CHAPITRE II
l'attentat.
L'attentat du 14 janvier. — Récit du Màniieur et des Joontnx. — - Adresses an chef de rfitat. — Les Te Deum dans tontes les églises de France. — Orsini, Pierri, Rudio, Gomez seuls coupables. — Prooès du docteur Simon Bernard en Angleterre. — Procès devant la Cour d'assises de la Seine. — Interrogatoire d'Orsini. — Plûddiie de M* Jules Favre. * Lettre d'Orsini à Napoléon III. — Condamnation des accusés. — Réquisitoire de M. Dupin à la Cour de cassation. — Exécution d'Orsini et de Pierri.
La France en était là, lorsque, dans la soirée du jeudi 14 janTier 1858, le bruit se répandit dans Paris qu'une tentative d'assassinat avcdt eu lieu sur l'Empereur et l'Impératrice, au moment où ils trayersaient la rue Lepelletier pour se rendre à l'Opéra.
Le Moniteur du lendemain, 15, contenait, en effet, la note suivante :
« Hier soir, à huit heures et demie, au moment où LL. MM. l'Empereur et llmpératrice arrivaient k l'Opéra,
trois détonations, provenant de projectiles creux, se sont fait entendre.
« Un nombre considérable de personnes qui stationnaient devant le théâtre, des soldats de l'escorte et de la garde de Paris ont été blessés, dejux mortellement.
« Ni l'Empereur, ni l'Impératrice n'ont été blessés. Le chapeau de l'Empereur â été percé par un projectile, et le général Roguet, aide de camp de Sa Majesté, qui se trouvait sur le devant de la voiture, a été légèrement blessé à la nuque. Deux valets de pied ont été blessés.
« Un cheval de la voiture de Sa Majesté a été tué et la voiture brisée par les projectiles.
« L'Empereur et l'Impératrice ont été accueillis à leur entrée dans la salle de l'Opéra par les plus vifs applaudissements. La représentation n'a pas été interrompue. En apprenant cet événement, LL. AA. II. le prince Jérôme Napoléon et le prince Napoléon, S. A. I. la princesse Mathilde, LL. AA. les princes Murât, les minrstres, plusieurs maréchaux, le maréchal commandant l'armée de Paris, plusieurs grands fonctionnaires, dei| membres du corps diplomatique, les préfets de la Seine et de police, le procureur général près la cour de Paris, le procureur impérial se sont rendus auprès de Leurs Majestés.
< L'instruction a été commencée immédiatement, et plusieurs arrestations ont eu lieu.
« Leurs Msyeslés ont quitté l'Opéra à minuit. Les bou-
levards avaient été spontanément illuminés, et une foule considérable a fait entendre sur le passage de l'Empereur et de l'Impératrice les acclamations les plus enthousiastes et les plus touchantes.
< A leur arrivée aux Tuileries, Leurs Majestés y ont trouvé un grand nombre de personnes, parmi lesquelles se trouvaient l'ambassadeur d'Angleterre, le président du Sénat, des membres du corps diplomatique et plusieurs sénateurs. »
Tous les journaux reproduisirent cette note qui causa dans toute la France une impression réelle, d'étonnement de la part des uns, de stupeur de la part des autres.
Quels étaient les auteurs de cet attentat? Les républicains, les vaincus du 2 décembre y avaient-ils prêté les mains? Telle fut la question que chacun se posa dans le premier moment de trouble. Mais à peine l'instruction eut-elle été commencée qu'il ne fut plus possible même aux plus malveillants d'y croire. Dépuis le coup d'État, les journaux étaient bâillonnés, ils en étaient réduits, comme nous l'avons dit, au silence le plus complet sur la situation politique intérieure, et ne purent, par conséquent, faire remarquer le caractère spécial de cet
attentat. Ils se bornèrent au récit des Mis, sans y ajouter aucun commentaire.
