MAITRE
Il n*y a pas d'existence plus bizarre que celle de cet ancien sous-offlcier qui vivait, avant la guerre, en donnant des leçons de mathématiques.
Eclate la Commune. Maître est élu commandant des Enfants du père Duchesne, Après le combat, 41 se retire en Valachie où il se fait alors professeur d'escrime. L'amnistie lui rouvrit, comme à tous^ ce qu'on appelle les portes de la France.
Et voilà maintenant l'ex-commandant, l'ancien professeur d'escrima qui, de nouveau, donne à. Paris des leçons de mathématiques.
JEAN MARRAS
Qui l'a vu se souviendra de sa tôte de médaille : front découvert, cheveux noirs rejetés en arrière, nez fort, barbiche et moustache noires, yeux de la môme couleur, teint d'ascète.
Lies SECTAIRES DE LA. COMMUJNK 273
Marras a quarante- six ans. A rencontre de beaucoup de communistes, il était donc un homme fait quand son ami Andrieux, membre de la Commune, lui confia, à la fin de mars 71, le poste de délégué à la direction du matériel de l'Hôtel de Ville.
Le poste était délicat. U y avait beaucoup d'argenterie à garder au palais municipal. Avec Pinguy, gouverneur militaire de THôtel de Ville, et Léo Meillet, questeur, Marras s'installa dans les appartements qu'occupait naguère le baron Haussmann.
Pendant les quinze premiers jours, il fit à peu près tout à la Ville. Rien n'était organisé. Marras, qui avait la confiance de la commission executive, fut h la fois préfet, maire, chef de plusieurs divisions, caissier, etc.
Ainsi les caries de membres de la Commune portèrent la signature du délégué au matériel. Plus de trois mille laisser-passer ont été délivrés par lui. Etc.
Après la répression, il se retira en Espagne. Il était à Barcelone quand il apprît par hasard qu'il était déféré au troisième conseil de guerre.
Il écrivit au président qu'il jugeait absolument inutile de faire de la prison préventive, mais
que Ton pouvait compter sur sa présence, le jour où elle serait nécessaire.
L'affaire cependant le préoccupait. Il revînt à Paris, fit savoir qu'il y était et pria même le conseil de lui envoyer le mandat de comparution chez son frère, domicilié à Montrouge. 11 va sans dire que le jour où le président apprenait cette nouvelle. Marras était en lieu sûr. Catulle Mondes, son ami, lui avait offert l'hospitalité.
Notrecharraant confrère, qui reste poète, môme quand il est simple chroniqueur, lit mieux. Il accompagna son hôte jusque dans le cabinet du capitaine instrucleur.
L'interrogatoire de Marras fut épique.
L'ancien délégué à la Ville avait par bonheur pour juge d'instruction un lettré, le capitaine Issaley, qui se montra ravi d'avoir devant lui le protégé de plusieurs poètes. Leconte do Lisle lui avait écrit qu'il ne connaissait point d'homme plus honnête que Marras. De môme, Théophile Gautier s'était fiiît un devoir de déclarer qu'il avait pu sortir de Paris avec sa lillc gn\ce à un laisser-passer de Marras « qui en délivrait à quiconque ne partageait point les idées de la Commune. »
Ici une parenthèse : Un seul mot avait alors
,45hiffonaé rancien rédacteur du Moniteur universel : « Je ne pardonnerai jamais à Marras, répétait souvent Gautier, d*avoir appelé ma fille, sur le laisser-passer : La citoyenne Mendès. »
L'interrogatoire dura quatre heures. Le' capitaine Issaley l'agrémenta de citations littéraires. Il y avait une chose qui ne pouvait manquer de plaider en faveur de l'inculpé : Marras avait trouvé à la ville pour 650,000 francs d*argentcrie qu'il eut assez de peine à défendre et qu'il parvint à sauver.
Bref le capitaine Issaley rendit une ordonnance de non-lieu qu'il accompagna même de compliments.
Aujourd'hui Marras est un de nos plus laborieux confrères.
Laborieux, parce que délicat et soigneux.
Il lime son style. On lui a même reproché de le limer trop. On lui dit :
— Vous feriez mieux de faire parler vos personnages comme tout le monde.
Il répond :
— Je ne comprends pas. « Tout le monde »
n'est pas une unité. «Tout le monde » se compose d'individualités dont chacune a son langage.
Ainsi, moi, j'ai ma façon de parler et je serais désolé qu'elle fût celle d'un autre.
La Famille (VArmelles qu'il a fait jouer à TOdéon est trop près de nous pour que j'insiste sur ce drame qui a été l'objet d'un procès encore pendant.
Aujourd'hui Marras semble avoir renoncé au théâtre pour le roman. Il en a récemment publié un dans le Petit Parisien. Il travaille à un autre.
C'est un persistant qui remplace l'espérance par un courage opiniâtre.