OLIVIER PAIN
On a raconté qu'un des nôtres, un journaliste, parti comme reporter au Soudan, était devenu généralissime, puis ministre des affaires étrangères auprès du vainqueur des Anglais!
La chose peut paraître singulière à ceux qui ne connaissent pas Olivier Pain. Elle n'a étonné aucun de ses amis. Personne, en effet, n'a le pied plus voyageur, la main plus belliqueuse, l'esprit plus aventureux que notre confrère, qui semble être d'un autre âge. Nul roman n'a Tintérêt de sa vie. Je vais essayer de la raconter.
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A la fin de rËmpire, Pain, qui n'avait que vingt-trois ans, sacrifiait, en vrai jeune homme, h la Muse, qu'il essayait parfois de rendre vengeresse. 11 détestait l'Empereur, ce qui était fort à la mode chez les tout jeunes gens. En 1869, il allait à Sainte-Pélagie consoler la victime de Napoléon III^ Charles Dacosta, que les « tendresses » de l'époque appelaient Coco. C'est dans le vaste couloir de cette prison qùll connut Rochefort, également privé d'air*
Si Pain se mit à aimer le tombeur de l'Empire, on s'en doute. Il lui voua une réelle adoration que Rochefort, bien que stupéfait, se mit à lui rendre. Le « lanternier » l'attacha à sa fortune et le fit nommer, après le 18 mars, secrétaire général au ministère des affaires étrangères. C'est peutêtre depuis ce temps que Pain s'imagine avoir été créé et mis au monde pour réformer la carte de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique.
Au 24 mai, pourtant, il oublia la diplomatie pour prendre un fusil. Les anciens fédérés racontent qu'il n'a cessé de se battre, sur la place du Château-d'Eau, qu'après plusieurs blessures. Vermorel le fit transporter chez deux jeunes filles qui le soignèrent. A peine guéri, Olivier ne pensa qu'à s'évader. Paris n'était point sûr pour lui.
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ftrAce h la protection d'un officier, il se rendit à Rouen où il avait un ami de collège, Il lui dit :
— Je viens te demander Thospitalité.
— Y penses-tu? On te recherche! Si on allait m'arrôtcr avec toi?
Bref, Tami, fort inquiet, alla demander conseil au commissaire de police. Celui-ci, te soir môme, arrêtait Tancien sectaire de la Commune et le dirigeait vers Paris.
Voilà Pain en prison, puis devant le conseil de guerre. On l'envoya h la Nouvelle-Calédonie, où il se retrouva avec Rochefbrt.
Là encore, il chercha à s'évader. Rochefbrt, qui pensait à se sauver avant môme de partir, avait emporté dans ce but des fonds de bain, c'est-à*dire des planches do liège. Arrivé là-bas, il les coupa en morceaux, en fit deux ceintures.
— Nous ne pouvons fuir, dit-il à Pain, que par la mer. Gomme nous ne savons pas combien de temps nous aurons à nager, il est bon que nous ayons de quoi nous soutenir en cas de besoin.
— Mais je ne sais pas nager du tout, répondit Pain.
— Eh bien I apprenez.
L(Vbiis, vu la chaleur, on passait une partie de la journée dans Teau. On serait mort sans cela.
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A. la an xla mois^ Pain nageait comme un poisson. Quand la chose fut bien avérée, les deux, amis mirent chacun une ceinture et ne reparurent plus à la Nouvelle-Calédonie.
Une barque payée par dcç amis les attendait à une lieue de leur cantonnement, puis plus loin un vaisseau. Ils parvinrent ^n Aagleterre, d'où ils gagnèrent la Suisse. . -.
Éclata la guerre turco-russe. Pain chercha dans les journaux parisiens une place de correspondant militaire. Menier, qui dirigeait alors le Sien public, s'engagea à publier ses lettres. L'aventurier partit. Il franchit, non sans difficulté, les lignes russes, arriva à Plewna où il gagna la confiance d'Osman-Pacha.
Mais il ne pouvait suffire h l'ancien fédéré d'être journaliste. La guerre Texcita. Il demanda des armes et fit le coup de feu contre les Russes. Entre temps, il servit d'intermédiaire entre le grand-duc qui écrivait en français et Osman- Pacha. Après la défaite des Russes, les Roumains trouvèrent Pain vêtu en artilleur turc. Vainement il arrache ses boutons. Ils le prennent quand même, l'emmènent par un froid atroce et lui font faire quatre cents lieues en charrette. On le conduit sur les bords du Volga, à Sizerane. On Ten-
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ferme dans une prison où deux Russes le gardent & vue.
Un Jour, Rochefort reçoit du père de Pain une lettre désolée. Son fils venait de lui écrire : « Mo a procès va être instruit. On me dit que je suis sûr d'être fusillé. Je t'écris pour que tu saches au moins où et à qui réclamer mon corps. »
Aussitôt Rochefort va trouver le ministre de rintérieur suisse, M. Héridier, et le chancelier, M. Patru. 11 les intéresse au sort de son ami. Le conseil d'État s'émeut et télégraphie au chargé d'affaires h Saint-Pétersbourg, lui enjoignant de réclamer Pain comme citoyen suisse.
Celui-ci demande une audience à Alexandre II qui répond :
— On ne peut mettre en jugement un journaliste. Il s'est battu contre nous, c'est vrai, mais un reporter emploie les moyens qu'il veut.
Et voilà comment un communard a été mis en liberté par un empereur.