Le MonUeur du 17 janvier s'exprimait en ces termes :
« L'attentat, dont tout Paris frémit encore et qui soulèvera l'indignation du monde entier, semble être le résultat d'un vaste complot tramé à l'étranger. En effet, le gouvernement recevait de Jersey, dès le mois de juin dernier, les renseignements suivants :
« Le complot consiste dans la fabrication de grenades
m fulminantes inventées par Elles sont d'une puis-
« sance inconnue jusqu'à présent et sont destinées à être < jetées sous la voiture de Sa Majesté Impériale, où leur « simple choc contre le pavé déterminera leur explosion c et la destruction de la voiture. »
c D'un autre côté, un nouveau manifeste de Mazzini paraissait, le 9 janvier 1858, dans le journal de Gênes Itcdia del popolo,
« Enfin, des rapports récemment parvenus de Londres à l'administration française portaient ce qui suit :
« Un nonuné Pierri, originaire de Florence, ancien « chef dans la légion italienne, vient de quitter l'Angle- « terre dans le but de mettre à exécution un complot « tramé contre la vie de l'Empereur. Cet Italien est un « homme de quarante à quarante-cinq ans^ petit, maî- « gre, brun, au teint maladif, parlant assez mal le fran- « çais et avec un accent italien très-prononcé. Il parle « très-bien l'anglais. C'est un individu violent^ méchant,
« très- détermina et qui a fui sod pays à la suite de
■ meurtres, entre autres celui d'un prêtre. Avant de > quitter l'Angleterre, Pierri a eu plusieurs entretiens
■ avec les réfugiés français i. Londres.
■ Va rapport postérieur meDlionae < que Pierri a « passé par Bruxelles, oii il a vu plusieurs réfugiés. D « s'est dirigé sur Paris en passant par Lille, accompagné
■ d'un homme %é qu'il a pris à. Bruxelles, et portant • avec lui une machine en fonte creuse faite d'après le
■ fjstÈme Jacquin. On remarque, du reste, que cet ia->
■ diridu voyage dans les voitures de première classe, « descend dans les meilleurs bdtels et parait avoir d«
■ l'argent. » ' « Ce même Pierri, dont le signalement était entre les
mains des agents de l'autorilô, a été arrêté avant-hier soir, près de l'Opéra, quelques minutes avant l'attentat. D était porteur d'une grenade fulminante, d'un pistolet revolver et d'un poignard. Malheureusement ses complices itûent déjà k l'œuvre, et il n a pas été possible de prévenir leur coupable dessein. >
Puis le Moniteur donne la liste des personnes blessées ou tuées, dont le nombre fut malheureusement considérable.
De l'extrait du Umiteur que nous venons de citer, il semblerait résulter qu'avant l'attentat on pouvait, dans une certaine mesure, quoique sans preuves aucunes, soupçonner la complicité des républicains français pro-
scrits. Mais dès le début de rinstruction, qui fut commencée dans la soirée même de l'événement, on put avoir la certitude qu'il n*en était rien. C'est, du reste, ce qu'il nous sera facile d'établir péremptoirement par la suite.
La Patrie du 16 janvier contenait déjà le récit sui-< vaut:
« Pendant la nuit Us auteurs et les complices de l'attentat ont été arrêtés; ce seraient, assare-t-on, quatre étrangers. Troii^ arrestations auraient été faites dans un hôtel meublé rue Montmartre, et une quatrième dans un hôtel meublé rue Lepelletier. Un grand nombre de sergents de ville stationnent ce matin à la porte de cette maison. Il paraîtrait même que ce serait du premier étage de cette maison que les projectiles auraient été lancés. Cette version était plus acceptée que celle qui attribuait aux auteurs de l'attentat leur présence dans la rue d'où ils auraient fait usage des projectiles ....
« Les auteurs de l'attentat ont été écroués à la prison de Mazas.
« L'instruction, confiée à M. Treilhard, juge d'instruction, se poursuit activement.
