battait au vent.

« Dans le firmament ébloui, où fuyaient des petites étoiles, dans les cris d'angoisse et les appels rauques, en pleine catastrophe, seul dans le danger, chiffon tricolore intrépide, le drapeau français battait au vent.

« Aujourd'hui, il n’y a plus que des ruines où se posent les oiseaux. Dans les clochetons, les cloches sont mortes. Des fragments de structure déformée dessinent leurs silhouettes désolantes. Un pilier solitaire se dresse, intact, au milieu de l’enceinte. Où était le dôme s’arrondit la coupole des cieux. Le silence habite le temple où les orgues nouvelles avaient hier chanté...

« Mais, comme une espérance dominant la tristesse, seul entre les clochetons latéraux, joyeux dans la brise qui le rend sonore, sans une brûlure à ses plis triomphants, le drapeau

français flotte encore. »

Mespames, MESSIEURS,

Je vous ai raconté l’histoire de mon pays et

vous avez vu tout de suite que j'en suis fier.

Vous me pardonnerez : c’est tout ce qui nous reste de vous. Laissez-nous croire que nous avons continué l’œuvre française en Amérique. D'ailleurs, je vous ai apporté le récit d’une victoire et ce n’est pas vous qui me reprocherez d'en tirer quelque orgueil. Il y a, sur le socle du monument de Maisonneuve, cette phrase qui fut notre mot d'ordre : « Il est de mon honneur d'accomplir ma mission. » Cette mission n’est pas achevée : elle se poursuit et il suffit pour l'instant qu’elle soit possible.

Ceux qui sont venus autrefois; ceux qui accompagnaient Champlain, Maisonneuve, Talon; ceux qui vous appartiennent, dont nous descendons et qui nous lient; tous ceux-là ont accompli en Amérique un geste français comparable à celui qu'accomplissent aujourd'hui sur la terre d'Afrique vos valeureux soldats. Ceux qui sont restés, qui n’ont pas pu revenir dans leur patrie et qui ont dû vivre éloignés d'elle parce qu'entre la France et eux il y avait l'immensité, tous ceux-là ont accepté leur sort;

ils ont accepté de fonder sur des ruines une

nation, et qui fût française: ils sont restés fidèles à leur pensée et fidèles à la parole donnée. Dans un article, très ému et très vivant, qu'il a consacré au président actuel de la République française, M. Louis Madelin cite cette parole de M. Raymond Poincaré : « La grandeur des nations se mesure à la résistance de leurs souvenirs. » Quelle doit être la grandeur du Canada français!

À cause de cela, vous voudrez bien lui apporter l'appui de votre sympathie, si généreuse, si active. En retour, il vous donnera une raison de plus de croire en vous-mêmes, il ajoutera quelque chose à l'histoire de l'énergie française. Ne cherchez pas si notre attitude fut digne de vous en élégance et si nous avons su, à votre exemple, mettre suffisamment d'esprit à nous battre. Ne voyez que notre ténacité victorieuse : elle est le plus bel hommage que votre vaillance puisse se rendre à elle-même. Et si vous avez su montrer au monde étonné comment vous savez vaincre, souffrez qu'on

apprenne par nous comment vous savez durer.

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