Un mois après, c'était à Genève. Il était minuit. Rochefort dormait. On frappe à coups redoublés h sa porte.
— • Qui est là?
— Mais c'est moi.
Il reconnaît la voix. Il ouvre et voit entrer Pain
encore vêtu de son uniforme turc, la tête couverte d'un fez, mais tout déguenillé, sordide.
Vint Tamnistie. Uéchappé de la Nouvelle voulut étire le premier à recevoir ses anciens amis les déportés. Il alla au-devant d'eux, à Port-Vendres.
Il rentra alors dans le journalisme parisien. Tout à coup éclata la guerre entre TAngleterre et le Soudan. Il y avait là de nouveaux risques à courir. Pain offrit au A'^'a/'o d'aller... dans le camp du Maahdi. L'offre était tentante. Le voilà parti, accompagné de M. Henri Rochefort fils, devenu, lui aussi, reporter.
Dès son arrivée dans la Haute-Égjpte, Pain se trouva en butte à mille tracasseries que lui firent les autorités anglaises et principalement M.Clifford Lloyd, attaché au ministère de Tintérieur. Ce dernier ne pouvait d'ailleurs voir sans dépit un Français essayer de se rendre dans le camp de l'ennemi de l'Angleterre.
Les reporters, empêchés de passer les lignes, durent revenir au Caire. M. Rochefort fils, rappelé par des engagements militaires, fut contraint de se rendre en Algérie. Pain, resté seul, résolut de faire une deuxième tentative.
Accompagné celte fois d'un drogman, M. Guéry, et d'une escorte, il gagna les confins du désert, mais là, son escorte, qui avait sans douté reçu
des instructions précises et monnayées, voulut Tabandonner. Il protesta. Les Arabes s'élancèrent, le couteau à la main, sur lui et sur le drogman. Sans un excellent fusil que lui avait donné Rochefort, il eût été certainement tué. Il mit en fuite les Arabes, mais par malheur vit mourir à côté de lui son compagnon de route. Gravement atteint lui niûme, il dut demander du secours aux subordonnés de M. ClifTord Llovd. Dans leur méfiance, ils le conduisirent à Esueb et le jetèrent dans une prison, où il resta trois jours sans recevoir la moindre nourriture.
Les Anglais croyaient ainsi avoir eu raison de celui qu'ils traitaient en véritable ennemi. Us comptaient sans son énergie. Pain n'avait pas eii le courage de tant faire pour ne point accomplir jusqu'au bout la mission choisie.
Après avoir envoyé à son autorité consulaire une plainte longuement motivée contre les agissements anglais, il attendit sa guérison, chercha des guides fidèles et gagna le Kordofan par la route d'El-Arbaïn.
Il envoya en tout deux ou trois articles an ^igaro. Puis on n'entendit plus parler de lui. Il était allé si loin qu'il lui était impossible de communiquer avec la France.
Les mois se passèrent.
Dans une lettre datée du 4 novembre 1884 et qu'ont publiée les journaux anglais, le général Gordon disait : « Plusieurs Européens, parmi les quels un Français, sont attachés au camp du Maahdi et l'aident de leurs conseils. »
Or^ d'après les nouvelles qu'on nous communiqua, ce Français n'était autre qu'Olivier Pain qui, paraît-il, s'était donné là-bas pour tâche d'adoucir la situation des prisonniers. Il réalisait ainsi la promesse qu'il faisait à ses amis du Caire :
— Si j'ai accepté, leur disait-il, d'aller chez le Maahdi comme reporter, c'est surtout pour tenter d'obtenir la liberté des malheureux missionnaires et des Européens qui sont prisonniers à.El- Obéïd.
Mais les Anglais, qui se sont montrés si sévères à notre égard en racontant nos premières victoires en Chine, tremblaient h la pensée que Pain serait h môme de publier ce qu'il pourrait voir à Khartoum. Aussi préférèrent-ils le considérer tout de suite comme un traître. Au commencement de décembre 84, les journaux anglais qui se publient au Caire demandaient, que « le. plus honteux des supplices : la pendaison » fût infligé à Pain à son retour dans la Haule-Égypte.
Puis, soudain, arrivèrent par voife gouverne-
mentale ces nouvelles : « Olivier Pain est parvenu auprès du Maahdi... Il est général éh chef.,. Il a '' participé à la prise de Khartoum... Il est ministre des alfaircs étrangères... »
Ai-je dit qu'il était parti là-bas avec des lettres le recommandant chaleureusement au Maahdi?
Une, entre autres, venait de Tancien professeur de celui-ci, alors à Paris.
Quel est le degré de vérité des nouvelles en cours? Tous ceux qui ont recommandé le reporter ont reconnu sa main dans les derniers événements.
L'un deux me disait :
— Il s'est passé à Khartoum une chose bien française. Le Maahdi s'était emparé du fort le plus proche. Il n'avait qu'à lancer son armée pour entrer dans la ville. Les musulmans devaient être pressés de marcher en avant. Ils ont tardé pourtant, malgré leur fougue native. 11 y a là évidemment l'influence de Pain, qui a voulu laisser venir les Anglais afin de rendre leur défaite plus décisive.
Un dernier détail : Qui croirait qu'au milieu de tant d'événements, Olivier Pain eût trouvé le temps de se constituer un ménage? Il n'y a cependant point de meilleur père de famille que ^
lui. Il a fait à Gen^ève un mariage d'amour. Il a quatre çnfants qu'il adore... mais de loin.