« Le nombre des arrestations augmente à chaque instant ; certains postes de police sont encombrés. »
La Patrie du 17 contenait encore ce qui suit :
« Parmi les individus arrêtés à la suite de l'attentat
du 14, il en est surtout quatre qui paraissent plus particulièrement compromis. Voici leurs noms : le comte Orsini, Pi^ri, Antoine Gomez, domestique d'Orsini, et da Silva. Celui-ci pandt être un Vénitien, dont le véritable nom serait Rudio. On assure qu'une femme, mattresse de ce dernier, dit-on, aurait aussi été arrêtée.
c Orsini prend le titre de comte, et dit appartenir à Tandenne famille Orsini. C'est un homme d'assez haute taille, s'ezprimant avec beaucoup de facilité et mis avec assez de recherche. Sa figure est pleine; il porte uhe chevelure épaisse et des favoris noirs. Ses yeux sont petits et brillants. L'ensemble de sa personne est d'un homme distingué.
« L'inculpé Orsini a été grièvement blessé au visage par l'explosion d'une des bombes. Le haut de sa tête est enveloppé d'un bandeau et sa figure eait entourée d'une mentonnière.
« On assure que Pierri, arrêté cinq minutes avant l'attentat, avait exercé- à Paris la profession de bottier jusqu'en 1852, date de son expulsion.
« Le bruit courait aujourd'hui au palais que l'instruction relative à l'attentat se poursuivait si activement que Ton pouvait supposer qu'elle serait très-prochainement
terminée.
« On ajoutait encore que le procès des inculpés, arrêtés depuis jeudi, serait jugé dans la première session du
mois de février par la Cour d'assises de la Seine et sotts la présidence de H. le président Haton. »
De son côté, le Droit du même jour disait :
« Â onze Iieures du soir, étaient réunis à la préfecture de police H. de Royer» ministre de la justice, M. Billaut, ministre de Tintérieur; M. Piétri, préfet de police; H. Ghaix-d'Est-ADge, procureur général; M. de Gordouên, procureur impérial ; M. Treilhard, juge d'instruction et M. Nusse, l'utile auxiliaire du préfet de police.
« n a été procédé immédiatement à une instruction
qui a duré toute la nuit. Disons d*abord que cette instruction a eu pour résultat de démontrer, à rhonneur de notre pays, qu'aucun Français ne s'était rendu coupable du lâche guet-à-pens qui a inondé de sang la rue Lepelletier et qui devait avoir pour but dans la pensée de ses auteurs l'assassinat de l'empereur. S'il faut en croire les premiers renseignements, ce serait encore à des Italiens que la France devrait imputer ce nouveau crime» qui dépasse en atrocité ceux qui l'ont précédé.
< M. Treilhard a procédé à l'audition des témoins et à l'interrogatoire de Pierri.
« On a su que, dans la soirée, un homme blessé s'était présenté dans la pharmacie de la rue Lepelletier; qu'après avoir fait panser sa blessure, il avait quitté la pharmacie sans prévenir personne. Quelques instants après, un autre homme se présentait tout ému dans la phar-
macte, demandant des nouvelles de son miittre qu'il disut blessé et qu'il signalait de manière k le faire reconnaître. Un de ceux auxquels il s'adressait lui demanda le nom de son maître. A cette question, le domestique se troubla et refusa de répondre. A la nouvelle interpelia- Uon qui lui fut adressée, menacé d'une arrestation, cet homme fut saisi d'un tremblement convulsif et s'ératiouit. Revenu à lui et interpellé d'une manière pressante, il déclara que son maître était le comte Orsini. A trois heures du matin le comte Orsini était arrêté.
■ Deux autres Italiens qui, comme les deux premiers, dissimulaient leurs noms et leur nationalité sous des noms et des nationalités d'emprunt furent égalemant arrêtés dans la nuit.
■ On a saisi sur plusieurs de ces individus ou à leurs domiciles des sommes d'argent et des valeurs importantes; on a saisi également des poignards, des revolvers etone bombe semblable à celle saisie sur Pierri.
• Il est h croire que l'instruction sera promptement terminée et que l'affaire pourra être classée dans ta session des assises delà Seine qui aura lieu du t"au 15 février. ■
Pendant que tous les corps officiels adressaient, suivant l'usage, des adresses de condoléance et de félicitation à l'Empereur, et que des Te Teum étaient chantés dans toutes les églises de France pour remercier les dieux du miracle qu'ils venaient d'opérer en faveur de notre pays.
rinstruction du procès se poursuivait activement et le Droite dans son numéro du 20» c'est-à-Klire cinq jours après Tattentat, ajoutait ces lignes caractéristiques :
« n est certain que l'accusation se concentre sur les quatre Italiens signalés, comme ayant été les seuls auteurs du monstrueux attentat du 14 janvier. Il est également certain que nul à Paris n'avait reçu de ces hommes la confidence de leur forfait. »
A cette époque, nous l'avons dit déjà, les joumaui étaient dans une telle dépendance de l'autorité que défense leur fut faite de s'occuper de l'attentat du 14 janvier autrement que pour reproduire les récits officiels.
Un seul avait la parole, parce qu'il était l'organe du chef de l'État. C'était le Moniteur. Voici ce qu'il disait à la date du 30 janvier :
« L'attentat du 14 janvier a eu des résultats bien différents de ceux qu'en espéraient les auteurs . Il n'a servi qu'à consolider ce qu'ils voulaient abattre. L'horreur universelle qu'il a excitée a été partout suivie des plus éclatantes manifestations pour l'Empereur et pour l'Impératrice. Le peuple, la garde nationale, l'armée, toutes les classes de la nation se sont associés aux grands corps de TÉtat dans Texpression des mêmes sentiments. On
peut dire que l'Europe entière les a partagés. Tous les souverains se sont empressés d'envoyer des personnages ] éminents de leurs cours porter leurs félicilalions & l'Em- j pereuretà l'Impératrice; les villes les plus importantes ] par leur commerce et par leur population n'ontpas voulu j rester en arrière, et pour que rien ne manquât à ce coqcert de manifestations, la presse de tous les pays * a porté le même jugement sur le crime et sur ses conséquences.
« Après la protection évidente dont la Providence a couvert les jours de Leurs Majestés, rien ne pouvait être & la fois plus consolant et plus rassurant que de voir ainsi tous les cœurs, tous les bras d'une grande nation se presser autour de son souverain et lui prodiguer à lui et à sa race les témoignages les plus incontestables d'amour et de fidélité ; car les manifestations dont l'Empereur et l'impératrice sont partout l'objet ne s'adressent pas seulement à la personne de Leurs Majestés, elles s'adressent surtout à la dynastie et à la famille impë- ' riale, elles s'adressent à cet enfant de la France dont la I naissance a été acclamée jusqne dans les derniers hsi-J mcaax, comme un gage de sécurité et d'avenir pour Ie'1 pays.
• Si je succombais, l'empire aérait encore affermi par ■ ma mort même; car l'indignation du peuple et de l'ar-
1, En France il n'y ei
c mée serait un nouvel appui pour le trône de mon
« fils. »
« Ces mémorables paroles de l'empereur, à rouTerture de la session législative avaient leur écho dans tous les cœurs ; on en trouve la pensée dans toutes les adresses, particulièrement dans celles de l'armée * gardienne fidèle de nos institutions ; l'armée, dans sa noble franchise, déclare qu'elle n'a pas seulement prêté serment à l'empereur, mais encore à Tempire, au fils de l'empereur et à sa dynastie, et qu'elle les défendra^ comme elle défend aij^'ourd'hui le chef auguste qui lui a rendu ses aigles et sa gloire.
« Aussi Napoléon l** disait-il avec raison que, s'il eût été sonpetit^ûls, il se serait relevé du pied des Pyrénées. On sait par quelle éclatante manifestation ces paroles prophétiques se sont réalisées. Malgré le temps écoulé depuis la chute du trône impérial, la France n'a pas été plutôt maîtresse d'elle-même qu'elle s'est empressée de le rétablir et d'y asseoir l'héritier de Tempereur.
« Et ce n'est pas seulement en France que le trône impérial repose sur l'assentiment public. L'Europe entière, qui s'était liguée jadis pour le renverser, y voit aujourd'hui la plus solide garantie de son repos et de sa prospérité. Elle n'avait pas attendu l'explosion du dernier